26.08.2026 à 18:27
Marc Endeweld
Le 25 septembre prochain paraîtra aux éditions du Seuil mon nouveau livre-enquête intitulé L’Argent Magique. Enquête sur les illusions du capitalisme français. Je vous préviens d’emblée : il s’agit d’un nouveau « pavé », presque aussi imposant que mon avant dernier livre, L’Emprise, publié en janvier 2022. De quoi réjouir, je crois, un certain nombre de mes lecteurs fidèles. C’est aussi l’occasion d’en accueillir d’autres. À travers plus de 530 pages, quinze chapitres organisés en quatre grandes parties – Le temps des prédateurs, le temps des « socialistes », le temps des crises, et le temps des batailles –, je vous propose avec ce long récit de nombreuses enquêtes inédites, portant aussi bien sur Atos que sur les milliardaires Arnault, Niel, Bolloré, les « petits » nouveaux Křetínský et Saadé, ou encore la famille Dassault.
Tous ces milliardaires sont propriétaires de médias et comptent peser d’une manière ou d’une autre sur la prochaine élection présidentielle de 2027. Je me penche ainsi sur l’effet Trump, à travers notamment tout un chapitre, cette tentation ultra-libertarienne qui met en cause la démocratie. Je m’intéresse aussi à celui qui dans une interview au New York Times se déclare plus extrême que l’extrême droite, l’entrepreneur Pierre-Édouard Stérin, ou encore, au banquier d’affaires Matthieu Pigasse qui dit regretter de se trouver bien seul à dénoncer la bascule des milieux d’affaires vers le RN.
Mais au-delà de ces grands noms du monde des affaires à Paris, mon enquête vise d’abord à comprendre les évolutions du capitalisme français depuis quarante ans : où en est la « place économique et financière » de Paris ? Cette simple question, en apparence anodine, m’a été posée il y a maintenant trois ans par l’ancien PDG du Seuil, Hugues Jallon, qui m’a inspiré ce nouveau livre et son fil conducteur : « à quoi ressemble aujourd’hui le monde des affaires à Paris ? Quels sont les nouveaux grands noms de la place ? ». Il y a douze ans à La Découverte, Jallon avait publié l’ouvrage collectif Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours : Le vrai visage du capitalisme français dirigé par les journalistes Benoît Collombat et David Servenay. Mais depuis, les grandes fresques sur le monde économique se font rares, tant le journalisme économique (comme le reste du monde de la presse et des médias) est en souffrance et soumis à la tutelle de plus en plus serrée de milliardaires et d’intérêts divers.
En tant que journaliste, j’ai moi-même été rattrapé par mon sujet : après le rachat par Rodolphe Saadé de La Tribune à l’été 2023, j’ai été amené à arrêter ma collaboration en prenant ma « clause de cession », puis en février 2025, après un bref retour à Marianne – propriété de Daniel Křetínský – où j’ai participé à la « cellule enquête », j’ai rompu mon CDI en invoquant ma « clause de conscience », suite au débarquement de la direction de la rédaction et à la suppression de cette cellule, par un actionnaire qui ne cesse pourtant de clamer son souci de l’indépendance de la presse.
J’ai accepté de relever le « défi » lancé à l’époque par le Seuil d’enquêter sur ce vaste sujet. De fait, si j’ai écrit ce livre entre avril et juillet cette année, il m’a fallu un peu de temps pour non seulement vous raconter des coulisses inédits, vous présenter la nouvelle cartographie du monde des affaires de Paris, mais aussi vous proposer des décryptages.
Dans ce livre, je vous offre ainsi une plongée inédite dans ce qu’est devenue la finance aujourd’hui à Paris, en particulier à travers le règne des « gestionnaires d’actifs », souvent américains, et le boom du private equity, ce secteur qui permet à des investisseurs institutionnels, des grandes fortunes, de prendre le contrôle d’entreprises sans passer par le marché boursier classique ou contournant le système bancaire particulièrement réglementé depuis la crise de 2008. Quand on essaye de réglementer le capitalisme, ce dernier trouve toujours une manière de se redéployer, loin des contrôles démocratiques.
Le private equity a largement été boosté durant une quinzaine d’années par les injections d’argent des pouvoirs publics et des banques centrales « dans l’économie ». Je m’intéresse ainsi au rôle de la BPI (Banque Publique d’Investissement) dans le développement de la « French Tech » et du « capital-risque » à la française, mais aussi aux family offices, ces véhicules financiers qui permettent aux grandes familles d’investir discrètement et avec toujours plus d’avantages fiscaux.
J’ai enquêté sur les arrière-boutiques de ces sociétés d’investissement, les fameux « fonds », qui contrairement à ce qu’a prétendu François Hollande lors de sa campagne de 2012, ont bien un « visage ». Cette plongée dans la finance des initiés constitue presque un livre dans le livre. Pour cela, j’ai rencontré tant en on qu’en off des dizaines d’acteurs de ce secteur, désormais en crise et de plus en plus contesté, bien que particulièrement méconnu du grand public (et des médias). Ce secteur financier contrôle aujourd’hui une grande part des entreprises françaises, notamment industrielles, souvent via les fameux LBO, Leveraged Buy-Out (littéralement, achat d’entreprise par effet de levier), des montages financiers qui permettent d’acheter une entreprise en empruntant la majorité de la somme nécessaire, tout en ne mettant qu’une petite part de son propre argent. Cette dette privée, dont quasiment personne ne parle en France, commence pourtant à inquiéter certains économistes aux États-Unis et en Grande-Bretagne, jusqu’au très sérieux Financial Times, mais aussi les instances de régulation de ces pays.
Au final, mes différentes enquêtes se sont étirées sur près de trois ans. Ce temps m’a permis d’interviewer près de 70 témoins clés de l’évolution du capitalisme français sur près de quarante ans. J’ai réalisé également de nombreux entretiens off – plus de 200 – avec des interlocuteurs qui ont préféré conserver l’anonymat mais m’ont permis de reconstituer de nombreux épisodes.
Si ce n’est pas un livre historique à proprement parler, je procède dans mon récit à des flashbacks, me permettant de raconter sous un jour nouveau différentes histoires clés du passé, condition souvent essentielle pour éclairer l’actualité la plus récente. Je raconte à partir de témoignages exclusifs la modernisation de la bourse de Paris dans les années 1980 et la libéralisation des banques et de la finance menées en grande partie par les socialistes au pouvoir.
Les plus jeunes ne le savent pas mais une bonne partie des grands milliardaires d’aujourd’hui, presque tous devenus propriétaires de médias, sont nés dans les années 1980, cette Génération Mitterrand à laquelle je consacre également un long chapitre. À l’époque, l’État et la puissance publique les aidait déjà, Bernard Arnault, Vincent Bolloré ou François Pinault, en particulier à travers la banque nationalisée du Crédit Lyonnais, « qui faisait avant l’heure du private equity. C’était un peu la BPI de l’époque », comme me l’assure un financier qui a connu cette époque.
Quarante ans plus tard, nombre d’acteurs économiques que j’ai interrogés constatent une « attrition de la place ». Paris s’est peut-être ouvert à l’international, mais ressemble, plus encore qu’auparavant, à un petit village. Autant certains grands noms restent actifs – ou s’efforcent de faire perdurer cette image –, autant les nouveaux peinent à décoller. Les milliardaires cherchent avant tout à préserver leur position, et les financiers à défendre les intérêts de la finance. Si les acteurs de l’économie sont passés aux discours sur la « souveraineté industrielle », après la célébration de la start-up nation, qu’en est-il du financement de la « réindustrialisation » ?
À l’heure de la fragmentation de la globalisation, le monde des affaires à Paris peine manifestement à trouver ses marques : « En France, il n’y a plus de capitalistes, seulement des rentiers, critique un entrepreneur dans l’industrie. Les gens fortunés font de l’immobilier, contrôlent des fonds spéculatifs, mais tout cela se fait au détriment de l’industrie et de l’investissement dans l’économie. Alors que les Italiens et les Allemands ont réussi à préserver leur modèle industriel ». Face à l’immensité de la tâche, un constat s’impose : le marché ne peut pas tout.
À lire, la quatrième de couverture de mon livre :
POURQUOI « LA PLACE » DE PARIS A-T-ELLE ÉTÉ DÉPASSÉE PAR WALL STREET ? À QUOI RESSEMBLE LA FINANCE DU PRIVATE EQUITY VENUE CONTESTER LA BOURSE ?
Fruit de trois ans d’enquête, L’Argent magique raconte l’émergence des grandes fortunes du pays et leur prise de contrôle d’une part toujours plus importante de l’économie. Sous le règne des Arnault, Bolloré, Křetínský ou Niel s’active tout un monde de banquiers, financiers et avocats d’affaires, aux pouvoirs discrets et intérêts croisés.
À travers de nombreux entretiens, Marc Endeweld retrace plus de quarante ans de capitalisme français pour dévoiler le visage actuel de la finance. Il décrypte les enjeux de ce nouveau secteur qu’on appelle le private equity : un secret mais puissant milieu d’initiés, cœur de l’hypercapitalisme contemporain.
Derrière les discours célébrant « la société du risque » et la start-up nation, c’est bien l’État et son « argent magique » qui ont nourri les acteurs privés. Dès 1984, le pouvoir socialiste a misé sur le tout-finance. Tout en bénéficiant du soutien de l’État, les milliardaires tâchent aujourd’hui d’en affaiblir les composantes démocratiques, par le contrôle des médias et les interventions directes auprès des dirigeants. Enivrés par le phénomène Trump, certains s’affairent même pour installer l’extrême droite au pouvoir.
Grandes figures, clans familiaux, vieux oligarques et nouveaux venus : une plongée riche en révélations, pour voir au-delà des illusions du capitalisme français.
Marc Endeweld est journaliste d’investigation. Il est notamment l’auteur, au Seuil, de L’Emprise. La France sous influence (2022). Il publie des enquêtes dans sa newsletter « The Big Picture ».
20.08.2026 à 16:48
Marc Endeweld
La bataille Suez-Veolia n’est pas l’histoire d’une simple fusion-acquisition. Elle n’est pas non plus l’occasion d’une classique opération capitalistique sur la place financière de Paris. Elle a été aussi – et peut-être surtout – l’occasion d’un affrontement entre réseaux opposés dans les coulisses de la République. Elle fut également le théâtre de multiples chocs d’égos de dirigeants, de grandes ambitions et de petites vengeances. Car ces deux sociétés qui vendent principalement des services aux collectivités locales, ont une longue histoire avec les élus. Mais aussi parce qu’elles ont attiré l’attention de nombreuses figures issues d’un capitalisme d’État, ce capitalisme à la française dans lequel naviguent de nombreux anciens hauts fonctionnaires.
