Associations iséroises


Publié le 28.07.2021 à 15:19

Lieu élu le 2 juillet avec 47% des votes | rejoindre les 106 abonné·e·s

Le clocher de l’église Saint-Bruno et un bout de son marché.

Place Saint-Bruno il y a…

  • Un marché qui se tient tous les jours jusqu’à 13h, sauf le lundi.
  • Une dragonne de bois et de métal qui semble être sans cesse prise d’assaut par une dizaine de bambins.
  • Un clocher qui sonne de nouveau l’heure.
  • Neuf cafés, dont un avec un distributeur de Caransac et un autre, aujourd’hui fermé, où se sont tenues certains jeudis soirs d’irréelles lectures de poésie en langues étrangères.
  • Une petite rue adjacente à la place qui porte le joli nom de « Rue de la nursery ».
  • Des règlements de compte, auxquels on me fait tantôt référence en parlant du Mexique, tantôt en les qualifiant de « petites embrouilles, mais citez-moi un endroit où il n’y en a pas, hein ? ».
  • Des jeunes qui me demandent régulièrement des feuilles à rouler quand je passe à leur hauteur.
  • Des odeurs de sardines grillées à l’heure du déjeuner.
  • Une grande étendue de bitume qui accueille les stands du marché, les camions blancs des vendeurs, puis des voitures et des tables en plastique où la chaleur infernale que dégage le sol au plus chaud du mois de juillet ne parvient pas à dissuader certains d’y boire un thé ou un café en plein après-midi.
  • Plein de langues que l’on chuchote, que l’on crie, que l’on mélange allègrement.
  • Une « salle des tickets » qui tient son nom des tickets de rationnement que l’on y distribuait aux habitant·e·s de 1940 à 1952 (aujourd’hui siège de l’Union de Quartier).
  • Un Club de retraités.
  • Des hommes, beaucoup d’hommes, jeunes et vieux. Certains en groupe, attablés autour d’un café ou à demi assis sur le capot d’une voiture, fumant tranquillement une cigarette. D’autres assis seuls sur l’un des nombreux bancs de la place.

Au marché, sur la terrasse du Capri

Aujourd’hui le temps est frais, il est encore tôt et, comme c’est le cas six jours sur sept, c’est le marché. Assise à la terrasse du Capri, je croque un morceau de l’église Saint-Bruno ainsi que quelques barnums colorés.

Une dame et une fillette s’installent à la table d’à côté, non sans s’être assurées que ça ne me dérangeait pas. Marie-Laure est venue avec Senda, sa petite-fille, sa « loupiote » comme elle l’appelle joliment. Elle habite à deux pas, derrière la gare, et vient souvent au marché car « c’est pas cher ». Quant au Capri, c’est toujours là qu’elle s’assoit : « on risque déjà d’attraper des choses avec le Covid, alors je ne vais pas en plus aller m’asseoir sur des tables pas propres. Ici c’est bien ! T’es sûre que tu veux rien d’autre ma loupiote ? ».

Marie-Laure à gauche, et à droite Senda, sa petite-fille surnommée sa « loupiote ».

Senda est chez sa mamie depuis quelques jours et en vacances depuis la veille. Elle rentre en 6e en septembre. Elle vient d’acheter des « pop it » au marché, des jeux en silicone multicolores qu’elle collectionne (« Avec ceux que j’ai acheté aujourd’hui, j’en aurai 14 ! Mais c’est pas comme une fille sur Internet, qui en a 270 ! ») et pour lesquels elle avait économisé son argent de poche.

« Tiens ma loupiote, tu irais voir à côté s’il a des escalopes ? Tu reviens me dire après ? Merci ma loupiote ! » — Marie-Laure à sa petite-fille.

Avant de partir, Senda me laisse son numéro de téléphone pour que je lui envoie son portrait et celui de sa grand-mère. Elle me répondra par SMS : « merci beaucoup c’est très jolie [sic] j’espère qu’on se reverra ».

Encore au marché, sur les marches de l’église Saint-Bruno

Aujourd’hui il fait chaud. C’est le milieu de la matinée et le marché bat son plein. Je suis assise sur les marches de l’église et je peins les robes colorées de Houri et Ahmed. Mes yeux ne sont pas les seuls que leurs couleurs chatoyantes ont attirés : à côté de moi sont assises deux fillettes, parées de robes et de voiles multicolores. Je comprends qu’elles attendent leur papa et leur grand frère qui font le marché. Au fur et à mesure que les robes font leur apparition sous mon pinceau, la plus jeune m’égrène leurs couleurs : jaune, noir, rouge, vert. Elle est curieuse et même si elle ne connaît que quelques mots de français, nous échangeons nos prénoms (elle s’appelle Safa et sa sœur Marwa), nos pays (elles sont Pachtounes et viennent d’Afghanistan) et nous parlons de bébé (Safa me dit que sa maman est à la maison avec une toute petite sœur, elle me demande si j’ai déjà des enfants). Elle m’épèle son prénom avant de partir retrouver son père.

Les robes du stand d’Houri et Ahmed sur le marché de la place.

Houri, le patron du stand de robes, m’interpelle : « C’est bon, t’as fini ? ». Il est pressé, court entre les portants de vêtements, distribue un sac à untel tout en rendant la monnaie à l’autre. Ahmed, lui, est souriant sous son bob. Il me raconte qu’il vend des robes avec Houri depuis 6 mois, tous les jours entre 6h et 13h sauf le lundi, oui oui.

Toujours au marché, les yeux fermés

Aujourd’hui la fin du mois de juillet est proche, la chaleur est étouffante et j’ai les yeux fermés. C’est la fin du marché. Je suis guidée par Samson, qui propose avec d’autres personnes de son collectif artistique des « balades sonores » pendant le marché.

Avec les yeux fermés, le marché prend une autre dimension.

Côté odeurs, il y a l’essence des moteurs de camions que l’on démarre, la viande grillée, les sardines, les fleurs (que j’imagine être celles de Chauffin, au n°5), l’urine (dans une ruelle adjacente, je ne sais pas bien laquelle).

Côté bruits… Les « bips bips » de la caisse (probablement du Zeeman, au n°3). Les bruits de métal qui cogne contre du métal. Les pieds de parasol que l’on traîne lourdement sur le sol. Les moteurs qui s’allument. Des doigts qui tapotent en rythme sur une caisse. Une personne qui chante (en vrai ou à la radio ? Je n’ai pas réussi à me décider). Le roucoulement des pigeons. Le silence, quelque part, qui tranche avec les éclats et les bruissements incessants du reste de la place. Le « smack » sonore de deux personnes qui se font la bise. Des vélos qui passent en couinant, qui passent en freinant, qui passent en faisant résonner leur sonnette. Les « vrrrmmm » mats des trottinettes électriques. Des gammes au piano, par une fenêtre. Un bruit d’eau, comme une fontaine qui coulerait. Les cloches de l’église qui sonnent probablement 12h30. Plein de mots en plein de langues, quelques phrases que j’intercepte tout de même :

« Tu vas acheter une débroussailleuse ? »
« Aïd Moubarak ! »
« Allez c’est seulement 1€, 1€ ! »
« Hé ragazza ! »

Sur un banc, entre la Dragonne et « Les Galettes de Nassira »

Aujourd’hui c’est bientôt l’heure du déjeuner et il y a du monde autour de la Dragonne : plein d’enfants, sur le jeu, et au moins autant de vieux messieurs seuls, assis sur les bancs du parc, qui lisent le journal ou fument une cigarette (parfois les deux en même temps). Certains ne font rien du tout. C’est le cas de Moungi.

Moungi vient souvent sur la place alors qu’il habite vers Grand’Place.

