16.02.2026 à 08:00
Pour l'occasion de la venue du groupe Catharsis, des membres du collectif états-unien CrimethInc. viendront discuter de la situation sociale et politique actuelle aux États-Unis. Attention, la discussion sur la situation actuelle aux USA risquant d'être longue et fournie, on ouvrira à 16h cette fois-ci pour commencer la discussion (traduction française) vers 16h30.
Pour l'occasion de la venue du groupe Catharsis, des membres du collectif états-unien CrimethInc. viendront discuter de la situation sociale et politique actuelle aux États-Unis. Attention, la discussion sur la situation actuelle aux USA risquant d'être longue et fournie, on ouvrira à 16h cette fois-ci pour commencer la discussion (traduction française) vers 16h30.
Dimanche 22 mars 2026 - 16h.
Qu'est-ce que CrimethInc. ?
CrimethInc. est une alliance rebelle, une société secrète vouée à la propagation du ”crimepensée”. C'est un groupe de réflexion qui produit des idées et des actions, un sphynx qui pose des questions fatales aux superstitions de notre époque.
CrimethInc. est un étendard pour l'action collective anonyme. Ce n'est pas une organisation associative, mais un porte-parole pour les aspirations qui s'étendent à l'ensemble de la population. N'importe qui peut être CrimethInc. – cela pourrait être ta ou ton voisin·e ou la personne assise à côté de toi dans le bus. Toi et tes ami·e·s constituez déjà un groupe d'affinité, le modèle organisationnel le mieux adapté aux tactiques de guérilla, prêt à passer à l'action contre toutes les forces qui menacent votre liberté.
CrimethInc. est un réseau international de révolutionnaires en herbe qui s'étend du Kansas à Kuala Lumpur. Depuis plus de vingt ans, nous publions des informations, des analyses, des livres, des revues, des affiches, des vidéos, des podcasts et toute une série d'autres ressources, toutes libres de droits, produites et distribuées bénévolement, sans dépendre de financements externes ou des tendances du marché. Nous coordonnons également des tournées de conférences, des débats et divers autres événements publics. Bien que nous recherchions rarement la reconnaissance publique pour nos efforts, tout ce que nous faisons s'inspire de notre participation à des mouvements sociaux.
CrimethInc. est une entreprise risquée. Alors que cette société se rapproche de plus en plus de l'anéantissement, nous misons tout sur la possibilité d'ouvrir la trappe de secours vers un autre avenir. Plutôt que de rivaliser pour obtenir de capital social ou de nous vendre au plus offrant, nous nous sommes lancé·e·s corps et âme dans la lutte pour un monde meilleur. Nous vous invitons à faire de même. »
Présentation traduite du site de CrimethInc. : https://en.crimethinc.com/
Musiques avec :
Collectif Contre Culture
au Centre International de Culture Populaire
21 ter rue Voltaire
75011 Paris - metros : alexandre dumas - avron
blog/ : https://collectifcontreculture.noblogs.org/
archives anterieures : http://collectifcontreculture.blogspot.com/
prix libre - pas d'attitudes ou propos racistes, sexistes ou discriminatoires
pas de verre et laissez les animals tranquillous à la maison ou à des aminche
retransmission interviews soutien et groupes de la soiree en direct dans l"emission konstroy
http://konstroy.net/ tous les dimanches de 18 a 20h sur radio « cause commune » - 93.1 mhz
16.02.2026 à 08:00
Projection du film « Les Damnés, des ouvriers en abattoir » d'Anne-Sophie Reinhardt, suivi d'un temps d'échange.
Projection du film « Les Damnés, des ouvriers en abattoir » d'Anne-Sophie Reinhardt, suivi d'un temps d'échange.
Rendez-vous le 26 février pour notre prochain Jeudi Antispé !
Nous projetterons le film « Les Damnés, des ouvriers en abattoir » d'Anne-Sophie Reinhardt. Ce documentaire poignant met en lumière la violence des abattoirs, pour les animaux non-humains mais aussi pour les personnes y travaillant qui se battent chaque jour contre leurs émotions pour “tenir” dans cet environnement.
TW : le film peut être éprouvant émotionnellement. Il n'y a aucune image d'abattoir, mais les témoignages peuvent être très descriptifs, et on peut entendre des cris d'animaux non-humains.
Un temps d'échange suivra la projection.
L'entrée est libre et sans inscription :)
Sur place, il y a aussi un infokiosque ainsi qu'un bar et de la restauration, intégralement vegan.
Quand ?
Jeudi 26 février, ouverture du bar 17h, projection à 19h
Où ?
@lebaranoux, 78 rue Compans, Paris 19e.

15.02.2026 à 08:00
Nous nous sommes tous accoutumé·e·s à ce que ce monde ne change plus.
Ou plutôt si, seulement en pire. Nous avons abandonné l'idée que ce monde puisse un jour devenir nôtre. Nous nous sommes abandonné·e·s.
(Version PDF disponible en bas de page)
Nous nous sommes tous accoutumé·e·s à ce que ce monde ne change plus.
Ou plutôt si, seulement en pire. Nous avons abandonné l'idée que ce monde puisse un jour devenir nôtre. Nous nous sommes abandonné·e·s.
(Version PDF disponible en bas de page)

L'état d'urgence sanitaire a partout ranimé de vieux réflexes autoritaires.
Repli. Rejet. Panique. Division. Haine.
Nous savions bien que le durcissement général des politiques de contrôle et de surveillance des populations, que la montée des populismes, la progression des discours isolationnistes, identitaires, protectionnistes, patriotes et nationalistes, ne resteraient pas circonscrits à la parenthèse covidienne. Les divisions géopolitiques - notamment celles concernant l'accès aux vaccins, mais plus généralement aux ressources et aux questions d'approvisionnement et de dites « souveraineté » -, le refus des demandes de l'Afrique du Sud et de l'Inde, la diplomatie vaccinale russo-chinoise, les tentatives de déstabilisation, d'influence stratégique, autant que l'incroyable appauvrissement des régions dites « en développement » - tenues par des mesures de confinement policières et/ou militarisées -, ne pouvaient pas, non plus, rester sans conséquences. Nous savions bien qu'une telle combinaison économico-politique aurait des implications absolument brutales sur l'ordre international, mais nous n'imaginions pas qu'elles puissent déclencher une si violente accélération des rivalités impériales.
Considérée à tort comme un vulgaire segment historique, la pandémie apparaît désormais comme le trait d'union le plus significatif du XXIe siècle depuis septembre 2001. [1]
Crise de légitimité politique, désorganisation sociale, clivages, désenchantement, sentiment de rupture. Le traumatisme a moins été physiologique que politique et social. La polarisation des opinions, l'extrémisation des subjectivités, au sein même des populations, n'ont été que l'incarnation micro d'ajustements macro-structurels. La désunion, la dislocation, la fragmentation et le ressentiment se sont diffusés dans tous les champs de la vie où ils n'ont cessé de s'étendre : de la famille au village, du village au quartier, du quartier à la ville, des villes aux pays, des pays aux empires.
Ukraine. Palestine. Sahel. Taïwan. RDC. Groenland. Cachemire. Cambodge...
Les événements actuels ne font que confirmer tout ce que nous avons toujours soutenu. Ils réaffirment que les États, par leur pouvoir et leur domination économique et militaire, risquent de redevenir, à chaque tournant de l'histoire, des instruments d'oppression coloniale et/ou impérialiste.
Qu'il soit né d'une unification territoriale, d'une centralisation monarchique ou qu'il soit hérité de la colonisation, qu'il domine ou qu'il se délite, qu'il soit souverain ou soumis, l'État, dans sa puissance ou sa fragilité, dans sa vigueur ou dans sa décomposition, porte en lui les usages d'un pouvoir qui organise et maintient la découpe du planisphère.
L'État est un rouage, une interface politique dans les mains de ceux qui possèdent, un vecteur - parfois passif, souvent complice - de violences déployées à une échelle inhumaine.
L'État est moins au service de ses « populations », qu'il ne les administre au nom de ceux qui les exploitent.
Par-delà les logiques de puissance étatique, le capital, mû par un désir insatiable d'accumulation, s'ajuste, se recompose et prospère dans le déséquilibre avec la plasticité qui lui est propre. Il sait, selon les circonstances historiques, renforcer ses mécanismes d'exploitation, d'accaparement, de déshumanisation et de contrôle.
Qu'elles soient le fait des États ou des conglomérats capitalistes, ces logiques de prédation sont inextricablement liées aux hiérarchies sociales imposées par la bourgeoisie. Qu'un fragment des classes possédantes puisse devenir sincèrement humaniste dans des périodes de prospérité relative, ou bêtement pragmatique de sorte à réduire les tensions sociales et maintenir l'ordre établi est difficilement contestable. Mais dans un contexte historique défini par un ralentissement de l'économie mondiale, par la recrudescence des nationalismes et des conflits sociaux, par les turbulences géopolitiques, la raréfaction des ressources, les défis énergétiques et donc le contrôle accru des matières premières, cette classe redécouvre sans délai sa véritable nature - qui consiste, par tous les moyens, à préserver ses privilèges au détriment du plus grand nombre.
Traduction :
Nous ne sommes nulle part des « citoyen⸱ne⸱s »,
Ni d'un pays ni du monde.
Nous ne sommes rien de plus que des civil⸱e⸱s, livré⸱e⸱s à des combats dont l'absurdité nous échappe.
Des bombes,
Et des gens comme nous, toujours, dessous.
Les psychopathes et les pervers nous pissent dessus depuis Babel.
Restructuration des empires.
La nouvelle cartographie des alliances.
Dans l'entre-deux, le sacrifice des domestiques.
Que la guerre soit psychologique, idéologique ou informationnelle, qu'elle soit économique, militaire ou technologique, la guerre reste toujours le prolongement de la paix bourgeoise. La guerre est un moyen, parfois indispensable, une manifestation de la logique interne au capital, un mode de gestion alternatif, jamais une rupture systémique.
Sécuriser des territoires. Réorganiser l'influence. Protéger des intérêts.
Il faut dire que pour ces gens-là, la guerre est un mal nécessaire, ils la perçoivent comme une saignée, une manière de rééquilibrer les fluides d'un corps social souffreteux. Pour nous, la guerre équivaut à une déchirure. Être arraché·e aux siens, d'abord. Puis continuer d'exister, amputé·e d'une part de soi. Un manque, qu'on lègue ensuite à ceux qu'on aime. Cloisonnement affectif, mutisme, addictions, violence, folie. Pour nous, la guerre est une malédiction, une affliction congénitale. Pour nous, la guerre est une blessure qui met plus de cent ans à cicatriser. Chaque cri, chaque coup porté, chaque explosion de douleur vient raviver une plaie profonde et faire s'écouler le tourment dans les veines de la descendance. Eux, ne considèrent ni la détresse psychologique, ni l'instabilité émotionnelle, ni la perte d'empathie que la guerre occasionne. Ils ne considèrent rien des prolongements et des séquelles, des effets néfastes sur les relations interpersonnelles, familiales, amicales, amoureuses, sur la société toute entière. Pour eux, la guerre résonne comme les taux de chômage, de pauvreté, le nombre de sans-abri ; des pourcentages, impersonnels, étrangers à leur univers.
En clair, plus aucune des conséquences qu'ils nous infligent ne leur parvient. Ils ne saisissent ni la misère, ni la colère, ni le désespoir que se traînent les vies modestes en contrebas. Ils ne perçoivent plus les êtres, ils perçoivent des données démographiques, des projections de croissance, des ressources excédentaires. Ils examinent des courbes, scrutent des graphiques, interprètent des modèles :
1) Contrôle de l'accès aux matières premières
2) Avantage stratégique
3) Protection des approvisionnements critiques
Ils ne se fient plus qu'aux rapports, aux paramètres, aux indicateurs, aux relevés, aux indices, aux signaux. Ils ne perçoivent plus que de la statistique vivante.
Taux de natalité ↓ + Durée de vie ↑ + Nombre de retraités ↑
= Pression économique croissante
Prestations sociales ↓ + Masse salariale ↔ Rentabilité + Marge bénéficiaire ↑
= Viabilité du modèle préservée
Pour eux,
Nous ne représentons plus qu'une variable encombrante, un problème mathématique complexe.
À leurs yeux, nous formons une équation humaine délicate.
Et dans cette mise en ordre grotesque d'un monde auquel on nous conditionne, voilà qu'au détour d'un acte, la guerre resurgit en brave employé de maison, toujours prêt à remplir le verre vide d'une bourgeoisie parfaitement ivre.
Nous assistons donc sans surprise au retour officiel de la « puissance »,
Militaire, Économique, Territoriale, Industrielle...................................................................................................................................Divine.
Sur le plan politique, on peut raisonnablement se demander si la rhétorique martiale de la période covidienne n'était pas une lente préparation psychologique des populations à la réapparition des blocs, et donc, en dernier lieu, à l'intensification de la guerre, économique puis militaire. [2] Sur le plan financier, on peut raisonnablement se demander si le champ lexical de la mobilisation et du sacrifice n'est pas devenu un moyen de suspendre le cadre budgétaire et de justifier l'assouplissement quantitatif en déclarant l'état d'urgence. Une injection de liquidités qui, preuve à l'appui, profite essentiellement aux détenteurs d'actifs financiers, c'est dire aux investisseurs institutionnels et aux grandes entreprises.
En gros, on peut se demander si « la guerre », déclarée, engagée, prédite ou requise, peut être autre chose qu'une bonne fortune bourgeoise.

Kast, Bukele, Modi, Xi Jinping, Erdoğan, Kim Jong-un, Milei, Khamenei, Poutine, Netanyahou, Orbán, Trump…
L'autorité au masculin, sa propension nationaliste.
Le ressac réactionnaire, dominateur, mondialement.
SYMPTÔMES.
La guerre est comme tous les malheurs, elle ne se déplace jamais seule. Au contraire, elle annonce sa venue par une escorte de discours qu'elle envoie parler pour elle. Discours du sursaut, vis-à-vis d'une « menace ». Discours de l'urgence. La panique morale. La défense des valeurs. Et le retour à l'ordre. Elle annonce sa venue par une escorte d'esthétiques. Esthétiques de la force, du courage, de la combativité. Et avec elles, les vieux fantasmes de puissance et de domination.
SYMPTÔMES.
Voilà que s'organise en creux le rappel au front d'une masculinité « meurtrie », sa fierté « empêchée », son énergie primale, son essence vitaliste. Réhabilitation du chef, du père, du héros, du gardien de la civilisation. Réhabiliter l'homme, le guerrier, le soldat. Réhabiliter le pion, le larbin, l'abruti.
Démocratie → Crises → Guerre → Autoritarisme → Démocratie → Crises → Autoritarisme → Guerre…
À n'en plus douter, l'anticonformisme cool est désormais conservateur. Troll farms, cybertroops, red pillers, tradwives, incels, voilà les anglicismes qui règnent sur la contre-culture actuelle. Cette mutation idéologique, à la manière d'un mécanisme de défense et/ou de compensation, se manifeste par un rejet systématique des discours « progressistes », l'affirmation de codes virils, et dans une quête d'identité marquée par l'incohérence.
La sous-culture masculiniste est un contresens absolu. Tout ce à quoi elle s'identifie s'illustre par le paradoxe. Le terme « Incel » a été créé par une femme. Le choix binaire, entre la pilule rouge et la pilule bleue, comme un dilemme existentiel, trouve son origine dans un film réalisé par deux femmes trans. Tyler Durden est une caricature de masculinité toxique issue de l'imaginaire d'un auteur homosexuel. Quant au film American Psycho, il a été réalisé par une femme et sera bientôt réadapté par un réalisateur queer.
La culture masculiniste n'en a aucune, car la réaction n'a aucune espèce d'inventivité.
Exemple :
Les rumeurs liées à la naissance d'Obama sont scrupuleusement les mêmes que celles visant aujourd'hui les organes génitaux de la Première dame de France. Le biais racial-nationaliste-xénophobe a laissé place au biais misogyne-patriarcal-transphobe.
Aucune imagination.
Copier/Coller.
Le même procédé, la même stratégie : accentuer la défiance, orienter les discours, engendrer de faux-débats, organiser la réaction. Divertir et faire diversion, les réactionnaires ont bien compris les avantages de la viralité en réseau. Ils en ont fait commerce.
« Wokisme », « Cancel culture », « Liberté d'expression », « Dérives féministes », « État profond », « Mondialistes », « Civilisation occidentale », « Racines chrétiennes », « Grand remplacement », « Invasion migratoire », « Islamisation », « Identité nationale », « Frontières », « État fort », « Lobby LGBT », « Wokisme », « Cancel culture », « Liberté d'expression » …
Du bruit....................................................................................................................En continu.
LE BRUIT
On ne peut pas dire que la propagande de l'intelligentsia progressiste nous ait beaucoup appuyé. La bourgeoisie culturelle dans sa bataille métapolitique nous a pour tout dire desservi. Sa caricature de justice sociale, qui n'a été qu'une parodie méritocrate mêlant l'entrepreneuriat au carriérisme, le développement personnel à la réussite sociale et l'empowerment au dépassement de soi, n'a fait qu'embrigader foule de petits ambitieux dans les partis de l'arrivisme.
« Inclusion », « Bienveillance », « Cohésion », « Tolérance » …
À vouloir tout recouvrir de principes creux et consensuels, le brouhaha progressiste nous a envahi avec la même pesanteur que son pendant réactionnaire.
« Représentation des minorités », « Respect des différences », « Reconnaissance des identités », « Ouverture », « Déconstruction », « Diversité » …
La prise de conscience bourgeoise, bastonnée du matin au soir, a fini par faire du cultureux le dépositaire de la morale publique, l'arbitre des pudeurs, des conduites, des discours, le compas de la conscience universelle. Sensibiliser, dénoncer, façonner les mentalités, orienter les comportements : Persuader les « masses », les rééduquer. Le cultureux s'est épris de cette mission, elle est devenue sa raison d'être. Il y trouve un sens profond, une manière d'agir sur le monde duquel il se sent l'éclaireur. Partout où il le peut, il insiste, il prêche, nous fait le rappel. Il le rabâche dans ses œuvres, le serine dans ses créations, le martèle dans ses contenus, ses programmes, ses séries, ses films, et le glisse grossièrement jusque dans ses publicités.
Le bruit réactionnaire accuse.
Le bruit progressiste sermonne.
Le problème ? C'est qu'à vouloir convaincre, les bourgeois nous rebutent. Qu'à vouloir nous guider, leurs motifs nous dégoûtent. Car plutôt que de laisser les premiers concernés à l'initiative, partout, les bourgeois cherchent à diriger le mouvement de l'histoire pour s'y placer à l'avant-garde.
Conclusion ? Le backlash.
Et qui le subit ?
Nous........................................................................................Dans une confusion imbécile.
Nos idées..........................................................Assimilées à tort à ce qu'elles ne sont pas.
Nos camarades...............................................................................................En premier lieu.
Englué·e·s dans le flou des incultures politiques, entre le malentendu et l'amalgame, au grand bénéfice de ceux/celles qui entendent disqualifier tout élan de rupture.
Conclusion ?
Que les bourgeois ravalent donc leurs nobles intentions, qu'ils continuent de s'occuper d'eux-mêmes, c'est encore là ce qu'ils font de mieux.
Naturellement, c'est un vœu pieux.
Car qui pourrait sérieusement croire qu'ils aient un jour la force de refréner d'eux-mêmes le sentiment de supériorité sur lequel se fonde leur histoire ? Après tout, capitaliser sur nos tronches fait partie de leurs compétences et leur tient lieu de savoir-faire. Alors pourquoi renonceraient-ils volontairement à une telle manne ?
Ainsi donc,
la bourgeoisie poursuit sans trêve l'éducation du prolétaire dans le langage qu'on lui connaît, celui de la condescendance. Le bourgeois se culpabilise, et dans un élan d'équité, culpabilise la terre entière qu'il perçoit depuis l'astronef. Nous ? Nous subissons sa prétention, nous dépêtrant péniblement de controverses insignifiantes devenues des conversations. Adosser à un agenda qui ne nous représente en rien mais qu'il s'agirait de défendre, de contredire, de secourir ou d'attaquer. Des chiures idéologiques dont il faudrait qu'on s'embarrasse, qu'on tienne à cœur, mais pourquoi donc ?
Questionner nos valeurs ?
Une histoire ?
La mémoire qu'on en fait ?
Tout cela est fort judicieux. Les performances de moralités, les duels stériles, le jeu des indignations, tout cela nous est par contre bien peu profitable. On ne doute pas de la bonne foi du cultureux qui s'autoproclame bienfaiteur entre candeur et arrogance. On doute de l'industrie à qui il donne la béquée.
Polariser. Polémiquer. Monétiser.
Les capitalistes sont dans le vrai, l'attention est une ressource qu'il faut apprendre à capturer. Un temps rare et précieux, une capacité cognitive et psycho-émotionnelle limitée, à séduire, à ménager, à engager, s'en emparer.
Autant de salive employée à ne presque rien dire, une injure à notre intelligence,
Notre quotidienneté pourtant.

En tous lieux et sur tous les supports, le capital humain répand des opinions binaires pendant que les grands groupes supervisent la récolte.
Cliquer. Partager. Commenter. Réagir.
Débattre.
Mais de quoi ?
De sujets inoffensifs standardisés vers la dispute.
Exemple :
« L'agent 007 pourrait-il être incarné par une femme ? Qui plus est noire ? Et la Petite Sirène ? Et les hobbits ? La Fée Clochette ? Severus Rogue ? Et Blanche-Neige ? Est-elle encore assez blanche ? Ocean's 8, Ghostbusters, Star Wars, Terminator, Captain Marvel, She-Hulk, de la propagande féministe ? »
Voilà ce sur quoi l'internet se déchire.
Voilà avec quoi l'internet s'abêtit.
Ce bruit-là nous empêche, de la pollution culturelle.
On parle trop, de tout, sauf de ce qui importe.
Ces querelles font diversion.
Précisions :
Il ne s'agit pas ici de prêter à chaque choix artistique des intentions stratèges, une vaste conspiration lucrative, mais de reconnaître qu'à l'échelle mondiale, cette industrie a pris acte des tensions qu'elle suscite, les anticipe désormais, parfois les amplifie, et les intègre à des logiques publicitaires dont elle a su tirer parti. La spontanéité des réactions émotionnelles, la virulence et le bouillonnement caractéristique des applications sociales ont été analysés, évalués, instrumentalisés puis intégrés aux dispositifs de promotion. Maximiser l'impact d'une campagne de communication à moindre frais, générer de l'engagement, stimuler le trafic, les principes de la controverse, du bad buzz au rage-baiting.
Le pouvoir spectaculaire ne craint plus le tumulte : il le sustente et l'exploite.
Les fulminations réactionnaires sont d'ores et déjà valorisées en carburant, et les combats progressistes, en vulgaires produits d'appel. L'indignation des uns renforce le battage, l'éthique des autres, une valeur de marque.
Aucune passion ne lui résiste, aucune agitation n'est vaine. Rien ne lui échappe : ni la fureur, ni le zèle.
De l'invective aux grands principes, de la haine à la morale, tout l'alimente, sans exception.
Si les bourgeois ont un talent, c'est celui de nous dépouiller.
Économiquement, politiquement, intellectuellement, culturellement, toutes nos contributions sont pillées, détournées, retournées, et mises à leur profit. La bourgeoisie parvient toujours à parodier nos perspectives, à salir nos positions, caricaturant nos colères pour n'en faire que des marchepieds. Nos intentions sont à ses yeux rien d'autre que des doléances. C'est d'ailleurs à ce titre qu'elle nous perçoit en subalternes.
Assouvir, contenter, coopter, elle sait faire ; asservir, son objet.
Capitaliser sur la tendance - Conquérir des marchés.
Du cynisme au paternalisme, du pragmatisme au mercantilisme, voilà donc l'éventail de toutes ses compétences. Prendre en compte les préoccupations montantes de la clientèle, s'y conformer. Les ambassades de la culture ont ainsi sondé les esprits, des stratégies adaptatives selon les commentaires en ligne, ont suivi l'évolution des dits « consommateurs », l'ont parfois devancé ; l'étude des tendances pour des pratiques commerciales, opportunistes et dynamiques.
(La bourgeoisie est un papa qui souhaite exaucer tous nos vœux................................... .........................................................................................................................................................
............................................................À la seule condition qu'elle en soit la bénéficiaire.)
Remakes, reboots, spin-off, préquelles, adaptations, suites et franchises. À défaut de créer, la bourgeoisie exploite, les mythes, les icônes, les marques. Et quand la copie ne suffit plus à entretenir le cycle, elle imite autre chose, et réplique les revendications d'un monde qu'elle prétend satisfaire.
Sans ne plus faire de distinction entre un combat et une licence, un engagement et un récit, entre le réel et sa mise en scène, elle traite tout événement en substance absorbable, et s'approprie les luttes, qu'elle décline en produits.
Tout s'achète : la satisfaction sociale, la diversité ethnique, l'égalité des genres,
Tout, jusqu'au besoin d'auto-critique.
Il faut dire que depuis #MeToo, l'industrie surjoue l'empathie, veut nous prouver qu'elle a changé, qu'elle a compris, qu'elle ne sera plus éphébophile et phallocrate, qu'elle cessera d'être ce qu'elle est, au moins depuis Darryl Zanuck. Sa politique introspective se limite à manifester partout où elle le peut un amusement décontracté vis-à-vis de son héritage. Elle sait se moquer d'elle-même, car elle se remet en question. L'autodérision, pense-t-elle, est déjà le signe d'une prise de conscience.
Dans cette posture culturelle marquée par le repentir, Matrix Resurrections dénigre la Warner, Barbie son producteur Mattel, Deadpool et Wolverine se paye allégrement Disney.
Insignifiante, performative, la critique-marchandise depuis l'ironie et le cool.
Des blockbusters à la chaîne, d'un cynisme impitoyable, vendent à la plèbe l'irrévérence pour le prix modique d'un ticket. Dans la mesure où les images ne garantissent aucune pratique, l'auto-critique leur convient bien puisqu'elle demeure sans conséquence. Le théâtre et la mascarade, la prestidigitation, après tout c'est leur patrimoine, ils ont su le faire fructifier, des cacahuètes et du pop-corn lancés au visage des badauds. L'autoconscience capitaliste, entre sarcasme et dérision, ouverte à toutes les circonstances aussi longtemps qu'elles soient rentables.
Tout se vend : la transgression et l'insolence, l'impertinence et la provocation.
Le contenu est anecdotique : la théorie du tiroir-caisse.
Sur le plan sociétal, envoyer des signaux positifs.
Sur le plan social, essorer tant qu'on peut.
Exemple :
Au tournant des années 2010, Vanguard et BlackRock deviennent les principaux actionnaires de Netflix et Disney. Réputés pour leur engagement en faveur des critères ESG [3], ces deux géants de la finance ont vraisemblablement joué un rôle déterminant dans l'évolution stratégique de ces deux entreprises. Netflix et Disney deviennent, plus ou moins consécutivement, les fers de lance de l'inclusion et de la diversité, s'érigent en défenseurs de la justice sociale et dénoncent continûment au travers de leurs productions, des formes d'oppression, les structures du pouvoir, celles du capitalisme. Dès lors, le divertissement marchand se donne des airs contestataires, le spectacle bourgeois se revendique anti-bourgeois, l'industrie culturelle feint de braver son propre monde ; un populisme massifié, et la dissonance cognitive. Mais lorsqu'une grève s'intensifie sur le terroir hollywoodien, les apparences se désintègrent, révélant au monde entier ce que le signalement de vertu est le plus à même de produire :
De la désillusion.
La grève historique de 2023 a démontré comment les tenants du discours progressiste rejoignent dans la conflictualité des méthodes absolument agressives, rapaces et antisociales. Un mépris de classe forcené, une obsession pour la réduction des coûts et une évidente résistance à la négociation, voilà ce que nous retiendrons de leur « justice sociale ». Le corporatisme et l'antisyndicalisme brutal dont Netflix et Disney ont fait preuve durant la période ne signent pas un simple contraste, un paradoxe ou une hypocrisie, mais rappellent à tous·tes le sens du mot « fiction ».
Produit de l'imagination qui n'a pas de modèle complet dans la réalité.
A. Mensonge, dissimulation faite volontairement en vue de tromper autrui.
B. Construction imaginaire, consciente ou inconsciente, se constituant en vue de masquer ou d'enjoliver le réel.
La « fiction » rend ce monde acceptable.
La « fiction » permet de le supporter.
Une soupape émotionnelle qui apaise et redirige les désirs et les volontés vers les lots de consolation que tendent geôliers et contremaîtres. Ainsi s'explique l'importance qu'on lui donne. Ainsi s'explique l'importance qu'elle a prise. Produire de l'évasion et du rêve, une échappatoire à la demande, mais tout faire pour maintenir la réalité en l'état. La réalité hors d'atteinte.
Aucune surprise, plus aucun étonnement. La recherche du profit prime toujours sur les besoins matériels des prolétaires. On peut ricaner tant qu'on veut, tourner leur monde en ridicule, se délasser dans un délire puéril ou irrévérencieux, tant qu'on ne touche pas aux rapports de pouvoir et de production...
L'accent identitaire et toutes leurs cautions progressistes ne sont pour ces industries que des marchandises culturelles et discursives à la mode, rarement des prises de position doublées de conversions en actes, des trompe-l'œil, rien d'autre.
Une logique commerciale de pacification.
L'autoconservation, toujours lucrative.
Greenwashing. Whitewashing. Wokewashing.
Gérer les tensions sociales sur le plan symbolique, sans jamais remettre en cause le fondement même du système qu'elles entretiennent et préservent. Derrière l'illusion du progrès, les moyens de production, l'accumulation du capital, la concentration des richesses. Contrôler le narratif, accroître un pouvoir, renforcer l'hégémonie, en somme, maintenir l'ordre capitaliste.
Aucune idéologie,
Un pragmatisme contextuel modulé aux rapports de force.
La preuve ?
Depuis la seconde investiture de Trump, Vanguard et Blackrock réévaluent stratégiquement leurs engagements ESG. À l'instar du groupe Disney qui a déjà annoncé une réduction du nombre de ses programmes de diversité, d'équité et d'inclusion (DEI).
L'adaptation constante.
Le sens du vent ou la tempête.
Le fric, rien d'autre.
Et pourtant...
Il faut bien admettre que toute cette bouillie complaisante que l'on nous sert sans affection a su recruter son public, son audience, sa clientèle. Encore dotée d'un important pouvoir d'achat, et préfigurant des tendances à long terme, ce gibier-là représente le futur de la consommation. Un segment captif et influent : une « cible commerciale clef ».