Certains de ces acteurs sont devenus banquiers d’affaires ou se sont retrouvés au plus haut niveau de l’État, d’autres encore ont pu expérimenter les joies du management de multinationales ou bien s’aventurer, grisés, dans l’expérimentation de mécanos financiers, avec des résultats mitigés . Ce dossier un peu particulier, j’ai commencé à le traiter il y a plus de sept ans. On le verra, dès 2017, la société Veolia s’est retrouvée au cœur des réseaux de la Macronie. À l’été 2015, lorsque j’interviewe à plusieurs reprises Emmanuel Macron dans son bureau de Bercy, ce dernier se laisse aller également à quelques confidences sur Isabelle Kocher, alors directrice générale du groupe Engie. Elle ignore encore à ce moment qu’elle sera bientôt l’une des victimes d’un véritable « big bang » de l’énergie concocté en secret par quelques dirigeants, tant responsables économiques que politiques.
Quand on évoque Suez-Veolia, on oublie souvent que cette histoire débute à trois, avec l’énergéticien Engie, issu de la fusion GDF-Suez engagée en 2006 par Dominique de Villepin. Derrière l’eau et les déchets, on trouve en fait la question du marché de l’énergie en France, et son organisation au plus haut niveau de l’État. Or l’énergie – même durant ces années néolibérales de célébration du marché – reste une activité souveraine. C’est une histoire que j’ai déjà évoquée dans mes précédents livres (Le Grand Manipulateur, 2019, et L’Emprise, 2022) puisque Macron s’est intéressé très tôt à l’énergie, tant chez Rothschild, qu’à Bercy puis à l’Élysée : « Emmanuel Macron pense qu’il faut réduire le nombre de champions français de l’énergie, l’histoire vient de loin », m’explique un témoin clé. Mais à l’occasion de mes recherches pour mon prochain ouvrage, L’Argent Magique. Enquête sur les illusions du capitalisme français (publié au Seuil le 25 septembre prochain), j’ai pu assembler encore davantage les morceaux du puzzle. J’ai toutefois considéré qu’entre les grandes fortunes et propriétaires des médias, les clans familiaux, la French Tech, et l’évolution de la place financière de Paris du MATIF au boom du private equity, cœur de mon prochain livre (Très bientôt, je vous en dirai plus sur ce programme déjà dense), cette histoire était trop longue.Elle pourrait être en soi l’objet d’un livre. Je vous propose plutôt de la (re)découvrir à travers une série d’articles inédits sur ma newsletter. Voici donc aujourd’hui le premier acte qui commence il y a tout juste vingt ans.
10.08.2026 à 00:27
Marc Endeweld
Macron fait partie d’un club restreint, celui des présidents de la Vème République ayant réussi le doublé à l’Élysée. L’ambitieux qui célébrait la « disruption » lors de sa campagne de 2017 a préservé sa place élyséenne durant deux mandats comme avant lui De Gaulle, Mitterrand et Chirac. Pourtant après presque dix ans de règne décadent, la presse reste bloquée sur quelques poncifs à son sujet. Cela ne s’explique pas uniquement par une certaine paresse journalistique. Même si celle-ci a permis aux premiers communicants qui ont accompagné Macron, en particulier Ismaël Emelien et Sibeth Ndiaye, de façonner facilement une image de modernité, loin de la réalité de l’homme, de ses réelles opinions et objectifs.
Certes, la création du personnage Macron a procédé d’une démarche aux allures de bulldozer (et parfois mensongère). Mais cette image est restée sur la rétine de beaucoup, particulièrement dans les services politiques qui confondent trop souvent journalisme et communication, encore dix ans plus tard. Cette image faisait de Macron le héraut de la modernité, le promoteur et représentant de la start-up nation, entouré de supporters de DSK. Sans oublier la quintessence du libéralisme culturel sauce Obama, un « progressiste ». Dès L’Ambigu Monsieur Macron, j’avais apporté à mes lecteurs beaucoup d’éléments qui permettaient de nuancer fortement ce portrait. Nombreux ont atterri un peu tard, par exemple dans les rangs de l’ancien Parti socialiste. Mais cette « ignorance » était souhaitable, voulue même : tous avaient intérêt à croire à cette image. Et dans ce déni volontaire, ne se trouvaient pas uniquement ses supporters, mais aussi ses ennemis, qui souhaitaient façonner coûte que coûte une « contre-image », faisant d’Emmanuel Macron un satellite, extérieur à la vie politique française, voire, dans les récits nationalistes, étranger à la nation. Dès 2015 et 2016, les éléments de langage sont déjà là : Emmanuel Macron ne pouvait pas être un concurrent sérieux à la présidentielle car ce n’était qu’un banquier de chez Rothschild, ou au mieux un technocrate de Bercy, qui comme tant d’autres, ne pouvait pas comprendre les électeurs.
Dans ces archétypes, il y a parfois du vrai, mais ils échouent presque toujours à expliquer réellement Macron, et surtout, à comprendre la permanence de son pouvoir – malgré la dissolution ratée de juin 2024, qu’il a lui-même initiée. Le coup le plus rude fut ainsi porté par Emmanuel Macron lui-même Pour mieux comprendre Emmanuel Macron, il ne suffit pas de se retourner sur le passé, il faut également dézoomer, considérer la big picture, et surtout écarter ses propres préjugés.
Il est facile de mettre en avant le fait que Jacques Attali ou Alain Minc auraient fait Macron. Rien n’est plus faux. Si l’un ou l’autre ont pu jouer parfois avec cette image, et s’ils ont même parfois pu aider le futur président dans son ascension, ni l’un ni l’autre n’ont réellement donné les clés du pouvoir à Emmanuel Macron, ils n’ont même pas cru en Macron au moment crucial, c’est-à-dire dans les mois précédant 2017. À cette époque, Attali soutenait Valls, et Minc, Juppé. L’un comme l’autre ne croyaient pas à l’aventure présidentielle de Macron. Tout au long de ses deux mandats, le président ne s’est pas privé de le leur rappeler, même s’il a toujours veillé à apporter le minimum d’égard présidentiel requis à ces deux personnages influents de la République.
Utiliser ce récit – Attali et Minc ont fait Macron – permet une charge critique facile (et à l’occasion nauséabonde). Mais elle occulte surtout largement les soutiens dont a bénéficié Macron dans sa conquête de l’État. Et ces soutiens, aujourd’hui, peuvent se réjouir de ce récit qui leur permet de garder dans l’ombre leur responsabilité dans une aventure qui s’achève dans l’échec. Dans cette Vème République à bout de souffle, il ne suffit pas de gagner son ticket pour l’Élysée, il s’agit aussi de gouverner, et longtemps.
Dans l’entourage du chef de l’État, trois vrais mentors – en plus de Brigitte – ont joué un rôle bien plus important. Ils ont donné les clés de l’État à Macron. Notamment en lui donnant les clés de près d’un demi-siècle d’histoire politique (souvent souterraine) entre la IVème et la Vème République. Ces trois-là ont tous la caractéristique d’avoir connu de très près les coulisses de la Vème République, ceux dont on ne parle que rarement. Qu’on le veuille ou non, Macron est une pure production du système politique français. Son succès peut bien être le résultat de l’essoufflement voire de l’implosion du régime de la Vème République, Macron a grandi dans ses coulisses. S’il n’a pas eu besoin de cumuler les mandats avant de ravir la présidence, c’est parce qu’il a côtoyé des personnages clés au sein des réseaux politiques, de droite comme de gauche – tant institutionnels, régaliens, et financiers – qui lui ont permis de contourner les partis. Tout cela conjugué aux nouveaux outils de mobilisation offerts par le numérique, en particulier les réseaux sociaux, par lesquels il a pu s’adresser directement aux Français, dans la plus pure tradition de la Vème République – un homme rencontrant le peuple –, tout en bénéficiant d’analyses très précises sur chaque cible électorale grâce aux logiciels analysant le comportement des internautes.
31.07.2026 à 11:05
Marc Endeweld

Cédric O, l’ancien conseiller d’Emmanuel Macron et l’ancien ministre chargé du numérique, n’a pas manqué de raisons d’être comblé ces dernières années. Cet ex-DSK boy, passé par HEC, fait partie des cofondateurs de Mistral AI – dans laquelle il investit 176,10 euros au départ, via son cabinet Nopeunteo quelques mois seulement après son départ du gouvernement en 2022. Aujourd’hui, ses parts dans Mistral sont valorisées plusieurs dizaines de millions d’euros. En septembre 2023, cet ardent partisan de la dérégulation de l’intelligence artificielle auprès des pouvoirs publics français et de Bruxelles est nommé « expert » au « comité de l’intelligence artificielle » lancé par la Première ministre Elisabeth Borne. Il y siège comme « autorité qualifiée », sans que sa participation à l’entreprise Mistral AI ne soit mentionnée.
Ce mélange des genres suscite de nombreuses critiques, notamment dans la presse, dont celles très explicites de Bertrand Burgalat, président du Syndicat national de l’industrie phonographique, au point que Cédric O décide d’assigner en justice ce dernier qui l’a notamment accusé sur l’antenne de BFM Business en mars 2024 de « prise illégale d’intérêt » [à 4 minutes 28 dans la vidéo disponible plus loin] : « on est quand même dans quelque chose qui relève du pénal », avait ajouté le producteur et président du SNEP. Portant plainte pour diffamation, l’ex-ministre lui réclame alors 50 000 euros en réparation de son préjudice moral… Lors de l’audience, Cédric O a expliqué que Burgalat l’avait personnellement attaqué et mis en cause sa probité parce qu’il ne partageait pas ses idées, ce qui était contraire à sa propre conception du débat…
13.07.2026 à 11:08
Marc Endeweld
Le 13 juin dernier, lors du meeting de Raphaël Glucksmann à Aubervilliers, des drapeaux géorgiens flottaient en nombre dans le public, sans que les commentateurs politiques ne le remarquent. C’est pourtant une référence aux années géorgiennes du jeune Glucksmann entre 2009 et 2013, qu’on peut voir en action dans ce reportage de France 24. Ce week-end, Le Monde a publié un long papier sur cette période : « Raphaël Glucksmann, une éducation politique passée par la Géorgie ».
Pour le candidat à la présidentielle, c’était une autre époque : entre ces deux dates, il s’est mis au service de Mikhaïl Saakachvili, alors président de la Géorgie, « à la fois stratège et diplomate, plume et communiquant de luxe », assure d’abord Le Monde dans son article avant d’expliquer que le jeune Glucskmann se retrouve « sous contrat avec le Conseil national de sécurité, qui coordonne, sous l’autorité de la présidence, le travail des affaires étrangères, de la défense et des services de renseignement ».
