14.06.2026 à 08:00
Un an après la grande manifestation, un retour sur l'expérience émotionelle et militante que fut le 14 Juin 2016. [L'article a d'abord été publié le 14 juin 2017.]
Un an après la grande manifestation, un retour sur l'expérience émotionelle et militante que fut le 14 Juin 2016. [L'article a d'abord été publié le 14 juin 2017.]
Il y a des anniversaires qu'on n'oublie pas. Il y a un an [le 14 juin 2016] je ne savais pas que j'allais vivre une journée qui marquerait un changement dans ma vie. J'avais bien compris que la manif' serait énorme, mon k-way noir et mes lunettes de protection savaient qu'ils auraient à essuyer des vents lacrymal mais ma conscience militante ne savait pas qu'elle devrait pleurer la mort de ma naïveté politique.
De manière romantique-révolutionnaire j'aime me dire qu'un événement militant est devenu un événement personnel. J'aime l'idée d'être connecté à tous ces humains qui ont eu envie d'envoyer le gouvernement sur les roses le temps d'un printemps social.
Ce jour là je me souviens être arrivé avec un bon quart d'heure syndical de retard. Quelqu'ami.es et moi remontions un cortège qui devait peser des milliers de tonnes d'humains criant. C'était beau toutes les couleurs de ce printemps humain mais bizarrement c'est l'absence de couleur qui a fait virevolter mon cœur cet après midi-là. Combien ils étaient mes camarades tout de noir vêtu ?
2, 3, 10 ou 20.000 ? Je n'en sais rien car je ne compte pas. Il paraît que quand on aime on ne compte pas. Ce doit être pour ça que les flics et les centrales syndicales nous comptent : Ils ne nous aiment pas. Et c'est sûrement parce que les bureaucrates nous comptent que nous ne pouvons pas compter sur eux...
Ce que j'ai vu ce jour là c'était une spontanéité qui commençait à prendre un visage sympathique.
Pas seulement sympathique parce que nous faisions une agréable promenade à demi-spontanée en tête d'un cortège officiel mais sympathique parce que ce n'était pas notre première promenade ensemble et qu'il était devenu naturel de nous prendre en main. Nous savions toustes que les vitres allaient craqueler et les murs nous remercier de leurs rendre des couleurs mais moi je n'avais pas prévu d'être remué autant.
La manif du 14 Juin est pour moi un souvenir douloureux de joie mêlée a une agréable peine. C'est la manifestation la plus mélancolique que j'ai pu vivre car elle marquait l'apogée de notre capacité à nous organiser et la fin de notre détermination. Je ne pourrais pas dire si j'en veux plus au gouvernement ou aux camarades de ne pas avoir permis la suite. N'est-ce pas là un comble de l'histoire sociale qu'un tel mouvement contre une réforme du travail soit en partie tué par des vacances et autres congés payés ?
Je me souviens cet après-midi de juillet que j'ai passé avec mes ami.es au lac Pierre percée. Mes deux bras étaient couvert de sac plastiques pour que je puisse me baigner sans tremper mon plâtre et mes bandages. Je devais garder les poings levés pour profiter de mes vacances le cul dans l'eau et non plus pour abolir le salariat. Mais qu'est-ce qui nous était arrivé ? Sommes nous tellement habitués au rythme du capital que nous pensions possible de prendre congé de la lutte ?
Je me souviens de cet autre jour ou nous avions été intelligent.es avec mes ami.es. On s'était retrouvé pour discuter de ce fameux 14 Juin et de ce qu'on en avait pensé. Il y avait de la souffrance dans ce salon où nous buvions des bières locales. J'avais pris la parole pour dire ce que j'en pensais et à un moment j'ai bien cru que j'allais chialer dans mon verre. J'ai fait le fort comme d'habitude et j'ai même dit que je retournerais volontiers me faire briser les os par les flics dès demain s'il le fallait, mais mes ami.es ont entendu le son de ma voix. Ma voix elle ne portait plus la harangue fiévreuse à t'en faire retourner Lénine dans sa tombe, ma voix était cassée comme un bras sous un tonfa.
Ce jour là j'ai appris que je pouvais être faible. J'ai compris qu'essayer de porter la posture du militant romantique capable de se faire dérouiller sans broncher n'était utile à personne. Se croire plus fort que tout le reste n'aide pas les autres à dire combien illes ont peur de la violence. Je n'ai jamais aimé la violence et j'ai pourtant construit une partie de mon identité militante en persuadant moi même et les autres que je pouvais être violent ; mais il n'y a pas de super-militant. Il y a des peurs qui traversent des corps et des corps qui écoutent des pairs.
