03.06.2026 à 20:06
zabrahams
Chaque semaine, l’Institut La Boétie dont Jean-Luc Mélenchon est co-président, édite une note intitulée « données et arguments ». Elle sert de référence pour les débats de formation dans les groupes d’action de La France insoumise. Cette note sera reproduite ici dans le but de documenter les mots d’ordre du mouvement et de permettre partout des débats argumentés.
Le récit historique sur la France de l’extrême droite tente d’en faire une entité éternelle, un bloc démographique, linguistique, culturel et politique venant du fond des âges et auquel il faudrait que les nouveaux arrivants – migrateurs ou générationnels – s’assimilent. Mais un contre récit montre l’inverse : un pays issu de créolisations continues et qui ne se constitue comme nation que par la politique. Le projet de donner ses droits à la nouvelle France devient alors la dernière itération d’une tradition française.
1 – La France, combien de grands remplacements ?
Le territoire français est depuis toujours un lieu où se succèdent des vagues migratoires. Il est possible de remonter très loin pour montrer qu’une expression comme « français de souche » n’a pas de sens, ou que l’idée qu’il y aurait une légitimité historique plus grande des migrants venant d’Europe sont absurdes.
=> Si les premiers Homo Sapiens arrivent sur le territoire français en -50 000 avant notre ère environ – intégrant les précedents occupants néanderthaliens -, ils sont rejoints par une première grande migration d’agriculteurs venus du moyen-orient en -6000 avant notre ère. Aujourd’hui, des analyses sur des français d’origine européenne montrent qu’un tiers de leur ADN provient des premiers et un tiers des seconds.
=> Au troisième millénaire avant notre ère une civilisation dite de la « céramique cordée » migre de l’est de l’Europe (actuelle Ukraine) pour s’installer dans le centre de l’Europe et jusque dans le quart nord-est de l’actuel territoire français.
=> À l’âge du bronze (-2700 à -800), les préhistoriens estiment que le territoire français est à l’intersection de quatre complexes culturels européens : atlantique ; Ibérique ; Nord Alpin ; Italique.
=> À partir de -600, il y a la création de premières colonies grecques sur la côte méditerranéenne : Marseille, Nice, Arles, Antibes, Hyères.
=> La Gaule conquise par Jules César en -52 avant notre ère est composée d’une soixantaine d’ethnies différentes. Si certaines s’unissent pour lui faire la guerre, d’autres sont les alliées du militaire romain pendant son entreprise (comme les éduens). Quoiqu’il en soit, la latinisation culturelle (vêtements, langue, religion) des élites de ces ethnies avait commencé bien avant la conquête.
=> Dans la Gaule romaine, 5% de la population va venir de Rome. La diffusion de la culture latine devient plus forte mais se créolise avec des éléments des cultures gauloises : les divinités gauloises sont romanisées et inclues aux cultes obligatoires civiques romains, les fermes typiquement gauloises perdurent, se mêlent aux infrastructures territoriales romaines, sont parfois occupées par des anciens légionnaires romains, etc.
=> Dans les derniers siècles de l’empire romain, le territoire français accueille l’installation de « barbares », en vérité des peuples venus de l’est de l’Europe qui s’intègrent plus ou moins à l’empire
pour en gérer les frontières. Ainsi, lorsque Clovis (qui avait le titre de consul romain) forme son royaume, il a dedans des gallos-romains, des francs, mais aussi des wisigoths ou des alamans.
=> Des communautés juives sont installées en France de manière attestées depuis le 1er siècle. On a retrouvé des tombes de rite juif dans la nécropole antique d’Arles ou encore en menorah vieille de 2000 ans à Orgon, dans les Bouches-du-Rhône.
=> À partir de 717, le Languedoc et une partie de la Provence voient l’arrivée d’arabes et de berbères venus de la péninsule ibérique. Au-delà d’une conquête militaire, il y aura des installations durables à partir de cette époque de populations venues d’Afrique du Nord. On a retrouvé à Nîmes, Marseille ou Montpellier des sépultures médiévales de rite islamique.
