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Henri Lilen est un journaliste français au parcours étonnant. Il a accompagné toutes les révolutions du numérique de ces dernières décennies, et en a parfois été acteur. Il a écrit de nombreux ouvrages sur le numérique à l’usage d’un très large public. Né le 23 octobre 1929, il est disparu le 20 avril 2025, à l’âge de 95 ans. Cet article retrace sa carrière remarquable.
Serge Abiteboul & Pierre Paradinas.
Né à Paris dans une famille d’émigrés juifs polonais, son nom était alors Henri Liliensztejn. C’était un enfant féru de science-fiction, ayant lu tout Jules Vernes à onze ans. La guerre met un terme à son parcours scolaire. En juillet 1942 – à douze ans, il est pris avec sa mère dans la rafle du Vel d’Hiv. Il s’en échappe tandis que sa mère est déportée puis assassinée à Auschwitz. Il entre dans la résistance, fait du trafic de faux papiers pour les partisans parisiens puis du trafic d’armes pour les maquis du Vercors, avant de devoir s’enfuir vers l’Espagne.
A son retour de la guerre en 1945 , son nom de famille est simplifié et devient Lilensten. Pour survivre, il se lance à 16 ans dans la confection mais le métier de tailleur l’intéresse peu. Il prospecte et découvre qu’une institution juive, l’ORT[1], propose des formations professionnelles. Il est si jeune qu’il lui faut passer une audition pour y être admis. Son intelligence, ses capacités en mathématiques, mais aussi son parcours de résistant et de pupille de la Nation lui ouvrent la porte de l’école, non loin de Montmartre.
Il y suit le cours accéléré de radio du professeur May, qui lui inculque sa passion de l’électronique . Il sort de l’école en août 1946avec un diplôme de dépanneur radio. Lors de la soutenance finale, il doit répondre à un examinateur qui jouera un grand rôle dans sa vie, Eugène Aisberg. Il part en stage dans plusieurs sociétés françaises innovantes et s’initie au montage superhétérodyne utilisé mondialement dans quasiment tous les émetteurs et récepteurs, ou aux condensateurs électrolytiques. En 1948 et 1949, il devient assistant de travaux pratiques à l’ORT dans de nouveaux locaux à Montreuil, puis part sous les drapeaux. Ses connaissances en font une recrue précieuse pour les télécommunications militaires : il acquiert rapidement le grade de Sergent. Il est alors confronté aux atrocités de la guerre d’Algérie. Sans y être mobilisé, il entend les récits de ceux qui en reviennent. Conjugué à sa propre expérience de l’antisémitisme, il s’engage politiquement, au MRAP[2] et au Parti Communiste Français (PCF). Il lutte alors aux côtés du Front de Libération National (FLN ) à Paris, et se bat contre les exactions anti-arabes.
Après le service militaire , il retourne travailler dans la confection comme coupeur, tailleur, puis modiste. Frustré, il trouve en 1957 une place de dépanneur télévision chez Noveco, une entreprise créée par un jeune résistant, M. Friedmann. Pour y être embauché, il lit tout la nuit le livre La Télévision ?… Mais c’est très simple ! d’Eugène Aisberg, son examinateur à l’ORT, ce qui lui permet de répondre à toutes les questions. Il monte, démonte et répare toutes les télévisions noir et blanc de l’époque et continue de s’initier à l’électronique sous-jacente. Ce travail lui laisse beaucoup de temps, et bien qu’il vienne de se marier et ait déjà deux bébés, il s’inscrit aux cours du soir de mathématiques de l’école des Arts-et-Métiers et aux cours d’ingénieur par correspondance de l’École Centrale d’Électronique. Deux ans plus tard, à 30 ans, il est diplômé en électronique.
La société d’import-export Sorice, créée à l’initiative du PCF, recherche un ingénieur commercial en électronique. Henri Lilensten est le candidat idéal. Il découvre et se familiarise avec des matériels électroniques d’avant-garde et visite de nombreux pays du bloc soviétique. Cela lui permet d’avoir accès à du matériel dont la France ne disposait pas encore. Il raconte : « C’est ainsi que j’ai fait la connaissance du professeur Langevin, fils du grand physicien Paul Langevin et lui-même chercheur. Il étudie les ions négatifs et a besoin d’un électromètre pour mesurer les courants. C’est un type d’appareil très difficile à mettre au point et à fabriquer à l’époque. Or, Metrimpex en offre un excellent que je lui livre.» Il découvre à cette occasion son laboratoire à l’École de physique et de chimie de la Rue d’Ulm, à Paris, bardé de fils, d’appareils de mesure, le tout dans un enchevêtrement difficile à appréhender.