Moungi vient place Saint-Bruno pour :

  • Faire des courses au marché (il achète des pêches et des pommes).
  • Acheter parfois de la viande chez Boudoudou.
  • Boire de temps en temps un café au Real Bar, chez Moktar qui est Tunisien comme lui.

Mais le plus souvent il s’assoit sur un banc et il attend.

Pour venir place Saint-Bruno mener ces menues activités, j’ai pensé que Moungi habitait le quartier, mais non : il vient de Grand’Place, de l’autre côté de la ligne de tram A. Oui c’est sûr : « c’est un peu loin. Mais c’est comme ça. C’est calme ici ». Et « mélangé » aussi, ajoute-t-il un peu plus tard.

Moungi vient de « Djerba la douce ». Après trente-cinq années passées à Paris dans la restauration (le couscous de Bastille où il a travaillé existerait toujours, bien qu’il ne soit pas allé vérifier), il est arrivé à Grenoble. C’était il y a vingt ans. Toute sa famille est au bled, alors Moungi est seul.

La Dragonne, jeu pour enfants dans le parc de la place.

À l’ombre des arbres, près de la Dragonne, mais sur un autre banc

Aujourd’hui une dame est assise non loin de moi. Elle a entre ses pieds un sac en plastique Casino et des yeux bleus magnifiques qu’elle tient de son père. Elle s’appelle Amel.

Amel garde depuis une vingtaine d’années les enfants des autres. Ils sont cinq aujourd’hui, à escalader le dos de la Dragonne — le sixième est resté à la maison réviser sa guitare et commencer son cahier de vacances. La place, elle y vient souvent : les enfants aiment bien, et puis ça change du parc qui se trouve près de la gare où elle se rendait avant, avec d’autres nounous, mais où il y a eu « plein de problèmes ». Elle m’énumère tous les parcs de Grenoble avant de conclure que depuis deux ou trois ans que ce grand jeu en bois a élu domicile place Saint-Bruno [ndlr : inauguré en fait en 2017], c’est là qu’elle vient le plus.

De la place, Amel aime la Dragonne, entourée d’arbres sous lesquels elle peut prendre l’ombre pendant que les enfants jouent, et la bibliothèque où elle va régulièrement avec eux (« d’ailleurs il faut que je passe voir leurs horaires d’été »). Mais elle n’aime pas le marché où elle ne trouve jamais « rien de terrible » ni les toilettes de la place « qui sont très sales et où une fois [elle s’est] retrouvée coincée avec un petit ».

Pendant que nous discutons, Amel tire de son sac de courses de petits morceaux de pain qu’elle grignote distraitement. Elle me parle de la place Saint-Bruno mais aussi des moments où « l’été, Grenoble, c’est trop ». Depuis quelques années alors, elle s’échappe une semaine à Marseille pour voir la mer. Elle loue une chambre sur le Vieux Port à chaque fois, parce que « Marseille c’est grand, mais la route entre la gare et le Vieux Port c’est facile : elle descend tout du long ».

Peut-être sur le même banc, mais un autre jour

Aujourd’hui c’est l’après-midi et il fait très chaud. Le bar « Le Saint-Bruno » est passé en horaires d’été. Un petit garçon torse nu fait des tours sur un mini quad, autour de la Dragonne. À chaque drift, il soulève devant les bancs un nuage de sable et des odeurs d’essence. Un homme, que je soupçonne être son père, l’apostrophe de temps en temps : « Eh doucement Dylan hein ! ». Les mamans du parc trouvent que Dylan ne va malgré tout pas assez doucement et elles courent attraper leurs bambins dès qu’ils s’approchent un peu trop de la piste ensablée sur laquelle Dylan et son quad passent à toute allure.

« 67 000 ».
Je me retourne : un jeune type debout derrière moi désigne la Dragonne d’un signe de tête.
- Pardon ?
- 67 000 € que ça a coûté ce jeu. Franchement, vous croyez pas que ça aurait été mieux de donner l’argent aux pauvres ? Allez, au revoir madame !

La façade « Galette chez Nassira »

Sur un banc, face aux « galettes de Nassira »

Aujourd’hui c’est l’heure du déjeuner et je peins la devanture des « galettes de Nassira ». On me dit que Nassira, c’est la dame la plus âgée qui confectionne les galettes, à l’intérieur. Il y a une autre femme, plus jeune, et un jeune homme aussi, qui a vu que je peignais la boutique et qui me lance de temps à autre de petits sourires amicaux.

Alors que je range mon matériel, j’entends un cri : « Majesté : attention ! ». Surprise, je tourne la tête pour découvrir un petit garçon haut comme trois pommes qui vient de tomber par terre. « Attends Majesté, j’arrive » dit son papa, qui me dépasse en courant pour l’aider à se relever.

Dans « La Maison de Saint-Ibrahim »

Aujourd’hui je pousse la porte d’un lieu de la place qui m’est connu : La Maison de Saint-Ibrahim, un petit restaurant tenu par celui que j’ai toujours appelé « Momo ». On y mange du couscous et de la chakchouka dans un décor chatoyant.

Le restaurant se trouvait d’abord de l’autre côté de la place, tout près du Capri. Mais il y avait du trafic, de cigarettes et d’autres choses aussi, « de la délinquance » me résume sobrement Momo. Alors il a déménagé à deux cents mètres de là, près de l’église : « au calme ».

Pourquoi la place ? « Je ne sais pas. Comme ça ». Il réfléchit. « En fait si, je sais : parce qu’il y a des gens de partout, plein de cultures. C’était facile de s’installer ». Le nom du restaurant est un clin d’œil à la place et à son pays, l’Algérie :

« Ibrahim, c’est Bruno en arabe. Et Sidi Brahim, c’est une ville à la frontière avec la Tunisie. Alors voilà : ici c’est La Maison de Saint-Ibrahim sur la place Saint-Bruno ». — Momo, gérant du restaurant.
Chez Momo, « La Maison de Saint-Ibrahim ».

De ce lieu, j’aime les tentures écarlates et les petites tables en bois, mais ce que je préfère je crois, c’est l’écriteau accroché en vitrine qui dit : « L’amour ça se cuisine tous les jours ».

En terrasse, autour d’un thé à la menthe

Aujourd’hui je rentre du marché quand je me fais arrêter par Walid, la quarantaine, cheveux ramassés en queue de cheval : « Alors, tu l’as fini ton dessin ? ». Je lui montre mes planches, il rigole de découvrir la place sous mes pinceaux : « ah tu t’acharnes sur Saint-Bruno en fait ! ».

Nous nous retrouvons dans l’après-midi au numéro 2 de la place, autour d’une table en plastique qui chauffe entre le bitume et le soleil. Avant d’aller commander il m’avertit : « Attention, le thé ici c’est pas comme vous, en sachet tout ça : c’est un thé maghrébin quoi, t’es sûre que ça va ? ».

Walid est arrivé à Grenoble il y a une vingtaine d’années, il connaît le quartier depuis à peu près autant de temps et il me brosse en quelques phrases une histoire cosmopolite de la place où se sont succédés les Juifs, les Corses, les Italiens, les Roumains, les Gitans, les Arabes — peut-être pas dans cet ordre là.

Il me dit aussi, en attendant que nos thés à la menthe refroidissent, que « Saint-Bruno ça craint. Ça a commencé il y a 6–7 ans. Il y a des tirs dans le quartier. Quelqu’un qui buvait son thé, tranquille ici, s’est pris une bastos dans la jambe. C’est des histoires de vengeances. Il y a la mafia sur la place, du trafic de drogue. On est au Mexique ici ! ».

Walid boit le thé à la terrasse du numéro 2 de la place.

Walid me parle des tensions sur la place, des terrasses qui ne se mélangent pas. En sous-texte il y a le racisme. L’homophobie aussi.

