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21.06.2026 à 09:25

Un tiers de l’humanité doit s’endetter pour vivre

Arnaud Natal, Chercheur indépendant en économie au sein du laboratoire Bordeaux Sciences Économiques (BSE), Université de Bordeaux; Institut français de Pondichéry

Isabelle Guérin, Directrice de recherche à l'IRD-Cessma (Université de Paris), affiliée à l’Institut Français de Pondichéry, Institut de recherche pour le développement (IRD)

Emprunter pour manger, se loger ou se soigner : pour plus de 2,5 milliards de personnes, la dette est un outil ordinaire de survie.
Texte intégral (1676 mots)

L’endettement des ménages est surtout évoqué à travers le prisme du pouvoir d’achat, du paiement fractionné ou du surendettement, mais il reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Une recherche récente s’efforce de quantifier cette « dette du quotidien » à l’échelle mondiale. Il en ressort que plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour faire face à leurs dépenses courantes. Une réalité sous-estimée, aussi bien dans les pays du Nord (où l’endettement prend des formes variées : découverts, paiements fractionnés, retards de factures) que dans ceux du Sud (où dominent les emprunts informels).


L’endettement des ménages apparaît régulièrement dans les débats sur le pouvoir d’achat, le paiement fractionné ou le surendettement, mais reste rarement analysé comme un phénomène social massif et structurel. Or pour une part croissante de la population, emprunter n’est plus exceptionnel. C’est devenu une condition ordinaire d’existence — pour payer le loyer, l’alimentation, les soins, les transports ou les factures.

Cette « dette du quotidien », ou « dette de survie », constitue un reflet des transformations contemporaines. Depuis plusieurs décennies, dans de nombreux pays, les revenus stagnent et se précarisent sous l’effet de la multiplication des emplois instables (contrats temporaires, travail informel, plates-formes numériques ou horaires variables) tandis que le coût de l’alimentation, du logement, de la santé et de l’éducation ne cesse d’augmenter. Parallèlement, les systèmes de protection sociale se fragilisent et prennent de moins en moins en charge certains besoins essentiels.

Dans ce contexte, le crédit compense de plus en plus ce que les revenus et les dispositifs publics ne couvrent plus. La dette n’est plus seulement un outil permettant d’investir ou de faire face à un accident ponctuel ; elle devient une manière de boucler les fins de mois. Ce déplacement est central : une part croissante de la finance ne sert plus à soutenir des investissements, mais à assurer la reproduction sociale des ménages. Dans de nombreux contextes, cette gestion quotidienne de la dette repose largement sur les femmes, chargées de maintenir l’équilibre des budgets domestiques malgré l’insuffisance des revenus.

Plus de 2,5 milliards de personnes s’endettent pour vivre

Dans une recherche récente, nous avons cherché à estimer combien de personnes dans le monde s’endettent pour couvrir leurs besoins essentiels. L’exercice est difficile : il n’existe aujourd’hui aucune statistique mondiale harmonisée permettant de mesurer directement cette forme d’endettement. Les données disponibles se concentrent surtout sur les montants globaux de dette ou les crédits bancaires classiques, mais saisissent mal les découverts, les retards de paiement, les crédits renouvelables ou les emprunts informels. Nous avons donc croisé trois grands indicateurs : les taux de pauvreté, l’absence de protection sociale et le recours observé à des formes de dette informelles ou destinées à des dépenses courantes.

Selon l’indicateur retenu, les estimations varient entre un quart et plus de 40 % de la population mondiale. Notre estimation fondée directement sur les données de dette aboutit à un résultat intermédiaire : environ un tiers de la population mondiale, soit plus de 2,5 milliards de personnes, s’endette pour faire face aux dépenses courantes. Cette dette ne sert pas à investir, acheter un logement ou créer une entreprise. Elle sert d’abord à vivre : payer l’alimentation, les dépenses de santé, les frais scolaires, les loyers ou, parfois, rembourser d’autres dettes.

Un autre enseignement de notre travail est que l’endettement ne concerne pas seulement les ménages les plus pauvres. Une grande partie des personnes concernées se situent au-dessus des seuils de pauvreté officiels. Elles travaillent souvent, disposent parfois d’un revenu stable, mais insuffisant pour absorber les hausses de prix, les dépenses imprévues ou les périodes d’instabilité professionnelle.

Les écarts régionaux restent importants. Les taux de pauvreté et l’absence de protection sociale sont nettement plus élevés dans les pays du Sud global, ce qui signale une exposition structurelle plus forte à l’endettement de survie. En revanche, l’écart Nord-Sud est beaucoup moins marqué lorsque l’on observe directement les données de dette : nos estimations aboutissent à environ un tiers de la population dans les deux ensembles. Ce rapprochement doit toutefois être interprété avec prudence car une partie importante des dettes du quotidien échappe encore aux statistiques : notre estimation reste donc minimaliste.

Une réalité largement sous-estimée

En France, le recours aux crédits à la consommation classiques a plutôt diminué ces dernières années. Mais cela ne signifie pas nécessairement que la situation financière des ménages s’est améliorée. En effet, dans les pays du Nord global, l’endettement prend souvent des formes dispersées et difficiles à mesurer : retards de paiement, crédits liés aux cartes bancaires ou achats fractionnés. Le Royaume-Uni illustre cette transformation. Avec la crise du coût de la vie, les retards de paiement des factures d’énergie ont fortement augmenté. Une partie des ménages utilise désormais les cartes de crédit ou les découverts comme outils permanents de gestion budgétaire. Aux États-Unis, les enquêtes montrent également une forte dépendance au crédit renouvelable : près de la moitié des ménages détiennent des dettes de cartes de crédit, souvent utilisées pour couvrir des dépenses ordinaires comme l’alimentation, les soins ou l’essence.

Dans les pays du Sud global, une grande partie des emprunts échappe également aux enquêtes officielles : dettes auprès de proches, commerçants, employeurs ou prêteurs informels. Cette sous-estimation peut être considérable. Par exemple, en Inde du Sud, où les prêts informels et la microfinance dominent, les données nationales indiquent qu’environ 37 % des ménages ruraux du Tamil Nadu étaient endettés en 2019, alors qu’une enquête longitudinale régionale montre que plus de 90 % des ménages s’endettent pour couvrir des dépenses courantes ou rembourser d’autres dettes. Même si les formes d’endettement varient fortement d’un pays à l’autre, la fragilité des ménages apparaît partout et prend parfois des proportions dramatiques. Au Brésil, 40 % des adultes sont fichés pour défaut de paiement.