« Quelques jours après cette livraison, le professeur Langevin m’appelle en me disant que mon électromètre ne fonctionne pas et fournit des indications aléatoires. Je me rends de nouveau dans son laboratoire en supposant que si le professeur Langevin ne parvient pas à le faire fonctionner, je n’y réussirais certainement pas mieux. Mais après quelques investigations, je m’aperçois que les masses ne sont pas interconnectées et équilibrées. Il m’a suffi de bien établir ces masses pour que tout rentre dans l’ordre. Ce qui a fait une belle publicité pour Metrimpex ».
Néanmoins, Henri Lilensten est alors fiché par la Direction de la Surveillance du Territoire (DST), et lorsqu’il est licencié en 1962 pour raisons économiques , il ne lui est plus possible de trouver du travail dans l’électronique. Il devient un temps ingénieur de production dans les usines d’eau de Javel. Il continue à se former en autodidacte, et construit chez lui la première chaîne haute-fidélité de son ensemble HLM à Fontenay-sous-Bois. Pour la tester, il pose les enceintes sur les fenêtres et passe à très haut volume les cœurs de l’armée rouge. Bientôt, tous les habitants des immeubles sont aux fenêtres et cherchent d’où vient le défilé qu’ils entendent si nettement…
Il dévore livres et journaux techniques, et tombe, en 1964, sur une annonce dans Toute l’électronique, revue dominante à l’époque dans ce domaine, crée et dirigée par Eugène Aisberg et publiée par la Société des Éditions Radio. On demande un documentaliste connaissant l’électronique. Il s’y présente et découvre la réalité : on cherche en réalité un journaliste. Henri Lilensten coche toutes les cases, y compris celle de la Résistance : Aisberg, lui-même Résistant, avait publié pendant la guerre au nez et à la barbe des occupants un livre expliquant comment bien recevoir Radio-Londres sous le titre très neutre Amélioration et modernisation des récepteurs radio. Il est embauché à une condition : simplifier son nom d’auteur. Il devient ainsi Henri Lilen. Il publie à une vitesse stupéfiante reportages, interviews, mais surtout des explications techniques compréhensibles par tous les férus, professionnels ou amateurs sur toutes les nouveautés informatiques. Il est un temps rédacteur en chef de la revue Toute l’électronique, puis de Électronique industrielle où il impulse une telle dynamique qu’elle devient l’une des premières du secteur en Europe. Henri Lilen continue à explorer les fondements des découvertes les plus récentes. Son premier livre, Principes et applications des circuits intégrés linéaires, est publié en 1969, immédiatement suivit par Circuits intégrés numériques. De façon très visionnaire, il comprend alors quelles révolutions attendent le monde. En 1970, il donne une conférence aux ouvriers et employés de l’horloger LIP : « il faut immédiatement préparer la transition vers les montres à quartz ». Il est sévèrement éconduit par la direction et par la CGT, proche du PCF. LIP sera liquidé en 1977. Cet évènement, mais aussi les révélations des exactions staliniennes dans les pays de l’Est, l’éloignent du Parti Communiste en 1981, il refusera de voter pour Georges Marchais.

Circuits Intégrés Linéaires, 1ère éd.: Éditions Radio, 432 pages
En 1970, un coup de tonnerre fait vibrer le monde : l’invention du micro-processeur par la société américaine Intel. L’année suivante, un petit industriel français, René Truong, crée la société R2E, pour laquelle il s’appuie sur un ingénieur de génie, François Grenelle. Pour répondre à une demande de l’INRA souhaitant un ordinateur pour aller sur le terrain mesurer l’évapotranspiration, la R2E invente le premier microprocesseur Intel 8008, le premier micro-ordinateur du monde. La frilosité honteuse des banques françaises, l’incompréhension déshonorante de l’Institut National de la Protection Intellectuelle (INPI), et le manque total de vision de l’industriel français de l’informatique, Honeywell Bull, en feront un désastre industriel français, et le lit de la fortune d’IBM qui s’appropriera l’invention à vil prix. Mais Henri Lilen est l’un des seuls à maîtriser toute la chaîne de valeur. Il rencontre Gernelle, avec lequel il se liera bientôt d’amitié. De retour chez lui, il se met à la paillasse et, en 1973, il assemble le second micro-ordinateur du monde. Celui-ci était capable de chronométrer ou de faire défiler des lettres sur une bande de leds. Lorsqu’on lui faisait remarquer que cela n’avait rien d’exceptionnel, il répondait : « mais là, c’est numérique ! ». Qui pouvait le comprendre ?

