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Christophe LEBOUCHER
Journaliste indépendant. Du même auteur : Old Fashioned

FakeTech


Un regard critique sur les nouvelles technologies et la Silicon Valley.
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06.10.2025 à 18:35

Une brève Histoire de la Silicon Valley (1/4)

Christophe @PoliticoboyTX

De la ruée vers l'or jusqu'au transistor en passant par l'eugénisme, internet et l'IA, comment la "Bay Area" de San Francisco est devenue le cœur du capitalisme moderne et le centre de la Tech.
Texte intégral (9467 mots)

Le terme “Silicon Valley” fait son apparition en 1971, en titre d’une enquête d’Electronic News détaillant la révolution numérique se déroulant au cœur de la vallée de Santa Clara. De la baie de San Francisco jusqu’à la ville de San Jose, cette bande de terre de quelque 50 km de long et cinq de large est plus qu’un lieu géographique et un centre économique. Berceau de l’industrie numérique et de la haute technologie, la Silicon Valley désigne aussi une culture particulière et, par abus de langage, l’industrie de la Tech.

Plus de 40 % du capital-risque américain y est investi chaque année. Sept des huit plus grandes capitalisations boursières mondiales (Apple, Google, Amazon, Microsoft, Facebook, Nvidia et Tesla) y possèdent leur siège social ou y sont étroitement liées. On pourrait également citer Uber, Airbnb, OpenAI, Oracle, Salesforce, PayPal, eBay, Intel, Palantir, Cisco, AMD, Adobe, Yahoo et Netflix, pour donner une idée de l’impact de ces multinationales sur notre quotidien. La région est la troisième plus riche au monde en termes de PIB par habitant et abrite la plus grande concentration de milliardaires et millionnaires du pays. Souvent imitée, jamais égalée, la Valley continue d’être à la pointe de l’innovation mondiale.

Son rayonnement s’expliquerait par un cocktail unique mêlant goût du risque, culture entrepreneuriale et travail acharné, porté par des self-made-men et génies visionnaires forcément anticonformistes. Héritiers d’un esprit pionnier enrichi par la contre-culture des années 1960-1970, leurs start-up peuplées d’ingénieurs travaillant 80 heures par semaine dans l’espoir de voir leurs stock-options se transformer en or seraient à la source des principales révolutions industrielles de ces dernières décennies.

Retracer l’histoire de cette “vallée du silicium” permet de remettre en cause ce récit trompeur. Et de comprendre le type de futur qu’elle cherche à nous imposer. C’est dans ce but que je vous propose cette “brève histoire de la Silicon Valley”. Elle sera divisée en quatre partie selon le plan détaillé plus bas. Vous lisez actuellement la première partie. Si vous y accédez par courriel, il est probable que le texte soit tronqué. Je vous recommande de le lire directement via sur mon site “faketech.fr”.

Ce long format sera publié à un rythme hebdomadaire et épousera le plan suivant :

Partie 1 : Aux origines du mal

  1. De la ruée vers l’or à l’Université Stanford (1848-1889)

  2. De l’eugénisme à l’électronique (1889-1945)

  3. Des semi-conducteurs au Macintosh, les prémices de la révolution informatique (1951-1975)

Partie 2 : La révolution numérique n’aura pas lieu

  1. De la contre-culture aux monopoles : Jobs, Gates et le mythe du self-made-man

  2. D’ARPANET au World Wide Web : la privatisation des communs

  3. De Netscape à la bulle.com : le triomphe du capital-risque

Partie 3 : Conquérir le monde

  1. Du BIG DATA à BIG BROTHER

  2. Amazon et la matérialisation du numérique

  3. De l’ubérisation à l’enshittification du monde

Partie 4 : Vers le technofascisme et au-delà

  1. De la “Paypal mafia” à la radicalisation de la Silicon Valley

  2. Intelligence artificielle : vers l’âge des Fake Tech ?

  3. Epilogue : vers le technofascisme et au-delà.

Un mot sur mes sources :

Je me suis largement inspiré de l’ouvrage “Palo Alto: A History of California, Capitalism, and the World” (Malcolm Harris, 2023, 923 pages, non traduit). En plus de ce matériaux extrêmement dense, j’ai puisé mes informations dans un vaste corpus de lectures complémentaires (articles de presse, biographies d’entrepreneurs, documentaires, livres, Wikipedia).

Pour ne pas alourdir le texte et compliquer ma tâche, j’ai pris le parti de ne pas citer directement les références. Les affirmations sont aisément vérifiables par de simples recherches Internet. Et Lorsque ce n’est pas le cas, j’ai indiqué ma source ou inséré un lien hypertexte vers celle-ci.

Il ne me reste plus qu’à vous souhaiter une bonne lecture et à vous encourager à partager ce travail autour de vous pour faire connaître cette publication et la “véritable” Histoire de la Silicon Valley.

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* Une brève Histoire de la Silicon Valley *

** Partie 1 : Aux origines du mal **


1) De la ruée vers l’or à l’Université Stanford (1848-1889)

L’histoire de la Silicon Valley commence avec celle du génocide des Amérindiens Ohlone. Quelque 300 000 natifs coexistaient difficilement avec les Espagnols, la moitié d’entre eux ayant péri de maladies importées pendant la période coloniale allant de 1769 à 1846. Lorsque les États-Unis d’Amérique arrachent la région au Mexique, leurs premiers colons découvrent une terre d’abondance, sorte de paradis terrestre à la biodiversité époustouflante. Le nord de la Californie se prêtait à la culture des fruits et céréales, mais la main-d’œuvre faisait cruellement défaut. La piste passant à travers les montagnes Rocheuses était virtuellement impraticable. Les voyageurs y préféraient les voies maritimes qui contournaient le continent américain. Cette poignée de pionniers n’avait pas l’intention de se tuer à la tâche, préférant réduire les populations autochtones à une forme d’esclavage ou de travaux forcés pour cultiver la terre et faire fructifier les vergers luxuriants.