Et pour cause : comme je l’avais découvert lors d’une précédente enquête, le rôle de Raphaël Glucksmann durant presque quatre ans auprès de Mikhaïl Saakachvili va bien au-delà d’une simple fonction de relations publiques, et se rapproche davantage d’un « consultant en révolution », comme il se présente alors lui-même. Car sur cette période, Raphaël Glucksmann se retrouve au cœur de discussions sur l’importation d’armes par la Géorgie, des éléments qui ont été oubliés par Le Monde. Au printemps 2024, j’avais bien évidemment demandé à plusieurs reprises des réactions à mes informations aux équipes de campagne de Raphaël Glucksmann : malgré mes relances – y compris sur son propre téléphone –, le candidat aux européennes avait alors choisi de ne pas commenter. Voici les éléments :

Leur première rencontre date de 2004, à Kiev. En pleine révolution orange ukrainienne, Raphaël Glucksmann tourne un documentaire sur les mobilisations contre Moscou. De son côté, Mikhaïl Saakachvili, alias « Micha », a été élu président de Géorgie quelques mois plus tôt. Entre les deux hommes, c’est un coup de foudre. Et un même vœu : que les anciennes républiques soviétiques se rapprochent de l’Occident.
Les années suivantes, le jeune Glucksmann multiplie les voyages à Tbilissi, la capitale géorgienne, séjournant souvent à l’hôtel Ambassadori, à deux pas de la présidence. L’ambiance du tout nouveau régime le happe.
En août 2008, alors que les troupes russes envahissent la Géorgie après que Saakachvili a décidé de récupérer l’Ossétie du Sud par la force, Raphaël Glucksmann soutient le pays dans Libération : « Certes Saakachvili n’est pas Gandhi, mais sous son impulsion, la Géorgie a changé de visage. La corruption a été presque réduite à néant, les journalistes étrangers y jouissent d’une liberté totale, les élections s’y déroulent sous le contrôle des organisations internationales, l’économie décolle sans rente pétrolière, le gouvernement est formé de jeunes gens dont la double nationalité américaine, anglaise ou israélienne fait ressembler Tbilissi à une Babel occidentale plantée au cœur du Caucase. »
Avec son père, André Glucksmann, le jeune Raphaël avait soutenu l’atlantiste Nicolas Sarkozy à la présidentielle 2007. Mais, en août 2008, si le président français sauve le régime de Saakachvili en négociant un cessez-le-feu, il confie de fait à Vladimir Poutine l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie. Insupportable pour Raphaël Glucksmann, qui milite alors auprès des néoconservateurs parisiens, ceux de la revue Le Meilleur des mondes et du cercle dit de l’Oratoire, comme le philosophe Pascal Bruckner ou le cinéaste Romain Goupil, qui ont soutenu l’intervention américaine en Irak.
Du jour au lendemain, Glucksmann débarque en Géorgie. « Raphaël était là par conviction antirusse, mais il n’était pas un agent américain », tient à préciser un Français qui l’a côtoyé en Géorgie et qui connaît les fantasmes suscités par son parcours : « Il a de vraies convictions, il aime être dans le fond de l’action. » Reste que les Américains sont alors omniprésents en Géorgie et que le jeune conseiller de « Micha » a forcément dû composer avec eux.
Modeste conseiller technique, simple plume, ou conseiller du soir ? Non, « conseiller spécial » du président, assure un habitué du palais présidentiel géorgien. Raphaël Glucksmann « passait entre dix-sept et dix-huit heures par jour avec Saakachvili, il était en permanence avec lui, c’était son ombre ». Il lui est arrivé de rencontrer en personne Madeleine Albright, chargée de représenter Barack Obama. À l’ambassade française, cette omniprésence n’échappe à personne. À la fin de ses années 2000, Glucksmann est comme chez lui en Géorgie. Il connaît tous les ministres, responsables politiques, haut gradés et chefs d’état-major.
Un tropisme militaire car les Russes menacent, et le président Saakachvili veut augmenter ses capacités militaires et renouveler son armement dans le cadre de l’Otan. Les premières discussions en ce sens commencent un an avant la guerre de l’été 2008, notamment avec des acteurs français de la défense, et se prolongent ensuite tant bien que mal.
Après les accords obtenus par Sarkozy entre Russes et Géorgiens, un embargo sur les armes, certes officieux mais bien réel, est instauré contre Tbilissi : Moscou veille à interdire toute importation d’armes dans la petite république du Caucase. Si les alliés occidentaux n’ont pas officiellement apporté leur soutien à cet embargo, dans les faits, ils le respectent, de peur de mécontenter Poutine.
La Géorgie doit donc mobiliser des canaux parallèles pour récupérer des armes, anticipant une nouvelle offensive russe. Devenu conseiller du président Saakachvili en janvier 2009, Glucksmann organise de nombreuses réunions entre des généraux et des financiers géorgiens ainsi que des marchands d’armes à la présidence et permet aux mêmes de visiter une base militaire. Lors de ces rencontres, Glucksmann reste discret : il est d’abord les yeux et les oreilles du président, lui transmettant des comptes rendus détaillés. Au cœur des discussions, la modernisation des avions soviétiques Sukhoï Su-25 ou d’hélicoptères.
Pour contourner l’embargo russe, Glucksmann et ses amis géorgiens entament des discussions avec ATE, une discrète entreprise d’armement proche du groupe Dassault et des milieux de défense israéliens, cofondée par deux Français en Afrique du Sud au beau milieu de l’apartheid dans les années 1980, et qui s’est fait une spécialité de contourner les embargos.
Les Sud-Africains se sont spécialisés dans la modernisation de matériels russes. Dans les années 1990, ils en ont fourni à l’Algérie pour combattre le GIA. Raphaël Glucksmann le savait, lui qui avait fait un stage de journalisme au Soir d’Algérie et dont le père était proche des généraux du régime algérien.
À cette époque, Glucksmann se rend régulièrement à Paris. Il côtoie les réseaux franco-géorgiens et multiplie les rendez-vous dans les palaces, parfois au Plaza Athénée, pour faire avancer les dossiers d’armement de la Géorgie. Il rencontre Alexandre Vulic, conseiller de Pierre Lellouche, secrétaire d’État aux Affaires européennes, au cœur des réseaux franco-américains, et assure le lien avec Mamuka Kudava, ambassadeur géorgien en France, tout en mettant en œuvre un lobbying intense auprès des pouvoirs publics et des médias. Un activisme présenté, aujourd’hui, par son entourage comme une « résistance à Poutine ».
Pour cette dernière mission, il s’aide de son ami Félix Marquardt, rencontré chez ses parents. Cet Austro-Américain, lobbyiste et communicant, grand mondain à Paris, conseillait aussi Saakachvili et organisait des voyages en Géorgie à l’époque. En octobre 2010, les deux compères publient dans Le Figaro une tribune s’interrogeant sur l’émergence de la Chine. Le même mois, Félix Marquardt organisait à Paris un grand dîner en l’honneur de Noursoultan Nazarbaïev, président autocrate du Kazakhstan, en présence d’une partie de l’élite politico-industrielle française.
La « Géorgie connexion » de Glucksmann serait incomplète si l’on oubliait la lobbyiste Zoé Reyners, qui l’aide actuellement pour sa communication politique : il y a quinze ans, cette dernière travaillait déjà pour sa société Noé Conseil afin de faire connaître la Géorgie à l’opinion publique occidentale. Elle aussi a eu un coup de foudre : naturalisée géorgienne, Zoé Reyners s’envole un temps à Washington pour travailler à l’ambassade de la petite république, avant de devenir l’assistante de Saakachvili.
Mais quand « Micha » perd les législatives de 2012, Glucksmann retourne à Kiev, participant aux manifestations d’Euromaïdan, en compagnie de son épouse de l’époque, Eka Zgouladze, vice-ministre de l’Intérieur de Géorgie entre 2005 et 2012, devenue vice-ministre en Ukraine, elle qui avait bénéficié d’une bourse américaine pour faire ses études aux États-Unis. Si l’on en croit Le Monde, Raphaël Glucksmann se décrit alors comme « consultant en révolution ».
27.06.2026 à 16:30
Marc Endeweld

Cela fait bientôt trois ans que le géant du luxe LVMH vit au gré des articles de presse sur la famille Arnault. La succession du patriarche, Bernard Arnault, 77 ans, est dans toutes les têtes, excitant les convoitises et suscitant la curiosité des journalistes. Au point que l’épouse du milliardaire, Hélène Mercier-Arnault, pianiste concertiste, a profité de la sortie de son dernier album pour multiplier ces derniers mois les interviews dans les médias, histoire de faire valoir son point de vue. Et pour elle, pas de doutes, c’est bien Xavier Niel, compagnon de Delphine Arnault, qu’elle surnomme « El Diablo », selon un article de Sophie des Déserts dans Libération, qui est derrière toutes ces publications de presse ciblant sa famille. Xavier préfère s’amuser de telles accusations, comme L’Obs l’a écrit au printemps. Une vraie telenovela.
Depuis des mois, tout Paris glose sur l’affrontement qui opposerait les fils d’Hélène Mercier-Arnault – Alexandre, Frédéric et Jean – et leurs aînés issus d’un premier mariage, Delphine et Antoine. Mais pour la matriarche, comme elle n’a cessé de l’affirmer dans ses interviews, cette présentation est inexacte, la fratrie reste unie coûte que coûte. Tous les enfants Arnault ont des fonctions dans le groupe. Tous ont pris la parole lors de la dernière assemblée générale fin avril 2026 où leur père a ironisé devant les actionnaires : « Est-ce qu’ils ont l’air très ambitieux ? ».
Dans l’ombre, le groupe est surtout le théâtre d’une guerre féroce de communicants où tous les coups sont permis. Depuis l’automne, et jusqu’à il y a encore quelques jours, Hélène Mercier-Arnault, qui est par ailleurs une amie de Brigitte Macron, était conseillée dans son offensive médiatique par Louis Jublin, l’ancien conseiller com’ de Gabriel Attal à Matignon. Et comme le souligne Politico début mai, « entre Jublin et Jean-Charles Tréhan, directeur des relations extérieures au groupe, qui ont longtemps été proches, allant jusqu’à se dire amis, la rupture est déjà consommée ».
Dans cette même suite de « confidentiels », Politico écrit : « Jublin en est persuadé : les communicants de LVMH feraient carrément circuler à nouveau l’histoire, vieille d’il y a quelques années, de photos de lui prenant de la cocaïne lors de fêtes, dont il reconnaît l’authenticité. Un épisode passager, assure-t-il, lié à un épisode personnel douloureux et désormais loin derrière lui ». On se pince. Ces confidentiels Politico sont alors alimentés par un « conseiller de LVMH » anonyme, comme il est écrit.