Les instruments diffèrent, mais les mécanismes se ressemblent : revenus insuffisants, instabilité économique, hausse du coût de la vie et protection sociale défaillante conduisent les ménages à utiliser le crédit comme amortisseur permanent.

Cette invisibilisation pose un problème majeur car les conséquences économiques, sociales et politiques de cette expansion du crédit restent largement sous-estimées : réduction des dépenses alimentaires ; dégradation de la santé, y compris mentale, suicides ; pertes d’actifs ; migration contrainte ; exploitation sexuelle. Elle a aussi un coût financier considérable : les remboursements des intérêts de la dette absorbent environ 30 % des revenus dans certaines enquêtes au Tamil Nadu, 10 % au Brésil et 9 % aux États-Unis.

Mieux mesurer la dette du quotidien est un enjeu politique

Depuis plusieurs décennies, les organisations internationales présentent l’accès au crédit comme un levier de lutte contre la pauvreté et d’inclusion financière, malgré des alertes croissantes sur les effets de l’endettement chronique.

Des chercheurs et organisations interpellent aujourd’hui la Société financière internationale de la Banque mondiale sur les conséquences dramatiques d’une expansion incontrôlée du crédit aux ménages de milieux populaires.

Cet appel invite surtout à regarder en face une réalité longtemps occultée : dans de nombreux pays du Sud comme du Nord, la dette est devenue un mécanisme ordinaire de prise en charge de la reproduction sociale. La mesurer ne consiste donc pas seulement à mieux comprendre les finances des ménages. C’est aussi reconnaître ce que la dette compense désormais silencieusement : des revenus insuffisants et des protections sociales de plus en plus fragiles.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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20.06.2026 à 12:49

L’Europe veut libérer le potentiel des données de santé

Antoine Boutet, Maitre de conférence, Privacy, IA, au laboratoire CITI, Inria, INSA Lyon – Université de Lyon; Inria

Pankaj Raj, Research Engineer in EU Laws, PhD candidate in Health Data., Université Grenoble Alpes (UGA)

La souveraineté numérique est devenue un objectif central de la politique européenne. Zoom sur un objet de convoitise en raison de son potentiel méconnu : les données de santé des Européens.
Texte intégral (1865 mots)

La souveraineté numérique est devenue un objectif central de la politique européenne. Au-delà de l’intelligence artificielle, des semi-conducteurs et du cloud computing, ou « informatique dématérialisée », le débat s’étend désormais à l’une des catégories d’information les plus sensibles détenues par les gouvernements : les données de santé, qui sont collectées par les hôpitaux, l’assurance-maladie, les laboratoires d’analyses médicales et les institutions publiques.

Pour mieux anticiper les risques de santé publique, suivre les épidémies, allouer les ressources, l’Union européenne a adopté la création d’un Espace européen des données de santé, qui entrera en application de manière différée à partir de mars 2027 et qui soulève de nombreuses questions de gouvernance, bien au-delà de la protection de la vie privée.


Avec son Espace européen des données de santé (EEDS), l’Union européenne (UE) est confrontée à un défi de taille : comment exploiter la valeur scientifique et économique des données de santé, tout en garantissant la sécurité de l’infrastructure qui les héberge et son alignement sur les intérêts et les valeurs européennes ?

L’expérience française, avec le Health Data Hub (HDH), montre que la gouvernance des données de santé ne se limite plus à la protection de la vie privée ou à la cybersécurité. Elle concerne également l’infrastructure, la souveraineté et le contrôle démocratique.

À mesure que l’EEDS passe de la législation à la mise en œuvre, l’UE devra décider si la souveraineté numérique est simplement une ambition politique ou un principe qui façonne véritablement son avenir numérique.

Le potentiel des données de santé

Les données de santé sont de plus en plus reconnues comme une ressource stratégique pour les systèmes de santé, les institutions de recherche et les décideurs politiques.

Leur analyse à grande échelle permet de dégager des connaissances qui améliorent la prévention des maladies, favorisent des traitements plus efficaces et renforcent la prise de décision en matière de santé publique.

L’accès à de vastes ensembles de données joue également un rôle croissant dans le développement d’applications d’intelligence artificielle, qui s’appuient sur d’importants volumes de données de haute qualité pour identifier des tendances, améliorer les diagnostics et soutenir la médecine personnalisée.


À lire aussi : ChatGPT Santé se veut une aide pour les médecins et les patients. Est-ce fiable ? Quels risques pour la confidentialité et le secret médical ?


Les avantages potentiels dépassent le cadre de la recherche scientifique. Les données de santé peuvent aider les gouvernements à anticiper les risques pour la santé publique, à évaluer les politiques de santé et à allouer les ressources plus efficacement. La pandémie de Covid-19 a démontré l’importance d’un accès rapide à l’information sanitaire pour surveiller les épidémies et orienter les réponses de santé publique.

Face à la reconnaissance croissante de la valeur des données de santé, les gouvernements cherchent de plus en plus à faciliter leur utilisation tout en préservant la confidentialité et en maintenant la confiance du public. Les informations de santé figurant parmi les catégories de données personnelles les plus sensibles, les questions de gouvernance, de sécurité et de responsabilité sont devenues centrales dans les discussions sur les initiatives de partage de données.

Le défi consiste non seulement à exploiter les avantages des données de santé, mais aussi à garantir que les systèmes qui gèrent ces données restent fiables et conformes à l’intérêt public.

Le Health Data Hub et le débat sur la souveraineté

Lancé en 2019 en France, le Health Data Hub a été conçu pour centraliser l’accès aux données de santé à des fins de recherche, d’innovation et de politiques publiques. Cette initiative visait à résoudre un problème persistant : la fragmentation des informations de santé, entre hôpitaux, assurance-maladie, laboratoires, assurances et institutions publiques, limitait la recherche à grande échelle et la prise de décision fondée sur les données.

La plateforme permet aux chercheurs et aux institutions publiques agréés d’accéder aux ensembles de données de santé et de les analyser dans un cadre réglementé. Les données sont pseudonymisées avant utilisation (pour éviter la réidentification des patients) et les demandes d’accès sont soumises à des procédures de contrôle. L’objectif est de faciliter la recherche médicale, la surveillance épidémiologique et l’innovation dans le secteur de la santé, tout en garantissant la protection de la vie privée.

