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Thomas BEAUFILS
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Démissionnaire de Microsoft. Chronique les dernières absurdités ourdies par nos maîtres non-élus, de Zuckergerg à Bezos, de Altman à Musk.
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11.07.2026 à 19:27

Balladur-Punk et radicalisation climatique

Thomas Beaufils

Chères lectrices, chers lecteurs, je vais commencer ce numéro de l'infolettre par des remerciements : merci à toutes celles et tous ceux qui se sont abonné·es récemment, que ce soit suite à l'article sur les data-centers à

Texte intégral (6151 mots)
Balladur-Punk et radicalisation climatique

Chères lectrices, chers lecteurs, je vais commencer ce numéro de l'infolettre par des remerciements : merci à toutes celles et tous ceux qui se sont abonné·es récemment, que ce soit suite à l'article sur les data-centers à Marseille ou celui sur la trahison de Proton. Ce sont les deux articles qui ont le plus été lus depuis les débuts d'Absurditech / TFTT, et ça fait chaud au cœur de voir l'audience grimper ici !

Comme s'il ne faisait pas assez chaud comme ça, me direz-vous 🔥

D'ailleurs, l'auteur de ces lignes va bientôt partir en vacances quelques semaines, il s'agira donc de votre dernier numéro avant un retour à une date indéterminée en août. Le cinglé monde de la tech ne va évidemment pas arrêter de tourner, mais de mon côté, je vais avoir besoin d'un peu de repos loin de tout cela. Notamment parce que je commence à ne plus en pouvoir de parler et d'entendre parler d'IA générative partout, tout le temps, et surtout n'importe comment.

Espérons que la bulle pète d'ici là 😇

On parlera pourtant encore un peu d'IA dans ce numéro en forme de "best-of" des dernières semaines, avant la quille :

  • Nous évoquerons d'abord les "programmes technologiques" de candidats présentiels de droite plus ou moins extrême
  • Puis nous nous demanderons : ne serait-il pas temps de se radicaliser face aux géants de la tech, suite notamment aux vagues de chaleur que nous traversons ?
  • Avant d'évoquer brièvement les dernières nouvelles en provenance de l'industrie du jeu vidéo (spoiler : c'est pas ouf, du tout)

Avant toute chose : on vous a fait suivre cette infolettre ? Si ce que vous y lisez vous plaît, pensez à vous inscrire, gratuitement, via le bouton ci-dessous (et à cliquer sur le lien de confirmation que vous recevrez par email) 🤗

Merci, bonne lecture à toutes et tous, et bon long week-end !

Balladur-Punk et radicalisation climatique

Édouard Philippe n'a pas eu le fax, ou alors il ne l'a pas compris : le GiscardPunk, c'était pour la blague.

Le GiscardPunk ? Un mouvement artisico-rigolo qui part du principe uchronique que Giscard aurait gagné en 1981, et où "les villes [furent] reconstruites afin de ressembler à la Défense et toute l’innovation technologique [fut] centrée sur les succès des années 70 et 80 (Minitel, TGV orange…)", d'après l'artiste Florent Deloison.

Balladur-Punk et radicalisation climatique
Visuel représentatif du GiscardPunk, par Florent Deloison

Or, se tenait dimanche dernier le premier meeting de campagne d'Édouard Phillipe, devant 5000 personnes ; ce qui suffit décidément pour qualifier un meeting de campagne de "réussi", si l'on en croit un article de Public Sénat. Même si niveau électorat, il y a sans doute débat.

Et on aurait pu y croire à un retour dans le passé, au regard des slogans qui y étaient mis en avant : "Avec Édouard" ! "Croire en nous" ! Voilà qui rappellent une certaine campagne, elle pas vraiment réussie, celle de Balladur en 1995. Son slogan était alors "Croire en la France". C'est dans les vieux pots...?

Surtout, notons ceci dans l'article de Public Sénat, révélateur d'une certaine vision du futur : "En préambule du discours, pas de prise de parole, mais un clip réalisé à l’IA pour illustrer la France de 2050, à coup de réalité augmentée, de nucléaire, d’éoliennes, de sourires, de moto de police volante et d’une sorte de Concorde, qui reprend du service dans ce futur philippiste".

Les voitures volantes et les avions-fusées. Et beh, belle science-fiction des seventies ! On est plus dans le RPR 1.5 que "l'UMP 2.0" voulu par son nouveau chef de file. Un boss de la droite qui ne brise pas toutes les traditions, cependant : les affaires judiciaires sont en embuscade.

Le plus parlant sur ce qu'a à proposer Philippe, pour moi ? Ses propositions sur l'école, pour celui qui se place en "bon père de famille" (le patriarcat a de beaux jours devant lui, pas d'inquiétudes). De bonnes vieilles marottes de la droite, avec un bonus :

  • réduction de la durée des vacances d'été. Traduction : vos gamins ont failli canner en juin dans les écoles ? Bientôt ils pourront aussi le faire en juillet et en août !
  • profs retraité·es qui ne seront plus vraiment à la retraite
  • directeurs et directrices d'écoles transformé·es en "patrons" d'entreprise (parce qu'éduquer et faire du pognon c'est la même chose, visiblement)
  • statut de fonctionnaire sur la sellette
  • possibilité de faire revenir l'uniforme au cas par cas
  • et le bonus "tech" : un "assistant IA" pour "tous les élèves" ! Pas d'infos sur l'âge concerné, la nature dudit assistant, ou autre... l'important c'est de glisser la notion pour faire "cool".


Voilà, pour résumer, la vision de Philippe, c'est le passé... mais avec de l'IA !

Sur ce point spécifique, cela annonce une véritable catastrophe cognitive pour vos gamin·es ; des pays commencent d'ailleurs à interdire les chatbots IA aux écolier·es.

Mais j'ai également hâte de voir comment Philippe va marier ça avec l'idée de son mentor (clone ?), Manu Macron : interdire les téléphones et les réseaux sociaux à ces mêmes jeunes. Tout ça est diablement cohérent.

Balladur-Punk et radicalisation climatique
Édouard Philippe ou Édouard Balladur ? Personne ne les a jamais vu dans la même pièce.


Partons maintenant à l'extrême-droite. Et je ne parle pas du RN, chez qui les seuls gadgets tech dignes d'intérêt semblent être les bracelets électroniques.

Non, je parle bien de Bruno Retailleau, leader minimus de "Républicains" qui portent plus que jamais mal leur nom.

Le Bruno vient lui aussi de révéler des détails de son programme, et on y retrouve pour le coup tout un pan technologique, analysé par Synth.media. Un programme techno révélé pas n'importe comment : "devant un parterre d’acteurs de l’IA réunis à Station F", comme aux plus grandes heures de la start-up nation macroniste, mais avec quelques années de retard.

Son programme en quelques mots ? IA à tous les étages et dérégulation maximale. Du trumpisme technologique dans le texte, en y ajoutant (très régulièrement) le mot souveraineté pour faire plus français. Le document au complet, portant le doux nom  de "L’IA au service des Français et de leur indépendance" fait tout de même cinquante pages, dont on peut parier qu'un bon paquet auront été rédigées avec l'aide d'une IA pas souveraine pour un sou.

L'idée principale : "faire de l’intelligence artificielle le grand levier du redressement national", comme le dit Eitanite Bellaïche dans son article. Citation :

"l’intelligence artificielle serait au XXIe siècle ce que le nucléaire fut au XXe. Mieux encore, elle serait un « nucléaire augmenté », un outil décisif pour la souveraineté, la productivité, les services publics, la défense et la préservation du modèle social français."

Le nucléaire augmenté ? Cela ne veut rien dire, mais on suit là les discours à la "plug, baby, plug" chers à Macron. L'IA au service des marottes de la droite et de l'extrême droite, voilà qui ne différencie d'ailleurs dans le fond pas beaucoup Macron, Philippe ou Retailleau. Mais ce dernier va nettement plus loin.

Car comme dans un discours digne d'un Sam Altman version franchouillarde, Retailleau promet que l'IA va régler "tous" les problèmes des français·es :

Déjà, grâce à l'IA, plus de "sclérose bureaucratique" ! Comment ? En remettant "sur le terrain" 125 000 fonctionnaires, tandis que 125 000 autres, proches de le retraite, seront grand-remplacés par l'outil magique.

Ensuite, on passe en mode chatbot, avec l'annonce du développement d'un assistant administratif IA pour toutes et tous destiné à simplifier la vie administrative des français, nommé Marianne... C'est la même idée que celle de Philippe pour l'école, mais appliquée aux impôts. Du flan dans laquelle des milliards d'euros seront investis pour des résultats faméliques, mais qui présente bien sur le moment pour les milieux financiers.

La question des français·es éloigné·es du numérique qui ne s'y retrouveront pas ? On botte en touche. Celle du rejet majoritaire de l'IA par ces mêmes français·es ? Idem.

Mais le coeur du programme, c'est bien entendu la sé-cu-ri-té :

« Demain, il faudra autoriser, dans un cadre strict, contrôlé et rigoureux, l’utilisation de caméras intelligentes. Vous n’imaginez pas les moyens que cela pourrait donner aux policiers et aux gendarmes. Face à l’hyperviolence qui gagne certains territoires, c’est un outil absolument fondamental. »

Après le vote d'une loi chère à Jean-Marie Le Pen, c'est décidément la fête pour les policiers. Hâte que l'IA gère "l'hyperviolence". L'humain ? Surfait.

Balladur-Punk et radicalisation climatique
Vous trouvez Retailleau crédible en speaker sur une scène d'un événement dédié à l'IA ? Moi non plus, mais au moins ai-je rigolé devant cette photo.


Comment toutes ces supers idées seront mises en place ? Des chiffres de financement flous sont avancés, le nucléaire alimentera bien sûr tout cela, mais l'autre point clé sera la dérégulation !

Eitanite Bellaïche, toujours chez Synth.media : "Bruno Retailleau évoque une potentielle dérogation de trois ans au RGPD, le règlement européen qui encadre le traitement des données personnelles dans l’Union européenne, ainsi qu’à certaines dispositions de l’AI Act. Une manière de s’attaquer aux normes européennes, qu’il présente comme des freins à l’innovation."

L'impact environnemental de l'IA, ou même l'écologie de manière générale ? Bien sûr absents, Bruno était bien au frais sous la clim' de Station F, alors la canicule, franchement...

Bref, on connaît le discours, c'est encore une fois un Ctrl+C, Ctrl+V des discours trumpistes, mais avec une moustache. Des annonces de façade peu étayées pour caresser dans le sens du poil des milieux financiers qui ne jurent que par la dérégulation et l'IA, même s'il leur est particulièrement difficile de nous expliquer en quoi cela changera les choses en bien pour la vaste majorité des français·es.

 

Joyeux programmes, donc.

Mais, vous allez le voir, si les milieux politiques conservateurs ne proposent rien de nouveau à part des incantations magiques "powered by AI", une certaine forme de radicalité se fait peut-être jour ailleurs. Rangera-t-on bientôt ces vieux pots dans une armoire au fond d'un grenier, pour le meilleur ?

Balladur-Punk et radicalisation climatique

Il fait chaud. À en crever, très littéralement.

Et avec ça, les forêts commencent à cramer.

Une telle situation, où le dépassement du seuil des 40 degrés est en train de devenir une terrible habitude, peut amener à plusieurs choses. Comme le dit Nabil Wakim, "il est difficile de résister à la fatigue, la colère, et [au] désespoir, tant ces événements étaient prévisibles."

Balladur-Punk et radicalisation climatique


De l'apitoiement, donc, de la peur sans doute. Mais aussi une saine colère.
Voire jusqu'à une forme de radicalisation ?

Car plus nous cramons, plus il apparaît indubitable même pour les climato-sceptiques les plus acharnés que le système naturel gérant notre climat est en train de griller par notre faute... Dans ce cadre, certaines positions deviennent, ou doivent devenir, intenables.

Or, s'il y a une position qui devient intenable, c'est celle défendue par les techno-solutionnistes, qui nous disent en substance : "restez bien au frais sous votre clim', l'IA et les gros cerveaux de la Silicon Valley s'occupent du reste. Tout va bien se passer."


Cela rend certains discours, qui n'auraient énervé que quelques pré-radicalisé·es dans mon genre, particulièrement insupportables à une part de plus en plus grande de la population.

Car pendant que l'on crame sous les dômes de chaleur, la tech se moque de nous de plus en plus ouvertement.

Il y a d'abord eu la déclaration du patron des lobby des data-centers, avec son nom de méchant de comics. Lex Coors, c'est son blase, demandait sereinement il y a quelques jours à l'Union Européenne de faire un choix : privilégier le développement de sa branche, au profit de l'IA, et au dépend de la lutte contre le changement climatique.