Une véritable guerre d’influence entre « amis », car d’autres noms dans le « dossier » apparaissent, avec pour point commun de s’être fréquentés dans un récent passé. Les joies du microcosme parisien… Ainsi, en avril, dans l’article que L’Obs consacré à LVMH peu de temps avant l’assemblée générale du groupe, on apprend également qu’Anastasia Colosimo, l’ex-conseillère presse internationale à l’Élysée, connaissance commune des deux communicants, a essayé de jouer les médiatrices entre eux…
Dans ce contexte, les nerfs sont donc à vif, et c’est un article de La Lettre, du 1er décembre 2025, qui va finir par enflammer tout ce beau monde. La feuille confidentielle y affirme qu’Alexandre Benalla, l’ex-chargé de mission de l’Élysée, a travaillé par le passé pour Frédéric Arnault, quand ce dernier dirigeait le fabricant de montre Tag Heuer, sur des « missions de renseignement d’affaires » à l’international mais aussi pour « protéger au mieux sa propre image ». Forcément, l’article fait le tour des rédactions et du petit Paris des affaires. Et chez LVMH, les ennemis de Frédéric Arnault , qui dirige maintenant Loro Piana à Milan, se délectent et tentent d’utiliser cet article auprès de son père pour décrédibiliser le potentiel héritier.
Il est vrai que dans le monde si feutré du luxe, la seule évocation du nom d’Alexandre Benalla semble incongrue. Dans l’article, on apprend que les journalistes de La Lettre ont réussi à joindre l’ex-chargé de mission de l’Élysée et que ce dernier a confirmé en partie leurs infos. Il « affirme en revanche avoir toujours refusé d’effectuer les missions franco-françaises que lui a soumises Frédéric Arnault », écrit alors La Lettre.
Et pourtant, les choses ne se sont peut-être pas passées ainsi. Avec un certain empressement, et non sans crainte, Alexandre Benalla, dans les jours qui suivent la publication de l’article, va écrire de sa propre plume un assez long mail à Bernard Arnault dans lequel il explique que les propos qui lui sont attribués par les journalistes sont inexacts et qu’il n’a jamais travaillé « ni directement ni indirectement pour le groupe LVMH, ni pour aucune de ses entités, ni pour M. Frédéric Arnault ». Ajoutant : « C’est précisément la réponse que j’ai apportée aux journalistes qui m’ont interrogé ».
Alexandre Benalla écrit donc à l’homme le plus puissant de France l’exact inverse de ce qu’il a manifestement dit aux journalistes de La Lettre. Pourquoi prendre une telle initiative si les faits relatés dans l’article étaient rigoureusement exacts ? Dans toute cette histoire, qui manipule qui ? Qui « ambiance » ? Aujourd’hui, l’un des deux auteurs de l’article me confirme qu’Alexandre Benalla a bien été appelé en personne et que ce dernier a confirmé leurs informations issues de « deux sources ». Alexandre Benalla avait-il un intérêt à mener en bateau ces journalistes de bonne foi ? A priori aucun, sinon, pourquoi se rétracter quelques jours plus tard ?
Pour tâcher d’y voir plus clair, je contacte l’ancien chargé de mission de l’Élysée, mais ce dernier ne me répond pas quand je lui dis avoir connaissance de son démenti auprès de Bernard Arnault. Pour rajouter dans la bizarrerie, lorsqu’en février dernier, j’ai moi-même contacté par mail Frédéric Arnault au sujet de l’article de La Lettre en lui expliquant que j’avais recueilli des éléments contradictoires sur ce sujet, le jeune dirigeant me répond simplement, comme il l’avait fait auprès des journalistes de La Lettre, n’avoir « jamais rencontré M. Alexandre Benalla et ne lui ai donc jamais confié de mission de renseignement d’affaires ». Frédéric Arnault ne fait alors pas mention du démenti d’Alexandre Benalla, et me renvoie vers le service de presse de LVMH.
Enfin, lorsque je questionne Jean-Charles Tréhan, le directeur des relations extérieures de LVMH – lequel travaille avec Antoine Arnault chargé de l’image du groupe –, celui-ci ne me parle pas non plus de l’existence d’un courriel de Benalla envoyé quelques semaines plus tôt à son patron. Encore plus étrange, le communicant du groupe de luxe me demande alors : « Alexandre Benalla a-t-il fait un démenti après cet article ? » Je constate, comme lui, que l’ex-chargé de mission n’a jamais fait de démenti public après la publication de l’article du 1er décembre.
Ce silence chez LVMH s’explique sûrement par d’autres éléments, extérieurs au groupe. Car l’article du 1er décembre de La Lettre dans lequel est évoqué Alexandre Benalla et le fils Arnault, a suscité l’inquiétude à un très haut niveau selon mes informations. Quelques jours avant la publication de l’article, la nouvelle vient aux oreilles de Xavier Niel qui ne prend pas le dossier à la légère. Car à l’époque, ses propres gardes du corps, Djamel et Issam, ont été mis à sa disposition par Alexandre Benalla. C’est du moins ce que m’affirme ce dernier, six mois avant la publication de l’article de La Lettre alors que j’enquête sur un tout autre dossier.
Travaillant aujourd’hui entre la France et la Suisse, Alexandre Benalla a monté sa propre société de conseil, Comya Group, et il travaille avec plusieurs prestataires de sécurité et de cybersécurité. Sur son site internet, Alexandre Benalla explique que son « cabinet de conseil stratégique (…) compte d’anciens officiers de la DGSE, du SAS britannique et du Special Boat Service », et qu’il propose notamment un « conseil en protection rapprochée pour chefs d’État, dirigeants d’entreprise et personnes fortunées. Sûreté des déplacements et devoir de protection ».
Aujourd’hui, l’ancien homme de confiance d’Emmanuel Macron est beaucoup moins catégorique sur le fait qu’il ait pu travailler pour le milliardaire des télécoms et affirme, auprès de proches, ne connaître les deux gardes du corps que du temps de la campagne présidentielle de 2017. Tous deux faisaient partie de l’équipe de sécurité du candidat Macron, que Benalla dirigeait alors. En attendant, selon mes informations, Xavier Niel a fait appeler ce dernier par ses gardes du corps pour savoir si « l’info » propagée par les questions des journalistes de La Lettre était vraie. Contacté sur ces éléments, Xavier Niel n’a pas réagi.
Mais l’histoire n’est pas finie, car peu de temps avant la publication de l’article de La Lettre, Alexandre Benalla reçoit également deux coups de fil d’Emmanuel Macron qui s’inquiète de voir son ancien collaborateur travailler pour LVMH, et lui demande de se tenir loin de tout cela. À chaque fois, l’ex-chargé de mission explique qu’il ne travaille pas avec Frédéric Arnault, qu’il ne le fréquente pas, et que tout cela n’est qu’une fake news. En attendant, l’intéressé n’a pas fait de démenti public.
Il est utile de rappeler que la société de renseignement économique Forward Global qui travaille pour LVMH, mais aussi Louis Jublin, ex-chargé de com’ à Matignon d’Attal, ou Anastasia Colosimo, ex-conseillère d’Emmanuel Macron, ont tous pu travailler par le passé avec certains des soutiens historiques d’Alexandre Benalla. A Genève et Paris, dans les beaux quartiers les folles rumeurs vont bon train. Mais cet intérêt du président de la République pour son ancien chargé de mission, et le fait qu’il prenne du temps pour intervenir dans un dossier privé et y démêler le vrai du faux, est une nouvelle preuve de l’implication des Arnault et de Niel dans le pouvoir.
Je profite de cet article pour annoncer la publication à la rentrée de mon livre « La Place de Paris.» aux éditions du Seuil. Dans ce nouveau livre d’enquête, j’évoque notamment les grandes familles, la dérégulation de la finance par Mitterrand, l’histoire de certains des milliardaires français, leurs envies de politique (très à droite) à quelques mois de la présidentielle, mais aussi la French Tech et la BPI, les grands patrons, le fonctionnement actuel et passé de la place économique et financière de Paris, et enfin le « monde de la finance » cher à François Hollande, notamment le private equity, ou certaines des grandes batailles récentes comme Atos. Pour cet ouvrage, sur lequel j’ai travaillé pendant trois ans, j’ai rencontré de nombreuses figures de la place qui ont accepté d’être citées et plus d’une centaine d’interlocuteurs m’ont aidé.
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11.06.2026 à 18:03
Marc Endeweld
« No alliance lasts forever » (« Aucune alliance n’est éternelle »). Ce banc-titre apparaît dans le générique de la troisième saison de « La Diplomate », qui a pour héroïne une ambassadrice américaine à Londres, diffusée à l’automne dernier sur Netflix. Depuis trois ans, le succès de cette série confirme la fascination d’Hollywood pour le pouvoir américain. À moins que ça ne soit l’inverse : dès 2023, les rues de Washington étaient couvertes d’affiches promouvant la première saison, un marketing bien ciblé vers les milliers de fonctionnaires au cœur de la machine de la première puissance du monde. Aux manettes, la scénariste Debora Cahn a travaillé pour les séries fameuses « À la maison Blanche » et « Homeland » et a l’habitude de multiplier les interviews « off » auprès de diplomates, d’espions, de hauts fonctionnaires, pour préparer ses scénarios.
Aucune alliance n’est éternelle ? L’effet dramatique est évident, mais il n’est pas si farfelu : depuis le Brexit – cela fera dix ans ce 23 juin – la « relation spéciale » entre le Royaume-Uni et les États-Unis n’a cessé de se disjoindre : derrière l’alliance sécuritaire – notamment dans le nucléaire militaire et le renseignement électronique – les divergences stratégiques se multiplient entre les deux pays depuis une dizaine d’années. Le révélateur Trump de ces dernières semaines dévoile comme souvent un état de fait plus profond.
25.05.2026 à 20:08
Marc Endeweld
Traditionnellement, le Quai d’Orsay procède à deux grands mouvements d’ambassadeurs chaque année, l’été et l’hiver. Les annonces des nominations se font au printemps et à l’automne. Mercredi dernier, justement, aurait dû être annoncée une série de mouvements, concernant une vingtaine de postes, selon mes informations. Si aucune grande ambassade (Washington, Londres, Berlin, UE) n’était concernée, plusieurs nouvelles nominations portaient sur des pays sensibles dans le contexte géopolitique actuel : le Canada, les Émirats Arabes Unis, l’Ukraine, et enfin Israël.
Selon mes informations, auraient dû être nommées les personnes suivantes :
28.04.2026 à 22:57
Marc Endeweld
Il est encore jeune, Daniel Křetínský (50 ans), et pourtant, en quelques années à peine, ce milliardaire tchèque francophone est devenu un pilier de la place de Paris. Celui qu’on décrit comme un amoureux de la France (il a fait des études de droit à Dijon), n’est pas qu’un financier froid et opportuniste, qui serait surtout avide de bons coups. Pourtant ses investissements tous azimuts dans les médias (Marianne, Franc-Tireur, Loopsider, la chaîne T18, et une participation dans TF1), dans l’édition (Éditis), la grande distribution (Casino, Fnac Darty), et dans l’énergie (Uniper, et bientôt TotalEnergies dont son groupe sera l’un des principaux actionnaires), rendent sa stratégie illisible aux yeux de bon nombre d’acteurs français. Pour y voir plus clair, il faut revenir en arrière…
15.04.2026 à 18:29
Marc Endeweld
Depuis février, la nouvelle se répand dans les états-majors des médias français : le groupe M6, qui compte plusieurs chaînes de télévision (principalement M6, W9 et Paris Première) et plusieurs radios (RTL, RTL2, Fun Radio), pourrait bientôt être de nouveau à vendre. Son propriétaire, le groupe allemand Bertelsmann (qui le détient depuis la fin des années 1990), avait déjà tenté la vente en 2022, mais avait alors échoué devant de multiples contraintes réglementaires.