=> De même, après avoir mené pendant un siècle des raids et des invasions dans tout le nord et l’ouest de la France, des rois Vikings s’installent de manière permanente en Normandie à partir de 911.
=> En 1609, le roi d’Espagne prononce l’expulsion définitive des marranes et des morisques, c’est-à-dire des descendants de juifs et de musulmans convertis. Beaucoup s’installent dans le sud de la France.
=> À la même époque, le royaume de France fait beaucoup la guerre ( guerre de 30 ans, guerre de 7 ans). Un tiers de son armée est constituée de mercenaires étrangers (allemands, wallons, suisses, italiens, catalans, écossais). La plupart de ces mercenaires finissaient par s’installer durablement en France.
=> À toutes ces migrations il faut bien sûr ajouter celles de la modernité, à partir de la révolution industrielle : italiens, espagnols, belges, polonais, africaines…
2 – La langue française comme continuité ?
La langue française est parfois considérée comme le cœur de l’identité nationale française, faisant fi du fait qu’elle est la langue officielle ou co officielle d’une trentaine d’Etats et une langue d’usage courant dans plus encore. Selon des discours réactionnaires, l’époque serait caractérisée par un déclin du français, marquant les premiers signes de sa disparition. En réalité, la caractéristique de la langue française est précisément d’être en constante évolution notamment par des apports venant d’autres langues.
=> La première unification linguistique du territoire français a lieu avec l’adoption du latin qui a commencé dans les élites gauloises avant la conquête et se diffuse après la conquête mais se déforme aussi au contact des différentes variétés de langues celtes parlées.
=> Les serments de Strasbourg de 842 (prononcé pour sceller une alliance militaire entre deux petits-fils de Charlemagne contre le troisième) sont parfois considérés comme les premiers textes en français. Pourtant, on est loin du français moderne : « Pro Deo amur et pro christian poblo et nostro commun salvament » pour « Pour l’amour de Dieu et pour le peuple chrétien et pour notre salut commun ».
=> La chanson de Roland, composée au 11e siècle, est aussi pointée comme l’un des débuts de la langue française. Pourtant, difficile pour un français moderne de comprendre : « Carles li reis, nostre emperer magnes / Set anz tuz pleins ad estet en Espaigne » qui veut dire « Charles le roi notre grand empereur / Sept an entiers est resté en Espagne ».
=> L’ordonnance de Villers-Cotteret de 1539 est réputée avoir généralisé le français pour les actes administratifs dit plutôt qu’il faut les faire dans « les langues maternelles des français » plutôt qu’en latin. La généralisation du français comme langue unique administrative date plutôt de la révolution française (20 juillet 1794).
=> En 1794, un rapport de la Convention sur l’usage du français est dirigé par l’abbé Grégoire qui estime que cette langue est connue et parlée par 10% des habitants de la république.
=> Le français est une langue en perpétuelle évolution, ce qui fait qui n’est pas possible d’en dater un début, ni un âge d’or. Le français est bien considéré comme une langue latine ou romaine mais elle comprend aussi des mots de racine celte, germanique, arabe, viking, arabe, hébraïque, araméenne, italienne, etc.
3 – Quand naissent les français ?
L’apparition de la nation française peut se dater de la révolution française. Vu la diversité culturelle, linguistique, le caractère mouvant des peuplements ou des frontières, seule une définition politique de la nation est possible pour les français.
=> Du délitement de l’empire romain à la monarchie absolue du 18e siècle, les personnes qui habitent sur le territoire français sont d’abord des sujets qui peuvent changer de monarques en fonction des conquêtes ou du jeu des alliances féodales. Ainsi, une grande partie des habitants de régions que l’on considère comme « françaises » ont pu être pendant plusieurs siècles des sujets de la couronne anglaise.
