05.08.2026 à 15:23
Elsa Gisquet, Sociologue, Centre de Sociologie des Organisations (CSO), Sciences Po
L’ESSENTIEL
La gestion des incendies reste organisée autour de l’urgence alors que les difficultés peuvent se prolonger après l’extinction du feu.
L’accompagnement des habitants de retour chez eux est fragmenté. Un certain nombre de connaissances en matière d’expositions nocives ou de nuisances sont manquantes.
Associer les habitants permettrait de repérer plus vite les problèmes et d’organiser un véritable suivi du retour à des conditions de vie normales.
Alors que les incendies d’ampleur qui ont frappé la France sont en passe d’être maîtrisés, la catastrophe ne s’achève pas pour autant. Pour les habitants, elle se prolonge lorsqu’il faut rentrer chez soi, reprendre son activité, évaluer les risques persistants et déterminer ce qu’il est encore possible de faire sans danger.
Jusqu’à présent, les feux sont principalement appréhendés sous l’angle de la lutte contre les flammes, à partir de réponses techniques ou politiques. Au-delà de ce combat contre le feu, l’enjeu est aussi de préserver l’habitabilité des territoires et de mieux associer les riverains à la gestion de l’après-incendie.
En France, la gestion des crises repose sur un ensemble de normes, de plans et de dispositifs (notamment le dispositif Orsec) organisant l’intervention en différentes phases : préparation, urgence et gestion post-accidentelle (l’organisation du retour des habitants, l’évaluation des pollutions persistantes, la remise en état des infrastructures). Malgré cette formalisation de la gestion de crise, deux failles pourraient entraîner des conséquences importantes pour les dizaines de milliers de personnes qui regagneront prochainement leur domicile.
La première faille tient au séquençage des différentes phases de la gestion de crise : préparation, urgence et période post-accidentelle. Pendant la phase aiguë, les pompiers assurent la direction des opérations et combattent le feu, tandis que les forces de sécurité organisent les évacuations et contrôlent les accès. Une fois la menace immédiate écartée, d’autres acteurs prennent le relais sans nécessairement disposer des capacités de permanence et de mobilisation immédiate propres aux services d’urgence : DREAL (Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement), organismes de surveillance de l’air, entreprise de nettoyages, opérateurs de transport et chauffeurs de bus.
Mais qui accompagne les habitants entre ces deux phases, lorsque la menace immédiate est levée, sans que les dispositifs post-accidentels soient encore pleinement déployés ? Dans cet intervalle se nichent des interstices de prise en charge.
Une habitation peut être restée intacte tout en demeurant difficilement habitable. Lorsque les incendies seront maîtrisés en Gironde et que les ordres d’évacuation seront levés, qui sera chargé de ramasser les suies des maisons et les débris calcinés déposés dans les jardins ? Pourra-t-on laisser les enfants fréquenter les aires de jeux et, dans le cas contraire, qui devra les nettoyer et dans quels délais ? Enfin, qui pourra vérifier qu’un logement n’a pas subi de dommages moins visibles causés par la chaleur, les fumées ou les eaux d’extinction ? Ces questions relèvent de compétences dispersées entre plusieurs acteurs, sans qu’un service soit clairement désigné pour en assurer une prise en charge immédiate, coordonnée et continue.
La seconde faille concerne la production des connaissances sur les conséquences de l’incendie, notamment lorsque des milliers d’hectares brûlent à proximité d’habitations, d’infrastructures ou de sites industriels sensibles. En effet, la capacité à caractériser ces pollutions dépend des dispositifs installés en amont.
À Fontainebleau (Seine-et-Marne) par exemple, les fortes concentrations ont pu être documentées parce qu’une station fixe située à cinq kilomètres de l’incendie s’est trouvée sous le vent du panache. Or, c’est rarement le cas. Sans capteurs, mesures de référence ou échantillons prélevés au moment du passage des fumées, certaines expositions deviennent difficiles à reconstituer. Les connaissances disponibles après le feu sont donc largement déterminées par ce qui a été anticipé et mesuré avant et pendant l’incendie.
Elles dépendent aussi de ce que les dispositifs ont été conçus pour observer. Les autorités sanitaires peuvent suivre les hospitalisations, les consultations ou les appels à SOS Médecins. Ces indicateurs sont indispensables, mais ils saisissent mal les atteintes diffuses ou peu médicalisées : irritations, conjonctivites, nausées, odeurs persistantes, dépôts inhabituels ou atteintes aux animaux et aux végétaux. Ces phénomènes ne prouvent pas à eux seuls une contamination mais, lorsqu’ils ne sont ni recueillis ni examinés, ils constituent des angles morts de la connaissance. Ils ne peuvent alors ni orienter les prélèvements ni ouvrir de nouvelles investigations, tandis que des préjudices affectant concrètement les conditions de vie restent sans qualification.
Ces deux failles – fragmentation de l’assistance et manque de connaissances – se renforcent mutuellement. Lorsqu’une difficulté se situe dans un interstice de prise en charge, qu’aucun responsable n’est clairement désigné ou qu’un signalement n’est ni recueilli ni documenté, elle peut difficilement faire l’objet d’une enquête, être qualifiée et rattachée au mandat d’une institution.
Certaines difficultés ne sont alors reconnues qu’après l’accumulation de plaintes, de mobilisations ou de controverses publiques.
C’est ce que l’on a observé après l’incendie de l’usine de produits chimiques Lubrizol, à Rouen (Seine-Maritime), en 2019. Une fois le feu éteint, les inquiétudes des riverains se sont amplifiées face aux retombées visibles de suies dans les cours d’école et sur les cheveux des enfants, face à la découverte, dans les jardins, de fragments de toiture contenant de l’amiante, aux odeurs persistantes à plusieurs kilomètres à la ronde.
L’incertitude entourant les effets sanitaires à moyen et long terme ont continué d’affecter la vie quotidienne des riverains bien après la fin de l’incendie. Le manque de réponses jugées claires sur les conséquences sanitaires et environnementales du feu a alimenté un sentiment d’abandon et un rejet croissant de la parole officielle qui s’est notamment traduite par des manifestations devant la préfecture et la constitution d’associations de victimes et de collectifs de riverains.
