04.11.2026 à 09:06
Andrew Gawthorpe, Lecturer in History and International Studies, Leiden University
L’ESSENTIEL
Aux États-Unis, les républicains de Donald Trump ont subi aux midterms ce qui ressemble à leur pire défaite depuis cinquante ans.
Les démocrates l’emportent jusque dans des bastions républicains comme le Texas, où aucun des leurs n’avait été élu sénateur depuis 1988.
Privé de marge de manœuvre en politique intérieure, Trump pourrait se montrer plus actif et plus imprévisible sur la scène internationale.
Le Parti républicain de Donald Trump a essuyé un désaveu cinglant lors des élections de mi-mandat aux États-Unis (organisées le 3 novembre, elles renouvellent toute la Chambre des représentants et un tiers du Sénat, NdT). Les républicains avaient abordé la soirée en espérant que les sondages se trompent et qu’ils puissent au moins conserver le contrôle du Sénat. Mais à minuit, heure de Washington, le GOP (le « Grand Old Party », surnom du Parti républicain, NdT) se retrouvait face à ce qui ressemblait à sa pire défaite depuis cinquante ans.
Les pertes républicaines ne se sont pas limitées au type de circonscriptions disputées, susceptibles de basculer d’un camp à l’autre, qui inquiètent habituellement les partis lors des soirées électorales. L’ampleur des pertes a été stupéfiante. Ils ont perdu des sièges au Sénat dans des États solidement républicains comme le Texas et la Caroline du Sud. Ils ont perdu des circonscriptions qu’ils avaient redécoupées à leur avantage (une pratique appelée gerrymandering, NdT) et où ils étaient censés être imbattables. Ils ont perdu des sièges que même les analystes les plus fins jugeaient sûrs.
Pourquoi ? Depuis des mois, les enquêtes d’opinion montrent que les électeurs en ont assez de la vie chère, de la guerre en Iran et de ce que l’on qualifie de plus en plus de corruption de l’administration Trump. Un président élu de justesse sur la promesse d’une gestion économique solide a au contraire passé deux ans à mettre en œuvre un programme idéologique extrême, que seule une minorité d’Américains soutient. Il n’a pas tenu compte de ce que disaient les électeurs, et ceux-ci viennent de rendre un verdict sévère.
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Mais ces résultats ont des implications qui vont au-delà de la seule fin du mandat de Trump. Ils rompent avec certaines des tendances qui structurent la vie politique américaine depuis des décennies. Les démocrates l’emportent soudain dans des territoires où on les disait hors jeu depuis une génération. Soudain, la carte politique américaine a un tout autre visage.
Prenez le Texas. La dernière fois qu’un démocrate y avait été élu sénateur, c’était en 1988. Les démocrates n’y ont plus remporté d’élection présidentielle depuis Jimmy Carter (président de 1977 à 1981, NdT) en 1976. Pourtant, la nuit dernière, le démocrate James Talarico (élu à la Chambre des représentants du Texas, il affrontait le procureur général républicain de l’État, Ken Paxton, NdT) a remporté une victoire nette. Si les élections au Texas deviennent durablement disputées, il sera beaucoup plus difficile pour les républicains de remporter la présidence à l’avenir.
Le Parti républicain va désormais regarder avec inquiétude vers l’élection de 2028. Pour la première fois depuis 2016, un véritable débat va sans doute s’ouvrir en son sein sur l’opportunité de tourner la page du nationalisme agressif et de l’intolérance du mouvement « Make America Great Again » de Trump. Les démocrates, de leur côté, doivent se demander comment tirer parti de leurs victoires.
Mais pour le reste du monde, le changement pourrait ne pas venir aussi vite. Bien que son parti ait subi ce revers électoral, Trump reste président jusqu’en 2028. Et parce que le Congrès, malgré son rôle constitutionnel dans la déclaration de guerre et la ratification des traités, a tendance à moins s’impliquer en politique étrangère, le président peut encore faire beaucoup avec ce pouvoir.
De fait, les présidents américains dont le parti subit une contre-performance aux élections de mi-mandat deviennent souvent plus actifs en politique étrangère qu’auparavant. La possibilité de faire adopter un programme intérieur ambitieux leur échappant largement, ils ont davantage de temps pour réfléchir aux relations de l’Amérique avec le reste du monde. Il en ira probablement de même pour Trump.
La fin des élections de mi-mandat signifie aussi que Trump n’a plus à se montrer aussi prudent quant aux conséquences politiques de ses actes. À l’approche du scrutin, le président avait renoncé à une confrontation militaire majeure avec l’Iran et cherché une trêve dans ses guerres commerciales. Désormais libéré de ces contraintes politiques, il pourrait devenir plus imprévisible et plus erratique.
Le Congrès ne serait pas totalement impuissant pour l’arrêter, du moins en théorie. Mais la plupart des mesures qu’il peut prendre, comme couper le financement de la guerre contre l’Iran ou reprendre au président le pouvoir en matière de droits de douane, exigent dans les deux chambres des majorités que les démocrates n’auront probablement pas, malgré leurs victoires impressionnantes.
Il leur faudrait une majorité des deux tiers pour passer outre le veto présidentiel, quasi certain, opposé à toute loi visant à obtenir ces résultats. La question clé est donc de savoir si cette déroute électorale a été suffisamment sévère pour pousser certains élus républicains du Congrès à se joindre sérieusement aux démocrates pour contenir Trump.
Ce que les démocrates pourront assurément faire, c’est lancer toutes sortes d’enquêtes sur la conduite de l’administration Trump et de certains de ses responsables. Leurs efforts porteront probablement sur la guerre contre l’Iran, les relations financières personnelles de Trump avec des dirigeants étrangers et la gestion du Pentagone par le secrétaire à la Défense (l’équivalent du ministre des Armées, NdT) Pete Hegseth.
Hegseth pourrait d’ailleurs être l’une des premières victimes de ces efforts : certains spéculent qu’il démissionnera ou sera limogé plutôt que de s’exposer à une éventuelle procédure de destitution (impeachment, NdT).
Mais, en fin de compte, un changement de cap de la politique étrangère américaine dépend des décisions de Trump lui-même. Un renouvellement de ses conseillers, ou du Congrès, ne peut avoir qu’une influence limitée sur un président qui ne s’est jamais plié de bon gré à la moindre contrainte.
Le monde doit se préparer à l’éventualité qu’un Trump politiquement blessé et en colère décide désormais de déverser ses frustrations sur la scène internationale.