La saga du micro-ordinateur, 1ère éd.: Vuibert, 272 pages, Préface François Gernelle
Son savoir est immense. Les livres s’enchaînent. En 1975, Du micro-processeur au micro-ordinateur est le premier ouvrage au monde à populariser ce terme aujourd’hui commun. Après sa lecture, électroniciens et informaticiens sont armés pour construire leur propre machine ! Il se vend à des dizaines de milliers d’exemplaires, avec plusieurs traductions. H. Lilen rencontre les plus grands, Bill Gates, Steeve Jobs, Mr Yamamoto (Citizen), Chuck Peddle, inventeur du célèbre Motorola 6800 ou Jack Tramiel (Commodore). Partout il refuse les cadeaux, les ordinateurs gratuits, les voyages de convenance, et acquiert ainsi une solide réputation d’incorruptible. Il se lie avec Roland Moreno, connu comme un des inventeurs de la carte à puce.

Du microprocesseur au micro-ordinateur, 1ère édition.: Éditions Radio, 272 pages

Internet cette fois je m’y mets ! : Sybex, 262 pages
Il enseigne également, à l’ORT bien sûr, mais aussi chez Renault ou à la RATP. En 1988, il crée la revue Autocad Magazine, collabore à d’autres revues telles que Électronique actualités.
Il achète lui-même les ordinateurs qu’il teste, démonte, transforme. Il plonge dans les fonctionnalités des programmes informatiques. Il s’intéresse au smartphone sans jamais en posséder, le considérant comme une contrainte. Il teste tout sur celui de son épouse. Sa retraite officielle en 1989 est surtout un tremplin pour accélérer ses publications, toujours aux Editions Radio, mais aussi chez Dunod, Presse Pocket, Cegos, Sybex, Eyrolles, OEM, Vuibert, Aliss, Eska, ICS, Amplitude, Thomson Publishing, AOL, Infonie et First. Il y décrit l’évolution de la technique et les versions successives des logiciels sous de nombreux pseudonymes : Malcom Wayne, Serge Verbois, Dave Ferguson, Nathalie Vercors, Jack Steiner, Pascale Vincent, Sarna Amati, Marc Bergame, Nelly Herschel, Hedencourt… En 2014, il compte 495 livres publiés ! Mais il reste surtout un témoin privilégié de la révolution numérique que le monde a connue entre la guerre et aujourd’hui. C’est pourquoi quelques titres méritent d’être mis en exergue, au-delà de ces 495 : La saga du micro-ordinateur avec une préface de François Gernelle, une (brève) histoire de l’électronique, préfacée par Roland Moreno, Cinq inventions à l’origine de l’ère électronique, Un ordinateur, comment ça marche ? En 2019, il publiait La belle histoire des révolutions numériques[3]*. Peu avant sa mort en 2025, il a eu le bonheur de tenir dans ses mains la traduction chinoise de ce monument. Ces derniers ouvrages le feront qualifier d’historien de l’électronique par des confrères.
Jean Lilensten, fils de Henri Lilen
[1] Organisation, Reconstruction, Travail, https://ort-france.fr/ort-institutionnel/
[2] Cet acronyme signifiait alors : « Mouvement contre le Racisme, l’Antisémitisme et pour la Paix ». Il signifie aujourd’hui « Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié des Peuples ».
[3]* La belle histoire des révolutions numériques – De l’électronique aux défis de l’intelligence artificielle, De Boeck Supérieur, 2019, ISBN 978-2-8073-2478-7
Un ordinateur comment ça marche, Vuibert, 2004, ISBN 2 7117 5366 2
Une (brève) histoire de l’électronique, Vuibert, 2003, ISBN 2 7117 5336 0
La saga du micro-ordinateur, Vuibert, 2003, ISBN 2 7117 5331 X
Cinq découvertes à l’origine de l’ère électronique, Le transistor, le circuit intégré, le microprocesseur, le micro-ordinateur, la carte à puce, Vuibert, 2007, ISBN 978-2-7117- 4037-6
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Blog collectif publié en collaboration avec La Recherche et la Société Informatique de France