Vouloir faire tomber les masques de l'inégalité implique de ne pas se complaire dans un rôle. La violence n'est plus un but pour moi, c'est devenu la conséquence d'un engagement. Je la redoute, la combat, l'écoute et m'en sers à la fois, comme le mouvement social le fait. Le camarade qui a fait cette manifestation tout en prétendant être non-violent me ment tout autant que celui qui me vend l'émeute comme étant La voie à suivre. Je suis non et violent à la fois.
Le 13 juin je t'aurais soutenu qu'il fallait tout péter, qu'il fallait aller devant, affronter les flics pour les bouziller et me suivre pour la guerre sociale ; le 15 juin j'étais encore plus en rage et je bouillais de détruire quelque chose dans ce système qui avait détruit quelque chose en moi, vengeance aurais-je dit ? Mais contre qui ?
Aujourd'hui, 14 juin plus tard, je pense qu'il faut reconnaître ses faiblesses et que les poings ne peuvent pas se lever si les bras sont brisés.
La loi travail est un mouvement qui doit cicatriser. Je n'en veux plus aux camarades qui ont lâché le mouvement car moi aussi j'étais fatigué, quelque part moi aussi j'avais lâché lorsqu'en septembre j'étais reparti manifester. Je voulais me promener comme avant mais la sympathie était passée. Je suis retourné à des habitudes plus commodes et je me suis gentiment dépolitisé. Pas de quoi abandonner mes idées non ! mais pour abandonner la merde et le dépit que la maréchaussée avait collé sur elles.
Aujourd'hui mes ami.es m'ont poussé à écrire ce texte. Ils savaient que ça me ferait du bien et illes eurent raisons. On ne peut se soigner qu'en regardant ses plaies. Mes os se sont refermés car j'ai du les plâtrer, apprendre à bouger différemment et toucher les choses autrement. Mon esprit a-t-il cicatrisé aussi rapidement ? Et les travailleur.euses, et les précaires, et tous les autres, ils ont envie d'y retourner aujourd'hui ? Le médecin m'avait dit qu'il faudrait environ 1 an pour que je retrouve la mobilité du doigt qui avait été fracturé, aujourd'hui je tape ce texte avec ce morceau presque remis et je garde mon bras pour taper sur les prochaines « ordonnances ». Après tout qu'ils ordonnent, nous désobéirons. Qu'ils nous cassent, nous sympathiserons. Et puis qu'ils parlent, nous, nous vivons dans les interstices des fractures physiques et mentales que ce 14 juin a ouverts et ce n'est pas de la peur ou de la résignation que nous y glissons, c'est la certitude que nous construisons déjà des affinités bien plus solides que les tonfas.
Merci à mes ami.es, merci à la médic team du 14 Juin, merci à toutes celleux qui sont venus marcher avec moi l'an dernier. J'espère vous revoir très vite, main dans la main, en noir ou en couleur.
Article également paru sur Manif'est.info
13.06.2026 à 08:00
Olivier Neveux présente « Brecht et les mauvais temps nouveaux », jeudi 25 juin 2026 à la librairie Le Monte-en-l'air (2, rue de la Mare, 75020 Paris).
Olivier Neveux présente « Brecht et les mauvais temps nouveaux », jeudi 25 juin 2026 à la librairie Le Monte-en-l'air (2, rue de la Mare, 75020 Paris).

Un spectre pourrait bien de nouveau hanter le théâtre politique : le brechtisme. Non pas à l'identique de ce qu'il a été, mais ajusté aux mauvais temps nouveaux.
C'est que l'œuvre du dramaturge, poète, metteur en scène et théoricien Bertolt Brecht (1898-1956), marxiste et antifasciste, fournit de fortes et discutables hypothèses pour intervenir dans la situation présente. C'était ce qu'il souhaitait : être utile.
À partir d'œuvres théâtrales contemporaines (Christiane Jatahy, Tiago Rodrigues, Angelica Liddell, Maguy Marin…), il s'agit alors de se demander, avec lui, comment traverser et transformer ces « sombres temps ». Sa contribution est importante : Brecht fournit des outils précieux (« distanciation », « gestus », « réalisme »), ses polémiques contre d'autres « théâtres politiques » peuvent encore orienter, et il expose de façon suggestive l'équation difficile d'un art populaire et combatif, au service du plus grand nombre.
Le relire et le redécouvrir, à contretemps, amène, dès lors, à envisager autrement ce que peut le théâtre pour les luttes. Et à reconsidérer la fonction sociale qu'il occupe : à quoi et à qui doit-il servir ? Pour quelle société ?
Avec cet ouvrage, Olivier Neveux poursuit son exploration des rapports que peuvent entretenir le théâtre et la politique. Ici, en l'occurrence, la politique est communiste et elle requiert pour ce faire de trouver ce qui, dans la radicalité du théâtre, lui permet de participer, à sa manière, à la « destruction de l'ordre existant ».