Les habitants ont progressivement obtenu des interlocuteurs institutionnels, tandis que des instruments d’enquête ont été mis en place pour répondre à leurs préoccupations. Santé publique France a ainsi été chargée d’évaluer les effets sanitaires de l’incendie à court, moyen et long termes, tandis que l’Anses a notamment été saisie des risques alimentaires liés aux retombées du panache. Ces réponses sont incontestablement utiles, mais elles reposent sur des indicateurs sanitaires et environnementaux standardisés, qui saisissent mal des atteintes plus diffuses : malaise, perte de repères, difficulté à réinvestir et à prendre soin de son territoire. Et surtout, toutes ces réponses ont été adoptées à la suite de l’insistance et des protestations des habitants.
La crise devient ainsi un mécanisme de régulation : un problème n’obtient un responsable, une qualification et une réponse qu’une fois devenu suffisamment visible ou conflictuel. Pour éviter cette mise en crise, il faut organiser dès l’amont la continuité entre l’urgence et le retour à des conditions de vie ordinaires.
Les habitants ne doivent pas être considérés seulement comme des victimes à protéger ou comme les destinataires d’une information institutionnelle. Ils disposent d’une connaissance fine des territoires, de leurs usages, de leurs vulnérabilités et des difficultés qui apparaissent pendant et après la crise. Leur participation pourrait être organisée dès la préparation des plans et se poursuivre au cours du retour et de la reconstruction, notamment à travers des comités locaux chargés d’identifier les besoins, de signaler les dysfonctionnements et de discuter des priorités.
Les autorités pourraient également publier des bulletins d’habitabilité réunissant les données sur la qualité de l’air et de l’eau, la situation sanitaire, l’état des réseaux et les signalements des habitants : fumées, odeurs, dépôts, symptômes ou difficultés rencontrées lors du retour.
Des dispositifs comparables existent en Amérique du Nord : après les incendies de Los Angeles de janvier 2025, le comté a créé un tableau de bord rassemblant les mesures relatives à l’air, aux sols et surfaces, à l’eau et à la santé humaine ; à Jasper, au Canada, les rapports de rétablissement suivent notamment la remise en service des réseaux, la qualité de l’air, les contaminations et les conditions du retour. Ces outils restent toutefois principalement alimentés par les données des institutions et intègrent peu les observations produites par les habitants.
Chaque signalement par les habitants pourrait ainsi être tracé afin de repérer les récurrences, de localiser les phénomènes et de déclencher, si nécessaire, de nouveaux prélèvements, des enquêtes complémentaires de problèmes émergents non anticipés ou des échanges avec les populations concernées.
L’expérience des « nez normands », formés par l’association Atmo Normandie à décrire les phénomènes olfactifs et dont la mobilisation s’est renforcée depuis l’incendie de Lubrizol, illustre cette complémentarité. Les observations citoyennes peuvent utilement compléter les données issues des capteurs, sans se substituer à l’expertise toxicologique. Une politique de l’habitabilité traiterait ainsi les observations et les inquiétudes comme des signaux à instruire, sans les considérer d’emblée comme des preuves ni les disqualifier comme de simples perceptions.
Alors que les actions trop limitées contre le changement climatique laissent présager des étés de plus en plus rudes, marqués par une multiplication des risques d’incendies, il n’est plus seulement question de savoir comment combattre les flammes. L’après-feu et les enjeux de l’habitabilité qui lui sont associés doivent désormais être pensés comme une composante à part entière de la gestion de crise.
Elsa Gisquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.08.2026 à 15:22
Dominique Steiler, Fondateur de la Chaire UNESCO pour une Culture de Paix Economique, Auteurs historiques The Conversation France
L’ESSENTIEL
Trump agit comme un révélateur. Ses propos accélèrent une désinhibition morale générale où la brutalité, le mépris et la transgression deviennent progressivement acceptables.
Le mal procède par division. Il fracture l’individu, les relations humaines, la société et le rapport au vivant, faisant du conflit la forme normale des interactions.
La guerre est devenue un paradigme commun. La logique concurrentielle s’étend de l’entreprise aux relations internationales. Seule une culture de paix fondée sur la reconnaissance de l’autre peut rompre cette dynamique.
Les crises contemporaines ne se laissent plus comprendre par la seule analyse des événements ou des figures qui les incarnent. Elles signalent une rupture plus profonde, touchant à notre manière d’habiter le monde, d’exercer le pouvoir et de reconnaître l’autre comme sujet digne.
En quelques années, un homme est parvenu à rendre dicible et parfois même respectable ce qui demeurait contenu, dissimulé ou honteux : l’insulte, le mépris, la brutalité. Donald Trump n’a pas inventé ces forces : il les a autorisées, leur donnant un visage, un langage et une validation symbolique depuis le sommet du pouvoir mondial.
Le phénomène dépasse sa personne et trouve en lui une cristallisation inédite. Ce qui se joue n’est pas un style provocateur, mais une désinhibition morale du pouvoir : ce qui était inacceptable devient tolérable, ce qui était indigne devient performant, ce qui devait être combattu devient imité.
Concevoir le mal uniquement comme violence spectaculaire ou démesure exceptionnelle empêche d’en saisir la dynamique la plus dangereuse : sa capacité à se répandre silencieusement, à se normaliser, à s’intégrer aux pratiques quotidiennes et aux imaginaires collectifs.
Hannah Arendt nous avait prévenus : le mal ne surgit pas toujours sous la forme du monstre. Il se diffuse bien plus sûrement lorsqu’il devient banal et qu’il cesse d’être jugé. Trump ne pense ni n’invente le mal : il le performativise. Il l’exhibe sans honte et suspend ainsi l’exercice du jugement moral chez celles et ceux qui s’identifient à lui. Il délivre un « permis de transgression ».
Ce sont là les forces que René Girard nommait « violence mimétique » : affranchies, elles prolifèrent dans tous les interstices du social. La dynamique n’est ni strictement états-unienne ni strictement politique, et l’Europe n’est pas en reste.
S’installe une ronde auto-alimentée, où le président du pays le plus puissant du monde représente à la fois le produit et le moteur du mouvement. Chaque parole brutale en libère d’autres. Chaque transgression appelle une surenchère. Chaque recul éthique devient un précédent, une jurisprudence sans prudence. Ce ne sont plus seulement les comportements politiques qui sont touchés, mais les pratiques économiques, managériales, médiatiques, jusqu’aux relations quotidiennes.