Andrew Gawthorpe est chercheur associé au Foreign Policy Centre, à Londres.
03.11.2026 à 16:28
Eoin McLaughlin, Professor in Economics, University College Cork

L’ESSENTIEL
En novembre 1956, Paris et Londres, alliés à Israël, ont renoncé à reprendre le canal de Suez sous la pression américaine.
Sa livre sterling affaiblie et sa dépendance envers Washington ont empêché le Royaume-Uni d’agir seul, malgré sa puissance militaire.
Ormuz fermé, frappes sur Qeshm, munitions épuisées : les États-Unis pourraient buter à leur tour sur les limites de leur puissance.
Des mois après le lancement par les États-Unis et Israël de l’opération Epic Fury contre l’Iran (nom de l’offensive déclenchée le 28 février 2026, NdT), le détroit d’Ormuz reste en grande partie fermé. Le Royaume-Uni a choisi de ne pas s’impliquer directement dans le conflit. Il n’en a pas moins été exposé à la crise, avec des prix du gazole record et une flambée de l’inflation.
Cela fait écho à une crise plus ancienne au Moyen-Orient, comme le montrent mes travaux récents.
Il y a soixante-dix ans, le gouvernement égyptien nationalisait le canal de Suez, déclenchant la crise de Suez. Le canal, qui traverse l’Égypte de la mer Rouge à la Méditerranée, était un lien vital pour les navires circulant entre l’Europe et l’Asie.
Après l’achèvement du canal en 1869 par une compagnie à direction française (la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, fondée par Ferdinand de Lesseps, NdT), le gouvernement égyptien en détenait 44 %. Mais des difficultés financières ont contraint l’Égypte à vendre ses parts au gouvernement britannique en 1875, laissant au Royaume-Uni et à la France d’importants intérêts financiers dans le canal.
Après la nationalisation égyptienne du canal, la France et le Royaume-Uni, avec Israël, ont envahi l’Égypte pour tenter de reprendre le contrôle de cette voie d’eau vitale. Mais l’invasion a été un échec spectaculaire, condamné par la communauté internationale. La crise en est venue à symboliser la perte par le Royaume-Uni de son statut de superpuissance.
Aujourd’hui, les élections de mi-mandat américaines (qui se tiennent le 3 novembre 2026, NdT) accentuent la pression sur l’administration Trump à propos du conflit en cours. Les élections en Israël ont aussi eu une incidence sur le conflit : selon de récentes informations, le premier ministre Benyamin Nétanyahou aurait poussé à de nouvelles frappes avant le scrutin. D’autres informations laissent penser que les États-Unis et Israël ont élaboré des plans pour reprendre les frappes après les élections.
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En 1956, l’élection présidentielle américaine (qui s’est tenue le 6 novembre, le jour même du débarquement à Port-Saïd, NdT) pesait aussi lourd dans les calculs. Mais à l’époque, le Royaume-Uni et la France avaient supposé que l’élection détournerait l’attention des États-Unis de leurs actions. C’était une erreur de calcul. Dans un message adressé au premier ministre britannique Anthony Eden au lendemain du scrutin, le président américain Dwight D. Eisenhower a clairement fait savoir que son administration ne tolérerait pas la poursuite des actions du Royaume-Uni, de la France et d’Israël. Il a exigé un règlement négocié dans le cadre de l’ONU.
Les parallèles entre Suez et Ormuz vont au-delà de la fermeture de ces deux voies d’eau vitales. Les deux crises posent la même question : la puissance géopolitique peut-elle dépasser la puissance économique ?
En 1944, le professeur américain de politique étrangère William T. R. Fox a forgé le terme de « superpuissance ». Il la définissait comme la conséquence d’« une grande richesse, une population nombreuse et une position géographique favorable ». C’est assez proche de la manière dont l’historien Phillips O’Brien définit aujourd’hui la grande puissance. Fox voyait alors trois superpuissances : les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique. Il a ensuite reconnu qu’inclure le Royaume-Uni avait été une erreur, principalement en raison de son déclin relatif face aux États-Unis, puis face au reste de l’Europe.
On peut soutenir qu’un basculement comparable est en cours aujourd’hui.
On débat de la meilleure façon de mesurer une économie, mais si l’on raisonne en parité de pouvoir d’achat, le basculement est frappant. L’économie chinoise, qui ne pesait en 1990 qu’une fraction de l’économie américaine, la devance aujourd’hui largement.
Au XIXᵉ siècle, le Royaume-Uni était la puissance mondiale dominante et bénéficiait de ce que les économistes appellent le « privilège exorbitant » (l’expression est attribuée à Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, qui l’appliquait au dollar dans les années 1960, NdT). Il s’agissait de la capacité à financer facilement sa dette à des taux d’intérêt avantageux, grâce au rôle central de la livre sterling dans le système monétaire international. Londres était aussi la première place financière du monde.
Mais à mesure que le Royaume-Uni déclinait, ce privilège a peu à peu glissé vers les États-Unis. Sa perte est devenue particulièrement pressante pendant la crise de Suez, lorsque la livre a subi une pression intense. De la même manière, on observe aujourd’hui des signes de tension dans le système financier qui sous-tend la puissance américaine.
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Pendant la crise de Suez, la faiblesse de la monnaie britannique et la dépendance du pays envers le soutien financier américain ont limité sa capacité à agir de manière indépendante, malgré sa puissance militaire considérable.
La crise s’inscrivait aussi dans la géopolitique plus large de la guerre froide. Un contrat d’armement signé en 1955 entre l’Égypte et l’Union soviétique (conclu formellement avec la Tchécoslovaquie, NdT) avait bouleversé l’équilibre régional des forces et contribué à la décision d’Israël de s’engager dans une guerre préventive.
En réponse à ce contrat d’armement, les États-Unis ont retiré leur financement du barrage d’Assouan, un grand projet d’infrastructure sur le Nil. Puis, en 1956, l’Égypte a nationalisé le canal de Suez, déclenchant la crise. Les dirigeants britanniques ont cherché à dépeindre le président égyptien Gamal Abdel Nasser comme un dictateur des années 1930.
L’intervention américaine en Iran a des connotations similaires. Le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a présenté l’assassinat des dirigeants iraniens comme nécessaire pour prévenir une menace existentielle venant de « l’ennemi mortel de l’Amérique ».