Les tribus indiennes résistaient à cette entreprise coloniale d’autant plus efficacement qu’elles pouvaient aisément subvenir à leurs besoins en vivant de la chasse et de la cueillette. La ruée vers l’or de 1849 causa leur perte. Un nombre croissant de colons arriva par la mer, bien décidé à chasser les Indiens de leurs terres pour y prospecter. L’historien Benjamin Madley qualifie le génocide californien de massacre autogéré et partant de la base, où les colons s’organisent en milices, avec le soutien législatif et financier de l’État fédéral pour perpétrer l’extermination des natifs. En l’espace de 20 ans, plus de 80 % d’entre eux périrent, ce qui fait de ce nettoyage ethnique un des génocides les plus rapides et drastiques de l’Histoire. Une culture extrêmement riche et complexe, comptant des dizaines de langues, ethnies et manières de vivre en harmonie avec la nature fut remplacée par des champs d’extraction aurifère à ciel ouvert exploités par des colons avides de métal précieux.

22 Vintage Photos Of Silicon Valley Before It Became The Center Of The Tech  Universe | Business Insider India
La Silicon Valley au XIXe siècle, image via Business Insider.

C’est à cette époque que le père de la Silicon Valley arriva depuis New York en Californie. Leland Stanford, le frère cadet d’une famille de quatre enfants, est décrit comme “peu remarquable” et “le moins brillant de la fratrie”. Après avoir difficilement terminé ses études dans des écoles médiocres, il s’établit dans le Wisconsin comme avocat, sans succès. Las, il rejoint ses frères à San Francisco et prend la direction d’une succursale de leur entreprise de quincaillerie. Son magasin se spécialise dans la vente de pelles et équipements de prospection. En pleine ruée vers l’or, le succès est au rendez-vous. Stanford profite de son statut de notable local pour s’engager en politique, dans le Parti républicain de Lincoln. Tous les mandats étant occupés par le Parti démocrate pro-esclavagiste, Stanford gravit sans problème les échelons au sein de l’opposition. Si bien que lorsque la guerre de Sécession débouche sur l’hégémonie du Parti républicain, il se retrouve propulsé candidat au poste de Gouverneur en tant que plus haut “gradé” de la modeste antenne californienne.

Il utilise l’influence conférée par ce poste pour obtenir, avec ses nouveaux associés, la construction d’une première ligne de chemin de fer chargée de relier la Californie à l’est du pays. Étant l’un des principaux actionnaires de la Pacific Railway, Stanford va amasser une immense fortune sur le dos des Amérindiens qu’il spolie de leurs terres pour valoriser la ligne de chemin de fer et des ouvriers chinois que sa compagnie paye une misère pour la construction. Son conglomérat, comparé à une pieuvre par la presse de l’époque, jouissait d’un monopole régional particulièrement lucratif.

Devenu indésirable à San Francisco, où la populace vient fréquemment manifester sa colère devant les portes de sa villa, Leland Stanford va utiliser sa fortune à deux desseins. Le premier est une passion subite pour l’élevage des pur-sang. Il achète une immense propriété à quelques dizaines de kilomètres de San Francisco, qu’il nomme Palo Alto, du nom d’un grand arbre présent sur place. Il y implante la Palo Alto Stock Farm, dont les écuries vont mettre au point une nouvelle méthode de sélection génétique et de préparation des étalons, inédite pour l’époque. Elle consiste à entrainer dès le premier âge les trotteurs jusqu’ici jugés trop jeunes pour apprendre l’allure. En cette fin de XIXe siècle, la mécanisation de l’agriculture nécessite de plus en plus de chevaux, véritable carburant de l’économie. Augmenter leurs performances permettrait d’augmenter leur prix. L’entreprise s’avère lucrative et glorieuse, bien qu’elle nécessite d’infliger de nombreuses souffrances aux jeunes pur-sang et d’en tuer certains à la tâche.

Mais c’est à la mort prématurée de son fils unique, suite à une maladie contractée lors d’un voyage en Europe en 1884, que Stanford va réaliser l’œuvre de sa vie. Avec sa femme, le couple dévasté décide de rendre hommage à leur fils en créant de toutes pièces un musée et une grande université, destinés à concurrencer les plus grandes académies de la côte est. Construite sur les terres du ranch de Palo Alto, elle est baptisée du nom de leur fils : Leland Stanford Junior University.

L’établissement va recruter parmi les meilleurs professeurs et chercheurs de la nation, à l’aide de salaires mirobolants et promesses d’indépendance. L’accent est immédiatement mis sur une discipline encore peu prisée des grandes universités de la côte est : les sciences physiques et l’ingénierie, en particulier dans les domaines de l’extraction minière et de l’hydraulique. Dotée d’une superficie immense, elle va progressivement jouir d’un avantage indéniable sur ses concurrents en offrant l’espace nécessaire à l’accueil d’un écosystème de laboratoires et d’entreprises.

