05.11.2026 à 14:56
Nima Shokri, Adjunct Professor, Institute for Water, Environment and Health (UNU-INWEH), United Nations University; Technical University of Hamburg

L’ESSENTIEL
L’autorité turque des catastrophes a recensé 684 dolines autour de Konya, de Karaman et d’Aksaray, le grenier à blé du pays, où une vingtaine de ces trous géants s’ouvrent chaque année.
Le pompage des nappes pour l’irrigation fait baisser la pression de l’eau et déstabilise des cavités dans le calcaire.
Alors que la Turquie accueille la COP31, du 9 au 20 novembre 2026, protéger champs, routes et vies suppose de traiter l’eau souterraine comme une ressource finie.
Le plateau anatolien central est l’une des principales régions agricoles de la Turquie, où sont produits du blé, du maïs, de la betterave sucrière et d’autres cultures. Cependant, sous ses champs cultivés, le sol devient de plus en plus instable.
De grandes dolines, dont certaines mesurent plusieurs dizaines de mètres de large et de profondeur, sont apparues dans tout le bassin de Konya (en Anatolie centrale), engloutissant des terres agricoles et menaçant les routes et les habitations voisines.
Ces effondrements peuvent survenir brutalement, parfois dans des champs cultivés depuis des générations. Selon une étude récente, une vingtaine de dolines se forment chaque année.
Appelées localement obruks, les dolines ne sont pas un phénomène géologique nouveau. Elles existent dans le bassin de Konya depuis des milliers d’années, mais elles sont devenues bien plus fréquentes au cours des dernières décennies.
Les dolines de Konya sont donc à la fois un risque géologique et le signe d’un problème plus large de gestion de l’eau. Les cavités situées sous les champs sont le produit de processus géologiques étalés sur des milliers d’années, mais leur instabilité récente survient dans un système d’eaux souterraines profondément modifié par l’activité humaine et de plus en plus exposé à la sécheresse.
Alors que les représentants de pays du monde entier s’apprêtent à se rendre en Turquie pour parler du changement climatique lors de la COP31, la conférence des Nations unies sur le climat (organisée à Antalya, du 9 au 20 novembre 2026, NdT), Ankara continue de se débattre avec cette catastrophe environnementale qui s’aggrave sur son propre sol.
L’autorité turque de gestion des catastrophes et des situations d’urgence (AFAD) a récemment recensé 684 dolines dans les provinces de Konya, de Karaman et d’Aksaray, au cœur agricole du pays.
On attribue souvent la multiplication des dolines à la sécheresse et au changement climatique. Cependant, le pompage intensif des eaux souterraines pour l’agriculture peut aussi accroître le risque d’effondrement.
Des décennies d’irrigation agricole intensive ont modifié les conditions sous la surface du bassin. Par ailleurs, les eaux souterraines, c’est-à-dire les eaux présentes sous la surface de la Terre, ne sont pas renouvelées pendant les longues périodes sèches, ce qui aggrave le problème.
Konya est un bassin endoréique, ou fermé. Autrement dit, l’eau qui entre dans le bassin ne s’écoule pas vers la mer. Elle est stockée sous terre et s’accumule dans des lacs et des zones humides, ou bien retourne dans l’atmosphère par évaporation et par la transpiration des plantes.
Les pluies sont relativement faibles dans cette région, principalement concentrées en dehors de la saison principale de culture. Les eaux souterraines sont donc devenues indispensables à l’agriculture, en particulier pour le maïs irrigué, la betterave sucrière et les cultures fourragères.
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La difficulté, c’est que la demande en eau a dépassé le rythme auquel les aquifères (des massifs de roches poreuses ou de sédiments saturés d’eau souterraine) peuvent se reconstituer. Une étude régionale récente estime la perte annuelle moyenne de stockage d’eau souterraine à l’équivalent de 3,4 centimètres d’eau. Ce chiffre témoigne clairement d’un système soumis à une pression durable.
Une partie du problème tient au fait que la Turquie a connu, en 2025, sa sécheresse la plus grave depuis des décennies, ce qui a accru la pression sur les agriculteurs.
Les agriculteurs répondent souvent à cette pression hydrique en pompant davantage d’eau souterraine, ce qui fait baisser le niveau des nappes. Cela réduit la pression qu’exerce l’eau dans les pores et les fractures des roches et des sédiments, ce qui peut déstabiliser les cavités souterraines existantes et accroître le risque d’effondrement.
Ainsi, les conséquences dépassent la seule pénurie d’eau, car les eaux souterraines exercent aussi des contraintes sur les formations géologiques du sous-sol. Le bassin de Konya renferme de vastes ensembles de roches carbonatées, dont le calcaire. Sur de longues périodes, l’eau souterraine qui circule dans les fractures dissout des minéraux et élargit les ouvertures. Ce processus, appelé karstification, peut créer des conduits, des grottes et des cavités souterraines. Les dolines se forment lorsque les matériaux situés au-dessus de ces vides deviennent instables.
La baisse du niveau des nappes peut aussi modifier la circulation de l’eau et des sédiments dans les cavités souterraines existantes, et permettre à des matériaux meubles de glisser vers le bas. Là où le toit d’une cavité est déjà fragile, ces changements peuvent aussi contribuer à provoquer un effondrement.
Mais la réaction du sous-sol dépend fortement des conditions locales. La profondeur et la forme des cavités souterraines, l’épaisseur et la résistance des couches de roches et de sédiments qui les surmontent, la répartition des fractures et l’historique des variations du niveau des nappes, tout cela compte.
Cela aide à comprendre un résultat important d’une étude consacrée à la formation des dolines dans le bassin de Konya entre 2000 et 2024. Les chercheurs ont observé une forte hausse du rythme annuel de formation, d’environ trois dolines par an sur la période 2000-2010 à 32 par an sur la période 2016-2019. Ce rythme est pourtant retombé ensuite à environ 22 par an après 2020, malgré l’épuisement continu des nappes.