Retenons cette citation :

"Si l’Europe veut tripler sa capacité en data centers d’ici 2032 et ne pas perdre face à la Chine, alors elle doit mettre en pause ses ambitions climatiques et construire immédiatement des centrales à gaz.”

On ne peut pas faire plus clair. Alors que l'Europe crame, la priorité pour Lex et ses copains, c'est de tripler notre capacité en data-centers pour permettre à une technologie dont on attend les fruits positifs de se développer.

Perdre contre la Chine ? Sans vos choix merdiques, on aurait pu gagner sur les bagnoles électriques et le solaire, mais visiblement c'était pas assez branché. Alors lançons nous dans une nouvelle course comme des poulets sans têtes, alors que la ligne d'arrivée ressemble à un barbecue à l'échelle mondiale, yes !

 

Et puis il y a les positions et les résultats des géants de la tech eux-mêmes, de plus en plus hors sol et dangereux. Ainsi, depuis quelques semaines, le peu de transparence de ces entreprises suffit pour entrevoir l'ampleur du délire en cours.

Ainsi, on sait désormais que les émissions de CO2 combinées de trois des plus grandes entreprises de la tech ont bondi de 42 % depuis 2020, alors même que celles-ci s'étaient engagé à les diminuer de moitié, voire à les annuler complètement à horizon 2030. La bonne blague.

Au moins ne font-ils plus semblant. Google supprime les pages web dédiée à ses objectifs environnementaux, j'ai déjà souvent parlé ici des renoncements de Microsoft ou Bill Gates, et ce retournement global dans le lien entre Silicon Valley et environnement trouve sans doute des racines plus profondes encore.

Balladur-Punk et radicalisation climatique
Bill Gates, comme la tech dans son ensemble, tournant le dos au climat.

Mais si la tech se radicalise dans sa volonté de nous imposer notamment une technologie dont nous n'avons pas besoin, peut-être devrions nous aussi nous radicaliser. 

C'est en tout cas la thèse très juste défendue dans un récent article par la journaliste Mathilde Saliou. On peut notamment y lire :

"Comme un nombre croissant de personnes dans le monde, je crois qu’on s’en sortirait très bien sans IA générative, voire sans un pan plus large de cette industrie d’extraction. Lorsque Romaric Godin écrit dans Mediapart que « les appels à la régulation de l’IA sont une illusion dangereuse », je pense qu’il a raison. Un projet qui ne vise que le progrès du capital (c’est-à-dire ni progrès social, ni projet environnemental, ni aucun autre progrès que celui de la poignée de décideurs à la tête de cette industrie), alors qu’on a établi en long, en large et en travers que le fonctionnement de la société appuyé sur la seule accumulation de capital provoquait directement la dégradation de nos lieux de vie communs, un projet comme ça, ça ne se régule pas, ça se combat."

 

Et c'est peut-être là un autre point majeur, au fond, qui explique que prise de conscience (tardive) du changement climatique et détestation de l'IA vont main dans la main :

Ces deux phénomènes, l'IA et le changement climatique (dont l'homme blanc amasseur de capital est indéniablement responsable), vont toutes et tous nous toucher, et plus encore celleux qui sont déjà en position de fragilité.

Pour le reformuler plus simplement : comme l’impact de la canicule, l’impact de la tech et de l’intelligence artificielle va toutes et tous nous concerner, et pas en bien.

Et c'est peut-être, enfin, ce qui va nous faire bouger, cyniquement. Au sujet du cynisme de la chose, citons Pierre Rimbert dans un article au titre équivoque ("tout le monde déteste l'IA") pour Le Monde Diplomatique :

“Des secteurs qui avaient accueilli la désindustrialisation avec l’indifférence hautaine que leur inspirait la foi dans l’« économie du savoir » se trouvent à leur tour menacés. [...] Si la classe dominante occidentale avait pu se satisfaire du chômage des prolétaires, qui produisaient beaucoup mais consommaient peu et faisaient peser sur la vie politique le souvenir déplaisant des révolutions, la robotisation des métiers occupés par les populations aisées introduit une double inconnue dans l’équation socio-économique : comment faire tourner la machine si les groupes qui tirent la consommation intérieure s’appauvrissent ? Comment perpétuer le théâtre politique si les couches-cibles des grands partis dépriment ou se rebellent (4) ? Bien sûr, les prophéties du déclassement numérique hantaient déjà le salariat dans les années 1990, et Internet a renouvelé plutôt qu’anéanti les classes moyennes. Mais le séisme de l’IA s’annonce d’une tout autre magnitude.”

 

Les géants de la tech, les milieux d'affaires et les politiques de droite (on l'a vu) veulent nous faire croire que l'IA est une force inarrêtable et que le mouvement est déjà en marche, quoi que l'on fasse. Que sa consommation gigantesque d'eau et d'électricité sera compensée par des gains indiscutables pour la société... quand les gains ne seront en fait tangibles que pour un petit groupe de gens déjà ultra privilégiés.

Pierre Rimbert, toujours dans Le Monde Diplo :

"Pendant que les économistes libéraux prophétisent un ruissellement universel de lait et de miel, l’un des spécialistes mondiaux des effets de l’innovation prévient : « L’intelligence artificielle devrait creuser l’écart entre les revenus du capital et ceux du travail (5). » Ses infrastructures absorbent les investissements au détriment des autres secteurs, ses valorisations boursières enrichissent les riches et limitent la liberté de contestation de cette moitié des Américains dont l’épargne et les retraites dépendent des marchés. Davantage de milliardaires ou tous à la rue, l’alternative a de quoi enchanter. Les dirigeants de la Silicon Valley, qui devinent une fin de soirée difficile, réclament une forme de redistribution des bénéfices qui limiterait la prolétarisation de leurs clients*."

*coucou la marotte du revenu universel.


Voir le développement de l'IA priorisé alors même que nous cramons devrait donc nous révolter tout autant que l'état d'impréparation de nos écoles et hôpitaux face à ce même changement climatique dont les scientifiques alertent des conséquences depuis des décennies.

La bonne nouvelle, c'est qu'une forme de prise de conscience face au changement climatique est palpable, nous le disions, tout comme celle concomitante d'une résistance face aux techno-libéralisme.

Parmi les illustrations récentes de ce retour du mouvement des "luddites", je vous conseille ainsi de jeter un oeil au travail de Brian Merchant dans sa newsletter "Blood in the Machine", dont le dernier numéro évoque encore de nombreuses initiatives rejetant la technologie en tant que présence toute puissante et obligatoire dans nos vies.

De toute façon, les data-centers eux-mêmes surchauffent sous les fortes chaleurs, alors...

 

Et vous, que pouvez-vous faire ?

Je peux vous renvoyer à nouveau vers l'article de Mathilde Saliou, dans sa partie "boîte à outil". J'avais aussi évoqué la résistance aux data-centers avec l'exemple marseillais il y a peu, et je vous conseille de vous pencher sur les résistances en cours au plus proche de chez vous, résistances que répertorie le collectif Le nuage était sous nos pieds.

Mais des pistes, il y en a beaucoup d'autres :

  • Questionnons nos usages technologiques à la maison et au bureau
  • N'hésitons plus à expliquer à nos proches qu'utiliser l'IA générative toutes les 5 minutes pour des questions à la con c'est aussi délétère que de prendre l'avion comme si c'était un bus. Bientôt un flygskam appliqué à l'IA ? Pourquoi pas !
  • Confrontons nos politiques sur leurs engagements climatiques et technologiques, et ne votons pas pour des candidats qui ne proposent pas de programme écologique clair
  • Soutenons des associations comme Data for Good, Halte à l'Obsolescence Programmée ou bien Le Mouton Numérique, qui font un travail énorme pour documenter et lutter contre les dérives (notamment environnementales) de la tech
  • Suivons les médias et voix techno-critiques qui se multiplient ces derniers mois en France et ailleurs, par bonheur, médias et voix que je tente de citer ici aussi régulièrement 

 

Après le covid, nous espérions un "nouveau monde" qui est bien vite mort. Ne ratons pas cette nouvelle opportunité, ce triste concours de circonstance techno-climatique qui doit nous radicaliser une bonne fois pour toute.

Ne baissons pas les bras, car le combat commence à peine. Et parce que nous avons la force du nombre.

Balladur-Punk et radicalisation climatique
Le jeu de mot est excellent... et la lutte porte ses fruits !

Balladur-Punk et radicalisation climatique

Je vais faire court pour cette dernière partie, mais je ne pouvais pas décemment passer sous silence ce qui se passe dans une industrie toujours chère à mon cœur.

Or, Xbox (division de Microsoft dédiée au gaming et l'un des 3 "consoliers" du marché) vient de virer des milliers des personnes et de tuer certains des studios de développement de jeux vidéo les plus prestigieux de cette industrie de plus en plus pourrie. Une décision prise par Asha Sharma, une boss qui vient du joyeux monde de l'IA et utilise comme excuse un trop plein "de bureaucratie", ce qui rappelle les discours libertariens les plus classiques. Compte rendu complet du toujours excellent Gautoz ici.

Pendant ce temps, Sony et sa marque Playstation actait la fin du support physique (des jeux vidéos imprimés sur disque, donc). Ce qui induit du même coup la mort pure et simple du marché de l'occasion pour le jeu vidéo et la fermeture prochaine de tous les magasins de jeux vidéo. Ce qui concentrera encore davantage les revenus de cette industrie autour de quelques acteurs. En parallèle, Sony annonce assumer une direction stratégique "full IA" 🤡

Enfin, Valve, l'entreprise derrière la plus grosse place de marché pour jeux vidéo déminéralisés (téléchargeables en ligne), a annoncé les prix de ces Steam Machines. Des mini PC destinés à concurrencer les consoles en proposant des jeux à des prix beaucoup plus intéressants et surtout une expérience utilisateur beaucoup plus ouverte et permissive. Manque de pot, à cause de la pénurie de composants liée au développement de l'IA (encore elle), lesdits prix sont exorbitants.

Heureusement, il y a encore Nintendo.

Ma conclusion, pour rester dans le thème général de cette infolettre :
Vous aimez les jeux vidéo ? Détestez l'IA !


Merci d'avoir scrollé jusque là ! N'hésitez pas à me faire part de vos retours en commentant l'article sur www.absurdi.tech ou directement via mes différents réseaux.

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Un grand merci, et à bientôt,
Thomas ✊

PS : Absurditech est garanti sans IA générative, pas sans fautes.

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20.06.2026 à 09:37

Proton : la trahison

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui, 2 entreprises suisses mais surtout : une trahison malheureusement prévisible pour le salé, un changement de statut en forme de signal positif pour le sucré.
Texte intégral (3617 mots)
Proton : la trahison

Il y a quelques années, je suis parti en quête. Une quête semée de pièges et d'embûches, comme l'actualité nous l'a récemment rappelé.

Cette quête, c'était celle d'outils numériques ne dépendant pas des GAFAM ou d'autres acteurs délétères (venant généralement des États-Unis ou de Chine).

Une quête qui devrait intéresser tous et toutes les citoyen·es européen·es inquiet·es du respect de leur vie privée et des droits humains, mais aussi de l'avenir de leur planète.

Une quête qui intéresse d'ailleurs enfin en haut lieu, grâce aux coups de boutoirs imbéciles de l'administration Trump, et alors que la notion de "souveraineté numérique" devient même un buzzword presque vidé de son sens. C'est mieux que l'indifférence qui précédait, me direz-vous.

Car il y a maintenant des certitudes :

  • Voir nos écoles et nos entreprises imposer les suites Google et Microsoft en 2026 ? Un non-sens.
  • Continuer à poster sur TwiXter alors que Musk est une menace directe pour nos démocraties ? Un renoncement.
  • Parler de "data-centers" souverains alors-même que ces infrastructures sont des boîtes noires le plus souvent financées par des acteurs extra-européens ? Un rideau de fumée.

Mais une fois que le plus dur est fait (accepter ce constat), on fait quoi ? On choisit quels acteurs ?

On pourrait parler réseaux sociaux ou choix étatique, mais l'actualité récente sur le front des suites logiciels européennes a été intense, alors je vais plutôt m'attarder sur ce point.

Car, alors que je pensais avoir trouvé deux perles rares en provenance de Suisse [insert joke sur l'or des nazis], il se trouve que l'une et l'autre semblent prendre des décisions opposées.

Parlons donc de Proton, et d'Infomaniak.

Commençons, comme de coutume, par les mauvaises nouvelles.