Olivier Neveux est professeur d'histoire et d'esthétique du théâtre à l'ENS Lyon et membre de l'Unité mixte de recherche 5317 (IHRIM). Il est notamment l'auteur de "Contre le théâtre politique" (2019).
12.06.2026 à 20:30
Durant deux après-midi, XR ouvre ses portes et aborde l'agroécologie, ou comment nourrir sans détruire. Stands, tables rondes, présentations, ateliers... Un programme varié !
Durant deux après-midi, XR ouvre ses portes et aborde l'agroécologie, ou comment nourrir sans détruire. Stands, tables rondes, présentations, ateliers... Un programme varié !
Pour cette 1re édition de nos weekends « Futurs Désirables »,
RDV au Villette Makerz
les 13 et 14 juin !

Au programme, 2 jours d'ateliers, de tables rondes et de stands ludiques sur le thème de l'agro-écologie
Alors que le monde connaît une crise alimentaire (le PAM estimait fin-2025 que 318 millions de personnes seraient confrontées à une situation de faim critique en 2026), 30% de la nourriture produite dans le monde est perdue ou gaspillée.
Une personne sur trois ne mange pas à sa faim alors que nos modes de production sont en grande parties coupables de la destruction de notre biodiversité.
Face à ce constat, il est urgent de repenser nos systèmes/modèles productifs. C'est ce que nous vous proposons le week-end du 13-14 Juin au Villette Makerz !
Programme du samedi :
14h-16h :
- Présentation de la campagne Changement de régime
- Stands ludiques : avec Le Chiffon, La Sauge, Pik Pik, Bioconsomacteurs
- Projection : « Égal à égal », présenté par l'association A4 qui présentera son projet de rachat de ferme dans l'Essonne
16h-18h :
Débat : Quelle alimentation dans un système d'injustices sociales et environnementales ? (animé par Pik Pik environnement)
Programme du Dimanche
14h-16h :
16h-18h :
Évènement ouvert à toutes et tous, petit.e.s et grand.e.s !
12.06.2026 à 20:00
Rendez-vous le 13 juin à Aubervilliers - 10h à la sortie du métro Fort d'Aubervilliers.
Rendez-vous le 13 juin à Aubervilliers - 10h à la sortie du métro Fort d'Aubervilliers.

Après la journée de grève et de manifestation du 21 mai, qui a rassemblé près de 300 personnes à Aubervilliers, la mobilisation passe à la vitesse supérieure avec un nouvel appel à manifester le samedi 13 juin à 10h en Seine Saint Denis !
Cette nouvelle action marque la convergence des revendications de tous les parents d'élèves et des syndicats à l'échelle départementale puisque la FCPE 93, Sud éducation 93, CGT éduc 93, FSU 93 appellent toutes les villes de la Seine-Saint-Denis à nous rejoindre.
Depuis des semaines, les parents d'élèves, aux côtés des organisations
syndicales et des élu•es de la Municipalité, faisons bloc, occupons les écoles, prouvons par des chiffres indiscutables que ces fermetures de classes sont injustifiées.
Cette manifestation marquera ainsi la concrétisation de ce combat car quelques jours plus tard, la direction académique des services de l'éducation nationale rendra son verdict final sur les fermetures de classes à Aubervilliers.
C'est donc lors de cette manifestation qu'il faut enfoncer le clou !
Venez montrer votre détermination. Montrons-leur que tout le 93 reste debout.

12.06.2026 à 08:00
Face à l'esprit de pogrom qui agite la France et les multiples attaques racistes contre les français musulmans ou assimilés, un article publié dans Alternative Libertaire en 2004 revient sur un débat qui a divisé le mouvement libertaire : l'affaire Dreyfus. Comme aujourd'hui, une minorité était mise au pilori. L'occasion de revenir sur les solidarités et les divisions dans le camps anarchiste.
Face à l'esprit de pogrom qui agite la France et les multiples attaques racistes contre les français musulmans ou assimilés, un article publié dans Alternative Libertaire en 2004 revient sur un débat qui a divisé le mouvement libertaire : l'affaire Dreyfus. Comme aujourd'hui, une minorité était mise au pilori. L'occasion de revenir sur les solidarités et les divisions dans le camps anarchiste.
"Jean-Marc Izrine, militant d'Alternative libertaire, mène depuis de nombreuses années des recherches sur le mouvement libertaire juif, sur les apports des libertaires à la lutte contre l'antisémitisme. Il est l'auteur des Libertaires du Yiddishland, son travail l'a également amené à s'intéresser à l'attitude des libertaires durant l'Affaire Dreyfus, le résultat de ces recherches paraîtra très prochainement.
Alternative libertaire : Comment en es-tu venu à écrire ce livre ?