Si la baisse des nappes est en cause, pourquoi se formerait-il moins de dolines alors que leur niveau continue de baisser ? Une explication possible est que, dans certaines zones, les cavités les plus fragiles se sont déjà effondrées. La formation des dolines dépend du nombre de structures souterraines instables, et pas seulement du volume d’eau prélevé.
À lire aussi : Le monde est désormais en « faillite hydrique », selon un rapport de l’ONU
Le bassin connaît aussi un autre type de déformation du sol, appelé subsidence, dans lequel la surface s’enfonce progressivement à mesure que les sédiments du sous-sol se tassent. Ce phénomène peut provoquer des fissures dans le sol et endommager routes et bâtiments, même si l’affaissement est souvent trop lent pour être remarqué sans mesures satellitaires.
Des mesures par radar satellitaire ont révélé une subsidence étendue dans la région, atteignant jusqu’à 90 millimètres par an. Contrairement à l’effondrement brutal d’une doline, ce phénomène peut s’installer lorsque le pompage des eaux souterraines accroît les contraintes sur le terrain et comprime les sédiments du sous-sol.
Le problème n’est pas propre à la Turquie. Une analyse mondiale (étude cosignée par l’auteur de cet article, NdT) a estimé que plus de 6,3 millions de kilomètres carrés de terres s’affaissent de plus de 5 millimètres par an. Les chercheurs ont désigné le pompage des eaux souterraines comme le facteur le plus déterminant à l’échelle mondiale.
À Konya, la pression sur les eaux souterraines est étroitement liée à la production agricole. Les agriculteurs cultivent pour des marchés établis et des industries de transformation, souvent dans le cadre de politiques qui ont privilégié des niveaux de production élevés plutôt que les économies d’eau.
L’irrigation permet aux agriculteurs de maintenir leurs rendements pendant les années sèches, mais elle permet aussi de poursuivre la production à des niveaux que les ressources en eau renouvelables du bassin ne peuvent peut-être pas soutenir.
Cependant, limiter les volumes d’eau souterraine prélevés sans accompagner les agriculteurs pourrait faire peser sur eux une forte pression économique, ainsi que sur l’approvisionnement alimentaire du pays. Mais la poursuite de l’épuisement des nappes pourrait saper peu à peu la production agricole qui a fait, à l’origine, l’importance économique de la région.
Une irrigation plus efficace pourrait aider, mais elle ne suffit pas. Si l’eau économisée grâce à de meilleures technologies sert à étendre les surfaces irriguées, la consommation totale d’eau souterraine risque de rester inchangée, voire d’augmenter.
Une réponse de long terme exigerait un suivi fiable du niveau des nappes et des prélèvements, des plafonds de prélèvement contraignants, des incitations agricoles adaptées à l’eau disponible localement et une cartographie détaillée des risques géologiques. Les mesures satellitaires peuvent aider à repérer les zones sous pression.
Le danger le plus immédiat, c’est qu’un autre champ, une autre route ou un autre bâtiment s’effondre, mettant des vies en danger.
Il est difficile d’empêcher l’apparition de la prochaine doline. Le gouvernement turc pourrait s’attaquer au problème. Mais il lui faut pour cela adopter des politiques agricoles qui traitent les eaux souterraines comme une ressource finie, et non comme un substitut permanent à la pluie.
Nima Shokri est affilié à l’Université technique de Hambourg (TUHH).
05.11.2026 à 14:28
Markus Wagner, Professor of Law and Director of the UOW Transnational Law and Policy Centre, University of Wollongong
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les démocrates, victorieux aux élections de mi-mandat, peuvent contrarier Donald Trump sur sa guerre impopulaire contre l’Iran.
Au Congrès, couper les crédits de guerre exposerait toutefois les démocrates à un retour de bâton, comme pour l’Irak en 2007.
La guerre en Iran a coûté aux États-Unis environ 44 milliards d’euros ; Pékin pourrait en profiter.
La large victoire des démocrates aux élections de mi-mandat aux États-Unis les met en meilleure position pour contrarier le programme du président Donald Trump. Cela vaut aussi pour sa guerre contre l’Iran, profondément impopulaire et coûteuse, qui pourrait figurer parmi leurs premières priorités.
Certes, en tant que président, Trump pourra opposer son veto à toute loi visant à mettre fin à la guerre. Mais les démocrates ont encore un autre atout de poids dans leur manche : couper le financement de la guerre.
Cette stratégie a toutefois ses limites. L’histoire montre que l’exercice de ce pouvoir pourrait déclencher un affrontement politique susceptible de se retourner contre eux. Et même si les démocrates parviennent à mettre fin à la guerre, ils ne pourront peut-être pas réparer les dégâts qu’elle a causés à la position des États-Unis dans le monde.
Les démocrates disposeront de trois options principales pour tenter de forcer la fin de la guerre contre l’Iran. Deux d’entre elles se heurtent toutefois à des limites importantes.
La première option (et peut-être la plus évidente) passe par la loi. Il existe plusieurs façons de procéder. Par exemple, adopter une résolution appelant à la fin de la guerre. Le Congrès s’y est déjà essayé en juin, en adoptant une résolution concurrente (avec le soutien de certains républicains) qui enjoignait au président soit de retirer les forces états-uniennes, soit d’obtenir l’approbation du Congrès avant de les poursuivre. Ils s'appuyaient sur la résolution sur les pouvoirs de guerre de 1973 (War Powers Resolution).
Ces résolutions dites « concurrentes » sont toutefois largement considérées comme non contraignantes. Destinées à exprimer l’opinion ou la volonté du Congrès, elles servent généralement à traiter des questions internes au Congrès.
Trump l’a ignorée. Une résolution similaire a ensuite échoué au Sénat en septembre.