Mais avant toute chose : on vous a fait suivre cette infolettre ? Salut, moi c'est Thomas, et si ce que vous y lisez vous plaît, pensez à vous inscrire, gratuitement, via le bouton ci-dessous (et à cliquer sur le lien de confirmation que vous recevrez par email) 🤗

Merci et bonne lecture !

PS : bon courage pour ce weekend caniculaire.

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Proton : la trahison

Je suis : dégouté.

La quête semblait toucher à sa fin : un acteur numérique européen avait enfin trouvé grâce à mes yeux, depuis 2 bonnes années maintenant, et j'y avais transféré une belle partie de mes billes, au fur et à mesure.

Ses services répondaient à la majorité de mes besoins professionnels, sans avoir à sacrifier de manière trop conséquente mes habitudes et la fluidité du tout. L'ajout de services réguliers (encore récemment, les documents en ligne ou la visio), donnait cette impression d'une suite qui se renforçait rapidement.

C'était clair, c'était bien foutu. Il y avait de quoi croire en Proton, puisque c'est d'elle que l'on parle.

Cette entreprise pouvait remporter la mise parmi les différentes suites de services numériques made in Europe plus ou moins complètes qui faisaient leur apparition, et s'adressant aussi bien aux pros qu'au grand public. Elle allait bientôt pouvoir prétendre au trône de meilleure alternative européenne à Google Workspace ou Microsoft 365.

Oui mais voilà.

Le 7 juin dernier, un post publié dans le canal Reddit "degoogle" notait une information pour le moins problématique :

Proton semblait sponsoriser sciemment une vidéo du Youtubeur d'extrême droite Vincent Lapierre.

Vincent Lapierre, c'est un joyeux programme : figure médiatique importante de l'extrême droite française ; ancien d'Égalité & Réconciliation, le mouvement d'Alain Soral ; poto inévitable de Dieudonné ; négationniste invétéré. Bref, on n'est pas sur un mec borderline. On est sur un fasciste notoire et assumé.

Et c'est donc ce type que Proton décide de financer ?

Proton : la trahison
Capture d'écran du post Reddit initial (de ce qui semble être une vidéo de grande qualité au vu du sujet)

 

L'entreprise évoque, dans une réponse le lendemain, une maladresse. Leur équipe "n'avait pas la connaissance du contexte français". Votre boite est basée à Genève, les bougs. On a un peu de mal à y croire. Mais soit.

Mais voici le morceau le plus important de leur réponse :

"la chaîne de Vincent Lapierre n'aurait jamais dû faire partie de notre programme d'affiliation et de parrainage, car nous évitons délibérément toute association avec des chaînes dont le contenu pourrait détourner l'attention de notre message et diviser notre communauté."

Hmmm. C'est vrai que soutenir un soralien a de quoi diviser votre commu... mais le plus gênant pour Proton n'est visiblement pas qu'il soit soralien, mais bien qu'il porte une opinion tranchée, quelle qu'elle soit. Être un néo-nazi ou un militant écolo, on imagine en lisant cela que c'est la même chose, pour l'équipe de Proton.

Ça devient gênant. Mais je vais insister sur un autre point, plus technique :

Cette "sponsorisation" d'une vidéo du Youtuber n'est pas ce qu'on appelle un simple "pre-roll", c'est à dire une pub qui passe juste avant une vidéo. Non, il s'agit bien d'un pur placement produit de plus de 2 minutes, intégré dans une vidéo bien nauséabonde comme sait les produire l'influencer fasciste.

Or, quiconque ayant déjà bossé sur ce type de campagnes d'influence (il se trouve que c'est mon cas 👋) sait comme il est habituel pour "l'annonceur" (celui qui paye pour intégrer son segment publicitaire, donc) de vérifier comment ledit segment est intégré dans la vidéo... mais aussi ce que raconte la vidéo complète, pour éviter des incohérences 🙃

Je reste donc très peu convaincu par ces excuses : soit l'équipe de Proton est incompétente, soit elle savait très bien ce qu'elle faisait. Et au vu de ce qui suit, vous verrez pour quelle hypothèse je penche.

 

Car c'est là qu'intervient le patron de Proton, Andy Yen. Au lendemain de la réponse officielle de son entreprise sur Reddit, il va multiplier les messages troublants sur ce même réseau. Je m'intéresserai principalement ici à une de ces réponses.

Yen y explique avoir passé du temps au téléphone avec Lapierre (chacun ses hobbies) pour le rassurer (!) : oui, Proton aurait également coupé le sponsoring d'un influenceur "de gauche" avec des opinions "aussi controversées que Lapierre". Me voilà rassuré.

Il élabore ensuite, en précisant que les gens du même bord politique que Lapierre (l'extrême droite, donc) au sein de Proton trouvent qu'il "va trop loin". On est heureux de savoir qu'il y a des fascistes chez Proton, et qu'ils pèsent visiblement dans les décisions de la boîte.

Yen termine sur le truc habituel de la droite dure, des Trumpistes au RN : le plus important c'est la "liberté d'expression" pour toutes les opinions "non illégales". Surtout si elles sont de droite, visiblement, comme la gestion des plateformes sociales par Musk ou Zuckerberg le démontre tous les jours, comme Bolloré le démontre régulièrement pour les médias plus traditionnels.

Proton n'a d'ailleurs pas, à ma connaissance, financé de profils de gauche radicale. Hmm.

Andy Yen va lui continuer à poster des réponses par la suite, toutes plus navrantes les unes que les autres. "The Holocaust point", sérieusement ? 

Il est clair pour moi que Yen et Proton savaient très bien où ils mettaient les pieds en traitant avec Lapierre, et que financer des agitateurs nazis ne leur pose aucun problème.

Comme le dit très bien un utilisateur sur Reddit: 

Proton : la trahison
"Imaginez que vous souhaitiez vous affranchir de Google, vous affranchir de Meta, privilégier les alternatives européennes, faire passer la protection de votre vie privée avant tout, et bénéficier de services qui ne financent personne susceptible de vous priver de vos droits.
Pourquoi est-ce si difficile, pourquoi ?"

En même temps, il faut bien le dire : il y avait quelques signaux annonciateurs pour qui savait regarder.

D'une manière générale, la communication de Proton était de qualité. Il y avait du pognon et des gens doués derrière, cela se sentait. C'est aussi ce qui faisait qu'elle avait le potentiel d'un jour concurrencer les gros acteurs états-uniens.

Mais depuis quelques temps, il y avait des choses surprenantes. Leurs posts semblaient traiter de plus en plus les sujets d'actus tech avec un prisme états-unien, justement, et cela depuis les États-Unis. Quand votre argument principal de vente, à vos débuts, étaient d'être une alternative européenne aux GAFAM, cela dénote d'un changement de stratégie assez profond.

Il y avait aussi le sujet de TwiXter : l'entreprise continuait à y poster comme si rien n'avait changé ces derniers temps, alors qu'investir des plateformes alternatives comme Bluesky et Mastodon aurait été plus cohérent, a minima.

 

Mais c'est surtout du côté d'Andy Yen, encore lui, qu'il fallait regarder.

Yen reste un personnage assez mystérieux, en tout cas discret jusqu'à récemment. On sait tout de même qu'avant de créer Proton à Genève, il a un peu bourlingué. Né à Taïwan, il a fait ses études en Californie, puis s'est donc installé en Suisse pour travailler au CERN en tant que physicien spécialiste des particules.

Son passage Californien est probablement assez éclairant, puisqu'il ne fait que suivre les mêmes trajectoires politiques que la majorité des tech bros de la Silicon Valley, in fine.

Dès 2025, Yen tweetait notamment en faveur de Trump et des Républicains, ce qui pose à nouveau la question de sa pseudo-neutralité.

Et il y a quelques semaines, notre chantre de la liberté d'expression choisissait aussi des médias intéressants pour prendre la parole, en France, donnant deux interviews : au JDD de Bolloré et dans un Figaro dont le positionnement politique tend de plus en plus à l'extrême droite. La neutralité, on vous a dit !

Proton : la trahison
Andy Yen, en interview à la RTS

 

Quoi qu'il en soit, Proton, ce sera sans moi désormais. Adios. Belle route vers la droite à vous.

J'ai d'ores et déjà mis fin à mon abonnement, et à la fin de la période déjà payée d'avance, je me retaperai une nouvelle migration vers un autre acteur. Quel plaisir.

Pour aller chez qui ?

Bah, j'ai bien une idée.

Proton : la trahison

Par bonheur, il n'y a pas que Proton pour faire passer votre suite numérique en mode EUROPE 🇪🇺

En France, il y a Mailo. En Allemagne, il y a Tuta. J'ai en eu des retours positifs sur les deux, mais je ne suis pas utilisateur moi-même.

Il y a aussi les solutions soutenues par des gouvernements, ou bien la version coopérative.

Mais si on reste en Suisse, il y a Infomaniak !

Bon, je trouve le nom de la boîte ringard, il faut le dire, parce que caler des "k" partout dans le nom de ses marques, c'est so 2008.

Mais si on met de côté cet aspect 1/ accessoire 2/ subjectif, je suis super satisfait de mon usage : c'est là que j'ai migré mes mails et mon drive perso, et j'utilise régulièrement leur outil de visio pour la partie pro. C'est aussi la boite derrière le fameux SwissTransfer, l'alternative très cool et plus éthique à WeTransfer.

Mais... qu'est ce qui garantie que le patron d'Infomaniak n'est pas un aussi gros débilos que celui de Proton ?

Et bien : il n'y a plus de patron à proprement parler ! Le fondateur d'Infomaniak, Boris Siegenthaler, vient en effet de transférer ses parts dans une fondation destinée à garantir l'indépendance de l'entreprise Suisse. Lui qui avait jusqu'ici la majorité des parts pouvait en effet faire des choix délétères, en solo. Ce n'est plus le cas.

Alors attention : cela n'est pas une garantie absolue. Proton a suivi exactement le même processus il n'y a pas si longtemps, et cela n'empêche pas Andy Yen de continuer à dire des conneries et à impulser des décisions dangereuses.

Mais c'est la confirmation qu'un acteur perçu comme plus petit, et pourtant en avance sur Proton sur bien des points, va dans la bonne direction. Une avance du point de vue des produits proposés, ou sur la dimension de l'impact environnemental, d'ailleurs totalement absente du discours de Proton.

Probablement parce que pour Andy, l'impact environnemental est un truc de gauchiste ?

Proton : la trahison
Capture d'écran de la page dédiée à l'impact environnemental, sur le site d'Infomaniak. La transparence est réelle, et ça fait plaisir.

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14.06.2026 à 10:42

Rutger Bregman, l'anti-milliardaires devenu homme-sandwich pour Anthropic

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : comment un célèbre conférencier anti-milliardaires est devenu magiquement pro-IA (et plus vraiment anti-milliardaires).
Texte intégral (3833 mots)
Rutger Bregman, l'anti-milliardaires devenu homme-sandwich pour Anthropic

Comme nombre d'entre vous, je pense, j'ai déjà vu passer de courts extraits vidéos des interventions de ce garçon : Rutger Bregman.

Néerlandais de son état, historien, conférencier et auteur, il a publié quatre livres touchant à des sujets aussi vastes et divers que l'histoire, la philosophie, l'économie...

Un "toutologue" en puissance, donc. Ce qui constitue sans doute un premier point d'attention.

Rutger Bregman, l'anti-milliardaires devenu homme-sandwich pour Anthropic
Capture d'écran de la célèbre prise de parole de Bregman au Forum de Davos en 2019 (Now This).

Bregman est également un excellent orateur, habitué des estrades conférencières du monde entier, dans des raouts prestigieux tel que le fameux sommet de Davos, lieu de ce qui fut son intervention la plus célèbre. Il faut dire qu'elle était à propos, forte en gueule, et infligée tout sourire.

Le sommet de Davos ? Le grand rassemblement annuel, en Suisse, du "Forum Économique Mondial" dont la devise est "d'améliorer l'état du monde" (pendant que son PDG est englué dans l'affaire Epstein).

Davos. Voilà qui constitue un second point d'attention, on y reviendra.


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Merci et bonne lecture !


Dans ses prises de parole les plus connues, Bregman se focalisait jusqu'à récemment sur les ultra-riches. Il aimait particulièrement brocarder leur propension à ne pas payer d'impôts, leur préférant cette arnaque typique du capitalisme qu'est la philanthropie. En deux mots : plutôt que de participer à l'effort collectif, placer l'argent dans les causes et organismes qui nous semblent plus pertinentes que d'autres, sans approche démocratique, le tout en défiscalisant un max au passage, bien sûr.

Des accusations fort pertinentes qui lui ont valu, il y a quelques semaines encore, de discuter avec notre Gabriel Zucman national, par exemple.