Jean-Marc Izrine : Tout d'abord, je tiens à préciser que mes travaux sur le mouvement libertaire juif et sur le combat contre l'antisémitisme ne procèdent pas d'une « lubie » personnelle. Ils sont liés à la ligne politique d'Alternative libertaire de lutte contre l'antisémitisme et à la volonté de casser le mythe, prégnant chez nos détracteurs, des « libertaires antisémites ». C'est d'ailleurs à la demande de la commission antifasciste d'AL que j'ai entamé un travail sur la question, j'ai écrit Les Libertaires du Yiddishland et, à partir de là, est venu mon intérêt pour Bernard Lazare, le défenseur de Dreyfus, un personnage authentiquement libertaire, et derrière lui pour le combat, des libertaires de l'époque qui ont eu un rôle majeur et ont pesé pour la libération du Dreyfus. C'est ce qui m'amène à dire que, si Dreyfus a été libéré du bagne et réhabilité, les libertaires, par leurs actions, n'y sont pas pour rien. Les anarchistes sont le premier courant politique, avec les allemanistes (courant révolutionnaire d'inspiration anti-autoritaire) à s'engager, à la suite du « J'accuse » de Zola publié le 13 janvier 1898, avec leur propre logique, bien avant les guesdistes et Jaurès. Mais ça, bien évidemment, la mémoire sélective de l'historiographie républicaine officielle ne le dit pas. Pourtant c'est bien grâce aux libertaires qu'une partie significative de la classe ouvrière s'est engagée pour la défense de Dreyfus et ce sont eux qui, au-delà de son cas, ont agi contre le danger antisémite et ont contribué à le marquer définitivement à droite.
AL : La question de la défense de Dreyfus, un militaire, issu de la bourgeoisie, ne fait cependant pas l'unanimité dans le mouvement libertaire de l'époque, peux-tu évoquer les différents positionnements ?
J.-M. I. : Je dirai qu'il y a des stades différents, mais mis à part quelques individus qui parfois passent carrément du côté antisémite, la majorité des libertaires se retrouvent dans le combat contre l'antisémitisme.
On distingue en fait trois positionnement :
Ceux qui s'engagent dans la foulée de Zola, c'est le cas notamment de Sébastien Faure, le fondateur du Libertaire, qui va jouer un rôle central.
Ceux qui, comme Émile Pouget, basculent en faveur de Dreyfus fin 1898. Cela correspond en fait au moment où les libertaires sont convaincus que Dreyfus est innocent.
Enfin, il y a les anarchistes autour de Jean Grave et du journal Les Temps nouveaux qui, au nom de l'idée qu'il se font de l'éthique libertaire, refusent de s'engager dans un combat qui leur semble être un front commun avec la bourgeoisie.
Il faut insister sur le fait que ces trois courants sont unanimes pour dénoncer l'antisémitisme, d'ailleurs le courant de Jean Grave est celui qui après l'Affaire reste le plus vigilant et le plus mobilisé contre l'antisémitisme, au nom précisément de l'éthique libertaire.
AL : Tu évoquais des actions significatives des anarchistes ?
J.-M.I. : J'en retiendrai deux. Il y a tout d'abord celle du 17 janvier 1898 quand anarchistes et allemanistes cassent physiquement un meeting antisémite à Paris ; cette action est fondamentale, les ligues antisémites ne se sentent plus intouchables. La seconde est le fait du courant syndicaliste révolutionnaire et de Fernand Pelloutier. Après la tentative de putsch menée par Déroulède en février 1899 et l'attaque du 4 juin contre le président de la République Loubet, la gauche se mobilise pour la défense de la République et contre l'action des ligues antisémites. Les anarcho-syndicalistes mobilisent la CGT lors d'une grande manifestation pour la sauvegarde de la République. Le débat se pose déjà sur la question du front républicain et des alliances.
AL : L'Affaire Dreyfus pose également la question du sionisme, et des rapports des libertaires au sionisme ?
J.-M.I. : Bernard Lazare par exemple qui explique que les Juifs seront toujours victimes de l'antisémitisme en Europe évolue vers le sionisme mais il rompt rapidement avec Herzl 2 et le Congrès sioniste mondial. S'il existe un sionisme anarchiste, ce n'est pas le sionisme d'État mais la volonté d'un foyer national, de l'expression du droit des Juifs à vivre en paix avec leur entourage. Pour ce qui est des militant(e)s d'Alternative libertaire qui revendiquent une identité juive, nous nous affirmons clairement antisionistes.
Pour finir, je voudrais dire qu'il y a des courants politiques, négationnistes, sionistes, sociaux-démocrates, qui, pour des raisons différentes ont intérêt à stigmatiser les anarchistes sur la question de l'antisémitisme. Pour les sociaux-démocrates c'est un moyen facile de criminaliser l'action et la pensée radicale en disant que les libertaires sont antisémites depuis Proudhon. Pour notre part, nous sommes très clair(e)s, la logique et l'éthique libertaire ne permettent aucune tolérance vis-à-vis de l'antisémitisme, nous sommes antiracistes point à la ligne, il n'y a aucun arrangement, aucune discussion possible avec des antisémites, nous les combattons.