Vitalité. Beauté. Performance. Consommation.
Il conviendrait de reconnaître que depuis l'émergence du capitalisme industriel, et plus encore sous le règne du consumérisme, la « jeunesse », en tant que catégorie sociale, s'est amplement imposée comme étant celle du changement. La figure « jeunesse » est en effet devenue l'un des symboles de la contestation moderne, un mythe social qui, après avoir été chargé des attributs de la violence, de la marginalité et de la délinquance, deviendra, par l'intermédiaire de la transgression, l'expression de nouvelles formes de désirs, de colères, de frustrations et de créativités capables d'être cooptées, réorientées, rétribuées puis vendues.
L'impératif de la transgression, les injonctions à désobéir sur le plan symbolique, ont permis de vendre autant de jeans, de chewing-gums, de parfums, de disques et de blousons en cuir que de bagnoles, de cigarettes, de bouteilles de whisky et de tondeuses à gazon. Mais la relative autonomie des « jeunes » de l'après-guerre se concrétise pleinement au tournant des années 60, période décisive au cours de laquelle la « jeunesse » devient en quelque sorte le porte-étendard d'une émancipation aux allures d'universel.
Hier, une classe d'âge subordonnée, conditionnée à obéir.
Les jeunesses, contemporaines, conditionnées à s'indigner.
En quête de reconnaissance, les jeunesses modernes se sont forgées à la marge des styles de vie, des références ; cohortes en concurrence adaptées aux zones urbaines.
Sport. Mode. Musique.
Les contre-cultures jeunes n'ont depuis cessé d'envahir le marché traditionnel en obtenant de lui des formes de consécration. Du Rock 'n' Roll au punk, de la techno au hip-hop, les codes et les valeurs sociales « subversives » ont donné aux jeunesses des identités, des normes alternatives, des contre-sociétés, en somme des modèles de reconnaissance adaptés à leurs revendications, notamment celle relative à l'expression de soi. En quelques décennies, l'effronterie « naturelle » des « jeunes » fut encouragée par foules de commerçants, et l'expression de soi, cette aspiration nouvelle, chemina de la représentation à la mise en scène, de la mise en scène à la marchandisation.
Fandom..........................................................................................................Produits dérivés.
Revenus..................................................................................................................Fidélisation.
La consommation de la Culture.
La culture de la Consommation.
Indistinctement regroupée sous un concept sociologique tiraillé entre l'idée de progrès et le besoin de filiation, la « jeunesse » devint la force antagoniste la plus simple à apprivoiser. Le/La « jeune » porte en effet en lui/elle une volonté d'autonomie croissante, qui se traduit le plus souvent par une mise à distance plus ou moins volontaire des normes et des modèles légués par ses aînés. Et quoi de plus opportun qu'un·e « jeune » sans expérience, encore éloigné·e du monde du travail et dont l'engagement primaire tient à se distinguer des générations précédentes pour asseoir des abstractions idéologiques puis les répandre ? Il suffit de jeter un œil, même distrait, à tous les totalitarismes pour se convaincre du raisonnement.
Les « jeunes », leurs outrances, enrôlés de façon sournoise par régiments d'hypocrites.
La « jeunesse » ?
La « jeunesse » a dans la voix le trémolo d'un catéchisme, elle déclame et elle grandiloque des homélies sans incidences. Elle déclame ce qu'elle a appris, ou plutôt ce qu'on lui enseigne, depuis le tableau noir dressée à la récitation. Elle déverse de grandes phrases bourrées d'éléments de langage ; elle répond par slogan, un pathos ridicule, des clichés, un verbiage, et des bons sentiments, les accords d'une ritournelle qu'elle entonne de mémoire : le papier à musique du syndicalisme étudiant.
La « jeunesse » ? Un automate.
Une fente dans la fontanelle, dans laquelle s'y introduisent des réclamations fantaisistes.
Les « jeunes », leurs outrances, au grand bénéfice de ceux/celles qui entendent disqualifier tout élan de rupture.
Leurs jolies mines télégéniques suffiront à convaincre leurs aîné·e·s des limites de velléités qui s'estomperont « avec le temps ». Et Pourtant, en dépit de son scepticisme, sous cette distance désabusée, « l'adulte » ne peut s'empêcher de ressentir à leur égard une forme de tendresse, qu'il/elle sanctionne aussitôt. Oui, « l'adulte » se reconnaît en eux/elles avec une empathie certaine, si ce n'est pas simplement par une bouffée de nostalgie. Car la « jeunesse » déclenche en lui/elle des contradictions intérieures : le conflit, entre l'aigreur, le regret, l'agacement et la démission.
À travers elle,
« l'adulte » repense en effet à tout ce qu'il/elle n'a pas osé faire, ou bien là où il/elle a failli, la mélancolie de la perte mêlée d'un peu de convoitise. La « jeunesse » n'est rien d'autre que ce passé dissimulé dans les plis de sa mémoire, passé dont il/elle a fait le deuil, le deuil de tout cet optimisme qu'il/elle associe désormais à de la naïveté. Au fond, l'espérance du « jeune » est pour « l'adulte » le signe d'une inconcevable immaturité. Pour lui/elle, l'espérance n'est plus un état d'esprit, l'espérance, comme « l'enfance » puis la « jeunesse », est devenue en quelque sorte une des étapes de la vie.
L'espérance, elle aussi, s'évanouit sous les contradictions du jeunisme.
La « jeunesse » se voit attribuer le rêve, le luxe des insouciances, quand le monde adulte ne se consacre plus qu'à sa propre reproduction. Le problème ne relève donc pas d'une question générationnelle : il émerge de cette séparation soigneusement entretenue, qui organise la répartition des rôles et des récits.
Les « jeunes » grandissent ainsi avec la conviction qu'ils ont le pouvoir et la responsabilité de changer ce monde. C'est la mission qu'on leur attribue, un destin plus qu'un héritage. À contrario, les anciens se sont accommodés de cet imaginaire. Ils ne l'ont pas uniquement intégré, ils l'ont admis pour naturel. Cette adhésion les incline à un renoncement tranquille : Repos de capitulation.
Le changement viendra, soit, mais par d'autres.
Voilà comment la culture organise l'impuissance. [4]
Éclaircissements :
La culture s'appuie toujours sur des besoins anthropologiques fondamentaux, sur une base neurobiologique commune, sur un ensemble de pulsions, de réflexes, de stimuli, sur une mécanique hormonale, une énergie, qu'elle canalise, qu'elle régule, qu'elle s'approprie et qu'elle instrumentalise.
Rites. Cérémonies. Mythes. Fêtes. Interdits.
Valeurs. Normes. Représentations. Comportements. Croyances.
La culture accompagne les instincts, désamorce les tensions, favorise la cohésion, harmonise les échanges. Désir sexuel, agressivité, peurs, souffrances, culpabilité, la fonction pacificatrice de la culture est largement reconnue. Dans des termes moins pédants : la culture est garante de la paix sociale.
En établissant un cadre de références partagées, la culture transforme le chaos des affects en un ordre intelligible, resserre les réalités dans leur mise en récit, une narration collective, le grand storytelling. L'ordre ainsi produit devient dès lors employable. Un socle sur lequel s'appuient, se greffent puis prospèrent d'autres formes de domination.
Tous les ressorts connus, compris, et susceptibles d'être anticipés - qu'ils soient biologiques, psychologiques ou sociaux - peuvent alors être mobilisés, orientés, gouvernés, et donc changés en ressource. Car le pouvoir s'organise toujours sur des prédispositions originaires. Il ne crée rien, il exploite tout.
La « jeunesse », dans ce contexte, n'a rien d'essentiellement naturelle, ni d'essentiellement culturelle ; la « jeunesse » résulte d'un amalgame narratif qui intègre au contraire ces deux dimensions.
L'âge n'est donc pas le motif de la discorde, mais le contexte culturel dans lequel il s'exprime. La « jeunesse », à ce titre, est tout sauf une période. C'est une mise en fiction du devenir, une promesse collective projetée sur des corps rendus symboliquement « jeunes », c'est-dire « en mesure de... ».
La jeunesse : « Moteur du changement ».
Un slogan de motivation digne des couloirs de France Travail.
Confier à la « jeunesse » le soin de réinventer ce monde, tout en réprimant chaque tentative de le transformer réellement. La « jeunesse », sommée d'incarner le changement, mais sanctionnée dès qu'elle tente de le faire advenir. Un paradoxe, ou une hypocrisie, qui rappellent à tous·tes le sens du mot « fiction ».
La motricité du corps social ne dépendrait donc plus que de l'exaltation juvénile, c'est cette fiction qui, paradoxalement, le maintient encore dans l'inertie. C'est donc sur la « jeunesse » que tout repose, sur sa scoliose empirique, ses battements de cœur et son système dopaminergique synchronisé aux flux d'une économie de l'attention ultrapuissante.
Sur elle, toute l'histoire : alors qu'elle muscle ses épaules…
La « jeunesse » est, en essence, l'envoyée de l'avenir, l'allégorie du renouveau, un des fétiches du progrès. [5] Mais sans filiation, sans mémoire, sans horizon et donc sans conscience historique, la jeunesse ne fait guère mieux qu'une association de sacs digestifs, pilotée par des protocoles décisionnels et des logiques d'optimisation opaques, et servie par un essaim d'agents interconnectés à des interfaces neuro-sensorielles.
La « jeunesse » : un idéal, enthousiaste, amnésique, incapable.
De l'infantisme ?
Vraiment ?
Les jeunesses contemporaines auraient des choses à concevoir si leurs modalités d'expression n'étaient pas toutes dictées par des impératifs d'engagement. Les jeunesses pourraient avoir des choses sincères à exprimer si elles n'étaient pas bombardées d'injonctions, de désirs, de sollicitations - conditionnement, manipulation, nudging : l'influence.
Exemple :
La « trend » est-elle autre chose qu'une mécanique algorithmique vouée à l'intégration sociale ?
Performer. Reproduire. Se conformer.
La « trend » présente - c'est là même sa fonction - des modèles de conduite à imiter afin de nourrir une boucle attentionnelle prédéterminée. La « trend » poursuit une logique mimétique, une forme de coordination des réflexes collectifs qui socialisent les êtres selon une culture standardisée de la répétition. Une uniformisation des conduites, un lissage des expressions subjectives sous la pression des ressemblances. Le sentiment d'appartenance. L'instinct. Grégaire.
Les technologies d'ingénierie sociale sont, peu ou prou, des distributeurs de comportements.
Aucune imagination.
Copier/Coller.
Mais l'essentiel ne concerne pas tant la diffusion massive de patterns à reproduire qu'une forme de privatisation des dynamiques relationnelles, qu'une privatisation de la communication et des affects, d'interactions subordonnées à la logique techno-marchande.
La mèmification des interactions sociales est une entreprise conformiste parfaitement rentable. La sensation de participation - qui plus est communautaire - est au cœur de la « trend », mais cette sensation est tout sauf accidentelle, car l'horizontalité vécue n'est pas sans propriétaire.
Contrairement aux modes, qui naissaient parfois sans logique apparente et mourraient de façon plus ou moins organique, la « trend » est un dispositif, un encodage, intentionnel, c'est-à-dire une configuration technique destinée à produire des effets prévisibles, mesurables et monétisables. La « trend » est un système, préétabli pour assurer sa propre circulation dans le circuit fermé de la plateforme. La « trend » n'est pas une mode en soi, mais l'architecture qui rend sa diffusion possible.
Comme nombre de constructions culturelles, la « trend » s'appuie aussi sur des besoins anthropologiques fondamentaux, sur une base neurobiologique commune, sur un ensemble de pulsions, de réflexes, qu'elle canalise, qu'elle régule, qu'elle s'approprie et qu'elle instrumentalise.
La culture capitaliste, en véritable culture de l'optimisation, a en réalité perfectionné de vieux régulateurs socio-culturels. Ce perfectionnement repose sur la réappropriation de mécanismes anthropologiques, souvent archaïques, qui ont toujours structuré et unifié les groupes sociaux. Ces mécanismes ne se contentent plus simplement de donner du sens à la vie collective, ils sont désormais détournés à des fins d'exploitation économique et d'extraction de valeur, témoignant d'une extrême sophistication des formes de domination. La culture capitaliste ne se limite plus simplement à pacifier la collectivité. Elle monétise toutes les dynamiques, biologiques, psychologiques ou sociales dont elle a su prendre conscience. La culture capitaliste ne garantit plus la paix sociale, mais planifie la marchandisation totale de la condition humaine.
De l'infantisme ?
Vraiment ?
Les jeunesses pourraient avoir des choses sincères à exprimer si elles n'étaient pas bombardées de modèles, de pressions, d'incitations. L'infantisme vient de ceux qui étouffent cette expression avant qu'elle ne puisse réellement éclore, en la submergeant de messages idéologico-marchands mêlant séduction et contrôle, toujours contradictoires. L'infantisme vient de ceux qui mêlent psychologie comportementale et budgets publicitaires, neuro-marketing et gamification. L'infantisme vient de ceux qui, en observant avec une attention minutieuse les nuances des comportements humains, façonnent des outils capables de devenir des extensions fidèles et ajustées du Moi. Des instruments, ergonomiques, immersifs, intuitifs, et délibérément conçus pour correspondre, pour s'accorder, pour s'hybrider aux réactions, aux modes d'interaction et au développement cérébral de l'Homo sapiens.
L'infantisme vient de ceux/celles qui,
En toute conscience, infantilisent les enfants et la société toute entière.
Cette captation de l'élan subjectif par les plateformes n'est qu'une des manifestations récentes d'un processus plus large. Car l'infantilisation n'est pas un effet secondaire : c'est un projet politique et culturel, un projet civilisationnel, sans doute celui le plus à même de répondre aux attentes, aux angoisses et aux besoins fomentés par l'époque.
Exemple :
Hasbro, Pop Mart, Lego, Mattel...
Ce ne sont plus les studios qui intègrent à leurs sorties le revenu des goodies, mais les industries du goodies qui deviennent des studios. Le nombre de longs-métrages publicitaires que des fabricants de jouets s'attèlent à produire, nous indique assez crûment la teneur de l'époque. Que des producteurs de poupées, de peluches, de figurines et de têtes à brosser décident de transposer sur grands écrans leurs enseignements - quant à la spécialisation qu'ils se sont faite du marché infantile, décident d'y appliquer leurs méthodes de ventes vouées à toujours mieux contrôler l'acte d'achat, d'y projeter l'univers marchand qu'ils ont rattaché à l'enfance, puis finalement à la famille, pour reconfigurer une relation affective et transgénérationnelle à un produit de grande consommation, et ce dans l'objectif de revendiquer leur supériorité culturelle en étalant un catalogue de marques aux yeux d'un monde fasciné par le prestige de la marchandise…
Qu'est-ce que cela dit de notre condition ?
Nous avons basculé dans une logique où la culture capitaliste ne sert plus simplement à vendre des produits, mais où les produits sont devenus sa culture. On ne fabrique plus des jouets à partir d'imaginaires, on fabrique des imaginaires à partir de jouets. Ce renversement n'est pas abstrait, il est aussi probant que le renversement même de l'exploitation.
Éclaircissements :
Longtemps fondée sur la contrainte, la domination arbore désormais le visage souriant de la commodité, de la satisfaction, du plaisir et de l'amusement.
« Que l'on se caprice sans modération,
Voilà la vocation que revendiquent loin du secret les conducteurs de notre espèce. »
De l'esclavage aux seigneuries, des manufactures aux chaînes de montage, les systèmes de domination passaient autrefois par une brutalité directe, physique, collective. La souffrance y était visible, autant que la misère. La violence : quotidienne. Ces conditions de vie, trop dures pour être à jamais tolérées, contenaient déjà en elles les germes du soulèvement.
Mais si ce fut jadis la contrainte, il faut bien admettre que c'est désormais en partie le confort qui structure les nouveaux modes d'exploitation. Les outils de domination économique se fondent désormais sur le pratique, sur le facile, sur l'utile et sur l'agréable. Ils ne portent plus sur eux les traces distinctes des tyrannies d'autrefois. Ils portent les armoiries du loisir, du jeu, de la détente, parfois de la nostalgie, souvent du réconfort, du chill et de la flemme.
À la lumière de ces constats,
La révolte est-elle encore nécessaire ?
Peut-elle même encore être désirable ?
Comment s'insurger contre le plaisir ?
Mais par-dessus tout, pourquoi ?
Du féminisme révolutionnaire aux mouvements ouvriers, des luttes de libération au droit à l'autodétermination, de tous temps, les mouvements anticapitalistes, antipatriarcaux, antiracistes et anticoloniaux ont maintes fois dénoncé la manière dont leurs tortionnaires cherchaient à déresponsabiliser celles et ceux qu'ils dominaient, réduisant les femmes, les travailleurs, les classes populaires, les minorités et les populations autochtones à un état de soumission et de dépendance, à un état d'enfant. Cette analogie peut dorénavant recouvrir toutes les humanités où qu'elles se trouvent, tant le paternalisme bourgeois en tout lieu nous accueille. Partout, on nous dit quoi penser, quoi aimer, qui croire et pourquoi. Partout, nous sommes traité·e·s s comme des récipients à croyances, à endoctriner pour faire « masse ». Partout, de la politique au divertissement, on nous aiguille, on nous conseille, on nous commande. Partout, des systèmes de notation, des classements, des récompenses, des sanctions, des défis, étendent les mécaniques du jeu à des domaines de plus en plus variés. Partout, nous sommes traité·e·s comme des enfants.
L'aspect le moins négatif d'une telle ludification réside peut-être dans l'idée que, face à un monde devenu indéfendable, il faille le transformer en jeu pour nous y faire participer. La chose la plus négative est sûrement que le jeu, en tant qu'un des derniers espaces improductifs du capitalisme, est désormais lui aussi instrumentalisé par la puissance et le marché.