La géoéconomie, c’est-à-dire la relation entre économie et géopolitique, a également joué un rôle central dans la crise de Suez. Le canal était une artère majeure pour le pétrole du Moyen-Orient, et l’on craignait que sa nationalisation ne perturbe l’approvisionnement pétrolier du Royaume-Uni. Mais, ironie de l’histoire, c’est la décision d’envahir l’Égypte qui a entraîné une pénurie de pétrole et un rationnement du carburant au Royaume-Uni (la France a elle aussi rationné l’essence à partir de la fin novembre 1956, NdT).
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Le contexte plus large de la guerre froide a été un facteur clé de la position américaine. Les États-Unis ne voulaient pas donner l’impression de cautionner des actions impériales en Égypte tout en condamnant l’impérialisme russe en Hongrie. De même que la crise de Suez doit être comprise dans le contexte de la guerre froide, le conflit actuel doit aussi être lu à travers le prisme de la géopolitique d’une « seconde guerre froide ». Les relations entre les États-Unis et la Chine ne se sont pas réchauffées, tandis que les guerres par procuration présentent des similitudes avec la première guerre froide.
Aujourd’hui, les États-Unis sont de plus en plus sollicités, ce qui se voit le plus nettement dans l’épuisement de leurs stocks de munitions. Ceux-ci étaient déjà sous pression (en partie à cause du soutien à l’Ukraine) et ont été encore réduits par la guerre contre l’Iran.
La crise de Suez montre combien les dirigeants politiques peuvent tarder à mesurer les contraintes économiques qui pèsent sur leurs ambitions géopolitiques. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont pas le Royaume-Uni de 1956, mais le conflit en Iran a suscité des interrogations sur les limites de la puissance américaine. Alors que leur domination économique relative est contestée, les États-Unis devront-ils eux aussi revoir l’étendue de leurs engagements militaires dans le monde ?
Eoin McLaughlin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
03.11.2026 à 16:12
Valérie Mignon, Professeure en économie, Chercheure à EconomiX-CNRS, Conseiller scientifique à l'IFE-CEPII, Université Paris Nanterre
Laurent Ferrara, Professeur d’Economie Internationale, SKEMA Business School
L’ESSENTIEL
Au troisième trimestre 2026, le produit intérieur brut de la France s’est contracté de 0,1 %.
Cette baisse de la production signale-t-elle une entrée de l’économie en récession ? Comment cette dernière est-elle définie ?
Les données disponibles à ce jour ne permettent pas de caractériser une récession de l’économie française sur les trois premiers trimestres de 2026. Elles témoignent néanmoins d’une activité particulièrement peu dynamique, dont l’évolution appelle une attention soutenue.
Les derniers chiffres de l’Insee ont relancé le débat sur une possible récession de l’économie française. Après un recul de 0,2 % au premier trimestre 2026 et une stagnation au deuxième, le taux de croissance du produit intérieur brut (PIB) a de nouveau diminué de 0,1 % au troisième trimestre. Au total, l’activité s’est contractée d’environ 0,3 % depuis le quatrième trimestre 2025 (voir Graphique 1).
Certains commentateurs évoquent ainsi une « récession technique ». Pourtant, la règle usuelle des deux trimestres consécutifs de croissance négative n’est pas strictement vérifiée, puisque le PIB a stagné au deuxième trimestre. Surtout, cette règle ne suffit pas à caractériser une récession. C’est ce qu’a rappelé, dans un communiqué du 30 octobre 2026, le Comité de datation des cycles de l’économie française (CDCEF) de l’Association française de science économique (AFSE). Selon le Comité, les éléments disponibles ne permettent pas, à ce stade, de conclure à une récession.
Rappelons que le cycle économique se définit comme la succession de phases de hausse du niveau d’activité (expansion) et de phases de baisse (récession). Ces périodes sont délimitées par des pics, qui marquent la fin des expansions, et des creux, qui correspondent à la fin des récessions. Leur datation historique est délicate, les cycles n’étant pas directement observables.
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Une règle souvent utilisée consiste à identifier une récession lorsque le PIB recule pendant deux trimestres consécutifs. Comme nous l’expliquions dans un précédent article publié dans The Conversation, cette règle présente toutefois des limites importantes. Par exemple, deux baisses trimestrielles très faibles ne signifient pas nécessairement que l’économie est en récession. À l’inverse, certains épisodes de contraction significative ne seraient pas identifiés avec cette règle simple : c’est le cas de la récession américaine de 2001, liée à l’éclatement de la bulle Internet.
Le CDCEF retient donc, comme les comités de datation du National Bureau of Economic Research (NBER) aux États-Unis et du Centre for Economic Policy Research (CEPR) pour la zone euro, une approche plus large, reposant sur trois dimensions : la durée, l’amplitude et la diffusion du recul de l’activité, soit la règle « DAD ».
La durée renvoie à la persistance de la baisse, sans qu’une durée minimale constitue une condition absolue. L’amplitude mesure son importance et la diffusion indique si elle touche une part suffisamment large de l’économie. Ces trois critères sont appréciés conjointement : une baisse limitée pendant plusieurs trimestres n’est pas nécessairement une récession, tandis qu’une contraction très forte et généralisée peut l’être même si elle est brève, comme cela a été le cas en 2020 au cours de la pandémie de Covid-19.
Alors, qu’en est-il aujourd’hui ? Le premier élément marquant est la faible amplitude du recul du PIB français : 0,3 % depuis le quatrième trimestre 2025. Ce chiffre contraste avec les précédentes récessions : l’activité avait diminué d’environ 3 % lors de celle consécutive au premier choc pétrolier de 1973 et de 4 % lors de la récession de 2008-2009, engendrée par la crise financière.
La comparaison est encore plus frappante avec la pandémie de Covid-19. Comme nous le rappelions dans notre article de novembre 2021, l’activité avait chuté de 18,4 % entre le pic du quatrième trimestre 2019 et le creux du deuxième trimestre 2020. Cette récession, la plus courte depuis les années 1970 avec seulement deux trimestres, fut aussi, de loin, la plus forte en amplitude.
Ces comparaisons ne suffisent évidemment pas à établir un diagnostic, mais elles permettent de situer la faiblesse actuelle de l’activité. Une contraction cumulée de 0,3 % évoque davantage, à ce stade, une phase de stagnation ou de ralentissement prolongé qu’une récession caractérisée.
L’autre dimension essentielle est celle de la diffusion. L’analyse ne peut se limiter au PIB : elle doit également prendre en compte l’emploi, l’investissement des entreprises, les heures travaillées ou encore le taux d’utilisation des capacités de production dans l’industrie. Une récession suppose en effet un recul suffisamment étendu de l’activité.