Pour qu’une telle résolution soit contraignante, il faudrait qu’elle ait la force d’une loi adoptée par le Congrès, à laquelle le président opposerait probablement son veto. Et pour passer outre, les démocrates auraient besoin d’une majorité des deux tiers à la fois à la Chambre des représentants et au Sénat. Il faudrait pour cela qu’un nombre important de républicains changent de camp.
Une deuxième option pour les démocrates consiste à lancer une série d’enquêtes parlementaires sur la manière dont la guerre a été menée. Cela passerait probablement par des auditions publiques, des injonctions à comparaître ainsi que des demandes de documents adressées à l’administration Trump.
Les démocrates pourraient également tenter d’engager une procédure de destitution (impeachment) contre de hauts responsables de l’administration Trump. Si Hakeem Jeffries, le démocrate pressenti pour devenir le prochain président de la Chambre des représentants, veut satisfaire certaines des voix les plus progressistes de son parti (ou les voix les plus intransigeantes sur la guerre en Iran ou contre Trump), le secrétaire à la Défense Pete Hegseth pourrait être le premier visé. Mais les motifs d’une telle procédure restent flous à ce stade, et même avec la nouvelle majorité démocrate au Sénat, il serait peu probable qu’il soit condamné, à moins qu’un nombre important de républicains ne changent de camp.
Surtout, ces enquêtes parlementaires sont un processus de longue haleine, peu susceptible de mettre rapidement fin à la guerre.
Le pouvoir plus immédiat dont dispose le Congrès pour mettre fin rapidement à la guerre se trouve dans l’article I, section 9, de la Constitution des États-Unis, qui dispose :
Aucune somme ne sera prélevée sur le Trésor, si ce n’est en vertu de crédits ouverts par la loi […]
C’est ce que l’on appelle le « pouvoir de la bourse » (power of the purse).
Une fois le nouveau Congrès installé en janvier, chaque nouveau dollar que le département de la Guerre de Trump voudra dépenser devra être approuvé par la Chambre des représentants et le Sénat.
Un Congrès contrôlé par les démocrates pourrait ainsi insérer dans le budget de la défense une clause interdisant d’utiliser des fonds pour des hostilités contre l’Iran. Trump pourrait y opposer son veto, mais cela reviendrait aussi à bloquer la solde de tous les militaires.
Les démocrates ont tenté exactement cette approche en 2007, pour imposer un calendrier de retrait des États-Unis d’Irak. Le président de l’époque, George W. Bush, y a opposé son veto, mais la question est devenue un objet de surenchère politique, chaque camp accusant l’autre de priver les troupes états-uniennes de financement.
Les démocrates ont finalement reculé face au risque croissant d’un retour de bâton de la part des électeurs. Aujourd’hui, cette approche serait tout aussi risquée. Les démocrates sont-ils prêts à mettre en jeu leur crédibilité politique si le président les accuse d’avoir laissé tomber les soldats américains ? Qui cédera le premier ?
Une fois la poussière retombée mercredi, Trump lui-même a reconnu que la guerre en Iran avait joué un rôle dans la cuisante défaite du Parti républicain. Mais il a persisté dans sa décision, affirmant qu’il recommencerait si nécessaire pour empêcher l’Iran de se doter de l’arme nucléaire.
Le vice-président J. D. Vance s’est montré moins sur la défensive. Dans une déclaration détaillée publiée sur X, Vance a déclaré sans détour que la guerre était la raison de la défaite des républicains. Il a ajouté : « toute conversation honnête sur la suite doit commencer par là ».
Vance critique depuis longtemps l’engagement militaire des États-Unis dans des conflits à l’étranger, mais, dans son rôle de vice-président, il a publiquement soutenu les actions de Trump contre l’Iran.
L’écrasante victoire démocrate de cette semaine permet désormais beaucoup plus facilement à Vance, et à d’autres républicains, de rompre avec le président.
Pour Trump, mettre fin à la guerre maintenant serait une humiliation. Les États-Unis ont jusqu’ici englouti près de 50 milliards de dollars (environ 44 milliards d’euros) dans une campagne militaire aux résultats concrets bien maigres.
De plus, l’Iran a montré que le détroit d’Ormuz est un point de passage stratégique qu’il peut contrôler. Il en va de même pour le détroit de Bab el-Mandeb, au large du Yémen, où les houthistes, alliés de l’Iran, ont attaqué des navires marchands. Ces coûts se feront sentir bien après la présidence Trump. La guerre pourrait mettre définitivement fin à l’ordre mondial unipolaire que Washington a bâti après la fin de la guerre froide. Le grand gagnant pourrait bien ne pas être Téhéran, mais Pékin.
Markus Wagner a reçu un financement du ministère australien de la Défense en tant que chercheur principal du projet Weaponised Trade.
05.11.2026 à 12:05
Julien Talbot, Responsable de la stratégie digitale, The Conversation

Les guerres de la bière : quand la mousse fait trembler les empires
Derrière une simple chope de bière se cache une histoire de conquêtes, de rivalités religieuses et de batailles commerciales. Des monastères de Charlemagne à l’Empire britannique, en passant par les conflits entre catholiques et protestants, la bière a souvent été un véritable instrument de pouvoir. Mais pourquoi Charlemagne imposait-il des brasseries dans les abbayes ? Comment la bière a-t-elle financé la puissance britannique ? Et pourquoi Américains et Tchèques se disputent-ils encore le nom Budweiser ?
Avant de jouer, prenez quelques minutes pour lire l’article « De Rome à nos jours, les guerres de la bière ont créé et défait les empires ».
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05.11.2026 à 10:43
Frédéric Blanc, Professeur de gériatrie et neurologue, chef du service de Gérontologie Mobile-Neuro-Psy-Recherche et du Centre Mémoire de Ressources et de Recherche (CMRR), chercheur au sein de l'équipe IMIS du laboratoire ICube, Université de Strasbourg, Université de Strasbourg
Robin Williams, Monica Vitti, Patrick Stewart or French actress Nathalie Baye: all these famous people lost their lives to dementia with Lewy bodies.