2) De l’eugénisme à l’électronique (1889-1945)

Leland Stanford ne vécut pas assez longtemps pour admirer la portée de son œuvre. Sa femme assura la direction de l’université un certain temps, mais périt empoisonnée. Le principal suspect n’est autre que le président de l’Université recruté par les Stanford : David Starr Jordan. La mort de l’épouse lui permet de mettre en place son projet : moins un musée et espace célébrant les arts et les lettres, plus une fabrique à élite et un centre de recherche. Très investi dans les thèses eugéniques, Jordan place à des postes clés des universitaires situés au cœur de ce mouvement idéologique, dont le psychologue Lewis Terman. Sous leur direction, la faculté va user d’une approche où se mêle racisme et pseudo-scientisme. Les candidats étudiants sont recrutés via des processus de sélection inédits, où les liens familiaux, la taille corporelle et les résultats au tout premier test QI Stanford-Binnet, un outil de mesure de l’intellect mis au point par l’Université servent d’étalon. Parmi les thèmes figurant dans ces premiers tests très critiqués, on trouve des questions de culture générale portant sur le sport professionnel. Ce qui permettait de sélectionner des profils conformes au milieu social privilégié par Jordan.

L’eugénisme promu par l’Université de Stanford considérait la pauvreté aussi innée que la réussite. Selon Jordan, certaines races et lignées génétiques seraient plus aptes à produire de futurs cadres pour le pays. D’après ses thèses, il conviendrait d’encourager les mariages entre individus repérés pour leurs qualités, tout comme il serait nécessaire de décourager la reproduction des individus n’ayant pas démontré d’aptitudes particulières. À l’aide des tests de QI mis au point à Stanford et suite aux divers efforts pour promouvoir ces idées, plusieurs États américains vont procéder à des campagnes de stérilisation forcée de certaines populations. On estime ainsi à plus de 60 000 le nombre de femmes victimes de cette politique, dont un tiers au moins en Californie. De même, les soldats américains de la 1ère guerre mondiale furent parfois soumis aux tests de Stanford pour déterminer lesquels seraient envoyés en première ligne dans les tranchées.

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À Palo Alto, cette obsession pour la production d’élites, inspirée de l’élevage des pur-sang, va avoir diverses conséquences. Elle crée des liens forts au sein de la communauté des anciens élèves, les professeurs aidant la carrière professionnelle de leurs élèves et ces derniers rendant de multiples services à leur université en retour. Fort d’un réseau efficace, cultivé dans des domaines d’expertise choisis à dessein, Stanford va fournir de nombreux dirigeants d’entreprise et hauts fonctionnaires, dont le président Herbert Hoover sera le premier éminent spécimen. Au cours de sa longue carrière entrepreneuriale puis politique, il jouera un rôle important dans le rayonnement de l’Université et le développement économique de la région.

Si Hoover a été emporté par la crise de 1929, son œuvre lui a survécu et les “hooverites” ont continué d’occuper des postes à responsabilité et d’exercer une influence politique via la Hoover Institution, un think tank basé à Stanford prônant la liberté d’entreprise et le recul de l’État, en opposition au keynésianisme de Roosevelt. Avec l’aide de Hoover, la Californie a continué d’attirer industriels et chercheurs, et Stanford de tisser des liens avec les réseaux de pouvoir de la Côte est. Autour de l’Université, dans ce qui constituera bientôt la Silicon Valley, la haute technologie était déjà un secteur très présent, aux côtés de l’industrie fruitière et minière. Les ingénieurs formés à Stanford s’en allaient exporter leur savoir-faire à travers le monde, pilotaient des projets de construction hydrauliques dans les colonies occidentales et bientôt participaient à la naissance de l’industrie des télécommunications.

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Photographie de la première station de radio, à San Jose, California (1912, wikipedia)

Au début des années 1900, plusieurs ingénieurs et scientifiques commencent à expérimenter des outils d’amplification des ondes sonores avant de parvenir à envoyer et recevoir des signaux. La première radio diffuse des programmes réguliers dès 1909, à San Jose. Dans la foulée, Cyril Elwell, diplômé de Stanford, rachète le brevet d’un transmetteur au Danois Paulsen et fonde la Federal Telegraph Corporation. Il recrute rapidement l’ingénieur Lee de Forest, inventeur du tube à vide qui permet d’amplifier, émettre et recevoir un signal électronique. Cet ancêtre du semi-conducteur, également appelé lampe en français (les musiciens reconnaîtront les amplis à lampes) joue un rôle déterminant dans l’éclosion de l’électronique. La FTC débute la commercialisation d’un système radio et obtient dès 1913 un contrat déterminant avec l’US Navy.

La jeune start-up inaugure ainsi le modèle de développement qui sera reproduit par d’innombrables firmes californiennes : breveter une innovation développée avec le soutien plus ou moins étroit de la recherche universitaire, récupérer de juteux contrats militaires ou gouvernementaux grâce au réseau Stanford et ainsi financer l’expansion de l’entreprise. Du fait de son ouverture sur le Pacifique, sa météo clémente et ses centres de recherches, la Californie va rapidement devenir une destination importante en matière de bases et infrastructures militaires, en particulier pour la marine et l’aviation. Et avec le boom de l’électronique, Palo Alto devient un réceptacle de nombreux contrats militaires et capitaux publics. Parmi les inventions marquantes de la période figure le tube klystron des frères Varian, deux étudiants de Stanford, qui servira de premier appareil de brouillage électronique pour l’armée américaine au cours de la Seconde Guerre mondiale.

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Établie en 1931 à Mountain View, la base militaire aéronautique de Moffett Field a joué un rôle déterminant dans l’implantation de l’industrie électronique en Californie - photo Wikipédia.

