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Thomas Piketty
Chercheur en sciences sociales

Le blog de Thomas Piketty


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19.05.2026 à 12:25

Trump, un guerrier sans brahmane

thomaspiketty

Texte intégral (1068 mots)

Dans les sociétés trifonctionnelles traditionnelles, la fougue des guerriers est tempérée par les sages conseils des brahmanes. Cette alliance entre les deux classes dirigeantes, les guerriers et les intellectuels, est supposée apporter l’équilibre dans la force et assurer un développement harmonieux de la société, sous la conduite de ses élites naturelles, qui peuvent ainsi encadrer efficacement la classe laborieuse, en lui donnant à la fois de l’ordre et du sens, et en se partageant prestige et avantages.

Guerriers, prêtres, travailleurs : l’anthropologue George Dumézil crut déceler là le point commun décisif des civilisations indo-européennes. En réalité, cette structure est beaucoup plus générale, et surtout elle s’apparente toujours davantage à un discours normatif qu’à une réalité immuable. Il est généralement formulé par les prêtres, brahmanes hindous dans le Manusmriti (rédigé vers le 2e siècle avant notre ère) ou évêques chrétiens dans l’Europe de l’an mil. Il vise avant tout à discipliner les guerriers et à leur imposer un minimum de respect pour le vaste savoir et la culture écrite des intellectuels, ce qui visiblement n’a rien d’évident dans la réalité historique, où de nouvelles classes guerrières prennent le pouvoir et se renversent les unes les autres en permanence. Mais il est aussi parfois repris par les guerriers, qui y voient alors un outil utile pour les aider à maintenir l’ordre et à obtenir le consentement des dominés.

L’histoire semble aujourd’hui rejouer cette mauvaise partition de la compétition entre élites. D’un côté, une droite marchande, guerrière, nationaliste et qui aime se présenter comme anti-intellectuelle, incarnée aux Etats-Unis par Trump et les républicains. De l’autre, une gauche brahmane, diplômée, libérale et internationaliste, incarnée outre-Atlantique par les démocrates.

De même qu’à l’âge trifonctionnel, cette opposition entre droite marchande et gauche brahmane est en grande partie factice. Elle permet aux élites nationalistes et libérales de se partager le pouvoir et d’asseoir leur domination sur les classes laborieuses, tout en empêchant toute véritable alternance populaire.

Quoi qu’en disent les uns et les autres, les trumpistes reposent eux aussi sur des centaines d’experts et d’universitaires, rassemblés dans de puissants think tanks comme l’Heritage Foundation. Le programme hyper-capitaliste qu’ils défendent – défense viscérale des hiérarchies sociales, glorification de la concentration extrême du pouvoir et de la fortune et de la fiscalité pro-riches qui la sous-tend – n’est guère différent de celui des économistes libéraux. A l’âge d’or de l’ordre « libéral », quand Bush envahissait l’Iraq, la brutalité militaire n’avait rien à envier à celle d’aujourd’hui.

Au-delà des affrontements rhétoriques, il existera toujours une diversité d’aspirations, de styles et d’identités au sein des élites, à la façon des conservateurs et des libéraux sous les monarchies censitaires. Mais le fait est que ces élites multiples ont tout intérêt à surjouer ces différences pour alterner au pouvoir, alors même que leurs options fondamentales ne diffèrent guère.

Comment en-est on arrive là, et comment en sortir ? Le monde n’a pas toujours été gouverné par les élites. A la suite des révolutions sociales du 19e siècle et du triomphe du suffrage universel au 20e siècle, les classes populaires et leurs organisations syndicales et politiques sont parvenues à imposer une transformation sociale profonde, parfois en accédant directement au pouvoir (sociaux-démocrates suédois de 1932 à 1976, travaillistes britanniques en 1945, socialistes et communistes français en 1936 et 1945, démocrates rooseveltiens en 1932), et plus généralement en renversant les rapports de force entre travail et capital.

A l’âge d’or du conflit électoral gauche-droite, en gros de 1910 à 1990, l’affrontement politique oppose les classes favorisées dans leur ensemble aux classes populaires. Dans tous les pays et à tous les scrutins, les premières votent beaucoup plus fortement pour les partis de droite que la moyenne, quelle que soit la dimension retenue (patrimoine, revenu, diplôme), et inversement pour les secondes. Les élites sont politiquement unifiées, les classes défavorisées aussi, avec des classes populaires rurales votant presque aussi fortement à gauche que les urbaines. Cette dialectique motrice permet de mettre la réduction des inégalités sociales au cœur du conflit politique.