Récapitulation :
La bourgeoisie en crise offre la guerre et le divertissement.
Le divertissement sert la réaction et séduit la jeunesse.
La jeunesse se réclame du changement.
Et le changement fait la réclame de l'idéologie.
Parce qu'en quelques années disons-le, nous sommes tous·tes devenu·e·s « woke ».
Cette épithète leur permet de nous dénigrer sans débattre.
Féministe ? « Woke ! »
Antiraciste ? « Woke ! »
Anticapitaliste ? « Woke ! »
Révolutionnaire ? « Woke ! »
La désignation est pratique et leur permet de nous jeter dans le trou noir du discrédit.
Nous ?
Des « wokes » ?
Au cœur du XIXe siècle, les anarchistes, en pleine critique du libéralisme, forgent le terme « libertaire » pour s'en différencier. Ce jeune mouvement, déchiré entre vieilles mœurs patriarcales et aspirations égalitaires, porte de plus en plus haut l'exigence d'une libération intégrale.
Dès la Première Internationale, les anarchistes critiquent vivement l'idée de « phase de transition », de « gouvernements provisoires », de « dictature du prolétariat », affirmant que l'État, tout révolutionnaire qu'il soit, finirait indéniablement par opprimer les « masses » qu'il se donne pourtant la mission d'émanciper.
Contrairement à la tendance marxiste de l'époque, centrée presque exclusivement sur la figure de l'ouvrier industriel, les anarchistes accordent très tôt une place révolutionnaire aux paysan·ne·s, les intégrant activement dans leur stratégie d'émancipation sociale. Cette inclusion ne se limite pas qu'à la seule paysannerie, elle s'emploie à compter dans ses rangs tous ceux salis par le mépris bourgeois, les sous-prolétaires, les exclu·e·s, les brigands, les marges, les femmes, les jeunes…
Parmi les communard·e·s déporté·e·s sous les cieux lointains de la Nouvelle-Calédonie, une militante anarchiste s'illustre en soutenant la grande révolte kanak de 1878 - à laquelle s'opposent d'ailleurs violemment nombre de ses ancien·ne·s camarades.
Dès 1890, les femmes anarchistes entament la critique de l'esclavage sexuel, du viol conjugal, de l'institution du mariage et d'une maternité contrainte à produire de futurs soldats au service de ceux qui gouvernent.
Toujours en ce crépuscule de siècle, un anarchiste publie la première revue périodique homosexuelle au monde, tandis qu'un autre signe l'un des premiers romans abordant ouvertement l'homosexualité.
Sur un tout autre front, mais non des moindres, un journaliste anarchiste devient le tout premier des dreyfusards, le même qui, dès 1899, critiquera très sévèrement les impasses du sionisme bourgeois de Théodor Herzl.
Face à la montée du darwinisme social, un chercheur anarchiste pose les bases scientifiques de la coopération comme moteur central de l'évolution. Une thèse originale, qui valorise l'entraide face à la vision alors dominante fondée sur la seule compétition. Cette intuition pionnière, préfigure ce que d'autres conceptualiseront plus tard sous le terme d'altruisme biologique.
En l'an 1903, paraît sous pavillon anarchiste encore, un recueil de textes dénonçant la bêtise patriotique et la colonisation. Deux ans plus tard, un autre ouvrage, pour le moins visionnaire, explorera les liens entre l'exploitation de la nature et l'équilibre des milieux, dans une perspective que l'on qualifierait aujourd'hui d'écologie sociale et politique.
Pour les femmes du mouvement, la question du suffrage divise. Certaines y voient un levier stratégique, tandis que d'autres, dès 1910, n'y discernent qu'un leurre réformiste, une concession superficielle de l'État destinée à intégrer les résistances dans les circuits du pouvoir traditionnel.
À cette peur d'un progrès vidé de sa substance répondront, dans les années suivantes, les inquiétudes que soulève la Révolution d'Octobre. Aux avant-postes des révoltes populaires depuis la fin du XIXe siècle, et engagés de manière significative dans la révolution de 1905, les anarchistes russes avaient depuis longtemps posé les bases d'une critique radicale du pouvoir centralisé. Fidèles à leur idéal d'émancipation sans tutelle, ils/elles accueillent la révolution de février 1917 avec espoir et enthousiasme, mais le chemin emprunté par la Révolution d'Octobre ne tarde pas à teinter leur ardeur d'appréhension. Dès son émergence, des anarchistes, souvent russes eux-mêmes, pressentent rapidement la trahison. Au moment où la ferveur révolutionnaire cède peu à peu la place aux logiques de contrôle, des anarchistes s'opposent sans tarder à la « dictature du parti », au « fascisme rouge », refusant les habits neufs du « capitalisme d'État ».
Il faudra plus d'un demi-siècle aux gauchistes notoires pour faire part des mêmes constats, pour renier leur soutien au pouvoir soviétique, se reconvertir au maoïsme, puis finalement au libéralisme avec une souplesse dont seuls sont capables les êtres dépourvus d'épine dorsale. [6]
Anti-autoritarisme, libre pensée, cause animale, antifascisme, internationalisme, abolition des prisons, écologie, contraceptions, végétalisme, lutte des classes, avortement, antimilitarisme, égalité des sexes, anti-impérialisme, homosexualités, union libre, domination adulte... Les anarchistes ont depuis presque 200 ans œuvré à la fin du vieux monde.
Parce que, l'anarchisme ne se limite pas à être un courant politique. L'anarchie encourage avant tout l'émergence de cultures. Une matrice critique et créatrice qui infuse de principes les sociétés dans leur ensemble.
L'anarchie n'est pas un prêt-à-penser, alourdi de devoirs, d'interdits, de droits. L'anarchie n'est pas non plus une carte routière, une mystique ou une machine administrative. Au-delà de la méthode, de la croyance et du système, l'anarchie est aussi et surtout une pépinière d'idées, un laboratoire d'initiatives où s'épanouissent et s'entrecroisent une diversité d'approches. L'anarchie se compose d'une mosaïque de propositions, de tendances, de désirs et de pratiques ; une boîte à outils essentielle, toujours en mesure de changer le cours de notre histoire.
Bien qu'elle n'ait jamais bénéficié du soutien d'un parti, d'un État, de politiques publiques ou culturelles, d'instituts de recherche, de subventions, de partenariats internationaux, de financements ou encore de bourses d'études et de chaires universitaires, l'idée anarchiste a su prospérer dans des contextes aussi variés qu'imprévisibles.
Si l'écoféminisme porté par l'anarchiste Françoise d'Eaubonne et le municipalisme libertaire de Murray Bookchin ont, depuis plusieurs années, gagné en visibilité, l'origine de bien des conceptions demeure encore passablement occultée.
La nature transversale de ce courant de pensée s'est traduite par une influence plus marquée sur les pratiques et les champs disciplinaires que sur la stricte émergence de doctrines : Géographie humaine et sociale, [7] éducation libertaire, [8] littérature prolétarienne, [9] architecture participative, [10] anthropologie anarchiste, [11] théorie de la connaissance, [12] des savoirs scientifiques aux arts, partout, l'anarchie a inspiré des précurseurs.
Alors ?
Nous ?
Des « wokes » ?
Il faut être d'une connerie abyssale pour nous renvoyer à la gueule l'épiphanie gauchiste que nous explorons depuis bientôt deux siècles. Nous n'avons pas attendu les zélateurs du moralisme pour rejeter toutes les formes de pouvoir et de domination, qu'elles soient économiques, religieuses, militaires, politiques, sociales, technologiques ou culturelles.
Et que reste-t-il de cette aventure humaine et collective ?
Que retenons-nous de cette trajectoire historique ?
Rien.
L'anarchisme contemporain ? Une culture des passions tristes. Un pessimisme imperméable et une littérature au style irréprochable et bonne élève. Une bouillie gauchisante, souvent, un humanisme misanthrope, un alcoolisme militant et des brochures en noir et blanc qui font leur AG aux toilettes.
Une insulte à la mémoire, voilà ce qu'il nous reste.
Supprimé·e·s, aussi bien par les capitalistes, les fascistes, les sociaux-démocrates que par les communistes de Parti. Une pensée aux soviets libres, aux conseillistes, à la gauche communiste, à tous·tes les anti-léninistes qui, partout, subirent le même sort.
De la Commune de Paris, de Strandzha ou encore de Basse-Californie, de la Makhnovchtchina à la région autonome de Shinmin, des expériences de Kronstadt à celles de la révolution sociale espagnole, l'effacement politique a été colossal.
Exemple :
Parler de racisme d'État, d'injustice, d'oppression, de discrimination et de xénophobie, sans jamais que soient prononcés les noms de Sacco et Vanzetti. Gloser sur la justice de classe, la criminalisation, la répression, le mépris, sans un seul mot pour Jules Durand. Prôner l'antimilitarisme, jusqu'à l'objection de conscience, mais ignorer collectivement l'existence même de Louis Lecoin. Ritualiser le premier mai, année après année, sans qu'aucun geste ne ravive son origine à Haymarket. Dans les cortèges de la CGT, les intentions d'Émile Pouget restent largement méconnues.
Désappris, oubliés, évincés du roman officiel, de la Semaine sanglante à nos jours.
Une mise à l'écart volontaire, une forme de censure, de négligence, ou un manque de transmission, la cause exacte importe peu.
Voir disparaître tout ce qui s'écarte de la mémoire dominante.
Pacification mémorielle.
Tout un héritage en attente.
L'histoire des vainqueurs, contre « La mémoire des vaincus ».
Il y a donc eu la répression, dans le sang, puis l'hommage, dans les discours, l'inspiration, dans les récits, et l'effacement, par les partis, les syndicats, l'enseignement, les médias, les musées, la culture. Car la culture est parfois parvenue à faire ce dont la censure était incapable.
La culture du Pouvoir.
Le pouvoir de la Culture.
Précisions :
On ne traitera pas ici en détail de la récupération commerciale du « A cerclé », devenu, autant que la belle gueule du Che, un simple motif graphique, entièrement déconnecté de son contexte historique et politique. Absorbé par une culture populaire qui en a fait un élément décoratif incarnant pour la foule le passage à la puberté, et réduit à n'être qu'un logo - entre le chic et le rebelle - que l'on destine à orner des marchandises de toute nature.
Notre déduction à ce sujet se résume assez simplement :
Plus une image circule par le biais de la marchandise, moins elle porte de sens. #Neutralisation
On ne traitera pas non plus des vilains anarchistes - pyromanes, asociaux ou nihilistes - qui peuplent en agents du chaos films et séries à grand public. Si cette caricature continue de véhiculer l'idée fausse selon laquelle l'anarchisme revendiquerait l'instauration d'un grand désordre, où règneraient violence, injustice, destruction et impunité en l'absence totale d'organisation, elle se dispense bien volontiers de souligner qu'en réalité, l'anarchisme a toujours promu une organisation collective, égalitaire, plurielle, décentralisée et fédéraliste de sociétés fondées sur les principes de la libre association, du mutuellisme, de la solidarité, de l'autogestion, sur une prise en charge directe de la vie sociale, économique, politique, culturelle, scientifique et industrielle, appelée à évoluer au gré des besoins réels et des volontés collectives, et pouvant fonctionner selon les principes de mandats impératifs et révocables.
On laissera aussi de côté la confusion savamment entretenue entre anarchisme et libertarianisme, qui permet à certains intellectuels, journalistes, artistes et éditorialistes de dire avec aplomb des inepties monumentales. Il s'agira plutôt d'illustrer comment la culture populaire a participé et participe encore à l'effacement des accomplissements anarchistes en en dissipant l'Histoire.
Exemple :
La montée des revendications post-#MeToo dans l'industrie du cinéma produira quantité de récits et de grandes déclarations sur l'émancipation du corps, du regard et de la parole. Mais la culture dominante, dans son empressement à rendre le féminisme bankable, se gardera bien de rappeler que le premier film féministe de l'histoire du cinéma était une œuvre anarchiste, qui liait, dès 1914, la question de la classe à celle du genre : Les misères de l'aiguille.
Il s'agira donc d'illustrer comment la culture populaire a participé à l'effacement du projet anarchiste, en vidant sa pensée de tout contenu politique structuré et en éclipsant ses figures derrière des fictions, des mythes et des personnages. Les combattant·e·s anarchistes, leurs gestes de révolte et tous les épisodes qui ont contribué à en écrire l'histoire furent absorbé·e·s, transformé·e·s, frelaté·e·s, jusqu'à ce qu'on en omette l'origine ou pire, la réalité historique.
Exemple :
Au moins depuis la Belle Époque, les images de la pop-culture se sont substituées aux faits, autant que ses icônes ont supplanté ceux du réel. Fantômas dans toutes les mémoires, mais qui a en tête Ravachol ? Qui ne connaît pas Arsène Lupin ? Mais qui conserve dans la mémoire les faits d'armes de Marius Jacob ? Combien ignorent encore le « J'accuse » d'Émile Zola ? Combien se remémorent celui de Bernard Lazare ? La culture conservera Matisse, Rimbaud, Verlaine et Mallarmé, mais elle ne retiendra rien des efforts de Félix Fénéon pour les faire connaître. On honorera Joseph Conrad, on ignorera Martial Bourdin. On honorera la Nouvelle Vague, on minorera Maurice Lemaître. Des docu-fictions à la une des empires de l'audiovisuel, mais Peter Watkins demeure celui que l'époque s'abstient de citer. Le film Avatar en triomphe, économique et planétaire, mais qui a lu « Le nom du monde est forêt » d'Ursula K. Le Guin ? Grandir en regardant les aventures de Princesse Sissi, mais ne surtout rien apprendre de l'enfance de Luigi Lucheni.
D'ailleurs,
la solidarité exprimée envers Luigi Mangione aurait dû être en mesure de réveiller la mémoire d'un Sante Geronimo Caserio, d'un Gaetano Bresci, d'un Michele Angiolillo ou d'une Germaine Berton.
Tout au contraire, rien n'est moins collectif que cette célébration.
Pas de filiation, pas de mémoire, pas d'horizon.
Aucune conscience historique.
L'instantané.......................................................................................................sans origines.
Il faut croire que les fils de bonnes familles empochent toujours les bienveillances.
Style. Charisme. Beauté.
Rien dans cette glorification n'est révolutionnaire, tout y est individuel, le culte de la personnalité et du loup solitaire. La mèmification de Luigi Mangione est aussi ornementale que le port d'un keffieh avant la prise d'un selfie. Un geste de provocation, une forme de distinction sociale à moindre frais qui insiste sur sa propre valeur morale, signale un radicalisme chic, un positionnement politique cool et anticonformiste : une « trend ».
L'esthétique de la solidarité,
Ou la solidarité en simple esthétique.
Cette forme de soutien s'étale d'ores et déjà dans un des patois du spectacle. Un arc dramatique, sociétal et provisoire, une saison de l'indignation pour une saga compassionnelle « dont vous êtes le héros ». Des carrés noirs à la mémoire de George Floyd, ou bleu ciel en hommage aux Ouïghours, la solidarité servie en épisodes, binge-watchée puis zappée jusqu'à la prochaine fâcherie.
Cette solidarité s'articule moins qu'elle ne s'affiche pour se limiter en substance à n'être qu'une mode passagère. Une logique mimétique suivant la popularité.
L'effacement contemporain ne s'appuie plus sur de quelconques mythes de substitution.
Ce ne sont plus les fictions qui remplacent les faits, ce sont les faits eux-mêmes que l'on fictionnalise.
L'effacement se fait par détachements successifs, par la perte complice de tout point d'ancrage. L'effacement s'opère par couches
parce que l'amnésie nous gouverne.
Du reste,
L'assassinat d'un puissant mérite-t-il nécessairement nos acclamations ?
L'acte fait-il la preuve d'une camaraderie inéluctable ?
Paul Gorguloff était-il l'un des nôtres ?
L'esthétique de la violence, de la vengeance.
L'esthétique de la confusion.
L'esthétique.
Il est clair que le manque d'historicité et de transmission envenime ce terrible constat. Et qu'il nous faut retrouver les moyens de propager en tous lieux le souvenir anarchiste. Car là aussi, les anarchistes ont fait et défait l'histoire, sont allés visiter les impasses du sacrifice révolutionnaire, ont mis en pratique leur désespoir. Ce que l'on veut en penser importe peu. Ce qui importe est de ne jamais oublier, ni le départ ni la destination. De garder en mémoire toutes les actions, quelles qu'elles soient, de garder tous les gestes, toutes les idées à la portée du plus grand nombre, non pas pour redonner à l'anarchisme ses lettres de noblesse, mais pour que les colères s'abreuvent aux sources de l'expérience.
Antonio Cánovas del Castillo.
Le tyrannicide n'était pas qu'un geste symbolique ou isolé, il ne résultait pas simplement d'une rancune personnelle ou d'un fétichisme du sang versé, mais s'appuyait sur une décision prise à la lumière d'analyses politiques, en vue d'un objectif, collectif et social. Le tyrannicide s'inscrivait dans une logique révolutionnaire, dans une stratégie politique visant à ébranler le régime dans son ensemble. Le tyrannicide s'inscrivait dans un contexte historique de profonde misère sociale, de spoliation organisée des classes populaires et de l'écrasement ultra-violent des mouvements contestataires. Ces actes répondaient à des événements précis : le guillotinage d'Auguste Vaillant, le massacre de Milan, les exécutions et les tortures de militants anarchistes… Et ce, sans compter l'ombre des milliers de communard·e·s, tombé·e·s sans sépulture et élevé·e·s en martyr·e·s du mouvement international, qui hantait encore profondément les consciences de l'époque.
Si le sentiment d'impuissance peut mener à une individualisation de la révolte, cette individualisation ne pourra aboutir dans les faits qu'à deux formes politiques d'impuissance. Le vote - le plus souvent réactionnaire - et l'attentat. Ce sont précisément ces deux formes que nous redoutons le plus aujourd'hui, car elles ne feraient qu'accélérer, de part et d'autre, la répression et la militarisation de l'ensemble du champ social. [13] On n'oubliera pas non plus que de telles méthodes - cherchant à isoler les luttes révolutionnaires et à favoriser l'essor des tendances autoritaires au sein des populations - ont longtemps été préconisées par le néofascisme italien, comme en témoignent les manipulations liées aux attentats de la Piazza Fontana et de la gare de Bologne.
L'anarchie peut encore devenir l'aspiration de ce jeune XXIe siècle, et peut-être celle des sociétés humaines de demain. C'est précisément pourquoi nous devons extraire autant d'enseignements de sa ferveur que des écueils qui ont compromis son chemin.
Exemple :
L'identification de Ravachol puis d'Amédée Pauwels par Alphonse Bertillon ne signe-t-elle pas l'universalisation du système d'identification anthropométrique, et donc, en quelque sorte, l'émergence de la police scientifique ? Les attentats anarchistes ne deviennent-ils pas la raison de la censure et de la répression portée par les lois scélérates ? Enfin, la Conférence internationale de Rome pour la défense sociale contre les anarchistes ne pose-t-elle pas les fondations de ce qui prendra un jour le nom d'Interpol ?
On ne dit pas que la « terreur anarchiste » a radicalisé l'État-nation, mais on peut dire sans trop douter qu'elle en a accéléré la marche. Et pour quel résultat enfin ? Le discrédit ? L'Anarchist Exclusion Act ? Quel héritage ? Quelles pratiques ? Quelles successions ? Le luttarmisme ? Viriliste et sectaire des années 70 ? Les applaudissements imbéciles de quelques insurrectionalistes devant les images du 11 septembre ? La relativisation des tueries djihadistes ? Ou pire, la fascination pour leur courage et leur détermination ?
Prôner le meurtre ? Un patrimoine ?
Puis le massacre ? L'épuration ?
« Vive la mort » ?
Nous aussi ?
On a trop longtemps confondu radicalité politique et testostérone, ne serait-il pas temps, là, encore, de rectifier de si mauvaises habitudes ?
« Mort à la mort ! », répétons-le.
Et tentons d'y rester fidèles.
Ne rien maquiller de l'histoire, éviter le mythe, l'embellissement romantique et l'idéalisation. Apprendre du passé, improviser un présent, se jeter dans le futur avec un sourire d'espérance, sans vraiment trop savoir de quoi.
Aucune certitude,
Sauf celle de les savoir trompeuses.
L'anarchisme avait 200 ans d'avance, faisons tout pour qu'il ne devienne pas une énième relique éthico-philosophique, mais bien une source d'inspiration pour les générations présentes, pour les générations futures. Que l'anarchie, en revanche, ne devienne jamais une religiosité, irréprochable et dès lors exemptée de toute critique, qu'elle redevienne centrale dans l'opinion et le débat public, mais qu'elle se dispense d'être absolue, car tout au contraire, l'anarchie est la remise en question constante d'un ordre jamais trouvé, jamais idéal et donc toujours perfectible.
Si l'idée anarchiste doit venir ranimer le cœur affaibli de ce siècle, elle ne saurait se réduire à une affaire de posture ou de popularité. Peu nous importe que le nombre d'anarchistes puisse démographiquement croître selon la courbe du mécontentement. L'intérêt n'est pas comptable. Qu'un nombre grandissant d'individus s'autoproclament anarchistes est aussi vain qu'illusoire. On se fout du recensement des étiquettes autant que de la revendication sordide des appartenances. L'intérêt n'est pas bêtement identitaire, il ne naît pas d'une définition que l'on se choisirait selon les circonstances. L'intérêt est ailleurs : il naît d'approches et de principes au service d'objectifs communs.
Ce que nous visons, en somme, n'est pas la renaissance du mouvement anarchiste, ni même sa réinvention, nous ne cherchons pas à faire revivre les morts, nous cherchons à sortir de ce cimetière politique que nous nommons encore culture.
Nous voulons rencontrer la vie,
Partout où elle se trouve,
Et lui rappeler que l'anarchie est en elle comme l'est l'instinct.
Car l'anarchie n'est pas un choix, même pas une illusion de plus. L'anarchie est la synthèse des révolutions trahies, de la faillite des dogmatismes et de toutes idéologies, de l'échec des systèmes, autoritaires, oligarchiques, parlementaires, théocratiques... L'anarchie est l'aboutissement logique de 10 000 ans de servitude, une opportunité, peut-être même une dernière chance.
L'anarchie n'est plus un choix.
L'anarchie n'est qu'une conclusion.
Lucidité :
L'anarchie ne sera pas un remède aux défaillances de l'intime, aux désillusions spirituelles, aux difformités de la conscience. L'anarchie n'est pas l'antidote omniscient que tous·tes ces fanatiques espèrent. L'anarchie n'est pas une fantaisie de modèle, un espoir charlatan, avec son programme et son lot d'intentions inatteignables. L'anarchie ne répondra ni aux angoisses existentielles, ni au désespoir galactique, ni à ladite « nature humaine », ni à la peur de disparaître. Mais si l'anarchie peut nous permettre des quotidiennetés plus libres, une activité humaine moins abstraite, plus gratifiante, ainsi qu'une relation au monde moins vide et plus sensible, c'est une mélioration des affects qu'il serait bien bête de bouder.

Alors ?
Nous ?
Des « wokes » ?
Ces crétins ont-ils forcément tort ?
Car que sommes-nous devenus ?
À quoi avons-nous œuvré ?
Et pour quels résultats enfin ?
Il faut dire qu'à cet égard, nous avons su faire preuve d'avant-gardisme. Du micro au macro, nous avons fait l'expérience de l'éclatement, de la segmentation et de la parcellisation de nos milieux, avant que ce processus n'écartèle la société tout entière. La composition estudiantine des réseaux militants n'y est pas étrangère. Nous recevons, à la première heure du matin, les modes académiques par leurs relais les plus candides.
Nos milieux sont devenus les chiottes du baratin universitaire.
Sartre, de Beauvoir, Lévi-Strauss, Arendt, Foucault, Bourdieu, Derrida, Deleuze, Said, Spivak, Butler, Crenshaw, ils/elles sont là, les spécialistes du champ intellectuel, les icônes incontestées, tamponnées puis sacrées par la critique respectable.
Honorer les idoles et suivre leurs enseignements, voilà ce à quoi se résume l'instruction.
On ne conteste pas la lecture de ces « textes fondateurs », on observe que cette influence est unilatérale, qu'elle nous traverse pour nous saigner. Durant ces quinze dernières années, combien de féministes universitaires ont tenté de réhabiliter notre histoire ? Qui a valorisé l'hétérogénéité de notre matrimoine ? Où sont les Lucía Sánchez Saornil ? Les Emma Goldman ? Les Voltairine de Cleyre ? Les Teresa Claramunt ? Les Mollie Steimer ? Les Maria Lacerda de Moura ? Les Virginia Bolten ? Les He-Yin Zhen ? Les Henriette Tilly ? Les Nelly Roussel ? Où sont les Kanno Sugako ? Les Jane Morand ? Les Isabel Cerruti ? Les Maria Occhipinti ? Les Luisa Capetillo ? Les Madeleine Pelletier ? Les Lucy Parsons ? Les Caritina Piña ? Les Noe Itō ? Où sont les Mujeres Libres ? Combien de militants décoloniaux témoignent des apports stratégico-théoriques de Camillo Berneri ? De Ricardo Flores Magón ? Combien convoquent les efforts de Victor Serge ? De Jean Grave ? De Mohamed Saïl ? De Martin Sostre ou de Domingos Passos ? Où sont donc passés les enseignements de l'autodétermination noire des années 70 ? Où sont les approfondissements de Lorenzo Kom'boa Ervin ? D'Ashanti Alston ? De Kuwasi Balagoon ?
Nulle part.
Qu'on nous témoigne du respect ? N'allons pas jusque-là.
Qu'on témoigne de notre existence, ce serait déjà un début.
Mais après tout,
Que souhaitons-nous ?
De la reconnaissance ? Un geste fraternel ? De l'hospitalité ? Mais dans quel but, exactement ? Préparer l'avènement d'un anarchisme universitaire ? Qui remplacerait le marxisme du XXe siècle ? Avec ses figures académiques ? Ses grands noms de l'enseignement ? Préoccupés par leur carrière ? Leur prestige ? Captifs de leur réputation ? De leurs hordes de groupies ? Cramponnés à leurs prés carrés, à leurs niches de recherche, à leurs séminaires radicaux ?
Souhaitons-nous en fin de compte des maîtres anarchistes ?
Et donc, inévitablement, en subir la maîtrise ?
Des questions rhétoriques.
Ce que nous affirmons par contre, c'est avoir ouvert grand nos portes aux spécialistes du cerveau, ouvert leurs best-sellers pour alimenter le nôtre. Nous en avons fait des papes. Et nous nous sommes tous·tes convertis. Des professeurs émérites, des intellectuel·le·s de métier, payé·e·s à réfléchir, qui nous expliquent quoi penser depuis leurs estrades officielles. Imbibé·e·s de leur jus théorique jusqu'à nous y diluer, jusqu'à nous dissoudre à l'image d'un petit carré de sucre sous la chaleur ambrée de la pisse conceptuelle. Sauf que voilà, toute l'eau qu'on nous lâche dans le crâne finit en résultats palpables, loin des chaires honorifiques, professorales, ecclésiastiques.
Les intrusions gauchistes dans le corpus anarchiste durant la seconde moitié du XXe siècle, ont d'abord eu une influence assez catastrophique sur les organisations puis sur leurs méthodes. Mais avec la montée des philosophies postmodernes, l'anarchisme gauchisé s'est senti lui aussi le besoin de se déconstruire, à renfort de confusion, de redondance métaphysique, d'abstractions scolaires, prétentieuses, transgressives, inédites jusqu'au grotesque.
Vint l'avènement d'un conformisme.
Une nouvelle intelligentsia qui, avec la fierté d'un salaire confortable et le courage d'un gagne-pain, s'est empressée d'éfaufiler les dernières guenilles de l'histoire. Du gauchisme aux théoriciens de la critique instituée, l'anarchisme s'est laissé habiter par d'autres, repeupler par d'autres, s'est laissé conquérir.
Privé de croyant·e·s, l'anarchisme a troqué sa foi contre l'accueil universel.
Voilà donc ce à quoi nous avons été réduit·e·s : à l'énumération studieuse de problématiques qui ne font que s'amplifier et sur lesquelles nous n'avons aucune prise. Réduit·e·s à narrer un désastre que nous ne comprenons que trop bien. Réduit·e·s, à l'analyse, au constat, au concept.
Exemple :
Définir la phase d'accumulation avec la plus extrême des justesses possibles, décortiquer, cartographier, classifier, chaque variation, chaque phénomène. Étudier ce monde jusqu'à le décomposer en strates d'abstraction avec une obsession presque névrotique pour les structures de pouvoir. Et à force de subtilité, échanger une connaissance sensationnelle de la réalité et de son développement, une connaissance rigoureuse, méthodique, impressionnante, mais inemployable en tout point.
Déconstruire, affiner, nuancer, reconstruire.
Le loisir des maniaques, des esprits consciencieux.
La complexification infinie des identités : non-binarité, fluidité de genre, masculinités alternatives.
La précision analytique des systèmes d'oppression : passing, phénotypes, colorisme.
Tout cela a sans doute permis de mettre en lumière des mécanismes internes à des caractéristiques psycho-sociales toujours plus finement disséquées, mais qu'ont apporté ces outils à la question du logement ? De la santé ? Du salariat ? De la répression ? En d'autres termes, que cherchent à produire ces perfectionnistes de la méthode ? Une transformation matérielle du monde ? Ou de nouveaux vecteurs de reconnaissance symbolique ?
Il se peut en effet que les formes les plus contemporaines de séparatisme aient aussi fini par nous convaincre. Il se peut que nous soyons à notre tour tenté·e·s par l'hermétisme et le repli. Ce n'est même plus stratégique, il ne s'agit que de fatigue. Nous nous sommes laissé·e·s envahir par l'intellectualisme, par la bêtise réformiste, le réalisme de gauche, ses manœuvres politiciennes, son pragmatisme terrifiant. Nous avons normalisé des idées. Elles nous ont amolli l'âme.
Et dans nos espaces imprégnés de hiérarchies informelles, où les natures extraverties gagnent en prestige et en réputation, les biais d'oppression se sont ajoutés à la longue liste des mérites, presque en nouvelle superstition. Les biais d'oppression sont devenus des totems, parfois des justifications, souvent des stratégies de mise en valeur ou de silenciation. Les biais d'oppression sont venus légitimer des analyses et des élucubrations que jamais nous n'aurions acceptées sans. Le point de vue situé a permis toutes les aberrations, si fréquemment essentialistes, le point de vue situé ne peut qu'avoir raison, car il a fait l'expérience du mal et se pense en cela être porteur d'une des intentionnalités du bien. C'est finalement relativement simple. Celui qui souffre s'innocente, sauf s'il souffre de culpabilité et de remords.
Le bien, le mal, Dieu, le diable, paradis, enfer.
On ne peut plus se contenter de tout réduire à des binarismes, nos réalités sont toutes traversées de contradictions, de nuances, de luttes internes. Toutes ces simplifications morales ne sont que des distractions idéologiques.
L'hostilité envers la « civilisation occidentale » a poussé le gauchisme dans une série d'extravagances. Culpabilité collective [14], tiers-mondisme, rejet systématique des Lumières, fascination pour les régimes autoritaires « anti-impérialistes » … [15] Par anticonformisme autant que par contrition, leur anti-américanisme est devenu pro-chinois, leur anti-européisme, pro-russe, quant à la question de l'antisionisme, il devient difficile d'en démêler toute la saloperie antijuive. Devoir s'offrir à un pouvoir, et donc se le choisir, en se flattant de s'y soumettre.
Tout mélanger, tout confondre, campisme, confusion, manipulation, excès.
Si la Première Guerre mondiale a fractionné le mouvement anarchiste, notamment à travers le Manifeste des Seize, la Seconde lui a été fatale par bien des subterfuges. L'apparition des deux blocs opposés, capitalisme Vs communisme d'État, a fini de marginaliser un mouvement déjà dilué dans l'antifascisme unioniste. Disons que, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'anarchisme a suivi le langage de la conformité morale, à la gauche de l'extrême gauche, prisonnier des codes universitaires, des logiques identitaires et des bornages de l'entre-soi. Les discours anarchisants sont devenus des excroissances d'un gauchisme entriste, sermonneur, complexé, toxique, sévère, irascible, supérieur, pénible, méprisant, sournois, rigide, fanatique, intransigeant, sinistre, agité, austère, susceptible, hypocrite et petit-bourgeois…
Le cursus académique s'exhibe ainsi en tables rondes. Le vocable affûté : « les rapports de domination exogènes » dans « l'interstitiel » et le « situationnellement subjectif ». Mais à qui s'adressent-ils encore ? Aux expert·e·s ? Aux spécialistes ? Aux conférencier·e·s ? Aux sociologues ? Aux chercheurs du CNRS ? À la bourgeoisie et à celles et ceux qui la singent ?
Les espaces safe le sont de moins en moins pour les enfants de prolétaires. Nous ne nous en sentons pas exclu·e·s, nous nous y sommes longtemps senti·e·s bêtes, pour ne pas dire humilié·e·s. Signifier toutes les oppressions avec la voix de l'oppresseur, avec son ton, son dialecte, sa verbosité pompeuse, ses conceptions indéchiffrables qui donnent allergies et migraines.
De l'empuissancement à la condescendance, la même que celle des maîtres que l'on se plaît à maudire. Une même arrogance, un même savoir hautain toujours loin et inaccessible qui dit des choses finalement simples dans un jargon si compliqué.
« Les dissemblances épistémologiques entre les considérations matérialistes et l'idéalisme métaphysico-libidineux des affects à partir d'une philosophie de l'entièreté socialement déconstruite sont sur le plan sociogénétique strictement irréconciliables. »
Ne plus rien y comprendre.
De l'anti-intellectualisme ? Négatif. Néanmoins, si l'ordre du jour révolutionnaire consiste à arborer son quotient intellectuel plutôt qu'à trouver des pratiques capables de nous libérer collectivement, eh bien, réjouissons-nous d'avoir déjà gagné. Pendant longtemps, la radicalité a prospéré dans le luxe théoriciste, le confort de l'exégèse et des logorrhées érudites. Des monologues interposés, si communément masculins, qui ont réduit l'activité politique au remplissage d'un questionnaire ou au passage d'un examen. Bien connaître les dates, les noms propres, bien tout réciter doctement, et reprendre avec sévérité celles/ceux qui s'endorment près du chauffage.
Un attachement pathologique à la débauche intellectuelle.
Ceux-là nous vendent toujours l'érudition comme la seule lumière salvatrice, un talisman libérateur. Une croyance tenace selon laquelle l'accumulation de savoirs, tel un rite eschatologique, conduirait inéluctablement à l'émancipation de tous·tes. Empiler les lectures, persuadé que comprendre, c'est déjà transformer. [16] Pourtant, dans les faits, tout indique le contraire. À mesure que l'on sait, le réel s'éclaircit autant qu'il s'enténèbre, et le sens même de notre quête s'enfonce dans de l'insaisissable. Les lignes d'action se brouillent, chaque geste devient suspect, incomplet, discutable. Et l'on finit par faire du raffinement un maniérisme, et de ce maniérisme un alibi à l'inaction.
Tout ça pour quoi ? Mettre en valeur son ascendance ? Candidater pour l'expertise ? Faire s'entasser les connaissances en une citadelle imprenable ? Et devenir inaccessible ? En espérant que ce vertige puisse faire de nous une avant-garde ?
La conscience est inépuisable, on peut philosopher sans fin. Et puisque le cœur du problème n'a jamais été réglé, et semble ne pas pouvoir l'être - tant on nous en empêche - les questions fondamentales, du pouvoir et de ce qu'il impose, ont été reléguées à cette somme de bavardages, inoffensifs, alambiqués, présomptueux, interminables.
Voyons les choses en face, sans détours ni euphémismes.
Le savoir est un passe-temps : il rassure, il conforte, il flatte, il occupe, il console…
mais qui secoure-t-il encore ?
« En l'honneur du byzantinisme. »
Invraisemblable et pourtant, vivre une époque dans laquelle l'expression de soi est toujours plus directe, dans laquelle la parole profane et l'auto-médiation se sont généralisées, une époque à même de démocratiser l'autodidaxie, mais voir tous nos espaces se repeupler de spécialistes.
Podcasts, débats, interviews, articles…
L'omniprésence de la figure du théoricien, de l'expert, de l'auteur, partout nous assaille. De la diversité ? De l'inclusion ? Sauf en ce qui concerne la sociologie des intervenant·e·s. La figure du savant, adoubée par nos pairs, doublée d'un fétichisme du livre à deux doigts de la bigoterie.
Ne se peut-il pas qu'une telle insistance sur les domaines de la pensée, sur le concept, sur la syntaxe et finalement sur le style ne soit, en creux, que l'habillage verbeux d'un défaitisme en pratique ? En substance, la théorie ne serait-elle pas devenue cet enclos où part paître L'esprit de révolte ? Un exercice intellectuel qui permet de ne plus avoir à se confronter directement aux échecs du terrain, à la répression morbide et aux camarades amaigris. On peut bien s'y allouer des plaisirs de tête, s'offrir des fulgurances sous la foudre d'une idée neuve, mais ces aires de jeu cognitives sont quasi-nulles au quotidien.
Observation :
Les cerveaux de profession sont le plus fréquemment des représentants, ou plutôt des médiateurs, entre nos réalités et leurs traductions, des entremetteurs, entre nous et la bourgeoisie. En ce cas, les cerveaux de profession sont, au mieux des intermédiaires, au pire, d'inutiles interprètes. Puisque quoi que nous fassions ou qui que nous soyons, femme de ménage ou livreur, activistes ou sex-workers, sans-papiers, handicapé·e·s, banlieusard·e·s, nous ne serons toujours considéré·e·s que comme des « objets de recherche ». Car plutôt que de laisser les premier·e·s concerné·e·s à l'initiative, partout, la petite bourgeoisie intellectuelle cherche à nous récupérer, à nous instrumentaliser dans le cadre « d'une enquête », « d'un ouvrage », d'un « documentaire », qui transpire la distance mais feint la camaraderie. Capitaliser sur nos tronches, eux aussi, ils savent faire. Que les petits-bourgeois ravalent donc leurs nobles intentions, qu'ils continuent de s'occuper d'eux-mêmes, car c'est encore ce qu'ils font de mieux.
« Nous revendiquons la pleine Autonomie de notre camp. »