Frederick Terman, fils de l’eugéniste et enseignant à Stanford Lewis Terman, prend la direction du département d’électronique de Stanford dès 1925. Il joue un rôle important dans l’implantation d’entreprises sur le campus. Après avoir aidé les frères Variant, il encourage et soutient financièrement deux jeunes ingénieurs et anciens élèves dans leur projet de commercialiser leur oscillateur électronique : Bill Hewlett et David Packard. Ils fondent HP en 1949, depuis leur garage de Palo Alto. Spécialisé dans les instruments de mesure, Hewlett Packard va perfectionner le modèle de la start-up tout en cimentant le mythe de l’entrepreneur. David Packard, un conservateur et réactionnaire notoire, exercera une influence politique importante. Que ce soit en occupant des postes élevés dans les administrations Nixon et Reagan ou par son soutien financier majeur à la Hoover Institution. Mais c’est un autre personnage et une autre invention, également liés au système Stanford, qui vont initier la révolution numérique dont la vallée de Santa Clara tire son surnom.

3) Des semi-conducteurs au Macintosh, les prémices de la révolution informatique (1951-1975)

L’écrasante majorité des matériaux se divisent en deux catégories : les conducteurs de courant et les isolants. Il existe quelques exceptions. Le vide séparant anode et cathode dans les tubes à vide n’est ni un conducteur ni un isolant (par définition, le vide n’est rien). Les électrons peuvent passer à travers en “sautant” entre les deux pôles, sous certaines conditions. À l’inverse, les matériaux semi-conducteurs sont à la fois des isolants et des conducteurs. Dans les deux cas, ces propriétés particulières permettent d’amplifier et surtout de contrôler le flux de courant (on/off ou zéro et un), une fonctionnalité essentielle aux fonctions logiques à la base de tout circuit électronique.

Pendant la première moitié du XXe siècle, les tubes à vide ont rempli ce rôle, malgré leurs nombreux inconvénients. Ces composants volumineux grillent facilement et dégagent beaucoup de chaleur. Les premiers ordinateurs occupaient des pièces entières et attiraient les gros insectes, qui provoquaient les premières pannes informatiques (appelées bug - insecte en anglais). Des opérateurs devaient courir dans les couloirs de ces machines géantes pour remplacer continuellement les tubes et nettoyer les circuits.

Tout va changer en 1951, lorsque trois chercheurs de Bell Labs, une entreprise de la côte est spécialisée en R&D et appartenant à l’opérateur de téléphonie national AT&T, vont mettre au point le premier transistor. Extérieurement, il s’agit d’un petit composant électronique constitué de trois fiches métalliques soudées sur un morceau de silicium. Soumis à différents procédés physico-chimiques, ce minerai présente des propriétés semi-conductrices. Le transistor remplit la même fonction que le tube à vide, sans présenter les mêmes défauts. Initialement dix à vingt fois plus petit et léger, il ne chauffe pas et résiste à l’épreuve du temps.

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Un tube à vide à gauche comparé à un des premiers transistors à droite. Image.

L’invention est à mettre au crédit des physiciens John Bardeen et Walter Brattain, bien que leur responsable hiérarchique William Shockley ait contribué au concept. L’équipe reçoit le prix Nobel de physique en 1956. Si Bardeen et Brattain vont continuer à enseigner et à travailler dans la recherche appliquée le reste de leur vie (Bardeen obtiendra un second prix Nobel de physique en 1972 pour son travail théorique sur les supraconducteurs), Shockley compte sur le prestige du Nobel pour faire fortune. Eugéniste et raciste notable, il a grandi à Palo Alto et entretient des liens étroits avec Stanford, d’où sa mère avait été diplômée. Inspiré par la carrière de David Packard, il se rend en Californie pour fonder sa propre start-up : Shockley Semi-conductors. Il attire du capital et recrute une “dream team” de jeunes ingénieurs et docteurs en physique, dont de nombreux diplômés de Stanford. Il compte mettre au point et vendre des transistors pour l’industrie de l’armement. Mais Shockley est un manager extrêmement toxique, erratique et tyrannique. Il bride la créativité de ses équipes et finit par pousser huit de ses meilleures recrues à quitter l’entreprise pour fonder leur propre entreprise, trois ans plus tard. Les “huit traitres” sont approchés par l’analyste Arthur Rock, de la banque d’investissement new-yorkaise Hayden Stone & co. Ce dernier recrute l’homme d’affaires Sherman Fairchild pour financer une start-up. Héritier d’IBM, monsieur Fairchild a fait prospérer son capital en investissant dans l’aviation civile et l’optique. Il accepte de placer 1,4 million de dollars à condition de pouvoir exercer une option de rachat de l’entreprise sous deux ans, moyennant 300 000 dollars par cofondateur. Fairchild Semiconductors est établie comme filiale de Fairchild Camera and Instrument, avec son siège à Palo Alto.

Libérés de l’emprise toxique de Shockley, dont la société ne vendra jamais le moindre transistor, les huit rebelles mettent rapidement au point un premier produit qu’ils vendent à IBM avec l’aide de Sherman Fairchild, principal actionnaire de cette multinationale. L’entreprise se spécialise ensuite dans les transistors high-tech et devient un des principaux fournisseurs de la NASA et du Pentagone. Seul problème, le succès entraine l’exercice de l’option de rachat par Sherman Fairchild. Les huit fondateurs vivent cela comme une démotion, puisqu’ils perdent leur statut de patrons pour celui de simples managers. Certains vont peu à peu quitter le nid pour fonder leur propre entreprise de semi-conducteurs et composants électroniques. En particulier, Robert Noyce et Gordon Moore. On doit au premier la mise au point du circuit imprimé et au second la fameuse loi de Moore, qui postule que la puissance de calcul des processeurs double tous les dix-huit mois. En 1968, toujours aidés d’Arthur Rock, ils fondent Integrated Electronics, rapidement abrégé en “Intel”. La firme va inventer les premiers composants de stockage de mémoire statique SRAM (Static Random access memory) et SROM qui vont remplacer le stockage sur bande magnétique. Puis, dès 1971, le microprocesseur, composant indispensable à l’émergence des micro-ordinateurs personnels.