Je lui demande s’il passe du temps place Saint-Bruno et il se marre : « Malheureusement… ou heureusement : oui ! ». En témoignent toutes les poignées de main qu’il échange avec des types qui passent à côté de notre table. Le centre-ville, il ne s’y sent pas très bien : rien de méchant me dit-il, pas d’insulte, mais des regards parfois pesants qui finissent par dissuader d’aller voir ailleurs. « Et puis le thé, ici il coûte 1€, c’est pas pareil là-bas hein ! ».

Au Club Saint-Bruno

Aujourd’hui j’attends quelqu’un au numéro 20 de la place.

Depuis des années, des retraités se réunissent au Club Saint-Bruno. Le lundi, c’est chorale, le mardi c’est gym (le matin) et jeux de société (l’après-midi) et le vendredi, c’est jeux de société aussi. Un samedi par mois il y a un loto, en janvier c’est la galette, quand il fait beau c’est tournoi de boules (« mais amical hein, familial : on n’est pas là pour la compétition ») et l’été, des séjours à l’étranger sont organisés, en Espagne ou en Italie.

C’est Joaquim qui m’explique tout ça. Il a rejoint l’association il y a une dizaine d’années et s’implique beaucoup dans l’animation depuis l’année dernière, l’actuel président « faisant de l’âge ». Toutes ces activités bien sûr, c’était « avant le covid ». Le Club a été fermé de mars 2020 au 30 juin 2021.

« Ça a fait un grand vide pour les adhérents. J’en ai croisé beaucoup sur la place, depuis la fermeture qui me disaient “Jo, c’est quand que ça ouvre ? On est déprimés tous seuls chez nous”. Ça fait mal au cœur. » Joaquim, adhérent du Club Saint-Bruno.
La façade du Club Saint Bruno au numéro 20 de la place.

Quand ils ont pu rouvrir le Club, début juillet, Joaquim et d’autres membres ont organisé un repas. Ils ont appelé tous les adhérents un par un, les 70, pour les prévenir. « Ils étaient aux anges. Sauf certains qui n’ont pas pu venir parce qu’ils étaient en vacances, ou pas voulu venir parce qu’ils étaient trop déprimés ».

Il y a dans le bâtiment une grande salle à manger avec des tables recouvertes de toile cirée aux motifs champêtres, une bibliothèque partagée, les trophées des tournois de boules de ces dernières années, un piano (« pour la chorale ») et une seconde salle tout en parquet dans laquelle j’imagine des couples d’octogénaires valser.

« Dans cette salle, on est joyeux » conclue Joaquim.

Joaquim est arrivé du Portugal à quinze ans (« et demi » précise-t-il) et il habite depuis 1983 dans le bâtiment jaune-vert du 9B place Saint-Bruno. Depuis son arrivée sur la place à 23 ans, il n’a changé ni d’immeuble, ni de montée, ni de palier mais simplement d’appartement en passant du F2 au F3.

Quand il a emménagé dans sa montée, il n’y avait « que des vieux ». Maintenant c’est sans doute lui le plus vieux et pour le reste, ce sont beaucoup de locataires, des étudiants. « C’est bien ». Dans sa montée, il y a aussi eu durant de nombreuses années la sirène qui retentissait chaque premier mercredi du mois : « ça faisait un boucan d’enfer ». Depuis que des travaux ont été faits dans le clocher de l’église Saint-Bruno (dont les cloches ne sonnaient déjà plus depuis un moment), la sirène y a aussi été déplacée.

La nappe à carreaux du Club Saint-Bruno.

Comme tous les gens que j’ai rencontrés, Joaquim me dit que « la place a beaucoup changé. Beaucoup changé ».

Il me parle du marché, qui était « phénoménal : c’était le grand marché pour les habits, à Grenoble. On allait place aux Herbes pour les fruits et légumes et à Saint-Bruno pour les vêtements. C’était… comment vous dire ? C’était comme la foire de Beaucroissant ! ».

Il me cite les bijoutiers qui ont disparu, les magasins de télé et de vêtements qui sont devenus des cafés ou des snacks. Me raconte les lieux de la place où il a ses habitudes :

  • Le club Saint-Bruno (bien sûr).
  • Les bars où il est successivement allé avec un ami : le Capri au départ, puis « un autre bar là, qui était tenu par un ancien coureur cycliste — ah j’ai oublié son nom à lui… », puis aujourd’hui le Saint-Bruno.
  • La boucherie Boudoudou.
« Ce que j’aime place Saint-Bruno, comment dire… C’est que c’est ouvert sur tout : il y a le tramway, on peut aller partout. Et puis je trouve que c’est calme. Bon, il y a eu des petites embrouilles il y a deux ou trois ans mais où est-ce qu’il n’y en a pas, hein ? ». Joaquim, habitant du 9B.

Quand je lui demande s’il imagine rester encore longtemps sur la place, il me répond sur le ton de l’évidence : « Oh oui, bien sûr ». Il attend un peu et ajoute : « Même si je trouve qu’il y a de moins en moins de respect chez les gens. Mon rêve, ce serait d’être sur une île, tranquille, sans personne. Avec le bruit des arbres, le vent dans les feuilles. La nuit, on entendrait le bruit des branches qui craquent et on dirait que c’est une personne qui marche dans le jardin, mais non : ce serait juste le bruit de la nature ».

Je lui dis, avec un clin d’œil, que sur la place Saint-Bruno aussi, en tendant bien l’oreille, on peut entendre les oiseaux et le vent dans les branches des platanes. Il me sourit.

Alice Quistrebert, carnettiste-illustratrice.

La biographie d’Alice est disponible sur son site.
Pour aller plus loin…
« Redécouvrir la place Saint-Bruno », Maël Trémaudan.
« Raconte-moi Berriat Saint-Bruno », Association Histoires de…
J’ai raté un lien ?
Définition Carensac — Confiserie-foraine.com
Pop It : le jeu phénomène de l’été— LCI
Collectif artistique « Ici-Même »— Site de l’association
Recette de Chakchouka — Cuisine.journaldesfemmes.fr
Définition Bastos — Le Robert en ligne
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Publié le 07.07.2021 à 12:20

Sujet élu le 2 juin avec 42% des votes | rejoindre les 106 abonné·e·s
Rendez-vous au Médiastère le 29 juillet à 18h30 pour le débrief.

Place Victor Hugo, devant l’entrée du Burger King, il est 19h30, un soir de semaine comme un autre. Une dizaine de coursiers attendent au coin de la rue, discutant entre eux, attendant le signal pour leur prochaine course. Plus loin, dans la rue Félix Poulat, Place Grenette, ou sur la rue désormais piétonne de la République, c’est la même scène. Certains sont assis directement sur leur vélo, d’autres sur un scooter, ou sur le perron d’un immeuble. Une situation inconfortable à la fois pour les livreurs et les habitants.

Coursiers en attente devant le Burger King.

Depuis 2017, les plateformes de livraison fleurissent dans l’agglomération grenobloise. La crise sanitaire est venue appuyer cet essor, alors que les confinements successifs poussaient les restaurants à avoir recours à la livraison. Initialement issus de grandes chaînes, comme Deliveroo ou UberEats, certains livreurs ont fondé ou rejoint de plus petites entreprises, au cadre plus agréable. Pour autant, l’ubérisation de la société a encore le vent en poupe, car la promesse d’un emploi, même instable, attire encore les plus démunis. La municipalité d’Éric Piolle souhaite donc améliorer les conditions des livreurs, mais aussi « pour préserver la tranquillité des habitants ». Un projet en demi-teinte qui ne répond pas complètement aux besoins des coursiers.