On n'en veut pas aux bourgeois d'être des bourgeois par principe, on en veut aux bourgeois de nous faire croire qu'ils ne le sont pas. On n'en veut pas aux héritiers d'être des héritiers, on leur en veut lorsqu'ils relativisent notre détresse, nous rabâchent des théories égalitaires qui en pratique n'existent pas. On n'en veut pas aux rentiers d'être des rentiers, on leur en veut lorsqu'ils viennent nous expliquer la vie en se plaignant d'être « précaires ». On n'en veut à personne de venir d'où il vient, mais toute cette hypocrisie, cette fausseté, ce mensonge, cette mauvaise foi et ce déni ne sont plus nulle part acceptables. Entendre des bourgeois nous expliquer tout en détail comment pensent en fait les prolos, eux qui ont poussé entre un piano à queue et une bibliothèque, nous expliquer comment nous libérer de situations qu'ils ignorent : furieusement insupportable. Un coup misérabiliste, et l'on devient leurs petits chiots, un coup égalitariste, parce qu'« on a tous les mêmes problèmes », et pour finir, paternaliste, tout n'est-il pas de notre faute ? Quand la thune n'est plus un critère, forcément, on réfléchit mieux. On n'envie pas la maille avec laquelle certain·e·s sont né·e·s, on leur fait juste remarquer que tous leurs commentaires, leurs analyses, leurs envolées, leurs théories, on n'en peut plus.
Colonisé·e·s par des têtes et des ventres bien pleins,
Qui nous toisent et nous jugent,
Socialité CSP+.
Partout, les entendre valoriser des valeurs petites-bourgeoises : le retour à la terre, l'interclassisme, l'artisanat, le petit commerce, déguisés en crève-la-faim sous allocation paternelle. Ils/Elles ont embourgeoisé la ZAD, se sont procuré·e·s des terres pour s'improviser « paysan·ne·s », et ont ouvert des communes, avec l'argent des fils-à-papa propre à leur entourage.
L'horizon politique ?
« Et ils vécurent heureux » … dans des safe spaces préservés de la médiocrité des « masses ».
Évidemment, encore faut-il pouvoir se le permettre, et si tel n'est pas le cas, se faire briser en essayant...
Alors ?
Que dire ?
Nous avons tout tenté, et les seuls qui ont réussi à construire sur le long terme sont tous liés de près ou de loin à des gens fortunés. De Longo Maï à Tarnac, des tentatives communautaires du Tarn aux réseaux autogérés tels qu'habiTAT ou Sdílené domy, toutes ces expériences ont perduré en s'appuyant sur des ressources largement inaccessibles aux classes populaires. En d'autres termes, tout le monde n'a pas dans son carnet d'adresses des gosses de bonnes familles. Alors, « l'exemplarité », « l'avant-gardisme », les « formes de vies », qu'ils s'étranglent avec.
Tous ces archipels peuvent assurément permettre à certain·e·s de se trouver une identité, un groupe, une famille, une discipline politique ou spirituelle, de créer du lien à travers des questions pratiques, éthiques, morales ou esthétiques, mais ils n'inventent pas grand-chose de plus. Ils peuvent générer des valeurs collectives en s'opposant à un monde qu'ils reproduisent en négatif, mais là encore, ils ne se définissent bien souvent que par cette opposition, s'unissent autour de ce qu'ils rejettent, une réaction plus qu'une rupture : du mimétisme inversé.
Les expériences communalistes actuelles ne constituent aucun véritable saut émancipateur, elles tombent, au contraire, dans une triple impasse politique. D'une part, l'intégration dans le cadre bourgeois via l'acquisition légale de terrain ; d'autre part, un repli communautaire qui mène indéniablement à un entre-soi politique et social ; et enfin, une farce d'autonomie économique qui contraint ses membres à un travail logistique constant et non-rémunéré, favorisant leur auto-exploitation sous couvert d'autogestion.
Dans les faits :
Bien que le modèle des « Fonds de Terre » puisse être reconnu pour son potentiel à dépasser le concept classique de propriété en transformant de façon effective la terre en bien commun, l'ancrage législatif sur lequel il repose présente néanmoins quelques effets pervers. En choisissant la voie du légalisme, les projets communalistes ont légitimé la domination bourgeoise sur le foncier en se plaçant sous la protection du même ordre juridique qui réprime et détruit toute initiative de réappropriation commune, autonome et informelle. La conséquence ? La neutralisation définitive de toute forme d'opposition non administrée par le bon-vouloir étatique. En servant de contre-exemple licite aux autorités compétentes, ces modèles ont fini par achever le peu qui restait des luttes pour l'accès au territoire et au logement. Si nombre de ces communalistes sont en effet issus du mouvement des occupations, ils/elles ont, en devenant des adultes pragmatiques, assuré la continuité de l'ordre bourgeois. [17]
Le modèle communaliste tend également à engendrer des formes d'isolement communautaire, qui alimentent à leur tour une déconnexion et une incompréhension parfois profonde des réalités sociales les plus contemporaines. Incapables de saisir les logiques civilisationnelles à l'œuvre en dehors du confort abstrait de leurs lectures, les communalistes glissent bien souvent vers des postures conservatrices, empreintes de snobisme, de mépris, d'élitisme. Volontaire ou non, ce repli fait des expériences communalistes de simples îlots résidentiels, incapables de favoriser un quelconque changement social d'envergure. Des bulles politiques peuplées d'initiés et le plus souvent éloignées des classes laborieuses urbaines et rurales. Cette absence de liaisons les condamne d'ordinaire à la soupe marginale, dans laquelle prolifèrent l'autorité informelle, les petits chefs, le chantage affectif, les histoires de cul ostensiblement dramatiques et le dédain aristocrate.
Mais l'absurdité de la logique communaliste se cristallise lorsque ces lieux d'émancipation se muent en « entreprises » - sociales ou culturelles - qui, sous couvert d'autogestion, conduisent leurs membres à une auto-exploitation quotidiennement reconduite. Usé·e·s, précarisé·e·s, travailler bénévolement pour le « projet », non plus pour renverser la société marchande, mais pour préserver l'écosystème alternatif dans lequel ils/elles vivotent en cercle fermé. Un modèle qui reproduit, même à son insu, nombre de logiques capitalistes : bureaucratisation, division des tâches et séparation des savoir-faire, valorisation du travail non rémunéré, concurrence exacerbée pour l'obtention de financements, professionnalisation de l'activité militante, tout cela pour entretenir un simple marché de niche. Le communalisme devient dès lors une stratégie de survie, sans aucune perspective révolutionnaire.
Face à ce triple verrouillage - légalité, isolement communautaire et auto-exploitation - le communalisme subsiste dans le cadre juridique du droit capitaliste, dans le confort d'un microcosme clos, le plus souvent homogène, pour finir par devenir, par raisons existentielles, un projet entrepreneurial contraint par une logique économique et/ou marchande.
Voilà, la conclusion de notre expérience.
Au bout du compte, tout ce milieu « anarcho-quelque chose » a fini par se rendre prisonnier de normes et de pratiques, d'esthétiques et de symboles, de lifestyles sous-culturels qui, en dernier recours, excluent toujours de ses principes de base celles et ceux qui en auraient le plus besoin. Car pour appartenir à la caste des « révolutionnaires », il faut désormais avoir au moins écrit un mémoire.
Là encore, nos espaces autogestionnent l'embourgeoisement.
Et que promeut la bourgeoisie ? Que devient l'économie de marché lorsqu'elle se place au niveau des individus ? Que fait-on de l'accumulation du capital ? Lorsqu'il est symbolique ? Comment s'exprime la lutte pour la domination sociale et politique ? Dans des espaces communautaires surinvestis émotionnellement ? Comment gérer la concentration de la richesse intellectuelle et culturelle ? Et comment gérer les inégalités qui en découlent sans instaurer de nouveaux conformismes ? Une énième supériorité morale ?
La culture bourgeoise est un envoûtement,
Et nos crânes sont hantés par le mérite et la distinction.
La concurrence,
partout
s'installe.
Identités. Choix de vie. Pratiques individuelles.
Qui coche le plus de cases ? Qui parle le plus juste ? Milite le plus fort ? Souffre le plus vrai ? Qui est la plus écologiste ? La plus féministe ? Le plus instruit ? Le plus radical ? La plus cohérente ? La plus authentique ? Le plus sensible ? Le plus prolétaire ? Sur qui la douleur a-t-elle le plus durement pesé ?
Un écosystème de prouveurs où la vigilance est constante, où chacun·e reste sur ses gardes, soucieux·se à tout moment d'exhiber son meilleur profil. S'empêcher d'être soi afin d'échapper au mépris, au blâme ou à l'exclusion. Voilà ce que les tenants de « l'inclusivité » façonnent, des micro-sociétés plus culpabilisantes encore que ce que le libéralisme propose, et plus psychorigides que n'importe quel huissier de justice. Car il faut souffrir pour atteindre le statut de « révolutionnaire », d'une souffrance rédemptrice, d'une souffrance salvifique, souffrir, se sacrifier, porter sa croix. Purifier son âme des péchés du capitalisme, se rapprocher du Dieu politique sans reproche. Souffrir de façon surnaturelle : la méthode tendue à celles et ceux qui cherchent à obtenir une quelconque légitimité.
La souffrance ?
Un cheat code.
Parce qu'en dépit des progrès indéniables dans la reconnaissance de ladite « santé mentale », l'époque tout entière semble céder à un dolorisme à la mode. Un spectacle de la souffrance, en toute occasion mis en scène, puis nécessairement en récit.
Le mal-être, en narration personnelle.
Le diagnostic, en emblème identitaire.
Le « vécu », les « troubles », les « traumas », en capital symbolique.
On le voit dans ces milieux, il faut exhiber son histoire, son drame, sa chute. La souffrance personnelle vient homologuer l'argument, le soupeser, le contrôler, le valider. La souffrance personnelle juge de son « authenticité ». On le voit bien dans ces milieux, il y faut s'auto-flageller, il faut s'infliger des supplices, il faut s'inventer des problèmes, les entretenir, les cultiver. Ne jamais prendre soin de soi, ne pas l'apprendre, par virilisme masochiste ou par martyrologie.
L'exposition d'un soi en « crise »,
Dévoré par les meurtrissures, s'y développe déjà en fierté, en valorisation sociale.
Se faire du mal......................................................................................................et ressasser.
Addictions, relations toxiques, auto-sabotage
des blessures érigées en titres de noblesse.
La souffrance personnelle est le mot d'ordre biographique par lequel on devient un·e allié·e doué·e d'empathie. La souffrance est purgatoire, méritoire, méthodique. Toute sécularisée qu'elle soit, elle élève et authentifie tous ceux qui s'en honorent.
« La tradition des opprimés, tous ses apôtres visent le salut. »
L'incorporation de la culture bourgeoise à un christianisme refoulé a donné naissance à des monstres politiques puritains et sectaires.