Ce régime classiste vole en éclat entre 1980-1990 et 2010-2020. Dans toutes les démocraties occidentales, on constate que le revenu et le diplôme se mettent à avoir des effets divergents sur le vote. Pour un diplôme donné, un revenu plus élevé conduit toujours à un vote de droite plus important. Mais pour un revenu donné, un diplôme plus élevé conduit désormais à un vote plus à gauche. Cela peut s’expliquer par plusieurs facteurs structurels, à commencer par la complexification de la structure sociale (avec la démocratisation éducative, un même niveau de diplôme ouvre désormais à des revenus très différents, pour des raisons à la fois choisies et subies) et la remontée spectaculaire de la fracture territoriale (les petites villes ont moins accès que les grandes agglomérations aux universités et aux hôpitaux et sont plus fortement soumises à la concurrence internationale).

Mais l’explication principale tient aux choix politiques des partis sociaux-démocrates et assimilés, qui ont progressivement abandonné toute ambition redistributive, repoussant ainsi une part croissante des électeurs les plus défavorisés (notamment parmi les moins diplômés des petites villes) vers les nationalistes et l’abstention. Pour sortir de la crise actuelle et de l’affrontement factice entre élites, la gauche doit renouer avec l’ambition égalitaire du passé et rassembler les classes populaires de tous les territoires, tout en assumant le fait que les élites s’unissent contre elle. C’est la seule façon de retrouver la possibilité d’alternances véritables et de faire face au délitement démocratique.

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19.05.2026 à 12:22

Trump, a warrior without brahmin

thomaspiketty

Texte intégral (902 mots)

In traditional three-tiered societies, the warrior class was assumed to be restrained by the counsel of the Brahmin. This alliance between the two ruling classes, warriors and intellectuals, was supposed to bring balance to power and promote a harmonious society. The so-called natural elites could efficiently oversee the laboring class, providing both order and meaning, while sharing prestige and privileges among themselves. Warriors, priests, workers: the anthropologist Georges Dumézil believed he found here the decisive common thread among Indo-European civilizations.

In reality, this model is far more widespread and resembles a normative discourse rather than a fixed social reality. It was typically crafted by priests, Brahmins in the Hindu Manusmriti (2nd century BCE) or bishops in Christian Europe around the year 1000. Its main objective was to discipline warriors and make them respect the extensive knowledge and written culture of intellectuals, which was by no means a given, in a context where new warrior classes were constantly taking power and replacing each another. Yet warriors sometimes embraced the idea themselves, seeing it as a useful tool for maintaining order and securing the consent of those they ruled.

History seems to be repeating this problematic rivalry between elites. On one side, you have a merchant, warrior-like, nationalist right that likes to present itself as anti-intellectual, embodied in the United States by Donald Trump and the Republicans. On the other side, there is a « Brahmin » left – educated, liberal and internationalist – represented across the Atlantic by the Democrats. Just as in the three-tiered era, this opposition between the merchant right and the « Brahmin » left is largely artificial. It enables both nationalist and liberal elites to share power and consolidate rule over the working class, all while preventing any real popular alternative.

Whatever either side claims, Trumpists also depend on hundreds of experts and academics gathered in powerful think tanks such as the Heritage Foundation. The hyper-capitalist agenda they champion – a visceral defense of social hierarchies, glorification of an extreme concentration of power and wealth, and the pro-rich tax policies that support it – is hardly different from that of free-market liberal economists. During the golden age of the « liberal » order, when George W. Bush invaded Iraq in 2003, the level of military brutality was comparable to what we see today.

Beyond rhetorical clashes, there has always been a range of aspirations, styles and identities within the elites, much as there were conservatives and liberals under monarchies with limited suffrage in the 19th century. Yet the fact remains that these different elites have every interest in exaggerating their differences in order to take turns in power, even though their fundamental policy choices differ little.

How did we get here, and how do we move forward? The world was not always ruled by elites. After the social revolutions of the 19th century and the rise of universal suffrage in the 20th century, the working class and their union and political organizations managed to achieve profound social change – sometimes by gaining power directly (Swedish Social Democrats from 1932 to 1976, British Labour in 1945, French Socialists and Communists in 1936 and 1945, Roosevelt Democrats in 1932) – and more broadly by overturning the balance of power between labor and capital.