Or, les indicateurs examinés par le CDCEF ne témoignent pas d’une contraction généralisée. L’emploi total demeure globalement stable, autour de 30,5 millions de personnes. L’investissement des entreprises non financières évolue sur un plateau depuis le troisième trimestre 2023, malgré un léger repli récent, et le taux d’utilisation des capacités de production reste voisin de 81 %. Les heures travaillées ont, quant à elles, diminué de 0,6 % depuis leur point haut du troisième trimestre 2024.
Ces évolutions traduisent une économie peu dynamique, mais pas une baisse diffuse de l’activité. Une partie de la faiblesse récente s’explique d’ailleurs par un choc sectoriel : la sécheresse exceptionnelle de l’été 2026, qui a entraîné des pertes importantes de productions agricoles, notamment de maïs. Cette situation entraîne une conséquence particulière sur les comptes nationaux.
L’Insee comptabilise en effet la production agricole tout au long du cycle de production, et non uniquement au trimestre de la récolte. Les pertes constatées pendant l’été ont ainsi conduit à réviser a posteriori à la baisse les estimations des premier et deuxième trimestres 2026. Ce choc contribue donc au ralentissement du premier semestre, sans témoigner, à lui seul, d’une contraction généralisée de l’économie.
Une autre difficulté tient au caractère provisoire des premières estimations du PIB, révisées à mesure que de nouvelles informations deviennent disponibles. Lorsque la croissance est proche de zéro, comme en 2026, ces révisions peuvent modifier le diagnostic : un chiffre légèrement négatif peut devenir positif. Et inversement.
C’est pourquoi les comités de datation attendent généralement plusieurs mois avant d’identifier officiellement les points de retournement. La méthodologie du CDCEF repose à cet égard sur deux piliers complémentaires. Le premier, quantitatif, mobilise différentes méthodes statistiques et économétriques pour repérer les épisodes susceptibles d’être des récessions. Le second, qualitatif, confronte ces résultats à une analyse économique et historique fondée sur l’avis des experts du Comité. Les résultats statistiques constituent ainsi une aide à la décision, mais ne se substituent pas à l’examen du contexte.
L’épisode du Covid-19 illustre l’intérêt de cette prudence. Malgré le fort rebond de l’activité au troisième trimestre 2020, les vagues épidémiques et les confinements successifs avaient entretenu l’incertitude sur la sortie de récession. Ce n’est qu’en octobre 2021 que le CDCEF a confirmé que le creux avait été atteint au deuxième trimestre 2020, en s’appuyant sur plusieurs indicateurs et sur la diffusion de la reprise entre secteurs.
Rappelons enfin que la mission du CDCEF n’est pas de prévoir les récessions, mais d’identifier et de dater les retournements du cycle afin d’établir une chronologie de référence de l’économie française.
Au total, les informations disponibles à fin octobre 2026 ne permettent pas de caractériser une récession de l’économie française. Le recul du PIB reste limité et les principaux indicateurs ne montrent pas de contraction suffisamment généralisée.
L’absence de récession ne signifie pas pour autant que la situation soit satisfaisante. Plusieurs trimestres de croissance nulle ou légèrement négative témoignent d’une faiblesse persistante de l’activité. Il importe donc de distinguer un ralentissement prolongé, voire une stagnation, d’une véritable récession.
Le diagnostic devra être réexaminé si le recul de l’activité se prolonge, s’amplifie et se diffuse davantage. En l’état, la prudence s’impose : la croissance française est faible, mais les éléments disponibles ne suffisent pas à conclure que l’économie est entrée en récession.
Valérie Mignon est conseiller scientifique à l'IFE-CEPII, membre du Cercle des économistes, présidente de la section 05 (sciences économiques) du CNU, secrétaire générale de l'AFSE et membre du Comité de datation des cycles de l'économie française (CDCEF).
Laurent Ferrara est membre du comité directeur de l'Association Française de Science Economique et président du Comité de datation des cycles de l'économie française (CDCEF).
03.11.2026 à 16:11
Jérôme Beauchez, Sociologue et anthropologue, Université de Strasbourg
L’ESSENTIEL
Survenu le 23 octobre 2026 lors de l’attentat raciste de Trappes et La Verrière, dans les Yvelines, l’assassinat de Pengo Bossio Wangi n’est pas un acte isolé.
Il s’inscrit dans l’histoire des crimes racistes perpétrés en France par des membres de groupuscules néonazis depuis les années 1980.
Des gangs noirs, comme les Black Dragons, les ont affrontés au cours des années 1980 et 1990. Le père de Pengo Bossio Wangi, Boléma, appartenait à ce groupe.
« L’âme d’un guerrier » : cette formule peut surprendre pour évoquer un homme de 26 ans, Pengo Bossio Wangi, assassiné à Trappes (Yvelines), le 23 octobre 2026, par Kevin T., 39 ans. Ce dernier, après avoir tiré 128 cartouches au pistolet-mitrailleur sur des personnes visées parce qu’identifiées comme noires, arabes ou musulmanes, a été arrêté puis mis en examen pour assassinat et tentative d’assassinat terroriste à caractère raciste.
Son escapade meurtrière a fait un mort et sept blessés, dont une fillette de 12 ans. Elle a de surcroît traumatisé les villes de Trappes et de La Verrière, où le tireur a sévi, ainsi que la nation tout entière ; c’est du moins ce qu’a voulu dire le chef de l’État lors d’une déclaration controversée, où il a semblé découvrir qu’en France le racisme tue.
Pourquoi invoquer l’âme d’un guerrier ? Pas seulement parce que Pengo Bossio Wangi était un combattant passionné d’arts martiaux mixtes (MMA), mais parce que son meurtre constitue le dernier acte en date d’une guerre moins silencieuse que silenciée : celle que certains groupes héritiers des immigrations africaines et antillaises ont menée par nécessité contre l’extrême droite et le racisme. Les proches de Pengo Bossio Wangi en font partie ; son père, Boléma, est un vétéran des Black Dragons : une famille de rue parfois assimilée à un gang, formée au milieu des années 1980 par de jeunes hommes noirs réunis dans le but de chasser les skinheads néonazis de Paris.