Disons que jusqu'ici, si je ne connaissais pas très bien le bougre, il me semblait être un personnage médiatique intéressant, allant sur des plateaux loin d'être acquis à la cause pour balancer de belles vérités fiscales.

Mais les choses ont changé ces derniers mois.

Précisons d'abord que, d'un point de vue économique plus large, Rutger Bregman est un grand défenseur de la notion de revenu universel (c'est même principalement pour ce point qu'il est connu aux Pays-Bas) et estime que l'avenir nous réserve des semaines de travail de 15 heures.

Et c'est là que celleux qui se frottent un peu au discours pro-développement à tout crin de l'intelligence artificielle commencent peut-être à relier les points.

Car Bregman a un nouveau cheval de bataille : convaincre les gauchistes (dont il se réclame) qu'ils et elles ont tort de s'opposer à l'essor de l'IA, notamment générative.

Mais pas à l'essor de ChatGPT, par contre, outil qu'il faut quitter à tout prix ! Vous ne trouvez pas ça clair ? Moi non plus.

Car j'ai déjà cité Bregman récemment dans cette infolettre. J'y parlais de son soutien très vocal à l'initiative "QuitGPT", lui préférant en sous-texte un concurrent pseudo-mieux-disant : Anthropic, l'entreprise derrière le célèbre LLM Claude.

On l'a dit, Bregman est un excellent orateur. Et de fil en aiguille il est devenu une figure médiatique importante, en Europe et au delà. Il dispose aujourd'hui, sur ses réseaux sociaux, d'une plateforme non négligeable, touchant une communauté en propre de près de 640 000 abonné·es sur Instagram, par exemple. Ses extraits vidéos y dépassent régulièrement les 8 millions de vues et les 500 000 likes.

Il s'est récemment lancé sur Youtube pour diffuser des formats longs, avec un succès plus limité mais très respectable. Il vient également de lancer sa propre newsletter (sur Substack, une platforme de gauchistes, c'est connu).

Et c'est notamment l'un de ces premiers papiers (doublé d'une vidéo) qui est au coeur de notre analyse du jour.

Rutger Bregman, l'anti-milliardaires devenu homme-sandwich pour Anthropic
Un montage élégant, plein de jeux de mots de qualité (que je ne renierai peut-être pas, si l'analogie n'était pas aussi désastreuse) et un titre pas du tout pompier, de la part de Rutger... au moins, ce n'est pas de l'IA ?

Bregman y délivre une analogie pour le moins douteuse. Il estime en effet que si "il y a 20 ans, le climato-scepticisme était un problème de droite, aujourd'hui c'est l'IA-scepticisme qui constitue un problème, mais de gauche. Avec des conséquences potentiellement encore plus dramatiques."

Oh boy. Déplions ce gros paquet de bullshit.

Déjà, il faut le dire, son papier est blindé d'inexactitudes, voire de mensonges, suivant presque mot pour mot le narratif corporate d'Anthropic.

Ma première réaction fut la suivante :

"Bregman a pété un boulon, mais c'est toujours un peu pareil avec ce type de profils hyper médiatisés : ils n'existent à terme que dans ce rôle de figure médiatique, passant d'un cheval de bataille à l'autre sans rien maitriser du fond."

Il ne fait pas de doute, pour moi, que Bregman est en effet un de ces conférenciers professionnels sans colonne vertébral, qui a parfaitement sa place à Davos, où le grand monde se donne des petites tapes dans le dos entre deux bons mots.

Mais je me trompais néanmoins sur un point : les choses sont sans doute encore plus claires que cela, à la lecture d'autres sources.

Et s'il fallait lire et écouter les analyses de Bregman sous un nouveau prisme ? N'est-il pas ce qu'on appelle un "altruiste efficace" ?

Je parlais de la mouvance de "l'altruisme efficace" dès juin 2024 dans un papier sur les courants idéologiques (voire théologiques) traversant la tech et la Silicon Valley... jusqu'au Vatican ?

Voici ce que j'en disais alors :

"Cette idéologie consiste, si l'on cite Wikipédia, en "une démarche analytique afin d’identifier les meilleurs moyens d’avoir un impact positif sur le monde". Voilà qui sonne bien. Sauf que les altruistes efficaces du monde de la tech pensent que la meilleure façon de faire le bien, c'est de devenir très très riche. On est tout simplement face à une version poussée à son paroxysme de la philanthropie à la mode américaine. [...]
Parmi les grands défenseurs de l'altruisme efficace, il y a Dustin Moskovitz, l'un des fondateurs de Facebook. Mais l'exemple le plus criant est sans doute celui de Sam Bankman-Fried, fondateur de la plateforme d'échanges de cryptomonnaies FTX, mais aussi de la FTX Foundation, qui a financé de nombreuses organisations liées à l'altruisme efficace. Le problème : SBF, comme on l'appelle, est depuis derrière les verrous. Pourquoi ? Parce qu'à vouloir devenir riche très vite pour "servir le bien commun", il a détourné dans ses propres poches des milliards de dollars de son entreprise. [...]
C'est cette mouvance altruiste efficace qui demande d'intégrer au maximum l'éthique dans le développement de l'intelligence artificielle. Elle porte même l'idée d'une pause dans la recherche sur ces sujets, pour éviter qu'un développement trop rapide ne fasse courir des risques à l'humanité. Cela dit, elle croit aussi en l'avènement prochain d'une pseudo Intelligence Artificielle Générale, qu'elle appelle de ses vœux… mais une AIG développée non pas dans un but commercial mais dans un but "humaniste". Oui, l'altruisme efficace à un rapport très paradoxal à l'IA. L’un de ces arguments étant que, comme l’AGI arrivera quoi qu’il arrive, autant être là pour l’influencer dans la bonne direction. La "bonne" direction n’étant définie que par leur propre vision de la société : "humaniste", mais pas démocratique.
La différence principale que l'on peut noter entre l'altruisme efficace et l'accélérationnisme efficace, c'est la question du temps. Les accélérationnistes veulent agir dès maintenant et le plus vite possible ! Les altruistes, eux, sont plus "prudents". Ils veulent diminuer les impacts négatifs de l'IA et de la technologie aujourd'hui, pour garantir une pleine adoption de ses bénéfices dans le futur."


Bregman peut-il être considéré comme un altruiste efficace, alors même qu'il est un très vocal critique de la démarche philanthropique, et plus généralement de ces milliardaires fuyant l'impôt ?

On retrouve en tout cas dans ses dires, et cela avant ses prises de position pro-IA, les idées de revenus universels et de semaines de travail réduites. Des propositions qui, dans l'esprit altruiste efficace, visent à mieux faire accepter l'arrivée de l'IA dans toutes les composantes de nos vies. Car ce serait bien l'IA qui permettra ces progrès sociaux ! On attend les preuves, puisque pour le moment c'est l'exact inverse qui se produit.

Notons aussi qu'il y a 4 ans déjà, quand l'IA générative n'avait pas encore fait une entrée fracassante dans nos vies, Bregman intervenait en connaissance de cause auprès de cercles de fidèles de l'altruisme efficace.

Et que dans son dernier bouquin, il abandonne la critique des ultra riches, se fixant plutôt sur l'idée de demander à ces mêmes riches de faire "le bien". De l'altruisme efficace stricto-sensu. Et ce qui se rapproche tout de même beaucoup de... la philanthropie ?!


Mais le point clé, selon moi, porte un nom : Dustin Moskovitz.

Moskovitz, co-fondateur le moins connu de Facebook, est un grand défenseur et argentier de la mouvance altruiste efficace. Et il se trouve que ce Moskovitz est justement l'un des financiers des actions de Bregman, au travers de son fond Coefficient Giving !

Un fond qui a également financé OpenAI à hauteur de 30 millions de $, le "Centre pour l'altruisme efficace" à hauteur de 13 millions, ou bien le très controversé "Future of Humanity Institute" à hauteur de 12 millions.

"L'École pour l'ambition morale" de Bregman (un branding d'une humilité rare) est d'ailleurs également financée par la Fondation Gates. Une Fondation dont la devise est "Toutes les vies ont une valeur égale". Et dont le co-fondateur Bill Gates est englué dans l'affaire Epstein. À croire que, de Davos à Seattle, les devises, c'est du flan ? 🙃

On rappellera également le volteface de Bill Gates sur la question environnementale, ce qui ajoute une saveur particulière à l'analogie climatique de Bregman.

Un conférencier anti-milliardaires financé par des milliardaires ? Et bien pourquoi pas, écoutez 🙃 🙃

Rutger Bregman, l'anti-milliardaires devenu homme-sandwich pour Anthropic
Capture d'écran des dernières vidéos Youtube postées par Bregman. De l'anti-Chat GPT et du pro IA à la sauce Anthropic. Bregman est-il finalement devenu un homme sandwich pour Claude ? On se demande bien ce que Gabriel Zucman est venu faire là.

 

Voilà donc ce qu'est Bregman depuis le début : un altruiste efficace.

Il est en tout cas un homme convaincu (philosophiquement ou financièrement) que c'est la technologie et l'IA (enfin celle d'Anthropic) qui sauvera le monde des menaces.

Des menaces (climatiques, politiques, économiques, sociales) pourtant grandement renforcées par le développement de la technologie, et de l'IA.

C'est vrai ça, font chier ces gauchistes à critiquer l'IA pour sa gigantesque consommation d'électricité et d'eau, pour ses conséquences sur l'éducation ou notre accès à une information sûre, tout ça pour des retours sur investissements pour la société quasi-inexistants à ce stade, même du point de vue scientifique. La bulle de l'IA ? Une chimère d'après Bregman, comparaisons éclatées au sol à l'appui.

Toutes ces problématiques majeures, il les écarte désormais de la main en quelques phrases franchement peu convaincantes, loin de sa verve habituelle. Le partage des richesses ? C'était pour la façade, visiblement, car peu importe qu'il y ait des riches s'ils agissent pour le bien commun, même depuis Davos, même depuis leurs jets privés qu'il aimait pourtant tant moquer !

L'IA magique est développée grâce à des pauvres dans des pays où Bregman ne fait étonnamment jamais de conférences ? Bah, on n'a pas dit que les semaines de 15 heures, c'était pour tout le monde 😉 

Ma proposition est donc la suivante : il faut voir Bregman pour ce qu'il est. C'est à dire, soit un idiot utile au service d'Anthropic, soit un mesquin conférencier prêt à toutes les prises de position edgy pour se garantir des conférences grassement payées jusqu'à la fin de ses jours.

 

Une chose est sûre : Anthropic continue à faire un boulot de communication assez impressionnant, parvenant à se faire passer pour les "bon élève de l'IA" auprès de pseudo-gauchistes médiatiques comme Bregman, d'auteurs en déshérence créative comme Damasio, ou même auprès du Pape (on l'évoquait il y a peu).

Pourtant, il me semble utile de rappeler une dernière fois les bases : le mieux est souvent l'ennemi du bien, et j'ai désormais beaucoup plus peur des dérives "camouflées" d'un Anthropic en pleine bourre, que de celles d'un OpenAI affaibli.

Et cela même si Anthropic appelle de ses voeux un "moratoire mondial concerté sur le développement de l'IA" ; ce qui doit nous rappeler les arguments altruistes efficaces classiques, et d'innombrables discours bullshit sur le sujet.

Et ce que j'appellerais surtout, pour ma part, une nouvelle pirouette de comm' pour préparer l'introduction en bourse de l'entreprise ; qui devra de toute façon être massive pour financer ses investissements délirants.

La thune, toujours la thune, pour Bregman comme pour Anthropic.


Merci de votre lecture ! Et puisque l'on parlait de thunes, vous pouvez également soutenir mon travail à hauteur de 1, 3 ou 5€ / mois en adaptant votre abonnement ci-dessous, ou bien en faisant un don ponctuel ! Promis, je ne suis pas milliardaire.


Télex d'actu:

Puisque nous parlions de gens sans colonne vertébrale éthique, évoquons à nouveau le cas Julie Martinez : l'ancienne de l'entreprise techno-fasciste Palantir est une des têtes pensantes du nouveau "think tank" du Parti Socialiste. Mais à quoi joue le PS ? ✂️ Vous allez beaucoup entendre parler de l'introduction en bourse de Space X ces prochains jours, je vous conseille alors cet article pour mettre les mots sur ce que représente cette opération. ✂️ Au passage, le rôle de Musk dans les émeutes de Belfast ne fait aucun doute. Rassurez-moi, vous avez bien quitté TwiXter ? ✂️ Il est rare de voir tant de figures politiques parler d'une seule voix pour s'inquiéter d'un manque de souveraineté numérique. Le problème étant qu'à peu près aucune d'elle ne dispose de visée critique sur l'IA, alors on n'est pas sorti de l'auberge.