=> Le premier texte qui définit la nationalité française est la constitution de 1791, celle de la première phase de la révolution française. C’est ensuite le code civil qui va s’en chargé à partir de 1804.
=> L’adoption des principaux symboles nationaux sont aussi postérieurs à la révolution française. L’association des trois couleurs du drapeau remonte à la Révolution, le drapeau étant définitivement adopté comme emblème national en 1848. La marseillaise, composée en 1792, est adoptée comme hymne officiel en 1879, tout comme le 14 juillet en tant que fête nationale.
La « nouvelle France » n’est donc pas un phénomène inédit dans l’histoire de France. Au contraire, de fait de son histoire et de sa géographie, notre pays est régulièrement rebrassé. C’est pourquoi il se fonde par la politique, par la reconnaissance mutuelle de droits et de principes d’auto-gouvernement. Ainsi, la nouvelle France appelle une nouvelle fondation politique.
Un grand nombre des données et des faits repris dans cette note sont issus du livre « La France éternelle : une enquête archéologique » de Jean-Paul Demoule (editions La Fabrique).
03.06.2026 à 20:03
zabrahams
Chaque semaine, l’Institut La Boétie dont Jean-Luc Mélenchon est co-président, édite une note intitulée « données et arguments ». Elle sert de référence pour les débats de formation dans les groupes d’action de La France insoumise. Cette note sera reproduite ici dans le but de documenter les mots d’ordre du mouvement et de permettre partout des débats argumentés.
Après avoir volé deux ans de vie aux Français en repoussant la retraite à 64 ans, les macronistes s’attaquent désormais au 1er mai avec une proposition de loi visant à autoriser le travail dans certains secteurs en ce jour symbolique, rendu férié par la mobilisation historique du mouvement ouvrier. Ce n’est pas la première fois : à l’été 2025, le gouvernement Bayrou avait annoncé vouloir supprimer 2 jours fériés pour faire des économies, avant d’être renversé. L’obsession des macronistes pour supprimer des jours fériés n’est pas anecdotique : elle s’inscrit dans un combat plus large que mènent les classes dominantes pour réduire toujours plus le temps libre des travailleurs. Défendre les jours fériés, et en instaurer de nouveaux, c’est lutter pour une autre vision globale de la société : une société qui valorise le temps libéré et le collectif, plutôt que l’accumulation du capital. C’est donc un enjeu central pour la lutte des classes d’aujourd’hui.
1 – L’histoire des jours fériés : une lutte des travailleurs face aux classes dominantes
L’instauration des jours fériés a toujours été politique
=> Les premiers jours fériés inscrits dans la loi – il y a des jours chômés sous d’autres formes pendant l’ancien régime – apparaissent avec l’instauration de la République pour souder la nation autour de moments importants, comme la proclamation de la IIe République le 24 février après l’abdication du roi Louis-Philippe 1er. Mais c’est sous la IIIe République que naissent la plupart des jours fériés que l’on connaît aujourd’hui : 14 juillet, Pâques, Pentecôte, etc. Déjà, la résistance patronale est immense, notamment dans l’industrie : beaucoup d’employeurs refusent d’octroyer ces jours fériés à leurs employés. C’est seulement la mobilisation des syndicats et des associations qui permettra aux salariés de bénéficier effectivement de leurs droits.
=> Le 8 Mai est aussi le fruit d’un conflit politique. Il n’est pas rendu férié directement après la guerre, car l’État ne souhaite pas reconnaître la spécificité de la victoire du 8 mai 1945 contre le nazisme, trop marquée par la résistance antifasciste et communiste. Il est reconnu férié seulement 8 ans après, en 1953, grâce aux mobilisations communistes et gaullistes. Dans les années qui suivent, le 8 Mai férié est régulièrement supprimé puis rétabli, pour des raisons politiques et économiques. Par exemple en 1959 De Gaulle décale la commémoration nationale au deuxième dimanche de mai, avec le même argument qu’aujourd’hui : trop de ponts et de jours fériés tueraient la productivité nationale.