02.04.2026 à 21:30
Marc Endeweld
On a assisté à un bien étrange chassé-croisé ce mardi 31 mars : d’un côté, l’AFP annonçait que l’État avait finalisé pour 404 millions d’euros le rachat auprès d’Atos de son entité de supercalculateurs, de nouveau dénommée Bull, nom historique de cette activité. De l’autre, on apprenait dans Le Monde, que le groupe Atos, déjà objet d’une enquête pour corruption et abus de bien social, était la cible d’une nouvelle enquête du Parquet National Financier (PNF), pour diffusion d’informations trompeuses sur sa situation financière, suite à un signalement de l’Autorité des Marchés Financiers (AMF). « La communication du closing entre l’État et Atos sur les supercalculateurs a fait réagir le PNF qui a souhaité communiquer lui aussi », croit savoir un acteur important du dossier Atos.
La justice s’intéresse en particulier à la communication d’Atos lors du dévoilement aux marchés financiers, à l’été 2023, d’un projet de scission du groupe informatique en deux entités, et la reprise de l’une d’elles par le milliardaire tchèque Daniel Křetínský. Comme je l’avais révélé à l’époque dans plusieurs articles, le plan annoncé par la direction d’Atos comportait de nombreuses incohérences dans sa présentation financière, et beaucoup d’observateurs – tant les salariés que certains actionnaires ou acteurs du marché – dénonçaient l’opacité et l’invraisemblance d’une telle communication. Suite à de nombreux signalements auprès de l’AMF, le gendarme de la Bourse a donc considéré, après de premières investigations, que les faits reprochés – une éventuelle communication intentionnellement trompeuse – pourraient relever du pénal. L’institution de contrôle a donc décidé d’alerter le PNF. Contactés, ni l’AMF ni le PNF n’ont souhaité faire de commentaires.
Pour Atos, l’ouverture de cette enquête supplémentaire est bien sûr une très mauvaise nouvelle. Depuis 2023, les signalements se multiplient sur l’insincérité de la communication financière du groupe, malgré les changements de direction. « Il y a une connexité des faits. L’enquête ne va pas se limiter à l’été 2023 », m’assure l’un des auteurs de ces signalements.
À l’automne 2023, le banquier d’affaires René Proglio, jusqu’alors administrateur indépendant d’Atos, avait lui-même produit un signalement auprès de l’AMF. Peu de temps après, il avait également été auditionné longuement par la gendarmerie dans le cadre de la première enquête du PNF. Maintenant que la seconde enquête sur la diffusion d’informations trompeuses est ouverte, c’est toute la communication financière du groupe depuis bientôt trois ans qui risque d’être mise en doute par les marchés. Contacté dès hier, la direction de communication d’Atos m’assure en cette fin d’après midi vouloir répondre à mes questions demain en fin de journée.
En effet, plusieurs actionnaires d’Atos et acteurs de la place que j’ai interrogés émettent déjà des doutes sur la dernière communication datant du 6 mars sur l’exercice financier 2025 d’Atos. Dès la fin mars, le blog Atos a mis les pieds dans le plat dans un article tonitruant dont il a l’habitude : « EXCLU Blog : nous lançons une alerte sur une possible communication trompeuse d’Atos ». L’auteur du blog, Marc Prily, qui suit le dossier Atos depuis de nombreuses années a récemment gagné en justice contre l’entreprise qui avait décidé d’engager des poursuites judiciaires à son encontre.
Et Marc Prily de pointer une première évidence : Atos dans sa communication financière du 6 mars se réjouit de signes de reprise du commerce B2B (Business-to-Business) en se fondant sur le quatrième trimestre 2025. Or, sur cette période, le groupe a bénéficié de la signature d’un marché de 354,8 millions d’euros avec le CEA (Commissariat à l’énergie atomique) pour la construction d’un futur supercalculateur (dénommé Alice Recoque)… Dans les prochains mois, cet argent ne tombera donc pas dans les poches d’Atos mais dans celles de Bull désormais étatisé.
De mon côté, des critiques que je recueille à l’encontre de la situation financière d’Atos, ressortent principalement trois grands axes :
le groupe affiche une perte nette de 1,404 milliard d’euros, soit une baisse organique de 13,8 %, avec une variation nette de cash de –326 millions d’euros, et la consommation de 88 % du plan d’économies triennal Genesis en moins d’un an.
l’amélioration de marge s’est faite dans un contexte de baisse de revenus, de réduction des coûts, de sortie de pays, de revue de portefeuille de contrats et d’incurrence accélérée d’une large part de l’enveloppe de restructuration de 700 millions d’euros. Enfin, le book-to-bill1 annuel de 89 % reste, par définition, inférieur à 100 %, donc inférieur à ce qu’exigerait une véritable logique de reconquête sur une base consolidée.
selon des données internes collectées pour janvier et février 2026, le book-to-bill d’Atos France tomberait à 54 % en janvier et en février. Les contrats “red & black” qui désignent, en pratique, des contrats internes classés comme sous-rentables ou destructeurs de valeur suscitent également des interrogations.
Ces données n’empêchent pourtant pas Philippe Salle, PDG d’Atos, de se réjouir de la situation de son groupe : « Nous avons atteint ou dépassé nos objectifs financiers et amélioré la rentabilité du Groupe et la génération de trésorerie, assure le dirigeant dans son communiqué officiel. Nous avons renforcé les fondamentaux de notre modèle opérationnel le rendant plus résilient et axé sur la performance. D’importants succès commerciaux, une reconnaissance sectorielle et des positions de marché solides témoignent d’un regain de confiance croissant de nos clients dans l’ensemble de nos activités. »
Or, malgré quelques signes encourageants à la fin d’année, dès l’été et l’automne 2025, les indicateurs virent au rouge écarlate. Aucun d’entre eux ne confirme alors un redressement : malgré les différentes opérations de communication de la direction, le cours de bourse ne remonte pas suffisamment, il végète à un niveau résiduel, sans rapport avec les valorisations de 2020 ; les prévisions de chiffre d’affaires 2025 sont une nouvelle fois revues à la baisse de plus de 700 millions d’euros ; la marge opérationnelle visée tourne alors autour de 3 %, là où elle dépassait 6 % il y a quelques années ; surtout, le book-to-bill s’affaisse alors autour de 66 %, révélant l’assèchement du pipe de commandes ; le PSE (Plan de Sauvegarde l’Emploi) est retoqué par l’auditeur social pour ses ciblages ad hominem et ses catégories artificielles (ce PSE est contesté par la CGT) ; l’omerta sur le cash persiste : les communications financières de l’entreprise sont « nettes de » – grâce notamment à l’affacturage, cette opération qui permet à une entreprise de céder ses créances clients (factures) à un organisme spécialisé pour obtenir un financement immédiat, améliorant sa trésorerie, ou grâce aussi aux effets de change entre les différents pays où Atos est présent –, sans vue claire au final de la trésorerie disponible ni du BFR (Besoin de fonds de roulement2).

Le tableau est donc celui d’une entreprise en déliquescence accélérée, pas d’un groupe en voie de stabilisation. Pour maintenir financièrement à flot le bateau Atos, la direction joue en fait sur les coûts, et non sur l’activité qui se retrouve en forte baisse. Lors de la communication financière du groupe sur le troisième trimestre 2025, la baisse du chiffre d’affaires est particulièrement marquée sur les marchés de l’Amérique du Nord (– 28,8 % sur un an) et du Royaume-Uni/Irlande (– 30,5 %). C’est une chute significative, car la plupart des contrats d’Atos sont des contrats de long terme auprès d’entreprises dans lesquelles le groupe informatique envoie des équipes d’informaticiens détachés. Il est donc très rare qu’Atos soit confronté à des fortes variations de ce genre. « C’est simple, c’est du jamais vu ! », s’exclame l’ancien haut cadre que j’ai interrogé. Et cette situation s’est maintenue en fin d’année :

Pour contourner ces chiffres et ces faits, les communicants d’Atos affichent un optimisme déroutant, comme lorsqu’ils doivent justifier cette baisse soudaine du chiffre d’affaires pour l’Amérique du Nord dans le rapport financier de l’automne : « Cette baisse s’explique principalement par les sorties de contrats intervenues en 2024 et par une nette réduction de périmètre de certains clients existants. L’activité ne bénéficie pas encore de l’amélioration de la dynamique commerciale, même si des signes de reprise sont perceptibles, avec une hausse des prises de commandes d’une année sur l’autre ».
Dans ce contexte particulièrement incertain pour l’avenir d’Atos, le comportement de l’État interroge. Pourquoi l’Agence des Participations de l’État (APE), en charge du rachat des activités supercalculateurs n’a pas souhaité négocier de nouvelles conditions auprès de la direction d’Atos, alors que les hauts fonctionnaires de Bercy ont reçu de nombreuses alertes concernant la situation économique du groupe ? Pourquoi ce rachat a-t-il été décalé d’un mois (6 avril au final) ? L’État, en continuant d’avancer sur l’achat des activités supercalculateurs d’Atos sans exiger de vérification indépendante, ne s’est-il pas placé lui-même en situation de manquement majeur ?
À toutes ces questions, l’APE et le service de presse de Bercy m’ont répondu : « pas de commentaire ». Absence de réponse également de la part du ministre de l’Économie, Roland Lescure, que j’ai interrogé via sa messagerie whatsapp (pour être précis, il m’a répondu tôt ce matin à 5h59 avant d’effacer son message que je n’ai donc pu lire). Selon mes informations, la commission d’enquête parlementaire sur les « fonds spéculatifs dans la production nationale » compte bien obtenir des réponses à ces questions en s’emparant dans les prochains mois du dossier Atos.
L’État a donc décidé d’engager 404 millions d’euros d’argent public et sa signature sans être certain de la base informationnelle du dossier. L’absence de toute réévaluation complète de l’opération par Bercy et l’opacité autour de la doctrine exacte qui a conduit l’APE à poursuivre ce calendrier après le 6 mars 2026 ne peuvent que susciter les interrogations. L’État ne serait pas seulement un acheteur mal informé ; il serait l’autorité qui a décidé de ne pas savoir.
À relire :
Novasco, Atos : l’Etat plutôt complique qu’otage, The Big Picture, 10 janvier 2026.
Atos : « la bombe », le banquier et la justice, The Big Picture, 12 juin 2025.
« Qui veut la peau du groupe ? » : Atos, une liquidation qui ne dit pas son nom, Marianne, 30 janvier 2025.
Le géant informatique Atos bientôt liquidé aux frais de la princesse ? Marianne, 25 mai 2024.