L’histoire ne se mesure pas au seul nombre de morts : elle s’évalue à la virulence de diffusion du mal. Or, aucun autocrate du siècle passé ne disposait de l’instantanéité des réseaux sociaux ni d’une fortune érigée en preuve ultime de légitimité. Trump ne construit pas un système totalitaire classique : il désagrège les digues intérieures et rend le mal ordinaire, banal, acceptable, désirable parfois.
Le mal n’est pas d’abord violence : il est division. En grec ancien, diabolos signifie « celui qui sépare, qui désunit ». Le diable n’est pas tant celui qui détruit que celui qui désagrège les liens. Le mal commence donc avant les actes et il opère à quatre niveaux.
En soi. Nous connaissons tous l’écart entre ce que nous savons juste et nos actions, entre notre vulnérabilité et le masque que nous endossons pour exister. Erich Fromm avait décrit ces sociétés qui substituent l’avoir à l’être. Un être divisé devient dangereux non par malveillance, mais parce qu’il cherche à l’extérieur ce qu’il a perdu à l’intérieur.
Entre les humains. L’autre cesse d’être un visage, au sens de Levinas, pour se transformer en obstacle. Un visage, c’est la présence directe d’une personne autre que moi avec qui la relation devient possible. Un obstacle, un non-visage, se contourne ou s’élimine. La relation se mue en rapport de force, la différence menace : la violence s’avère possible, puis acceptable.
Dans la société. Le même mécanisme oppose en camps irréconciliables les gagnants aux perdants ; Girard a montré comment il conduit à désigner des boucs émissaires. La division devient un outil de gouvernement.
Avec le vivant. Sa version la plus radicale survient lorsque l’humanité se pense séparée du monde. La nature est vue comme de la matière inerte, l’animal un stock, l’être humain une ressource. La relation se transforme alors en prédation. La crise écologique n’est pas d’abord technique, elle est relationnelle, perte de sensibilité au vivant.
Ce processus n’a rien d’abstrait. Dans l’entreprise, il se déploie de façon systémique : mise en concurrence permanente, culture du chiffre où les tableaux de bord comptent plus que les personnes qu’ils prétendent évaluer, burn out transformé en rite de passage plus qu’en signal d’alerte, sacrifice du long terme humain à un court terme financier érigé en évidence. L’organisation devient un champ de bataille où l’efficacité se construit contre le vivant plutôt qu’avec lui.
Au niveau social, la même logique stigmatise les plus fragiles, légitime des inégalités extrêmes présentées comme naturelles et installe la méfiance comme principe implicite de vie commune. Sur la scène mondiale, elle évolue en un prélude inévitable à un conflit militaire. Les sanctions, autrefois considérées comme des mesures extraordinaires, sont maintenant utilisées comme des outils de coercition courante. L’énergie et les technologies, y compris les terres rares, deviennent des facteurs de division, transformant les interdépendances en foyers de tension. Les engagements climatiques sont abandonnés au profit de la compétitivité à court terme. Les institutions multilatérales, qui constituent les seuls espaces de médiation disponibles, sont délibérément affaiblies. Les propositions de règlement du conflit russo-ukrainien portées par Trump en donnent la formule : le deal commercial remplace toute architecture diplomatique.
Wendy Brown l’a montré : la rationalité néolibérale a rendu impensable toute grammaire autre que le rapport de force. Lorsque la gouvernance s’inspire du modèle de l’entreprise concurrente, le deal se substitue au traité, la pression au dialogue, la menace à la garantie. Le passage de la guerre économique à la guerre armée marque une continuité : c’est la même logique poursuivie par d’autres moyens. Et l’histoire montre avec constance que la brutalisation du langage précède celle des actes.
Un paradigme est, au sens de Thomas Kuhn, un ensemble de présupposés si intériorisés qu’ils cessent d’être questionnés : ils deviennent la réalité même. Or, le paradigme économico-politique dominant s’est rigidifié autour d’axiomes aujourd’hui invisibles : la compétition anime la vie sociale, la valeur se mesure à la capacité de dominer, les relations se résument à des rapports de force.
Ce paradigme a un nom : la grammaire de la guerre. Non pas la guerre comme exception tragique, mais comme mode ordinaire de relation. Guerre de l’ego contre lui-même, guerre managériale, guerre sociale contre les perdants, guerre géopolitique. Ces guerres ne sont pas des métaphores, elles produisent de la souffrance et de la mort réelles.
Or, un paradigme ne se réforme pas à la marge : ses présupposés ne s’amendent pas, ils se remplacent. Ce n’est pas l’usage du pouvoir qu’il faut moraliser, mais la conception même de la puissance qu’il faut refonder.
Car, si la guerre commence dans les mots, la paix débute par la reconnaissance que l’autre, concurrent, migrant, ennemi désigné, est un sujet digne, dont la vulnérabilité nous concerne avant toute décision économique.
À ceux qui y voient une utopie, André Gorz répondait que celle-ci a précisément pour fonction de nous donner le recul nécessaire pour juger ce que nous faisons à la lumière de ce que nous pourrions faire. La culture de paix apparaît moins comme une utopie que comme une stratégie de survie, une insurrection éthique : rien, hors le lien et le travail patient d’apprendre à vivre, ne peut rompre la ronde auto-alimentée du mal ordinaire. Tout le reste (travail intérieur, éducation, politique et économie) n’est que chemin vers cette évidence.
Dominique Steiler ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.08.2026 à 15:21
Christophe Bouget, Chercheur en écologie, spécialiste des insectes, Inrae

Saviez-vous que tous les grillons étaient gauchers ? Et que, jusqu’à il y a peu, on entendait leurs stridulations dans les couloirs du métro parisien, avant que les grèves et le béton les en fassent disparaître ? C’est ce que nous apprend l’entomologiste Christophe Bouget dans le chapitre qu’il consacre à Paris, dans son ouvrage À hauteur d’insectes. Un tour de France naturaliste, récemment publié aux éditions Quae. Nous en reproduisons un extrait ci-dessous.
Le déclin du grillon dans le métro s’expliquerait par le remplacement du ballast (en pierre volcanique) par des poutres en béton et par les grèves des conducteurs.