This neurocognitive disease is only tends to get publicity when a celebrity dies from it. Yet it is a common disease (and one of the most common forms of dementia), in France alone it affects about 250,000 people, which makes it the country’s second most widespread neurodegenerative disease, after Alzheimer’s, putting on a par with Parkinson’s. It is estimated that dementia with Lewy bodies (commonly known as “DLB”) affects more than 10 million patients worldwide.
What causes the disease? What symptoms should we look out for? How is it treated? Here is what you need to know.
Dementia with Lewy bodies owes its name to inclusions that develop inside patients’ neurons called “Lewy bodies”, after the German-born doctor Friedrich Heinrich Lewy, who first discovered their existence in 1912.
However, it was only in 1976 that the first clinical case was formally described, while the first international clinical criteria were defined much later in 1996.
In its earliest stages (the prodromal stage before full-blown dementia develops, followed by the early, milder stage), dementia with Lewy bodies is characterised by the dysfunction of certain parts of the outer layers of the brain, such as the insula and the olfactory bulbs (OB). The insula is involved in cognition, emotions, self-awareness, pain, the autonomic nervous system, taste, while the olfactory bulbs are, as their name suggests, involved in olfaction (sense of smell).
These dysfunctions occur due to the accumulation of abnormal deposits of a protein called alpha-synuclein inside neurons. In its usual state, this protein adopts a more helical conformation (also known as the “alpha helix”; it is the way the protein organises itself in space). In its toxic form, its conformation changes, and alpha-synuclein folds instead into “a mille-feuille cake” (a layered conformation called “beta sheet”).
The accumulation of these misfolded alpha-synucleins results in the development of Lewy bodies inside neurons throughout the course of the disease.
However, alpha-synuclein is important for neuronal function. It is a key element in the transmission between neurons. This transmission element is called a synapse. Alpha-synuclein regulates the synaptic vesicles which are kinds of small “bulls” filled with chemical messengers called neurotransmitters, brain hormones secreted by neurons, such as acetylcholine, noradrenaline, serotonin or dopamine.
The accumulation of the toxic form of alpha-synuclein disrupts neuronal function, as neurons are less able to secrete synaptic vesicles that allow them to communicate with each other.
This phase (called “neurofunctional”, because it affects neurotransmitters) lasts at least fifteen to twenty years. Subsequently, Lewy body disease then enters a more aggressive stage: patients’ experience not only neuronal malfunction but also neuronal cell death.
It is worth pointing out that although Lewy bodies are also found in patients with Parkinson’s disease, they differ in appearance, where they are located in the brain and the alpha-synuclein conformation that develops with Lewy body disease.
Some work suggests that dementia with Lewy bodies may be linked to our environment.
Chronic contact with certain toxic substances, such as phthalates or air pollution (in the form of ultrafine particles), as well as some infections, could promote alpha-synuclein conformational changes during aging, and trigger dementia with Lewy bodies, particularly in the olfactory bulbs, which are the only parts of the brain in contact with the outside, at the nose level.
Known risk factors for the condition include anxiety and depression. Often, patients are found to have suffered from depression for a few years prior; for this reason, it is thought that this disease constitutes a mode of entry into dementia with Lewy bodies.
Other identified risk factors are high blood pressure, diabetes, “bad” cholesterol, stroke, family history of dementia with Lewy bodies or Parkinson’s disease, or mutations in certain genes (including the GBA or ApoE4 genes, which are however not the cause of the disease).
In France, French weathercaster and writer Catherine Laborde spoke out extensively on her illness: she was very embarrassed by her difficulty in concentrating, as well as the fluctuations in her cognitive ability and overall vigilance. She was also prone to great fears for no apparent reason, which together paints a very common clinical picture of this disease.
Cognitive difficulties are the main symptom of the condition, resulting in lower concentration, slowness as well as organisational difficulties. In addition to cognitive impairment, there are various so-called “core features”:
Cognitive and alertness fluctuations that associate moments of drowsiness, long naps, staring or difficulties at certain times to focus (the cognitive and expressive difficulties experienced by Joe Biden during the televised debate with Donald Trump, which were at the root of his withdrawal from the race for the US presidency, beg us to raise questions about cognitive fluctuations).
Behavioural disorders during REM sleep: the so-called “REM” phase of sleep is the dream sleep phase (with rapid eye movement); normally, during this phase, the body is naturally paralysed. This is not the case for patients with Lewy’s disorder: some of them are restless sleepers, they clearly enact their dreams by moving, screaming, while sleeping with their eyes closed.
Visual hallucinations, which affect 70 to 80% of patients. In the prodromal stage (the early stage of the disease), these hallucinations consist of simple sensations of someone going by or someone being present. Then, they become real hallucinations: patients see people, animals, or scenes arise before their eyes.
Parkinsonism: this is most often manifested by a body part that becomes slower or stiff. Unlike Parkinson’s disease, dementia with Lewy bodies is rarely associated with hand tremors when resting.
These symptoms result from neuronal dysfunction, and the resulting lack of neurotransmitters: a lack of acetylcholine promotes cognitive impairment, a lack of serotonin and norepinephrine promotes depression, the lack of melatonin promotes sleep disorders while the lack of dopamine favours slowing down.
It should be known that it is rare that one person may experience all four core symptoms, even though it can happen: patients generally tend to experience one or two of them.
In addition to the core features, many other symptoms can be bothersome for patients affected by the disorder. Thus, it is common for patients to experience behavioural symptoms, such as anxiety, depression, apathy (demotivation) or even delusion. Patients also often have difficulties expressing emotions or recognising other people’s emotions.
Many patients also have autonomis (neurovegetative) symptoms, such as a runny nose (rhinorrhoea), dryness, urinary problems or low blood pressure when standing up. There are also neurosensory symptoms, such as difficulty detecting smells, or light discomfort.