During the height of the left-right electoral conflict, roughly from 1910 to 1990, political struggles pitted privileged classes, defined by wealth, income or education, against the working classes. In every country and every election, the former overwhelmingly voted for the right, and the latter for the left. The elites were politically united, and so were the disadvantaged classes, with rural working classes voting almost as strongly for the left as their urban counterparts. This class-based divide made reducing social inequality the central issue in politics.

This class-based system broke apart between the 1980s and 1990s and the 2010s and 2020s. In all Western democracies, income and education began to have diverging effects on voting patterns. At equal levels of education, higher income is associated with a greater likelihood of voting for the right. But at equal income, a higher level of education leads to a greater likelihood of voting for the left. This shift can be explained by several structural factors, beginning with the increasing complexity of social structures: With greater access to education, the same diploma now leads to vastly different incomes, for both chosen and imposed reasons. Another major factor is the dramatic resurgence of territorial divides, as smaller towns have less access to universities and hospitals than large cities and are more exposed to international competition.

However, the main explanation lies in the political choices made by social-democratic and similar parties, which have gradually abandoned any redistributive ambition. As a result, an increasing share of the most disadvantaged voters, especially the less educated in smaller towns, has turned toward nationalists and abstention. To overcome the current crisis and the artificial clash between elites, the left must reconnect with the egalitarian ambition of the past and unite working-class people from all territories, while accepting that elites will join forces against it. This is the only way to restore the possibility of real political alternatives and to address the erosion of democracy.

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14.04.2026 à 09:55

1789, 1945, 2026: trois crises de la dette

thomaspiketty

Texte intégral (1210 mots)

1789, 1945, 2026: trois crises de la dette

Comme de nombreux pays, la France n’en est pas à sa première crise de la dette publique. On peut distinguer trois grands épisodes : 1789, 1945 et 2026. La première leçon de cette longue histoire, c’est qu’il existe plusieurs façons de s’en sortir, y compris en quelques années et avec des dettes plus importantes qu’actuellement. Mais cela passe toujours par des bouleversements politiques de grande ampleur, à la mesure des intérêts contradictoires en jeu.  

Revenons en arrière. La première grande crise de la dette est bien sûr celle qui mène à la Révolution française. Incapable de faire payer des impôts aux classes privilégiées, l’Ancien régime accumule une dette considérable – environ une année de revenu national, un montant proche du niveau actuel, mais dans un contexte où l’économie est faiblement monétisée et où les prélèvements ne dépassent pas quelques pourcents de la production annuelle.

Louis XVI finit par convoquer les États généraux pour sortir de l’impasse. On connaît la suite: fin des privilèges, mise en place d’une fiscalité universelle touchant toutes les propriétés (impôt foncier et successoral, malheureusement proportionnel et non progressif, malgré les propositions novatrices déjà formulées à l’époque), et surtout nationalisation sans contrepartie des biens ecclésiastiques, qui sont mis aux enchères pour renflouer les caisses. En pratique, les classes nobles et bourgeoises qui détenaient des titres de la dette publique deviennent souvent les nouveaux propriétaires des biens de l’Eglise. Au grand dam des paysans pauvres, qui espéraient que la Révolution leur permettrait enfin d’accéder à la terre et de cesser de travailler pour les autres.  

La seconde grande crise de la dette a lieu à la suite des guerres mondiales. En 1920 comme en 1945, la dette publique française dépasse à chaque fois 200% du produit intérieur brut, le plus haut niveau observé à ce jour. Dans les deux cas, la dette va être réduite à peu de choses en quelques années, avec comme en 1789 une myriade de prélèvements exceptionnels sur les plus fortunés.

En 1920, c’est l’une des majorités les plus à droite de l’histoire de la république, le Bloc National, issu des familles politiques qui jusqu’en 1914 refusaient l’impôt sur le revenu à 2%, qui se retrouve à voter un taux de 72% sur les plus riches. Preuve s’il en est qu’il est parfois difficile de prévoir dans l’opposition ce que l’on fera au pouvoir, et que le poids du contexte historique peut conduire à des innovations imprévues. Malheureusement le Sénat – qui sous la 3e  République use et abuse de son droit de veto sur l’ensemble des législations (sur le budget comme sur le vote des femmes) – bloque en 1925 le projet de prélèvement de 10% sur le capital privé adopté par le Cartel des gauches. C’était pourtant la seule façon de régler le problème de la dette sans inflation, qui n’est au fond qu’un impôt injuste et régressif sur les classes moyennes et populaires.  