Ces deux facteurs auraient fait chuter la température ambiante, alors que le grillon tolère mal un séjour en dessous de 30 °C ! Les grèves et les confinements l’auraient également privé de détritus alimentaires.
Le grillon domestique (Acheta domesticus, ndlr), originaire des steppes d’Afghanistan, est arrivé dans le sud de la France au Moyen Âge comme passager clandestin avec le commerce des épices. Il aurait ensuite été apporté à Paris au début du XXe siècle, caché dans des cageots de légumes.
Pour survivre aux hivers du nord de la France, il s’est réfugié dans les bâtiments, en particulier près des fours à bois des boulangeries. Les mesures d’hygiène et les fours électriques l’ont ensuite obligé à dénicher d’autres gites : dans les chaufferies des sous-sols, les brasseries, les serres et sur les décharges de déchets, où la fermentation produit de la chaleur.
Il a aussi colonisé le ballast du métro, où la température grimpe à plus de 30 °C en raison des frottements des wagons sur les rails. Dans les couloirs souterrains, ses œufs profitaient aussi de l’humidité des canalisations et des infiltrations.
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À l’état sauvage, A. domesticus est herbivore, comme la plupart des grillons, mais il est aussi détritivore et peut consommer toutes les matières organiques tendres : insectes morts ou vivants, fruits, céréales et graines, feuilles… Grâce à son régime alimentaire omnivore et généraliste, il est capable de prospérer dans des conditions changeantes.
Dans les galeries de métro, comme un véritable éboueur naturel, il se nourrissait de détritus organiques, de miettes, de papiers gras, de brins de laine… voire de mégots (alors que la nicotine est réputée répulsive pour les insectes).
En Europe, le grillon est un animal domestique familier depuis des siècles, et son personnage est présent dans de nombreux contes et fables.
En Chine et au Japon, les grillons enfermés dans de petites cages de bambou, sont depuis très longtemps appréciés pour leur chant à l’intérieur des habitations.
Alors qu’un grillon sauvage vit moins de trois mois, il peut survivre un an en tant qu’animal de compagnie.
En Chine, le combat de grillons par catégorie de poids dans des arènes miniatures fait l’objet de paris non clandestins et très populaires depuis 2 000 ans.
Déjà largement répandu à travers le monde, et doté d’une grande capacité d’adaptation, le grillon domestique pourrait passer des environnements urbains vers les zones rurales en profitant du réchauffement climatique, qui maintient des conditions extérieures favorables toute l’année. En tant que consommateur de graines, il y représenterait une sérieuse menace pour les stocks de denrées séchées.
Il vit principalement le jour, pour bénéficier de températures plus élevées, mais il peut être actif en début et en fin de nuit s’il fait suffisamment chaud. Il vole très rarement et creuse des galeries dans le sol pour se protéger des oiseaux et des grenouilles, ses principaux prédateurs naturels.
Seul le mâle stridule, pendant des heures, pour attirer les femelles. Toute la surface de ses deux ailes antérieures durcies en élytres est adaptée à la stridulation. Chaque élytre porte une bande de dents formant une râpe (l’archet), et un grattoir épaissi (le plectre) sur le bord extérieur.
Même si les deux élytres ont les mêmes structures, tous les grillons sont « gauchers » : c’est le frottement de l’archet de l’élytre droit sur le plectre gauche qui produit un son. Lorsque l’entomologiste Jean-Henri Fabre a tenté d’inverser le recouvrement des élytres, le grillon les remettait systématiquement dans la configuration du gaucher ! La vibration produite est amplifiée par résonance sur deux grandes plages membraneuses de l’aile, la harpe et le miroir.
Le son dépend de la vitesse de frottement et du volume de l’espace maintenu entre l’aile et l’abdomen. L’intensité et la fréquence des impulsions sonores augmentent avec la taille du mâle au sein d’une population. La femelle, qui perçoit les vibrations grâce à une membrane de la cuticule localisée sur les tibias des pattes antérieures (le tympan), sait reconnaître les sons caractéristiques des grands mâles.
Les femelles choisissent également leur partenaire en fonction de sa capacité à se battre. Lorsqu’un mâle viole les frontières du territoire d’un autre, le mâle autochtone émet un sifflement court et agressif. Si l’adversaire s’attarde, les mâles s’affrontent pour régler le droit de propriété. Le combat se déroule selon une séquence stéréotypée : escrime avec les antennes, prise de mandibules, coups de tête et coups de patte, lutte au corps à corps et morsures, jusqu’à la fuite du perdant. À la fin du combat, le vainqueur stridule un chant d’appel pour attirer les femelles.
Lorsqu’une femelle s’approche et lui touche l’antenne, le mâle émet un chant de parade nuptiale. L’accouplement n’implique pas d’insémination interne. Le mâle dépose une ampoule gélatineuse de sperme (le spermatophore) à la base de la tarière de la femelle, qui capte cette petite capsule à l’aide de ses valves génitales. Le transfert du sperme dans ses voies génitales se fait lentement par diffusion. Au moyen de son ovipositeur incurvé, long de 12 mm et rigide, la femelle pond ensuite 1 500 œufs, individuellement ou en groupe, dans un sol humide.
Les larves ressemblent à des adultes miniatures, mais leurs ailes antérieures ne deviennent rigides qu’après la dernière mue, après trois mois de développement.
Dans le monde entier, A. domesticus est l’un des insectes les plus fréquemment élevés, pour l’alimentation des animaux insectivores, mais aussi de l’être humain. En Asie, de nombreuses espèces locales de grillons garnissent les assiettes. En Europe, depuis 2023, il est autorisé sous forme de farine dans les plats de consommation humaine.
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Christophe Bouget ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.08.2026 à 15:19
Hervé Joly, Directeur de recherche en histoire contemporaine, Université Lumière Lyon 2; Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

L’invasion de la France en 1940 par l’Allemagne nazie et la constitution du régime de Vichy donnent un coup de frein à l’essor de l’industrie automobile. Entre restriction de pétrole, création d’autorisations pour circuler ou limitation de véhicules habilités, comment les Français et les Françaises se déplaçaient-ils durant l’Occupation ?
La France de 1938 ne comptait que 1,8 million de voitures particulières en circulation, contre 39,5 millions aujourd’hui. Avoir une automobile est alors un privilège rare, sans qu’il ne soit réservé aux catégories les plus favorisées. Il y a des voitures dans les campagnes les plus reculées ; des commerçants, des artisans voire des agriculteurs en possèdent. Elles jouent déjà, au côté des trains locaux ou des autocars, un rôle important pour la desserte et l’approvisionnement des territoires.