De la déception ? De la frustration ? De l'aigreur ?
C'est bien possible.
De la résignation ?
Il se peut qu'elle se fasse entrevoir sous un pli de paupière.
Parce qu'à chaque tentative : Cassé·e·s, broyé·e·s, battu·e·s.
À chaque alternative : Discipliné·e·s.
À chaque contre-culture : Récupéré·e·s, Domestiqué·e·s, Standardisé·e·s, Vendu·e·s.
« C'est la fin. »
Voilà la sentence qui, paradoxalement, semble encore donner à tous·tes la volonté d'exister.
Jouer du violon, sabrer le champagne en sachant venir le naufrage : Génération.
Nous nous sommes tous·tes accoutumé·e·s à ce que ce monde ne change plus. Ou plutôt si, seulement en pire. Nous avons abandonné l'idée que ce monde puisse un jour devenir nôtre. Nous nous sommes abandonné·e·s.
Bouteilles, Briquet, Cannette, Clopes…
Chaque manifestation justifie la camaraderie. La convivialité. La beuverie. L'alcoolisme.
Chaque événement finit en teuf. Mais qu'avons-nous donc à célébrer ?
Dans l'immense catalogue d'exutoires que nous avons à disposition,
L'évitement artificiel tient désormais lieu d'héritage.
Bouteilles, Sachet, Résine, Fioles…
Dans une réalité devenue insoutenable, la fuite peut-elle être autre chose qu'une fatalité salutaire ? Pour autant, que dirons-nous à celles/ceux qui viennent ?
Que nous savions cumuler les nuits blanches ?
Bouteilles, CB, Cailloux, Billet, Crystal, Buvard, Cacheton, Dope...
L'hédonisme est un palliatif.
Le plaisir n'est pas le bonheur, mais puisque le bonheur n'existe pas…
Se convertir aux plaisirs comme un enfant fond en larmes dans un magasin de sucreries.
Le choix..................................................................................................................Son illusion.
La liberté................................................................................................................Son illusion.
Malaises. Dérivatifs. Rémissions.
SYMPTÔMES.
1) La Première Guerre mondiale fait déferler sur l'Europe une vague de dépendances d'une ampleur jusque-là inédite. La morphine, largement utilisée pendant le conflit pour soulager la douleur des soldats, puis l'héroïne, présentée à tort comme une alternative thérapeutique inoffensive, échappent rapidement au champ de bataille. Les prescriptions massives et la facilité d'accès à ces substances après la guerre leur permettent de s'immiscer dans les foyers européens.
2) La loi Volstead aux États-Unis, qui interdira la vente d'alcool de 1920 à 1933, provoque une explosion de sa consommation clandestine. Le krach de 1929 et la Grande Dépression viennent exacerber cette tendance. Fabriqué à partir d'alcool industriel impropre à la consommation, produit dans des distilleries improvisées et vendu à prix réduit, l'alcool frelaté devient le problème de santé publique le plus meurtrier de l'ère de la Prohibition.
3) La Seconde Guerre mondiale ramènera également du front un nouveau type de dépendance. Les amphétamines, massivement distribuées aux troupes de certaines armées pour contrer la fatigue et l'angoisse des soldats, ne tardent pas non plus à atteindre les ménages. Après 1945, les stocks militaires inondent le marché civil. Les laboratoires pharmaceutiques, forts de leur expérience de guerre, commercialisent ces excitants sous forme de comprimés amaigrissants, les présentent comme des moyens d'améliorer la concentration, d'augmenter la productivité et de prolonger les soirées dansantes.
4) La guerre du Vietnam, le choc pétrolier, la crise économique et la désillusion politique des années 70 mènent indiscutablement à une augmentation du recours aux drogues « récréatives ». De nombreuses contre-cultures « jeunes » se développent ainsi autour de l'usage de substances psychoactives, favorisant l'expansion du trafic de stupéfiants à l'échelle internationale.
5) Dans la foulée de ces événements, la crise de la dette latino-américaine entraîne une expansion des filières de production et du narco-trafic à travers toute l'Amérique latine. La misère, la dégradation des conditions de vie et l'absence de perspectives économiques dans des pays comme la Colombie, le Mexique et le Pérou ont un impact dévastateur sur la région. Sous l'emprise de la toute-puissance des cartels, elle sombre dans des violences d'une rare intensité, autant que ses classes dirigeantes dans une corruption manifeste.
Cette croissance de la production aura des répercussions directes sur la toxicomanie aux États-Unis puis en Europe.
6) Il ne s'écoule qu'un quart de siècle avant que la crise des subprimes n'envenime cet état de fait.
Au plus fort de la crise, l'argent du crime organisé jouera un rôle crucial pour des secteurs en manque de liquidités. Cette injection de capital permettra à certaines banques, paralysées par le gel du crédit, de stabiliser le système financier et d'éviter l'effondrement.
Dans ce contexte de fragilité économique, la précarité se généralise. Sous l'effet combiné de millions de licenciements, d'un chômage de masse, de la chute des revenus et de la multiplication des saisies immobilières, la consommation d'opioïdes atteint des niveaux records aux États-Unis. Les stratégies agressives des laboratoires pharmaceutiques, qui incitent de manière croissante à une surprescription médicamenteuse, entraînent un phénomène de dépendance et conduisent finalement à une crise sanitaire d'une ampleur sans précédent.
En Europe, la consommation d'antidépresseurs, d'anxiolytiques et de somnifères connaît également une forte augmentation, notamment en Grèce et en Espagne.
7) Enfin, la pandémie de COVID-19 intensifiera ce phénomène dans le monde entier. Le confinement et l'isolement social aggraveront les troubles addictifs et provoqueront une hausse des prescriptions et de l'automédication d'antalgiques et de psychotropes, accompagnée d'une hausse dramatique des overdoses.
Voilà, l'état des lieux de nos recherches.
Nous pourrions sans difficulté reconnaitre que la consommation de stupéfiants, mieux qu'un simple marqueur de crise, en est un des indicateur majeur. Un symptôme, psychologique, social, économique et politique. Un symptôme, de décomposition, de basculement, un révélateur de déséquilibres.
À chaque cycle de crise, ces symptômes se réactualisent, s'intensifient, se propagent.
Des contre cultures du mouvement Hippie :
Weed. LSD. Champignons. Cocaïne. Héroïne.
Aux contre-cultures du mouvement Emo :
Lean. Xanax. Molly. Ketamine. Opioïdes.
Des symptômes :
Jimi Hendrix. Janis Joplin. Jim Morrison.
Des cycles :
Lil Peep. Juice WRLD. Mac Miller.
Se répètent, sans transmissions.
Que les produits puissent, sur une période donnée, sauver la vie et tirer des tréfonds des intériorités cramées, c'est une vérité dont nous avons nous-mêmes fait l'expérience. Mais que certains soixante-huitards puissent encore parler du produit comme d'une culture désirable, encore récréative et libératrice, c'est pour le moins du déni. On a vu dans nos milieux les effets du produit. On a vu durant l'ère covidienne à quelle allure le speed fut remplacé par la C, et on n'oublie pas ce que la C a produit sur les esprits. On ne fera pas de mea-culpa, on s'est massivement défoncé. On ne fera pas de choix binaire entre le « Schlag » ou le « Straight edge », nous ne sommes pas de la morale, nous sommes de la synthèse, et la conclusion de la fête est pour le moins ambivalente.
Voir nos ancien·nes potes de défonce finir en HP ou en taule, sauter d'une fenêtre ou d'un pont, les voir finir au ralenti, perdre la tête, leur dentition, la mémoire, leurs familles, leurs amis, leurs joies de vivre. Des yeux cernés, des mains gonflées et des joues creusées qui nous disent que le produit c'est s'affranchir, mais s'affranchir de quoi au juste ? Si ce n'est d'un quotidien minable, d'un malheur toujours renouvelé, d'un productivisme glouton ou d'une enfance défigurée.
Les ritualisations officielles de la bringue confirment de tristes observations. Car en un demi-siècle, nous sommes passés des hallucinogènes aux benzodiazépines, c'est dire le cheminement que nous avons parcouru. Nous sommes passé·es de l'exploration de la conscience à son engourdissement, du voyage intérieur à la léthargie cérébrale. Nous sommes passé·es d'un usage émancipateur, rédempteur et transcendantal, à un usage instrumental, normatif et anesthésiant.
Tout ce qui promettait de changer la société, permet désormais de la subir.
De la transe psychédélique à un intégrationnisme vendu chez l'apothicaire.
De l'expérience cosmique au règne de l'individu fonctionnel.
De l'utopie alternativiste à la pharmacothérapie.
Voilà ce que cinquante ans de fête ont finalement engendré,
Des gamins sous anxiolytiques se soustraient à leurs émotions.
Dans un monde aussi malade, l'injonction à aller bien relève concrètement du sadisme. Mais sincèrement, qu'offrons-nous donc à celles/ceux qui viennent ?
Un horizon politique qui se décapsule ? Se fume ? Se gobe ? Se sniffe ?
N'avons-nous rien de plus « stimulant » à proposer à celles/ceux qui souhaiteraient nous rejoindre ?
Se défoncer pour oublier, ce n'est plus un choix, c'est un besoin. On ne veut plus survivre à ce monde, on veut pouvoir s'en réchapper. On ne veut plus trouver dans les drogues le moyen d'être fonctionnel, on veut cesser de « fonctionner ». On veut que ce monde disparaisse, et on ne peut que constater qu'elles le font tenir debout.
La quête obsessionnelle d'un monde à sauver de lui-même cause d'interminables descentes.
Chercher la liberté : trouver la soumission.
Fuir la réalité,
Tomber dans l'addiction et se heurter à l'overdose.
Tout ce qui promettait de transformer la société, concourt désormais à en préserver les principes.
Du flower power sous mescaline, à la culture du hustle survitaminée.
SYMPTÔMES.
1) La Première Guerre mondiale fait déferler sur l'Europe une immense vague de désillusion et favorise ainsi l'émergence de mouvements révolutionnaires autoritaristes.
En Russie, elle joue un rôle déterminant dans la chute du régime tsariste, précipitant la désorganisation économique et l'escalade des tensions sociales. Sur fond de colère et de privations, Lénine et Trotski parviennent à gagner le soutien des classes ouvrières et paysannes. En mobilisant l'imaginaire autogestionnaire et en popularisant le cri de ralliement « Tout le pouvoir aux soviets ! », leurs discours rencontrent une adhésion populaire grandissante. Mais la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917 marque moins la réalisation de cette promesse que le début d'une expérimentation autoritaire. D'abord présentées comme des réponses aux impératifs de la guerre civile, puis justifiées par l'impérieuse « défense de la révolution », la création de la Tchéka, l'interdiction des partis d'opposition, la répression sanglante des révoltes paysannes, l'ouverture des premiers camps de travail, la censure systématique de la presse, le rétablissement de la peine de mort et les exécutions sommaires anéantissent l'espoir d'une démocratie soviétique. La « dictature du prolétariat » théorisée par Lénine, dégénère rapidement en dictature du Parti.
La Grande Guerre approfondit aussi les dissensions sur la péninsule italienne, où elle produit un climat de mécontentement généralisé. La frustration née des promesses non tenues et l'impression d'une « victoire mutilée », conjuguée aux difficultés économiques et sociales d'après-guerre, nourrit l'aigreur des Italiens à l'égard de leurs alliés. En fin stratège, Mussolini parvient à canaliser rancœurs, sentiment d'humiliation, peur du communisme et divisions internes pour s'imposer sur la scène politique et instaurer un régime fasciste dès 1922.
2) En parallèle, la Prohibition aux États-Unis renforce la défiance envers le gouvernement, stimule paradoxalement l'économie souterraine et conduit à l'essor du crime organisé. La corruption politique se normalise, tandis que les gangs mafieux imposent de manière informelle leur propre ordre dans les quartiers les plus démunis. Le krach de 1929 et la Grande Dépression accentue cette tendance et provoque une authentique crise de légitimité dans nombre de régimes démocratiques. Une série de coups d'État frappe toute l'Amérique latine. Les mouvements autoritaires y prennent le pouvoir, comme le fera le franquisme et le nazisme en Europe. Cette dynamique n'épargnera pas davantage le continent asiatique, où les mouvements nationalistes, fascistoïdes et militaires s'ancrent durablement dans le paysage politique. Partout, les leaders charismatiques se posent en protecteurs des « peuples ».
3) À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, le globe se scinde en deux blocs antagonistes : le bloc capitaliste, dominé par les États-Unis et les démocraties libérales, et le bloc communiste, placé sous le contrôle de l'Union soviétique. Malgré leurs divergences idéologiques, les deux blocs recourent à des méthodes dominatrices pour assurer leur suprématie mondiale. Par l'interventionnisme militaire et la mainmise sur les économies locales, le bloc capitaliste limite l'autonomie politique et économique de bien des pays. Par l'instauration d'une dictature de parti unique au sein de ses zones d'influence, le bloc communiste réprime les libertés au nom de l'idéal révolutionnaire.
Dans les territoires encore soumis à la domination coloniale, des mouvements de libération nationale s'organisent, appuyés le plus souvent par l'une des deux superpuissances. Une fois l'indépendance acquise, la plupart de ces systèmes politiques émergents reprennent le modèle de l'État hérité du colonialisme et basculent presque aussitôt vers des régimes nationalistes, autocratiques, militaires, répressifs. Le discours anti-colonial, « l'unité nationale », la « souveraineté » et la « préservation de la stabilité » en viennent à justifier un pouvoir absolu, sans partage, ni limite.
Cette fracture entre démocraties de marché, régimes totalitaires et États post-coloniaux amplifie les tensions géopolitiques et contribue à l'ascension de gouvernements autoritaires à travers le monde.
4) La guerre du Vietnam, le choc pétrolier, la crise économique et les mensonges d'État sapent à nouveau la confiance dans les institutions états-uniennes. Ce climat de méfiance nourrit la radicalisation des contre-cultures « jeunes », des luttes pour les droits civiques et des mouvements sociaux. En réaction à la situation économique et sociale, un autoritarisme de droite se forme autour de la défense des valeurs traditionnelles, de la lutte contre l'influence communiste, de l'opposition à l'État-providence et de la mise en œuvre de réformes économiques néolibérales. Ce libéralisme autoritaire s'étend progressivement sur le monde. Pinochet, Thatcher et Reagan en sont les illustres représentants.
Dans le même temps, les régimes autoritaires de gauche, notamment dans le bloc soviétique, en Chine et à Cuba, poursuivent leur politique de répression systématique et de pouvoir centralisé.
5) La crise de la dette latino-américaine des années 1980 amplifie la pauvreté et l'instabilité sociale, facilitant la persistance de certains régimes militaires en place depuis les années 1960-1970. Soutenus en grande partie par les États-Unis dans le cadre de la guerre froide, ces régimes promettent de conserver l'ordre, de maintenir la stabilité économique et de lutter contre l'instabilité sociale par la sauvegarde de la dictature. Dans des pays comme la Colombie et le Pérou, les pouvoirs en place vont jusqu'à s'associer aux cartels pour financer leurs activités, renforcer leur pouvoir et lutter contre l'opposition. Si la crise de la dette contribuera à plusieurs transitions démocratiques dans les années suivantes, elle ne mettra pas fin aux collusions entre le monde politique et le monde criminel. En réalité, la transition vers des régimes civils ou démocratiques empirera la situation.
Sur le continent africain, les régimes militaires, toujours soutenus par les superpuissances d'un monde encore bipolaire, se maintiennent au pouvoir en écrasant toute forme d'opposition et renforcent leur domination par la corruption et la violence.
6) En accentuant les inégalités économiques et en creusant les divisions sociales, la crise des subprimes de 2008 nourrit un discours « anti-establishment » dans tout le monde occidental. Cette crise enfante presque simultanément une multitude de populisme. Un populisme hybride, mêlant revendications de gauche et de droite, comme le Mouvement 5 étoiles. Un populisme de droite, porté par des mouvements comme le Tea Party et des figures comme Donald Trump, Nigel Farage, Jair Bolsonaro et Viktor Orbán. Et enfin, un populisme de gauche, qui, quelques années plus tard, trouvera son expression dans des formations politiques telles que Syriza, Podemos ou La France insoumise.
7) La pandémie de COVID-19 contribuera à renforcer cette dynamique, engendrera aussi une immense crise de confiance, déclenchera une poussée des inégalités sociales et des tensions géopolitiques. La défiance à l'égard des mesures de confinement, des vaccins et des politiques publiques conduit à une radicalisation des subjectivités. Cette période met en lumière une rhétorique « anti-science » et « anti-système », mêlant contrôle des frontières, antisémitisme, conspiration mondiale, charlatanisme et discours New Age. Le populisme devient un phénomène politique planétaire, alimenté par la peur du déclin, la précarité sociale et une polarisation renforcée par des logiques algorithmiques.
Partout, les leaders populistes se posent en protecteurs des « peuples ».
Démocratie → Crises → Guerre → Autoritarisme → Démocratie → Crises → Autoritarisme → Guerre…
À chaque cycle de crise, les mouvements autoritaires se réactualisent, se renforcent, se propagent.
Chaque perturbation mène à de nouvelle forme de dénuement, chaque nouveau dénuement à de nouveaux remèdes miracles, chaque remèdes miracles à de nouvelles catastrophes.
Il n'y a rien de plus naturel que d'être à la quête de refuges, de réponses, et parfois même de responsables. L'esprit est ainsi fait, partout il cherche du soutien, des repères, un peu de sens, de quoi calmer l'appréhension. Partout il cherche une distraction, le moyen de se détourner de l'embarras qui l'importune.
Chercher les fautifs du calvaire qu'on endure, trouver des proies abstraites, assez pour que l'on puisse extérioriser nos colères.
« Élites », « riches », « banquiers », « journalistes », « sionistes », « technocrates » ...
Il s'agit là d'identifier sur qui la plèbe passera ses nerfs.
« Musulmans », « wokes », « fonctionnaires », « assistés », « squatteurs », « migrants » ...
Les autoritaires ont parfaitement pris conscience de nos petits besoins primaires, les contenter est par ailleurs devenu leur vocation. Les autoritaires excellent dans la pratique des bas instincts. C'est là leur seule vraie compétence. Ils savent nous tendre des coupables, nous vendre des solutions, nous vanter leur mérite.
Gauches, droites, centres, hybrides, gangs, mafias, cartels... [18]
Les autoritaires sont nombreux. Ils cantinent sur nos peines et nous promettent du moins pire en jetant dans des fosses communes le peu qui reste d'espérance.
Nous tendre des issues, des solutions, des exutoires, des conclusions.
De quoi adoucir l'amertume, tempérer le ressentiment.
Nous tendre des souffre-douleurs, ou n'importe quel autre poison coupé à l'ignorance.
Nous tendre :
Une substance ou une idée,
Un produit ou une promesse.
Il s'agit d'alléger le corps,
Il s'agit d'endormir l'esprit.
Nous tendre de l'évasion et du rêve, une échappatoire à la demande, mais tout faire pour maintenir la réalité en l'état. La réalité hors d'atteinte.
Voilà ce qu'ils ont en commun.
Un nombre certains d'intentions.
Se saisir des ressources, par la collecte des impôts, les taxes, l'exploitation, la fraude, les extorsions, le trafic ou le racket. Régner sur les institutions, par la loi, le parlement, le lobbying, l'influence, le financement, la corruption, la violence. Préserver leur pouvoir, par la réélection, la répression, les alliances, les partenariats, les réseaux, par l'omerta ou par la trouille. Et réduire au silence tout ce qui s'y oppose, par la censure, les procès, la prison, les pressions, l'intimidation, les menaces ou les règlements de comptes.
Le cadre - légal ou illégal - dans lequel ils exercent leurs missions,
Voilà ce qui les différencie.
Les autoritaires ont la fâcheuse tendance de nous rediriger sans cesse vers ce qui sert leurs intérêts. Ils déchargent à nos pieds un stock d'ordures intarissable et nous ordonne de les trier pour y discerner des besoins. De la consommation, il ne s'agit plus que de ça. De choisir sur leurs étalages de quoi atténuer nos tracas pour qu'ils en tirent des bénéfices.
Choisir un sédatif, un substitut, une molécule, une dose. Choisir un tribun, un orateur, un milliardaire, un chef, un gourou, un guide. Se choisir un dieu, une religion, un empire, une nation, une vérité, une opinion, une croyance, un dogme.
Choisir deux trois évidences qui nous conduisent aux jours d'après sans trop engendrer de questions.
La chimie ou le verbe,
La poudre ou le discours,
Élire la physionomie de sa propre impuissance.
Le choix..................................................................................................................Son illusion.
La liberté................................................................................................................Son illusion.
Et sur ce marché de la consolation, dans cette économie de la dépendance, qui mieux que les populistes pour nous livrer le produit ? Leurs idées, après tout, ne sont-elles pas celles qui se propagent le plus vite ? Qui apaisent le plus fort ? Fidélisent le plus large ? Tout bien considéré, les populistes n'ont-ils pas la came la plus chimiquement pure ? Ne l'ont-ils pas mieux raffinée, mieux emballée, mieux distribuée ?
Le populisme ne serait-il pas l'aboutissement logique de ce four politique qu'est la démocratie de marché ? La victoire n'est-elle pas toujours promise au plus calculateur ? Au plus intéressé ? Au plus charismatique ? À celui qui maîtrise le mieux l'art de la tromperie ? L'art de la surenchère ? Et en dernier recours, celui de la séduction ? Cette marchandise politique-là n'est-elle pas de fait le résultat même de cette course électorale qu'est devenue la démagogie ?
Quand la came ne suffit plus à contenir les tourments, l'idéologie prend le relais.
Chercher la liberté : trouver la soumission.
Fuir la réalité,
Tomber par séduction et se heurter à la psychose.
Anxiété. Obsession. Déni. Fanatisme. Suivisme. Désenchantement.
L'État est aussi stable qu'un camarade en état de manque.
Du jour au lendemain, les gendarmes du monde peuvent redevenir des cowboys.
« Le déclin d'un empire s'exprime par la prédation. »

L'avenir dans l'étau :
Entre le retour de l'État : « réguler », « taxer », « distribuer ».
Et un marché sans entrave : « libérer », « innover », « croître ».
Entre la mâchoire du privé, la brutalité libertarienne, la concurrence, l'oligopole, la dépendance.
Et celle de l'État-nation, son interventionnisme politique, économique, tout son arsenal punitif.
La bourgeoisie du public. La bourgeoisie du privé.
La bourgeoisie public-privée : la synthèse des parties prenantes. [19]
Qui donc aurait pu prévoir que le couple Trump-Musk, par une ironie du destin, parviendrait ne serait-ce que brièvement à parodier malgré lui l'utopie stakeholderiste que l'on nous vend depuis Davos ? Le régalien, l'industriel, main dans la main, tous deux fièrement lancés vers la défense du « bien ».
Il apparaît clairement que le « bien » auquel chacun s'attache reste dans le domaine politique la valeur la plus creuse qu'il nous soit donné de défendre. Chacun fait le « bien », mais fait le sien seulement, et à chaque opposant le rôle du « méchant » décerné. Ce schéma, désolant et grotesque, pétrit pourtant la réalité intellectuelle et politique d'un monde auquel nous sommes tenus de participer, c'est dire dans quelle bêtise on voudrait nous voir patauger.
Derrière le duo tragicomique, derrière ce « bien » candide qu'il est de bon ton de louer : la convergence des appétits, l'union des sphères d'influence, le pouvoir et sa synergie.
Entrepreneurs, businessmen, dealmakers, les winners planétaires défendraient-ils en sous-main les intérêts de leur propre classe ? Google, Microsoft, Meta, Apple, OpenAI, la vallée derrière l'empire, Thiel en porteur de drapeau.
Sous le vernis idéologique des entreprises du Nasdaq,
Perdure le métal froid de la machine économique.
Gauches, droites, centres, hybrides, gangs, mafias, cartels, lobbys, firmes, trusts…
La coalition des affairistes est-elle au fond si surprenante ?
Peut-être n'ont-ils jamais envisagé autre chose.
Car que reste-t-il des rêves immenses de la Vallée du Silicium ?
Faits dans les garages et les communes californiennes ?
L'hubris des ingénieurs.
Et les grands patrons en monarques de futurs post-démocratiques.
De la décentralisation à la concentration du pouvoir,
Du partage à la monétisation,
De la mise en commun au monopole.
Quel bilan dresser des avant-gardes cybernétiques ?
L'obsession du dépassement ?
La destruction créatrice ?
L'accélérationnisme ?
La disruption ?
Des « mâles alphas », capricieux, égotistes et névrosés pilotent notre monde à l'aveugle. Quelle trajectoire, et quelle évolution, de voir la puissance technico-économique de l'Empire états-unien fournir tapis rouge et nectar lors du sacre d'un potentat.
De l'opportunisme ?
Que les puissances du digital finissent par courtiser un monstre, spectaculaire et médiatique,
Une créature de l'internet, autrement dit un troll, y a-t-il plus logique que cela ?
De l'opportunisme ?
Disons une alliance objective.
La rencontre des ambitieux que rien ni personne n'alentit.
Planétarisation d'une tyrannie high-tech affranchie de la science-fiction.
Le millénarisme technophile, un néo-luddisme en approche.
Les robots humanoïdes. Partout. Prolifèrent.
Reprenons :
Neuralink promet d'amplifier par mille la capacité cognitive de chaque individu. Dans quel intérêt ? C'est sans importance, ils en trouveront bien un. Ce n'est plus l'objet de l'invention mais la prouesse que l'on célèbre. La volonté est plus importante que le dessein. C'est l'exploit, la performance, c'est l'ambition qui rayonne. Le but à atteindre est secondaire, la logique comptable est toute puissante.
Tout se doit d'être organisé sur le plan de l'efficacité.
Reprenons :
À l'image de la révolution cybernétique, les avant-gardes cyborgs accélèreront l'innovation, faciliteront l'avènement du techno-pharmaceutisme - du do it yourself clandestin à l'industrie mondialisée - les militants de la quatrième révolution industrielle ébranlent déjà ce qui subsiste de vie humaine. Ce fantasme d'immortalité à la demande incarne à lui seul un basculement de paradigme. Car il ne s'agira plus de chercher des remèdes au corps, au monde, à ses contradictions, il suffira de s'en tenir à les contourner techniquement. Ne plus résoudre les problèmes, en optimiser la maintenance. Des poumons adaptés aux éruptions d'hydrocarbures, des corps hybridés aux besoins, améliorés aux conditions, la gestion de la pénurie, de haut en bas, voici venu le nouveau monde.
Des dieux.
Des singes.
Et nous, entre les deux.
Sans vouloir vous gâcher l'intrigue, ce qui s'annonce est cyberpunk.
Il n'est pas exagéré de dire que dans une société technophile qui perçoit toute forme de précaution comme une bride à l'innovation, le drame devient avec cynisme une nécessité propre au déroulement de l'histoire. Obtenir un avantage compétitif et ce pour maximiser les profits, cette société entièrement basée sur l'innovation ne peut se prémunir d'elle qu'en essuyant des catastrophes. De la ceinture de sécurité à Tchernobyl en passant par Fukushima, rien ne régule mieux que les piles de cadavres. Mais la logique sacrificielle de la disruption - en tant qu'idéologie de la rupture comme moteur du progrès - pourrait ne plus suffire vis-à vis de technologies qui s'étendront progressivement à toutes les sphères de la société. Des changements silencieux, qui ne fumeraient pas sous l'œil voyeuriste des caméras et dispenseraient ainsi l'audience du sang, des cris, des larmes. Un processus d'implémentation graduel qui ne rendraient plus les effets néfastes immédiatement perceptibles. En somme, le risque d'une catastrophe sans spectacle, indiscernable et partout présente.
L'aspiration à la suprématie technologique rend illusoire toute tentative de ralentissement. Ainsi, pour des raisons de divergences impériales, pour des questions d'expansionnisme et de rivalité, notre sort tout entier dépend du jeu des puissances.
Néanmoins, disons-le, ni l'enthousiasme aveugle vis-à-vis du progrès technologique ni son rejet systématique ne nous permettront de composer le regard critique et nuancé dont nous avons besoin. Si certaines technologies nous permettent d'accéder à une plus grande autonomie collective, au renforcement des capacités autogestionnaires ou à notre défense contre des formes d'agressions autoritaires ou simplement capitalistes, elles peuvent et doivent être considérées comme des alliées de premier ordre. Les formes d'appropriation collective de la technologie peuvent varier selon les besoins et les objectifs de chacun·e, mais elles ne peuvent plus être simplement rejetées sous des prétextes technophobes.
Un usage critique, prudent et raisonné des nouvelles technologies, mériterait de figurer au centre de nos préoccupations.
Le « retard stratégique de l'Europe » dont on nous abreuve à l'envi nous laisse plutôt indifférent·e·s. En revanche, la question technologique pourrait bien être celle qui réintroduira l'idée d'« autonomie » dans le débat public. Sur le plan technologique, la question du choix collectif est et restera primordiale. La question d'une organisation directe de cette société, de la production à la satisfaction des besoins, s'envisagera à travers des possibles que nous n'anticipons pas encore. Il nous semble néanmoins tout à fait plausible qu'émergent, dans un avenir relativement proche, des initiatives individuelles ou collectives qui souhaiteront décider d'elles-mêmes des usages à faire de ces nouvelles capacités, des avantages à en tirer, et des pratiques à proscrire. C'est en tout cas ce que nous envisageons et désirons encourager. Notre objectif sera d'accompagner autant que possible cet élan démocratique vers des logiques autogestionnaires, antigestionnaires, vers des logiques d'autodétermination collective, de reprise en main du réel. Il s'agira en définitive d'incliner ce tâtonnement social vers des formes d'auto-organisations collectives, horizontales et directes. Une réappropriation du discours critique, d'abord, puis des pratiques sociales, ensuite, par l'entremise des effets de l'innovation. La technologie pourrait donc malgré elle relancer le développement et la diffusion de nos idées, les faisant redevenir centrales. Car nos idées sont les seules qui permettent de décider collectivement de l'orientation sociale à prendre et du degré de maîtrise que nous exercerons sur les bouleversements auxquels nous serons inévitablement confronté·e·s. La question technologique contraindra bel et bien la vie humaine à de nouveaux choix d'organisations, que rien ne pourra plus figer dans le conventionnalisme apathique et irréfutable.
Ne pas sous-estimer les tendances.
Admettre la loi d'Amara.
Soit, la technologie n'est pas neutre, mais qu'est-ce qui l'est en ce bas monde ? Refuser le technique ? Pourquoi pas… comme d'autres refusèrent en leur temps l'imprimerie. Le boycott ? Une éthique personnelle, mais rien qui ne puisse arrêter l'inexorable progression de changements qui redéfinissent chaque jour les rapports de pouvoir.
Dans bon nombre de régimes démocratiques, le rapport à l'État semble être redevenu une question centrale. La question des impôts, des dépenses, des dysfonctionnements des services publics, la défiance générale envers les institutions et les cas de corruption à répétition ont engendré des interrogations vis-à-vis de la légitimité du rôle de l'État et de ses capacités à résoudre des problématiques contemporaines. Pourtant, nous ne profitons jamais de cette déliquescence.
Il serait temps de comprendre pourquoi.
On ne peut plus se limiter aux insuccès par dédain.
On ne peut plus laisser l'avantage à la réaction.
Si Indymedia avait pressenti ce que deviendrait l'Internet, force est d'admettre que nous avons manqué le virage du 2.0. Ne laissons pas l'orgueil, le mépris ou encore la méconnaissance nous faire rater tout ce qui vient. Il ne s'agit pas de se résigner à choisir entre la multitude prônée par les post-humanistes et les abstractions romantiques d'un primitivisme à la mode. Il s'agit d'être dans la réalité, plus dans le dogme, et de tout faire pour qu'elle se développe à notre avantage.
De toute façon, la pureté ne paie pas.
Elisée Reclus savait autant s'enthousiasmer devant les progrès techniques qu'il pouvait insister sur leurs limites et leurs risques. [20] Pensons donc aux anciens. À celles et ceux qui savaient manier les innovations de la société, car tous les outils peuvent dans les mains des révolutionnaires devenir des opportunités, des moyens, des armes. Nous qui nous sommes depuis trop longtemps spécialisé·e·s dans les domaines de la résistance, de la défense et de la protection ; revenons à nos fondamentaux, au risque de déplaire - ou bien de décevoir - de trahir les croyances que nous tenons pour confortables, revenons à la pratique de l'indépendance, retrouvons notre élan.
Tirer parti de chaque instrument, de chaque invention, de chaque disruption, voilà ce qu'il nous reste à faire. Tout nous approprier, autant que le fait l'adversaire. Quitter le romantisme. Ne plus se complaire dans l'échec. Ne plus se satisfaire d'être des perdant·e·s magnifiques.
Notre histoire n'est pas celle de la réaction. Nous sommes moins du côté de la doctrine que dans le camp de l'expérience, de la pratique et de l'initiation.
Comment la critique du fait religieux aurait-elle pu se structurer sans la méthode scientifique ? N'est-ce pas le maniement de la dynamite qui instaura la propagande par le fait ? Et qu'aurait été la bande à Bonnot sans l'automobile ? Au moment où la police elle-même en était dépourvue ? Du réalisme de Courbet à l'impressionnisme de Pissarro, du divisionnisme de Signac au néo-impressionnisme de Luce, de Dada aux surréalistes, de Mavo aux Provos, de l'Art Brut à John Cage, toujours l'anarchie a inspiré des précurseurs.
C'est cette histoire qu'il nous faut retrouver,
Cet entrain-là, contre les forces de la tradition, du folklore et du statu quo.
Réexaminer la situation plutôt que ruminer. Chercher les circonstances favorables, les chances, les opportunités. Des assemblées populaires aux plateformes collaboratives, de la technologie blockchain aux réseaux de consensus, des coopératives de technologie aux forums décentralisés…
Une panacée ? Non. Viser des objectifs collectifs, améliorer la vie au quotidien, accepter de vivre entre compromis et contradictions. L'anarchisme ne saurait être réduit à un traditionalisme, à une éthique personnelle, à une radoterie morale ou philosophique. L'anarchisme ne saurait se réduire à un argot socialiste presque totalement sclérosé, ni à la naphtaline, ni au formol. Sans réactivité et vidé de son souffle, l'anarchisme ne fait pas mieux qu'une langue morte, ne fait pas mieux qu'une croyance.
Finir en prédicateur, en nonne, en ermite ou en religieuse, armé·e·s d'une frugalité béate, dans un couvent affinitaire, très fiers d'eux-mêmes et bienheureux. Si l'objet principal de nos tentatives est de façonner un paradis sur terre, alors nous pouvons effectivement crever d'attentisme. Si, par contre, nous cherchons des tactiques capables de populariser les principes anarchistes, afin de les rendre plus pratiques, plus concrets et plus applicables à la quotidienneté de toutes et de tous, alors, tous les moyens à disposition qui permettent de les sortir des salons de la contre-culture doivent être évalués, discutés et mis à l'épreuve.
Du prosélytisme ?
Peut-être bien.
« Porter la foi aux gens du monde, car toutes les sectes pensent pouvoir le sauver. »