Le 1er mai en particulier : une conquête sociale historique de la lutte ouvrière
=> En s’attaquant au Premier mai, le Gouvernement s’attaque au jour férié le plus symbolique pour le camp des travailleurs. À la fin du 19e siècle, le 1er mai devient une journée de mobilisation internationale pour la baisse du temps de travail, avec le mot d’ordre « 8 heures de travail, 8 heures de sommeil, 8 heures de loisirs », symbolisé par le triangle rouge aujourd’hui porté par les insoumis. Dès 1889, la IIe Internationale socialiste, réunie à Paris, exige de proclamer ce jour férié. Certains militants mobilisés le 1er Mai y ont perdu la vie : c’est le cas de la militante ouvrière du coton Maria Blondeau, tuée le 1er Mai 1891 par des tirs de gendarmes à Fourmies, dans le Nord.
=> Les mairies communistes et socialistes répondent à l’appel de l’Internationale en mettant en place le 1er mai férié dans leurs propres services municipaux et vont défendre sa généralisation à l’ensemble du pays, en demandant pour la première fois un vote à la Chambre des députés.
=> Pendant la Seconde guerre mondiale, le régime de Vichy vide de sa substance le 1er Mai en le transformant en « Jour du Travail » pour servir son agenda réactionnaire « Travail, Famille, Patrie ». À la Libération, c’est le Conseil national de la résistance qui inscrit le Premier Mai dans le marbre. En 1947 il devient officiellement férié. C’est donc à un droit conquis il y a près de 80 ans que les macronistes osent s’attaquer par 49.3 aujourd’hui.
2 – S’attaquer aux jours fériés : la face émergée de l’iceberg des attaques contre le travail
L’argument des libéraux pour nous faire travailler plus est faux
=> Les Français ne travaillent pas moins que leurs voisins, y compris du point de vue des jours fériés :
Une offensive générale contre le monde du travail
=> La proposition de loi visant à autoriser le travail le 1er mai est un cheval de Troie pour détricoter l’ensemble des conquis sociaux des travailleurs. Le Gouvernement promet que le travail le 1er mai s’effectuera sur la base du volontariat des travailleurs. C’est faux : on sait bien que le rapport hiérarchique au sein de l’entreprise conduira les travailleurs concernés à se plier à la volonté de leur patron. Le but poursuivi est de généraliser le travail le 1er mai, de la même façon que la possibilité de travailler le dimanche introduit en 2015 sur la base du volontariat s’est finalement imposée comme une obligation pour beaucoup.
=> Les macronistes s’attaquent aux jours fériés comme ils s’attaquent au reste des droits des travailleurs : ordonnances Travail en 2016, réformes de l’assurance chômage, réforme des retraites, etc. En faisant cela, ils poursuivent un objectif cohérent : repousser toujours plus les limites de l’exploitation des travailleurs pour baisser la rémunération du travail et augmenter celle du capital. Par exemple la proposition de suppression de deux jours fériés du gouvernement Bayrou, en nous faisant travailler 2 jours de plus sans hausse de salaire, nous aurait fait perdre environ 1% de rémunération annuelle.
3 – Le temps libéré : ferment d’une société de l’intérêt général
Les bienfaits du temps libéré
=> Les jours fériés constituent pour les travailleurs un îlot de temps libéré de la sphère marchande, qu’ils peuvent consacrer à d’autres types d’activités :
=> Le conflit sur les jours fériés reflètent deux visions opposées de la société : une société dictée par l’impératif marchand, la recherche de rentabilité, l’équilibre budgétaire versus une société du temps libéré, de la solidarité, de l’épanouissement et de l’émancipation collective. Être révolutionnaire, c’est assumer que la joie et le bonheur sont des objectifs en tant que tels.
Relancer la réduction du temps de travail
=> Le temps de travail des salariés français n’a pas diminué depuis 2022. La dernière semaine de congés payés obtenue remonte à 40 ans, sous Mitterrand. Il faut renouer avec le progrès humain historique que constitue la réduction du temps de travail.