Pour déployer rapidement la plateforme, le gouvernement français a initialement choisi Microsoft Azure comme fournisseur de services cloud. Cette décision a immédiatement suscité la controverse. Les critiques ont fait valoir que l’hébergement de données de santé sensibles chez une entreprise états-unienne pourrait exposer les informations des citoyens européens à des demandes d’accès en vertu de la législation des États-Unis, notamment du Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act (dit CLOUD Act) . Les inquiétudes se sont accrues après l’arrêt Schrems II de 2020 portant sur l’encadrement des transferts de données à destination des États-Unis, qui a soulevé des questions quant à la protection des données européennes traitées par des entreprises américaines.

La controverse ne portait pas uniquement sur la localisation des serveurs. Les fournisseurs de services cloud gèrent des infrastructures critiques, notamment le stockage, le chiffrement, les environnements informatiques et les contrôles d’accès. Bien que les données du Health Data Hub soient hébergées en Europe, les critiques ont soutenu que la dépendance à l’égard d’un fournisseur non européen créait des vulnérabilités juridiques et stratégiques que les seules mesures techniques ne pouvaient éliminer.

Le débat est rapidement devenu le symbole d’une préoccupation européenne plus large : les infrastructures numériques stratégiques doivent-elles rester dépendantes de fournisseurs de technologies étrangers ?

Afin de répondre à cette préoccupation, la France a annoncé fin avril 2026, que le Health Data Hub migrait vers le fournisseur de services cloud français Scaleway.

Du Health Data Hub à l’Espace européen des données de santé

L’Espace européen des données de santé vise (EEDS) à étendre la logique du Health Data Hub (HDH) à l’ensemble de l’Union européenne. Il a pour objectif de faciliter l’utilisation des données de santé pour les soins aux patients ainsi que leur utilisation secondaire à des fins de recherche, d’innovation et d’élaboration de politiques publiques.

Concrètement, ce cadre devrait simplifier l’accès et le partage des dossiers médicaux électroniques entre les États membres, tout en permettant aux chercheurs et aux institutions publiques de travailler avec de vastes ensembles de données transfrontalières sous des règles de gouvernance communes. Les décideurs européens considèrent l’EEDS comme un élément clé de la stratégie numérique de l’UE et un outil pour renforcer la compétitivité dans les domaines de l’intelligence artificielle et des biotechnologies.


À lire aussi : L’AI Act, ou comment encadrer les systèmes d’IA en Europe


À bien des égards, le Health Data Hub peut être considéré comme un précurseur de ce modèle. Les deux initiatives reposent sur le constat que la fragmentation des données limite l’innovation et les capacités de santé publique. Toutes deux s’appuient sur le partage sécurisé d’informations médicales sensibles. Et toutes deux soulèvent des questions de gouvernance, de confiance et de souveraineté.

Les défis à venir

L’expérience française met en lumière les défis que l’Espace européen des données de santé devra relever à l’échelle européenne.

Premièrement, l’Europe reste fortement dépendante d’un petit nombre de fournisseurs de services cloud non européens. Même lorsque les données sont stockées en Europe, des inquiétudes persistent quant à leur accès extraterritorial dans le cadre de législations étrangères.

Deuxièmement, la confiance du public demeure essentielle. Les données de santé figurent parmi les informations personnelles les plus sensibles, et l’acceptation par le public des initiatives de partage de données dépend de la confiance dans la transparence, la responsabilité et le contrôle.

Enfin, les décideurs politiques doivent concilier innovation et droits fondamentaux. L’Espace européen de données de santé promet des avantages considérables pour la recherche médicale et le développement de l’intelligence artificielle, mais la réutilisation massive des données soulève également des inquiétudes quant au détournement d’usage, aux rapports de force inégaux entre les institutions publiques et les entreprises technologiques et au contrôle démocratique. Des travaux récents ont également souligné l’importance de la gouvernance, de la transparence et de la confiance du public pour la légitimité ou le bien-fondé à long terme des initiatives européennes de partage de données de santé.

The Conversation

Antoine Boutet reçoit des financements du Projet Interdisciplinaire sur la Vie Privée (IPoP) du PEPR Cybersécurité (ANR-22-PECY-0002).

Pankaj Raj reçoit des financements de MIAI @ Grenoble Alpes (ANR-23-IACL-0006) et du Projet Interdisciplinaire sur la Vie Privée (IPoP) du PEPR Cybersécurité (ANR-22-PECY-0002).

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19.06.2026 à 14:57

Un cimetière de baleines vieux de 5,3 millions d’années découvert au fond de l’océan Indien

Vanessa Pirotta, Postdoctoral Researcher and Wildlife Scientist, Macquarie University

Au fond de l’océan Indien, des chercheurs ont découvert une immense nécropole de baleines, vieille de plus de 5 millions d’années. Ce site exceptionnel, qui s’étend sur 1 200 kilomètres, éclaire l’histoire évolutive des cétacés.
Texte intégral (1470 mots)

Dans le sud-est de l’océan Indien, une équipe de chercheurs a découvert un vaste cimetière de baleines vieux de plus de 5 millions d’années. Avec près de 500 fossiles recensés, il constitue l’un des plus importants sites de ce type jamais identifiés dans les grands fonds.


Lorsqu’une baleine meurt, un phénomène naturel très particulier peut se mettre en place. Sa carcasse peut flotter quelque temps à la surface, attirant requins et autres prédateurs. Puis, à mesure qu’elle se décompose, elle commence à couler, traversant la colonne d’eau jusqu’à se déposer sur les fonds marins, où les charognards des profondeurs viennent s’en nourrir.

Les observations scientifiques de ces « chutes de baleines » restent rares et fragmentaires. Pourtant, une équipe de chercheurs dirigée par Xiaotong Peng, de l’Académie chinoise des sciences, a découvert une vaste et ancienne nécropole de baleines dans la zone de fracture Diamantina, dans le sud-est de l’océan Indien.

Ce site, décrit dans une nouvelle étude publiée dans Nature, remonte à plus de cinq millions d’années. Il constitue l’un des écosystèmes liés aux « chutes de baleines » les plus profonds jamais découverts dans le monde.