L’entrée en guerre en septembre 1939 entraîne des restrictions à la consommation de carburants pétroliers. Elle donne la priorité aux besoins de l’armée, mais la circulation d’une automobile privée reste libre.
La défaite de juin 1940 change la donne. La France métropolitaine se retrouve sans autres ressources pétrolières que ses stocks stratégiques, qui représentaient à peu près deux mois de consommation habituelle de carburants autos, et des rares contingents que l’Allemagne nazie, elle-même en pénurie, veut bien lui acheminer pendant quatre ans – essentiellement depuis la Roumanie, soit 3 à 4 % des consommations de 1938.
Dans un livre récemment paru, je montre l’impact considérable que ces pénuries ont eu sur les différents modes de transport, tous plus ou moins dépendants des carburants pétroliers. Nous nous intéresserons ici au cas de l’automobile.
Des mesures drastiques sont prises pour réduire la circulation automobile. Les Allemands le font dès les premières semaines dans leur zone d’occupation. Les autorités de Vichy, selon ce qui devient leur pratique habituelle, s’empressent d’emboîter le pas pour garder un semblant de souveraineté nationale en étendant les restrictions à l’ensemble du territoire.
Une « loi » (avec des guillemets dans la mesure où, comme toutes les lois de Vichy, elle n’a jamais été votée par aucune assemblée démocratique…) du 27 août 1940 soumet la circulation automobile à l’obtention d’une autorisation spéciale. Les seuls bénéficiaires en sont :
« Les véhicules strictement indispensables au fonctionnement des services publics ou d’intérêt public, des services du ravitaillement et des exploitations présentant un intérêt essentiel pour la vie du pays. »
Un arrêté du 29 août précise que cette restriction s’applique immédiatement aux véhicules automobiles circulant à l’essence ou au gasoil. Pour les véhicules ne relevant pas des services publics, les autorisations ne peuvent être données qu’à titre temporaire.
Reste à cerner les « besoins essentiels ». Une circulaire les définit plutôt par défaut, en précisant tout ce qui n’en est pas. L’usage d’une autorisation de circuler est expressément exclu pour « effectuer un voyage touristique ou une promenade familiale, aller à la chasse ou à la pêche, se rendre au restaurant, au café, au théâtre, au cinéma, au terrain de sport, à tout lieu de distraction et de plaisir, se rendre aux offices du culte », mais aussi « pour aller de son domicile à son lieu de travail (sauf cas spéciaux autorisés) ».
L’idée est de ne réserver la circulation qu’à des usages strictement professionnels. Cela justifie des restrictions de jours ou d’horaires. Les autorisations accordées ne sont généralement pas valables le dimanche ou en soirée. Elles sont souvent attribuées pour un périmètre restreint, un arrondissement ou un département.
Dans une société qui entend renvoyer les femmes à la maison, circuler accompagné est, pour un homme, d’emblée perçu comme suspect. Malheur à ce fonctionnaire de Vichy qui se fait arrêter un soir à circuler sur une route de l’Allier avec sa secrétaire. Des débats sans fin animent les autorités préfectorales chargées d’attribuer les autorisations sur les professions qui ont véritablement besoin d’une autorisation. Ce ne serait pas le cas pour l’épicier détaillant livré par des grossistes.
De même pour un agent d’assurances ou un expert-comptable. En revanche, un charcutier peut y avoir droit s’il fait des tournées. Pour les notaires, les avocats ou les médecins, tout dépend de leur activité.
La circulation des taxis, interdite à Paris, est très restreinte en province, avec des contingentements en carburant et des usages limités à des nécessités avérées, personnes malades ou femmes enceintes. On rétablit, avec un succès limité, les fiacres ou on développe des vélo-taxis.
Ces restrictions générales tendent à se durcir au fil de la période. En 1943, un département n’a, en principe, droit qu’à 173 véhicules pour 100 000 habitants. On s’efforce d’en laisser plus ou moins un par commune, au maire ou à un professionnel, à charge pour lui d’assurer le ravitaillement ou les transports sanitaires d’urgence. Les préfectures croulent sous les demandes d’autorisations exceptionnelles pour tel ou tel déplacement plus ou moins justifié. Les services de gendarmerie multiplient les contrôles d’autant plus faciles que les routes sont désertes.
Une restriction supplémentaire porte sur les cylindrées. Seuls les véhicules de moins de 14, puis de 12 chevaux, moins gourmands en carburant, peuvent en principe bénéficier d’une autorisation. Là encore, prestige de la fonction oblige, les dérogations sont légion. Le secrétaire d’État à la présidence du Conseil Jacques Benoist-Méchin a le droit de circuler avec sa Cadillac 33 CV. Le savant lyonnais Auguste Lumière, choyé par le régime, peut encore en 1944 utiliser sa Hotchkiss 18 CV.
Les restrictions à la circulation ne sont prévues au départ que pour les véhicules circulant aux carburants pétroliers. Ceux utilisant des carburants alternatifs, gaz de ville, gazogène ou au charbon de bois, ne sont pas concernés. Dès décembre 1940, ils sont soumis aux mêmes restrictions, dans la mesure où ils sont affectés par d’autres pénuries, de lubrifiants et de pneumatiques.
En revanche, les véhicules électriques bénéficient d’un sursis. Le début de l’Occupation est marqué par un engouement pour cette motorisation qui avait, dans les premiers temps de l’automobile, rivalisé avec le moteur à combustion, avant d’être abandonnée, pénalisée par sa faible autonomie.
De nombreux constructeurs lancent des prototypes ; des garages proposent des conversions de véhicules. Dès mars 1941, la circulation des automobiles électriques est soumise aux mêmes restrictions. Elles souffrent des pénuries communes aux autres véhicules, d’autant que les pneumatiques s’usent plus vite avec le poids des batteries au plomb.
En juillet 1942, toute fabrication de véhicules électriques, trop gourmande en matières premières, est interdite. Seules 700 voitures de tourisme sont mises en circulation, alors qu’on en espérait des milliers. Leurs piètres performances affectent durablement l’image de cette motorisation, qui entre ensuite dans plusieurs décennies de sommeil.