La pureté ? L'intégrité ? Le sacrifice ? Un fardeau maquillé d'autosatisfaction jaune. Se heurter aux besoins immédiats, là, tout de suite, malgré l'idéalisme qui nous imprègne encore.
La lutte pour la survie, voilà le périmètre de nos radicalités convenues.
Et pour quels résultats tangibles ? L'épuisement ? Le burn-out ? Le dogmatisme ? La folie ? Comment combattre un système qui nous condamne à coopérer pour survivre ? Et comment ne pas s'autodétruire dans ce processus si étrange ?
Car quoi que l'on fasse en ce monde, nous sommes tenus par l'absurdité et la contrainte d'un participatisme dont chacun cherche à se détourner. Choisir entre du moins pire pour pouvoir se nourrir, se loger, se soigner. Mais le principe du moindre mal est moins convaincant qu'un malaise.
Il nous faut de l'argent.
Il nous faut de l'argent pour dégager du temps, pour nous former, nous instruire, nous organiser. Il nous faut de l'argent. Il nous faut en trouver. Trouver comment nous libérer du salariat ou de l'auto-exploitation entrepreneuriale. Trouver comment ne plus dépendre des petits-bourgeois et de leurs héritages, de leurs propriétés qu'ils mettent à notre disposition afin de mener leurs petites expériences communalistes avec la bonne conscience d'une radicalité strictement intellectuelle. Ne plus dépendre de l'aumônier, du mécène et de son esprit charitable. Ne plus dépendre de ceux qui s'enorgueilliront plus tard de nous avoir aidé·e·s, qui nous le rappelleront sans cesse, eux que la chance a enfanté.
Celui qui donne se place toujours du côté de la morale, celui qui prend s'arrange du dénuement, d'un rictus d'humiliation.
Ne plus dépendre de la mendicité contrainte. Du malaise. De la honte.
Ne plus dépendre.
Brûler le Familistère.
Trouver l'argent.
Nous avons dormi dans la rue, dans la cage d'escalier, le métro, le squat, la commune, l'occupation, la grève, le rond-point, le chantier, la ruine, la prairie, la forêt, la cabane, le bateau, la yourte, la roulotte, la bagnole, le camtar. Nous avons fait la manche, nous avons travaillé, nous sommes nourris dans les ordures, jusqu'à encrasser le foie de récup' et de rouge en cubis. Nous avons tout fait, c'est dire tout ce que nous avons pu, et nous avons échoué, avec dans les bras la vertu. Perdant·e·s incorruptibles, nimbé·e·s d'une sainteté de martyr, plus pieux·ses encore que le ciel lui-même ne l'exige. Nous avons galéré, découpé l'antivol, esquivé les portiques, et pendant le sursis, recompter les centimes devant la caissière, entre l'ascétisme et la vexation. On a tout bien fait comme il faut. Nous avons été les bons petits soldats de l'anticapitalisme, c'est dire de la démerde et de la pauvreté. Et pourquoi donc ? Pour nous user ? Pour compter les traumas qu'on exhibe en fierté ?
Trouver l'argent. Comprendre son mouvement. Les cyclicités du marché. Apprendre à acheter, à vendre, à investir s'il le faut. Apprendre des capitalistes autant qu'ils apprirent de nous. Ne plus avoir honte. Ne plus se sentir coupable d'exister. Trouver l'argent. Voilà ce qui importe. Chercher les occasions, les possibles, même dans ce qui ne semble pas rentrer dans notre cadre éthique ou théorique. Synchroniser des actions, s'organiser en baleines, des syndicats d'acheteurs, d'investisseurs, de traders, envoyer l'argent là où il doit aller. La cryptomonnaie est simple à expédier, simple à recevoir. Nous avons tous·tes besoin d'argent.
L'argent ? Évidemment, l'anarchiste est plutophobe. L'anarchiste est né dans une étable, sans richesse matérielle. Heureux les pauvres en esprit, car le Royaume des cieux est à eux. Se dépouiller de son ego, l'humilité, le renoncement aux biens terrestres et la pauvreté volontaire, c'est un fait : Dieu n'ouvre pas sa demeure aux nanti·e·s.
Et pourtant, trouver l'argent, voilà ce qu'il nous reste à faire.
Toute subversion impose en effet une rupture symbolique. Tant pis, prendre ce risque. De toute façon, la pureté ne paie pas. Que l'argent serve alors à quelque chose de socialement bénéfique. Redistribuer, à la base, aux plus précaires, aux camarades, aux prisonniers, financer des projets, des infrastructures de solidarité, des réseaux d'entraide, des campagnes de diffusion...
Exploiter toutes les opportunités.
En attendant l'abolition de tout, comprendre et maîtriser les règles du système pour mieux le subvertir, renverser les usages, les mettre à profit, rediriger les gains. Une panacée ? Toujours pas. Une mutualisation des efforts, des risques, des rendements. Créer un DAO, un fonds commun et des formations collectives. Tous les outils sont à disposition, du paper trading aux messageries cryptées, de la blockchain aux smart contracts, des plateformes de finance décentralisée à la gouvernance par consensus…
De la provocation ? Toujours mieux que l'inertie et le confort intellectuel.
À l'évidence, les idées contre-intuitives sont rarement bien accueillies, conduisent dans certains cas à l'excommunication ; elles ont toutefois l'avantage d'interroger les coutumes, de bousculer les habitudes, de renverser les traditions.
Inacceptable ? Selon quelles vieilleries encore ? Quel jargon doctrinaire ? Quels évangiles ?
Combien de militants libertaires dans la fonction publique ? Combien vivent d'aides sociales ou de subventions ? Combien bossent pour des multinationales ? Et combien vivotent avec l'argent de papa maman ? À partir de quand cessons-nous d'être anarchistes ? Par le prisme de quelle légitimité ? De quel niveau de contradiction ? Si au fond chacun tente de survivre dans le cadre qui lui est imposé par la marchandise ? Louer son corps ou son esprit, précarité ou salariat, souvent les deux au quotidien. Et donc ? Ne rien déranger ? S'obstiner à échouer avec la tradition au cœur ? Faut-il que l'on s'empêche de penser par principe ?
Dans un contexte international de plus en plus autoritaire et de plus en plus répressif, dans lequel l'activité politique est inquiétée, menacée, sanctionnée ; dans un contexte international dans lequel la résurgence de la religion comme force politique ne cesse de s'étendre, dans lequel sa critique est toujours plus criminalisée, stigmatisée et persécutée ; dans un contexte de montée des discriminations, des violences classistes, misogynes, racistes et xénophobes - dans ce contexte historique précis, trouver des fonds semble tout sauf accessoire.
(Les camarades du futur attendent le pognon qu'on leur doit.)
De toute façon, le lent retrait de l'État-providence, la dégradation du niveau de vie, la prolétarisation rampante des classes moyennes et le laminage continu des conquêtes sociales annoncent un appauvrissement généralisé. Alors ? Que faire ? Dans les faits, on ne pourra jamais pleinement se soustraire à cette réalité qui nous assomme. Même en nous marginalisant au dernier degré, même en nous clochardisant du mieux qu'on le peut, nous dépendrons toujours de la contradiction. Chercher des solutions plutôt que des problèmes. Rester lucide. Trouver l'argent.
Exemples flagrants de provocations :
Des coopératives de spéculation pourraient tout à fait se spécialiser sur des marchés financiers déconnectés de la production matérielle et des biens tangibles, limitant de fait toute incidence directe sur le monde réel. Ces organisations pourraient exploiter les failles des marchés financiers traditionnels, leurs zones grises, se réapproprier les méthodes des grands acteurs du secteur afin de réinvestir leurs bénéfices dans des projets libertaires. L'exploitation des IA utilisées par les géants de l'économie pour optimiser leurs rendements financiers pourrait très bien être détournée à des fins redistributives. Les activités spéculatives d'un syndicat de traders anarchistes consisteraient par exemple à redistribuer équitablement une part des profits générés parmi les membres du syndicat, à répartir les bénéfices selon les besoins, et à en attribuer la part la plus importante à des fonds de solidarité internationale ou à des projets révolutionnaires.
De telles opérations devraient pouvoir satisfaire des besoins matériels plus ou moins immédiats. Mais toutes ces pratiques ne devraient pas chercher à devenir des modèles immuables, à se structurer en nouveaux formalismes, et finalement, à se figer en énièmes institutions. Loin d'être une fin en soi, ces agissements ne sauraient constituer que des solutions temporaires, et n'auraient de sens que s'ils restent au service d'enjeux politiques déterminés. Il ne s'agit donc pas de formaliser ces pratiques, mais de les envisager comme des moyens tactiques, mis au service d'orientations concrètes, et inscrites dans une temporalité de court ou moyen terme.
De quoi gagner du temps, mettre des ressources à disposition, accomplir une série d'objectifs,
C'est tout.
Évidemment, aucune de ces suggestions ne promettent ni conclusions ni victoires, des pistes à étudier, des brèches, des propositions, des hypothèses, des perspectives, rien d'autre.
Dès 2006, Enric Duran tentait déjà de formuler des solutions contemporaines au problème de l'argent. Historiquement, c'était le braquage. Mais braquer une poste ? Aujourd'hui ? Plus très rentable. Une bijouterie ? Téméraire. Une banque ? Très peu probable. Il nous faut braquer autrement. Prendre le moins de risques possibles en étant plus lucratif que l'illégalisme d'autrefois. Œuvrer contre le capital en l'exploitant autant qu'il nous exploite. Siphonner toutes ses connaissances comme il a si bien siphonné les nôtres.
Dans les faits :
Foules de compagnons affluent vers les sciences humaines et sociales, vers la sociologie, la philosophie, l'anthropologie, l'histoire, si peu de camarades s'aventurent en finance, en économie, en mathématiques financières…
Quitte à étudier, autant étudier ce que nous ne savons pas encore.
Sans thunes, pas de rapport de force possible, ou bien seulement défavorable.
Sortir du fantasme, le temps n'est plus à la fantaisie. Appréhender le réel tel qu'il se présente et non pas tel qu'on voudrait qu'il soit. Du pragmatisme ? Non, de la lucidité. Le pragmatisme politique consiste à exploiter les ressorts affectifs les plus vils, à manier les passions les plus troubles, les raccourcis émotionnels les plus grossiers, les rhétoriques les plus confuses, les plus dangereuses, les plus crasses ; pourvu qu'ils mobilisent, pourvu qu'ils puissent faire « masses ». Le pragmatisme c'est l'emploi, la réindustrialisation, la souveraineté, le made in France, le protectionnisme, la compétitivité. Le pragmatisme, c'est la défense de l'imaginaire national et de l'État, l'égalité et la réconciliation des beaufs et des barbares. Le pragmatisme c'est le sacrifice maquillé en nécessité. C'est la réduction des droits, la retraite à 70 piges, l'abattage des classes populaires, l'austérité. Le pragmatisme, c'est tout ce contre quoi nos mouvements révolutionnaires se sont érigés. D'ailleurs, le pragmatisme peut-il être autre chose que la validation de la fausse conscience bourgeoise ? C'est dire autre chose que le maintien idéologico-pratique de l'hégémonie intellectuelle, culturelle et politique de la bourgeoisie et de toute son histoire ? Le pragmatisme, même lorsqu'il prétend être révolutionnaire, ne peut s'appuyer que sur les fondations pourries de l'adversaire. En reprenant ses plans, ses angles morts, les asymétries du vieux monde, ce qu'il appelle révolution n'est qu'un réaménagement, une rénovation cosmétique, le ravalement de façade d'un édifice frêle et difforme qu'il faut choisir de saborder pour le livrer aux herbes folles.
Appréhender le réel tel qu'il se présente et non pas tel qu'on voudrait qu'il soit. Encore un dilemme. Adaptation ou isolement ? En réalité : un faux-choix. Que celles et ceux qui ont les moyens de faire sécession profitent de leurs privilèges, que celles et ceux qui n'ont pas cette chance fassent ce qui leur semble le plus judicieux. Mais on ne peut pas s'isoler en espérant produire autre chose que de l'affinitaire et du singulier, c'est dire de l'entre-soi.
Du repli communautaire à l'isolationnisme national, de la quête d'autonomie financière à l'érosion de l'État-providence, de la réévaluation des postulats idéologiques à la réorganisation des alliances impériales… Les questionnements qui nous animent reflètent les fractures d'un système économique en cours de recomposition. Ce qui se joue dans le carcan de nos microstructures résonne également dans le champ macro-structurel. Nos réflexions traduisent une incertitude d'ensemble, elles en sont même indissociables. Chaque tension individuelle, chaque doute marginal, reproduit en creux les réalités d'un monde capitaliste en pleine mutation.
Exemple :
À cent mille dollars l'unité, le Bitcoin subit un mouvement d'institutionnalisation qui révèle une reconfiguration des principes fondamentaux de la finance, et expose l'instabilité croissante des systèmes monétaires traditionnels.
« Valeur refuge ? »
« Monnaie de réserve ? »
« Or digital ? »
Si certains États envisagent désormais le BTC comme une réserve de valeur - à la fois instrument de diversification, rempart contre l'inflation et protection face aux risques souverains ou bancaires -, les institutions monétaires traditionnelles accélèrent en parallèle la mise en place de leurs propres monnaies numériques.
SYMPTÔMES.
Un nombre croissant de banques centrales progressent bon train vers la blockchain centralisée. Concentration, Transparence, Traçabilité : la fluidification des échanges, le contrôle, mondialement.
Que les banques centrales décident de convertir une technologie fondée sur la décentralisation en un outil de supervision, de surveillance et, dans l'hypothèse la plus défavorable, de censure financière, démontre à quel point les autorités compétentes sont obsédées par l'idée d'autonomie qu'elles s'évertuent à combattre.
On peut en outre se demander si, au fond, le souhait de Satoshi Nakamoto n'a pas été détourné par le monde de la finance traditionnelle. Le traumatisme de la crise des subprimes, depuis la manipulation boursière jusqu'aux plans de sauvetage hallucinants, a conduit à une haine des banques privées et à un regain prononcé des critiques du capitalisme. Après tout, la question de savoir si les banques centrales ne souhaiteraient pas simplement se débarrasser des intermédiaires, des banques commerciales et de toutes leurs réputations afin de réorganiser l'économie mondiale et la purger de ses acteurs les plus nuisibles, courtiers et assureurs compris, n'est pas si absurde que cela. Parce que, au-delà des tensions qui perdurent entre banques centrales et banques privées, la réduction des coûts d'intermédiation, qui rendrait les transactions plus directes, plus fluides et moins coûteuses demeure être sur un plan purement économique une option tout à fait avantageuse. Par ailleurs, l'interventionnisme économique des États pendant la crise covidienne a de nouveau mis en lumière le rôle qu'ils étaient capables de jouer dans la régulation, la gestion et la préservation du système capitaliste. En cumulant ces observations, et en les extrapolant quelque peu, ne discernerions-nous pas déjà le spectre d'un capitalisme d'État ?

Il y a dans le bruit quelque chose de plus cruel que le vacarme : son pouvoir de recouvrement. Dans un monde saturé de bruit, les idées ne font pas défaut, ce sont les répits nécessaires qui manquent pour pouvoir les penser. Avant même que nos voix n'émergent, le bruit les configure, les organise, s'y substitue. Le bruit ne se contente pas d'ensevelir nos voix sous d'increvables fréquences. Le bruit parle à notre place.
On ne nomme que ce qui est, et ce qui est, c'est ce qu'il nomme.
Le bruit que l'on s'inflige - trop rarement volontaire - finit par imprégner même ceux qui s'en éloignent. Le bruit n'est pas un choix, c'est une condition, qui se transmet par le médium et se propage en rumeur. De la rumeur aux impressions, le bruit général crée l'ambiance, et l'ambiance fait la culture dans laquelle nous nous débattons. Le climat affectif dans lequel nous évoluons est aussi pathogène que la haine et l'indifférence. Le bruit est une vapeur, un brouillard pour l'esprit. Le bruit est un linceul qu'on laisse tomber sur l'espérance.
Exemple :
« Crise migratoire », « Communautarisme », « Insécurité », « Ensauvagement », « Intégration », « Zones de non-droit », « Règlement de comptes », « Agression », « Enlèvement », « Cambriolage », « Séquestration », « Fusillade », « Terrorisme », « Récession », « Surendettement », « Inflation », « Chômage », « Profiteurs », « Fraudeurs », « Pénuries », « Effondrements »,
« Guerre »,
« Économique », « hybride », « civile », « mondiale », « atomique » …
Du bruit.
La bande originale de l'impuissance, l'orchestration de l'anxiété.
De quoi tout rendre à l'équivalence des hiérarchies horizontales.
Des théories. Des hypothèses. Des opinions. Des commentaires. Se juxtaposent rituellement aux faits, les obscurcissent autant qu'amnésies traumatiques. Des partis pris. Des sentiments. Des certitudes. Des biais. La matière humaine versée dans le moule de l'identitaire et du singulier.
Des recommandations. Des directives. Des injonctions.
La communication. Le marketing. La propagande.
Exemple :
« Réduction des inégalités », « Renouvellement démocratique », « Participation citoyenne », « Réforme fiscale », « Taxation des plus riches », « Droits du travail », « Défense des services publics », « Égalité des chances », « Vivre-ensemble », « Redistribution », « Cohésion sociale », « Justice climatique », « Transition » …
Des promesses d'amélioration, l'illusion du changement, une rhétorique de la réparation et des effets d'annonce. Le bruit dramatise. Le bruit tempère. Le bruit désoriente. Le bruit rassure. Le bruit s'adapte. Le bruit s'ajuste. Le bruit amplifie les dispositions personnelles, les préjugés, les préconçus, les convictions. Le bruit prend chez chacun le pli de ses croyances. Le bruit se fait la voix de celui qui l'écoute. Quel qu'en soit l'inclinaison, le bruit reste un ventriloque. Même empreint d'empathie, il parle à notre place.
Définir. Entraver. Circonscrire. Clôturer.
Canaliser les exigences et réaffecter les volontés vers les cols toujours plus étroits des entonnoirs solutionnistes. Transvaser la matière, les idées, les désirs, les hantises, les individus et les « masses » dans la cuve tiède de ce que le bruit nomme encore « débat public ».
Étouffer les élans. Éteindre les éclats. Absorber les ruptures et contenir ce qui déborde. Recouvrir les écarts, les contretemps, et toutes les irruptions de sens que le bruit juge intolérables, incohérentes, inconcevables ou ridicules.
Le bruit accrédite et encadre, trie, valide, disqualifie et élimine. Le bruit distribue les sujets, les énoncés, les problèmes, rédige les termes du débat, détermine son orientation. Le bruit accrédite et encadre, impose son infrastructure, du vocabulaire aux postulats.
« Gestion », « Pédagogie », « Concertation », « Équilibrage », « Adaptation », « Résilience », « Transformation », « Redressement », « Efforts », « Sacrifices », « Moralisation », « Réarmement »...
La question est toujours de savoir comment sauver cette société,
jamais ce pourquoi elle mériterait encore de l'être.
Le bruit produit du raisonnable, délimite l'intelligible, sélectionne les possibles.
Le bruit aligne les consciences sur les logiques de l'adversaire.
Le bruit synchronise les imaginaires aux besoins du pouvoir.
« Contrôle des frontières », « Unité nationale », « Valeurs républicaines », « Relance économique », « Compétitivité », « Immigration », « Sécurité », « Déclin de l'autorité », « Réindustrialisation », « Souveraineté », « Rigueur », « Réformes », « Productivité », « Défense des institutions », « Rétablissement de l'ordre »...
Le bruit nous soustrait à nous-mêmes.
Le bruit nous enchaîne à sa course.
Le bruit nous englue.
Le bruit nous submerge.
Le bruit nous traverse.
Le bruit nous empêche.
« Crimes de guerre », « Ingérence », « Dette publique », « Fin de la paix »...
Ce foutu bruit nous paralyse,
de la pollution cérébrale, un incessant brouillage que rien ni personne ne soulage.
Le silence du repas de famille ne vaut pas mieux que ce boucan ; ce silence-là, un renoncement, engendre haut-le-cœur et frissons. Des corps ensevelis, suivis de la montée des eaux, la distance des images, se soustraire aux émotions.
Les « adultes » ont déserté, c'est l'impression qu'ils donnent.
Se pourrait-il que l'apathie soit une tare héréditaire ?
Vide intérieur. Dissociation. Désaffection. Retrait du monde.
Désintérêt. Mélancolie. Abattement. Chagrins.
Le silence du repas de famille ne laisse aucune place au répit.
Il est le prolongement du bruit que l'on conserve au fond de soi.
Le bruit façonne les corps, les esprits, les humeurs.
Par une extraction continue, le sol intérieur se dessèche.
Épuisement émotionnel.
Épuisement psychologique.
Épuisement intellectuel.
Jusqu'à l'épuisement de toutes les ressources disponibles.
DÉSENSIBILISATION.
De près ou de loin, peu importe l'échelle, tout nous désespère.
Absolument tout.
Une gigantesque poussée de dégoût.
« Bombardements », « Sécheresses », « Famine », « Inondations », « Nettoyage ethnique », « Cyclone », « Frappes aériennes », « Massacres », « Séismes », « Génocide », « Tempêtes », « Réchauffement », « Incendie », « Angoisses », « Addictions », « Dépressions », « Suicides » …
Nous ne nous attarderons pas sur l'horreur qui nous accable. Aucun enchaînement de phrases, aussi bien construit soit-il, ne parviendrait à capturer l'ignominie qu'on nous impose. Nous rajouterons peu de mots à ce bruit écrasant que l'on nous contraint à gorger.
Aversion. Répulsion. Infamie. Nausée.
Éclaircissements :
Non, les atrocités du 7 octobre ne sauraient en aucun cas justifier la désolation semée par le régime israélien qui, au nom d'une loi du talion sans limite, poursuit son expansion dans une fièvre autodestructrice. Devant la volonté assumée du Hamas de convertir la population civile en martyrs, le pouvoir israélien s'est empressé de déployer une véritable politique de terre brûlée. Pris entre deux logiques sacrificielles, les damné·e·s de Gaza subissent le poids d'affrontements qui les nient. Plus fondamentalement encore, disons que les classes dominantes avaient scellé le sort des Palestinien·ne·s bien avant ce mois d'octobre ; elles en avaient fait le deuil, à l'international. Et les bourgeoisies planétaires avaient admis cette extinction à l'égal des ours polaires. Voilà pourquoi le sort des Gazaouis n'émotionna presque personne, car ils/elles n'existaient déjà plus.
Et que dire de Mayotte ? Si ce n'est que les empires se fondent toujours sur la détresse. Les ports sont stratégiques, les mort·e·s sont dérisoires. La puissance maritime, voilà ce que conserve deux cents ans de colonialisme. La France joue les békés, elle se suffit de ça, et lorsque des bas-fonds lui reviennent le feu la colère, elle surjoue la surprise fait mine de ne rien y comprendre, puis appellera au calme, à la civilité, de celles/ceux qui n'ont plus rien et qu'elle a trahi cent mille fois. Le mépris qui s'exhibe avec un sourire carnassier, voilà ce que l'histoire retiendra de la catastrophe.
Naturellement, nous préfèrerions conserver des inondations de Valence, ces banderoles bariolées de slogans anarchistes. La solidarité, spontanée, l'auto-organisation des corps contre l'État, régional, national, et le Roi. Certes, cette réponse instinctive ne doit pas être dépréciée, mais nous devons à tout prix éviter de nous fourvoyer dans l'optimisme incantatoire de l'entraide contre tout. Ce même optimisme qui avait englouti les analyses du camp de l'autonomie d'un romantisme absolument médiocre au milieu des années 2000. Car vingt ans plus tard, ce que nous retenons de l'ouragan Katrina est moins l'idéalisation de « l'inventivité populaire » que la montée du racisme, la privatisation massive des écoles publiques et l'embourgeoisement de toute la Nouvelle-Orléans. Au-delà de la coopération kropotkinienne, ce que nous retiendrons pour vrai de l'épisode espagnol, est l'incommensurable opportunisme des forces réactionnaires qui ont, avec l'habileté et le cynisme qu'on leur sait, fait de la catastrophe une aubaine. Des forces qui ont su coloniser les canaux de solidarité et de coordination de commérages racistes, qui ont su détourner les plaintes concernant l'urbanisation vers les minorités, les gitans, les migrants, les musulmans, les bidonvilles, et qui ont tout fait pour scinder la cohésion naissante, le mutualisme et la solidarité. Nous retiendrons ces patrouilles de pseudo-miliciens se chargeant de faire respecter l'ordre et la propriété. Comme nous retiendrons l'incompétence des autorités, et la promesse toujours plus autoritaire de pouvoir un jour les remplacer.
La pandémie nous l'a cruellement démontré, c'est toujours sur le dysfonctionnement, le délabrement politique, l'affolement et le désarroi que cabotinent les adorateurs de valeurs rétrogrades.
Nos adversaires ont pris connaissance de leurs avantages, ils ne s'alourdissent pas du poids de l'éthique ou de la vérité, ils se satisfont du mensonge et de la manipulation. Ce sont des pragmatiques, qui s'empressent de remplir les têtes embrumées de tristesse de pulsions de vengeance parfaitement supervisées.
La panique et l'imprévu, l'incertitude et l'effroi, de quoi produire un régiment d'hostilité.
De l'exaspération.....................................................................................................À la haine.
En tout état de cause, les crises à répétition risquent aussi bien d'accélérer des phénomènes de démocratisation autogestionnaire et de décentralisation que de conduire à un renforcement des structures autoritaires - toujours par l'entremise de ces réflexes archaïques que sont la stigmatisation, la discrimination et la xénophobie. Car tout peut désormais servir à incriminer l'autre, la situation politique, économique, sanitaire, l'insécurité, la misère, autant que la fonte des glaciers, la mort d'une grand-mère, l'affliction d'un divorce. Le plus dur est en effet d'admettre que tout reste envisageable, car comment de la pluie pût servir de moyen pour pointer l'étranger ? À en faire le problème ? L'ennemi ? Le bon bouc-émissaire ? Preuve supplémentaire que le désespoir nous rend toujours plus malléable, et donc aussi toujours plus bête.
Mais au-delà du constat défaitiste, faisons plutôt celui de notre échec, échec à endiguer la merde qui remplit les crânes depuis les écrans. Échec à trouver le moyen anti-autoritaire d'utiliser la toile, sans surjouer de l'influence, sans personnaliser les luttes, sans devenir ce leader pathétique iconisé par le vedettariat, et reprenant à sa guise la forme propagandiste du journalisme audiovisuel états-unien des années 50 : face caméra pour la confiance, yeux dans les yeux, le monologue, de « l'intimité » pour convaincre.
Parce que derrière les discours revendicateurs, se cache irrémédiablement cet appel fanfaron à la reconnaissance. Le règne de la notoriété et des petites réputations minables. Les jeux de pouvoir et de réseaux. Nourrir l'ego : « Tout pour la cause. »
La thèse de l'antifascisme virtuel pourrait tenir, si ses modalités d'expression n'étaient pas, en tous points, identiques à celles qu'elle prétend combattre. D'un point de vue formel, il est en effet impossible de faire la moindre distinction entre tous ces influenceurs, quelles que soient leurs obédiences. Un tel mimétisme rend toute différenciation rigoureusement infaisable, sauf peut-être à travers les monomanies de leur champ lexical. Toutes et tous subordonné·e·s à la même mécanique d'exposition, d'indignation, d'autorité.
Des produits charismatiques, monologuent de sujets tout à fait hétéroclites en toutologues accomplis.
Le rapport au politique que diffuse de telles pratiques n'est nulle part questionné, car il s'agit d'être efficace, et donc de reproduire des façons de faire hasardeuses pourvu qu'elles assurent l'influence. Là encore, le gauchiste est dans le décalque contradictoire. Peu lui importe les moyens, la fin pour lui justifie tout. Ce pragmatisme utilitaire finit par le mener à reproduire tout ce contre quoi il s'engage. Il en devient l'effet miroir, une médiocre contrefaçon.
Aucune imagination.
Copier/Coller.
L'influenceur « révolutionnaire » s'adapte aux normes du marché, aux conventions qu'il lui impose, autant qu'à son niveau de production.
S'adapter aux modalités, et donc pareillement aux contraintes.
Se soumettre à l'ordre, adopter ses coutumes, valider ses usages.
Un pragmatisme de confort et surtout de conformité.
Produire des espaces d'adhésion, agréables aux croyances, calfeutrés dans le bruit bienveillant des approbations. Découvrir l'unanimité, faire communauté,
Seul·e, dans sa chambre.
Le rapport au politique que diffuse de telles pratiques n'est jamais questionné,
Son rapport au monde, encore moins.