Des conditions de travail qui se dégradent d’année en année

Qui sont donc les coursiers à vélo ? On constate que la livraison instantanée est aujourd’hui, à Grenoble comme ailleurs, une activité très masculine. Cependant, une évolution sociologique s’est produite, en quatre ans d’existence du service sur la région grenobloise. À l’origine, les livraisons étaient souvent réalisées par des étudiants ou des personnes travaillant à temps partiel. Comme Nicolas*, rencontré devant la Maison du tourisme. « Je suis étudiant, et j’ai commencé à travailler comme coursier il y a trois-quatre ans, pour payer mes études », nous confie-t-il. Il travaille « à la fois chez UberEats et Deliveroo ». Pour lui, « c’est obligatoire de faire les deux, sinon aujourd’hui ce n’est plus rentable financièrement, on n’a pas assez de commandes ». D’autant plus en juin, car « c’est toujours mort, la livraison l’été ».

Depuis 2018, les études montrent, en France, une « augmentation forte du poids des livreurs professionnels », n’ayant pas d’autre activité. Des jeunes « peu qualifiés », souvent issus des quartiers défavorisés, payés à la course. « Une population jeune et très précaire, parfois mineure et étrangère, qui ne reste généralement pas longtemps sur l’application» Beaucoup d’entre eux, rencontrés dans les rues de Grenoble, ne souhaitent pas se confier, ou déclarent carrément ne pas parler français.

Les sacs à dos bleus sont devenus partie intégrante du paysage urbain grenoblois.

Le nombre de coursiers a drastiquement augmenté dans sa globalité. En conséquence, aujourd’hui, selon Tiphaine Maillaud, livreuse à Grenoble et cofondatrice de Sicklo, « chez Deliveroo ou Uber, avant, c’était 5 euros la course minimum, maintenant c’est 2 euros la course ». Jérôme Pimot, cofondateur du CLAP (Collectif des Livreurs Autonomes de Plateformes) et de Coopcycle, déclare que la situation est similaire à Paris : « De mon temps, en 2014, j’étais payé 7 euros 50 ! ». La loi de l’offre et la demande ; avec une surabondance de livreurs, les grandes plateformes peuvent baisser les salaires de ceux-ci.

« Quand elles s’installent dans une ville, les plateformes font des concessions. Elles payent bien les livreurs, font des livraisons gratuites pour les nouveaux clients… et petit à petit, elles prennent des marges. », selon Tiphaine Maillaud. Et pourtant, le système attire. Elle-même travaillait chez Deliveroo, « on était dehors, c’était la facilité, la liberté ». Le revers de la médaille, c’est que ces micro-entrepreneurs n’ont « aucun droit ». Et aujourd’hui, en plus du salaire très bas, beaucoup d’entre eux attendent pendant des heures en vain. « Être mal payés et attendre les commandes, c’est affreux », déplore l’entrepreneuse.

Sicklo, la livraison à vélo made in Grenoble

C’est ainsi qu’a été fondée Sicklo, une entreprise grenobloise établie rue Saint-Laurent. « On était sept livreurs à vélo issus des grosses plateformes », confie Tiphaine Maillaud. « Nous nous sommes tous rencontrés sur Grenoble, on travaillait chez Deliveroo, Just Eat ; et comme on était tous micro-entrepreneurs, nous n’avions pas de droits. » Dénonçant la situation, ceux-ci ont souhaité « répondre à cet enjeu social », et, en conséquence, « ont choisi un modèle salarié ».

Sicklo, la livraison éthique made in Grenoble.

Ce service de cyclo-logistique, lancé en 2019, s’adresse aux particuliers comme aux commerces. S’ils s’occupent principalement de la restauration, ils ont également des partenariats avec des commerçants comme Nous le savons. Mais aussi avec une AMAP, ainsi qu’avec la ville de Grenoble : « on récupère et on pose des panneaux de signalisation ! », déclare la cofondatrice. Leur engagement ? « Un service de qualité : on garantit la protection sociale, on fournit les sacs, les protections pour la météo, et on répare les vélos des coursiers. » À ces fins, ils ont d’ailleurs ouvert « un atelier de réparation cycle », non loin de leurs locaux, rue Saint-Laurent. S’ils espèrent, à terme, pouvoir fournir les vélos aux coursiers, ils préparent aujourd’hui les vélos personnels de leurs employés, et possèdent quelques vélos cargos.

Un investissement récent : en 2020, avec la crise de la Covid-19, les livraisons ont explosé sur l’agglomération grenobloise. « On a commencé en 2019 à sept bénévoles », explique Tiphaine Maillaud.

« À partir de mars 2020, on a eu énormément de demandes. On a pu, nous les fondateurs, se salarier. En septembre, nous étions à temps plein puis, on a embauché des coursiers. » — Tiphaine Maillaud, cofondatrice de Sicklo.

Aujourd’hui, ils sont « 20 salariés, avec 10 équivalents temps plein ». Pourtant, il y a eu « une très claire baisse d’activité à la semaine de réouverture, en fin de confinement », et « l’été, la livraison est beaucoup plus faible ». Ils ne travaillent d’ailleurs plus sept jours sur sept : payer au tarif du dimanche « les salariés qui n’étaient pas fondateurs » était impossible financièrement, « et beaucoup de restaurants ne travaillent pas le dimanche ».

L’entreprise locale Sicklo a pu compter sur l’aide de Coopcycle, un réseau qui regroupe les coopératives spécialisées dans la cyclo-logistique, et soutenu par Ynove, Gaia, et la métropole grenobloise. Mais pas directement par la ville. Pour autant, ils sont satisfaits de travailler dans une ville où les infrastructures dédiées au vélo sont « de qualité ».

Un local pour les coursiers ?

Sicklo possède déjà ses propres locaux ; la toute récente initiative de la mairie grenobloise, consistant à proposer un local de repos aux coursiers à vélo, ne les concerne pas directement. « Je trouve que c’est quand même une belle initiative », tempère Tiphaine Maillaud. « Chez nous, les coursiers peuvent venir se reposer, boire un café. Chez Uber ou Deliveroo, ils n’ont rien. » Et déclare qu’à terme, il serait intéressant que la mairie crée « un réel espace de cyclo-logistique ». Qui regrouperait les différentes structures, et leur offrirait « un lieu stratégique pour travailler dans un pôle, rendre la chose facile et visible .»

Nous avons interviewé à ce sujet Maxence Alloto, sixième adjoint à la mairie de Grenoble. Chargé des Commerces, de l’Économie locale et de la Vitalité de proximité, il s’occupe également du projet de local.

L’idée est née du retour « de quelques livreurs », mais également « des habitants, qui se plaignent ». Dans les rues piétonnes, « des gens qui devraient être à vélo et les traversent plutôt à scooter, en roulant vite, créent de l’insécurité ». De même, les regroupements dans des espaces publics, non couverts, créent à la fois de « mauvaises conditions de travail », et des « problématiques de nuisances ».

Dessins de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Cependant, les modalités et conditions d’accès au local n’ont « pas encore été définies », selon l’élu, et il n’y a pas encore de calendrier pour la réalisation du projet. La municipalité cherche actuellement un lieu qui conviendrait, en termes de taille, de localisation… Ce sera un « lieu d’accueil, d’hospitalité, pour des gens qui auraient besoin d’un temps de repos ». Et de souligner que « deux villes en France ont déjà planché là-dessus, Nancy et Paris ».

Seulement, pour l’instant, les retours des livreurs eux-mêmes sur ce sujet paraissent limités. « Il n’y a pas encore véritablement de syndicat ou d’autre mouvement qui pourrait faire remonter les informations », déclare Maxence Alloto. L’intérêt des coursiers eux-mêmes pour la création de ce local reste donc à démontrer. Selon lui, les réactions proviennent de « certains livreurs qu’on peut rencontrer ou voir, ou des commerçants qui utilisent ce type de livraison ».