Auteur :
Jean-Marc Izrine
Éditeur :
Alternative Libertaire | 8.00 €

Le livre de référence sur l'engagement des libertaires dans la lutte contre l'antisémitisme.
Il y a cent ans éclatait l'affaire Freyfus
Eviter certains écueils sur la liberté absolue d'expression
Des historiens peu enclins à mettre en lumière l'engagement des anarchistes
Dreyfus dans la tourmente
Les questions posées par l'antisémitisme moderne
L'humanisme libertaire
Bernard Lazare, entre judéité et anarchisme
Le mouvement libertaire et l'affaire Dreyfus
Des personnalités marquantes
L'action des libertaires : quelques figures parmi la masse des « sans-noms »
Des conséquences hasardeuses
Mais où sont passés les libertaires ?
Trouvable à la librairie Quilombo
12.06.2026 à 08:00
Vous vous demandez d'où vient cette manie des flics et de l'administration de prendre vos empreintes digitales à tout bout de champ ? Voici une réponse donnée par l'historien Carlo Ginzburg, extrait d'un article intitulé « Traces ». Attention l'histoire est moche… On pouvait s'en douter !
Vous vous demandez d'où vient cette manie des flics et de l'administration de prendre vos empreintes digitales à tout bout de champ ? Voici une réponse donnée par l'historien Carlo Ginzburg, extrait d'un article intitulé « Traces ». Attention l'histoire est moche… On pouvait s'en douter !
Toute société ressent le besoin de distinguer ses propres composantes ; mais les manières de faire face à ce besoin varient selon les époques et les lieux [1]. Il y a, avant tout, le nom ; mais plus la société est complexe, plus le nom semble insuffisant pour circonscrire sans équivoque l'identité d'un individu. Dans l'Égypte gréco-romaine, par exemple, on enregistrait, à côté du nom de celui qui s'engageait devant un notaire à épouser une femme ou à effectuer une transaction commerciale, quelques détails physiques sommaires, accompagnés de l'indication de cicatrices (s'il en avait) ou d'autres signes particuliers. [2] Les possibilités d'erreur ou de substitution frauduleuse de personnes restaient de toute manière importantes. Par comparaison, la signature apposée au bas des contrats présentait de nombreux avantages ; à la fin du XVIIIe siècle, dans un passage de sa Storia pittorica, consacrée aux méthodes des « connaisseurs », l'abbé Lanzi affirmait que le caractère inimitable des écritures individuelles avait été voulu par la nature pour la « sécurité » de la « société civile » (bourgeoise). [3] Assurément, les signatures pouvaient elles aussi être falsifiées ; et surtout, elles excluaient du contrôle les non-alphabétisés. Mais malgré ces défauts, pendant des siècles et des siècles, les sociétés européennes ne ressentirent pas la nécessité de méthodes plus sûres et plus pratiques pour établir l'identité — pas même quand la naissance de la grande industrie, la mobilité géographique et sociale liée à celle-ci et la formation très rapide de gigantesques concentrations urbaines eurent radicalement changé les données du problème. Et pourtant, dans une société présentant ces caractéristiques, faire disparaître ses traces et réapparaître sous une nouvelle identité était un jeu d'enfant — et pas seulement dans des villes comme Londres et Paris. Mais ce n'est que dans les dernières décennies du XIXe siècle que l'on proposa, de divers côtés, en concurrence les uns avec les autres, de nouveaux systèmes d'identification. Cette nécessité écoulait de vicissitudes contemporaines de la lutte des classes : la constitution d'une association internationale des travailleurs, la répression de l'opposition ouvrière après la Commune, les modifications de la criminalité.
L'apparition des rapports de production capitalistes avait provoqué — en Angleterre à partir de 1720 environ [4], dans le reste de l'Europe presque un siècle plus tard, avec le Code Napoléon — une transformation (liée au nouveau concept bourgeois de propriété) de la législation. Celle-ci avait augmenté le nombre de délits punissables et la définition des peines. La tendance à criminaliser la lutte des classes s'accompagna de la construction d'un système pénitentiaire fondé sur la détention de longue durée [5]. Mais la prison produit des criminels. En France, le nombre de récidivistes, en augmentation continuelle à partir de 1870, atteignit vers la fin du siècle un pourcentage identique à la moitié des criminels poursuivis [6]. Le problème de l'identification des récidivistes, qui se posa au cours de ces décennies, constitua en fait la tête de pont d'un projet global, plus ou moins conscient, de contrôle généralisé et subtil de la société.