Atos : la fuite en avant de Meunier et le bal des prédateurs, The Big Picture, 26 septembre 2023.
Atos / Eviden, les doutes de « la place de Paris », The Big Picture, 2 août 2023.
Rien ne va plus chez Atos : vers un démantèlement ? The Big Picture, 31 juillet 2023.
Le fiasco du projet de découpage d’Atos, The Big Picture, 15 avril 2023.
À écouter :
Atos, comment échouer dans un domaine à succès, France Culture, 7 mai 2023.
Le Book-to-bill désigne un ratio couramment utilisé dans le secteur industriel, en particulier dans le domaine des semi-conducteurs et de la haute technologie. Le ratio book-to-bill correspond au rapport entre les nouvelles commandes signées par l’entreprise (Bookings) et les facturations enregistrées au cours d’une période donnée (Billings), indiquant la dynamique commerciale. Un ratio > 1 signifie plus de commandes que de ventes (expansion), < 1 l’inverse (ralentissement), et peut correspondre à un risque d’épuisement du carnet de commandes.
En finance, le BFR est l'argent nécessaire pour financer le cycle d'exploitation (stocks, créances clients) avant que les ventes ne rapportent. Autrement dit, le BFR est la mesure des ressources financières qu'une entreprise doit mettre en œuvre pour couvrir le besoin financier résultant des décalages des flux de trésorerie correspondant aux décaissements (dépenses d'exploitation nécessaires à la production) et aux encaissements (commercialisation des biens et services) liés à son activité.
21.03.2026 à 11:50
Marc Endeweld

Dans une récente dépêche, la très officielle AFP croit savoir qu’Emmanuel Macron a toujours été séduit par l’aspect « transgressif » de Rachida Dati. Pourtant, ce jugement est loin d’expliquer le poids que la candidate à la mairie de Paris continue à avoir auprès de l’Élysée. Pour quelles raisons Dati semble intouchable en Macronie ?
Dans son article, l’AFP assure également que la mise en avant de Rachida Dati par le « Château » serait l’un des signes principaux de la « droitisation » du président de la République. Passons sur le fait qu’Emmanuel Macron a, dès 2017, toujours plus regardé sur sa droite que sur sa gauche. Surtout, les relations sont anciennes entre la Garde des Sceaux de Nicolas Sarkozy et le président Macron… Il faut pour le comprendre, revenir à la campagne présidentielle de 2017.
14.03.2026 à 19:19
Marc Endeweld

L’opération est (et se voulait) spectaculaire. Nom de guerre: Octopus… En début de semaine, les gendarmes de la section de recherches de Marseille ont procédé à un vaste coup de filet à l’encontre de la DZ Mafia, organisation aux méthodes particulièrement violentes présente un peu partout en France. 42 personnes ont été interpellées dans la France entière, dont trois chefs présumés de cette organisation criminelle : Amine Oualane, Gabriel Ory et Madhi Zardoum. Ces trois hommes, qui étaient déjà emprisonnés puisque mis en examen pour de nombreux faits criminels, sont suspectés par les enquêteurs de continuer, derrière les barreaux, à diriger la DZ Mafia.
Cela n’empêche pas depuis des semaines, les ministres de l’Intérieur et de la Justice, Laurent Nuñez et Gérald Darmanin de multiplier les discours guerriers contre la DZ Mafia comme on mobiliserait la pensée magique. Dans le cadre de cette offensive de communication, le garde des Sceaux a été jusqu’à échanger sur la problématique du narcotrafic avec le journaliste italien Robert Saviano – tout un symbole – lui qui est poursuivi par la mafia italienne :
Ce coup de filet des gendarmes donne donc l’occasion aux deux ministres régaliens de s’auto-congratuler dans les médias. Voilà pour la communication. Ce n’est d’ailleurs pas la première opération d’envergure : fin 2024, une quarantaine de membres supposés de la DZ Mafia avaient déjà été interpellés.
L’opération de cette semaine s’est soldée par 26 mises en examen (dont quinze placements en détention provisoire) a annoncé samedi le procureur de Marseille. Neuf des mis en examen sont des femmes, ce qui témoigne, pour les autorités, d’une « véritable féminisation du narcobanditisme ». Deux rappeurs sont également mis en cause : Dika, mis en examen et placé sous contrôle judiciaire, et KITKVT, lui placé en détention provisoire. Issu de la place marseillaise, Dika apparaît dans les années 2010 et compte quelques millions de vues sur YouTube. Au final, ceux que les autorités présentent comme les têtes de la DZ étaient déjà derrière les barreaux. Je vais vous le relater dans cet article mais bien d’autres figures du groupe criminel restent en liberté.
L’enquête initialement dans les mains de la police judiciaire, et finalement confiée aux gendarmes en novembre 2024, ambitionnait de démanteler la structure même de la DZ Mafia, d’en attaquer « le cœur », selon les mots de Nicolas Bessone, le procureur de Marseille, en ciblant notamment la « direction d’un groupement criminel ayant pour activité le trafic de drogue », infraction qui peut valoir la prison à perpétuité. Pourtant, la DZ Mafia n’est pas une organisation à la hiérarchie claire et fonctionne avant tout par les réseaux sociaux et messageries sécurisées. Face à cette dématérialisation des échanges et organisation en ligne du crime, les services de l’État semblent démunis.
N’en déplaise aux ministres, la situation reste alarmante. C’est ce que concluait déjà un rapport édifiant de trente-cinq pages sur « les influences nationales du crime organisé marseillais », que j’ai pu consulter en janvier dernier. Rédigé le 21 juillet 2025, ce rapport a été produit par les policiers du SIRASCO (Service d’information, de renseignement et d’analyse stratégique sur la criminalité organisée), qui dépend de la direction nationale de la Police Judiciaire (PJ). Dans ce rapport, on trouve beaucoup éléments sur les récents interpellés mais également sur les nombreuses figures de la DZ qui restent en fuite, et poursuivent leur contrôle du narcotrafic en France depuis l’étranger. Les policiers ont ainsi listé toutes les zones où la DZ Mafia continue de développer ses activités…
27.02.2026 à 10:37
Marc Endeweld

C’est un document précieux : une conversation enregistrée début 2013 entre Jeffrey Epstein, Ehud Barak, l’ancien Premier ministre israélien, et Larry Summers, l’ancien secrétaire d’État au Trésor américain et ex-président de l’université d’Harvard. L’enregistrement de près de 3h30 – manifestement réalisé par Jeffrey Epstein lui-même – a été rendu public fin janvier par la justice américaine parmi les nombreux « Epstein files » . Ce document permet une plongée inédite dans l’intimité de travail d’une élite globalisée sans cesse en voyages et qui passe une bonne partie de son temps en avion. « Passer la plupart de mon temps hors du pays ne me pose aucun problème », confie Ehud Barak à ses amis.
Les trois hommes partagent un repas dans un lieu indéterminé – a priori dans l’une des résidences de Jeffrey Epstein – quelques semaines avant le départ d’Ehud Barak du gouvernement israélien à la mi-mars 2013. L’ancien Premier ministre israélien travailliste est alors ministre de la Défense d’un gouvernement de coalition dirigé par Benjamin Netanyahou. Fin 2012, il a déjà annoncé publiquement l’intention de mettre fin à sa carrière politique. Et c’est tout l’intérêt d’écouter en intégralité l’enregistrement. Avec Larry Summers (qui vient de démissionner de son poste d’enseignant à Harvard) et Jeffrey Epstein, Ehud Barak n’échange pas uniquement sur la situation politique et internationale, il évoque aussi longuement son avenir – il rappelle avoir 71 ans – et ses projets dans le monde des consultants internationaux, du conseil aux États et des jetons de présence dans les conseils d’administration des grandes multinationales ou des start-up de la tech.
Dans la presse israélienne, un court extrait de cet enregistrement a suscité la polémique : lorsque Barak explique à Summers qu’il lui apparaît nécessaire de « contrôler la qualité » de l’immigration en Israël. Les «pères fondateurs» d’Israël «prenaient tout ce qui se présentait», et notamment les «vagues en provenance d’Afrique du Nord, des pays arabes ou d’ailleurs», assure-t-il. «Aujourd’hui, nous pouvons être plus sélectifs». Sa méthode ? «Ouvrir la voie à une conversion massive au judaïsme», propose Barak. Il s’agit donc d’assouplir les règles de conversion en «cassant le monopole du rabbinat orthodoxe », notamment sur le «mariage», les «funérailles» et la «définition d’un juif». L’ex-premier ministre fait le pari qu’avec un état d’esprit «beaucoup plus ouvert», Israël pourrait «facilement accueillir un million» de personnes en plus. «C’est un pays prospère, beaucoup vont postuler ». Ehud Barak fait référence à la vague d’immigration en provenance de l’ancienne Union soviétique dans les années 1980 et au début des années 1990. «Ce million de Russes a radicalement changé Israël», assure Barak. «Je disais souvent à Poutine : “Ce qu’il nous faut, c’est juste un million de plus”. [...] Beaucoup de jeunes filles viendraient, grandes, minces.»
Benjamin Netanyahou s’est immédiatement emparé de cette « révélation stupéfiante » pour critiquer Ehud Barak, cette ancienne figure de la gauche israélienne qui ne cache plus son envie ces derniers mois de revenir dans l’arène politique. «Lorsque la gauche et son messie Ehud Barak ne parviennent pas à remporter les élections, ils essaient de remplacer le peuple », a réagi Netanyahou. Sur X, l’actuel Premier ministre s’est servi de la relation étroite entre Barak et Epstein pour dire que cela prouvait que ce dernier ne travaillait pas pour Israël.
En novembre dernier, quand avaient été dévoilés des échanges entre Steve Bannon et Jeffrey Epstein qui affirmait soutenir un retour en politique du travailliste, Netanyahou avait étrangement répliqué sur X en publiant sans faire un commentaire un article du magazine américain Jacobin, dans lequel était pourtant évoqué une éventuelle collaboration de Jeffrey Epstein avec les services israéliens : « Il est grand temps de s'interroger sur les liens de ce milliardaire pédocriminel avec Israël », écrit en effet la publication américaine :
Cet échange sur l’immigration en Israël n’est qu’une petite partie de l’enregistrement, que j’ai écouté en intégralité. Bien d’autres éléments importants s’y trouvent qui permettent de mieux cerner le rôle du pédocriminel Epstein auprès de l’ancien Premier ministre israélien comme auprès d’autres grandes figures de la politique et de l’économie mondiale.