Une découverte colossale au milieu de l’océan

Lors d’une mission de plongée menée en février 2023 à bord du submersible Fendouzhe, les scientifiques ont découvert d’importants amas de squelettes et de fossiles de baleines, partiellement enfouis dans les sédiments des fonds marins.

À la suite de cette première découverte, l’équipe a effectué 32 autres plongées au cours du mois suivant afin de cartographier l’étendue de cette nécropole. Celle-ci s’étendait sur environ 1 200 kilomètres le long du plancher océanique, à des profondeurs comprises entre 4 200 et 7 000 mètres. Les chercheurs y ont recensé 476 fossiles de baleines ainsi que cinq « chutes de baleines » récentes.

Carte topographique de l’océan Indien, les points orange indiquant l’emplacement des fossiles de baleines
Répartition et abondance des fossiles de baleines et des chutes de baleines dans la zone de fracture Diamantina. Xiaotong Peng et al, CC BY-NC

Ces « chutes de baleines » grouillaient d’étranges créatures, parmi lesquelles des méduses, des ophiures et des vers foreurs d’os, dont beaucoup pourraient être des espèces encore inconnues de la science, selon les chercheurs.

Parmi les 43 fossiles récupérés, l’équipe a identifié cinq espèces de baleines à bec, dont la baleine à bec d’Andrews (Mesoplodon bowdoini) et la baleine à dents en lanières (Mesoplodon layardii), deux espèces connues pour fréquenter cette région, ainsi qu’une espèce de baleine à fanons : le rorqual de Rudolphi (Balaenoptera borealis).

La découverte la plus importante est celle d’un petit rorqual antarctique mort, long de cinq mètres, que les chercheurs ont identifié grâce à la forme caractéristique de son os de l’oreille ainsi qu’à des analyses génétiques. L’équipe a également identifié une nouvelle espèce de baleine aujourd’hui éteinte, baptisée Pterocetus diamantinae.

La datation isotopique, qui repose sur la désintégration d’isotopes radioactifs, a révélé que les fossiles les plus anciens du site remontent à environ 5,3 millions d’années.

La forte concentration de restes de baleines dans cette région soulève une question : comment un tel cimetière s’est-il formé ? Selon les auteurs de l’étude, l’explication tient probablement à la topographie en forme de V de la zone de fracture Diamantina, qui canalise les carcasses vers le fond marin, ainsi qu’au fait que de nombreuses espèces de baleines à bec plongeant à grande profondeur sont connues pour fréquenter cette partie de l’océan.

Trois crânes altérés par le temps sur fond noir
Crânes fossilisés de trois baleines à bec récupérés sur les fonds marins de la zone de fracture Diamantina. Global TREnD, IDSSE

Un rappel de l’immensité de notre ignorance

Ces travaux approfondissent notre compréhension des chutes de baleines et des écosystèmes extraordinaires qu’elles soutiennent. Ils enrichissent également nos connaissances sur les baleines à bec, des espèces vivant généralement au large des côtes, capables de plonger régulièrement jusqu’à un kilomètre de profondeur et de retenir leur souffle pendant plus d’une heure.

La découverte de fossiles vieux de cinq millions d’années offre une fenêtre évolutive sur l’histoire des baleines à bec, depuis le Pliocène jusqu’à aujourd’hui.

Cette recherche constitue aussi un rappel salutaire de tout ce que nous ignorons encore des profondeurs océaniques : lorsqu’on part à la recherche de quelque chose, on peut le trouver… mais aussi découvrir bien davantage que ce que l’on espérait.

The Conversation

Vanessa Pirotta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.06.2026 à 13:05

Comment le génie de George Sand a été minimisé par l’histoire littéraire

Sandrine Aragon, Chercheuse en littérature française (Le genre, la lecture, les femmes et la culture), Sorbonne Université

Cent cinquante ans après sa mort, quelle image de George Sand domine ? La scandaleuse ? La romantique défenseure des paysans ? Son génie ne saurait se réduire à ces clichés.
Texte intégral (2133 mots)
George Sand par Félix Nadar, en 1864. Wikimédia

Rares sont les écrivaines qui furent aussi célèbres que George Sand de leur vivant. Autrice de plus de 90 œuvres, de plus de 400 articles, de milliers de lettres, connue dans toute l’Europe, la « bonne dame de Nohant », née Aurore Dupin, ne peut être effacée de l’histoire littéraire du XIXᵉ siècle. Mais son apport a tout de même été largement atténué par la critique. Elle n’a été réhabilitée que dans les années 1970-1980, par le biais des études féministes.


L’année 2026 marque le cent cinquantième anniversaire de la mort de George Sand (1804-1876). La relire, c’est redécouvrir son apport artistique et intellectuel, mais aussi comprendre comment le génie féminin a été systématiquement dénié par un canon littéraire reléguant les femmes à la portion congrue.

Quand on ne peut nier une autrice reconnue, il reste une solution pour en effacer l’importance : minimiser son apport. Joanna Russ répertorie ces techniques dans Comment torpiller l’écriture des femmes ?.

Une femme scandaleuse ? Non, un bourreau de travail et une amie fidèle

L’exposition « Caricaturer George Sand. De la satire à l’égérie républicaine », qui se tient en ce moment aux Archives départementales de l’Indre déplie toute l’ampleur des attaques et des caricatures qu’elle a subies au cours de sa vie.

Pour Baudelaire, Nissart ou les frères Goncourt,

« Le génie est mâle. L’autopsie de Mme Stael ou de Mme Sand aurait été curieuse : elles doivent avoir une construction un peu hermaphrodite. »

Le pseudonyme d’Aurore Dupin, « George Sand », est né d’une stratégie d’éditeur. Son premier roman, écrit avec Jules Sandeau, Rose et Blanche : ou la comédienne et la religieuse (1831) connaît le succès. Il est signé J. Sand pour un « Jules Sand » inventé de toutes pièces. Pour les écrits qu’elle produit seule, ils créent le pseudo George Sand. George signifie étymologiquement « celui qui travaille la terre », et George Sand est une grande travailleuse, aimant la terre.

L’autrice se fait remarquer en portant parfois le pantalon alors interdit aux femmes, et en fumant comme ses amis écrivains. Divorcée et indépendante, elle gagne sa vie dans un monde d’hommes. Elle écrit la nuit, en fumant et en buvant du café.