Cet article lance un appel à cette mémoire combattante qui ne traverse que trop rarement la frontière de l’oubli : celui que l’histoire officielle impose aux luttes de celles et ceux dont elle minorise l’importance, comme le statut. Leurs témoignages restent rares. En France comme ailleurs, le racisme tue, oui, mais pas depuis le 23 octobre 2026 et pas qu’une seule fois.
Se souvenir de Pengo Bossio Wangi comme l’héritier direct des luttes antiracistes menées dans notre pays est une réponse à l’ignorance : celle de la fierté opposée au mépris, celle de l’affirmation de soi contre le déni. Son assassinat n’en reste pas moins tragique. Il frappe au cœur d’une famille qui s’est affrontée à la haine raciale et ne cesse d’en payer le prix.
Je n’écris pas ce texte en sociologue distant de ces réalités ; elles m’ont traversé, moi comme beaucoup d’autres, en dépit du fait d’être un homme blanc de 52 ans. Dans les mondes de la rue qui ont aussi fait de moi le sociologue que je suis devenu, les Black Dragons étaient une référence. Les récits de leurs combats ont tissé une légende parisienne : celle de la lutte antifa.
Au tournant des années 1990, les squats étaient mon quotidien. J’évoluais aux confluences du punk et d’une culture skinhead authentique : aussi antiraciste que proche des redskins et de l’anarchisme libertaire ; un texte intitulé « L’ethnographe dans le sous-terrain » livre quelques fragments de cette histoire.
Pour les différencier des véritables skinheads, nous appelions « boneheads » (« crânes d’os ») les néonazis qui sévissaient dans nos rues. Nous étions persuadés qu’ils n’étaient plus que les incarnations crépusculaires d’un monde finissant ; le prochain serait métis et jetterait dans les oubliettes de l’histoire ces adeptes d’un monochrome violent. Nous ne savions pas à quel point l’avenir nous donnerait tort.
« La jeunesse emmerde le Front national ! » Lancé en 1989 par Bérurier noir à la suite des succès électoraux remportés par le parti lepéniste, ce slogan n’a pas endigué la banalisation de la droite extrême, dont les idées ont largement gagné en atomisant l’espoir, formulé par les Bérus, d’une « solidarité entre jeunesses françaises et immigrées ». Nous vivons aujourd’hui dans la « porcherie » que les punks dénonçaient hier, ensevelis par la violence déversée quotidiennement par les médias et les politiques acquis au populisme le plus réactionnaire.
La défaite est cuisante. Comme à la fin du siècle dernier, des groupuscules néofascistes arpentent les rues. Le 24 octobre 2026, au lendemain du meurtre de Pengo Bossio Wangi par l’un des leurs, ces factieux d’extrême droite s’en sont pris aux manifestants. Chauffés à blanc et arborant un brassard de la même couleur que celle de leur haine suprématiste, ils ont bénéficié dans de nombreux cas de la mansuétude, sinon de la bienveillance des forces de police].
L’histoire bégaie. Il y a plus de quarante ans, c’est le même type d’agression raciste et la même absence de protection policière pour les jeunes hommes noirs issus des quartiers populaires qui ont suscité la formation des Black Dragons]. Suivant l’inspiration des Black Panthers, il s’agissait d’assurer l’autodéfense des leurs, régulièrement menacés et pris à partie par des néonazis. Certains repentis ont témoigné des blessures, comme des traumatismes infligés à leurs victimes.
Le racisme tue. Au Havre en 1990, James Dindoyal, un Mauricien de 24 ans, est torturé par des boneheads membres des Jeunesses nationalistes révolutionnaires. Ils rouent de coups le jeune homme avant de le forcer à ingurgiter un mélange mortel de bière et de détergent ; à la suite de quoi ils le jettent à la mer du haut d’une digue. Hospitalisé, il agonise pendant une semaine avant de mourir. Ses meurtriers seront jugés dix ans après les faits.
En 1995, c’était au tour d’Imad Bouhoud, 19 ans, de croiser la route des néonazis havrais. Ils le passent à tabac au sortir d’un meeting du Front national, avant de l’achever par noyade dans les eaux du port ; une flambée de colère s’ensuit. La même année, un sort similaire est réservé à Brahim Bouarram, 30 ans, noyé dans la Seine en marge du traditionnel défilé frontiste, le 1er mai. Ces atrocités, et les rares repentances qu’elles ont suscitées constituent la toile de fond du film de Diastème, Un Français.
Mais au-delà de l’addition des faits, qu’avons-nous retenu de cette mémoire ensanglantée ? Quels peuvent être les cadres sociaux d’une mémoire collective du racisme et de l’antiracisme français ? Force est de le constater : la mémoire des luttes menées en France par les minorités racisées continue de briller par son absence de l’histoire officielle, tout comme elle reste rare dans nos universités, pourtant censées « faire profession de la vérité » (selon l’expression de Jacques Derrida. Les études noires, celle de la race en tant que construction culturelle et sociale, tout comme les études post ou décoloniales participent à n’en pas douter de cette vérité à laquelle le philosophe appelait, sans exclusion ni condition.
Des pans entiers de l’université française restent cependant rétifs à ces savoirs toujours minoritaires, lorsqu’ils ne font pas l’objet d’une méfiance qui cède parfois à la défiance. La dignité du « juste » est dès lors mesurée au gradient du prétendu « universalisme républicain » face aux dangers du « tournant identitaire » en direction des groupes minorisés. Les questions de la race ou des violences de l’universalisme et de l’islamophobie constituent pourtant des enjeux sociaux majeurs ; et c’est à ce titre qu’elles ont toute leur place à l’université.
Avant de faire l’objet d’une excellente série documentaire sur la chaîne Brut, les Black Dragons ont rempli eux-mêmes leur devoir de mémoire en réalisant un film autobiographique en 2007. D’autres ont suivi, comme Antifa : chasseurs de skins en 2008 et Gang Story en 2012. Ce documentaire en deux parties – « Les années rock » précédant « Les années rap » – est le fruit d’une initiative portée par Kizo. Cet ancien membre de la Mafia Z (un gang de Grigny, dans l’Essonne) s’est engagé avec le photographe Yan Morvan (premier portraitiste des Black Dragons) dans un travail de documentation historique des marges, dont il a vécu les solidarités comme les blessures. D’abord agrégées contre les violences racistes, les forces des gangs de banlieue se sont ensuite peu à peu retournées contre ceux qui les ont perdues dans des guerres intestines où soi-même et l’autre se confondaient. Une fois la menace néonazie éliminée, les gangs noirs se sont affrontés dans une guerre aussi fratricide qu’insensée – de l’aveu même de ceux qui l’ont livrée.