During the advanced stages of the disease, patients lose the ability to perform everyday activities: getting dressed, eating, washing, using the phone, television or remote control… Patients aren’t able to walk as well or lose weight, because some have difficulty swallowing.
The symptoms of dementia with Lewy bodies are highly variable from one patient to another, which explains why, despite its commonness, this condition remains rarely diagnosed, and largely undiagnosed. It is readily confused with so-called “normal aging”, or with other diseases such as Alzheimer’s disease, Parkinson’s disease, or certain psychiatric illnesses such as depression or bipolar disorder.
Patients usually seek medical help due to cognitive disorders, such as mental slowness or difficulty concentrating. However, it is also advisable to see a medical doctor when depression develops after 60 years without an obvious reason, similarly if a patient experiences vision difficulties, even though the eye exam showed no abnormalities.
Other reasons for seeking a medical opinion: starting to sleep a lot during the day, or having such bad nightmares that you struggle in your sleep while in bed.
In general, diagnosis based on clinical symptoms is enough. However, additional tests can be performed where necessary, such as a brain scan (DAT-scan for highlighting a decline in dopamine activity, a marker of parkinsonism) or an MIBG cardiac, or sleep monitoring (which may show a loss of atony during the REM sleep phase – in other words, the loss of normal paralysis in the dream state).
More recently, it has become possible to detect alpha-synuclein (that constitute Lewy bodies) in cerebrospinal fluid (body fluid that circulates in the brain and around the spinal cord) via a sample obtained by lumbar puncture. The technique used, which is called RT-QuIC synuclein, makes it possible to detect Lewy bodies even before the onset of symptoms of the disease.
Thanks to the Swedish Biofinder study, we know that 8% of the population aged 70 years on average has Lewy bodies which are detected using this technique.
Research is now focused on the identification of an equivalent biomarker that would work via a simple blood test.
No treatment or cure exists yet for fighting the alpha-synuclein deposits that accumulate in the brain or for the actual disease itself. That said, symptomatic treatment does improve the levels of neurotransmitters in the brain.
At present, it is thought that treating patients from the prodromal to mild stages (the earliest stages) is worthwhile for preventing neuron death. Indeed, fighting neuronal dysfunction can probably prevent some of these neurons from dying.
In this respect, it is important to treat depression and anxiety early on as they are both prodromal symptoms and risk factors for dementia with Lewy bodies.
We know that medical attention (sessions with a speech therapist, neuropsychologist, psychologist, occupational therapist, physiotherapist, psychomotor therapist) for cognitive or physical remediation is beneficial to patients.
The early association of these two approaches, both human and pharmacological, allows to optimise patients’ quality of life and that of their relatives by extension. In France, we are fortunate to have an association of dynamic patients and caregivers: the A2MCL. It also contributes to better support for patients and their relatives, thanks to the availability of a telephone hotline, the services of committed psychologists, the dissemination of advice and the sharing of experiences between caregivers. There are many other associations in the world, such as the LBDA in the U.S. and the Lewy Body Society in the United Kingdom.
Regarding the curative aspects, therapeutic trials are underway in France and worldwide to try to develop effective treatments.
A promising drug is Neflamapimod, which reduces inflammation in the brain and promotes acetylcholine-mediated neuronal connections. Our team is also evaluating the effectiveness of a neuromodulation protocol using light (transcranial photobiomodulation), with the Clinatec Foundation.
Finally, research for better understanding and treating dementia with Lewy bodies is dynamic but while it is qualitatively excellent, quantitatively it is inadequate. In recent years, there have been 30 times fewer therapeutic trials on dementia with Lewy bodies than on Alzheimer’s disease. Yet, if we collectively make progress in the fight against the condition, it will be to the great benefit of patients, their families and society as a whole.
For further information
On November 6, the 7th annual conference on Dementia with Lewy bodies will be held at the l'Université Catholique de Lille (in-person and livestream attendance possible). The event is supported by A2MCL, an association which supports and accompanies people suffering from the disease, and their loved ones.
A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!
Frédéric Blanc is a Professeur of Geriatrics at Strasbourg University, Hospital Physician, Geriatrician and Neurologist at the Strasbourg University Hospitals. He is the chair of the A2MCL scientific committee, the leading association for Lewy body dementia (LBD). He is a member of the operational committee of the Alzheimer’s Foundation and a member of the operational committee of E-DLB (which brings together all research teams working on LBD). He and his team have received funding from France's inter-regional and national hospital clinical research programmes, Vaincre Alzheimer, the Alzheimer’s Research Foundation, France Alzheimer and A2MCL. He was the French coordinator for Eisai’s Delphia trial for LBD. He is the French coordinator for EIP Pharma’s Neflamapimod trial.
05.11.2026 à 10:32
Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2
Avelyne S. Villain, Docteure en Ethologie et Bio-acoustique, Inrae
Catrin Peterson, Maitresse de conférences en anglais et linguistique, Université Rennes 2
Christine Leterrier, Directrice de recherche, Inrae
David ar Rouz, Maître de conférences en traductologie, Université Rennes 2
deiss veronique
FILLON Valérie, Chargée de recherches en bien-être animal, Inrae
MERLOT Elodie, Directrice de recherche, Inrae

L’ESSENTIEL
Les formulations qu’utilisent les scientifiques dans les publications décrivant des expérimentations sur les animaux chosifient ces derniers et effacent souvent leur souffrance.
Les terminologies que les scientifiques choisissent effacent également leur rôle, en disant, par exemple, « le sevrage a eu lieu » plutôt que « nous avons séparé les porcelets de leur mère ».
Ces choix linguistiques orientent ensuite leurs façons de penser et d’agir.