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La guerre froide bat son plein, la course à l’espace et aux armements nécessite de nombreuses puces électroniques pour guider les missiles et faire tourner les superordinateurs de l’armée et de la NASA. L’impérialisme américain se mue en gigantesques campagnes de bombardements, que ce soit en Corée ou au Viêt Nam, consommant des quantités astronomiques de composants électroniques. La vallée de Santa Clara voit arriver des légions de jeunes cadres et ingénieurs travaillant plus ou moins directement pour l’industrie de l’armement. Les capitaux affluent autour de Stanford et attirent la matière grise, déclenchant un cercle vertueux.

Ces jeunes entreprises innovent également en termes de modèle industriel. Le coût de production d’un transistor Fairchild avoisine les 13 centimes, dont 3 pour les matériaux et dix pour l’assemblage. Vendu 1,5 dollar au gouvernement, il permet de réaliser des marges faramineuses. Pour les accroitre davantage, Fairchild va délocaliser une grande partie de sa production à Hong Kong, où la main-d’œuvre est beaucoup moins chère. La miniaturisation perpétuelle des composants et la chute de leur prix vont permettre l’avènement de la micro-informatique.

Jeune millionnaire de 31 ans, passé par Fairchild et Intel, l’ingénieur électricien Mike Markkula est convaincu de se trouver à l’aube d’une révolution. Après avoir vendu ses stock-options, il compte prendre sa retraite lorsqu’il entend parler de deux jeunes hippies travaillant sur un prototype de micro-ordinateur depuis leur garage de Palo Alto. Steve Jobs et Steve Wozniack lui proposent d’investir dans leur start-up, Apple Computer. Markkula est séduit. Il injecte 300 000 dollars, rédige le business plan de leur micro-ordinateur, ouvre une ligne de crédit à Bank of America et contacte Arthur Rock. Ce dernier lui ouvre ses réseaux financiers et prend des parts dans la jeune pomme. Apple se trouve soudainement abreuvé de cash et lance avec succès l’Apple 2, un des tout premiers ordinateurs personnels grand public, doté d’un écran, un clavier et une suite de logiciels. Jobs et Wozniack deviennent à leur tour multimillionnaires à l’âge de trente ans.

Apple II Personal Computer | National Museum of American History
L’Apple 2 offrira à la firme jusqu’à 40 % du marché des micro-ordinateurs au début des années 1980.

Pur produit de Stanford, William Shockley a ramené à Palo Alto l’industrie des semi-conducteurs, dont l’émergence doit davantage aux investissements de la puissance publique réalisés pour la Défense et la conquête spatiale. Si l’histoire de Fairchild Semiconductor permet aussi d’entrevoir la chaine d’action-réaction qui a valu à la baie de San Francisco son surnom de Silicon Valley, encore faut-il distinguer ce qui relève du mythe et ce qui tient du poids des structures socio-économiques et autres forces historiques.

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Fin de la première partie. La seconde est à découvrir ici. Pour ne pas manquer les prochains épisodes, vous pouvez vous abonner gratuitement à cette newsletter. Et si vous avez apprécié cet article, il est toujours possible de m’offrir un café ici.


Pour les lecteurs les plus curieux ou pointilleux (je vous vois !), voici une liste non exhaustive de mes principales sources mobilisées au long de la série :

  • Anatomie d’une bulle, Dr Thomas Gerbaud, Dr Antoine Gerbaud. 2023

  • Apocalypse Nerds : Comment les technofascistes ont pris le pouvoir, Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet. Éditions Divergences, 187 pages, 2025.

  • A City on Mars : Can We Settle Space, Should We Settle Space, and Have We Really Thought This Through?, Kelly and Zach Weinersmith. Penguin Press, 448 pages, 2023.

  • A People’s History of the United States : 1492–Present, Howard Zinn. Harper Perennial Modern Classics, 784 pages, 2005.

  • Automation and the Future of Work, Aaron Benanav. Verso Books, 256 pages, 2020

  • Blood in the Machine, Brian Merchant (substack).

  • Character Limit : How Elon Musk Destroyed Twitter, Kate Conger et Ryan Mac.
    Penguin Press, 430 pages, 2024.

  • Davos Man - How the Billionaires Devoured the World, Peter S. Goodman, Mariner Books, 440 pages, 2022.

  • Elon Musk, Walter Isaacson. Simon & Schuster, 688 pages, 2023.

  • Elon Musk : Tesla, SpaceX, and the Quest for a Fantastic Future, Ashlee Vance. HarperCollins, 392 pages, 2015.

  • Empire of AI : Dreams and Nightmares in Sam Altman’s OpenAI, Karen Hao.
    Penguin Press, 496 pages, 2025.

  • En attendant les robots : Enquête sur le travail du clic, Antonio A. Casilli.
    Éditions du Seuil, 400 pages, 2019.

  • Le mythe de l’entrepreneur : Défaire l’imaginaire de la Silicon Valley, Anthony Galluzzo.
    Éditions La Découverte, 240 pages, 2023.

  • Liftoff : Elon Musk and the Desperate Early Days That Launched SpaceX, Eric Berger.
    William Morrow (HarperCollins), 288 pages, 2021.

  • Ludicrous : The Unvarnished Story of Tesla Motors, Edward Niedermeyer.
    BenBella Books, 288 pages, 2019.

  • No Crypto : Comment Bitcoin a envoûté la planète, Nastasia Hadjadji.
    Éditions Divergences, 220 pages, 2023.

  • Palo Alto : A History of California, Capitalism, and the World, Malcolm Harris.
    Little, Brown and Company, 720 pages, 2023.