Jérôme Pimot déclare quant à lui « ne pas être réellement pour cette option, qui n’est pas très utile ». Selon lui, « à Paris, il y aura un local porté par des élus communistes ». Cependant, « il y a une expérience qui a été faite à Nancy, les livreurs ne vont pas dans ces endroits-là ».

Pour l’ancien livreur devenu une référence dans l’univers de la livraison rapide, « aller se poser dans une salle, se déséquiper… ce sont des choses qu’on n’est pas amenés à faire ». Préférant attendre la course au pied du restaurant et être réactifs, les livreurs n’ont pas de temps à perdre avec le café. Le cofondateur du CLAP déclare qu’ils avaient demandé à « avoir un local » en 2018, « quand on n’était pas des masses de gens dans la rue ». Mais, selon lui, « maintenant, c’est trop tard pour ce genre d’initiative ». Qui serait, à son sens, « un message politique ». Il en conclut que « les livreurs ne veulent pas des abris, ils ont besoin de revalorisation, d’augmentation tarifaire ».

Les coursiers utilisent leur propre vélo, plus ou moins adapté aux longues courses quotidiennes.

Interrogé devant le Burger King, Moussa* déclare que pour lui, « c’est une bonne idée ». Et témoigne : « Comme maintenant, quand il n’y a pas de travail, on est obligés de rester sur le vélo… là, on pourrait au moins s’asseoir ! ». Cela fait longtemps qu’il travaille chez Deliveroo, et il ajoute que désormais « il y a des restaurants à qui ça ne plaît pas qu’on s’arrête devant chez eux ». Un témoignage supplémentaire de la difficulté grandissante du travail de coursier.

Selon Maxence Alloto, la ville souhaite que les grandes structures de livraison s’impliquent dans la création du local, mais également dans la revalorisation du statut de leurs coursiers. « On invite ces structures à très rapidement trouver des solutions pour nous accompagner dans ces démarches-là et trouver des conditions acceptables », déclare-t-il. Selon lui, les élus grenoblois mais également « dans toute la France » sont « sur la même longueur d’onde », et « se mobilisent ». Ils projettent éventuellement « d’écrire collectivement à ces structures pour la sécurisation, la propreté environnementale, mais aussi les rémunérations ».

Quid des scooters ?

La livraison motorisée est également une question clivante. Maxence Alloto, dans la ligne politique portée par la municipalité d’Éric Piolle, a indiqué demander aux plateformes qu’elles « veillent à ne pas avoir de gens en scooter ».

D’autant que la livraison motorisée est régie par la loi : elle nécessite une formation préalable, la « capacité de transport », que la plupart des coursiers ne possèdent pas. Cependant, l’étude précédemment citée a démontré que l’optimisation du temps de travail est rendue difficile par la gestion algorithmique, propre aux grandes plateformes (Sicklo, par exemple, emploie un dispatcheur humain). Ce qui force les livreurs à être connectés en permanence, accepter un maximum de courses, et réduire leur temps de transport. Le plus simple étant de prendre le scooter, voire la voiture pour des courses en conditions climatiques difficiles.

Les livraisons à scooter dans les rues piétonnes dérangent certains habitants.

À Grenoble, où, selon l’élu, « le public est sensible aux modes de transport doux », le bât blesse encore plus. Les structures comme Sicklo ou Vélocité, pour qui le deux-roues non motorisé est un credo, soutiennent cette position. « On veut livrer uniquement à vélo ; le scooter, ça n’a pas de sens sur un territoire comme Grenoble qui est assez pollué ! » Vélocité, qui existe depuis 2006, également fondé à Grenoble, transporte des plis et colis. « Chez nous, on a des CDIs et des mutuelles », déclare l’un de leurs coursiers, par opposition aux plateformes Internet. Pour cette entreprise traditionnelle, « le vélo représente une solution efficace et durable » car il est « bien plus adapté que les véhicules à moteur qui subissent les embouteillages quotidiens ».

Jérôme Pimot, qui travaille sur Paris, a une autre vision des choses : « Coopcycle sont très branchés livraison à vélo, mais il faudrait proposer des coopératives sur engins motorisés. Les livreurs en sont là. Certains doivent être motorisés, particulièrement quand ils couvrent une zone de chalandise très vaste, ou travaillent dans des conditions climatiques difficiles. »

« Je connais un peu Grenoble », ajoute-t-il. « Pour aller à Échirolles, ou plus loin dans l’agglo, il est quand même plus pratique d’utiliser des moyens motorisés. » Et si les livraisons s’étendaient à la Métro toute entière, il est aisé d’imaginer le développement de ces pratiques.

Les grandes plateformes conservent pour l’instant leur suprématie, du fait de leur propension à contourner la loi sur les véhicules motorisés, leurs tarifs bas et leur meilleure diffusion. Là où Sicklo communique par bouche-à-oreille et dépose des flyers, Deliveroo et UberEats ont une stratégie marketing agressive. La qualité des restaurants qu’ils desservent n’est pas la même : les plateformes ne choisissent pas leurs partenaires. Sicklo, à l’inverse, travaille, à l’origine, avec des restaurants « qu’ils connaissent », et qui souhaitent souvent passer par leurs services pour des raisons d’éthique de travail. Le développement national et international des coopératives de cyclo-logistique, ainsi que le fort soutien de la ville de Grenoble au vélo, pourrait lentement changer la donne dans l’agglomération grenobloise. Ce qui pose la question du devenir professionnel des récents coursiers, peu qualifiés et au fort turnover, qui pourraient avoir des difficultés à retrouver un emploi aussi peu regardant.

Reportage et photographies Laure Gicquel.
Dessins de presse Simon Derbier.

*Les prénoms ont été changés pour respecter l’anonymat.

J’ai raté un lien ?

L’envers et l’endroit des plateformes de livraison instantanée —Cairn.info
Qui sont les livreurs à vélo ? — Anti-k.org
Nous le savons — site de l’entreprise
Y-nove — Alpes Solidaires
GAIA Isère — site de l’association
Dispatcheur / Dispatcheuse — Cidj.com
Vélocité Services — site de l’entreprise
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Publié le 28.05.2021 à 19:20

Sujet élu le 2 mai avec 51% des votes | rejoindre les 111 abonné·e·s
Débriefing de l’article mercredi 9 juin à 18h, plus d’infos.

Au Clépt, la relation entre élèves et profs se veut plus équilibrée et moins verticale, ce qui passe notamment par le tutoiement.

Le Collège-lycée élitaire pour tous (Clépt) de Grenoble est un établissement public pionnier en France : créé en 2000, il accueille des élèves de 15 à 23 ans, “décrocheurs” depuis plus de six mois qui ont souhaité reprendre leur scolarité. Loin d’une fatalité, le parcours de ces jeunes témoigne de la nécessité d’un environnement à l’écoute pour pouvoir raccrocher.

Une porte bleue au pied de la galerie de l’Arlequin. Presque invisible sans le panneau à côté : “C.L.E.P.T.” en grosses lettres, “Collège Lycée Elitaire Pour Tous (annexe Lycée Mounier)” en plus petites en dessous et à gauche les logos de la ville de Grenoble, de l’ancienne région Rhône-Alpes et de l’Europe. Quelques marches plus tard, un vaste couloir où se succèdent rangements de livres et affichages remplis de coupures de presse. Le tout éclairé par de larges fenêtres donnant sur l’immense parc de la Villeneuve. Nous venons de franchir le seuil de cet établissement pionnier dans la lutte contre le “décrochage” scolaire.

Au 84 galerie de l’Arlequin, à deux pas du parc de la Villeneuve.