Imaginons l’expérience scientifique suivante : des canards sont suralimentés pendant plusieurs semaines afin de produire du foie gras. Des scientifiques réalisent des observations comportementales, puis des abattages et des pesées d’organes dans l’objectif de mesurer l’impact du gavage sur le comportement et l’état corporel des canards. Comment décrire ce que ces derniers vivent ? Doit-on écrire « l’intégrité corporelle des animaux a été évaluée » ou plutôt « les expérimentateurs ont quantifié les lésions sur le corps des canards » ? Cette différence de formulation en dit long sur la façon dont les scientifiques parlent de ce qu’elles ou ils font aux animaux ou, au contraire, sur la façon dont leurs actes sont passés sous silence. Car la manière dont les expérimentateurs et expérimentatrices mettent en mots leurs recherches n’est pas neutre.
C’est ce que révèle un article interdisciplinaire que nous avons coécrit et qui a été publié dans le Journal of Agricultural and Environmental Ethics. Que montre-t-il ? Les mots qui désignent les animaux comme les scientifiques tendent à faire disparaître les individus du texte, où ils sont remplacés par des tournures impersonnelles qui gomment qui fait quoi, à qui et comment.
Nous sommes cinq chercheuses en éthologie et physiologie, deux linguistes et une chercheuse en études animales. Les biologistes parmi nous ont donné à analyser trois articles qu’elles ont co-signés, décrivant des travaux de recherche menés en France et portant sur des cochons, des canards et des cailles.
Ces travaux devaient contribuer à des applications pour l’élevage, ce qui explique qu’ils partagent un vocabulaire commun avec les productions agricoles elles-mêmes. Précisons également que l’analyse présentée ici porte sur la démarche des signataires du présent article, et n’engage donc pas l’ensemble des auteurs et des autrices de ces trois articles utilisés comme corpus. Nous ne préjugeons pas de la façon dont nos collègues considèrent les animaux qu’elles et ils étudient.
Nous avons analysé ces trois articles avec des méthodes quantitative et qualitative pour identifier certains des mécanismes récurrents qui effacent du texte à la fois les animaux non humains et les scientifiques à l’initiative de ces expériences. Avec le logiciel LancsBox, nous avons relevé les structures et des mots-clés, et nous avons comparé leur fréquence à des corpus de référence. Pour l’analyse qualitative, nous nous sommes inspirées de celle de l’écolinguiste britannique Arran Stibbe.
Parmi les mécanismes récurrents que nous révélons figurent l’utilisation de la forme passive et la nominalisation. La forme passive supprime l’agent humain qui a conçu et mis en œuvre le protocole : « du sang a été collecté », « les animaux ont été exposés à cinq facteurs de stress différents ».
Le même effacement se produit quand les animaux sont mis en sujet de phrases avec des verbes ayant un sens non intentionnel ou non agentif : « Les cailles ont reçu de la nourriture » plutôt que « nous avons nourri les cailles », ou « les porcelets présentaient des troubles digestifs » plutôt que « notre traitement expérimental a induit des troubles digestifs chez les porcelets ». Les animaux ainsi désignés sont pourtant alors des participants affectés par l’action plutôt que des sujets agissants. Pour les biologistes qui s’effacent du texte, écrire sans sujet est peut-être une façon de ne pas avoir à énoncer clairement ce qui est fait et à qui cela est fait.
L’expression pig production est un exemple de nominalisation. Ici, l’emploi d’un nom (production) plutôt qu’un verbe (élever) efface celles et ceux qui élèvent les cochons ; l’activité est séparée des personnes qui l’effectuent. De plus, le mot « production », bien que fréquemment employé dans le monde agricole francophone et anglophone, renvoie au champ sémantique de l’industrie, reflet probable de l’industrialisation de l’agriculture, et déclenche des images d’acteur humain agissant sur de la matière inerte. Or, ce cadre conceptuel nous éloigne de la réalité d’une activité (l’élevage) à laquelle participent deux types d’acteurs vivants (agriculteurs/agricultrices et animaux).
À quels résultats parvenons-nous ? Nous montrons que, dans ces textes consacrés à la santé et au comportement d’animaux sensibles et conscients, les individus étudiés n’apparaissent presque jamais comme agents, c’est-à-dire comme des acteurs de leur propre vie tandis que les chercheurs et chercheuses s’effacent tout autant de leurs actes ou créent une distance avec ces derniers.
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Pourquoi écrire ainsi ? Les biologistes parmi nous le reconnaissent : il s’agit d’abord de se conformer aux normes de l’écriture académique, telles que l’objectivité, le tout anglais (qui n’est pourtant la langue maternelle d’aucune d’elles ni de leurs co-auteurs et co-autrices), la précision et la concision.
Écrire « nous avons soumis les cailles à des situations provoquant de la peur, de l’inconfort ou de la douleur » pourrait passer, dans ce cadre, pour de l’anthropomorphisme, ce qui constitue un biais rédhibitoire en sciences du vivant. Pourtant, reconnaître que les cailles peuvent ressentir la peur, l’inconfort ou la douleur n’a rien d’un excès d’anthropomorphisme : l’existence de tels ressentis a été démontrée de longue date par les études en neuro-éthologie.
Le choix du vocabulaire évoque quant à lui des cadres conceptuels qui sont incompatibles avec certaines formulations désignant des situations négatives pour les animaux, ce qui génère une forme de dissonance cognitive. Par exemple, la notion du succès est déclenchée par le mot « efficace » dans l’expression « le modèle a été efficace », alors qu’il s’agit d’un modèle qui dégrade la santé des cochons. On remarque le même procédé dans la phrase :
« Le statut d’engraissement des canards, mesuré notamment par le poids du foie et d’autres indicateurs de bien-être, a progressé pendant le processus de fabrication du foie gras. »
L’utilisation répétée du mot « bien-être » (welfare) est un autre exemple de choix lexical, présent dans les trois articles, qui crée également cette dissonance. Les autrices l’emploient dans un contexte se référant à des pratiques ou des états négatifs pour les animaux (gavage, stress, diarrhées, lésions corporelles, peur) et où, parmi les termes les plus courants relevés, figurent des mots qui signalent un dommage commis (« cage », « stress », « déranger », « suralimenter »). Les biologistes le disent : elles connaissent les capacités émotionnelles et cognitives des animaux qu’elles étudient. Pourtant, dans le même temps, elles les soumettent à des protocoles qui leur causent stress, douleur, détresse, et parfois même la mort. Ici, le mot « bien-être » est utilisé comme masque des mots « souffrance », « maladie » ou « mal-être ».