Nous avons échoué à faire de l'anonymat une culture. Et les autres sont parvenus à en faire un synonyme de lâcheté, définition à laquelle nous avons cédé, c'est dire le degré de notre abandon.
On le sait au moins depuis La Commune : l'anonymat est tout sauf accessoire.
Dans un élan de fierté révolutionnaire, les Communard·e·s immortalisèrent leur engagement sur les barricades dans des photographies devenues des classiques de l'imagerie révolutionnaire. Les vitrines des commerces furent bien vite tapissées de cartes à l'effigie des insurgé·e·s, diffusant dans l'espace public les visages d'une lutte que beaucoup associaient déjà à un moment historique. Ce qui semblait d'abord n'être qu'une célébration innocente de l'action révolutionnaire, devint en réalité une preuve de leur résistance - pour ne pas dire de simples preuves - à savoir des pièces à conviction. Et ces photographies qui, aujourd'hui encore, permettent de commémorer un chapitre pré-libertaire aussi inoubliable que méconnu, furent aussi celles par lesquelles les autorités identifièrent nombre de camarades. Ces photographies font exemple, car sans elles, bien des Communard·e·s auraient sans doute pu échapper à la répression.
L'anonymat n'est pas une attitude, une coquetterie, un snobisme, c'est, tant qu'il se peut, une inclination, une logique, une méthode.
Précisions :
Chaque nouvelle technologie - qu'il s'agisse du miroir, de l'appareil photographique, de la caméra ou, plus récemment, des réseaux sociaux - dépasse et de loin la fonction qui lui est propre. La technologie façonne de nouveaux usages, implique de nouvelles façons d'être, des manières d'exister. Et à mesure que l'image impose son emprise sur le monde, la vie, quant à elle, semble devoir toujours plus se signaler, se justifier, se donner en spectacle.
La confirmation de sa propre existence se mesure désormais à son niveau de visibilité.
Au-delà du tragique, ce que confirme l'épisode communard, c'est peut-être également cette intuition funeste : celle du basculement dans une culture de la mise en scène de soi.
Faire acte d'existence.
Figurer sur l'image.
Se montrer.
Prétendre à la postérité.
Il serait difficile de ne pas admettre qu'à notre époque, cette conduite s'est nettement aggravée, car chacun·e est désormais tenu·e d'évoluer en vitrine.
L'image, détachée de sa fonction purement mémorielle, s'apparente désormais à une injonction supplémentaire au cœur du processus d'auto-objectification : un développement de soi quantifiable, un égotisme socialement valorisé.
Cette performance du Moi signe un témoignage sans Histoire.
Se persuader d'être.
Désirable. Évaluable. Visible.
L'individu s'est constitué comme sa propre marchandise, à promouvoir, à exposer, à vendre. Et la marchandise contient en elle des degrés de prestige et de réputation, génère d'office une « image de marque ».
Cette image, hantée par la pérennité de son rayonnement, ne se restreint pas à s'étendre là où elle trouve une ouverture ; elle impose à son créateur une retenue précautionneuse, l'obligeant toujours plus consciemment à ménager son audience, ou, au contraire, à susciter la controverse pour affirmer sa différence.
La notoriété acquise ne fragmente pas seulement l'individu entre ce qu'il est et ce qu'il se doit d'être, sur le plan politique, elle empêche et limite, car chaque parole, chaque geste, tend soucieusement à conserver l'équilibre d'un groupe tenu par le suivisme, et anticipe déjà son accroissement autant que sa déperdition. L'image à préserver conduit à vivre dans l'équilibre précaire de l'opinion communautaire, au contrôle stratégique de soi et de ce que l'on représente, dans l'ombre d'une shitstorm à solliciter ou à craindre. L'image à préserver conduit aux platitudes du charme, aux futilités polémiques, à l'obséquiosité, à la redite, à la marotte, à la conservation statique d'une ligne politique opiniâtre. Elle prévaut sur le questionnement, sur l'ambivalence, sur la complexité, sur le doute et finalement sur la nuance.
On imagine aussi comment, dès lors qu'elles sont mesquinement associées à des personnes, les idées peuvent être évacuées sans qu'il faille se donner beaucoup de peine. Il suffit de faire remonter à la surface des histoires plus ou moins sordides, ou pire, s'en tenir à en propager. Il est clair que dévaloriser un mouvement est d'une simplicité troublante, il suffit de jouer sur les préjugés et les stéréotypes auxquels le bruit nous conditionne. Le gouvernement versaillais n'a-t-il pas fabriqué le mythe des « pétroleuses » pour couvrir de boue les femmes de la Commune et, à travers elles, toute l'insurrection ? Le pouvoir trouvera toujours un moyen de nous vilipender, c'est justement l'une de ses fonctions. Ce que nous disons, c'est que le rôle des représentants aggrave cet état de fait. Les leaders nous fragilisent bien plus qu'ils ne nous renforcent. On peut éreinter les personnes, plus difficilement les idées.
Railler. Diffamer. Dénigrer. Exclure.
C'est le procédé des autoritaires, une technique particulièrement bien adaptée aux rivalités de chapelles. Proudhon, issu de la classe ouvrière, a continuellement été traité de « petit-bourgeois ». Bakounine, après avoir purgé cinq ans de forteresse et deux ans d'exil en Sibérie, a été accusé d'être un « espion » et un « traître ». Makhno, instrumentalisé par les bolcheviks pour combattre l'Armée blanche, deviendra peu après un « antisémite » doublé d'un « violeur ». Et Kropotkine, malgré tous ses écrits contre les conflits impérialistes, sera souvenu pour n'être qu'un « va-t-en-guerre ». Déshonorer les hommes pour disqualifier leurs idées. Les adversaires de l'anarchisme tirèrent profit du stratagème.
Mais même au-delà de la ruse, de la bassesse politicarde, on peut si l'on cherche en chacun trouver des aspects détestables. Proudhon était dans ses écrits d'une misogynie dégueulasse. Doit-on pour cela nier sa critique de la propriété ? Sa critique de l'État ? Son concept de « droit d'aubaine », que d'autres nommeront plus tard « plus-value » ? Les autoritaires ne manquent pas l'occasion de se pincer le nez, de pointer du doigt les casseroles, les vices, les fautes, les péchés. En plus d'être des flics, ce sont aussi des curés. Partout ils cherchent l'excellence, la perfection, le vénérable, souhaitent en momifier le cadavre, pouvoir bâtir des sanctuaires et s'adonner sans trêve à la génuflexion.
Encenser. Glorifier. Célébrer. Déifier.
Nous, nous cherchons de quoi nous inspirer, sans avoir à nous incliner, sans avoir à nous prosterner, sans avoir à faire allégeance. Nous nous attachons à des principes, bien plus qu'à des personnes.
Alors oui, disons-le, Bakounine a eu en effet des mots antisémites. Mais en quoi cela invaliderait-il son intuition annonciatrice concernant l'État communiste ? Kropotkine a effectivement soutenu la poursuite de la guerre contre l'Allemagne entre 1914 et 1917. Mais en quoi cela invaliderait-il son intuition annonciatrice concernant la montée du darwinisme social ?
Quant à Marx, idole des idoles, Saint Marx, fils d'avocat représentant des prolétaires, qui n'a pas fait un jour de taule, pas une seule révolution. Marx « l'antisémite », le « pangermaniste », « l'ethnocentriste », « raciste » et « paternaliste » envers les peuples Slaves. Marx n'a-t-il pas, lui aussi, soutenu la Prusse contre l'Empire français au début de la guerre franco-prussienne, pensant, de manière bêtement schématique, que la victoire unirait la bourgeoisie montante et, avec elle, le prolétariat, faisant ainsi de l'Allemagne le cœur du capitalisme industriel et, par conséquent, celui de la révolution mondiale ? Marx voyait l'Empire français de Napoléon III comme une puissance réactionnaire, militariste et anti-révolutionnaire. Et Kropotkine percevait dans le pangermanisme un risque pour l'avenir du continent, et jugeait, de manière absolument idéaliste, que l'esprit révolutionnaire français serait plus apte à impulser une dynamique de transformation sociale sur l'Europe. Oui, à un moment donné, les deux ont cru qu'une guerre menée par de grandes puissances pourrait, indirectement, servir la révolution - théories qui s'avéreront parfaitement erronées. Et donc ? Que tirer de telles leçons ? Que tout ce qu'ils ont défendu est subitement illégitime ?
Abstrait. Absolu. Absurde.
Absoudre ?
Ce que l'on nomme désormais « cancel-culture » est pour tout dire une vieille tradition. Les exigences de pureté et les attentes inhumaines que certains tentent d'imposer aux individus leur confèrent une dimension sacrée, une aura religieuse. Ce culte consiste à projeter une exemplarité imaginaire sur le chef de file de son choix, pour s'en délester plus tard avec un écœurement coupable. Au moindre démenti, à la première erreur, à la moindre rumeur plus ou moins fondée, les idées se défont comme la réputation, étant donné qu'elle les incarne. C'est le problème central de l'idolâtrie, on ne puise plus dans des idées, on puise dans des vedettes, et tout aboutit toujours à des séquences dignes d'une mauvaise télénovela.
Bakounine a été l'un des premiers à comprendre que l'État, même au service du communisme, finirait par devenir un outil d'oppression, et l'histoire lui a donné raison partout où le communisme d'État s'est par la force enraciné. Kropotkine a quant à lui tenté de combattre la montée du darwinisme social en développant une thèse autour de l'entraide comme principe fondamental de l'évolution, partout où la concurrence triomphait, lui, invoquait la coopération. Et que dire de ces pressentiments ? Si ce n'est que l'État communiste a amorcé la création des camps de travail, lesquels se transformeront sous Staline en goulags, et que le darwinisme social a porté les idéologies permettant l'existence des camps d'extermination.
Voilà, ce que nous retiendrons de leur pensée et de leurs intuitions. Nous retiendrons que la négation du pouvoir semble constituer une prémisse fructueuse dans l'analyse des questions politiques et sociales. Mieux qu'un axe salutaire, un point de départ indispensable, plus qu'un critère, un prérequis.
Les êtres, au fond, sont corruptibles, c'est là leur définition. Les êtres sont complexes, faillibles, lunatiques et contradictoires, ils peuvent flancher par orgueil, sous les penchants, les humeurs, les passions, les épreuves, la bêtise, ou sous une quelconque tentation. Les idées, au contraire, ne cèdent pas à l'appel de la vénalité, elles n'ont pas de vies sexuelles, ne se rétractent pas avec l'âge, elles ne tombent ni amoureuses, ni en dépression, ni dans un piège, ni sous le charme, on les juge selon ce qu'elles revendiquent, ce qu'elles révèlent de pertinent, d'épouvantable, de pratique, de tragique ou d'infecte. Ce qui importe est moins l'individu, que tout ce qu'il met en œuvre pour justement se dépasser. L'individu n'est pas grand-chose de plus qu'une somme de défaillances potentielles. S'attacher aux êtres plus que de raison, c'est se vouer tout entier à de futures déconvenues.
En ce sens, disons que la réputation est une entrave, que le statut social est un leurre, la quête de reconnaissance une illusion. La visibilité est pernicieuse, la gloire, contre-productive.
Qu'il s'agisse de vanité, de surconfiance ou de trahison, que celle-ci vienne de l'adversaire ou de son propre camp, l'anonymat s'avère être en tous points une excellente protection, autant contre l'ennemi extérieur que contre celui que l'on abrite en soi.
Et nous avons échoué à faire de ces fondements une culture.
Il y a bien eu quelques tentatives, mais là encore, l'anonymité a été le moyen de se distinguer. Comme l'écrivaient il y a plus de dix ans d'anciens camarades : « Notre anonymat n'est pas manifeste, il est le fruit de l'inexistence choisie, pas le moyen d'apparaître masqué. »
La revendication de l'anonymat est généralement ridicule : ne pas être identifiable, mais vouloir être remarqué. On ne revendique pas une éclipse, à moins de vouloir en faire un événement.
La revendication de l'anonymat finit toujours par trébucher sur le tapis des surenchères, faisant finalement du retrait, une performance affligeante. Le « parti imaginaire », le « comité invisible », des noms de sous-ligues héroïques, sortes de justiciers de l'ombre en collants camouflage, doués d'une méta-dialectique capable de libérer la France. Mi-potache, mi-prétentieux, une farce grotesque un peu trop solennelle.
Et comment pourrions-nous ignorer les Anonymous ? Qui puisaient dans la fiction leurs références politiques ? Comment manquer cette guilde de hackers opérant sous la marchandise d'un des plus grands conglomérats du divertissement mondial ?
Fandom..........................................................................................................Produits dérivés.
Déguisement..........................................................................................................Bovarysme.
Ces gens-là se rêvaient en V, le V christique des Wachowski. Ces gens-là diffusaient en chœur l'idée d'un guide à l'avant-garde qui adresserait le jour et l'heure du grand soir depuis les écrans... En y repensant aujourd'hui, était-ce de la condescendance ? De la part de cette légion entièrement vouée au cosplay ? Et n'y a-t-il pas chose identique chez ces experts de l'influence ? Car que pourrait incarner V ? Si ce n'est leur plus profond phantasme ?
Des leaders d'opinions, là pour éclairer les consciences, appeler à la conversion et multiplier les disciples. Des messagers, des apôtres, des prophètes, des saints, qui ont troqué leurs auréoles pour des ring light de 18 pouces.
« L'avant-garde éclairée. »
Hélas, les gauchistes ne reculent devant rien. Si affranchir les « masses » exige de les asservir au moins de façon temporaire, les convaincre, implique nécessairement de les modeler.
Les résidus de léninisme souhaitent massifier la propagande. Nostalgiques du parti de « masse », du soutien de « masse », de l'action de « masse », façonner les mentalités, orienter les comportements, ambitionnent l'adhésion des « masses » dans le but de les diriger : leur projet révolutionnaire.
Là aussi, capter l'attention des « masses » en simulant des formes diverses de participation - l'interaction communautaire - tout en perpétuant des rapports de pouvoir intacts : La hiérarchie.
Les léninistes sont si cons, qu'ils peinent encore à concevoir qu'ils n'ont toujours été que ça.
Le pragmatisme des gauchistes est toujours aussi saisissant. De la représentation contestataire à son absorption toute entière dans l'économie numérique. Assoir une « expertise », booster les vues, gagner du terrain - stratégie de développement d'audience, visibilité, taux de rétention, abonnements, partenariats, dons, code d'affiliation, droits d'auteurs, salons, rencontres, rassemblements, festivals…
Les résidus de léninisme, en modèle économique.
L'économie à la tâche, convertie à celle des créateurs, a transformé le militant en micro-entrepreneur. Il s'est émancipé du salariat pour dépendre des plateformes - Renouveau des sujétions. Il s'est émancipé du salariat pour se consacrer pleinement à l'activité militante ; investi d'une mission qu'il se doit d'accomplir 24 heures sur 24.
Influenceur missionnaire, mercenaire, moine soldat.
Affabulations :
« L'influenceur est une machine de guerre cognitive calibrée au taux d'engagement. Il jaillit du néant pour la riposte éducative, muscles bandés, prêt à froisser le sourire ignare de l'ennemi. Le regard incandescent, la mâchoire verrouillée, les veines de ses tempes battent comme un tambour de guerre. Il brise l'attente d'un coup d'épaule, roule sur le sol, puis se propulse dans une attaque visant l'époque. Le bond est sec, ciblé. Le corps concentré sur l'impact s'élance à l'assaut du vieux monde. »
Dans les faits :
Fautes de frappe, compteur de vues, coupures techniques, modération des commentaires, vidéos de réaction, Live Twitch, gaming, drama, tier list, première écoute…
Du productivisme politique. Un engagement rémunérateur.
Tout est devenu performance. Tout est devenu marchandise.
La bêtise du militantisme nous défèque là son compte-rendu, la voilà, la version définitive de cette forme d'aliénation.

À bien y réfléchir, les influenceurs sont des pommes de terre. Les politiciens sont des pommes de terre. Les intellectuels sont des pommes de terre. Les artistes sont des pommes de terre. Ils peuvent se vendre sous bien des aspects, à la vapeur, en cubes, en salade, en gratin, en purée, en soupe, en frites, en chips ou en poudre. Qu'importe le nombre de déclinaisons qu'ils nous font d'eux-mêmes, promesses, discours, analyses, créations, commentaires, car c'est dans une totale indifférenciation que s'étendent à perte de vue : d'interminables monocultures de pommes de terre.
Le choix..................................................................................................................Son illusion.
Simulation..................................................................................................................Crédulité.
On peut toujours complexifier davantage un discours, exprimer dans une érudition certaine et un style abrasif des constats terriblement rudimentaires.
Mais pourquoi faire ? Prouver quoi ? Et à qui ?
La crédibilité ? La légitimité ? L'authenticité ? Mais de quoi parle-t-on ?
Tout ça fait le jeu de la renommée, un avantage compétitif, une énième distinction, lorsqu'il ne s'agit pas d'une stratégie exclusivement commerciale. Se faire remarquer et gesticuler pour cela, par manque d'attention, d'affection, certainement. Parler le langage de l'université, puis celui de la famille bourgeoise. Singer ses conventions. Tout pour plaire à cette société qu'on prétend mollement réprouver, y trouver un rôle, le jouer, en quête de validation.
S'adapter. S'assimiler. S'y incorporer. Se vendre.
Mieux vaut porter la croix de ladite imposture, sur ces routes pavées du dédain de crétins élevés au par cœur, que de tenter de plaire à la haute en espérant d'elle un peu de gratitude. Il y a plus de dignité dans la mort d'un René Crevel, que dans les frasques d'un Dali gâché dans la publicité. De la dignité aussi, dans le défaitisme sincère des incendies de Zo d'Axa.
Se prendre au sérieux ? Pour se faire prendre au sérieux ?
Le sérieux est un ordre, l'ambition un régime. Les deux faillirent. Que toutes les forces en présence puissent se concentrer sur autre chose que sur la lamentable victoire du Moi.
De fait, l'élévation individuelle ne consiste plus qu'à affirmer par tous les moyens le rayonnement de sa propre subjectivité, et donc aussi et surtout de sa propre différence. Mais l'originalité est pour la bourgeoisie une valeur cardinale. Il faut choquer sur le plan formel, innover sur le plan théorique, il faut toujours produire de l'inédit, du jamais vu, du « révolutionnaire ». Il faut toujours avoir quelque chose de nouveau à promotionner, à expérimenter, puis à mercantiliser.
Provoquer. Surprendre. Scandaliser.
Transgresser. Renouveler. Contribuer. S'y fondre.
Prouver sa supériorité intellectuelle, créative, individuelle.
Trôner derrière un pupitre, comme on prêche depuis un autel.
Devenir un théoricien, un gourou, un visionnaire, un virtuose.
Mais dans quel intérêt ?
Les podiums ? Les micros ? Les séances de dédicaces ?
L'applaudimètre et le frisson des salles conquises ?
Avec pour cap le Panthéon ?
Réussir ? Jouer le jeu ? Pour gagner ? Gagner quoi ?
Son nom sur l'affiche ? Embossé sur la couverture ?
Viser le statut ? Un succès ? La reconnaissance ?
Des rêves de grandeur.
Risibles et dérisoires.
En valeurs.
Font diversions.
Nous ne recherchons ni lumière, ni approbation. Ni gloire. Ni triomphe.
Nous n'envions pas le pouvoir des meneurs, et nous ne souhaitons pas dîner à la flamme de leurs bougies.
Nous sommes des partisans du refus de parvenir.
Parce qu'au vu des circonstances,
L'horizon individuel nous semble pour le moins étriqué, pathétique, à tous niveaux répugnant.
Donner son sang à l'époque ?
Aussi con que transfuser un cadavre.
Mieux vaut observer la dépouille.
Faire son deuil.
L'enjamber.
L'horizon individuel est un rideau qui tombe éternellement sur lui-même.
Derrière. Notre avenir se retire en solitaire.
La performance de soi est vaine.
L'ambition personnelle : surcotée.
Enfin.
N'y a-t-il pas mieux à faire d'une si succincte existence ?
De ces sociétés humaines ?
Du monde ?
« J'ai bien peur que ce soit déjà trop tard », a-t-elle répondu en pleurant.
C'est justement cette impression que l'on se doit de surmonter.
[1] Nous avions écrit une série de six textes concernant la pandémie, nous les repartageons ici, estimant leur lecture toujours pertinente. 1) Synthèse critique de l'entre-deux : https://paris-luttes.info/synthese-critique-de-l-entre-deux-13961?lang=fr 2) Synthèse critique d'une anamnèse : https://paris-luttes.info/synthese-critique-d-une-anamnese-15770?lang=fr 3) Synthèse critique d'un fiasco : https://paris-luttes.info/synthese-critique-d-un-fiasco-15835?lang=fr 4) Synthèse critique des parties prenantes : https://paris-luttes.info/synthese-critique-des-parties-15849?lang=fr 5) Synthèse critique d'une inclusion : https://paris-luttes.info/synthese-critique-d-une-inclusion-16470?lang=fr 6) Synthèse critique d'une inclusion (Suite & Fin) : https://paris-luttes.info/synthese-critique-d-une-inclusion-16516?lang=fr
[2] Un des textes que nous avions rédigé durant la pandémie portait justement sur les phénomènes de disciplinarisation, d'excès de civisme et de concurrences mondiales, il reste disponible ici : Synthèse critique d'un fiasco https://paris-luttes.info/synthese-critique-d-un-fiasco-15835?lang=fr
[3] Les critères ESG désignent les aspects Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance des entreprises. Ils sont présentés comme un moyen d'encourager des pratiques plus responsables au sein du capitalisme. Dans les faits, ces critères permettent de distinguer les entreprises entre elles en créant de nouvelles formes de concurrence au sein d'une économie de plus en plus exposée aux demandes de justice écologique et sociale. En plus d'établir un avantage compétitif vis-à-vis de marchés incapables de se restructurer sur le plan de l'éthique et de la morale, les critères ESG donnent une image « responsable » aux mécanismes d'exploitation de celles qui en ont les capacités. Bien qu'ils ne soient pas à proprement parler des articles centrés sur les critères ESG, nous avons rédigé deux généalogies associées au concept. La première faisait la synthèse d'une assurance pandémique qui poursuivait la financiarisation des engagements environnementaux et sociaux : https://paris-luttes.info/synthese-critique-d-une-anamnese-15770?lang=fr. La seconde, explorait l'extension généralisée de ces engagements à travers le concept de capitalisme des parties prenantes : https://paris-luttes.info/synthese-critique-des-parties-15849?lang=fr. Si ces articles ne proposent pas une définition stricte des critères ESG, ils en analysent les implications pratiques et montrent comment ces engagements sont intégrés dans un système économique où la gestion des risques et des responsabilités sociales et environnementales devient une nouvelle forme de gouvernance du capital.
[4] Bien que l'écriture du texte « Amère Victoire du Défaitisme » soit antérieure à la sortie du film One Battle After Another de Paul Thomas Anderson, il est frappant de constater à quel point sa conclusion, pour le moins imbécile, illustre parfaitement ce que nous décrivons ici.
[5] « Gen Z : 2025, l'année où la jeunesse mondiale a voulu tout changer ». Le feuilleton médiatique de l'automne 2025, qui a consisté à réduire des mouvements sociaux d'ampleur à une seule génération, « engagée », « en colère », « connectée », témoigne de cette tendance à faire de la jeunesse l'élue de la conscience sociale. Les retraité·e·s, les quadragénaires, les ruraux, les travailleur·euses précaires ont partout été amalgamé·e·s à un récit, une narration, un phénomène social unique, monolithique, culturel et numérique. L'insistance grossière sur la Génération Z illustre bien cette volonté de faire incarner l'idée de rupture par la « jeunesse », plutôt que de rendre compte de la complexité matérielle d'événements divers et souvent sans lien entre eux. Une forme d'essentialisation qui se fait au prix de l'invisibilisation de dynamiques sociales, d'enjeux politiques et historiques propres à de nombreux pays du Sud. Un symbole, clair, identifiable, une histoire simple à raconter, simple à concevoir, car il s'agit toujours de projeter l'espoir d'un salut social sur la génération suivante, de construire un espoir différé, une image vraisemblable et convenue, capable de confirmer des lieux communs inébranlables.
[6] Si nous utilisons le terme « gauchiste » depuis plus d'une décennie maintenant, nous ne l'avons jamais clairement explicité. Nous saisissons donc ce texte comme une opportunité. Le terme « gauchiste » nous a été historiquement lancé au visage par une traduction d'un texte de Lénine, La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), dans lequel son auteur critiquait très sévèrement la gauche « radicale », anti-parlementaire, anti-autoritaire, anti-étatiste, en somme, la gauche communiste, conseilliste, libertaire, dont nous sommes. Dans son texte, Lénine prônait le pragmatisme, le compromis, la participation aux institutions bourgeoises, aux élections, tout en défendant l'ordre, la discipline et l'obéissance au Parti. L'histoire a révélé combien cette stratégie a été exemplaire en matière de dérives, de contrôle, de censure, d'exclusion, de trahison, de répression, de massacres et de purges. Lénine souhaitait faire du terme « gauchiste » un synonyme d'ennemi de la révolution, nous lui donnons raison et renvoyons à toute la gauche contemporaine la responsabilité de cet échec. Nous aurions pu, comme l'ont fait les « punks », les « queers », les « bitches », détourner cette injure et nous la réapproprier positivement. Pour autant, au vu de ce qu'est devenu « la gauche » depuis un siècle, le terme nous semble difficilement employable, tant nous ne nous sentons plus reliés en rien à son développement. Nous renvoyons donc à la gauche pragmatique, utilitariste, autoritaire, disciplinée, réformiste, bureaucratique, élitiste, institutionnelle, opportuniste, centralisée, tacticienne, avant-gardiste, réaliste, militariste ou de Parti cette insulte dans une approche pour le moins enfantine : « C'est celui qui dit qui est ».
[7] Élisée Reclus, Pierre Kropotkine, Léon Metchnikoff
[8] Louise Michel, Paul Robin, Sébastien Faure, Francisco Ferrer, Teresa Mañé, Fernand Pelloutier, Madeleine Vernet
[9] Albert Thierry, Henry Poulaille, Georges Navel, Michel Ragon
[10] Patrick Geddes, Paul Goodman, Giancarlo De Carlo, John F. C. Turner, Colin Ward, Lucien Kroll & Simone Kroll
[11] Arnold van Gennep, Pierre Clastres, James C. Scott, David Graeber
[12] Paul Feyerabend
[13] En dépit du fait que le texte « Amère Victoire du Défaitisme » ait été rédigé avant l'assassinat de Charlie Kirk, il serait difficile de ne pas y voir une fâcheuse coïncidence. Seul l'avenir nous éclairera sur la manière dont nos adversaires l'érigeront en Saint, et dans quelle mesure cet homicide intensifiera ou non la portée de leurs attaques politiques.
[14] Les Antideutsche en sont l'exemple même.
[15] Les événements survenus en ce début d'année 2026 ne font que confirmer ce que ce passage présentait déjà comme des banalités :
Le gauchiste évita soigneusement de critiquer Maduro, il risquait de faire le jeu des « Américains ». Le gauchiste en fit de même pour le pouvoir iranien, au risque de rendre service au Mossad et à la CIA. Le gauchiste est particulièrement précautionneux lorsqu'il s'agit de « géopolitique ». La haine qu'il a de « l'Occident » l'empêche de pratiquer librement ses principes internationalistes. Il n'est pas contre l'autorité, il est contre celle des méchants, des bourreaux, de « l'ennemi ». L'autorité des gentils, des victimes, des alliés à sa cause est toujours « relative », « compréhensible », « défensive » et donc défendue. C'est là toute la subtilité que prodigue l'idéologie. Plutôt que d'attaquer toutes les formes de puissance, le gauchiste se contente d'incriminer les plus grossières. Il fait dans le tri sélectif, compare et ordonnance selon des calculs imbéciles les pouvoirs les plus détestables, et « donne sa chance » à toutes les entités qui grâce à lui les rejoindront.
[16] Si la psychothérapie a tendance à surestimer les capacités de verbalisation et de conscientisation des problèmes personnels, la culture bourgeoise, dont elle est l'héritière, nous semble également avoir surestimé le pouvoir du langage, de l'expression rationnelle et de la cognition, en marginalisant d'autres formes de communication et de compréhension, notamment celles liées à l'expérience matérielle du monde. La connaissance, de soi, du réel ou des systèmes de domination, ne conduit pas nécessairement à des améliorations significatives. On a trop longtemps accordé une confiance démesurée au pouvoir de la parole, de l'analyse, de l'intellect, de la raison. Il est certainement temps d'en reconnaître les limites.
[17] Au-delà du purisme anti-légaliste et de la simple nostalgie activiste qui, même inconsciemment, irrigue de fait notre passage, nous tenons à préciser sur quoi se fonde plus sincèrement notre critique. Ce que nous défendons dans le squat, au-delà de l'évidente nécessité de ne plus être sans-abri, c'est aussi tout ce qu'il génère sur le plan de la tentative. Toute la vitalité, tout ce bouleversement du quotidien que produisent les occupations : la gestion de l'urgence, la sensation de rupture, l'auto-organisation, spontanée et instinctive, les moments d'intense solidarité entre inconnu·e·s, la combativité face aux expulsions, la confrontation directe avec le pouvoir institutionnel, la police, la justice, qui délimite dans la chair des rapports au monde, des rapports de classes, et dévoile la nature même du politique, hors abstraction, ne peuvent être reproduits que dans des espace-temps éphémères, menacés et conscients de l'être. Cette expérience de l'antagonisme nous semble être, plus encore aujourd'hui, une nécessité intérieure, qu'aucun lieu alternatif ne permet plus d'atteindre. Et malgré le fait que nous rejetions les oppositions binaires et que nous préférerions célébrer la complémentarité des moyens, on constate que la culture des espaces les plus durables a lentement remplacé celle des expériences les plus fragiles. La consommation de réalités alternatives s'est substituée à la pratique de l'opposition, à l'épreuve de la tension, à l'apprentissage de l'affrontement. La stabilisation des espaces communautaires a abouti à un effacement progressif des exultations collectives, que nous pensons pourtant indispensables.
[18] L'abjecte glamourisation du trafic par certain·e·s militant·e·s de la gauche radicale, libertaires compris, nous semble significative de la confusion chronique dans laquelle nous nous trouvons. Les cultures populaires, plus particulièrement le cinéma, les jeux vidéo, les séries télévisées et le gangsta rap, mêlées à un héritage illégaliste mal digéré, ont conduit à une fascination glauque et petit-bourgeoise pour des entités capitalistes impitoyables et sanguinaires. Les actions illicites et spectaculaires de la DZ Mafia et les réceptions enthousiastes qu'elles ont pu susciter nous renseignent également sur l'ennui existentiel que certain·e·s cherchent à surmonter en se précipitant sur n'importe quel micro-événement capable de leur fournir un tant soit peu de sensations fortes et de sentiment d'insoumission. Il suffit désormais d'être contre l'institution, contre la police ou contre l'État, pour recevoir les faveurs du petit milieu révolutionnaire, c'est dire la médiocrité politique, l'emballement trivial et le fanatisme pulsionnel avec lesquels nous devons controverser. Quant à l'idée même de pouvoir un jour nous associer à des proxénètes, à des vendeurs de came, à des réseaux d'enfants, mules ou tireurs, cela nous semble pour le moins surréaliste, pour ne pas dire terrifiant.
[19] Pour plus d'informations concernant ce concept économique, se référer à l'article « Synthèse critique des parties prenantes » : https://paris-luttes.info/synthese-critique-des-parties-15849?lang=fr
[20] Voir par exemple, Elisée Reclus : À mon Frère le paysan, 1899. https://paris-luttes.info/elisee-reclus-a-mon-frere-le-17834
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15.02.2026 à 08:00
À Montréal, les « Robins des ruelles » ont encore frappé ! Leur concept est aussi simple que stylé, et il est expliqué par ce mystérieux collectif : « Devenir un Robin des ruelles, c'est refuser qu'une poignée de PDG continuent de s'enrichir sur notre dos pendant que le reste de la population peine à se nourrir ».
Article initialement publié par Contre Attaque
À Montréal, les « Robins des ruelles » ont encore frappé ! Leur concept est aussi simple que stylé, et il est expliqué par ce mystérieux collectif : « Devenir un Robin des ruelles, c'est refuser qu'une poignée de PDG continuent de s'enrichir sur notre dos pendant que le reste de la population peine à se nourrir ».
Article initialement publié par Contre Attaque