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30.05.2026 à 08:14

IA : des chiffres et des lettres

Thomas Beaufils

Au menu dans ce numéro : des chiffres sur l'impact et l'économie de l'IA, et des propositions pour repenser la sémantique autour de cette industrie
Texte intégral (3786 mots)
IA : des chiffres et des lettres

Est-ce parce que nous venons de traverser une inquiétante semaine de canicule précoce, que j'ai décidé de titrer ce numéro de l'infolettre d'après une émission animée par un ancien présentateur météo ?

Mon esprit est certes aussi "circonvolutionné" que ma phrase précédente, mais pas du tout.

Ces derniers jours, différents textes et initiatives manoeuvrant chiffres et sémantique autour de la thématique de l'IA (générative) et de son impact, m'ont simplement sauté aux yeux.

J'ai donc décidé, dans ce nouveau numéro d'Absurditech, de vous en faire un rapide compte-rendu.

D'abord, les chiffes.


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Bonne lecture !

IA : des chiffres et des lettres

L'Arcep, c'est un acronyme pour dire : "Autorité de régulation des communications électroniques, des postes et de la distribution de la presse." Un nom sans doute un brin vintage, mais qui n'empêche pas l'agence publique de "dire les termes", ou plutôt les nombres.

Elle a ainsi publié le 21 mai dernier un rapport intitulé : "Intelligence artificielle générative : quels défis environnementaux ?"

On y retrouve nombre (!) de données intéressantes, même si, de l'aveu même de l'agence, "l’impact environnemental des IA génératives est encore difficile à mesurer en raison du manque de transparence des acteurs."

Comme le note Le Monde, dans un article qui déplie les données du rapport de l'Arcep :

"Le gendarme des télécoms a étudié, en 2024, les émissions de gaz à effet de serre de 160 centres, représentant environ la moitié du parc actif cette année-là. Celles-ci ont progressé de 23 % sur un an, à 178 000 tonnes de CO2.
Ces émissions progressent surtout « à un rythme de plus en plus soutenu », insiste l’Arcep, puisque leur croissance était de 13 % en 2023, et de 4 % en 2022. C’est l’essor de la consommation électrique des data centers, aux équipements toujours plus puissants et gourmands en énergie, qui explique cette escalade. En 2024, celle-ci a progressé de 12 %, à 2,7 térawattheures, après avoir crû de 8 % en 2023, et de 14 % en 2022."

Des chiffres que se sont bien abstenu·es de commenter Emmanuel Macron ou sa "ministre de l'IA" (et du numérique, mais la notion globale arrive significativement après), Anne Le Hénanff, trop occupée à nous expliquer qu'il ne faut surtout "pas rater le virage de l'IA".

Des chiffres à mettre également en lien avec mes récentes publications autour des data-centers, à Marseille spécifiquement, ou au niveau national.

IA : des chiffres et des lettres
Page de garde du rapport de l'Arcep

Un second "rapport", si je puis dire, m'a particulièrement marqué, ces derniers jours.

L'initiative "Is AI profitable yet" est un site désarmant de simplicité, mais c'est souvent en faisant simple qu'on marque les esprits.

Mis en place par un développeur solo qui regroupe l'intégralité des chiffres publics sur les investissements et revenus dans le domaine de l'IA, il permet de se rendre compte plus rapidement d'une info qui est pourtant partagée depuis des mois voire des années par des analystes comme Ed Zitron :

l'IA n'est pas profitable, et c'est même plutôt un gouffre financier sans espoir de retours sur investissements à court ou moyen terme. Le long terme paraissant lui aussi bien lointain et hypothétique à ce stade.

Résultat des courses : à date, on est à 1,4 trillions de dépenses, pour 613 milliards de recettes déclarées. Les comptes ne sont pas bons, Kévin. Laissez d'ailleurs tourner le petit compteur bleu en laissant la page ouverte quelques temps, et vous vous rendrez mieux compte de la gabegie.

Le site découpe ensuite les chiffres par acteurs clés. Tout le monde est fauché dans le milieu... sauf Nvidia, sans surprise, en tant que fournisseur hégémonique des composants qui font tourner le tout.

On peut y voir aussi la taille riquiqui du "champion français" Mistral AI. Autant dire que si la France veut gagner la bataille de l'IA, vous pouvez faire une croix sur l'hôpital public et l'éducation de vos gamin·es.

Mais, hey, il faut savoir prioriser !

IA : des chiffres et des lettres
Capture d'écran du site "L'IA est elle profitable à ce stade". La réponse est non (largement).

Alors, si pour prendre le "virage de l'IA", il faut non seulement détruire notre planète (ça intéresse seulement les gens de gauche, apparemment), mais aussi notre économie (ce qui intéresse aussi les gens de droite, paraît-il), tout ça pour un truc pas si efficace que ça...

Peut être que le virage de l'IA n'est finalement qu'une impasse ?

Puisque l'on est désormais dans le domaine des jeux de mots, parlons donc... de lettres.


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IA : des chiffres et des lettres

Les choix sémantiques faits autour de l'IA nous disent beaucoup de la mythologie qui entoure cette industrie. Peut-on vraiment parler "d"intelligence" ? Le mot "générative" n'est-il pas abusif ou trompeur ? 

Petit tour d'horizon.

👉 DÉSARMER, verbe transitif en 8 lettres

Commençons par le plus marquant, peut-être, ces derniers jours. Et une nouvelle preuve de la dimension mythologique, voire théologique ici, des discours autour de l'IA.

Le Pape Léon XIV a en effet inscrit dans sa première encyclique (nommée "Magnifica Humanitas", ce qui donne le ton) un appel à "désarmer l'IA". Une IA qui mènera selon lui à de "nouvelles formes d'esclavage".

Si, dans l'idée, je trouve plutôt intéressant de voir une figure traditionnellement si déconnectée des réalités s'inquiéter de problèmes réels et concrets, le ton utilisé pose grandement question.

Tout comme la proximité d'un ponte de chez Anthropic d'ailleurs, qui continue son ethic-washing, à tel point que certain·es virent dans le corpo-complotisme.

Primo, comme l'explique le chercheur Irénée Régnauld, "on aurait pu s'attendre, venant du Pape, à des appels plus concrets à limiter les usages [...]. Ou encore, à ce que le texte dégonfle mieux la hype : pas sûr que ce pari soit gagné. Il faudra ausculter de plus près les compromis qui ont abouti à ce texte qui semble peiner à aller au bout de la critique, mais qui ne dit pas rien non plus."

Deuxio, comme le pose la journaliste Mélinée Le Priol pour La Croix (évidemment), "désarmer" l'IA est-il même possible ? Elle demande ainsi :

"Cette technologie, qui nécessite énormément de puissance de calcul et toute une infrastructure logicielle, peut-elle échapper à une logique de domination et d’exploitation ?".

L'usage même du mot "désarmé" veut tout dire : on est là dans les discours faisant de l'IA un objet mythologique surpuissant, capable de détruire l'humanité, Terminator-style.

Un angle tout à fait en ligne avec des visées "doomistes" qui arrangent parfaitement les géants de l'IA, comme le rappelle Olivier Tesquet chez France Culture.

IA : des chiffres et des lettres
Image de la première page de ladite "encyclique" (je ne connaissais pas le mot avant, moi non plus).

👉 INTELLIGENCE, nom féminin en 12 lettres

Dans une tribune pour le magazine Sciences Humaines, le professeur et conférencier Benoit Heilbrunn pose une théorie intéressante : pour lui, l'intelligence artificielle n'a tout simplement pas eu lieu.

Son analyse s'inspire beaucoup de Jean Baudrillard, philosophe et théoricien de la communication dont j'ai mangé quelques livres étudiants (ça remonte un peu, et je dois avouer de ne pas y avoir pris beaucoup de plaisir alors).

Les mots de Benoit Heilbrunn sont assez forts pour que je ne m'embarrasse pas de vous les reformuler platement. Je vous conseille donc grandement la lecture de son article. Mais voici comment il le résume dans un post par ailleurs :

"Certes l’IA produit des réponses, des synthèses voire des équivalents de raisonnement. Mais elle produit surtout l’effet social de l’intelligence. Elle met en circulation moins la pensée elle-même que sa forme disponible, consommable, exploitable et monétisable.

C’est peut-être là le point décisif. L’IA ne pense pas, n’habite aucun monde, n’éprouve rien, ne doute pas, ne désire pas. En revanche, elle produit avec une efficacité spectaculaire les signes extérieurs de la pensée : phrases bien formées, plans clairs, raisonnements plausibles, styles imitables, réponses instantanées. Elle ne nous donne la forme opérationnelle de l'intelligence.
Et ce déplacement n’est pas neutre. Car ce que l’IA transforme en profondeur, ce n’est pas seulement l’organisation du travail ou la hiérarchie des compétences. C’est notre définition même de l’intelligence. À mesure que ces outils s’imposent, nous en venons à appeler intelligent ce qui produit rapidement une réponse exploitable. Il s'agit moins de penser que d'optimiser la circulation."

Le danger n’est peut-être pas seulement que la machine finisse par nous ressembler. Le danger est que, fascinés par sa fluidité, nous finissions par ressembler à l’idée rétrécie de l’esprit qu’elle rend possible.
Ce qui a peut-être eu lieu sous le nom d’intelligence artificielle, ce n’est pas encore l’irruption d’une pensée machinique. C’est la victoire culturelle d’une définition minimale, opérationnelle et rentable de l’intelligence."

Un raisonnement réellement intelligent, pour le coup. Et qui permet de mettre nos analyses sur le sujet en perspective, nous offrant de nouveaux angles intéressants.

Que dire en lieu et place d'intelligence artificielle, dans ce cas ?

Question ouverte.

👉 GÉNÉRIQUE, adjectif en 9 lettres

Abel Quentin est un écrivain et avocat français qui prend beaucoup la parole sur le sujet de l'IA générative ces derniers temps, proposant des analyses notamment sémantiques. Les mots, c'est son créneau, c'est cohérent.

Il faut aussi dire que le vrai nom d'Abel Quentin est Albéric de Gayardon de Fenoyl ; autant dire qu'Abel Quentin sait quelque chose du poids que peuvent porter les mots.

Dans une intervention récente chez France Inter (pour présenter un livre à la teneur critique vis-à-vis de l'IA), il propose une distinction entre les IA dites génératives, et des IA "étroites" plus utiles pour la recherche selon lui.

IA : des chiffres et des lettres
Abel Quentin / (LTD/Celine Nieszawer/Leextra via opale)

L'argument m'intéresse : quand j'explique qu'à mes yeux, l'IA générative et les modèles associés posent beaucoup plus de problèmes à l'humanité qu'ils ne lui offrent d'opportunités, on m'oppose généralement toujours la même réponse : "oui, mais les progrès scientifiques que cela va permettre ! Les avancées médicales que cela permet déjà d'ailleurs !"

En contre-point, je balbutie généralement une réponse convaincue mais peu précise sur le fait qu'il ne faut pas mélanger IA générative et IA de manière générale, ou que les types de modèles varient selon les usages, et que ChatGPT n'a rien à voir avec un modèle utilisé pour détecter des cancers sur un scanner...

Mais mes connaissances scientifiques sur le sujet sont plus que limitées, et si les connaissances d'Abel Quentin sur le sujet sont probablement bien supérieures, il n'est pas scientifique.

Toujours est-il que les expressions "intelligence artificielle générative" et "intelligence artificielle étroite" ne sont pas claires, à mon humble avis.

"Étroite" d'abord, me semble être un terme qui pourra facilement passer pour péjoratif, quand "spécialisé" me semble sonner bien mieux tout en étant plus précis. Quand on parle d'un·e spécialiste de quelque chose, tout le monde comprend qu'il ou elle n'a pas l'esprit étroit et connaît son sujet. (Oui, je fais une comparaison avec des humain·es, ce n'est pas bien vu le sujet, mais vous avez l'idée).

L'adjectif "générative", ne me semble pas précis non plus. L'idée de "génération" est un peu trop magique à mon goût : on y a l'impression qu'un LLM génère de la matière du vide sans bien comprendre de quoi il retourne.

Pourquoi ne pas préférer l'adjectif "générique" ? Il illustrerait bien le fait que les LLM largement utilisés, par les scientifiques et surtout les autres, manoeuvrent des quantités de données pharaoniques pour accomplir des tâches généralement... soit hyper spécialisées, ou bien à l'inverse ultra simplistes ?