Pour identifier les récidivistes, il était nécessaire de prouver qu'un individu avait déjà été condamné, et que l'individu en question était le même qui avait déjà subi des condamnations [7]. Le premier point fut résolu par la création des registres de police. Le second posait des difficultés plus graves. Les anciennes peines qui marquaient pour toujours un condamné par un signe ou une mutilation avaient été abolies. La fleur de lys imprimée sur l'épaule de Milady avait permis à d'Artagnan de reconnaître en elle une empoisonneuse déjà punie dans le passé pour ses crimes — alors que deux évadés comme Edmond Dantès et Jean Valjean avaient pu se représenter sur la scène sociale, sous de fausses et respectables identités. Ces exemples suffiraient à montrer à quel point la figure du criminel récidiviste a pesé sur l'imagination du XIXe siècle [8]. La respectabilité bourgeoise demandait des signes de reconnaissance aussi indélébiles, mais moins sanguinaires et moins humiliants que ceux que l'on imposait sous l'Ancien Régime.

L'idée d'énormes archives photographiques criminelles fut écartée dans un premier temps. Elle posait des problèmes insolubles de classification : comment découper des éléments distinctifs dans la continuité de l'image [9] ? La voie de la quantification parut plus simple et plus rigoureuse. À partir de 1879, un employé de la préfecture de Paris, Alphonse Bertillon, élabora une méthode anthropométrique (qu'il illustra par la suite dans différents essais et mémoires [10]) basée sur de minutieuses mensurations corporelles, qui aboutissaient à une fiche personnelle. Il est clair qu'une inexactitude de quelques millimètres créait les prémisses d'une erreur judiciaire ; mais le principal défaut de la méthode anthropométrique de Bertillon était autre : il était purement négatif. Il permettait d'écarter, au moment de la reconnaissance, deux individus dissemblables, mais non d'affirmer avec certitude que deux séries identiques de données se rapportaient à un individu unique [11]. L'irréductible caractère insaisissable de l'individu, chassé par la porte par la quantification, rentrait par la fenêtre. C'est pourquoi Bertillon proposa de compléter la méthode anthropométrique par ce que l'on appelle le « portrait parlé », c'est-à-dire la description verbale des unités distinctives (nez, yeux, oreilles, etc.) dont la somme aurait dû reconstituer l'image de l'individu — et donc permettre de procéder à l'identification. Les pages d'oreilles produites par Bertillon [12] rappelaient irrésistiblement les illustrations que Morelli, dans ces mêmes années, insérait dans ses essais. Peut-être ne s'agissait-il pas d'une influence directe, même s'il est frappant de voir que Bertillon, dans son activité d'expert en graphologie, considérait comme des indices révélateurs d'une falsification les particularités ou « idiotismes » de l'original que lefaussaire ne parvenait pas à reproduire et remplaçait tout au plus par les siens [13].

On l'aura compris, la méthode de Bertillon était incroyablement compliquée. Nous avons déjà fait allusion au problème posé par les mensurations. Le « portrait parlé » aggravait encore plus les choses. Comment distinguer, au moment de la description, un nez gibbeux-arqué d'un nez arqué-gibbeux ? Comment classifier les nuances d'un œil vert-bleu ?
Mais dès son mémoire de 1888, corrigé et approfondi par la suite, Galton avait proposé une méthode d'identification beaucoup plus simple, concernant à la fois la collecte des faits et leur classification [14]. La méthode se basait, comme l'on sait, sur les empreintes digitales. Mais Galton lui-même reconnaissait avec beaucoup d'honnêteté avoir été précédé, sur un plan théorique et pratique, par d'autres.
L'analyse scientifique des empreintes digitales avait été commencée depuis 1823 par le fondateur de l'histologie, Purkyné, dans son mémoire intitulé Commentatio de examine physiologico organi visus et systematis cutanei [15]. Il distingue et décrit neuf types fondamentaux de lignes papillaires, mais affirme en même temps qu'il n'existe pas deux individus dont les empreintes digitales soient identiques. Les possibilités d'application pratique de la découverte étaient ignorées, à la différence de ses implications philosophiques qui étaient discutées dans un chapitre intitulé « De cognitione organismi individualis in genere [16]". La connaissance de l'individu, disait Purkyné, est au centre de la médecine pratique, à commencer par le diagnostic : chez des individus différents, les symptômes se présentent sous des formes différentes. C'est pourquoi certains auteurs modernes, qu'il ne nommait pas, ont défini la médecine pratique « artem individualisandi (die Kunst des Individualisirens) [17] ». Mais les fondements de cet art se trouvent dans la physiologie de l'individu. Purkyné, qui avait étudié dans sa jeunesse la philosophie à Prague, retrouve ici les thèmes les plus profonds de la pensée de Leibniz. L'individu, qui est un être totalement déterminé, ens omnimodo determinatum »), a une particularité que l'on peut retrouver jusque dans ses caractéristiques imperceptibles et infinitésimales. Ni le hasard ni les influences extérieures ne suffisent à l'expliquer. Il faut supposer l'existence d'une norme ou typus interne, qui maintient la variété des organismes dans les limites de chaque espèce : la connaissance de cette « norme » (affirmait prophétiquement Purkyné) « entrouvrirait la connaissance cachée de la nature individuelle [18] ». L'erreur de la physiognomonie a été d'affronter la diversité des individus à la lumière d'opinions préconçues et de conjectures hâtives : ainsi a-t-il été impossible jusqu'à présent de fonder une physiognomonie scientifique et descriptive. En abandonnant l'étude des lignes de la main à la « science vaine » des chiromanciens, Purkyné concentrait son attention sur un fait beaucoup moins apparent : dans les lignes imprimées sur les bouts des doigts il retrouvait la marque secrète de l'individualité.