Sous peine de les voir se répéter, aucune de ces violences ne doit plus être ignorée. Retraçant trente ans d’histoire des crimes racistes en France, les travaux de la sociologue Rachida Brahim nous apprennent que la race tue deux fois : une première fois au moment de l’agression et une seconde fois par le mépris institutionnel avec lequel les victimes et leur mémoire sont traités. Ne laissons pas Pengo Bossio Wangi mourir une seconde fois. Rendons-le plutôt immortel en faisant de son âme cette force collective dont parlait W.E.B. Du Bois lorsqu’il décrivait celle d’un « peuple noir » façonné par ses luttes. Du Bois les concevait comme une puissance aussi partagée que formatrice de cette « âme » qui donne la force de résister et de se maintenir face à l’adversité – celle-là même qui frappe aujourd’hui la famille Bossio Wangi.
Jérôme Beauchez a reçu des financements de l'Agence nationale de la recherche (2013-2016) et de l'Institut d'études avancées de l'Université de Strasbourg (2019-2022).
03.11.2026 à 16:10
Lionel Alletto, Directeur de recherche en agronomie, Inrae
Fanny Raoux, Doctorante en agrosystèmes, écosystèmes et environnement, Inrae
Gaëtan Seimandi-Corda, Ingénieur de recherche en agronomie, Inrae
Maé Guinet, Maître de conférences - agronomie, Institut Agro Dijon

L’ESSENTIEL
Associer plusieurs cultures dans un même champ génère de nombreux bénéfices. Cela limite l’impact des ravageurs, cela permet d’utiliser moins d’engrais ou de pesticides de synthèse, de stabiliser les rendements dans des systèmes à bas niveau d’intrants ou en agriculture biologique.
Cette façon de faire a, pourtant, longtemps été la norme en France avant l’industrialisation de l’agriculture.
Pour que cela puisse le redevenir, il faut trouver comment surmonter des limites techniques et économiques.
Imaginez une parcelle de blé, mais où, entre les rangs de céréales, poussent aussi des pois ou des féveroles. Vue de loin, cette parcelle a un aspect un peu bigarré qui peut étonner : des épis blonds qui dominent, ponctués de gousses vertes et de fleurs blanches ou violettes. Mais sous terre, les racines des deux plantes ne puisent pas les mêmes ressources au même endroit ni au même moment. C’est ce qu’on appelle les cultures associées : faire pousser plusieurs espèces végétales, simultanément, sur la même parcelle.
De (très) nombreuses d’études, dont plusieurs méta-analyses, ont montré les bénéfices nombreux de ces associations. Ceux-ci sont particulièrement notables lorsque l’on allie céréales et légumineuses, comme on l’observe parfois dans des exploitations cherchant une utilisation minime d’engrais et de pesticides.
Les cultures associées peuvent par exemple réduire la pression des plantes qu’on considère comme des « mauvaises herbes » (également appelées « adventices »), car on laisse ainsi moins de place, de ressources et de lumière à leur prolifération grâce à une complémentarité de développement des espèces associées.
Elle améliore aussi le contrôle des maladies et des ravageurs qui sont souvent propres à chaque culture. En mettant, par exemple, entre les rangs de blé une autre culture, on va limiter la propagation des champignons qui attaquent le blé dans le champ.
Les cultures associées vont également stimuler l’activité biologique des sols, car différents types de plantes, et donc de racines, vont pouvoir enrichir le sol avec des nutriments différents et stimuler des microorganismes différents également.
En agriculture biologique, cette pratique permet ainsi de stabiliser les rendements d’une année sur l’autre. Tout cela se fait souvent sans perte de production par rapport à des cultures pures, voire même dans certains cas avec un surcroît de production.
Mais alors pourquoi ces pratiques ne sont-elles pas généralisées ?
Elles ont pourtant longtemps été la norme, avant que la mécanisation, la disponibilité d’engrais et de pesticides de synthèse à bas coût ainsi que la spécialisation des exploitations encouragée par les politiques agricoles européennes ne poussent vers des systèmes plus simples, dominés par la présence d’une seule espèce au sein des parcelles agricoles.
Cette simplification a rendu les fermes plus dépendantes des intrants extérieurs et moins résilientes face aux aléas climatiques ou économiques, un problème que les récentes flambées du prix des engrais ont rendu plus visible.
C’est ainsi que l’on se retrouve dans la situation actuelle où les mélanges céréales-légumineuses ne représentent que 0,16 % du territoire agricole national.
Pour voir comment remédier à cela, et déployer les cultures associées, nous avons étudié les pratiques de 414 fermes du réseau DEPHY du plan Écophyto, qui réunit depuis 2010 des agriculteurs volontaires engagés dans la réduction des pesticides.
En suivant dans le temps (plus de dix ans) chacune de ces exploitations, nous avons pu observer celles qui pratiquaient déjà l’association de cultures et qui l’ont maintenue, celles qui l’ont adoptée, celles qui l’ont abandonnée.
Les résultats à l’échelle de la ferme, et non plus seulement de la parcelle expérimentale, montrent notamment que :
l’adoption d’associations augmente en moyenne de 52 % le nombre d’espèces cultivées, passant de 4,6 espèces en moyenne à 7 espèces ;
la diversité végétale cultivée (qui correspond à la fois au fait que les espèces sont différentes, mais aussi qu’elles sont plus ou moins abondantes) augmente pour sa part de 22 % ;
l’équité entre espèces (aucune ne dominant excessivement les autres) augmente de 9 %.
L’essentiel de ce gain s’explique par un élémént : l’arrivée massive des légumineuses, dont la proportion augmente de 96 %, tandis que celle des céréales recule de 19 %.
Ce détail a son importance. Les légumineuses (pois, féverole, vesce, trèfle, luzerne) ont la capacité de capter l’azote de l’air grâce à des bactéries associées à leurs racines, un processus appelé « fixation symbiotique ». Elles enrichissent ainsi le sol en azote, un élément essentiel à la croissance de toutes les plantes sans recourir aux engrais de synthèse, ce qui explique leur intérêt particulier en agriculture biologique.