« Le cigare et le café ont pu seuls soutenir ma pauvre verve à 200 francs la feuille », déclare-t-elle.

La presse s’intéresse à ses relations avec des célébrités – l’actrice Marie Dorval, Alfred de Musset à Venise, Frédéric Chopin à Majorque –, et condamne la femme volage. Il est moins souvent question de son soutien professionnel à Musset à qui elle offre le canevas de sa pièce historique devenue Lorenzaccio, ou de Chopin malade qu’elle soutient et de leur commune passion de la création.

Après une enfance divisée entre une grand-mère d’origine aristocrate, un père révolutionnaire et une mère couturière, elle fut une épouse malheureuse, trompée par un mari buveur et joueur. Sand se bat pour obtenir le divorce et la garde de ses enfants. Les « injures, sévices et mauvais traitements » reconnus par la justice lui permettent de gagner son procès. Infatigable, elle écrit dans les journaux, publie ses romans tout en gérant sa maison. Elle accueille à Nohant (Indre) Delacroix, Chopin, Balzac, Flaubert, faisant de sa maison une résidence d’artistes.

À l’image de l’utopie socialiste du phalanstère de Charles Fourier, sa maison est un « familistère » qui abolit les hiérarchies domestiques. Elle réunit artistes et paysans autour d’une vie coopérative, dans les années 1840, testant la garde partagée des enfants, l’éducation pour tous, éduquant sa servante Marie.

Bien sûr, avec ses limites. Lorsque son fils met enceinte la servante, celle-ci doit quitter la maison.

On évoque peu la relation amoureuse stable qu’elle vécut à la fin de sa vie pendant quinze ans avec Alexandre Manceau (1817-1865), graveur de treize ans plus jeune qu’elle, avec lequel elle a voyagé en Italie, en Auvergne, et vécu heureuse à Gargilesse, dans la vallée de la Creuse. Le Dernier Amour (1867) est écrit en mémoire de Manceau.

Présenter systématiquement George Sand comme scandaleuse visait à empêcher que d’autres la prennent pour modèle.

Une autrice de romans sentimentaux ? Non, une écrivaine féministe

En décrivant Sand comme l’autrice de romans sentimentaux, on réduit l’enthousiasme des lectrices pour celle qui a dénoncé dès son premier roman (Indiana, 1832) la condition des femmes dans le cadre du mariage et les violences patriarcales.

Dans la Mare au diable (1846), elle privilégie une peinture positive des paysans, contre les stéréotypes misérabilistes. Néanmoins, elle aborde le harcèlement sexuel de la petite Marie que son patron fermier tente de violer et poursuit à cheval.

Dans Mauprat (1837), c’est la brutalité des hommes qui complotent un guet apens et un viol collectif qui est relaté. Dans le Secrétaire intime (1834), elle évoque le dénigrement constant des femmes en politique à travers la princesse Quintilia, une dirigeante d’exception qui est constamment la cible d’insultes sexistes. Avec Consuelo (1842-1844), elle fait le portrait d’une grande musicienne dans l’Europe du XVIIIᵉ siècle, égale des hommes, jalousée pour ses qualités. Dans André (1835), c’est le droit des filles à l’instruction, avec une grisette de talent qui s’éveille à la culture, mais une grisette cultivée n’a pas de place dans la société.

Elle est aussi l’autrice d’essais comme son Essai sur le drame fantastique. Goethe – Byron – Mickiewicz (1839), largement invisibilisé par rapport à ceux de Walter Scott ou de Charles Nodier sur le même thème. Journaliste, elle contribue à créer des titres de presse, tel l’Éclaireur de l’Indre en 1843 ou la Cause du peuple en 1848. Elle écrit plus de 400 articles pour les périodiques les plus variés (la Revue des deux mondes, l’Illustration, le Courrier français…), sur tous les sujets : l’art, la peinture, la musique, la philosophie, la société, de façon très moderne. La série « Autour de ma table », commandée par Delphine de Girardin, évoque la variété des débats qui ont lieu chez elle.

Une romancière rustique ? Non, une femme politique engagée

Engagée pour le peuple, et notamment celui de sa région du Berry, socialiste, elle défend la république en 1848. Elle prône la solidarité des femmes et des ouvriers, soutient et conseille les poètes prolétaires combattant avec passion pour l’égalité. Des journaux féministes la présentent comme une candidate politique, mais elle refuse – le droit de vote des femmes n’est pas son combat. Elle est déjà caricaturée en « cigogne politique » en 1848, à la suite de son engagement dans la vie publique, et dérange beaucoup en partageant ses réflexions politiques.

Marcheuse infatigable et cavalière, elle est aussi une pionnière de l’écologie, engagée pour défendre la forêt. En 1872, alors que le gouvernement d’Adolphe Thiers projette de supprimer une partie de la forêt de Fontainebleau, elle écrit un plaidoyer de 12 pages faisant appel à la biologie, à la géologie, à l’entomologie ainsi qu’aux sciences de l’ingénieur demandant l’abandon du projet, publié successivement dans le journal le Temps (en 1872) sous le titre « La forêt, plaidoyer pour les arbres » puis repris dans son recueil Impressions et souvenirs en 1873.

Elle écrit ainsi :

« Irons-nous chercher tous nos bois de travail en Amérique ? Mais la forêt vierge va vite aussi et s’épuisera à son tour. Si on n’y prend garde, l’arbre disparaîtra et la fin de la planète viendra par dessèchement sans cataclysme nécessaire, par la faute de l’homme. »

Lanceuse d’alerte, elle participe à créer une des premières réserves naturelles.

Quand certains la verraient bien à l’Académie française, elle rédige « Pourquoi les femmes à l’Académie ? » (1863).

Évoquant les barrières sociales limitant l’accès et la reconnaissance du savoir féminin, elle plaide pour l’ouverture des institutions littéraires aux femmes au nom de la liberté et de la justice. Dans son autobiographie Histoire de ma vie (1854-1855) un modèle d’auto-validation, elle invite toutes les femmes à quitter le silence pour donner leur propre vision du monde et de ce qu’elles sont vraiment :

« Écrivez votre histoire, vous tous qui avez compris votre vie et sondé votre cœur. »

Elle se fait photographier par le célèbre Félix Nadar choisissant elle-même son image pour la postérité.