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Les restrictions croissantes à la circulation automobile ont beaucoup affecté son usage bourgeois. Finis les trajets protégés dans un habitacle protégé pour se rendre au bureau, sortir le dimanche à la campagne ou aller en vacances à la montagne ou sur la côte.
Toutes les catégories sociales en sont réduites à pédaler sur des bicyclettes qui souffrent également des pénuries de pneumatiques, à s’entasser dans des tramways électriques dans les villes où ils existent encore ou dans des trains d’autant plus bondés qu’il n’y a jamais eu, comme ce sera le cas pendant la crise sanitaire de 2020, de restrictions ou de priorités à leur utilisation. On se déplace toujours beaucoup, mais dans des conditions de plus en plus dégradées.
Les restrictions de circulation ont eu des bienfaits, comme la réduction de la pollution urbaine ou de la mortalité routière, qui n’ont guère été perçus par les contemporains. L’engouement pour la bicyclette ou les transports en commun n’ont pas eu de prolongements après le retour, dans l’après-guerre, de l’abondance pétrolière.
Les services des Ponts et Chaussées continuent de voir l’avenir avec des routes de plus en plus consacrées à l’automobile et de plus en plus larges. La période est propice, à défaut de beaucoup de travaux réalisés, à prévoir déviations, voies rapides ou autoroutes. L’Occupation n’a été qu’une parenthèse vers le tout-automobile des Trente Glorieuses.
Hervé Joly ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
05.08.2026 à 15:18
Lydie Bodiou, Maîtresse de conférence en histoire ancienne, Université de Poitiers
Véronique Mehl, Maîtresse de conférences en histoire grecque, Université Bretagne Sud (UBS)

Le corps tendu par l’effort, les muscles saillants sous une tension presque palpable, les membres proportionnés d’une harmonie parfaite, la statue du Discobole s’offre à l’admiration du visiteur du Musée national romain. Symbole de l’idéal esthétique grec, cette représentation de l’athlète incarne la beauté physique et morale, une perfection masculine longtemps pensée comme constitutive de l’Antiquité grecque.
L’image de l’athlète peuple aujourd’hui nos musées et nos films, éduque les regards dans les jeux vidéo, inspire les designers et les publicistes et façonne un imaginaire contemporain. Mais celui-ci n’est pas né au XXIᵉ siècle, il a traversé les siècles depuis l’Antiquité, construit dès le VIᵉ siècle avant notre ère.
Les cités grecques produisent des modèles normatifs masculins, ceux de leurs citoyens. Ces corps d’hommes libres se déclinent à l’envi dans le paysage des villes, dans les nécropoles et sur les places publiques avec la statuaire, dans l’intimité des maisons avec la céramique peinte, dans les écoles comme modèles de force et de courage à atteindre, glorifiés par la poésie d’Homère ou les odes de Pindare au banquet… Les citoyens doivent être conformés, maîtrisant leurs pulsions grâce à la philosophie, sans failles et sans peur, hâlés et musclés par l’exercice physique au grand air dans les gymnases et les palestres.
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Les hommes doivent répondre à des modèles éducatifs qui accompagnent et déterminent leur place dans la cité : la guerre, la politique et une grande partie de l’économie sont des domaines du masculin. Le petit garçon, puis le jeune homme, l’imaginaire nourri par les récits homériques, façonné par l’effort physique, s’éduque sous le regard de la communauté, familiale et civique. Entre admiration et injonction, compétition acharnée et moqueries pour ceux qui défaillent, un idéal se construit, celui des élites. Dès le VIᵉ siècle, il est fondé sur la kalokagathia, la « beauté-bonté » qui lie une forme de supériorité corporelle et morale réservée à une minorité.
Les travaux récents en histoire ancienne interrogent ce modèle mais s’intéressent aussi aux autres : les citoyens ordinaires, ceux contraints au travail laborieux (paysans, artisans, marchands), ceux vieillissants, pauvres ou blessés que les performances du corps excluent, ceux qui statutairement (esclaves, métèques, étrangers, Barbares) ne possèdent pas de droits politiques… Les approches en étude de genre, qui jusqu’alors étaient surtout tournées vers les femmes, éclairent désormais les masculinités plurielles, considérant aussi les hommes comme des êtres sexués.
Dans la Grèce des cités, la masculinité idéale repose sur un corps fort, beau, maîtrisé, utile. Pourtant cette norme esthétique, politique et symbolique est pour beaucoup inatteignable. Certains parce qu’ils sont malades (physiquement ou mentalement), handicapés de naissance ou invalides de guerre, etc., ou d’autres plus ordinaires, s’en écartent simplement : leur corps ou leur condition ne répond pas aux canons de la perfection. Un soldat estropié ne peut plus combattre, un pauvre use sa vie au labeur, un artisan aux mains déformées peine à travailler, un fou brise les liens familiaux et sociaux.
Les déficiences, les défaillances, les fragilités physiques ou psychologiques empêchent de remplir parfois certains devoirs de citoyen, de père de famille ou simplement d’homme, de répondre à la totalité des attentes que la société impose : nourrir sa famille en travaillant ou en dirigeant ses esclaves, remplir son devoir militaire quand on est mobilisable de 20 à 60 ans et que les guerres sont communes, prendre la parole dans les assemblées politiques, les repas en commun ou les fêtes de la cité, ces temps marquant de la vie communautaire. Ces figures de la vulnérabilité peuvent être brocardées au théâtre ou lors de procès, mais aussi accompagnées, prises en charge par les familles qui les soutiennent, parfois même assistées par les cités, comme les invalides de guerre qui touchent une indemnité.
Le corps empêché ou entravé incarne les limites d’un modèle où la force physique et la maîtrise de soi induisent des qualités et des valeurs morales. Entre contrôle et soin, la cité et le groupe familial entourent les hommes de toutes les attentions car ces vulnérabilités affichent une vérité gênante, celle d’une masculinité précaire. Tous les Grecs n’étaient pas de vaillants Achilles ou des Ulysses rusés et tous ne possèdent pas l’andreia, « la virilité », le « courage », cette qualité attendue d’eux. Pourtant, leur statut n’est pas remis en cause, ils demeurent citoyens, quelles que soient leurs failles.