=> Pour reconquérir le temps volé par les dominants, le mouvement insoumis propose de :
30.05.2026 à 15:12
zabrahams
Institut La Boétie, organisateur de cet événement avec la Fondation européenne Pour le peuple. Et je voudrais m’enorgueillir de me considérer comme un contributeur à la pensée commune, davantage que pour le rôle de personnage politique, que j’occupe sur la scène d’une manière générale.
Je commence d’un mot pour saluer la mémoire de quelqu’un qui a été une grande figure des intellectuels français de ma patrie : Edgar Morin, qui nous a quittés hier à 104 ans. Mais qui à 102 ans, était de nouveau engagé sur la première ligne du combat pour le respect des droits des peuples et contre le génocide à Gaza. C’est une pensée émue. Edgar avait servi de prétexte à la social-démocratie pour tirer de la théorie de la complexité comme principal résultat que rien ne pouvait être envisagé parce que tout était trop compliqué. Ce qui n’était pas sa pensée, loin de là. C’était même exactement le contraire : essayer de comprendre la complexité pour pouvoir intervenir sur elle.
Mon propos est donc une contribution au déroulement de la journée.
Nous sommes le lendemain de l’anniversaire du 29 mai 2005, et rien ne résume mieux la séquence politique et historique de la civilisation européenne que l’intervalle qui s’est déroulé depuis. Naturellement, 2005 n’était pas le début de l’ordolibéralisme. Certainement non. Mais il devait en être le couronnement. C’est-à-dire qu’à la faveur d’un texte, nommé Constitution, on aurait constitutionnalisé des règles politiques, des règles économiques disant indépassable de séparer la politique de l’économie.
Au moment où cela fut mis en délibération, le peuple français qui regimbait à accepter fut accusé d’être un ramassis de retardataires, voire de quasi-fascistes qui refusaient l’Europe. Le peuple français n’a pas refusé l’Europe, il a refusé l’ordolibéralisme. Et il a été suffisamment inspiré pour le faire avec force et créer un entraînement qui permit ensuite le refus du peuple hollandais, c’est-à-dire pour finir de deux sur cinq des peuples fondateurs de l’Union européenne disant non à ce texte. “Non” mais non pas à l’Europe, cela va de soi, mais il faut toujours le rappeler.
À partir de là, tous ceux qui ont voté oui ont pris un engagement qui a été plus ou moins tenu de ne faire de programme politique que conforme au nouveau traité dont ils avaient proposé l’approbation. Tant et si bien que le premier résultat politique de cette adhésion et de cette défense, c’est que les deux partis qui, en France, organisaient l’alternance politique, qui s’étaient voués au « oui » et à l’ordo libéralisme, ont été écrasés et ont quasi disparu de la scène : le Parti socialiste français qui a fait 1,67 % aux dernières élections et la droite qui a fait moins de 5 % je crois, le parti Les Républicains. Ainsi a commencé à être volatilisée la scène politique française émise alors en obligation d’une recomposition générale. Elle est encore en cours en ce moment.
Il faut en retenir la leçon : 21 ans après, l’ordo libéralisme a été nié, remis en cause et détruit par ceux-là mêmes qui en avaient ordonné l’application méthodique et systématique dans notre pays. Les États-Unis d’Amérique au bout du compte étaient les vainqueurs de la guerre froide et ils ont imposé au monde ce modèle unique et sans alternative possible. Et c’est des États-Unis d’Amérique, à la place du libre-échange, de la concurrence libre et non faussée, que la première puissance militaire du monde a déclaré qu’elle fixait les prix de toute une série de produits qu’elle importe à coup de droits de douane. Car que peut-elle faire d’autres qu’importer ? Elle a détruit son propre appareil productif avec la méthode qu’elle a imposée aux autres, en confiant l’autre bout du monde, la Chine, le soin de tous les travaux manufacturiers. Sans eux, il n’y a pas d’humanité possible, pour la raison qu’il n’y a pas d’économie, qu’il n’y a pas de production et qu’il n’y a pas d’échange. Toutes ces évidences ont été en quelque sorte dénouées en 21 ans.