A-t-on besoin pour cela de "grands modèles" génériques intégrant un niveau de donnée ultra profond sur tous les sujets, ce qui a des conséquences massives sur le poids desdits modèles et l'énergie demandée pour les faire tourner ? Bref, avez-vous besoin d'un truc qui a ingurgité plusieurs fois tout internet pour faire votre recherche Google ? Sur ce dernier point, je me permet de repartager cet outil, d'ailleurs.

"Intelligence artificielle générique" versus "intelligence artificielle spécialisée"... trouvez-vous donc ces expressions plus claires, comme je le trouve ?

Ce n'est qu'une idée en l'air pour questionner notre approche sémantique de l'IA, marquée par un marketing féroce des Big Tech. N'hésitez pas à me faire part de vos propres idées. Ou à me dire si cette proposition de distinction contient des imprécisions techniques. C'est, réellement, une question ouverte. À nouveau.


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12.05.2026 à 08:14

Amazon en France, libertariens en Europe, et Claude dans la sauce

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui : les investissements massifs d'Amazon en France, les libertariens débarquent de ce côté de l'Atlantique, et Claude tourne sur le data-center le plus polluant du monde (+ des alternatives).
Texte intégral (4542 mots)
Amazon en France, libertariens en Europe, et Claude dans la sauce

Une fois n'est pas coutume, ce numéro d'Absurditech évoquera plusieurs sujets plus courts, parmi lesquels vous pourrez picorer.

On y parlera, comme le titre l'indique, des annonces récentes d'Amazon et des parallèles que l'on peut y faire avec la destruction de nos services publics, mais aussi d'une autre annonce du côté d'Anthropic (et plus largement d'alternatives aux modèles d'IA dominants), pour finir par une solide cartographie des data-centers français.

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Bonne lecture !


L'internationale libertarienne, main dans la main avec les Big Tech pour détruire nos services publics

 

Le géant Amazon vient d'annoncer qu’il va investir plus de 15 milliards d’euros en France, sur trois ans. Une annonce poussée à l'aide d'un plan de communication en béton, repris par tous les grands médias, avec un manque de cadrage évident. C'est malheureusement une habitude. La croissance et le business avant tout, peu importe si on ne pourra jamais en taxer les revenus, et si les emplois ainsi créés seront aliénants et précaires.

Cette annonce est à mettre en parallèle avec une autre : les services postaux sont attaqués par un nouvel acteur qui n'est autre... qu'Amazon. Avec Amazon Supply Chain Services, la boîte créée par Bezos a des intentions très claires, comme l'explique Frandroid : "proposer en marque blanche son système de livraison et faire à la logistique ce que le géant a fait au cloud avec AWS."

Amazon en France, libertariens en Europe, et Claude dans la sauce

Autrement dit, après avoir fragilisé le vivre ensemble en détruisant les commerces de proximité, c'est aux services postaux (ou ce qu'il en reste) que s'attaque Amazon. Vos futur·es facteurs et factrices risquent d'être un poil plus tendu·es. Et surtout : sans bureaux de postes et sans commerces, les bourgs de France ne seront donc bientôt plus peuplés que de banques et d'assurances, comme c'est déjà le cas dans bien des petites communes.

Les rencontres ont désormais lieu dans des espaces aseptisés et privatisés, les fameux centres commerciaux Leclerc ou Carrefour, désormais affublés de leurs bars, restaurants, fast-foods, et boulangeries. Et bientôt de leurs salles de livraison Amazon Supply Chain Services, donc, sans aucun personnel pour les gérer bien entendu. Si dans les grandes villes, le retour de commerces de proximités est à la mode, quid des plus petites villes ?


Dans le même temps, les AI enthusiasts nous annoncent déjà la disparition des docteur·es et des professeur·es, grand-remplacé·es par une IA évidemment "plus efficace et moins couteuse" (deux arguments faux ou non étayés). Des services qu'on peut déjà imaginer être dispensés en ligne, bien sûr... ou pour les plus récalcitrants, dans des cabines aseptisées, future nouvelle entité "peuplant" nos centres commerciaux ?

Il ne va plus rester grand monde pour nous sortir de nos sphères privées. Si ce n'est justement au travers d'opérateurs et d'outils privés, qui ont et auront pour seul but de nous rendre plus dépendant·es à leurs services pour en tirer un maximum de revenus. Et enrichir au passage une poignée de milliardaires qui n'en demandent pas tant.

PS : Amazon a aussi récemment "remarketé" Amazon Leo, un concurrent du Starlink d'Elon Musk destiné également à remplacer à terme les opérateurs téléphoniques locaux grâce à des satellites basses-orbites.

Certes, cela fait un moment que France Telecom n'est plus un service public... mais le ciel, qui restait un magnifique bien commun que riches et pauvres partageaient sans équivoque, est lui aussi en passe d'être privatisé.

 

La grande marche de privatisation de nos vies par les Big Tech pourrait pourtant être stoppée par des décisions politiques fortes. Mais alors que la partie gauche de la sphère politique française et européenne semble enfin prendre à son compte le besoin de réguler et ralentir l'essor des multinationales de la tech en Europe, que ce soit pour des raisons écologiques ou de souveraineté... la partie droite n'a pas l'air de comprendre les enjeux. Ou alors elle s'en moque.

On l'a bien vu avec les grands raouts d'Emmanuel Macron déroulant le tapis rouge aux géants (notamment états-uniens) de l'IA. Nous en parlions encore dans notre dernier numéro. Preuve par l'exemple de ce "souveraineté numérique-washing" :

Campus IA, le data-center géant pseudo-souverain qui doit être construit en Seine-et-Marne prochainement, annoncé lors d'un de ces "sommets de l'IA" est en fait détenu à 70% par des fonds émiratis. Vous me direz, ça change des états-uniens. Et puis on est habitués à vendre des trucs aux qataris, dans ce pays.

Amazon en France, libertariens en Europe, et Claude dans la sauce
Plan du futur "Campus IA" présenté en réunion publique dans la région du village de 600 âmes, Fouju, qui doit réceptionner cette installation pseudo-souveraine. Seul le maire a l'air d'être content.

Mais on peut imaginer aisément que les droitiers à la papa, les gaullistes de l'ancien temps, de Chirac à Giscard, n'auraient pas vu d'un très bon œil cette invasion qui ne dit pas son nom par des acteurs principalement états-uniens, ou cette destruction méthodique de nos traditions françaises de ruralité et d'état-providence. On dira ce qu'on veut (et il y a des choses à dire) de Giscard puis Chirac, ils n'étaient pas Tatcher ou Reagan.

 

Pourtant la droite française et européenne d'aujourd'hui semble s'en moquer éperdument, comme le démontre le vote récent de "l'Omnibus IA", comme l'explique la députée européenne Leïla Chaibi :

"Au nom de la "simplification" et sous les menaces de Trump et la big tech étatsunienne, on détricote l'IA Act… avant même l’entrée en vigueur d’une grande partie de ses protections."

"Simplification" toujours : la fameuse loi "simplification de la vie économique" que nous évoquions déjà le mois dernier à propos de l'installation des data-centers en France. Une intention très claire se fait jour, en parfaite concordance avec l'agenda des géants de la tech :

Détruire méthodiquement ce qui reste en Europe d'état-providence et de régulation, pour installer des acteurs privés en lieu et place, dans une omniprésence aussi bien physique que numérique, au nom d'une sacro-sainte efficacité, d'une supposée productivité, d'une impossible croissance.

Et quand on ouvre ainsi les vannes au privé sans régulation aucune, qui débarque pour décrocher la timbale, à votre avis, comme depuis des décennies ? Meeerica, fuck yeah 🇺🇸 💥

Car toutes ces "simplifications" suivent le même raisonnement qui sous-tend la mise en place du DOGE de Musk : son "ministère de l'efficacité gouvernementale", organe ploutocratique éphémère destiné purement et simplement à vider les structures gouvernementales de leur efficacité et de leur staff, dans une pirouette assez contre-intuitive, à l'aide d'une armée de tech-bros à la pensée sacrément torturée.

Elon Musk est en effet le parfait trait d'union entre l'extrême droite états-unienne et les Big Tech. Symbole aussi d'un mouvement dont nous avons également déjà parlé dans cette infolettre : le libertarianisme.

Un courant ultra-individualiste qui vise, en substance, à la destruction de l'état pour lui préférer des "associations volontaires", laissant sur le carreau les plus faibles, les minorités, celleux déjà abandonné·es par le capitalisme... les "losers", dirait surement un tech-bro (qui ne serait rien d'un "winner" sans l'héritage familial).

Pour caricaturer, c'est Musk détruisant notre planète dans le but chimérique d'emmener une poignée de gus avec lui sur Mars pour créer son "utopie" privatisée.

Or, comme dans une suite logique, voilà que la droite et l'extrême droite s'emparent des codes du libertarianisme cher à Musk, ou Javier Milei et sa tronçonneuse argentine. De David Lisnard à Guillaume Kasbarian, d'Éric Ciotti à Sarah Knafo. Mais aussi, dans une autre mesure et supposément moins droitière, jusqu'à Christelle Morançais, membre du parti Horizon d'Édouard Philippe.

Les attaques de cette dernière contre les médias dits "traditionnels", leur préférant des alternatives privées d'entrepreneurs très tech-compatibles, étaient un avant-goût des débats actuels sur l'audiovisuel public, portés par un Bolloré, là encore trait d'union entre extrême droite et extrême richesse.

Tout un joyeux aréopage de dangers publics (mais aussi privés 😇) encore minoritaires mais dont les initiatives infusent dans les partis politiques et influent sur le débat public, jusqu'à vouloir peser sur les présidentielles à venir.

Tout une galaxie de nationalistes qui nous raconte des chimères racistes contre l'immigration, tout en ne s'inquiétant visiblement pas d'une réelle colonisation numérique et financière.

Vous me direz, les anciens colons à leur tour colonisés, n'est-ce pas là un juste retour de baton...

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Elon Musk, Guillaume Kasbarian, Éric Ciotti, Sarah Knafo, David Lisnard et Javier Milei. © Photo illustration Sébastien Calvet / Mediapart avec AFP

 
Il va donc indéniablement falloir se réveiller, en France et en Europe, à gauche comme à droite, si l'on souhaite sauver ce qui reste de nos services publics et même de notre mode de vie, face à la fronde d'une internationale libertarienne boostée par l'argent de milliardaires aux intérêts variés (Musk et Bolloré n'ont pas tant de points en commun, si l'on met de côté leur richesse héritée, leur racisme, et leur psychopathie), mais alliés de circonstance.

Pour aller à contre-courant des attaques systématiques contre tout ce qui dévie du principe d’accumulation privée, demandons à l'inverse, en tant que citoyen·es européens, des alternatives numériques publiques, communes, libres. Des initiatives comme La Suite.

De vrais services publics numériques, au fond.

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Claude est aussi délétère que ChatGPT, et il va falloir songer à des alternatives

Claude est-il un modèle d'IA aussi éthique qu'on le prétend ? En tout cas, il tournera bientôt grâce au data-center le plus polluant du monde.

Anthropic vient en effet d’annoncer un partenariat avec nul autre qu’Elon Musk (encore lui) pour faire tourner son LLM, Claude, sur “Colossus 1”, le data-center de xAI, à Memphis, aux États-Unis.

Anthropic, souvent présentée comme une alternative plus raisonnable à OpenAI et son ChatGPT, notamment suite à sa résistance (bien orchestrée du point de vue de la communication) au Ministère de la Guerre états-unien il y a quelques semaines, rappelle donc qu’elle est prise de la même folie des grandeurs que la boîte de Sam Altman.

Anthropic, c’était pourtant les “good guys” de l’IA, à en croire Rutger Bregman, très vocal soutien de l’initiative "QuitGPT". Des “good guys” qui signent des deals avec le techno-fasciste en chef, donc, dans un data-center si polluant qu’il menace très directement la vie de milliers d’habitants dans la région de Memphis, au Tennessee, comme le démontre un important reportage de More Perfect Union.

Et encore, on vous épargne le délire sur les data-centers dans l’espace...

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Capture du documentaire de "More Perfect Union", montrant les générateurs ultra-polluants utilisés par Colossus 1 et xAI


Alors, QuitGPT, ok. Mais ne faudrait-il pas plutôt "quit Big AI" ?

C'est ce que propose le compère James Martin sur son blog, et ses pistes sont assez rafraîchissantes.