En France, l’abandon des études concerne près de 80 000 jeunes, soit 8,2 % des effectifs. En 2010, la réduction du décrochage scolaire était l’un des cinq objectifs de la stratégie “Europe 2020”. Avec moins de 10 %, la France fait aujourd’hui figure de bon élève de l’Union. Mais à la fin des années 1990, le “produit de l’érosion scolaire” était deux à trois fois plus important. À cette époque, deux professeurs, Marie-Cécile Bloch et Bernard Gerde, alertent déjà sur le phénomène au travers de leur association La Bouture. Ce militantisme aboutit en 2000 à la création du Clépt. Vingt ans après, l’établissement accueille toujours une centaine d’élèves de 15 à 23 ans qui reviennent vers l’école après avoir “décroché” depuis plus de 6 mois. Aucun dossier scolaire n’est exigé en amont de cette reprise, mais un entretien pour envisager les motivations.

“C’est au Clépt que j’ai compris que je faisais partie des “décrocheurs”. On en discute beaucoup ici. Mais avant, je n’avais jamais entendu ce mot”, confie Aurélia, 18 ans, arrivée en février. “Pour moi, ça a commencé en 6e. Après ça a été crescendo jusqu’en 3e.” Finalement, elle décroche vraiment en octobre 2019, quelques semaines après son entrée en première de bac pro commerce. “Je voulais reprendre une autre filière, mais la responsable du lycée m’a clairement dit que je n’avais pas les capacités pour aller jusqu’au bac.”

Sur le seuil de cet établissement pionnier en France, livres et coupures de presse sont mis en avant.

“Aller en cours en pleurant”

Déscolarisée pendant plus d’un an, elle s’inscrit à la mission locale de Saint-Égrève qui lui parle du Clépt : “J’étais dans l’optique de vouloir faire une rentrée rapidement. J’avais déjà perdu un an et ça m’avait agacé. Je me sentais motivée plus que tout, je voulais prouver que moi aussi je pouvais avoir mon bac général.”

Kayla, 17 ans, est également arrivée en février après une année de décrochage, avec une histoire similaire : “En 3e, on m’a forcée dans mon orientation. On m’a mis en bac pro ASSP parce qu’on me voyait bien là. Je voyais que ça me plaisait pas. Mais les profs étaient pas du tout à l’écoute. Franchement, j’étais déprimée dès le lever, j’allais en cours en pleurant.” Elle aussi décroche peu après la rentrée avant de découvrir le Clépt par le biais d’une mission locale. Elle y démarre un mois après : “Totalement un autre monde. Maintenant, le matin je me lève, je me dis : Trop bien ! Je vais aller au Clépt, je vais apprendre des choses.

“Ici, les professeurs nous accompagnent vraiment”, poursuit Kayla. “Même à distance [avec les conditions sanitaires], ils nous envoyaient des messages pour savoir comment on allait.” Aurélia souligne également ce lien : “Si on est absent, ils vont pas en faire des caisses, mais essayer de comprendre.”

“Pour retrouver la notion de plaisir dans l’apprentissage, recréer un climat de confiance est essentiel” — Anthony Lecapre, professeur d’histoire-géographie au Clépt depuis 8 ans.

“Échanger en tant qu’humains”

Aurélia et Kayla sont dans le premier cycle du Clépt, dédié au raccrochage scolaire. Les élèves y restent entre six mois et trois ans selon le besoin, avec pour objectif la consolidation d’un certain nombre d’acquis. Et un pré-requis indispensable : “Recréer un climat de confiance est essentiel”, souligne Anthony Lecapre, professeur d’histoire-géographie dans l’établissement depuis 8 ans. “Bien souvent ces jeunes ont une image dégradée d’eux-même. Il s’agira donc de leur faire retrouver la notion de plaisir dans l’apprentissage et leur montrer qu’ils peuvent s’accrocher, tout en restant exigeant sur le contenu.”

Pour cela, le fonctionnement de l’établissement est repensé et resserré uniquement autour de l’équipe enseignante : pas de personnel de vie scolaire ou administratif, les enseignants s’acquittent seuls de ces tâches pour éviter les effets de cloisonnement. Un système de tutorat permet d’accompagner individuellement les élèves. Tous les jours, un professeur est aussi assigné “au couloir” afin d’être disponible et à l’écoute, notamment pour qui arriverait en retard ou sortirait de cours pour une raison ou une autre. Enfin, une après-midi par semaine est dédiée aux échanges entre collègues. Cette implication a un coût horaire : tout professeur du Clépt, certifié comme agrégé, est tenu de faire 27 heures hebdomadaires contre 18 dans un établissement plus “classique”.

“Ce qui se passe autour influe sur la manière d’apprendre”, témoigne Lina, 19 ans, dans une autre classe du premier cycle. “Le tutoiement, ça peut sembler rien, mais ça veut dire qu’on est en train d’échanger en tant qu’humain. C’est le côté suivi et soutien moral qui manque dans une école classique.” Le contenu des cours est lui aussi repensé : “Dans les autres écoles, les matières sont ultra-cloisonnées. Au Clépt, elles sont associées de manières complémentaires, comme la philo et les lettres.”

Aristote et Lavoisier, sciences sociales et expérimentales, scolastique, philosophie et démarche scientifique… Bienvenue dans un cours d’épistémologie.

Un enseignement emblématique du Clépt est le cours d’épistémologie, mêlant notions scientifiques et philosophiques. “Il va servir de colonne vertébrale. Faire le lien entre les différentes disciplines et développer l’esprit critique”, détaille Anthony Lecapre. “Les notions abordées vont ensuite être des fils que je vais pouvoir tirer dans mes cours d’histoire, par exemple. Montrer que le savoir ne vient pas de nulle part. Par contre, cela nécessite de recentrer l’enseignement sur un noyau dur essentiel de connaissances.”

“Une parenthèse de bien-être”

Lina espère passer en deuxième cycle à la fin de l’année, en classe de première. “J’ai repris le plaisir de revenir en cours, mais il me reste du chemin à parcourir pour raccrocher : j’ai encore des absences, même si j’en ai beaucoup moins. Et si je ne suis pas là, je rattrape.” Le second cycle au Clépt se rapproche plus d’un lycée “classique” avec un baccalauréat général en fin de parcours. Lina se voit bien continuer en fac : “J’aimerais faire un doctorat en psychiatrie. J’avais toujours eu ça en ligne de mire, mais j’avais un peu perdu l’espoir d’y arriver. Le Clépt m’a aidé à me redonner confiance pour l’avenir.”

Au-delà des singularités des parcours, la capacité retrouvée pour aller de l’avant revient dans tous les témoignages d’élèves. Celui de Cyril, 28 ans (dont neuf depuis qu’il est sorti du Clépt avec son bac en poche), les rejoint : “Entre “Clépteux”, on est tous d’accord sur ce point : ça a été une parenthèse de bien-être. On pouvait souffrir, on avait ce droit-là. On était écoutés. Il y a des valeurs, des passions, une énergie qui finissent par se coller à toi.” En fac de langues, Cyril finit néanmoins par décrocher à nouveau : “Mon impression est qu’on ne raccroche jamais vraiment. Quand tu fais un pas à côté du système, tu vas regarder et faire des choix marginaux par rapport aux autres. Sur les 70 personnes que je connais du Clépt, il y en a peut-être deux qui ont ensuite fait un parcours tout droit.” Après la fac, Cyril va s’engager comme bénévole à La Bouture, qui œuvre toujours en complément du Clépt ; puis faire de l’animation auprès d’enfants avant de finalement s’épanouir dans un café-jeux-restaurant grenoblois. “Ce côté découverte de qui je suis, ça me vient aussi du Clépt.”