Mais cultivées seules, elles posent des problèmes bien connus des agronomes : pour certaines, comme la lentille ou le pois, elles s’effondrent facilement sous leur propre poids (on parle de lodging en anglais) et sont sensibles à certains ravageurs et maladies. Associées à une céréale, qui leur sert de tuteur et limite la pression des ravageurs, elles deviennent beaucoup plus faciles à cultiver. L’association agit ainsi comme un véritable levier pour réintroduire les légumineuses dans des rotations de culture qui en manquent cruellement, alors même que leur culture en Europe recule depuis des décennies, faute de soutien public suffisant et concurrencée par le soja importé pour l’alimentation animale.
Nos résultats montrent aussi que les associations les plus courantes restent assez classiques : blé tendre, orge, seigle, triticale ou avoine associés à féverole, pois, lupin, trèfles, vesce commune ou luzerne. En système conventionnel, le colza associé à des « plantes compagnes » (vesce, trèfle, féverole, fenugrec) représente également un cas de figure bien établi. Ces compagnes, qui n’ont pas pour objectif d’être récoltées, protègent le colza contre certains insectes ravageurs comme la grosse altise (un coléoptère, ndlr).
Malgré tous ses bénéfices, cependant, 40 % des exploitations étudiées ont, à un moment donné, arrêté l’association de cultures.
Les conséquences sont nettes : dans 92 % des cas d’abandon, au moins une des espèces associées disparaît complètement de l’exploitation, et il s’agit le plus souvent des légumineuses et des espèces mineures (seigle, épeautre, sarrasin, lentille, trèfles) que les agriculteurs avaient justement introduites par les cultures associées pour diversifier leurs assolements. Dès lors, les gains obtenus grâce à l’association ne sont pas durables : dès que la pratique cesse, le système retrouve rapidement sa composition antérieure, dominée par les céréales.
Pourquoi cet abandon ? Les données DEPHY ne permettent pas de connaître directement les raisons des désengagements des agriculteurs, mais plusieurs pistes se dégagent des travaux existants sur le sujet et de nos propres observations : les espèces mineures et les légumineuses en mélange restent difficiles à valoriser commercialement, faute de filières et de débouchés établis.
Leur gestion technique, date et densité de semis adaptées à chaque espèce, récolte au bon stade, puis tri des grains après moisson pour séparer les espèces mélangées avant leur commercialisation, demande un savoir-faire spécifique que peu d’agriculteurs maîtrisent d’emblée, et pour lequel le conseil technique reste rare. À cela s’ajoutent des incertitudes économiques sur la rentabilité et la stabilité de rendement des mélanges par rapport aux cultures pures.
C’est précisément sur ces verrous que travaille le projet européen IntercropVALUES, notamment au travers de l’accompagnement de 13 cas d’étude travaillant de « la fourche à la fourchette » en rassemblant une diversité d’acteurs des filières autour des associations.
Dans le sud-ouest de la France, dans le Tarn et en Haute-Garonne précisément, le cas d’étude réunit une trentaine d’acteurs des filières : agriculteurs et agricultrices produisant des associations en bio (dont certains trient eux-mêmes leur récolte à la ferme), organismes de tri (du trieur mobile coopératif aux installations traitant de gros volumes), transformateurs de circuits courts et longs, associations de consommateurs, collectivités porteuses de projets alimentaires territoriaux et organismes d’accompagnement de la transition agroécologique.
Cette approche part d’un constat simple : les freins aux associations ne se situent pas uniquement au champ. Ils s’égrènent tout au long de la chaîne de valeur : quelles espèces et variétés associer ? À quelle densité et profondeur semer ? Quand et comment récolter un mélange ? Jusqu’où trier et séparer les grains ? Quelle qualité obtenir ? Quels débouchés possibles ? Jusqu’à des questions aussi concrètes que la compatibilité avec une filière sans gluten.
Le collectif a, ainsi, mis en place, depuis 2023, un réseau d’expérimentations à la ferme co-conçues avec les agriculteurs. Convaincus que la pratique leur apporte plus que les contraintes associées, ils ont testé plus d’une vingtaine d’associations très diversifiées : des essais variétaux adaptés à la fois aux performances au champ et aux exigences de tri et de valorisation, une formation spécifique à la récolte et au tri à la ferme ainsi que des expérimentations associant agriculteurs, meuniers, boulangers et consommateurs autour de la production de farines mixtes et de pains issus de mélanges riches en protéines et en fibres.
Cette manière de traiter le problème dans son ensemble, en pensant conjointement ses enjeux agronomique, technique et économique, rejoint directement ce que montrent les données nationales. L’association est une solution avérée pour diversifier les systèmes de culture et réintroduire des légumineuses dans les rotations, mais son bénéfice ne tiendra dans la durée qu’à condition d’accompagner les acteurs des filières bien au-delà du semis jusqu’au tri, à la transformation et à la commercialisation. Sans ce filet, la diversité gagnée au champ risque, comme le montre notre étude, de se perdre presque aussi vite qu’elle a été acquise.
Cet article s’appuie sur l’étude « Intercropping increases crop diversity – but do the effects persist after intercropping abandonment ? Insights from a national farmer network », publiée par Gaëtan Seimandi-Corda, Maé Guinet et Lionel Alletto dans la revue Agricultural Systems (2026) ainsi que sur les travaux du projet européen IntercropVALUES et de la démarche Occita’Mix, menée en Occitanie et financée par l’Agence de l’eau Adour-Garonne.
Lionel Alletto a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet Horizon Europe IntercropValuES et de l'Agence de l'Eau Adour-Garonne dans le cadre des projets Occita'Mix et Mixes.
Fanny RAOUX a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet IntercropVALUES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec le projet Occita'mix.
Gaetan Seimandi-Corda a reçu des financements de l'Union Européenne dans le cadre du projet InterCropValuES, et l'Agence de l'eau Adour-Garonne avec les projets Occita'mix et Mixes.
Maé Guinet a reçu des financements de l'ANR pour les projets SPECIFICS (ANR-20-PCPA-0008) et INSEREZ-LES (ANR-23-PLEG-0001)
03.11.2026 à 16:09
Clément Recher, Doctorant contractuel en histoire contemporaine, Université Le Havre Normandie
L’ESSENTIEL
Tandis que les skippers se sont lancés sur la Route du rhum le 1ᵉʳ novembre depuis Saint-Malo, en Ille-et-Vilaine, le public a les yeux rivés sur les « Ultim », des multicoques capables de « voler » au-dessus des vagues » grâce à leurs foils.
Parmi eux figure le Gitana 18, qui sera piloté par le skipper Charles Caudrelier. Près de huit mois après son lancement, le Gitana 18 est vu comme un bijou de technologie.