  • Road to Nowhere : What Silicon Valley Gets Wrong About the Future of Transportation, Paris Marx. Verso Books, 272 pages, 2022.

  • Steve Jobs, Walter Isaacson. Simon & Schuster, 656 pages, 2011.

  • Une histoire de la conquête spatiale : Des fusées nazies aux astrocapitalistes du New Space, Irénée Régnauld, Arnaud Saint-Martin. La Fabrique, 316 pages, 2024.

  • Zero to One : Notes on Startups, or How to Build the Future, Peter Thiel et Blake Masters. (Penguin Random House), 224 pages, 2014.

  • Articles de presse divers (Jacobin, Wired, The New York Times…).

  • Wikipédia, articles de presse cités par Wikipédia.


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22.09.2025 à 11:04

"Apocalypse Nerds" : le technofascisme dans tous ses états

Christophe @PoliticoboyTX

Entretien avec les journalistes Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet autour de leur dernier essai, Apocalypse nerds, qui parait aux éditions Divergences.
Texte intégral (3792 mots)

Depuis son retour au pouvoir, Donald Trump bénéficie du ralliement historique des géants de la Tech. Tous ? Oui, tous. Ce constat s’imposait dès la cérémonie d’investiture, où les principaux PDG de la Silicon Valley trustaient les premiers rangs habituellement réservés aux élus et anciens présidents. Il apparaissait plus évident encore lorsqu’Elon Musk, du haut de son poste d’administrateur temporaire du DOGE (Departement of Governement Efficency), répondait aux questions de la presse à la place de Trump, réduit au rôle de simple observateur derrière le Resolute Desk du bureau ovale. Neuf mois plus tard, un nouvel évènement télévisé a parfaitement illustré le serment d’allégeance de la Silicon Valley envers le projet autoritaire de Donald Trump.

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Le 5 septembre, la Maison-Blanche organisait un grand “diner de la Tech”. Une trentaine de patrons et industriels siégeaient aux côtés de Donald Trump, qui a pris un malin plaisir à les inviter à s’exprimer tour à tour face aux caméras. Chaque PDG a rivalisé de louanges, de Bill Gates à Sam Altam (OpenAI) en passant par Sergey Brin (cofondateur de Google accompagné par sa petite amie, une trumpiste fanatisée). Tim Cook (Apple) a remercié Trump huit fois en moins de deux minutes. Mark Zuckerberg a annoncé des investissements de “probablement 600 milliards” dans les data centers. Pensant que son micro était coupé, il s’est ensuite assuré auprès de Trump que ce chiffre lui convenait.

Il faut dire que l’alliance scellée entre la Silicon Valley et la Maison-Blanche bénéficie aux deux parties. Les géants de la Tech peuvent compter sur Donald Trump pour déréguler le secteur de l’IA, faciliter l’implantation des data centers, institutionnaliser les cryptomonnaies, distribuer les contrats publics et menacer de droits de douane prohibitifs les nations souhaitant taxer leurs profits. De son côté, Trump peut remercier “Big Tech” d’empêcher le pays de tomber en récession. Les investissements colossaux dans l’IA agissent comme un plan de relance privé, alors que sa politique commerciale et sa chasse aux sans-papiers produisent des conséquences économiques désastreuses en termes d’emplois et de pouvoir d’achat.

Dire cela est parfaitement correct, mais la servilité manifestée par les PDG de la Silicon Valley ne saurait être uniquement analysée sous l’angle de l’opportunisme et des intérêts financiers bien compris. Il existe aussi une convergence idéologique et politique documentée à merveille dans le livre de Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet : “Apocalypse Nerds : comment les technofascistes ont pris le pouvoir”. Cette cartographie de la contre-révolution réactionnaire et antidémocratique parcourant la Silicon Valley et influençant la Maison-Blanche apparait sous toute sa complexité. Une lecture essentielle, accessible et percutante pour saisir les ramifications du projet technofasciste en cours d’implémentation, ses objectifs, acteurs et racines idéologiques. Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet ont accepté de répondre à nos questions.


Fake Tech: Au-delà du clin d’œil cinématographique, pourquoi avoir choisi de placer le terme “Apocalypse” en titre de l’ouvrage ? À quoi fait-il écho ?

Nastasia Hadjaji & Olivier Tesquet : Quelques jours après la réélection de Donald Trump, en janvier 2025, le multi-investisseur technofasciste Peter Thiel publie dans le Financial Times un texte aux accents prophétiques dans lequel il mobilise la notion biblique d’apokálypsis. L’Apocalypse selon Saint-Thiel n’est pas la promesse d’un chaos à venir, mais celle d’une possible refondation. Une « révélation » qui conduirait à l’établissement d’un ordre alternatif, radicalement anti-démocratique. Dans ses prises de paroles, Thiel se plait à adopter un ton messianique, prophétique et religieux, c’est à cette dimension que renvoie notre titre Apocalypse Nerds : à la théologie politique des nerds, les oligarques, patrons et ingénieurs de la tech embarqués dans une véritable contre-révolution anti-moderne. Une contre-révolution dans laquelle la modernité technique sert à faire reculer la modernité politique.

Si nous mobilisons ce terme, c’est aussi parce qu’il désigne un instrument de pouvoir. Chez Thiel, très marqué par la pensée anti-moderne de Leo Strauss ou Oswald Spengler, l'apocalypse est une fenêtre d'opportunité, une manière de dire : “Le monde ancien est fini, laissez-nous bâtir le suivant.” Ces derniers jours, le milliardaire a donné une série de conférences à San Francisco sur la figure de l'Antéchrist, qu'il désigne sous trois formes : la charia, un totalitarisme technologique à la chinoise, ou Greta Thunberg. Il faut analyser ce discours en regard de son obsession apocalyptique ; celle-ci devient nécessaire pour se prémunir contre des projets de société qu'il méprise.