👉 Pour commencer, je questionnerais personnellement la pertinence même de nos usages de chatbots IA de manière générale, car beaucoup de ces usages sont de confort, pour le dire poliment. Alors même que leur impact est déjà massif, même si mal mesuré (comme on le disait déjà en 2024, alors imaginez aujourd'hui)

👉 Mais James va plus encore dans le détail et pose la question : avez-vous vraiment besoin d'un si gros modèle que cela, pour votre usage spécifique ? Car les grands modèles type ChatGPT ou Claude sont littéralement des "bazookas que l'on utilise pour écraser une mouche". Il évoque notamment Bearing, un outil qui vous propose un LLM adapté (parmi une sélection de 30, plus ou moins grands) selon les besoins que vous avez défini.

👉 James liste également plusieurs alternatives, auxquelles je retrancherais Qwen (Alibaba = Big Tech) et j'ajouterais Euria, des suisses d'Infomaniak, par exemple.

👉 On peut également étudier les possibilités offertes par l'hébergement en local de votre modèle ; même si j'aimerais vraiment voir une étude sérieuse sur l'impact qu'un tel usage a sur les composants que vous utilisez en local, justement.

Merci en tout cas à Ketan Joshi et James Martin pour les sources et le relai de l'info !

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Cartographie inédite des data-centers en France

Puisque l'on a encore parlé pas mal ici de centres de données... je viens de découvrir une super cartographie des data-centers en France, nommée #DCWatch, créée par une petite structure nommée Hubblo. C'est une vraie base de données ouverte et collaborative des data centers et de leurs empreintes sociale et environnementale.

Datant d'avril dernier, elle nous permet d'identifier les quelques 300 data centers en activité en France, par site, par date de mise en exploitation, par puissance installée et par opérateur.

La carte couvre pour l'instant 434 sites en exploitation en France, en Suisse, en Belgique et au Luxembourg. Elle complète la cartographie libre et participative d’OpenStreetMap, portée par le collectif marseillais "Le nuage était sous nos pieds", dont je parlais dans notre dernier numéro.

Un outil très pratique à garder de côté, dispo à l’adresse :

datacenters.hubblo.org

Merci à Arnaud (soutien de longue date de cette infolettre) pour le partage, et à AEF Info pour cet article récap !

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Image de l'outil DCWatch d'Hubblo, couvrant la France, la Belgique, la Suisse et le Luxembourg

Amazon en France, libertariens en Europe, et Claude dans la sauce

Et enfin, parce que c'était un compte Twitter que j'adorais quand j'étais encore présent sur ce réseau désormais voué à l'infamie, je vous conseille d'aller jeter un oeil au compte Disruptive humans of Linkedin. Sans oublier d'aller suivre, sur la même plateforme, le compte d'Absurditech, bien sûr.

PS : oui, je sais, Zuckerberg c'est pas beaucoup, beaucoup mieux que Musk. Mais des alternatives crédibles n'existent pas aujourd'hui, à l'inverse du cas Twitter, de Bluesky à Mastodon.


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28.04.2026 à 08:21

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.

Thomas Beaufils

Au menu d'Absurditech aujourd'hui, pour le salé comme le sucré, on parlera de Marseille ! De ses câbles sous-marins, de ses centres de données... et de la résistance qui y monte.
Texte intégral (6289 mots)
Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.

Depuis quelques mois, je vous écris cette infolettre depuis Marseille, où je suis nouvellement installé. Et la découverte la plus étonnante que j'ai faite depuis mon installation dans le coin, ce ne sont pas les couchés de soleil sur les calanques ou les "navettes" à la fleur d'oranger, mais bien... la place très encombrante des data-centers dans la ville.

Découvrant au passage que cet état de fait était très peu connu en France, et même assez peu par les marseillais·es elleux-mêmes, et bien je me suis dit qu'il fallait raconter cette histoire.

Bonne lecture !

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
"Drill, baby, drill".

"Fore, bébé, fore", en substance. C'est avec ce gimmick grossier, à son image, que Donald Trump a résumé sa politique énergétique toute en nuances : potards à fond sur les hydrocarbures. De cela a découlé un enlèvement illégal et politiquement inutile du président vénézuélien, tout ça pour un pétrole quasiment inexploitable.

C'est désormais dans une guerre en Iran en forme de fiasco que le grand stratège Trump est englué. Une guerre qui révèle une nouvelle fois son incompétence, pour ne pas dire plus... et qui pourrait bien avoir des conséquences fâcheuses pour lui, à domicile. C'est ce que semble déjà dessiner l'explosion du prix de l'essence outre-Atlantique, lubrifiant de l'économie et de la vie quotidienne encore plus important là bas que de ce côté ci.

L'or noir, encore lui.

Pourtant, dans le fameux détroit d'Ormuz et dans le (moins connu mais tout aussi stratégique) détroit de Bab-el-Mandeb, il n'y a pas que des bateaux remplis de pétrole et de gaz qui passent. Une autre denrée de valeur y est convoyée : la donnée. Au fond de ces détroits serpentent en effet de nombreux câbles sous-marins, transportant des données vitales pour l'économie mondiale, et que les dirigeants iraniens et leurs alliés ont déjà menacé de vive voix.


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Ok Thomas, mais c'est quoi le rapport entre des détroits au Moyen-Orient et Marseille, au juste, puisque c'est le titre de ton article ? Patience cher·e lecteur·ice, j'y viens : ces fameux câbles sous-marins partent pour beaucoup du port de la cité phocéenne, point stratégique pour Orange Marine (filiale spécialisée d'Orange) et surtout pour le leader mondial du secteur, Alcatel Submarine Networks, entreprise possédée à 80% par l'état français depuis 2024.

Et on comprend la raison stratégique d'un tel achat gouvernemental : plus de 95% du trafic internet intercontinental passe par des câbles de fibre optique posés sur le plancher océanique.

Marseille est justement le point d'arrivée de pas moins de 18 câbles intercontinentaux connectés, et un point stratégique de l'internet mondial. Depuis 2015, la région de Marseille est en effet passée de quarante-quatrième à sixième ou cinquième (selon les sources) hub mondial du trafic de données.

La ville de Marseille est donc déjà le cinquième ou sixième point au monde par où le plus de données par voie câble transitent. Et cela de par son positionnement stratégique : point d'accès idéal pour les connexions avec l'Afrique, l'Asie et le Moyen-Orient, elle présente l'avantage de pouvoir rejoindre Paris puis Londres et l'Allemagne sans obstacle géographique majeur (des montagnes), contrairement à Gênes ou Barcelone.

Autre info à noter, la ville de Marseille compte 900 000 habitants environ, et son aire urbaine, 1.6 millions d'habitants. Cela pose nombre de questions sur l'ampleur des impacts de l'installation d'infrastructures numériques, quand l'on sait que la population de hubs internet mondiaux de taille approchante sont pour la plupart bien supérieure : Hong Kong (plus de 7 millions d'habitants), Singapour (5,5 million d'habitants), Francfort (3 millions d'habitants) sans parler de Paris (11 millions pour l'Île de France) ou Londres (14 millions).

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Zoom méditerranéen de la super Submarine Cable Map. La prépondérance de Marseille en tant que point de départ/arrivée de nombreux câbles sous-marins y apparait très clairement, notamment en comparaison avec le reste de la France.


De ce point découle un autre : le meilleur moyen de garantir un ping (basiquement : le temps de réponse d'un point A à un point B sur le réseau) bas, c'est de coller les data-centers au plus près du point d'arrivée des câbles. De fil en aiguille, les dits "centres de données" se sont ainsi multipliés à Marseille ces dernières années.

La proximité du point d'arrivée des câbles n'est pas la seule raison. Citons ainsi le collectif d'associations marseillais (dont on reparlera) "Le nuage était sous nos pieds" :

"Au point d'arrivée [des câbles sous-marins], dans le grand port de Marseille, Digital Realty, leader mondial des data-centers dits de
« colocation » y a vu une opportunité pour développer un marché. Dans une zone où le foncier était relativement peu cher, avec des pouvoirs publics locaux peu regardants et bénéficiant du réseau électrique français à la fois disponible et bon marché, l’entreprise Nord-Américaine a décidé d’y implanter massivement ses data centers".

Depuis 10 ans, une dizaine de centres de données sont ainsi apparus dans la ville et aux alentours. Une dizaine de projets supplémentaires seraient déjà à l'étude, en périphérie de Marseille. Digital Reality, que nous citions précédemment, opère à elle seule 5 data-centers majeurs dans le centre de Marseille (1 des 5 est encore en construction). Et elle souhaite créer en 2028, à Bouc-Bel-Air (à l'est de l'aéroport de Marignane), un centre de donnée presque aussi vaste que tous ses sites marseillais réunis.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Carte des data-centers présents à Marseille, par l'association "le nuage était sous nos pieds", dont les 5 de Digital Reality, MRS1 à 5.


En 2025, Digital Realty assumait consommer 20 mégawatts (MW) d'électricité, l'équivalent d'une ville de 25 000 habitants, pour faire tourner à l'époque ses 4 data-centers en opérations. Mais avec l'avènement des usages d'IA générative, cette consommation va fortement augmenter d'ici à 2030, comme le pointe Hugues Ferreboeuf, chef de projet numérique The Shift project :

"Il y a un point d'interrogation sur la capacité à desservir ces data centers sans renier sur l'électricité qui serait accessible, par exemple, pour l'électrification des voitures, pour l'électrification des chauffages".

On commence à toucher ici du doigt les conséquences de l'installation de ces data-centers dans des communes et régions spécifiques, même s'il est toujours aussi difficile d'avoir des données précises sur leur impact environnemental ; et c'est volontaire. Les signaux alarmants s'empilent pour autant de plus en plus vite.

Alors, en cas de pénurie énergétique, quand il faudra choisir entre les data-centers et les autres infrastructures de la ville, quel choix sera fait ?

On peut déjà imaginer la suite sur la base de quelques indices. Voici ce que disait Patrick Robert, engagé dans l’un des CIQ [Comité d'Intérêt des Quartiers] du 15ᵉ arrondissement de Marseille, à Socialter, en 2025 :

Les data centers ont accaparé toute la puissance électrique et il n’y en a plus pour l’électrification du port qui permettrait aux bateaux à quai de ne plus faire tourner leurs générateurs au fioul, et nous épargnerait les nuisances sonores et la pollution”.

L'électrification du port de Marseille, qui accueille de plus en plus de gigantesques bateaux de croisière, et permet aussi de réparer nombre de grands navires de la région, est en effet un sujet majeur dans la citée phocéenne. Les retards récurrents sur le sujet pourraient-ils être imputés à une priorité donnée au numérique ? Selon les autorités du port, 100 à 120 mégawatts sont en tout cas nécessaires à son électrification, mais les centres de données en exploitent déjà 70.

Au niveau du port, c'est également l'espace pris par les data-centers qui pose question : le sujet du foncier devient tendu à Marseille, et le port commence à être étroit, aussi large soit-il de fait. D'où l'émergence de plus en plus de projets plus loin dans les terres autour de Marseille, soulevant de nouvelles questions.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Système d'électrification à quai, pour les bateaux de croisières du port de Marseille, une autre belle industrie verte de la Méditerranée


Autre élément très concret : l’utilisation d’eau de qualité potable, puisée dans une galerie souterraine de Marseille pour refroidir les serveurs. Si on connaît peu pour le moment les conséquences pour les habitants et la région, l'arrivée de nombreuses installations supplémentaires et les sécheresses de plus en plus intenses avec le changement climatique, ont de quoi inquiéter.

Citons ainsi un exemple un peu plus au sud, en Espagne, raconté par la Quadrature du Net :

"Parfois, ces systèmes de refroidissement, quand ils ne sont pas reliés au réseau d’eau potable du territoire les accueillant, captent directement l’eau potable de nappes phréatiques, de fleuves ou de lacs à proximité. C’est le cas par exemple du data center de Facebook situé sur la ville espagnole de Talaveira de la Reina, dans la région de Castilla-La Mancha en Espagne, que le collectif Tu Nube Seca Mi Rio (« Ton nuage assèche ma rivière ») dénonce, entre autre pour son utilisation de plus de 200 millions de litres d’eau par an, équivalent à la consommation de 4 181 habitant⋅es de la région. [...] D’une puissance de 248 Megawatt, étendu sur plus de 300 000 m2 de terrain, ce data center géant bénéficie d’un soutien politique national et local. Bien que la zone de son implantation connaisse un fort stress hydrique permanent depuis des décennies, d’abord de par sa situation géographique et son climat quasi désertique, et désormais par la crise environnementale qui l’aggrave, le coût du litre d’eau y est faible. Ici encore, l’implantation des data centers sur le territoire est régie par des impératifs avant tout économiques, et non par des critères sociaux ou environnementaux."