Il n’y a donc pas une façon d’être homme en Grèce ancienne, mais une pluralité de masculinités, selon les époques, les cités, les statuts, les richesses, mais aussi selon les moments ou les accidents de la vie.
Si l’histoire de l’art a popularisé une image lissée des corps grecs, jeunes, « bodybuildés », harmonieux, d’autres figures masculines existent. L’espérance de vie, relativement courte, n’est pas celle de nos sociétés contemporaines, la guerre et la maladie y font des ravages. Les cités grecques comptent pourtant des personnes âgées et parfois de grands vieillards.
Leur place est ambiguë, entre sagesse du vécu et dépérissement des forces physiques. Certaines cités, comme Sparte ou Cyrène, valorisent ces hommes d’expérience en leur confiant des fonctions politiques de premier plan. Mais, plus souvent, la vieillesse est mal aimée et redoutée. Ses caractérisations en témoignent : elle est « pénible », « cruelle », « haïssable », elle est « l’antichambre de la mort ».
La littérature antique évoque moins le mauvais caractère ou l’esprit ralenti que les transformations physiologiques et physiques : la calvitie et la canitie effacent la belle chevelure signe de force et de puissance, les rides remplacent le beau hâle acquis par l’effort au grand air, l’embonpoint ou l’émaciation altèrent la stature, la surdité, la vue affaiblie ou la voix éraillée entravent le quotidien, les tremblements ou la faiblesse rendent dépendants en limitant la capacité de travail.
Deux traits stigmatisants sont fréquemment cités : la perte des dents et l’impuissance. Le nombre de dents servirait même à donner l’âge d’un individu. Surtout, la perte des capacités sexuelles ébranle la place des hommes dans la société. Alors que la sexualité des épouses et des filles est scrutée pour garantir la légitimité des lignées, celle des hommes affirme leur domination sur les autres groupes sociaux : les jeunes garçons, les prostitués des deux sexes, les esclaves. Ne plus participer aux plaisirs d’Aphrodite, les aphrodisia, c’est perdre un peu de sa masculinité.
Les vieillards ne sont pas les seuls à incarner la faillite de la virilité triomphante. La laideur souvent utilisée en contrepoint pour exalter les modèles héroïques apparaît déjà lors de la guerre de Troie opposant des héros, grands, beaux, forts et véloces. Thersite, un simple soldat en est l’exemple frappant : il n’hésite pas attaquer les décisions des rois et à les injurier. Homère en dresse un portrait physique et moral sans concession : « le plus laid qui soit venu sous Ilion » louche, boite, a les épaules voûtées, les cheveux rares, la voix aiguë.
Le sort qui lui est réservé montre le regard porté sur les laids dans les cités : la moquerie des héros dégénère en violence et en coups. Avec constance, au fil des siècles, les sources s’inspirent de cette description homérique. Si hommes et femmes sont également marqués par la laideur, celle-ci sert surtout à souligner des failles morales. Esthétique et éthique sont ici particulièrement liées. Une exception notable : le philosophe Socrate. Son physique reconnaissable (yeux obliques et globuleux, nez camus et narines retroussées, lèvres épaisses, « bouche plus vilaine que celle d’un âne », front dégarni), évoque celui d’un silène. Il invite alors à la réflexion : il ne faut pas s’attacher à ce que l’on perçoit en apparence, mais s’ouvrir à la philosophie.
En Grèce ancienne, le corps d’un homme est le baromètre de la vie sur lequel repose la destinée comme la réputation. Longtemps pensé au travers de quelques critères normatifs, il a forgé des modèles masculins dont nos sociétés seraient les héritières. Beau, jeune, fort, entraîné et performant, le corps du citoyen est avant tout utile : il combat, gère la politique et protège sa famille.
Cette masculinité s’affirme autant par sa domination sur les femmes que par son opposition à d’autres hommes : les pauvres, les vaincus, les malades, les vieillards, les laids, etc., tous les perdants de la cité, mais aussi les citoyens ordinaires, ceux qui ne font pas parler d’eux et échappent grandement aux approches historiennes.
Lydie Bodiou et Véronique Mehl ont dirigé le Dictionnaire des masculinités en Grèce ancienne, paru aux éditions PUR.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
05.08.2026 à 15:08
Fatima-Zahra Aklalouch, Doctor in English Linguistics specialized in Political Discourse Analysis, Université Paris Cité

KEY TAKEAWAYS
Last May, the Trump administration launched a website designed to track down and arrest undocumented migrants across the United States.
Playing on the ambiguity of the term ‘aliens’, the online platform portrays Washington’s anti-immigration policy as a system combining science-fiction entertainment with large-scale surveillance.
A linguistic analysis of this website highlights a digital process of dehumanising undocumented migrants, who are portrayed as hidden threats that need to be flushed out and deported.
Launched on May 29 2026, the White House webpage Aliens.gov appears to belong to the world of science fiction. Its visual universe evokes secrecy, extraterrestrial life, government files, hidden truths, and UFO mythology.
The page uses dark colours, luminous green lettering, references to “declassified” information, and the dramatic sentence “They walk among us”. The reader is invited to scroll through what looks like a playful, conspiratorial, X-Files-style interface.
Then comes the twist: the object of the page is not declassified information about the existence of extraterrestrial life. The aliens in question are migrants described as “illegals”.
This shift is the page’s central rhetorical mechanism. It plays on the double meaning of alien: a legal term for a non-citizen, and a popular term for a being from another planet. By activating the second meaning before redirecting it toward migrants without regular status, the page turns a legal category into a scene of strangeness, secrecy and threat.
Before the page makes any explicit argument, one word has already shaped the meaning.
Call someone an “undocumented migrant” and the reader may think of law, paperwork, or border policy. Call the same person an “alien”, surround the word with UFO imagery, and a different picture appears: not a person with a story, but a strange and dangerous presence to be detected.
That is where the dehumanising work begins. The page does not need to state that undocumented migrants are less than human. It weakens their personhood by making them appear first as a category of threat rather than as people with names, voices, families, motives or histories.
Nick Haslam’s work on dehumanisation helps explain this mechanism. Dehumanisation can deny people full human recognition by representing them as animal-like, machine-like, object-like, or as lacking the qualities associated with ordinary human personhood. On Aliens.gov, undocumented migrants appear through precisely this kind of reduction as aliens, arrests, map points, suspicious presences, and objects of return.