Fake Tech : en 2017, le PDG d’Uber et Elon Musk avaient renoncé à participer au conseil économique de Donald Trump sous la pression de leurs employés et par souci de préserver l’image de leurs entreprises. Suite aux pressions internes, Google avait renoncé à son projet de moteur de recherche compatible avec la censure chinoise. Désormais, cette même entreprise signe un contrat de 45 millions de dollars pour piloter la propagande numérique du cabinet de Netanyahou et les PDG de la Tech chantent les louanges de Donald Trump. Qu’est-ce qui a changé selon vous ? Trump a mené une tentative de coup d’État devant les caméras de télévision, les soldats israéliens “live stream” leur génocide, mais “Big Tech” n’a plus les mêmes pudeurs qu’en 2017…

NH & OT : Dans les pas de Sylvie Laurent qui éclaire l’histoire de la « contre-révolution californienne » en insistant sur le fait que l'image d’une Silicon Valley uniformément progressiste, et donc démocrate, est une idée partiellement fausse, nous retraçons les éléments dissonants dans l’histoire de la tech, ceux qui permettent de mieux comprendre la servilité avec laquelle ses grands patrons se sont ralliés à Trump, tout en nuançant l’hypothèse d’un simple opportunisme déguisé en pragmatisme politique.

Le « modernisme réactionnaire », pour reprendre l’expression de l’historien spécialiste du fascisme Zeev Sternhell, a toujours fait partie de l’histoire de la tech. L’université de Stanford, qui fournit à la Silicon Valley ses élites d’entrepreneurs, est l’un des bastions des pseudo-sciences eugénistes et racialistes. William Shockley, qui y a enseigné et que l’histoire retient comme le co-inventeur du transistor, était persuadé que les noirs étaient « génétiquement inférieurs » et l’un des grands promoteurs de la sélection par le QI. Becca Lewis, une chercheuse américaine, s’est également intéressée à l’influence de George Gilder, un investisseur catholique et national-conservateur dont la newsletter sur l’innovation était lue par des dizaines de milliers d’ingénieurs et par le président Reagan lui-même. Enfin, mentionnons que les « cypherpunks », cette communauté décrite de manière erronée comme une bande de « libertaires » de la tech était en réalité liée depuis ses origines au parti libertarien américain.

Cette généalogie des liens explicites entre le secteur des techs et la réaction néolibérale-autoritaire permet de mieux comprendre ce que d’aucuns perçoivent comme un « ralliement » soudain. Terme qui n’est pas particulièrement pertinent puisque les courbettes que l’on observe ces jours-ci s’inscrivent dans une historicité bien documentée.

Fake Tech : un aspect fascinant de votre livre tient dans votre description des incarnations du projet technofasciste. Il ne semble pas simplement s’agir de servir les intérêts d’une classe sociale, mais également de faire sécession pour servir une vision profondément anti-humaine. Lorsqu’on parle de villes autonomes libertariennes appelées à exister en dehors des États ou de transhumanisme, j’avais tendance à rire de ces projets à priori ridicules, comme les tentatives de villes flottantes indépendantes n’ayant pas survécu aux premières tempêtes. En vous lisant, je suis tombé des nues devant le nombre d’initiatives, de signataires, leur puissance financière et le fait que des expériences étaient déjà en cours en ce qui concerne les territoires autonomes… Faut-il prendre ces projets au sérieux ?

NH & OT : Évidemment, il faut les prendre au sérieux. Pour le comprendre, observons le concept d’hyperstition que l’on doit à Nick Land, l’un des nerds de l’Apocalypse que nous décrivons dans le livre. Une hyperstition c’est l’action performative d’idées sur le cours historique et culturel des sociétés. Or la tech excelle à produire des hyperstitions. Prenons le cas de Bitcoin : qui aurait cru que l’idée - utopiste et foncièrement réactionnaire - de revenir à une forme d’or numérique il y a plus de quinze ans aurait conduit à la création d’une nouvelle classe d’actifs financiers dont la valorisation oscille cycliquement entre 1000 et 3000 milliards de dollars, et désormais intégrée à Wall Street ?

Il se trouve que le Bitcoin est également au cœur d’une autre hyperstition contemporaine liée à la volonté de dépasser la forme État-nation, pour faire advenir une constellation (Curtis Yarvin parlerait de « patchwork ») de micro-sociétés privées, gouvernées par des administrateurs privés et guidées par la « main invisible » du marché. Ce mouvement se rattache aujourd’hui à une figure, l’investisseur et bitcoiner américain Balaji Srinivasan, et à son mouvement du Network State. Ce sécessionnisme « utopiste » s’articule aujourd’hui à un sécessionnisme « endogène » incarné par le projet de Donald Trump d’implanter sur le territoire fédéral américain des Freedom Cities, des zones économiques spéciales dédiées à « l’innovation radicale », mais placées en dehors de la supervision des institutions fédérales. Il s’incarne également dans le projet de cité-ouvrière Starbase d’Elon Musk, que l’on peut imaginer devenir, à terme, une juridiction autonome.

La multiplication de ces initiatives produit ce que Grégoire Chamayou nomme la « micropolitique de la fragmentation » : nul besoin de renverser un État dans la violence si vous opérez un travail patient de sape de ses structures, de l’intérieur. C’est certainement dans ce coup d’État incrémental et silencieux qu’il faut chercher la menace la plus probante envers les démocraties libérales.