Une première action avait marqué les esprits avant Noël. https://contre-attaque.net/2025/12/20/casse-de-noel-les-robins-des-bois-des-ruelles-devalisent-un-supermarche-et-redistribuent-la-nourriture-dans-un-quartier-populaire-de-montreal/
Le 15 décembre, une bande de boute-en-train déguisés en Pères Noël et en lutins avait pénétré dans un magasin : plus de 40 personnes dévalisaient les rayons et remplissent des caddies de nourriture. À la clé, quelques milliers d'euros de denrées récupérées, qui avaient été déposées au pied d'un arbre de Noël de la place Valois d'Hochelaga-Maisonneuve, un quartier défavorisé de Montréal. Au pied du sapin, à côté des victuailles laissées à disposition, un écriteau indiquait : « Noël, c'est cher ! », « Bouffe gratuite ». Et le restant de nourriture sera redistribué dans les « nombreux frigos communautaires de la ville » expliquait un communiqué.
Le 3 février au soir, une soixantaine de personnes, certaines masquées et capuchées, d'autres déguisées en Robins des bois avec des chapeaux à plume rouge, ont récupéré pour 6000 dollars de nourriture dans un magasin de la filière Rachelle-Béry. Les activistes ont expliqué que la nourriture avait été redistribuée dans des frigos communautaires de la ville et dans des sacs déposés devant des lotissement HLM du quartier Hochelaga-Maisonneuve.
« Lorsqu'avoir deux emplois ne permet même plus de se nourrir, de se loger et de prendre soin de sa famille, tous les moyens deviennent légitimes. On a décidé de résister contre un système qui est corrompu et d'encourager tous ceux qui sont écœurés, comme nous, à faire de même » expliquent les Robins des ruelles dans un communiqué. Ils joignent à ces revendications quelques photos et vidéos, notamment un graffiti où l'on peut lire « volez un voleur », « fuck profit » ou encore « Take what you need » – prends ce dont tu as besoin – ainsi que les sacs cadeaux remplis de nourriture.
Pourquoi avoir ciblé cette enseigne ? « Le nouveau PDG de l'Empire, Pierre St-Laurent, a enregistré un salaire et des primes de 3,42 millions de dollars canadiens depuis novembre dernier. Le salaire moyen d'un·e Canadien·ne pour 2025 est de 65.300$ » soulignent les activistes. Le groupe Empire Company Limited, qui possède ces supermarchés, a réalisé 30,7 milliards de chiffre d'affaire et 725 millions de bénéfice net en 2024.
C'est dans ce contexte de pressurisation généralisée des classes populaires que s'inscrit cette autoréduction, qui renoue avec la tradition militante du mouvement autonome des années 1970/80, l'expropriation prolétarienne. À l'époque, surtout en Italie, les pillages de supermarchés étaient une pratique courante, pour dénoncer le capitalisme et redistribuer les denrées à celles et ceux qui en avaient besoin.
En 1970 à Paris, c'est l'épicerie de luxe Fauchon qui avait été dévalisée par des militants et militantes communistes aux cris de « On a raison de voler les voleurs ! » et « Récupérons sur les patrons le fruit de notre travail ! ». Des blocs de foie gras, marrons glacés, pâtés en croûte, gâteaux fins, chocolats, bouteilles de grands crus et autres produits aussi gourmands que chers avaient été distribués dans les bidonvilles et cités qui entouraient la capitale. Une militante expliquait à l'époque : « En attaquant ce lieu de haut luxe – qui ne nourrit que les riches – nous avons voulu frapper directement les exploiteurs au profit des exploités ».
Les Robins des ruelles québécois rappellent que « les vols commis pour assouvir nos besoins essentiels sont des gestes politiques et de résistance. Voyez donc notre action comme un appel à s'organiser ensemble conte la mafia de l'alimentaire et celle de l'agro-industrie ». Longue vie à elles et eux !
Retrouvez leurs communiqués et leurs vidéos sur le site des Soulèvements du fleuve
15.02.2026 à 08:00
Mercredi 25 février 2026 à 19h, la Librairie Publico accueille des auteurs des éditions Les Nuits Rouges pour échanger sur Bakounine et Berneri
Mercredi 25 février 2026 à 19h, la Librairie Publico accueille des auteurs des éditions Les Nuits Rouges pour échanger sur Bakounine et Berneri

Bakounine. Théorie générale de la Révolution. Textes assemblés et présentés par Etienne LESOURD
Révolutionnaire obstiné, conspirateur d'instinct, orateur infatigable, Michel Bakounine avait souvent mieux à faire que de composer des traités. D'où, parfois, le caractère décousu de ses textes, écrits à la diable – ce qu'on pardonnera à un athée tel que lui. Pourtant, ils ne méritent pas l'oubli dans lequel ils sont tombés. Pour réhabiliter son œuvre écrite, Etienne Lesourd, s'inspirant de la compilation qu'avait faite l'anarchiste russe G. P. Maximov en anglais dans les années 1950, a restitué les textes dans leur français originel – puisque, on ne le sait pas toujours, « le géant moscovite » écrivait le plus souvent dans cette langue. L'ensemble constitue un exposé systématique de ses idées sur le matérialisme, l'État, le capital, les coopératives, la question nationale et, bien sûr, le socialisme libertaire, seul capable à ses yeux de contrer les menaces dictatoriales qu'il discernait dans le marxisme, et cela malgré l'estime dans laquelle il tenait les travaux de l'auteur du Capital.
Bakounine – Marx. La Grande Discorde de Georges RIBEILL
La longue discorde, qui a longtemps divisé, jusqu'à nos jours, les deux tendances, dites « autoritaire » et « libertaire » du mouvement ouvrier anticapitaliste, est illustrée par les textes écrits l'un contre l'autre par les deux rivaux de la Ire Internationale. On trouvera ici, soigneusement présentés et annotés, l'ensemble de ces écrits (de leurs premiers contacts en 1844 à la mort de Bakounine en 1876) qui formulèrent le mieux des positions qui opposaient autant les deux hommes que des fractions du prolétariat, toutes également résolues à bâtir un autre monde, débarrassé de l'exploitation capitaliste.
Contre l'État de Camillo BERNERI et Carlo ROSSELLI
Dialogue entre deux militants qui a pour but de préparer l'action contre un ennemi commun. La participation des anarchistes à la brigade Rosselli, dès août 1936, sous la bannière « aujourd'hui, l'Espagne, demain l'Italie » en atteste. Pourtant, la situation en Espagne va voir diverger les deux hommes. Pour Rosselli, l'important c'est de gagner d'abord la guerre (position majoritaire portée depuis les staliniens jusqu'aux « anarchistes de gouvernement ») alors que pour Berneri, la révolution sociale prime tout (position très minoritaire portée par quelques anarchistes, poumistes et trotskistes). Les assassins fascistes et staliniens empêcheront que la discussion continue.
Ce petit ouvrage n'en reste pas là et prolonge, dans ses conclusions, l'actualité de Berneri et Rosselli. Quoi qu'il en soit, les échanges entre Berneri et Rosselli restent un cas rare de discussion politique, en vue d'une pratique commune, qu'ils méritent d'être salués pour cela et devraient inspirer, aujourd'hui d'autres échanges de la même qualité.
15.02.2026 à 08:00
Morphodynamique et écologie unitaire I : L'Anthropocène une distraction idéologique face à la crise écologique
Reproduction d'un article de Mourad Beleksir paru en août 2025 sur le site « International Society of Historical Defeat » d'une série de trois intitulé : Morphodynamique et écologie unitaire.
Morphodynamique et écologie unitaire I : L'Anthropocène une distraction idéologique face à la crise écologique
Reproduction d'un article de Mourad Beleksir paru en août 2025 sur le site « International Society of Historical Defeat » d'une série de trois intitulé : Morphodynamique et écologie unitaire.
Le terme « Anthropocène » s'est imposé dans le débat public comme le cadre privilégié pour penser la crise écologique. Ce qui est déjà suspect, non ? Quand un concept devient privilégié dans le débat public, c'est généralement qu'il arrange quelqu'un quelque part. Et ce n'est pas les ours polaires.
Cette nouvelle époque géologique où l'humanité serait devenue la force dominante transformant la planète semble faire consensus. Anthropos, du grec ancien, parce qu'évidemment on va chercher la légitimité dans les langues mortes. Pourtant, loin d'être un simple constat scientifique neutre, ce concept pose de graves problèmes politiques et épistémologiques.
L'Anthropocène repose sur une fiction dangereuse : celle d'une humanité homogène, également responsable des bouleversements écologiques. C'est un peu comme dire que « nous avons tous joué un rôle dans la crise des subprimes » alors que vous, personnellement, louiez un studio à Créteil et que des types à Wall Street pariaient sur des produits dérivés adossés à des hypothèques qu'ils ne comprenaient même pas eux-mêmes.
Les données contredisent radicalement cette vision uniformisante : moins de 10% de la population mondiale est responsable de près de 50% des émissions historiques de gaz à effet de serre. L'empreinte carbone du 1% le plus riche peut être jusqu'à 100 fois supérieure à celle des 50% les plus pauvres. Cent. Fois. C'est-à-dire que si vous êtes dans le 1%—et statistiquement, lecteur, vous ne l'êtes probablement pas—vous pourriez brûler l'équivalent carbone de cent personnes « normales » juste en prenant votre jet privé pour aller chercher des sushis à Tokyo un mardi soir.
Mais l'Anthropocène occulte cette réalité gênante. En imputant la crise à l'« Humanité » abstraite—du chasseur-cueilleur hadza au PDG d'ExxonMobil—il naturalise ce qui relève de choix économiques faits par des gens avec des noms, des adresses, des comptes en banque dans des paradis fiscaux.
Si c'est « l'Homme » qui est responsable, alors la solution ne peut être que technique (géo-ingénierie, parce que ce qui a toujours fonctionné avec les problèmes créés par la technologie, c'est… plus de technologie ?) ou morale (triez vos déchets ! prenez des douches courtes ! pendant que Total construit un oléoduc en Ouganda !). Mais jamais—et c'est là que ça devient intéressant—jamais structurelle ou révolutionnaire. L'Anthropocène devient ainsi un concept qui fait exactement ce qu'un bon concept capitaliste doit faire : absorber la critique, la neutraliser, la transformer en quelque chose de gérable dans le cadre du système existant.
Face à cette distraction sémantique, des concepts alternatifs émergent. Signe plutôt réconfortant que la pensée bouge encore.
Le Capitalocène, porté notamment par Jason W. Moore et Andreas Malm, identifie précisément le système d'accumulation du capital comme moteur des bouleversements planétaires. L'évidence est économique et, pour une fois, les chiffres ne mentent pas : le capital mondial a été multiplié par 134 depuis la révolution industrielle, la consommation d'énergie par 40. La croissance démographique ? Beaucoup moins. Ce n'est pas le nombre d'humains qui explique la crise, mais la logique spécifique d'un système économique fondé sur l'accumulation infinie. Ce qui est, quand on y pense, une idée assez folle sur une planète finie.
Le capitalisme transforme systématiquement le vivant en ressources exploitables, les écosystèmes en externalités négligeables, et les générations futures en variables d'ajustement. « Désolé, petit-fils, mais le ROI du Q4 2023 était vraiment prioritaire. »
Le Thanatocène (thanatos, mort, parce qu'apparemment on n'a pas assez de termes déprimants) met en lumière l'origine militaire de nombreuses technologies destructrices. La liste est extensive :
Le Thanatocène établit ainsi un continuum entre la guerre contre les humains et la guerre contre le vivant. L'outil de l'anéantissement humain est systématiquement reconverti contre la nature. C'est aussi du recyclage, techniquement. Juste pas le genre écolo.
L'impossible calcul de la destruction (ou : pourquoi l'amour ne se mesure pas en kilogrammes)
La critique de l'économiste autrichien Otto von Neurath (1882-1945) résonne aujourd'hui avec une acuité particulière.
Au cœur de sa pensée : le rejet de la commensurabilité, l'idée que toutes les choses puissent être réduites et comparées sur une unique échelle monétaire.
Comment comparer le prix d'une tonne de CO₂ avec la disparition d'une espèce ? Comment mettre sur la même échelle le profit d'une entreprise et la contamination d'une nappe phréatique pour les 10 000 prochaines années ? Combien vaut un récif coralien en euros ? Et est-ce que ça change selon le taux de change ?
On ne peut pas. Ce sont des choses fondamentalement incommensurables. Essayer de le faire, c'est commettre une erreur de catégorie philosophique. C'est comme essayer de mesurer l'amour en kilogrammes ou la beauté en décibels.
Cette critique s'oppose frontalement aux dispositifs contemporains de marchandisation environnementale :
Ces mécanismes ne sont pas de simples outils pragmatiques—ils sont des opérations idéologiques qui naturalisent l'idée que tout peut être évalué, échangé, compensé sur un marché. Ils permettent de perpétuer la destruction écologique tout en créant l'illusion d'une « gestion durable ». Une entreprise peut continuer à polluer tant qu'elle achète des crédits carbone. Un projet peut détruire un écosystème tant qu'il « compense » ailleurs. C'est comme dire « Je peux frapper mon voisin si je donne 20€ à un autre voisin. » La logique est… discutable.
Le système capitaliste se trouve face à une double impasse structurelle qui devrait inquiéter même les plus optimistes :
1. L'imprévisibilité chaotique : Les systèmes écologiques présentent des points de bascule au-delà desquels des changements mineurs entraînent des transformations irréversibles. Genre :
Cette imprévisibilité radicale rend caduque toute planification linéaire. On ne peut pas « tweaker » notre sortie de cette crise.
2. L'incapacité d'évaluation : Les outils de calcul du capitalisme (valeur monétaire, marchés, prix) sont intrinsèquement incapables d'évaluer les risques réels et les besoins fondamentaux. La survie écologique ne peut pas être adéquatement « chiffrée » dans le langage du capital.
Le système ne peut ni prévoir ni évaluer correctement ce qu'il détruit. C'est comme confier la gestion d'une bibliothèque à quelqu'un qui ne sait pas lire et qui pense que tous les livres ont la même valeur basée sur leur poids en grammes.
La foi dans la croissance verte, les mécanismes de marché environnementaux, les « solutions basées sur le marché » repose sur une double illusion : celle du contrôle (on peut maîtriser les systèmes chaotiques) et celle de la commensurabilité (on peut tout mesurer avec de l'argent).
Dans le paradigme de l'Anthropocène, les questions fondamentalement politiques—quelle société voulons-nous ? quelle justice dans la répartition des efforts ? qui doit payer pour tout ce merdier ?—sont traduites en problèmes techniques à résoudre par des experts. La gestion technique supplante le débat démocratique sur les fins. Le « combien » (de CO₂, de biodiversité, de degrés) remplace le « pourquoi » et le « comment ».
L'aboutissement logique de cette technocratie environnementale est la géo-ingénierie. Puisque l'humanité est devenue une force géologique, elle doit assumer consciemment ce rôle et piloter le système terrestre. Propositions sur la table :
La géo-ingénierie est présentée comme une solution technique nécessaire face à l'urgence, mais elle évacue toute remise en cause des rapports de production et de consommation. Elle permet de maintenir le système existant tout en ajoutant une couche supplémentaire d'intervention technologique. Avec des risques systémiques considérables et des implications géopolitiques explosives : qui décide ? qui contrôle ? qui assume les effets secondaires quand la mousson indienne s'arrête parce qu'on a un peu trop joué avec les aérosols stratosphériques ?
En naturalisant la crise comme produit de l'« Anthropos », on efface les choix politiques historiques spécifiques. La domination du pétrole n'est pas une fatalité technique mais le résultat de lobbies, de guerres, de subventions massives. La destruction des tramways urbains au profit de l'automobile aux États-Unis ? Activement organisée par General Motors dans les années 1930-1950. On oublie que d'autres voies étaient possibles et que leur fermeture résulte d'intérêts économiques et politiques précis, non d'une nécessité anthropologique.
L'Anthropocène n'est pas simplement un concept imprécis—le genre d'erreur sympathique qu'on pourrait corriger avec une meilleure terminologie. C'est un dispositif idéologique qui remplit une fonction spécifique : masquer les responsabilités, naturaliser les causes et dépolitiser les solutions.
En universalisant la responsabilité, il protège les responsables réels. En naturalisant la crise, il ferme l'espace de la transformation politique. En favorisant les solutions techniques, il perpétue la logique instrumentale qui a produit la destruction.
C'est en ce sens qu'il constitue une véritable distraction écologique : il capte l'attention, mobilise les discours, structure les débats, tout en détournant le regard des causes systémiques et des transformations nécessaires. Comme toute distraction efficace, il contient suffisamment de vérité (oui, l'impact humain est massif, on ne va pas le nier) pour être crédible, mais organise cette vérité de manière à la rendre politiquement inopérante. C'est du judo idéologique : utiliser la force de la critique pour la retourner contre elle-même.
Face à cette distraction, plusieurs impératifs émergent :
1. Nommer précisément : Il faut parler de Capitalocène ou de Thanatocène pour identifier les systèmes, les acteurs et les mécanismes réels de destruction. La précision de la nomination n'est pas un débat académique pour intellectuels oisifs—c'est une condition de la clarté politique. On ne peut pas combattre un ennemi qu'on refuse de nommer.
2. Refuser la commensurabilité : Rejeter la réduction marchande du vivant, les compensations biodiversité, les prix du carbone. Pas tout n'a un prix. Ou plutôt : les choses les plus importantes n'ont justement pas de prix.
3. Reconnaître le chaos : Abandonner l'illusion du contrôle total et de la croissance perpétuelle. Les systèmes écologiques ne sont pas des machines prévisibles que nous pourrions piloter techniquement. Oui, ça veut dire accepter qu'on ne peut pas tout contrôler. Non, ce n'est pas confortable. Bienvenue dans la réalité.
4. Repolitiser radicalement : Retrouver l'espace du conflit, de la décision collective et de la transformation sociale. Les questions écologiques sont fondamentalement des questions de pouvoir, de justice, de répartition des richesses. Pas des problèmes techniques avec des solutions techniques.
Le temps des ajustements progressifs est révolu. Les « transitions », les « croissances vertes », les « développements durables » sont des oxymores qui tentent de concilier l'inconciliable. La crise écologique n'est pas un problème technique à résoudre dans le cadre du système existant, mais le symptôme d'un système qui doit être radicalement transformé.
L'enjeu n'est pas de gérer l'Anthropocène, mais de sortir du Capitalocène et du Thanatocène. Cela implique une écologie politique radicale qui articule la critique du capitalisme, du militarisme, du productivisme, du colonialisme et de toutes les formes de domination.
L'alternative n'est plus entre croissance et décroissance, entre développement et conservation. Elle est entre continuation suicidaire et rupture systémique. Entre la gestion technocratique de l'effondrement et la construction démocratique d'un autre monde. Entre la distraction écologique et la lucidité politique.
Mourad Beleksir août 2025