The result is both anti-immigration rhetoric and multimodal dehumanisation. Words, colour, visual genre, mapping, pronouns and institutional links all work together to produce the same figure: the undocumented migrant as an alien presence inside national space. The question is no longer only “What legal status does this person have?” It becomes “How do we find them?”
The humour of the page is part of its political efficiency.
In an NBC10 Philadelphia In Depth with Lena Tillett segment on Aliens.gov, political and media historian Brian Rosenwald notes that Trump’s supporters are likely to read this style as “tongue-in-cheek” humour: provocative, amusing, and deliberately irritating to critics. In that reading, the joke does more than entertain supporters. It also shapes opponents as humourless or excessive – people “going crazy” because they supposedly cannot take a joke.
Humour gives the message a protective layer. If critics object to the page’s dehumanising imagery, the response is already available: they missed the joke. Political disagreement is recast as emotional overreaction.
But the opposition to the page is not only a matter of taste. NBC10 Philadelphia reported that immigration advocates in Philadelphia condemned the site, with the Pennsylvania Immigration Coalition describing it as “an embarrassment” and “taxpayer-funded Internet trolling”. The same report notes concern over the site’s tip-line logic, which advocates read as encouraging neighbours to turn on neighbours.
This is where the joke becomes strategy.
The page condenses a wider official grammar already present in Trump’s immigration discourse: invasion, emergency, protection, criminality, removal and national restoration.
Executive orders signed in January 2025 describe undocumented migration as a “large-scale invasion”, an “unprecedented flood of illegal aliens”, and a “grave threat” to the nation. The border is shaped as a place of emergency, territorial defence, and military support. Another order, titled “Protecting the American People Against Invasion,” links immigration enforcement to national security, public safety and the economic well-being of Americans.
The Aliens page translates this official grammar into another language.
The executive orders provide the doctrine. The webpage provides the spectacle.
What appears in executive language as emergency, sovereignty, and enforcement reappears on the page as a viral form of political entertainment. This is policy discourse redesigned for a digital attention economy.
That is why the shareability of the page matters. Virality is not separate from ideology, as it is one of the ways ideology travels. The page borrows the entertainment value of UFO culture, then attaches it to arrests, reporting, and deportation. It becomes an official interface of deportability.
“They walk among us” is the sentence that turns the page from a joke into a warning.
Its force comes from the word “among”, via which the border disappears. The imagined threat is no longer arriving from outside, but it is already inside the everyday spaces of national life.
It may be in the street, at work, next door, in the crowd, as the sentence describes an unsettling intimacy.
It also creates, in four words, a political community. There is a “they” and there is an “us”. The “us” is never defined, because it does not need to be. It is the presumed national public: innocent, addressed, endangered, and entitled to protection. The “they” are physically present, but symbolically expelled. They are close enough to be feared, but never close enough to belong.
This is the classic grammar of “othering”. As Teun van Dijk argues in his work on ideology and discourse, political language often organises the world by enhancing the virtues of “us” and the dangers of “them.” Ruth Wodak’s work on the politics of fear shows how this opposition becomes especially powerful when a group is turned into a scapegoat for social anxiety. The White House page performs that operation with unusual visual efficiency, as it both names an out-group and teaches the in-group to search for it and inform about it.
One of the page’s most revealing sentences reads: “The Alien is in good hands. We will take care of it… and return it safely to its place of origin.”
The sentence sounds almost gentle. “In good hands.” “Take care.” “Safely.” These are words denoting protection.
But the grammar tells another story. The Alien is “it”. In English, “it” is used for objects, abstractions, animals in some contexts, and non-human beings. On a page already designed around extraterrestrial imagery, the pronoun extends then fiction into grammar. The person is not he, she or they. The person becomes “it”.
The phrase “return it safely to its place of origin” replaces biography with origin. There is no home, no family, no fear, no legal claim, no community, no history. There is simply an origin to which the object can be returned.
This is not the loud violence of insult. It is the quieter violence of administrative objectification. Removal is made to sound like care. Deportation is phrased as safe handling. The state appears calm, almost benevolent, while the person is grammatically reduced.
The Alien Arrest Map is one of the page’s most consequential features.
Maps carry a quiet authority. They seem factual, almost self-explanatory. In this case, the map does not show migration routes, labour patterns, asylum claims, family separation, court backlogs or community life. It shows arrests. The undocumented migrant enters the visual field through the moment of enforcement.
Therefore, a person becomes a point. A life becomes a location. A legal situation becomes a trace on a dashboard.
The page then goes further by linking to an ICE tip line where users can report “suspicious aliens”. This changes the reader’s role. The visitor is no longer simply receiving a government message. The visitor is invited to become an informer.
The word “suspicious” is elastic. Most people cannot know someone’s immigration status by looking at them. Suspicion can attach itself to accent, language, skin colour, workplace, neighbourhood, clothing, movement, or simply to the perception of foreignness. A page like this risks making suspicion feel like civic participation.
This is the most serious political effect of the interface. It turns the public gaze into part of the enforcement apparatus as it builds the perceptual world in which deportation feels obvious. It makes an old vocabulary of exclusion feel contemporary, clickable and official. Once a human being has been redesigned as an alien presence, removal can be made to look less like a political choice and more like common sense.
The page’s final movement is from “alien” to “invader”. It declares that these “Aliens” are “illegals” who “invaded” the country.
Once undocumented migration is described as invasion, the political imagination changes.
One can debate policy toward undocumented migrants: due process, border administration, asylum, labour, regularisation, detention, deportation, family unity, local economies. But invasion belongs to another register. Invasions are not managed; they are repelled. This is how fear becomes policy logic. The page does not only construct “Aliens” as a danger to “every American family, every community, and the future of our nation”. It also turns Trump into the figure who recognised the threat first: “President Trump was the first to call out the real danger Aliens pose.” The result is a familiar rescue narrative: a hidden danger, a vulnerable people, a leader who dares to name it, and removal presented as protection.
The page compresses a whole politics into a short sequence. First, undocumented migrants are made strange through the figure of the alien. Then they are brought close through “they walk among us.” Then they are visualised with the help of a map. Then they are made reportable through the ICE link.
Finally, they are named as invaders and assigned the remedy:
“Deport them all.”
Fatima-Zahra Aklalouch ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.