En 1945, les rapports de force ont changé. La dette dépasse de nouveau 200% du PIB, mais le Sénat a perdu son droit de véto, et l’Assemblée nationale ancrée à gauche adopte sans coup férir un impôt de solidarité nationale (ISN) pesant à un taux de 20% sur les plus hauts patrimoines et montant jusqu’à 100% sur ceux qui ont connu un enrichissement nominal entre 1938 et 1945. L’ISN peut être payé en titres, qui sont alors versés dans les « sociétés d’investissement nationale » (sorte de fonds souverain de l’époque) créées à cet effet. En pratique, l’inflation amoindrit cependant les effets de l’ISN, qui se révèle moins efficace que l’impôt équivalent adopté en Allemagne (avec un taux montant à 50% sur les plus hauts patrimoines) et au Japon (90%).  

Venons-en à 2026. Personne ne sait quand la crise va éclater. Il est possible que les taux d’intérêt réels historiquement très bas dont bénéficient actuellement les pays riches (en partie du fait de l’excès d’épargne mondiale, et en partie du fait d’un système financier qui les favorise) se prolongent un certain temps. Mais il est probable qu’ils finissent par remonter, auquel cas la crise sera brutale. L’idée selon laquelle l’ajustement se fera en ponctionnant tranquillement les classes moyennes et populaires (par l’impôt ou par l’inflation) ou en réduisant les services publics et les prestations sociales auxquels elles ont droit ne résiste pas à l’analyse.

Comme en 1789 et 1945, les gouvernants n’auront d’autre choix que de se tourner vers les plus fortunés, et cela devra se faire avec des taux autrement plus élevés que l’impôt minimal de 2% sur les ultra-riches débattu l’automne dernier, qui en toute logique aurait dû être adopté à l’unanimité. Ceux qui répètent en boucle qu’un prélèvement aussi minuscule serait spoliateur ne font que témoigner de leur refus de tout débat apaisé et rationnel, appuyé sur l’histoire. En déployant autant d’énergie à défendre les intérêts des puissants, ils contribuent à orienter la colère sociale sur les conflits identitaires et les discours anti-migrants et anti-pauvres. Cela ne réglera rien du tout (les milliards ne sont pas de ce côté-là) et ne fera que retarder l’échéance, mais cela peut occuper l’attention politique un certain temps, avec dans l’intervalle des dégâts considérables. Au-delà des jeux de rôles des uns et des autres, la réalité est que nationalistes et libéraux ont partie liée et nous conduisent au pire.  

Concluons sur une note optimiste. La France n’a jamais été aussi riche, en grande partie grâce à l’égalisation des conditions, aux infrastructures collectives et la démocratisation sociale et éducative qui ont eu lieu sur longue période. Les patrimoines privés sont florissants, alors qu’ils étaient exsangues en 1945. Les fondamentaux économiques sont beaucoup plus favorables que lors des crises précédentes. Pour peu que l’on vienne à bout du conservatisme politique ambiant, il est possible de trouver collectivement des solutions justes et efficaces permettant de repartir de l’avant.  

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14.04.2026 à 09:54

1789, 1945, 2026: three debt crises

thomaspiketty

Texte intégral (846 mots)

Like many other countries, France has faced previous public debt crises. Three major episodes stand out: 1789, 1945 and now 2026. The first lesson from this long history is that there are several ways to overcome such crises, even within a few years and with debts larger than today’s. However, resolving them has always required major political upheavals, reflecting the deeply conflicting interests involved.

Let us look back. The first major debt crisis led to the French Revolution. Unable to tax the privileged classes, the Ancien Régime [pre-revolutionary monarchy] amassed enormous debt – about a year’s national income, close to today’s level, but in a context where the economy was barely monetized and taxes accounted for only a small percentage of annual production. Louis XVI eventually convened the Estates General to break the deadlock. The rest is history: abolition of privileges, implementation of a universal tax system on all property (land and inheritance taxes that were unfortunately proportional and not progressive, despite innovative proposals already being put forward at the time) and above all, uncompensated nationalization of church property, auctioned off to refill the state’s coffers. Noble and bourgeois classes, who held public debt securities, often became the new owners of church lands. This was a great disappointment for poor peasants, who had hoped the Revolution would allow them to access land and stop working for others.