Aujourd’hui, l’ordolibéralisme est mort. La conséquence est que les partis qui portaient ce discours comme cœur de leur doctrine sont morts ou vont mourir avec. Et nous voyons qu’ils n’ont absolument rien à proposer à la société. Je ne le dis pas par esprit de concurrence, voire même de compétition avec eux. Mais pour faire observer que c’est la première fois qu’on voit des organisations politiques, maîtresses du monde, n’avoir aucune promesse civilisationnelle à présenter à l’humanité. Auparavant, les États-Unis d’Amérique, le libéralisme d’une manière générale, se prétendaient être les porteurs d’une idée, d’un avenir pour l’humanité, la démocratie, la bienveillance, le doux commerce qui aurait organisé les relations humaines et dirigé toute l’humanité vers un progrès sans fin. Tout ça s’est effondré. Et s’il faut faire une référence quelconque à la période dans laquelle nous sommes en train de vivre, nous autres ici en France, nous l’observons. Ceux qui sont nos adversaires idéologiques, nos contraires idéologiques, n’ont rien à proposer.
Or, les sociétés humaines ne peuvent pas vivre autrement que dans un cadre qui rassemble la différence des êtres humains, un cadre qui les unifie. Un cadre religieux : ce fut l’Ancien Régime. Un cadre politique, c’est depuis le début de la République dans notre pays. Et ce cadre n’a pas encore été donné. Celui que nous apercevons, nous le voyons s’avancer. Nous ne savons pas comment ils vont le formuler politiquement, mais nous en voyons les acteurs. C’est cette sorte d’espèce de transhumanisme grotesque qui voudrait qu’à un moment ou à un autre, l’être humain, son corps, son esprit, tout ce qui le constitue en tant qu’être humain deviendrait lui-même une marchandise en pièces détachées, et dont le futur serait lié exclusivement aux techniques qui le mettraient en œuvre pour le renouveler.
C’est ce qu’en France, on a baptisé le transhumanisme, qui est aujourd’hui principalement porté par les grands acteurs des entreprises numériques des États-Unis d’Amérique. Il est frappant, je m’en assurais tout à l’heure, que si, au XIXᵉ siècle, le Manifeste communiste paraît en 1848, l’Église était l’organisatrice alternative de la pensée commune, puisque Rerum novarum, de Léon XIII date de 1891 comme manifeste de la doctrine sociale de l’Église. Cette fois-ci, elle a une main d’avance sur tout le mouvement ouvrier et sur notre famille idéologique, puisque c’est elle qui, la première, s’explique sur le risque que représente pour l’humanité, son devenir et ses techniques, avec l’encyclique qui vient de paraître et que nous aurons bientôt l’occasion de commenter. Rien qui vient de l’esprit ou qui va à l’esprit ne nous indiffère, et nous voulons être en dialogue avec absolument tout ce qui pense. Le transhumanisme est là, mais à défaut, et pour occuper la scène, nous avons autre chose : la préoccupation essentielle de disperser, de diviser le peuple, c’est-à-dire le suprémacisme qui essentialise les différences existantes entre les êtres humains pour empêcher leur action commune.
Voilà le bilan de situation. Le capitalisme ne propose plus rien comme idée. Aucune force politique issue de la volonté de son maintien ne propose quelque avenir que ce soit. Et les idéologies qui surgissent de cette situation sont des idéologies qui empêchent l’unité du genre humain de se réaliser, alors que son grand nombre et le péril écologique poussent à cette unité. Et il est frappant à ce moment précisément de voir mis en cause le droit international. Cela alors qu’il est l’expression de ces avancées progressives, imparfaites de la communauté humaine se donnant des lois. Le Comité pour la paix de Monsieur Trump est en effet la négation de tous les droits internationaux et les droits humains dans le génocide à Gaza. Et la guerre est menée maintenant selon le bon vouloir de deux pays, mais d’aucun mandat international et aucune règle.