La conversation commence ainsi par l’analyse de la personnalité du président Obama, qui venait de commencer son second mandat à la Maison-Blanche. À ce moment là du repas, Jeffrey Epstein reste relativement silencieux, et préfère écouter (et enregistrer) ses convives discourir sur les grands de ce monde. « Obama m’a impressionné », confie Ehud Barak. Selon lui, le président américain est une personne qui fonctionne d’une manière particulièrement « autonome », contrairement à bien d’autres leaders qui cherchent avant tout l’assentiment de leur entourage ou de leur public. « Une force », ajoute-t-il, en précisant qu’Obama est aussi « extrêmement cérébral ». L’Israélien compare un tel fonctionnement avec un ex-président américain que les trois convives connaissent bien : « Je n’ai pas vu chez lui ce que nous connaissons chez Bill Clinton ». Ce dernier « voulait juste de l’amour », abonde Larry Summers, qui rappelle au passage qu’à l’inverse, Obama avait été surnommé durant ses campagnes le « Jésus Noir ».
Pour un prédateur qui cherche la compagnie des puissants, ces témoignages sont précieux. À l’origine, Jeffrey Epstein rencontre le président Clinton en 1993 ; il vient d’être élu quelques mois plus tôt. C’est en tout cas ce qu’affirme devant la justice américaine Ghislaine Maxwell, compagne d’Epstein à l’époque de la rencontre, qui se serait chargée des présentations. Très vite, les Epstein-Maxwell deviennent des habitués de la Maison-Blanche, où ils se rendent au moins 17 fois selon les registres officiels entre 1993 et 1995. Plus tard, Epstein finance la fondation caritative de l’ex-président. Selon les médias américains, Bill Clinton apparaîtrait 26 fois comme passager de l’avion d’Epstein, le tristement célèbre Lolita Express, entre son départ de la Maison-Blanche en 2001 et les derniers échanges connus entre les deux hommes en 2003. Sur ces éléments, Bill et Hillary Clinton sont entendus depuis hier par la commission d’enquête du Congrès américain portant sur l’affaire Epstein.
La conversation continue ensuite sur les enjeux géopolitiques du moment. L’Iran et son programme nucléaire, qui permettrait avant tout d’assurer « la continuité » du régime selon Ehud Barak, les besoins économiques des voisins d’Israël : les Égyptiens, mais également les Émiratis et les Saoudiens. « Je pense qu’il faut lancer une initiative américaine pour créer un système de sécurité régionale fondé sur l’Amérique, l’Europe, les pays modérés et Israël », explique alors celui qui est encore ministre de la Défense pour quelques jours. On comprend grâce à cet échange qu’un leader israélien comme Ehud Barak réfléchit dès cette époque aux futurs « accords d’Abraham » (signés en 2020) qui lient enjeux économiques, sécuritaires et diplomatiques entre les États signataires dans le cadre d’une normalisation de leurs relations avec Israël.
Les « leaders modérés et sunnites » du Moyen-Orient, « les monarques et les émirs », rappelle Barak, « ne s’intéressent pas aux Palestiniens », mais doivent gérer « les peuples dans leurs rues ». « Les gens sentent qu’on ne peut rien leur donner. C’est vrai. Pour les Palestiniens, on ne peut rien leur donner. Mais dès lors qu’on met dans l’équation le monde arabe modéré, ça s’arrêtera », ajoute-t-il. Ehud Barak semble ensuite se désoler de ce qu’il appelle ironiquement le « succès de Bibi », le fait d’avoir « réussi à convaincre » l’opinion publique israélienne « que nous avions fait notre part, que nous avions essayé », laissant à Yasser Arafat l’entière responsabilité de l’échec des négociations entre Israéliens et Palestiniens, « ce qui n’est pas vrai », ajoute l’ancien Premier ministre. Si Américains et Européens ont « fait des erreurs » et qu’Arafat est aussi « responsable », « Cela ne peut justifier notre… comment dire… notre faillite ».
Après ces propos, Summers questionne Barak sur ses expériences dans le secteur privé. C’est alors que l’ancien Premier ministre israélien lâche : « Je cherche à trouver des façons de faire plus d’argent ». Tout en ayant le souci de se lancer dans des activités de conseil qui ne l’empêcheraient pas de revenir un jour à la politique. Summers acquiesce et ajoute qu’il est encore plus difficile de trouver des domaines qui suscitent suffisamment d’« adrénaline ». Les trois amis passent alors en revue les États en recherche de conseils de haut niveau, notamment financiers. Epstein explique qu’il est nécessaire de parler aux dirigeants de « l’industrie », de « sécurité alimentaire » et des « ressources naturelles » pour les intéresser.
À ce stade de la discussion, le financier intervient davantage, multipliant les conseils à Ehud Barak, presque comme un coach. C’est alors que l’ancien Premier ministre israélien explique avoir déjà constitué par le passé un « groupe de consultations » avec l’Union Européenne et le diplomate norvégien Terje Rød-Larsen, l’un des architectes des accords d’Oslo, « pour donner des conseils stratégiques sur la macro-économie, la finance, la sécurité, et les relations internationales ». La valeur ajoutée de ce genre de conseils aux États est d’abord de faciliter les contacts avec les grandes puissances, de mettre à disposition les carnets d’adresse des uns et des autres auprès des dirigeants de pays étant loin d’avoir la capacité diplomatique de s’imposer dans les cénacles de la globalisation.
Dix ans auparavant, Nazarbaïev, qui dirige alors d’une main de fer le Kazakhstan, est ainsi venu solliciter Barak au sujet d’une enquête américaine visant son pays. Plus loin, l’israélien évoque également ses liens avec l’autocrate azerbaïdjanais Ilham Aliyev : « son père était le chef du parti communiste et le représentant du KGB », remarque-t-il. Et d’ajouter : « Nous devons avoir de bons contacts partout dans le monde. Quand j’ai pris les Mongols, ils m’ont demandé s’ils pouvaient parler à Poutine. C’est important pour eux parce qu’il y a beaucoup d’antagonismes » avec la Russie. L’ancien Premier ministre rappelle également à ses interlocuteurs que l’expérience d’Israël dans la « réutilisation de l’eau » et son « efficacité à utiliser l’eau » est un atout pour approcher les dirigeants. Et de se féliciter : « Nous avons l’agriculture la plus sophistiquée de la Terre ».

Plusieurs pays africains sont cités comme des cibles à prospecter : l’Afrique du Sud, la République Démocratique du Congo, ou l’Angola, trois pays riches en ressources naturelles. Mais Epstein fait état de son scepticisme quant au continent africain qui manque « d’infrastructures », et où tout travail serait « très difficile ». On sent chez lui un mépris à l’égard de ces pays, qui n’est pas sans rappeler ses remarques racistes présentes dans de nombreux mails aujourd’hui dévoilés.
Lui préfère évoquer le Kazakhstan, où il se rend régulièrement comme l’attestent également les Epstein files. Ce pays issu de l’ex-giron soviétique représente, selon lui « 80 milliards de dollars de richesse souveraine » et a l’avantage de vouloir « faire partie du monde occidental » et être « intégré au système financier ». Les Kazakhstanais souhaitent donc recevoir de « bons conseils » en toute « discrétion ». À cette époque, Washington cherche en effet à diminuer l’influence de Moscou dans toute cette région de l’Asie centrale. En Amérique du Sud, Epstein estime que « c’est le moment du Venezuela » : « Vous savez, Chavez va mourir bientôt. Je connais plein de gars dans le pétrole là-bas. Ce sont des réserves prouvées monstrueuses. Il y a beaucoup à faire. Une fois que Chavez sera parti, ça sera aussi le cas du système financier (…) Mais ils n’ont pas d’économie. »
À l’écoute de cet enregistrement, on comprend que Barak et Epstein envisagent de collaborer sur l’activité de conseil aux États. Et justement, dès avril 2013, Ehud Barak tout juste sorti du gouvernement israélien, se rend en Mongolie pour conseiller le pouvoir local. L'objectif principal de cette rencontre est de promouvoir l'implantation de l'industrie de défense israélienne sur le marché mongol, tout en recherchant des opportunités commerciales pour les clients de son cabinet de conseil. Au cours de sa visite, l’ancien Premier ministre israélien a visité le Centre d'entraînement des forces d'opérations spéciales près d'Oulan-Bator. Jeffrey Epstein, bien qu'absent physiquement, a joué un rôle déterminant dans la coordination des événements en coulisses, comme de nombreux mails dévoilés dès septembre 2025 par les journalistes de Drop Site News le montrent. Pour la Mongolie, en plus d’Epstein, Ehud Barak travaille aussi avec le diplomate norvégien Terje Rød-Larsen, Larry Summers et Kevin Rudd, l’ancien Premier ministre australien.
Durant sa visite, Ehud Barak envoie aussi un mail à l’oligarque russo-israélien Viktor Vekselberg, lui demandant de s’entretenir d’urgence avec lui par téléphone. Dans les jours précédant son voyage, Barak avait négocié un contrat de conseil pour développer les secteurs de l’énergie, des mines et d’autres opportunités industrielles pour le conglomérat Renova Group de Vekselberg. Le 28 avril, Barak écrit à Vekselberg : « Je suis en Mongolie. J’ai déjà rencontré la plupart des dirigeants, du président jusqu’aux échelons inférieurs, ainsi que plusieurs hommes d’affaires… J’ai une idée qui pourrait s’avérer utile. »
Cette activité de conseil aux États ne permet pas uniquement à Ehud Barak de faire fructifier son business et celui de ses amis. Quatre ans plus tard, tous ces voyages-discussions ont permis la signature d’un accord de sécurité entre Mongolie et Israël, jetant les bases d’une coopération dans le domaine des services d'urgence avec, en prime, l'intégration de technologies israéliennes de pointe au sein des services d'urgence mongols.
Cet accès privilégié aux plus hautes autorités d’États permet de « faire beaucoup d’argent », assure Barak à Summers et Epstein. De son côté, l’ancien président d’Harvard, économiste de formation, explique qu’il a développé une activité de conseils auprès de fonds de haute technologie. Après une heure et demi de discussion, Summers prend congé de ses deux amis : « Je l’aime beaucoup. C’est un homme sophistiqué, confie Barak à son hôte. Qu’est-ce que tu en penses ? Il a l’appétit d’y aller ? ».
Désormais, la discussion entre lui et Epstein se porte exclusivement sur la meilleure manière pour l’ancien Premier ministre de faire beaucoup d’argent en peu de temps. « Vous allez faire beaucoup d’argent. Vous allez faire beaucoup d’argent. Vraiment beaucoup (…) la question est de savoir à quel endroit vous le ferez », assure Epstein. Pour aider Barak, le financier n’hésite pas évoquer ses amis milliardaires comme l’Américain Tom Pritzker ou le Britannique Ian Osborne, qui semble conseiller Samsung pour 3 millions d’euros. Epstein demande alors à Barak de faire son « bilan personnel en termes de compétences ». Non sans une dose de paternalisme, Epstein semble doué pour « manager » les leaders politiques du type d’Ehud Barak : « Quels sont vos véritables atouts ? Quel est votre point faible ? L’un de vos points faibles est votre âge : 71 ans. Vous ne pouvez donc pas vous permettre d’être dans un secteur qui met vingt ans à être rentable (…) Nous devons générer des profits dans les trois prochaines années.»