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Malgré les bons résultats du Clépt et son taux de réussite de plus de 90 % au baccalauréat 2019, l’avenir de l’établissement reste fragile. Comme en témoigne la pétition initiée par des anciens élèves l’an dernier avant que la rectrice d’académie se montre rassurante. L’année précédente, l’association La Bouture avait aussi dû licencier trois salariés pour éviter la liquidation judiciaire après des baisses de subventions. Aujourd’hui, les craintes de Marie-Cécile Bloch, désormais retraitée mais toujours active au sein de La Bouture, sont plutôt liées à la prochaine rentrée de septembre : “Une énorme vague de décrochage nous attend. D’après notre enquête auprès des chefs d’établissements, les confinements ont provoqué chez près de 80 % des élèves angoisses et quête de sens, avec le sentiment que cela ne va jamais finir. Le pire étant pour ceux qui sont arrivés en seconde sans avoir vraiment pu terminer le collège.”

Reportage et photographies Florian Espalieu.
Dessin de presse Simon Derbier.

J’ai raté un lien ?

Le CLÉPT — site du lycée.
La lutte contre le décrochage scolaire en France et le FSE — fse.gouv.fr.
Conclusions du 17 juin 2010 — Conseil Européen.
La Bouture — site de l’association.
Bac pro ASSP — page Wikipédia.
K fée des jeux — site de l’entreprise.
Madame la Rectrice, merci! — Change.org
Décrochage scolaire : obligée de licencier ses salariés, La Bouture se met en veille jusqu’en janvier 2019 — Place Gre’Net
Un commentaire vaut de l’or” — Ludovic Chataing, mai 2021.

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Publié le 07.05.2021 à 17:26

📣 « Donc polémiquons plutôt sur l’écriture inclusive »

Suite à un appel du média à réactions à l’actualité d’interdiction de l’écriture inclusive à l’école, Judith, professeure dans un collège, a proposé un nouveau texte de témoignage sur ce qu’elle vit aujourd’hui avec l’Éducation nationale. Elle avait déjà publié une première lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer en 2019.

Hier, le ministre de l’Éducation nationale a fait paraître un décret interdisant l’écriture inclusive à l’école. Me voilà officiellement hors-la-loi. Car oui, j’utilise l’écriture inclusive en classe depuis 3 ou 4 ans environ.
Pourquoi donc ? Et bien parce que j’en ai assez de cette langue sexiste où le masculin l’emporte sur le féminin. Donc de la même manière que je dis « bonjour à toutes et à tous », que j’ai remplacé « droits de l’homme » par « droits humains », que j’essaye d’utiliser un maximum de tournures qui ne m’obligent pas à dire le féminin et le masculin (les exploitations agricoles plutôt que les agriculteur·trice·s), que je suis une professeure ou une enseignante, j’utilise l’écriture inclusive en classe.
Comment je fais ? Je l’explique en début d’année quand j’écris un titre où elle va se retrouver et quand j’écris un mot au tableau. Voilà. Libre aux élèves de recopier ou non ainsi. Je leur précise toujours que ce n’est pas obligatoire. Ah si, l’écriture inclusive se retrouvera dans mes cours tapés et mis en ligne. En vrai, elle n’est que peu présente.
Alors quand je lis dans la presse que je mets en péril la scolarité de milliards d’élèves qui ne sauront plus écrire le français, ça me fait doucement rigoler et puis finalement, ça m’énerve. Ce qui m’énerve surtout, c’est l’hypocrisie. Sous prétexte que c’est compliqué pour les dyslexiques (ce que je peux comprendre, mais encore une fois, je ne l’impose pas), on interdit une évolution égalitaire de la langue. Quand on sait le parcours du combattant pour les familles de dyslexiques pour obtenir un rendez-vous et la reconnaissance, quand on sait l’absence de moyens (pas assez d’assistant·e de vie scolaire, pas assez d’ordinateurs, pas de possibilité d’avoir un tiers-temps dans les contrôles réguliers, …) et quand on sait combien l’Éducation nationale se moque des troubles de l’apprentissage et nous laisse nous dépatouiller chaque jour face à ça, écoutez, oui, finalement, je suis en colère.
En colère et en même temps, pas dupe. Pourquoi cette polémique, là, maintenant ? Parce que les autotests arrivent seulement dans les établissements et pas en nombres suffisants. En ce moment, les établissements doivent règlementer l’accès aux autotests avec des personnes prioritaires, puis moins prioritaires, etc. Donc des lycéen·ne·s qui se testent dans 10 jours ? LOL. Non. Cela n’arrivera pas. Parce que la réalité, c’est qu’encore une fois, notre ministère ne protège ni les enfants ni les adultes des établissements. Mais, il ne faut pas le dire. Donc polémiquons plutôt sur l’écriture inclusive, grand péril du monde et de la civilisation. Rappelez-vous que quand on accusait le ministère de la Recherche de laisser tomber les étudiants, pouf ! Une polémique autour des prières dans les couloirs des universités est née au Sénat. Comment des étudiant·e·s qui ne vont pas en cours, dans des universités fermées, peuvent prier dans les couloirs ? Honnêtement, je ne sais toujours pas. Serait-ce un gros mensonge pour cacher les suicides réguliers ? Pensez-vous …
Donc, des personnels et des élèves toujours en danger (de mort doit-on le rappeler, si formes graves et comorbidités), mais le plus important, c’était de me rendre hors-la-loi. Parce que je suis une méchante féministe qui veut l’égalité entre les femmes et les hommes et que les filles se reconnaissent aussi dans les histoires et les espaces que je leur enseigne. Pour qu’elles soient des citoyennes conscientes de leur valeur et non pas, juste « des féminins relégués derrière le masculin ».
Judith, professeure dans un collège.

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Mail de contact : ludovic.chataing@laverty.fr

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Publié le 29.04.2021 à 16:52

Sujet élu le 2 avril avec 43% des votes | rejoindre les 112 abonné·e·s

Ligne de bus C5, une des rares à ne pas avoir été impactée par les baisses récentes de l’offre.

À Grenoble, les témoignages se suivent et se ressemblent. Des transports en commun bondés, le difficile respect de la distanciation sociale aux heures de pointe, des temps d’attente rallongés sur certaines lignes ou encore des périphéries peu desservies, tel est le quotidien des grenoblois·es depuis plusieurs semaines. En cause, les baisses de l’offre des transports dans la métropole en raison de la crise sanitaire.

Le 22 mars 2021, la Tag (Transports de l’Agglomération Grenobloise) a annoncé une nouvelle baisse de l’offre des transports en raison d’une « fréquentation plus faible à certaines heures ». Elle concerne 2 lignes de tram et 13 lignes de bus, ce qui amène l’offre à 78% de sa pleine capacité de fréquentation, d’après le Dauphiné-Libéré.

Les lignes impactées le 22 mars, “infotrafic” Tag.

Par la suite, la Tag a publié sur ses réseaux une « adaptation des horaires » prévue du 6 au 30 avril inclus, en lien avec les annonces gouvernementales. Les horaires de vacances scolaires ont ainsi été étendues sur deux semaines supplémentaires pour des lignes non impactées par la baisse en mars. Comme précisé sur l’infographie ci-dessous, le retour à la normale pour le 30 avril n’est pas garanti, dans le cas de nouvelles mesures gouvernementales.

“Infotrafic” diffusée par la Tag.

Ces deux baisses de l’offre successives impactent l’ensemble des lignes, avec un recours à la réservation renforcé pour les bus « Flexo ». En soirée, seules des navettes sont maintenues pour les soignants. Le tout, non sans déplaire aux grenoblois·es et associations d’usagers.