Généralement, l'argument que l'on met face des craintes environnementales est économique : cela va créer de l'emploi, c'est tout de même le plus important non ! Il faut bien la remplir de pâtes cette assiette, quand bien même ces pâtes seront bourrées de cadmium !

Manque de pot, les data-centers, ça ne créé que très peu de boulot. C'est ce que démontre une étude récente menée par l'association états-unienne Food & Water Watch : l'industrie des data centers, malgré sa croissance exponentielle, génère en effet bien peu d'emplois stables. L'investissement nécessaire pour un seul emploi serait ainsi près de 100 fois supérieur à la moyenne des industries, tandis qu'en parallèle la consommation de ressources, elle, explose bien plus fortement. Voilà qui remet nettement en cause les bénéfices économiques promis aux communautés.

On estimait ainsi qu'en 2024, seulement 23 000 personnes occupaient des postes stables dans des data-centers aux États-Unis, soit environ 0,01 % de l'emploi total du pays. Un chiffre à mettre en regard des plus de 4 % de la consommation électrique nationale estimée pour l'industrie du numérique... et cela avant même le boom de l'IA.

Voilà qui est particulièrement problématique pour une ville comme Marseille, dont la population a besoin d'emplois, pas de colonisation de ses terres par des acteurs technologiques.

On pourrait aussi parler de souveraineté numérique face à la domination états-unienne, notamment... manque de pot : la majorité des industriels de data-centers sont aussi états-uniens, comme Digital Reality, et loue leurs services à des acteurs comme Microsoft, Google, Amazon, et consorts, états-uniens dans leur vaste majorité.

On pourrait enfin citer d'autres conséquences moins directes mais tout à fait locales du développement de l'industrie numérique, allant du très déprimant, comme l'utilisation illégale de la reconnaissance faciale assistée par IA par la police marseillaise... au plus prosaïque, comme ces petites beautés de cartes postales qu'on voit de plus en plus en ville 😅

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Photos de cartes postales vendues par un magasin de souvenirs marseillais, cartes toutes générées par IA, dont l'une écrit même Marseille avec 3 L. C'est Marseillle BBB ! (Merci à Mirabelle pour la photo).


Malgré ses conséquences claires et ses bénéfices discutables, et bien la situation ne va pas aller en s'améliorant. Pas à l'ère de l'IA générative poussée dans tout et n'importe quoi, jusqu'au fond de nos gorges par les sales petits doigts de Sam Altman et consorts (pardon pour l'image si vous êtes au petit dej).

Une IA générative dont les impacts (économies, sociaux, politiques, artistiques, philosophiques) dépassent d'ailleurs déjà largement celui du développement des data-centers, et que l'on a déjà évoqué à de nombreuses reprises dans cette infolettre.

Pour reboucler avec ce que nous disions au début de ce papier, rappelons donc ce que proclamait Emmanuel Macron lors du "Sommet pour l'Action sur l'IA" en février 2025, en référence à son "bon ami" (ses mots, pas les miens) Donald Trump :

"Plug, Baby, Plug".
Branche toi, bébé, branche toi.

Macron, jamais avare en gimmicks débiles surtout quand il cite son poto Donald (on n'oublie pas le légendaire "Make Our Planet Great Again" qui n'était là que pour la façade), dit ainsi l'essentiel : grâce au nucléaire, énergie visiblement magique et inépuisable, il veut positionner la France en marché idéal pour les géants mondiaux de l'IA, en terre d'accueil adéquate pour un maximum de data-centers.

La machine est déjà en marche : il y a quelques jours, l’Assemblée Nationale et le Sénat votait la loi de "simplification de la vie économique". L’article 15 de cette loi prévoit que les data-centers d’envergure soient qualifiés de « projets d'intérêt national majeur » (PINM), ce qui permettra aux industriels comme Digital Reality d'accélérer leurs projets... et de ne pas se prendre la tête avec les obligations environnementales et de consultations du public habituelles sur de tels projets. Youpi la dérégulation !

Et comme le rappelle Data for Good, la course à l'installation de data-centers a déjà commencé : 63 nouveaux projets de data centers “clés en main” ont déjà été annoncés (dont de nombreux à Marseille).

À cela, il faut ajouter un chantier pharaonique à venir, qui permettra justement de convoyer l'équivalent de l'énergie produite par un demi-réacteur nucléaire, et cela juste pour répondre aux besoins de data-centers principalement dédiés à l'IA, à Marseille.

Un rappel toujours utile enfin, étudions la composition des votants pour la loi de simplification dont nous parlions plus haut. Ils et elles sont au nombre de 275 : 135 sont d'extrême-droite, 100 sont LR et affiliés, 34 sont LIOT et Ensemble. Matthias Renault, député RN de la Somme, disait ceci à l'issue du vote  : “Cette petite loi de simplification, c’est un petit apéritif par rapport à ce que fera le RN si on arrive au pouvoir. Ce sera puissance 10 et on le fera par ordonnance.”

Mais au delà même des questions éthiques et politiques, la question technique demeure. Les 63 nouveaux projets dont nous parlions équivalent à une puissance totale recherchée de 28,6 GW.… soit la moitié du parc nucléaire français.

Alors, le nucléaire, énergie magique, vraiment ? En tout cas, aux États-Unis, malgré les appétits nucléaires des boites de la tech, comme le racontait jeudi dernier Olivier Tesquet chez France Culture, ce sont bien les industries fossiles qui prennent le relai.

La tech peut bien nous parler de "nuage", ses limites sont physiques, comme pour toutes les autres industries.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Data-centers de Digital Reality intégrés dans la zone portuaire de Marseille


Une dernière question, enfin : toute cette puissance, toutes ces conséquences, et pourquoi faire ?

Comme le racontait Synth Média dans un article récent, certains s'en contrefichent pas mal, comme le maire des Pennes-Mirabeau, au sud de Marseille :
« Qu’il soit à Marignane ou à Vitrolles, ça ne change rien. Autant qu’il soit chez nous, comme ça, on prend les taxes ! [...] Peu importe ce que vous faites, les gens le veulent ailleurs ! La question, c’est : est-ce que l’on veut faire le virage de l’IA en France ? ».

Le maire du Bouc-Bel-Air (LR) lui estime que « c’est une infrastructure qui répond à un besoin. »

Mais quel besoin exactement ? Toujours chez Synth Média, Antoine Devillet de l’association le Nuage était sous nos pieds : « Les promoteurs prétendent qu’ils ne font que répondre à des besoins en augmentation. Or les infrastructures sont construites avec une volonté de modification des usages. »

J'ajouterais que vous connaissez déjà mes doutes sur l'utilité réelle de l'IA générative, même au nom de la sacro-sainte productivité, puisqu'aucune étude sérieuse, à ce stade, ne vient prouver ce pseudo-état de fait.

Mais dans l'idée de rester relativement bref, je ne citerai qu'un exemple final, très parlant selon moi : Microsoft a utilisé l'an dernier un data-center basé aux Pays-Bas pour stocker les données de surveillance de citoyens palestiniens sur demande de l'armée israélienne. Une entreprise US, un data-center européen, des données en provenance du Moyen-Orient. Le techno-fascisme se déploie, et cela n'a rien de magique ou d'intangible, mais c'est difficile à traquer, néanmoins.

Et vous voudriez de cela dans votre jardin, vous ?

Mais au fond, tant pis si les riverains et tout l'écosystème d'une région en souffrent. Tant pis si les retours économiques sont faméliques. Tant pis si l'utilité réelle reste à prouver, et tant pis si on ne contrôle rien de ce qui se passe dans ces grosses boites. L'important c'est le business, c'est la hype. Pas n'importe quelle hype. La AI hype ! La Data-Center-hype !

From Marseille BB to Marseille DC?

Peut-être. Ou peut-être pas, car la résistance s'organise.

 

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.

Dans le monde réel, la résistance s'organise

Le tableau dressé plus haut n'est pas joyeux, joyeux. Mais la résistance s'organise, et pas qu'un peu.

Et je ne parle pas là des quelques faits divers ayant marqué une radicalisation nette du rejet de l'IA outre-Atlantique. Reflets à la fois de la violence meurtrière inhérente à la culture états-unienne, et des dérives doomistes les plus zinzins ; entendre par doomistes les gens qui pensent que l'IA va se transformer en Skynet, des narratifs entretenus par les géants de la tech eux-mêmes pour maintenir la hype autour de leurs outils. Mais signes également d'une détestation de plus en plus large de l'IA (notamment générative) que les grands pontes de la tech n'ont pas encore tout à fait intégré.

Non, je parle d'autres moyens de résistance, intéressants et déjà à l'œuvre partout dans le monde.

Il y a d'abord le recours légal, et les choses commencent à devenir très intéressantes aux USA, berceau pourtant du numérique comme on le connaît aujourd'hui, et actuellement dirigés par un allier opportuniste des géants du sujet.

Pourtant, le Maine est devenu récemment le premier état états-unien à voter un moratoire sur la construction de "grands data-centers", et la ville de Monterrey Park est la première en Californie, au coeur du réacteur, à bannir la construction de tout data-center sur son territoire.

Aux USA toujours, le projet Data Center Watch estime dans un rapport que l’opposition citoyenne obtient des victoires importantes, puisqu'entre mars et juin 2025, 8 projets de data-centers y ont été arrêtés, et 9 temporairement bloqués.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Image de manifestant·es s'opposant à un projet de data-center, aux États-Unis

En Uruguay, c'est au cœur d'une sécheresse terrible que la population locale s'est soulevée contre un data-center Google en cours de construction. Face à la fronde citoyenne, le gouvernement n'a su répondre que : « vous ne pouvez pas obtenir cette information [sur la consommation en eau], car elle est soumise au secret commercial de Google. » L’affaire a finalement été portée devant les tribunaux, et les citoyen·nes ont obtenu gain de cause !


Revenons en France, et même à Marseille, épicentre d'une résistance française aux data-centers qu'il va être très intéressante de voir grandir. De nombreuses voix locales s'élèvent en effet pour alerter contre le déploiement massif de data-centers dans la région, et cela depuis le début des années 2020.

Et le mouvement se renforce. Mi-mars 2025, un forum "Stop data centers" faisait ainsi salle comble, regroupant associations, citoyens et élus, sous l’impulsion de Sébastien Barles (Les Écologistes), adjoint à la transition écologique de la Ville qui, avec d'autres, avait déjà demandé un moratoire sur le sujet en 2024. Rappelons que l'autorisation d'implantation des data-centers est gérée par la métropole, dirigée jusqu'à il y a peu par la LR Martine Vassal, et conservée par la droite à l'issue des dernières législatives (ce qui n'augure rien de bon).

Le gigantesque projet à Bouc-Bel-Air est au coeur est un des nombreux projets qui élargissent la problématique et la résistance à toute la région, au delà de Marseille.

Mais c'est bien de la cité phocéenne que part le mouvement, et c'est notamment grâce au collectif "Le nuage étant sous nos pieds", dont j'ai déjà parlé à plusieurs reprises.

Ce collectif regroupe au moins 3 entités : La Quadrature du Net, défenseur des libertés fondamentales dans l’environnement numérique, Technopolice, structure d'analyse et de lutte contre les technologies de surveillance, et le collectif des Gammares, mouvement d’éducation populaire dédié aux enjeux de l’eau. J'ai eu le plaisir de participer à une récente réunion publique du collectif, et c'est grâce à leur travail que j'ai découvert l'ampleur du problème. Alors déjà, pour commencer : merci à elleux.

Je ne pouvais malheureusement être là, il y a une dizaine de jours, pour leur festival. J'aurais notamment pu y participer à ce qui constitue un peu leur "marque de fabrique" : des balades autour des data-centers de Marseille pour bien comprendre leur impact sur la ville et ses habitants. Mais le podcast Azerty nous permet de revivre une de ces balades au format sonore, et c'est vraiment passionnant.

Marseille : son Vieux-Port, ses calanques... et ses data-centers.
Photo d'une balade passant sur les hauteurs devant l'un des data-centers de Digital Reality, dans le port de Marseille. Crédits : Azerty podcast / Le nuage était sous nos pieds


C'est aussi leur engagement qui a poussé le Mucem à rompre son partenariat avec Digital Reality, dans le cadre du conflit israelo-palestinien.

On peut aussi citer leur traduction française d'une brochure de la chercheuse et professeur canadienne Anne Pasek "Lutter contre les data centers", ainsi que leur carte des data centers, des projets et surtout des contestations face à ces projets, en France.

Autant de preuves que, si la résistance est certes jeune, elle n'est pas désorganisée, loin s'en faut.

Ce qui constitue une piste de nouvel engagement local personnel, pour ma part. Marseillais, marseillaises qui lisez cet article, on s'y retrouve ?


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