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La tentation est grande de tourner en dérision leurs rêves de grandeur, mais il faut trouver la bonne distance : ni les ériger en stratèges tout-puissants — Curtis Yarvin n'est pas un Raspoutine qui susurre à l'oreille de Donald Trump — ni les éliminer d'un revers de la main. Le technofascisme tel que nous le décrivons est à la fois un mouvement politique contre-révolutionnaire et une scène culturelle, un imaginaire partagé nourri d'idées parfois contradictoires qui ne proviennent pas des lieux traditionnels de la production du savoir, mais de blogs, de podcasts, etc. Son incohérence de façade n'est pas une faiblesse, c'est une force. Puisqu'il fonctionne comme une interface de programmation informatique, il n'a pas besoin d'une idéologie totalisante pour se diffuser. C'est un fascisme incrémental.

Fake Tech : Certains individus peuvent se retrouver dans le “bio hacking”, les livres d’Olivier Rolland inspirés de Tim Ferris ou les promesses émancipatrices des cryptomonnaies, et remettre en question les traits d’union que vous faites entre ces différentes manifestations de la dérive technofasciste. Intégrer dans cet arc le polémiste Matt Yglesias (proche de l’aile droite du parti démocrate américain et “altruiste efficace”) et le “biohacker” obsédé par l’immortalité Brian Johnson pourrait susciter des objections. Quel est le socle commun entre ces différents courants et acteurs ?

NH & OT : L’un des points communs de ces acteurs aux affiliations idéologiques diverses et aux idées composites est l’idée, pour reprendre une citation de Peter Thiel, encore — que « le capitalisme et la démocratie ne sont plus compatibles », ainsi qu’il l’a formulé en 2009 (déjà). Car la contre-révolution à laquelle nous assistons vise à implanter l’idée que la démocratie est un programme lent, corrompu, obsolète — le Windows 95 de la gouvernance politique, en somme. C’est ce poison anti-démocratique visant à relégitimer les formes les plus autoritaires du pouvoir, dont la dictature fasciste (le « fascisme cool » cher à Bukele) ou la formule du « monarque-CEO » de Curtis Yarvin, qui est à l’œuvre dans la multiplication des déclarations et des initiatives de fragmentation.

C'est du reste ce qui peut réunir la droite religieuse américaine et les technofascistes : derrière ce diagnostic d’incompatibilité entre capitalisme et démocratie, il y a surtout un rejet viscéral de l’égalité comme principe politique. Comme chez Carl Schmitt, le père de l'état d'exception et de la décision souveraine, juriste du Troisième Reich, la société s'organise selon une distinction entre amis et ennemis. Concernant ces derniers, les différentes nuances réactionnaires partagent les mêmes : la gauche, les femmes, les personnes racisées, la communauté LGBTQI+, et particulièrement les personnes trans.

“Nos cauchemars ne sont encore que leurs rêves, mais ce monde est en germe. Nous l’avons décrit par le menu, il s’incarne dans des pratiques politiques identifiables et ses dégâts s’observent dès à présent.” Apocalypse Nerds

Fake Tech : vous soulignez le côté protéiforme et hétérogène du technofascisme, que vous décrivez comme muni d’un objectif clair et radical, mais ne disposant pas d’une idéologie clairement identifiable. Vous insistez à juste titre sur l’aspect terrifiant d’un projet qui considère l’humanité comme une “simple contingence”, se moque du réchauffement climatique ou de l’impact anthropologique du déploiement forcené d’IA dysfonctionnelles. Pour prendre un exemple, les fusées d’Elon Musk et leurs constellations de satellites sont en passe de détruire la couche d’ozone, au nom de la colonisation de Mars… Exposer ce projet et lui opposer des contre-récits susceptibles de contrer le pouvoir séducteur des discours qui s’y rattache sera-t-il suffisant pour faire obstacle à sa progression ?

Nastasia Hadjaji : Il faut d’abord avoir une forme de lucidité sur la faiblesse de la stratégie consistant à penser que l’on va lutter contre le technofascisme en menant une bataille des imaginaires, c’est un refrain entendu souvent, mais qui est faible sur le plan politique. Actons que nous avons momentanément perdu cette position dans la bataille. Il me semble en revanche que la boite à outils marxiste offre des possibilités stratégiques à réinvestir : il faut centrer la lutte sur des considérations matérielles et matérialistes, donc considérer le ralentissement, l’empêchement et le blocage des infrastructures. Rapporter la tech à ses effets dans le présent, qu’ils soient d’ordre social, économique, environnemental. C’est à ces endroits stratégiques qu’il faut axer la lutte. En s’inspirant de toutes les résistances en France et à l’étranger. Je cite souvent l’exemple de la Quadrature du net. On pourrait évoquer également les luttes locales, comme celle contre l’implantation de data center à Marseille. Et à l’international, j’appelle de mes vœux un mouvement des non-alignés. Mais j’ai peu d’espoir en l’Europe néolibérale. Je considère que l’enjeu pour elle est de préserver son indépendance stratégique, et elle le fait par une approche consistant à dupliquer le modèle de la Silicon Valley en ajoutant une étiquette “made in France”.

Si on fait un peu de prospective, la piste stratégique consistant à soutenir un mouvement des non-alignés de la tech, impulsé depuis les pays du Sud global semble plus pertinente. D’autant plus que c’est là que s’exprime avec le plus de brutalité la nature impérialiste et coloniale de l’industrie de la Tech.

Propos recueillis le 19/09/2025 par écrit et téléphone, relus avant publication.

“Apocalypse Nerds” (170 pages, éditions Divergentes) est disponible en libraire à partir du 19 septembre. Je vous encourage vivement à le lire et l’offrir autour de vous.


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