Dorénavant, on ne peut plus faire comme s’il y avait d’un côté la géopolitique et de l’autre l’économie. C’est une seule et même chose. Les rapports de forces à l’intérieur de l’économie capitaliste mondiale ne peuvent pas être dissociés du déroulement politique de la pratique de cette économie. Par conséquent, surplombe la scène l’empire finissant des États-Unis d’Amérique. Ils sont dans une grave et terrible crise de domination, qui n’a pas commencé avec Monsieur Trump, mais qui a commencé déjà à être exprimée par Monsieur Biden, et avant lui par Barack Obama lui-même lorsqu’il désignait la Chine comme l’adversaire systémique des États-Unis d’Amérique. Avant que le G7 et les autres organismes de cette nature ne viennent le répéter servilement. Voilà comment à cet instant, cette contradiction structure la scène géopolitique et donc elle structure évidemment la scène économique. Elle structure la scène économique parce que celle-ci débouche sur un conflit que les États-Unis d’Amérique ont perdu. Eux-mêmes ont dit qu’il n’y avait pas de « solution de marché » à la compétition avec la Chine. Ce qui affirmait deux choses : premièrement, que le rapport à la Chine est nécessairement celui d’une compétition et non pas d’une coopération. Et deuxièmement que seules la force et la violence viendraient à bout de cette contradiction. Nous qui avons une lecture critique du capitalisme, nous n’avons jamais cessé de penser que le capitalisme entretiendrait continuellement une contradiction interne. Nous sommes les enfants de cette contradiction. C’est parce que le capitalisme a déclenché deux guerres mondiales que des gens comme nous existent, qu’existent le mouvement communiste qu’existe sa victoire en 1917. Et ensuite existe après 1945, la large famille qui occupait un tiers de l’humanité, mais aussi tout le mouvement socialiste mondial, en particulier en Europe, ladite Europe de l’Ouest étant dominée par la social-démocratie.
Par conséquent, nous savons que le capitalisme n’est pas capable de faire autre chose que de conduire à la guerre. Et de nouveau, nous sommes dans cette période. Si bien que la fin du néolibéralisme va de soi, puisqu’elle correspond à un retour de l’État pour organiser un modèle économique qui, sans lui, n’existerait pas. Ce modèle économique, c’est celui de l’économie de guerre. L’État est donc présent de deux manières. D’un côté pour aller à la guerre, relancer des économies qui sont en faillite. Je pense par exemple, en Europe, à l’économie allemande qui se tourne d’un seul coup vers l’économie de guerre, prétendant faire la première armée conventionnelle d’Europe, sans que personne ne nous ait dits pour faire la guerre à qui et dans quel genre de guerre on compte le faire. Et la France évidemment. Les deux sont maintenant frappés dans une marche à la stagflation dont ils pourraient ne pas ressortir. Ils se contentent de survivre sous la pression qu’exercent les États-Unis d’Amérique et la Chine sur le noyau central : 20 % de l’économie mondiale ? Toutes les données de la réflexion politique sont donc modifiées par ce changement de situation.
C’est pourquoi ce que vous allez nous en dire au fil de cette journée va être pour nous une matière première de première importance.