Laissons un instant l'Europe et passons en Asie. À la différence de leurs collègues européens, de façon tout à fait indépendante, les devins chinois et japonais s'étaient intéressés eux aussi aux lignes peu apparentes qui sillonnent l'épiderme de la main. L'usage, attesté en Chine, et surtout au Bengale, consistant à imprimer sur des lettres et des documents un bout du doigt maculé de poix ou d'encre [19] avait probablement derrière lui toute une série de réflexions de caractère divinatoire. Qui était habitué à déchiffrer des écritures mystérieuses dans les veines des pierres ou du bois, dans les traces laissées par les oiseaux ou dans les dessins imprimés sur le dos des tortues [20] devait arriver sans effort à considérer comme une écriture les lignes imprimées par un doigt sale sur une surface quelconque. En 1860 Sir William Herschel, administrateur en chef du district du Hooghly au Bengale, remarqua cet usage répandu parmi les populations locales, en apprécia l'utilité et pensa s'en servir pour un meilleur fonctionnement de l'administration britannique. (Les aspects théoriques de la question ne l'intéressaient pas ; il ignorait totalement l'existence du mémoire en latin de Purkyné, qui était resté lettre morte pendant un demi-siècle). En réalité, observa rétrospectivement Galton, le besoin d'un instrument d'identification efficace se faisait grandement sentir dans les colonies britanniques, et pas seulement en Inde : les indigènes étaient analphabètes, querelleurs, rusés, menteurs et, aux
yeux des Européens, tous semblables. En 1880, Herschel annonça dans Nature qu'après dix-huit ans d'expérimentation, les empreintes digitales avaient été officiellement introduites dans le district du Hooghly où depuis trois ans elles étaient utilisées avec d'excellents résultats [21]. Les fonctionnaires impériaux s'étaient approprié le savoir indiciaire des Bengalis et l'avaient retourné contre eux.
Galton partit de l'article de Herschel pour repenser et approfondir systématiquement la question dans son intégralité. Ce qui avait rendu son enquête possible avait été la confluence de trois éléments très différents. La découverte d'un pur savant comme Purkyné ; le savoir concret, lié à la pratique quotidienne de la population du Bengale ; la sagacité politique et administrative de Sir William Herschel, fidèle fonctionnaire de Sa Majesté britannique. Galton rendit hommage au premier et au troisième. Il chercha par ailleurs à distinguer des caractéristiques raciales dans les empreintes digitales, mais sans succès ; il se promit néanmoins de poursuivre ses recherches sur certaines tribus indiennes, dans l'espoir d'y retrouver des
caractéristiques « plus proches de celles des singes » (« a more monkey-like pattern ») [22]. En plus de sa contribution décisive à l'analyse des empreintes digitales, Galton, nous l'avons dit, avait compris leurs applications pratiques. Il fallut très peu de temps pour que la nouvelle méthode soit introduite en Angleterre, et de là, peu à peu, étendue au monde entier (la France fut l'un des derniers pays à l'adopter). Ainsi, chaque être humain — observa orgueilleusement Galton, s'appliquant à lui-même l'éloge de son concurrent Bertillon qu'avait prononcé un fonctionnaire du ministère français de l'Intérieur — acquérait une identité, une individualité sur laquelle on pouvait se baser de manière certaine et durable [23].
Ce qui aux yeux des administrateurs britanniques était auparavant une foule indistincte de « trognes » bengalis (pour reprendre l'expression dédaigneuse du Filarète) devenait donc subitement une série d'individus marqués chacun d'un trait biologique spécifique. Cette prodigieuse extension de la notion d'individualité se produisait en fait à travers le rapport à l'État et à ses organes bureaucratiques et policiers. Le dernier habitant du plus misérable village d'Asie ou d'Europe devenait lui aussi, grâce à ses empreintes digitales, susceptible d'être reconnu et contrôlé.