Relire George Sand aujourd’hui revient donc à redécouvrir l’ampleur de son œuvre et à lui ôter les étiquettes réductrices apposées par une histoire littéraire écrite avec les biais de son époque. Le canon littéraire du XIXᵉ siècle s’est construit en privilégiant les récits masculins nationalistes, rejetant en marge le féminin et le régionalisme.

Rétablir le matrimoine consiste à remettre les femmes à leur place dans l’histoire des lettres et des sciences, mais aussi redonner toute leur envergure à celles dont on a voulu réduire l’aura. Ainsi, une pétition demande son entrée au Panthéon en 2026 aux côtés de son ami Victor Hugo, qui saluait son immense talent :

« George Sand a dans notre temps une place unique. D’autres sont les grands hommes ; elle est la grande femme. Dans ce siècle qui a pour loi d’achever la Révolution française et de commencer la révolution humaine, l’égalité des sexes. »

The Conversation

Sandrine Aragon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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19.06.2026 à 12:35

Where do women feature in the history of diplomacy?

Natalia Núñez-Bargueño, MSCA research fellow, KU Leuven

What grants influential women visibility and diplomatic status? Women in Diplomacy day on June 24 is an opportunity to consider how female-led efforts are recognised, valued and remembered.
Texte intégral (3413 mots)
The International Day of Women in Diplomacy celebrates the drivers of global change, bridging parliaments and international platforms through inclusive leadership who are still largely underrepresented. (Statue of Eleanor Roosevelt, Franklin Delano Roosevelt Memorial, Washington D.C.) Tinnaporn Sathapornnanont/Shutterstock, CC BY

On June 24, the United Nations marks the International Day of Women in Diplomacy. The occasion invites us to celebrate the slow but visible increase of women in foreign ministries, embassies, and international negotiations. Yet it also prompts a deeper question: what counts as diplomacy, and who gets recognised as a diplomatic actor?

That question lies at the heart of the European funded research project TheoFem which explores the international engagements of Catholic laywomen in the decades following the Second World War.

Eleanor Roosevelt holding a copy of the United Nations Universal Declaration of Human Rights in Spanish, in November 1949. Wikimedia

By looking beyond formal diplomatic institutions, the project reveals how women and religion shaped international debates on social justice, development, education, and peace.

Rethinking diplomacy beyond embassies… and beyond secularity

When we think of diplomacy, we usually imagine state representatives, formal treaties, and closed rooms. This narrow definition has long contributed to women’s historical invisibility.

For a long time, diplomacy was seen as a male domain, closely associated with state sovereignty and dominant political cultures, including male religious authority. Against this background, multilateral diplomatic practice began to expand, first tentatively during the era of the League of Nations, and then more decisively with the creation of the United Nations, which formally opened diplomatic space to non‑governmental organisations and, by extension, to civil‑society actors.

Thus, if we shift our focus away from foreign ministries and towards NGOs and international organisations, a very different picture emerges. One in which women were present from the very beginning.

Women driven by deep religious motives often fall into a double blind spot in history

Religion has also largely been absent from standard histories of the early United Nations, which often present the organisation as a secular project. This omission obscures an important reality: the Cold War (1947-1991) itself was, in many respects, a religious conflict, with moral, spiritual, and ideological worldviews shaping international alignments, intelligence work, soft-power and development agendas. This dimension of religion in politics and everyday life resonates today with broader debates on religion and democracy.

Women driven by deep religious motives often fall into a double blind spot in history. They appear either too confessional for secular narratives, or they are silenced, tamed, or misunderstood in official religious accounts.

Begum Shaista Suhrawardy Ikramullah, pioneer diplomat, politician and advocate for women’s rights she drew on islamic principles to support women’s rights and diplomacy. Wikimedia

Their absence from official stories reflects both Laurel Thatcher Ulrich’s observation that “well‑behaved women rarely make history” and a phenomenon that Joan Scott has described as sexularism: the assumption that the promotion of gender equality belongs only to the secular sphere.

Complex dynamics continue to shape women’s relationships with religion, governability and institutions today, as shown by recent discussions on women influencing male-led faiths, debates surrounding the Vatican Synod and women’s participation but also the role of indigenous women and spirituality in diplomacy.

From the home to the world at large

The end of World War II marked a turning point for the advancement of women’s rights and activism. As the Cold War intensified and decolonisation advanced, societies across the world underwent profound transformations. In Europe, the rise of welfare states and the reconstruction of social systems created new professional needs, particularly in areas traditionally, and stereotypically, associated with women: education, health, and social work. At the same time, as new independent or decolonising nations required educated local elites, including women, to fill roles previously occupied by colonial administrations.

In this context, women were increasingly framed as “experts” in social and moral issues. Women leaders in International Catholic Organisations, in particular, mobilised a language of service, responsibility, and care that made their public engagement appear both legitimate and necessary. They became key intermediaries in these processes: connecting local actors to global debates on development and justice, while also participating as delegates, observers, experts, and presidents of international organisations that kept the Vatican informed on global issues.

An article on Catherine Shaefer, UN observer and director of the office for UN Affairs. The Catholic Advocate, Volume 9, Number 42, 13 October 1960. Wikimedia, CC BY

A gender sensitive reading of diplomacy

Recovering these histories requires a gendersensitive approach to archives and historical silences. Official institutional records, whether in Vatican, institutional or governmental collections, tend to emphasise hierarchy and male leadership, often presenting women as auxiliary or marginal figures.

By combining these sources with personal papers and correspondence, and by reading them ‘against the grain’, we can reconstruct how women actually exercised agency: how they made decisions, built networks, and influenced international discussions, notably during the Cold War, when gender became a central concern.

Catholic women at the birth of the United Nations

Although it may sound surprising, Catholic laywomen were among the earliest non-governmental actors present at the United Nations’ founding conference in San Francisco in 1945.

One of them was Catherine Schaefer, who went on, in 1946–1947, to become the director of the Catholic information office at the United Nations in the United States. In Geneva, Jadwiga de Romer headed its European counterpart. Other leading figures included Christine de Hemptinne, Maria Baers, Françoise de St Maurice, Pia Colini-Lombardi, Marga Klompe, Barbara Ward and Alba Zizzamia.