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Peut-on écrire autrement ? Nous l’espérons ; c’est même l’objectif de ce travail interdisciplinaire que d’ouvrir cette possibilité.
Dire ou écrire « nous avons soumis les cailles à des situations provoquant des émotions ou des sensations négatives » plutôt que « les cailles ont été exposées à des stimuli négatifs » permet de faire apparaître plus directement le rôle des scientifiques dans l’expérience vécue par ces oiseaux. « Nous avons séparé les porcelets de leur mère » plutôt que « le sevrage a eu lieu » permet à la fois de responsabiliser les expérimentatrices et de rendre visibles les êtres concernés. Notre proposition est d’adopter un style d’écriture plus inclusif et agentif à la fois pour les animaux et pour les chercheuses, dès lors qu’elles font des expériences avec les animaux.
Notre article ne prétend pas résoudre les tensions profondes et multiples entre recherche sur les animaux et éthique animale. Pour les biologistes de cette équipe, grâce à l’appui de nos collègues en linguistique et en études animales, il constitue toutefois un acte réflexif important. Comme le suggère le triptyque penser-dire-agir, changer sa façon d’écrire, c’est changer de regard et, potentiellement, de pratique. Ayant identifié ce qui crée la dissonance cognitive dans nos textes, et si les animaux redeviennent des individus dans nos écrits, il sera plus difficile de les ignorer dans la conception même de nos protocoles de recherche. Nous espérons ainsi améliorer la prise en compte des animaux comme êtres sensibles dans notre travail quotidien et dans celui de notre communauté.
Émilie Dardenne a reçu des financements de l'Institut universitaire de France.
Christine Leterrier a reçu des financements de INRAE, de l'ANR et de programmes de recherche européens.
MERLOT Elodie a reçu des financements de l'ANR, l'UE, la région Bretagne.
Avelyne S. Villain, Catrin Peterson, David ar Rouz, FILLON Valérie et deiss veronique ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.
05.11.2026 à 10:31
Vincent Devictor, Directeur de recherche au CNRS en écologie, Université de Montpellier
Laurent Godet, Directeur de Recherche au CNRS en biologie de la conservation, Nantes Université
L’ESSENTIEL
La mode n’est pas qu’une question de vêtements ou de musique, elle touche aussi le langage scientifique.
Certains mots sont sélectionnés, encouragés ou abandonnés par les scientifiques. Ceux utilisés pour décrire les causes et les conséquences de la destruction de la biodiversité ne font pas exception.
Depuis une trentaine d’années, une série de mots colonisent ainsi le vocabulaire employé par les scientifiques en présentant la situation écologique sous un angle managérial. De quoi aligner les résultats de la science avec les exigences du capitalisme.
Cherchez l’erreur dans ces deux formulations :
« Notre ambition est de faire de l’alimentation une solution qui préserve et régénère la nature tout en renforçant la résilience des systèmes agricoles. »
« Protéger une savane artificielle est une solution fondée sur la nature pour restaurer le carbone et la biodiversité. »
Premier indice : ces deux formules sont pleines de promesses. « Régénérer la nature » ou « restaurer le carbone et la biodiversité » sonnent comme des petits miracles. Autre indice : les deux formules utilisent des termes un peu techniques et mystérieux, comme « résilience » et « solution fondée sur la nature », qui méritent une explication.
Ces deux énoncés ont autre chose de commun : ils pourraient parfaitement figurer dans un discours de greenwashing. Mais le premier est une communication du groupe Danone, alors que le second est le titre d’une publication scientifique. Ces ressemblances ne sont pas tellement surprenantes.
Nous avons suivi l’émergence et le devenir de 30 nouveaux termes devenus très présents dans les publications scientifiques consacrées à la crise écologique : crédit carbone, compensation écologique, écologie win-win, trame verte, réensauvagement, One-Health…
Résultat : en prenant 60 000 articles publiés dans 19 des principales revues scientifiques consacrées à la conservation de la biodiversité entre 1990 et 2024, on constate que la grande majorité de ces termes (26 sur 30) ont une tendance significative à la hausse. À titre d’exemple, l’expression « service écosystémique », qui présente la nature comme simple réservoir de ressources à gérer, est aujourd’hui 50 fois plus fréquente, proportionnellement, qu’au début des années 2000.
Ce véritable assaut sémantique n’est pas anodin. Il installe une novlangue qui adoucit la destruction du vivant. Ces termes consolident l’imaginaire d’un système capitaliste plein de promesses et engagé dans la protection de la nature alors même que ce système est largement responsable de sa destruction.
La destruction des habitats, première cause de disparition du vivant, découle en grande partie d’une économie fondée sur la croissance et l’accumulation : lorsque les terres et les mers sont exploitées pour produire toujours plus de profit, leur transformation est plus rentable que leur préservation.
Il devient donc nécessaire de décrypter et de déminer ce langage scientifique politiquement correct.
Pour cela, commençons par voir d’où viennent tous ces mots, comme adaptation, résilience, compétitivité, capital naturel, savoir-être, bienveillance, sobriété, gouvernance… La plupart de ces termes sont issus du management et ont commencé à progressivement saturer notre quotidien.