The second major debt crisis came in the aftermath of the world wars. In both 1920 and 1945, French public debt exceeded 200% of gross domestic product, the highest level ever recorded. In both cases, the debt was reduced to near zero in just a few years, once again through a host of exceptional levies on the wealthiest. In 1920, one of the French Republic’s most right-wing majorities, the Bloc National, enacted a 72% tax rate for the richest. This coalition, which before 1914 had opposed even a 2% income tax, showed just how difficult it can be to predict in opposition what one will do in power, and how history’s weight can drive unexpected innovation. Unfortunately, the Sénat, under the Third Republic, wielded and abused its veto power over all legislation and, in 1925, blocked a proposal for a 10% levy on private capital that had been adopted by the left-wing coalition. Yet that was the only way to resolve the debt without resorting to inflation, which, in the end, is merely an unjust and regressive tax on the middle and working classes.

By 1945, the balance of power had shifted. Debt again exceeded 200% of gross domestic product, but the Sénat had lost its veto power, and the Assemblée Nationale, now dominated by the left, passed a national solidarity tax (ISN) with a 20% rate for the wealthiest, rising to 100% for those whose nominal wealth had increased between 1938 and 1945. The ISN could be paid in securities, which were placed into « national investment companies » (a form of sovereign wealth fund at the time) created for this purpose. In practice, inflation diminished the impact of the ISN, which proved less effective than the equivalent measures adopted in Germany (with rates up to 50% on the largest fortunes) and in Japan (90%).

Now to 2026. No one knows exactly when the crisis will hit. It is possible that the historically low real interest rates enjoyed by wealthy countries (due partly to a global savings glut, partly to a financial system that favors them) will persist for some time. But rates will likely rise eventually, making the crisis abrupt. The idea that adjustment will come quietly by taxing the middle and working classes, inflation or cuts to public services and welfare benefits they’re entitled to does not stand up to analysis.

As in 1789 and 1945, leaders will have no choice but to turn to the wealthiest, and this will need to be done at higher rates than the minimal 2% tax on the ultra-rich that was debated in the fall of 2025 and should have been adopted unanimously. Those who claim that even such a tiny levy would be confiscatory only demonstrate their rejection of calm, rational, history-informed debate. By investing so much energy in defending the interests of the powerful, they help redirect social anger toward identity politics and anti-migrant and anti-poor rhetoric. This will solve nothing. The billions are not to be found there and will only delay the reckoning. However, it may distract political attention for some time, causing considerable damage. Beyond the ubiquitous role-playing, the reality is that nationalists and free-market liberals are complicit and are leading us toward disaster.

Let us end on an optimistic note. France has never been as wealthy as it is today, thanks largely to equalized conditions, collective infrastructure and the broad social and educational democratization that has taken place over many years. Private assets are thriving, unlike in 1945. Economic fundamentals are far stronger than in past crises. If we can overcome prevailing political conservatism, fair and effective collective solutions can propel us forward.

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10.03.2026 à 10:25

Dérive militariste, aveu de faiblesse

thomaspiketty

Texte intégral (1126 mots)

Disons-le d’emblée : la dérive militariste des Etats-Unis à laquelle nous assistons avec la guerre en Iran résonne avant tout comme un terrible aveu de faiblesse. Les élites états-uniennes sont de plus en plus conscientes de la fragilité financière, commerciale et politique de leur pays. Les plus nationalistes d’entre elles en ont tiré la conclusion que la seule solution était de mettre les armes sur la table. L’objectif affiché de cette stratégie guerrière est parfaitement clair : il ne s’agit pas de promouvoir un quelconque idéal collectif, mais bel et bien de se remplumer et de rentabiliser financièrement le fait de disposer de la plus grande armée du monde.

Il faut prendre au sérieux ce que dit Trump : il est prêt à trouver des deals avec tous les mollahs et tous les chavistes de la planète pourvu que les compagnies états-uniennes mettent la main sur les richesses de l’Iran ou du Venezuela. Même chose pour les minerais du Groenland, d’Ukraine ou de Russie. Business is business, et Trump compte utiliser la force pour faire des affaires juteuses partout où elles se trouvent, la main sur la canonnière, à la façon des puissances coloniales européennes du passé.