Most of these women belonged to, or collaborated with, the World Union of Catholic Women’s Organisations (WUCWO), which at the time claimed to represent 36 million women worldwide.

WUCWO was one of the first two International Catholic Organisations to gain consultative status with the UN, including ECOSOC (1947) and UNESCO (1948), and later UNICEF (1952) and FAO (1953). Far from being marginal observers, these women were embedded in the emerging architecture of global governance, including the history of the UN Commission on the Status of Women.

Extract from the 8th Session of the United Nations Commission on the Status of Women – Memorandum by the Secretary General, 3 February 1954. United Nations Digital Library system

Humility as a strategy

One of the most striking findings of the TheoFem project is that women’s apparent modesty often concealed a sophisticated diplomatic practice.

Many Catholic laywomen adopted a rhetoric of humility, obedience, and service, values strongly promoted by Church discourse at the time. They learned to operate within respectable limits, while quietly and effectively pushing those boundaries outward. There was often a gap between what was officially permitted and what women actually did on the ground, as they often had to rely on more pragmatic and ad hoc methods to advance their agendas. In this sense, religion simultaneously reinforced conservative gender norms while also furnishing moral vocabularies and institutional spaces that women strategically mobilised to articulate claims for social and gender justice.

Why this history matters today

On a day dedicated to women in diplomacy, looking back matters. First, because it allows us to recognise overlooked pioneers. As the work of Patricia Owens has powerfully shown, women did not wait passively to be admitted into international relations, a point that can be extended to the worlds of international organisations and diplomacy. An important number of women who shaped international practices were often publicly recognised in their own time, yet many of their contributions have not endured in historical accounts. Revisiting these histories gives us critical tools to question which forms of diplomatic action are recognised, valued, and remembered today.

Second, looking back matters because today’s debates on gender parity, representation, and inclusion are shaped by long and diverse histories and lived experiences, often involving creative, indirect, or less confrontational forms of resistance. By acknowledging the diplomatic work carried out by women (including the complex lives of women of faith, long and simplistically dismissed as submissive or apolitical) we can broaden our understanding of diplomacy itself. This matters all the more as women around the world continue to frame their engagement and activism in complex ideological, religious and spiritual terms. This perspective is particularly important when considering women in the Global South, whose engagement in international relations has often been shaped by faith, spirituality, and moral authority, and whose forms of political action rarely fit secular or state‑centred models of diplomacy.

Dr. Azza Karam, former Secretary General of Religions for Peace and advisor for the United Nations (2003-2019). Wiki Commons, CC BY-SA

Re‑examining the history of diplomacy and international organisations through the lenses of gender and religion is therefore essential, not only to recover forgotten actors, but to better understand how international politics has actually been practised.


A weekly e-mail in English featuring expertise from scholars and researchers. It provides an introduction to the diversity of research coming out of the continent and considers some of the key issues facing European countries. Get the newsletter!


The Conversation

Natalia Núñez-Bargueño a reçu des financements du programme Horizon Europe de l’Union européenne, dans le cadre des Actions Marie Skłodowska‑Curie (MSCA) – Postdoctoral Fellowships, pour le projet TheoFem (grant n° 101108049).

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19.06.2026 à 12:24

En 1768, comment un roi paralysa l’État en se mettant en grève

Jonas Nordin, Professor of Book and Library History, Department of Arts and Cultural Sciences, Lund University

Au XVIIIe siècle, la Suède expérimenta une forme de gouvernement proche du parlementarisme moderne. Lorsqu'un conflit institutionnel éclata en 1768, un roi décida de se mettre en grève, déclenchant une crise constitutionnelle qui interrogeait le rôle même de la monarchie.
Texte intégral (2255 mots)
Adolphe-Frédéric (ici peint par Antoine Pesne) a été roi de Suède et grand-duc de Finlande de 1751 à 1771. Nationalmuseum/Wikimedia

En 1768, le roi de Suède Adolphe-Frédéric cessa de participer aux affaires de l'État pour forcer la convocation du Parlement. Cet épisode méconnu révèle les paradoxes d'une monarchie où le souverain avait perdu l'essentiel de son pouvoir politique tout en conservant une forte autorité symbolique.


En 1768, vers la fin de la période de l’histoire suédoise connue sous le nom de Frihetstiden (« l’Âge de la Liberté »), le roi Adolphe-Frédéric de Suède menaça d’abdiquer si une session extraordinaire du Riksdag, le Parlement suédois, n’était pas immédiatement convoquée. La question principale portait sur un nouveau plan financier, mais le roi espérait également que cette session parlementaire déboucherait sur des réformes constitutionnelles destinées à renforcer son pouvoir.

Le Conseil du Royaume, composé de 16 membres et présidé par le roi, disposait de trois jours pour convoquer le Riksdag. Dans l’intervalle, le souverain refusa de prendre part à la moindre décision. Autrement dit, il s’était mis en grève.

Comme je le montre dans mon récent ouvrage, Monarchy in the Age of Liberty: Royal Power and Public Life in Eighteenth-Century Sweden (non traduit en français), cet épisode de l’histoire politique suédoise soulève une question fascinante : une monarchie a-t-elle nécessairement besoin d’un monarque ?

À l’époque, le pays était un royaume, mais son fonctionnement politique s’apparentait dans les faits à celui d’une république. Au cours des événements qui suivirent l’ultimatum du roi, ses conseillers allèrent même jusqu’à tenter de le remplacer en utilisant un tampon reproduisant sa signature. C’est l’un des nombreux paradoxes de cette époque : cette initiative fut prise non pas contre la monarchie, mais au contraire pour en préserver l’essence même.

Une révolution politique

L’Âge de la Liberté en Suède débuta avec la mort du roi Charles XII, lors du siège de Fredrikshald, en Norvège, en 1718. Depuis 1680, la Suède était gouvernée comme une monarchie absolue. Mais, épuisés par dix-huit années de guerre ininterrompue, les quatre ordres du Riksdag suédois décidèrent de limiter les pouvoirs exécutifs du roi.

Comme le prévoyaient les Instruments de gouvernement, les chartes d’accession au trône et les lois sur l’élection royale de 1719 et 1720, le Conseil du Royaume fut désormais chargé de superviser la prise de décision du monarque et devait, en retour, rendre des comptes au Riksdag.