[1] Cf. L'Identité. Séminaire interdisciplinaire dirigé par Claude Lévi-Strauss, Paris, 1977.
[2] 102. Cf. A. Caldara, L'indicazione dei connotati nei documenti papiracei dell'Egitto greco-romano, Milan, 1924.
[3] Cf. L. Lanzi, Storia pittorica dell'ltalia, M. Capucci (éd.), Florence, 1968, vol. I, p. 15.
[4] Cf. E. P. Thompson, Whigs and Hunters, the Origin of the Black Act, London, 1975.
[5] Cf. M. Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Paris, 1975.
[6] Cf. M. Perrot, « Délinquance et système pénitentiaire en France au XIXe siècle », dans Annales ESC, 30, 1975, p. 67-91 (en particulier, p. 68).
[7] Cf. A. Bertillon, L'Identiré des récidivistes et la loi de relégation, Paris, 1883 (extrait des Annales de démographie internationale, p. 24) ; E. Locard, L'Identification des récidivistes, Paris, 1909. La loi Waldeck-Rousseau, qui décrétait la prison pour les « plurirécidivistes », et l'expulsion des individus considérés comme « irrécupérables », date de 1885. Cf. Perrot, « Délinquance », op. cit., p. 68.
[8] La marque fut abolie en France en 1832. Le Comte de Monte-Cristo date de 1844, comme Les Trois Mousquetaires, et Les Misérables, de 1869. La liste des ex-forçats qui peuplent la littérature française de cette période pourrait se prolonger : Vautrin, etc. Cf. en général L. Chevalier, Classes laborieuses et classes dangereuses à Paris pendant la première moitié du XIXe siècle, Paris, 1958.
[9] Cf. les difficultés soulevées par Bertillon, L'Identité, op. cit. P. 10.
[10] Voir à son sujet A. Lacassagne, Alphonse Bertillon. L'Homme, le savant, la pensée philosophique, Lyon, 1914 ; E. Locard, L'Œuvre d'Alphonse Bertillon, Lyon, 1914 (extrait des Archives d'anthropologie criminelle, de médecine légale et de psychologie normale et pathologique, p. 28).
[11] Cf. ibid., p. 11.
[12] Cf. A. Bertillon, Identification anthropométrique. Instruction signalétique, nouvelle édition, Melun, 1893, p. XLVlll : « Mais là où les mérites transcendants de l'oreille pour l'identification apparaissent le plus nettement, c'est quand il s'agit d'affirmer solennellement en justice que telle ancienne photographie “est bien et dûment applicable à tel sujet ici présent”… il est impossible de trouver deux oreilles semblables et… l'identité de son modelé est une condition nécessaire et suffisante pour confirmer l'identité individuelle, sauf dans le cas des jumeaux. » Cf. id., Album, Melun, 1893 (qui accompagne l'ouvrage précédent), gravure 60b. Sur l'admiration de Sherlock Holmes pour Bertillon, cf. F. Lacassin, Mythologie du roman policier, vol. I, Paris, 1974, p. 93 (qui rappelle aussi le passage sur les oreilles cité, ci-dessus, la note 9, p. 224).
[13] Cf. E. Locard, L'Œuvre, op. cit., p. 27. Sa compétence graphologique valut à Bertillon d'être consulté à l'époque de l'affaire Dreyfus sur l'authenticité du fameux bordereau. Il se prononça dans un sens clairement favorable à la culpabilité de Dreyfus, ce qui provoqua quelques dommages pour sa carrière ; c'est ce qu'ont soutenu, d'une manière polémique, ses biographes, cf. A. Lacassagne, Alphonse Bertillon, op. cit., p. 4.
[14] Cf. F. Galton, Finger Prints, Londres, 1892, avec la liste des publications antérieures.
[15] Cf. J. E. Purkynè, Opera selecta, Prague, 1948, p. 29-56.
[16] Ibid., p. 30-32.
[17] 117. Ibid., p. 31.
[18] Ibid., p. 31-32.
[19] Cf. Galton, Fingers Prints, op. cit., p. 24 sq.
[20] Cf. L Vandermeersch, « De la tortue à l'achillée », dans aa. vv., Divination, op. cit., p. 29 sq. ; J. Gernet, « Petits écarts et grands écarts », ibid., p. 52 sq.
[21] Cf. Galton, Fingers Prints, op. cit., p. 27-28 (cf. aussi le remerciement p. 4). Les p. 26-27 mentionnent un précédent qui n'eut pas de développements pratiques (un photographe de San Francisco qui avait pensé identifier les membres de la communauté chinoise au moyen de leurs empreintes digitales).
[22] Ibid., p. 17-18.
[23] Ibid., p. 169. Pour l'observation qui suit, cf. Foucault, « Microfisica », op. cit., p. 158.
Ce texte date de 2019, il manque donc ces 6 dernières années.
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