L’ordre économique régalien naît de la décision de ne plus créer de valeur d’échange au dollar en valeur matérielle de 1971 par les États-Unis d’Amérique, suivi de la décision de s’accorder avec les Chinois : « vous produisez à bas prix, nous vous achetons et l’argent que vous gagnez, vous le recyclez dans les dettes de l’État nord-américain ». Ce circuit est en train de se bloquer. Ce monde finit. La question qui est posée, ce n’est pas de savoir s’il va finir. Il est fini. La question est de savoir comment on passe à l’étape suivante. Une branche de l’alternative est l’économie de guerre. L’autre branche est la planification écologique. Car aucun d’entre nous ne nie qu’il faut qu’il y ait une économie, évidemment. En France, on a l’habitude de dire une bêtise qui se porte très bien dans le beau monde qui est de dire « il faut d’abord produire avant de distribuer ». Alors, nous leur disons « rappelez-nous à quel moment on a arrêté de produire ? ». Et d’abord qui produit dans ce pays ? Ce n’est pas vous qui parlez, ce sont tous les autres qui travaillent et qui sont derrière leur poste de travail. Voilà pourquoi, d’un côté l’économie de guerre, de l’autre la planification écologique. D’un côté, on va répondre à l’impasse du capitalisme, de l’autre, on va répondre à l’impasse de l’humanité. Et l’impasse de l’humanité, c’est que, que ça plaise ou pas, le changement climatique et l’extinction de la biodiversité sont en cours.
Donc la question est de savoir si « on s’en fout », chacun pour soi, ou bien si on va essayer de s’en tirer tous ensemble. Il y a donc deux modèles et dans les deux modèles, le libre-échange, la concurrence libre et non faussée sont éliminés comme des moyens qui ne sont pas en état de répondre à la question posée. Le retour de l’État, pour nous aussi, nous le faisons dans l’idée de la compréhension des échecs qui ont été les nôtres dans le passé. C’est évidemment que la question première qui doit être posée est celle de la capacité de la société d’entrer en dialogue, d’entrer s’il le faut en opposition ou d’entrer en contribution avec la décision de l’État. C’est pourquoi la planification écologique est une planification, par définition, démocratique. Quant à nous, Républicains jusqu’au bout, nous pensons que la structure de base de cette nouvelle forme de la démocratie est la commune, les comités de quartier, c’est-à-dire l’organisation réelle de la population dans son milieu urbain qui est dorénavant son écosystème politique. Voilà, présenté en quelques mots comment nous voyons se présenter le tableau auquel nous voulons répondre.
Alors, James et toi Emiliano, vous allez commencer à répondre, mais je dis un mot juste peut être pour lancer quelques petites provocations qui aident à réfléchir. Puisque comme vous le savez, depuis des moqueries, je partage avec lui la théorie de la conflictualité et je pense, comme lui, que le combat est le père du futur.
Donc pourquoi pas commencer sérieusement à parler de ce dont il faut parler ? Ce n’est pas parce que les États-Unis vont entrer en guerre et sont entrés d’une certaine manière en guerre avec la Chine, que nous devons nous interdire, terrorisés de peur d’être mal vus, l’idée qu’il y a une alternative à la guerre avec la Chine : c’est la coopération. Et que la coopération ne veut pas dire la soumission. Nous n’avons nullement l’intention de faire la Chine en France, pas plus que nous n’avions avant l’idée de faire les USA en France, qui nous paraît largement plus dégoûtante. En tout cas, pour moi. L’idée est donc posée si nous voulons régler le problème de la guerre qui est commencée, il nous faut créer les conditions de la paix. Les conditions de la paix, c’est notamment de faire en sorte que la première puissance manufacturière ne nous dévore pas tout vif, tout simplement parce que nous serions incapables de produire nous-mêmes quoi que ce soit ou de résister à quelques compétitions, je dirais techniques. Nous sommes forts, sommes puissants, nous avons les moyens de créer un rapport équilibré, fût-ce avec la Chine elle-même. Et nous pensons qu’il y a des raisons de croire que ce type de coopération est possible, que le monde entier n’est pas intéressé que par la domination, la violence, la guerre et le dernier mot à avoir sur tous les autres. Que cette espèce de vieille resucée de l’âge néocolonial ne correspond plus à aucun des désirs des peuples dans lesquels nous vivons et que nous prétendons administrer.
Voilà pourquoi, avant tout, tout en posant des questions angoissantes, pour ma part, je ne perds pas une seconde de l’optimisme qui m’anime.
Merci pour votre attention.