Dans la Suède protestante, la théorie sociale reposait à parts égales sur la pensée politique antique et les idées luthériennes. Au cœur de cette conception se trouvait la doctrine dite des trois ordres de Martin Luther, selon laquelle la société se composait de l’ordre enseignant (le clergé), de l’ordre défenseur (la noblesse) et de l’ordre nourricier (les roturiers), chacun étant indispensable à l’équilibre et à l’harmonie de la société.

Illustration du XVIIe siècle représentant l’équilibre entre les ordres du royaume et la Couronne, réalisée par Schering Rosenhane.
Illustration du XVIIe siècle représentant l’équilibre entre les ordres du royaume et la Couronne, réalisée par Schering Rosenhane. Kungliga biblioteket/The National Library of Sweden.

Le monarque se situait au-dessus de toutes les lois : c’était l’essence même de sa majesté. À ce titre, il était la seule figure considérée comme affranchie de tout intérêt personnel et donc capable de préserver cet équilibre social. Ainsi, même si ses fonctions pratiques avaient été largement vidées de leur substance, son importance symbolique demeurait incontestable.

À la mort de Charles XII en 1718, sa sœur, Ulrique-Éléonore, lui succéda brièvement sur le trône avant d’abdiquer, un peu plus d’un an plus tard, en faveur de son époux, Frédéric Ier, qui régna jusqu’en 1751.

Une fois devenu roi, Frédéric Ier se désintéressa rapidement de ses fonctions, devenues relativement insignifiantes. S’inspirant de la France absolutiste, il fit fabriquer un tampon reproduisant sa signature. Officiellement, il s’agissait de lui éviter la corvée de signer un grand nombre de circulaires. Mais ce tampon finit aussi par devenir un instrument politique. Dans certaines circonstances, le Conseil pouvait grâce à lui promulguer des décrets gouvernementaux sans la signature du roi. Les conseillers jugeaient toutefois cette pratique inappropriée, car elle révélait au monde extérieur l’existence de désaccords entre eux et le souverain. Toutefois, dans de tels cas, le tampon reproduisant la signature royale constituait une solution pratique.

Le tampon signifiait également que les conseillers ne pouvaient plus retarder des décisions en invoquant le refus du roi de signer un document. Contrairement au souverain, le Conseil devait rendre des comptes au Riksdag et était soumis à la responsabilité parlementaire. Dans l’imaginaire collectif suédois, le remplacement de la signature manuscrite du roi par un simple tampon est devenu le symbole ultime de l’impuissance monarchique. Pourtant, l’usage qui en fut fait montre que la signature du souverain était toujours considérée comme indispensable pour conférer dignité et autorité aux décisions du gouvernement.

A metal signature stamp with a print of the signature on paper
Le tampon reproduisant la signature du roi Adolphe-Frédéric de Suède. Nordiska museet, CC BY-NC-ND

Crise constitutionnelle

L’importance symbolique de la Couronne se manifesta pleinement sous le règne du successeur de Frédéric Ier, Adolphe-Frédéric, lorsque celui-ci se mit en grève en 1768. Cette crise constitutionnelle résultait en partie de l’affrontement entre les deux grands partis de l’époque, les Bonnets et les Chapeaux, sur des questions dans lesquelles le roi ne jouait qu’un rôle secondaire.

Leurs divergences portaient sur les alliances étrangères, la politique économique et, de plus en plus, les droits civiques et politiques. En revanche, ils s’accordaient sur le caractère constitutionnellement limité du pouvoir royal. Aucun des deux camps n’hésitait toutefois à utiliser le roi comme un instrument lorsque cela servait ses propres intérêts. Le Conseil du Royaume était alors contrôlé par les Bonnets. En réponse à la menace du roi, ces conseillers tentèrent donc de gouverner à l’aide du tampon.

En retour, les administrations centrales, largement dominées par des sympathisants du parti des Chapeaux, refusèrent d’appliquer toute décision ne portant que la signature « tampon ». Elles soutenaient que le régime reposait sur trois piliers : la majesté du roi, l’autorité du Conseil et la liberté du peuple, c’est-à-dire ses droits civiques et politiques. Si l’un de ces éléments venait à manquer, l’équilibre institutionnel était rompu et l’impartialité des décisions gouvernementales pouvait être mise en doute. Le refus des hauts fonctionnaires d’exécuter les décisions portant une signature tamponnée paralysa l’appareil d’État. Le Riksdag fut alors convoqué, exactement comme le roi l’avait exigé.

L’issue de la crise se joua en grande partie dans les administrations, où les Chapeaux disposaient de solides relais. Mais lorsque la session extraordinaire du Riksdag fut finalement réunie, le roi ne parvint à rallier aucun soutien à ses projets de réforme constitutionnelle. Le tampon fut bien abandonné et son autorité symbolique solennellement réaffirmée. Dans les faits, cependant, son influence politique sortit encore affaiblie de l’épisode.

Cet épisode illustre un mécanisme récurrent de l’Âge de la Liberté. La couronne ne trouvait de véritables soutiens auprès d’un parti que lorsque celui-ci était dans l’opposition. Le roi constituait alors un précieux allié pour contester le gouvernement, orienter le débat public et exercer une forme d’influence. Une fois au pouvoir, en revanche, les mêmes acteurs voyaient souvent dans le monarque un partenaire difficile à maîtriser et potentiellement encombrant.

Cette logique dépasse d’ailleurs largement le seul cas suédois. À l’époque moderne, le pouvoir tirait sa légitimité d’une autorité venue d’en haut. Par tradition, la monarchie incarnait un ordre voulu par Dieu et appelait, à ce titre, une obéissance sans condition. Lorsque des pays comme la Suède ou le Royaume-Uni s’éloignèrent progressivement de l’absolutisme pour évoluer vers des formes de gouvernement plus représentatives, le monarque continua d’incarner une forme d’impartialité politique malgré des divisions partisanes parfois profondes. L’idée selon laquelle le peuple, guidé par ses passions et ses intérêts particuliers, était trop imprévisible pour gouverner seul l’État demeura largement répandue.

Dans cette période de transition, le monarque conservait donc une fonction essentielle : celle d’une figure censée se tenir au-dessus des intérêts particuliers et veiller, avec une même sollicitude paternelle, sur l’ensemble de ses sujets.

The Conversation

Jonas Nordin a reçu des financements de Vetenskapsrådet.

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