Selon les dires d’Epstein, Pritzker conseille à Barak d’établir une liste des gens qui lui sont redevables dans son parcours : « Il a dit qu’il voulait vraiment que tu fasses cette liste : “Cette personne me doit une faveur. Cette personne me doit la vie. Cette personne me doit son travail. Cette personne me doit quelque chose” ». De son côté, Osborne y va aussi de ses conseils par l’intermédiaire de son ami Epstein : « Il a dit qu’il y avait une société qui s’appelait Lookout. Il a dit qu’il t’en avait parlé. Il pense qu’ils te paieront quelques millions de dollars pour siéger au conseil d’administration.»
Epstein propose ensuite à Barak de lui faire rencontrer Peter Thiel, fondateur de Palantir, une société spécialisée dans la data et qui travaille déjà pour une partie des services de renseignement américain : « Peter Thiel est l’un des meilleurs. Je ne l’ai jamais rencontré. Il va venir la semaine prochaine », explique alors le financier qui investira dans les années suivantes 40 millions de dollars dans une firme de capital-risque co-fondée par Thiel comme l’a révélé le New York Times en juin dernier. Dans ce domaine stratégique du financement des nouvelles entreprises de la tech, Epstein conseille également à Barak de rencontrer les fondateurs d’Andreessen Horowitz (connu sous le numéronyme a16z), l’un des fonds de capital risque les plus stratégiques de la Silicon Valley, qui « paient Larry des millions d’euros par an ».
Ces conseils semblent avoir été suivis à la lettre : en 2018, Ehud Barak co-fonde, avec des fonds apportés par a16z, la société Toka, connue pour proposer des solutions cyber offensives auprès des États, notamment Israël (à ce sujet, lire notamment cet article de Haaretz : « This ‘Dystopian’ Cyber Firm Could Have Saved Mossad Assassins From Exposure »). Sous la houlette de l’administration Trump, le fonds a16z a également participé à la prise de contrôle de la filiale américaine de TikTok, le réseau social chinois.
Autre piste pour Ehud Barak et son « avenir » : celui-ci fait état à son ami Epstein de discussions qu’il a entamées ces derniers mois avec une banque suisse sans la nommer. Comme je l’ai déjà rappelé, le système bancaire suisse dans son ensemble est alors dans le viseur des autorités judiciaires américaines qui multiplie les enquêtes contre des établissements financiers sur des soupçons d’évasion fiscale et de blanchiment d’argent. « Ils ne veulent pas travailler avec les Américains », confie Barak à Epstein mais il ne lui donne pas d’autres éléments sur l’identité de la banque. « Toutes les grandes banques suisses de ce type ont fait l’objet d’enquêtes. La question est donc de savoir si elles ne le sont plus, expose Jeffrey Epstein. La question à poser aux banques est la suivante : avez-vous déjà traité avec des Américains ? Si elles ont traité avec des Américains par le passé, elles font l’objet d’une enquête. Toute personne ayant eu affaire à un Américain fait l’objet d’une enquête ». Le financier et pédocriminel américain est d’autant plus conscient de ces enjeux qu’il entre en négociation à cette époque auprès du groupe bancaire Edmond de Rothschild présent à Genève pour proposer ses propres conseils.
De son côté, Ehud Barak commencera à travailler à l’été 2013 pour le groupe zurichois Julius Baer. On ne sait pas si les conseils de Jeffrey Epstein ont porté ses fruits : « Il est important que la première offre soit élevée. Supposons donc qu’ils proposent 3 millions de dollars. Tony [Blair, ndlr] touche 5 millions de JP Morgan. JP Morgan est une structure bien plus importante, la plus importante. On sait donc que l’offre ne dépassera pas cinq millions. Le montant se situera donc entre un et quatre millions. Entre un et quatre millions. Voilà le chiffre réel. Si l’on croit que vous avez de nombreuses autres options, je pense que l’offre sera différente (…) Voilà le vrai chiffre. Donc, s’ils pensent que vous avez beaucoup d’autres options, je pense qu’ils vous proposeront un million et demi, voire deux, pour commencer, et on négociera ».
Concernant Tony Blair, Ehud Barak semble avoir d’autres informations sur son activité de conseil aux États : « Je crois que Tony Blair, par exemple, reçoit probablement 11 millions par an du gouvernement kazakhstanais juste pour les conseiller ». Mais Epstein le coupe et assure que « Tony reverse une partie de l’argent à quelqu’un d’autre parce que j’entends parler de sommes astronomiques versées à Tony » et le financier ne croit pas qu’il récupère pour lui toutes ces sommes : « Tony ne gagne pas 30 millions de dollars par an ».
La discussion se termine sur la capacité d’Ehud Barak à ouvrir les bonnes portes pour ses futurs clients, et notamment auprès des chefs d’État. Il explique alors à son ami Epstein qu’il peut avoir un accès direct au maître du Kremlin : « J'ai une très bonne relation avec Poutine (…) Je peux l’aborder et lui parler d’une manière que peu de gens, je crois, osent ou se sentent libres de faire. Je le trouve toujours réceptif, très chaleureux (…) Je lui dis la vérité à son sujet et je lui parle très franchement (…) Il écoute très attentivement, il respecte cette façon de parler franchement ». Ehud Barak explique ensuite à son ami qu’il peut très facilement proposer de dîner avec Poutine. Comme le dit Epstein, cette ressource rare sur le marché du conseil s’appelle pudiquement « l’accès aux États ». À coups de millions donc…
Toujours le mélange des genres, de la raison d’État au service d’intérêts privés, avec un autre ami d’Epstein, l’ex-prince Andrew. Entre 2001 et 2011, cette figure de la monarchie britannique a assuré le rôle de représentant spécial du commerce extérieur du Royaume en président l’UK trade & investment. Dans le cadre de ses fonctions, Andrew a franchi à plusieurs reprises les lignes rouges. C’est sur celles-ci que la justice britannique a décidé d’arrêter l’ex-prince Andrew le jour de son anniversaire, le 19 février dernier, pour l’interroger. En effet, plusieurs mails dévoilés dans les Epstein files montrent que ce dernier a transmis de nombreux éléments confidentiels de l’État britannique sur le commerce extérieur à Epstein. De son côté, l’ancien ministre Peter Mandelson, figure du parti du New Labour, et autre grand ami d’Epstein, a également été arrêté pour avoir divulgué des éléments confidentiels à Epstein.
Outre-manche, l’affaire prend donc une tournure particulière : la justice et la presse soupçonnent clairement les agissements passés du financier et du pédocriminel comme des actes de compromission de la sécurité nationale. Et tout complice pourrait être accusé de haute trahison. En attendant, le scandale ébranle le gouvernement de Keir Starmer, qui démissionne son chef de cabinet pour tenter l’extinction.
Sur le volet financier de l’affaire, les alertes ont pourtant été nombreuses concernant l’ex-prince Andrew, comme le rappelle l’historien Andrew Lownie spécialiste de la famille royale, et auteur d’un ouvrage choc publié l’été dernier. En septembre 2007, la propriété de Sunninghill, offert à l’origine par la reine Elisabeth II à son fils, a été vendue pour 15 millions de livres (alors que le bien avait été mis en vente à 12 millions) à un magnat du pétrole du Kazakhstan qui n’est autre que le gendre de l’autocrate Nazarbaïev. Un an plus tard, Andrew fréquente un trafiquant d’armes libyen déjà condamné, Tarek Kaituni, alors qu’il est encore le représentant du Royaume pour le commerce extérieur. Ces habitudes à l’étranger interrogent Andrew Lownie : « Pourquoi tant de visites privées au Kazakhstan ? Le cadeau d’une maison d’un million de livres sterling à Abu Dhabi cadrait-il vraiment avec ses activités de promotion du commerce britannique ? L’achat de Sunninghill Park à un prix gonflé par un acheteur étranger lui avait-il imposé une quelconque contrepartie ? »
Autre objet de polémiques : durant cette période, le prince rend également régulièrement visite à Mouammar Kadhafi et son fils Saïf al-Islam (à trois reprises entre 2008 et 2009), qui a fait ses études à Londres et qui est également un très proche de Peter Mandelson. En juin 2009, Andrew a également dépensé 60 000 livres sterling de fonds publics pour affréter un jet privé de 15 places afin de se rendre en Azerbaïdjan et y voir son ami Ilham Aliyev, l’homme fort du pays, qu’il a rencontré douze fois jusqu’à aujourd’hui.
Dans les Epstein Files, les journalistes de la chaîne publique Channel 4 ont enfin découvert qu’Epstein avait demandé en 2010 à son ami Andrew de lui organiser un rendez-vous avec Mouammar Kadhafi, un projet resté finalement lettre morte. En février 2011, ses liens avec le régime libyen avaient contraint le prince Andrew à démissionner de son poste de représentant spécial pour le commerce extérieur. À l’époque, Stephen Day, l’ancien ambassadeur britannique en Tunisie, avait écrit pour demander le licenciement d’Andrew du fait de ses relations avec des hommes d’affaires louches, « portant gravement atteinte aux intérêts politiques, diplomatiques et commerciaux de la Grande-Bretagne et de la famille royale ».
Au Kazakhstan, Andrew a ainsi été invité à de nombreuses reprises par Nazarbaïev et son gendre à rencontrer des « filles mises à disposition », selon Andrew Lownie, dans des maisons privées et des boîtes de nuit. Dès septembre 2019, la presse britannique faisait état des craintes des services du renseignement du Royaume sur la possibilité que la Russie ait pu obtenir des kompromats dans le cadre de l’affaire Epstein. De son côté, Lownie cite le journaliste Ian Halperin. Selon lui, « les secrets les plus intimes d’Andrew ont été vendus à plusieurs agences étrangères, notamment les services israéliens, saoudiens et libyens sous Mouammar Kadhafi ».
Aujourd’hui, l’ampleur prise par l’affaire Epstein, avec les documents révélés par la justice américaine, ébranle jusqu’aux cénacles de la globalisation. Dans le cadre du forum économique financier mondial, Jeffrey Epstein a en effet fait jouer « ses accès » pour faire rencontrer de nombreux dirigeants entre eux, au point d’être surnommé « le concierge de Davos », comme le révèle Bloomberg. Et ce n’est pas moins que l’actuel président de Davos, l’ex-ministre des Affaires étrangères norvégien, Børge Brende, qui a dû démissionner hier, pour tenter d’arrêter les révélations ? Avec Epstein, l’establishment globalisé est touché au cœur.
Sur l’arrestation d’Andrew et l’affaire Epstein, vous pouvez visionner mon passage sur la chaîne France Info de la semaine dernière, dans le cadre de l’émission Sur le terrain présentée par Loïc de la Mornais.
À écouter, l’enregistrement de 3h30 entre Ehud Barak, Larry Summers et Jeffrey Epstein (Si vous avez des difficultés pour l’écouter, utilisez YouTube) :