Retrouver ces mots dans la recherche scientifique peut donc sembler anecdotique. Après tout, ce ne sont que des mots et ces derniers sont désormais utilisés dans de nombreuses sphères. On peut aussi penser qu’en adoptant la langue du management que les entreprises et les décideurs parlent couramment, il sera plus facile de les sensibiliser aux questions écologiques et climatiques.
Cette stratégie demeure pourtant inefficace : non seulement la destruction du vivant s’est accélérée depuis le succès de cette novlangue, mais son utilisation empêche de penser autrement.
C’est pourquoi le choix des mots et des figures linguistiques employés par les scientifiques est une étape cruciale de leur travail. Par exemple, la métaphore est une figure linguistique qui permet de faciliter la compréhension d’un concept à l’aide d’une analogie. Un « corridor écologique » évoque ainsi l’image d’un habitat favorable au déplacement des espèces. « L’érosion de la biodiversité » fait une analogie entre une réalité hétérogène de disparition du vivant et un processus géomorphologique.
Mais certains termes ont une fonction qui dépasse la simple volonté de décrire et de se faire comprendre. Plus grave, leur fonction est de modifier une réalité qui dérange. C’est le cas de l’euphémisme. Par exemple, un tir de « prélèvement » à des fins de « régulation » dans les plans de chasse sont des manières de ne pas parler de mise à mort. Ou encore, la « compensation écologique » utilisée après la destruction d’un habitat évite de traiter les causes de la destruction en se cachant derrière la promesse d’une réparation. Une promesse, qui, soit dit en passant, ne contrebalancera jamais ce qui est détruit : une nouvelle haie plantée, par exemple, ne compense jamais la destruction d’une ancienne haie.
Au-delà de l’usage de termes isolés, ce sont leurs caractéristiques communes qui sont particulièrement frappantes.
Premièrement, la novlangue écologique est techno-solutionniste. Cet aspect est particulièrement flagrant avec des expressions comme nature positive, win-win, biodiversity gain, eco-friendly, nature-based solutions, adaptative management, etc. Ces expressions suggèrent que les problèmes écologiques sont de simples questions techniques à résoudre. Une « solution fondée sur la nature » (nature-based solution, en anglais) laisse par exemple planer l’idée rassurante que la nature porte en elle des solutions qu’il suffit de trouver, mais ne dit rien du problème structurel auquel nous faisons face.
Deuxièmement, la novlangue est compatible avec les logiques de marché. Elle regorge de termes comme carbon credit, ecosystem services, offsetting, nature capital, biodiversity net gains… qui laissent penser que la biodiversité peut être facilement mesurée, quantifiée, échangée ou compensée, en accord avec une approche purement comptable et instrumentale de la destruction du vivant.
Or, non seulement ces termes reconduisent des logiques d’exploitation et de marchandisation, mais elles sont largement inefficaces pour freiner la destruction du vivant ou la crise climatique. À cet égard, le « crédit carbone » est l’un de ces fiascos particulièrement bien documentés : la commercialisation de l’émission de carbone n’a absolument pas empêché ni même freiné les émissions de gaz à effet de serre.
Enfin, la novlangue cherche aussi à mettre tout le monde d’accord avec des termes comme local knowledge, community-based conservation, environmental justice… Invoquer la participation des populations locales ou les catégories de justice permet de susciter l’adhésion immédiate, mais masque souvent des causes d’inégalités et de domination.
Par exemple, malgré les mérites vantés des projets de conservation labellisés community-based, censés être « coconstruits » avec « les communautés locales », ceux-ci se révèlent souvent largement exagérés. Des inégalités structurelles et la participation limitée des communautés aux décisions demeurent, ainsi que les problèmes de financements et les causes de la dégradation des habitats.
Bien entendu, l’usage d’un terme isolé ne permet en aucun cas de préjuger des intentions des auteurs et peut correspondre à d’authentiques recherches d’inclusivité et de respect du vivant ou au développement d’un point de vue critique. Afin de choisir avec prudence les mots que l’on emploie, voici donc une petite méthode pour débusquer les termes qui pourraient s’apparenter à cette novlangue manageriale.
Étape 1 Beaucoup des mots de la novlangue sont porteurs de promesses. L’écologie win-win ou le rewilding nous placent, par exemple, dans l’imaginaire d’une coexistence heureuse et pacifique entre activités humaines et présence d’espèces sauvages.
Mais pourquoi tant de promesses ? Se poser cette question est une bonne manière de filtrer les usages qui évitent, par principe, les réalités difficiles à entendre, par exemple l’incompatibilité entre certaines activités humaines et la persistance de nombreuses espèces.
Étape 2 Des entités vivantes sont-elles considérées ? La novlangue raffole d’abstractions ou de notions ambiguës qui évitent de s’encombrer des entités observables et vivantes. Parler de « trames » noires, vertes ou bleues dans le paysage pour évoquer des zones sans lumières, végétalisées ou parcourues par des cours d’eau, ne dit par exemple rien des déplacements réels de la faune sur le terrain.
Étape 3 Les solutions ou les actions proposées sont-elles compatibles avec la logique de destruction et de marchandisation du vivant ou s’agit-il de proposer des logiques qui auraient leur place dans un monde post-capitaliste ? Faut-il que la protection du vivant soit toujours guidée par des logiques de mise en service, de capital, de gain, de dette ou de compensation que les acteurs capitalistes puissent absorber sans rien changer ?
Étape 4 L’utilisation d’un terme est-elle uniquement justifiée par le bien-être humain ou rend-elle possible une protection du vivant qui n’aurait pas un bénéfice direct, immédiat et quantifiable pour les sociétés humaines ?
Si un terme échoue à répondre facilement à au moins deux de ces questions, méfions-nous.
La conservation de la biodiversité n’a pas besoin de nouveaux slogans, mais plutôt de mots qui nomment clairement la destruction du vivant, les logiques qui les favorisent et les conflits qui en résultent. Refuser de diffuser la novlangue managériale est une manière de résister.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.