Il faut aussi prendre garde à ne pas surestimer les facteurs individuels. Ce qui se passe depuis début 2025 outre-Atlantique montre certes les limites du modèle démocratique états-unien et les risques extrêmes liés à la personnalisation du pouvoir. Personne n’avait prévu à quel point il serait possible de gouverner le pays en signant en cascade des décrets présidentiels, sans véritable contrepoids, ni au Congrès ni à la Cour suprême (ou alors très tardivement, et très partiellement, comme récemment sur les droits de douanes). Cela montre à quel point la démocratie doit en permanence être réinventée et repensée dans ses fondements institutionnels (constitutions, procédures électorales, organisation du travail parlementaire, fonctionnement des partis, financement et gouvernance des médias, etc.). Rien ne doit être tenu pour acquis. Mais il ne faut pas se faire d’illusions :  au-delà du facteur Trump et des failles institutionnelles à corriger au plus vite, la dérive idéologique nationaliste-extractiviste du parti républicain est sans doute là pour durer.

D’abord parce que l’appétence des Républicains pour la canonnière n’est pas nouvelle : souvenons-nous de Bush et de l’invasion de l’Iraq en 2003. Ensuite car la situation financière et commerciale du pays s’est fortement dégradée depuis 20 ans. Faute d’avoir suffisamment investi dans la formation et les infrastructures, faute également de régulation collective adéquate, les Etats-Unis ont perdu du terrain et ont accumulé les déficits commerciaux, avec une dette extérieure nette qui atteint 70% du PIB. Même si les taux restent bas, ce qui n’est pas certain, les intérêts à verser au reste du monde vont très vite atteindre des niveaux inconnus dans l’histoire pour une puissance militairement dominante. D’où la tentation irrépressible de sortir les armes pour se renflouer : c’est aussi simple que cela.

Cette stratégie brutale et nationaliste est vouée à l’échec, d’abord car elle n’est pas à la hauteur des masses économiques en jeu (à supposer qu’elle rapporte quoi que ce soit), ensuite car l’opinion états-unienne ne l’acceptera pas longtemps. Le problème est qu’elle peut faire illusion un certain temps, et revenir régulièrement en haut de l’affiche. Elle permet en outre aux Républicains de se démarquer des Démocrates libre-échangistes et de se présenter à peu de frais comme les meilleurs défenseurs de l’intérêt national et de la classe ouvrière. En réalité, tout cela s’apparente à un jeu de rôles entre élites nationalistes et élites libérales, qui au fond sont d’accord pour maintenir leur domination sur les plus pauvres et le reste du monde, avec au passage des dégâts considérables un peu partout.

Le plus grave est que la fragilité des Etats-Unis n’est pas seulement commerciale et financière : elle est aussi civilisationnelle et politique. C’est l’éléphant dans la pièce : chacun sait bien que la question des dommages planétaires va dominer le 21e siècle, et que les Etats-Unis devront faire face un jour ou l’autre à leurs responsabilités historiques et aux demandes de justice économique et de réparations climatiques venues du Sud. Les trumpistes peuvent s’enfoncer dans le déni et la hargne militariste autant qu’ils veulent. Cela ne changera rien au fait que le poids des Etats-Unis dans l’économie mondiale ne va faire que décliner et que le pays devra tôt ou tard accepter ces réalités.

Face à cette dérive guerrière et à ce désastre annoncé, l’Europe doit se donner les moyens de peser sur le monde. Soyons clairs : le fait d’utiliser la force contre un régime massacrant les manifestants et opprimant sa population peut parfaitement se justifier. A condition de commencer par rassembler des coalitions aussi larges que possible, et surtout de proposer un modèle de développement et une méthode démocratique pour un processus de transition, en Iran et ailleurs. Faute de plan pour la suite, faute d’attention pour ce qui passe sur le terrain une fois les bombes larguées, force est de constater que l’intervention franco-britannique en Libye (2011) a été aussi peu réussie que celle des Etats-Unis en Iraq.

Pour sortir des impasses du passé, la solution n’est pas d’augmenter encore et toujours les budgets des armées, qui mis bout à bout atteignent déjà des niveaux considérables en Europe. L’urgence est de mettre en place des structures communes permettant de prendre des décisions ensemble, de façon démocratique et pluraliste, sur l’Iran comme sur l’Ukraine. Le plus triste dans la séquence actuelle est l’incapacité de la France et de l’Allemagne à s’entendre sur quoi que ce soit. Même quand le chancelier allemand défend la saisie des actifs russes (posture peu commune pour un ordo-libéral), le président français choisit de façon incompréhensible de s’y opposer. Face à la dérive militariste des Etats-Unis, il est temps que les dirigeants européens se montrent à la hauteur.

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