Pourtant, cette quête permanente de vitesse et de performance s’inscrit dans une lignée française bien plus ancienne, née il y a un siècle et demi.
La saga des Gitana commence en 1876, lorsque la baronne Julie-Caroline de Rothschild commande au constructeur britannique Thornycroft le Gitana 1, un steamer à hélice de 24,45 mètres destiné à naviguer sur le lac Léman. Le navire est construit en Angleterre, démonté, transporté par rail et réassemblé en Suisse.
Vingt ans plus tard, la baronne se tourne cette fois vers un chantier français : les chantiers Augustin-Normand du Havre, pour la construction du Gitana 2, dont les archives privées de cette famille conservent aujourd’hui de nombreuses traces.
Le marché, signé le 6 avril 1897, prévoit la construction d’un yacht à vapeur de 37 mètres de long et 4,60 mètres de large, pour la somme de 380 000 francs, et sa livraison sur le lac de Genève. À titre de comparaison, certains torpilleurs de l’époque commandés au même chantier se négocient à des montants voisins ou légèrement supérieurs.
Ainsi, le torpilleur Cyclone est vendu à la Marine nationale en 1898 pour 850 000 francs. Avec une puissance de 1 400 chevaux, le Gitana 2 surpasse certains navires de commerce contemporains. Il incarne une époque où le prestige privé peut rivaliser, en coût comme en performance technique, avec les commandes de l’État.
La prouesse ne s’arrête pas à la conception. Ce yacht est également construit et testé sur le littoral normand. Il doit ensuite être démantelé, chargé sur rail et acheminé à travers la France jusqu’au lac Léman, où il est réassemblé. Comme son prédécesseur, le Gitana 2 traverse le pays en pièces détachées.
C’est surtout dans la vitesse de leurs machines que les chantiers havrais ont surpassé leur homologue anglais. Dès sa première année de navigation en 1898, le Gitana 2 établit un record de vitesse sur le lac Léman, entre Coppet et Saint-Prex (canton de Vaud, Suisse) à plus de 26 nœuds (48 km/h) en 34 minutes et 12 secondes ! Ses capacités surpassent donc celles de son prédécesseur, qui n’atteignait que 20 nœuds (37 km/h) en 1876. Ces deux navires valent à la baronne le surnom de « Yachting Lady la plus rapide sur l’eau ».
Derrière ses boiseries, son grand roof-salon et ses ornements, ce yacht de luxe cache en réalité une machine complexe, issue de l’ingénierie militaire, qui lui permet d’atteindre ces records. Le navire est propulsé par une machine alternative à triple expansion – un système ingénieux qui réutilise la vapeur résiduelle d’un cylindre à l’autre, augmentant sa puissance en économisant du charbon – et par la chaudière à tubes d’eau très fins, brevetée par les chantiers Augustin-Normand. Cette innovation permet une montée en haute pression ultrarapide tout en ayant un poids deux fois plus léger que des chaudières classiques, le tout entraînant une unique hélice.
Cette configuration est optimisée par une forme de coque unique dessinée par Jacques-Augustin Normand, le directeur des chantiers, conçue pour empêcher l’enfoncement de l’arrière à haute vitesse. Les matériaux légers, les machines sophistiquées et enfin la rigidité d’une coque en fer, permettent au yacht de la baronne de tenir la vitesse, et surtout, de durer dans le temps.
Les lettres conservées dans les archives privées de la famille Augustin-Normand apportent un éclairage inédit sur les coulisses de cette livraison. Dans une lettre datée du 19 septembre 1898, Marguerite Normand, épouse du directeur des chantiers, confie à son fils aîné Marie-Augustin :
« La Baronne a accepté son yacht, sans pénalité, mais elle rogne la prime. »
Cette formule évoque les pratiques commerciales de l’époque, où les contrats prévoyaient souvent des pénalités en cas de retard ou de performances insuffisantes, et des primes en cas de réussite. Sans que l’on sache si le Gitana 2 a été livré en retard, la remarque indique clairement que la baronne a accepté le navire tout en réduisant la rémunération supplémentaire initialement prévue pour le chantier.
La même lettre révèle un lien tragique avec l’actualité : l’impératrice Elisabeth d’Autriche, plus connue sous le nom de Sissi, se trouve alors à Genève. Selon Marguerite Normand, l’impératrice qui était venue admirer le navire de la baronne de Rothschild devait embarquer le jour même pour une sortie inaugurale. Elle est assassinée le 10 septembre 1898, quelques heures avant ce qui aurait dû être sa première navigation à bord du Gitana 2.
Cette version est toutefois contestée. Les faits historiques indiquent qu’après avoir déjeuné avec la baronne, le 9 septembre, au château de Pregny, l’impératrice a décliné son offre d’emprunter son nouveau yacht, préférant rentrer à Caux (deux lieux situés en Suisse) en empruntant plutôt Le Genève, vapeur de la Compagnie générale de navigation, sur le lac Léman. La suite, elle, fait partie de l’Histoire : Sissi a passé la nuit à l’hôtel Beau-Rivage de Genève et a été assassinée le lendemain avant de pouvoir embarquer sur le paquebot.
Ce yacht d’exception n’est pas seulement un caprice aristocratique : il incarne cette époque charnière des yachts privés où la recherche de performance s’unit avec le luxe de la plaisance. C’est un ouvrage de transition dans l’histoire de l’architecture navale des yachts : sa construction métallique, sa machine puissante de 1 400 chevaux, le défi logistique que représente son transport, font du Gitana 2 un navire novateur, qui ouvre la voie à une nouvelle série de yachts.
Les chantiers Augustin-Normand, déjà réputés pour leurs torpilleurs et leurs innovations en matière de chaudières et de propulsion par hélice, démontrent ici leur capacité à répondre aux exigences les plus élevées de la clientèle privée.
Un siècle et demi plus tard, le Gitana 18 perpétue cette recherche d’innovation. Des ingénieurs havrais du XIXᵉ siècle aux concepteurs contemporains d’Ultim, l’esprit reste celui d’une recherche permanente des limites techniques. La Route du rhum 2026 offrira peut-être au dernier-né de la lignée l’occasion de confirmer, une fois encore, que la performance navale française s’écrit sur le long terme.
Ce qui est certain, c’est que le Gitana 2 a contribué à faire évoluer le yacht de luxe vers un objet de performance, que les chantiers Augustin-Normand ont garanti en dotant ce navire de leurs innovations issues de la construction militaire.
Clément Recher ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d'une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n'a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.