Une baisse de l’offre des transports « contre-productive »

« Depuis le maintien de la crise sanitaire, le niveau de fréquentation de notre réseau de transports en commun est d’à peu près 50% par rapport à un niveau normal compris entre 90 et 100% », assure Sylvain Laval président du Smmag (Syndicat Mixte des Mobilités de l’Aire Grenobloise), en charge de la gestion des transports dans la métropole. Pourtant, syndicats et associations d’usagers évoquent des taux de fréquentation beaucoup plus hauts. « On est en désaccord, on est bien au-dessus, au moins à 70–75% », contredit Fernando Martins, secrétaire général FO (Force Ouvrière) à la Semitag, le réseau de transports en commun de l’agglomération grenobloise. Même son de cloche pour Emmanuel Colin de Verdière, président de l’association ADTC-Se déplacer autrement. « C’est très difficile à estimer car la fraude a augmenté depuis la crise sanitaire, ce n’est pas la fréquentation réelle », explique-t-il.

Cette baisse de l’offre des transports a eu un impact considérable sur les déplacements des grenoblois·es : c’est pour éviter les difficultés liées aux transports en commun que certains usagers reviendraient à la voiture. « On s’aperçoit que pour les déplacements motorisés on est quasiment revenu au niveau d’avant la crise sanitaire », explique Emmanuel Colin de Verdière. Un revirement pour le moins étonnant alors que la ville de Grenoble a été élue Capitale verte européenne 2022. « Moi je n’ai pas les moyens d’acheter une voiture donc je trouve que la réduction de l’offre des transports est vraiment contre-productive », s’insurge de son côté Marianne, employée sur le campus. « Des personnes risquent de prendre l’habitude d’utiliser un autre moyen de transport plus polluant, plus encombrant », s’inquiète-t-elle.

Pourtant cette baisse de l’offre est nécessaire selon Alain*, conducteur à la Semitag : « Aujourd’hui on a du mal à remplir un bus complet. Ce matin si j’ai eu maximum 20 personnes dans le bus c’est bien. C’est vraiment aux heures de pointe qu’il y a du monde mais le problème c’est que faire venir un conducteur sur une voire deux tournées c’est presque impossible ».

Avec le Covid-19, la peur de prendre les transports en commun

Prendre les transports en commun à Grenoble est désormais devenu le parcours du combattant aux heures de pointe si l’on en croit certains témoignages recueillis sur les réseaux sociaux. Certains doivent jouer des coudes pour espérer se faire une place dans une rame, d’autres encore n’ont plus les moyens de rentrer chez eux après le couvre-feu, l’offre se terminant aux alentours de 21h. « Un jour j’ai dû aller à l’hôpital à 19h en transports en commun, j’en suis sortie à 23h, et je suis rentrée à pied… 45 minutes de marche », explique Clémence, employée dans le secteur bancaire. Son témoignage n’est pourtant pas isolé. « La baisse des transports me pénalise réellement parce que j’habite sur le campus, j’en ai vraiment besoin pour mes déplacements. Avec ces horaires j’ai juste le temps d’aller en cours et de revenir. J’ai dû ruser, j’utilise souvent les trottinettes électriques ou des vélos quand il n’y a plus de trams. Ça fait un peu mal à mon portefeuille mais c’est la seule solution que j’ai trouvé », témoigne Karine, étudiante.

Tram E (impacté), un mardi matin vers 11h à l’arrêt Alsace-Lorraine.

D’autres usagers pointent également le non-respect de la distanciation sociale dans les transports. « J’ai la sensation d’être en danger, nous sommes entassés, les fenêtres sont fermées », s’inquiète Tristan, étudiant en alternance. « Nous sommes les uns sur les autres, des gens restent sur le quai parce qu’il n’y a plus de place », témoigne de son côté Jennifer, salariée dans le privé. « Sur la distanciation sociale, à cause de la baisse de fréquence, les usagers craignent de prendre les transports même si c’est désinfecté régulièrement et que le port du masque est respecté », développe Emmanuel Colin de Verdière. Et ce, alors que « les véhicules sont désinfectés tous les soirs, par une société spécialisée. Des barres de maintien aux postes de conduite, tout est désinfecté tous les jours », assure Alain. Un protocole sanitaire qui a un coût : « près de deux millions d’euros par an » selon les dires de Sylvain Laval.

Le coût des abonnements est également au cœur des préoccupations des usagers : 59,90€ par mois ou 599€ à l’année pour les 25–64 ans, tel est le coût d’un abonnement dans la métropole. « Les tarifs sont toujours aussi chers pour moins en moins de service », évoque Tristan. « On réduit les services mais pas les prix. Quand vous allez au ski et que la moitié du domaine est fermé, on fait un prix. Quand on n’a pas la moitié des trams et pas de place, c’est plein tarif », s’émeut Jennifer. La Tag a pourtant annoncé de nouvelles mesures tarifaires pour les usagers dont l’abonnement est toujours en cours de validité au mois de mars 2020. Une offre pouvant aller jusqu’à deux mois offerts selon les abonnements. « Je n’en ai pas vu la couleur », contredit Tristan.

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

« Il est hors de question de supprimer ou de couper une ligne sous prétexte qu’elle est moins fréquentée »

Des temps d’attente allant de 10 à 12 minutes, voire plus sur certaines lignes, c’est également le quotidien des grenoblois·es. Des faits constatés par l’ADTC-Se déplacer autrement. « On a observé un peu partout c’est que si on atteint une fréquence entre 7 et 10 minutes, il y a une forte hausse de la fréquentation. Des lignes Chrono sont passées à 12 minutes en journée et le samedi », précise Emmanuel Colin de Verdière.

Pourtant, le président du Smmag assure avoir adapté le réseau de transports aux réalités de la fréquentation. « Les choses ont été regardées au cas par cas, en fonction des niveaux de fréquentations et des absolues nécessité. Il est hors de question de supprimer ou de couper une ligne sous prétexte qu’elle est moins fréquentée, il y a la nécessité de maintenir des services minimums sur un certain nombre de territoires », explique Sylvain Laval.

« Nous avons considéré que les heures de pointe ne devaient pas être impactées, le niveau de service est le même qu’en situation normale et même en situation normale il est parfois tendu. Les grandes lignes fortes du réseau sont également les moins touchées. Quand on se rend compte que c’est un peu chargé, on n’hésite pas à renforcer par l’ajout d’une rame de bus ou de tram » — Sylvain Laval, président du Smmag.

Une baisse de l’offre en raison des difficultés financières de la Semitag et du Smmag ?

En janvier dernier, le syndicat Force Ouvrière s’inquiétait d’une baisse de l’offre qui s’inscrirait dans la durée en raison des difficultés financières que connaît la Semitag, des recettes basées exclusivement sur la vente de titres de transports et les subventions du Smmag. Dans un courrier adressé au président du Smmag, les représentants évoquaient une baisse de l’offre qui selon eux « sera durable dans le seul et unique but d’éponger les déficits liés à la crise sanitaire ». Ils réclament également le maintien « d’une offre maximale et régulière, quoi qu’il en coûte ».

En réponse à ces inquiétudes, une rencontre était organisée le 28 janvier dernier entre les syndicats de la Semitag (FO, SAPS-UNSA, CFE-CGC, Solidaires, CGT) et le président du Smmag. Dans un communiqué, les syndicats expliquent que « le président du Smmag [nous] a assuré la pérennité des emplois existants ainsi que sa volonté d’un passage en SPL (Société publique locale) de la Semitag pour le mois de septembre 2021. Sur le niveau de l’offre après crise, on nous a assuré qu’elle sera à son maximum ».

Ligne 21 (impactée) au col de Comboire à Claix, l’adaptation aux heures de pointe n’existe plus.

Une offre à son maximum après la crise sanitaire, c’est ce qu’a confirmé Sylvain Laval à L’avertY. « Tout cela est conjoncturel, nous nous adaptons en permanence. Dès que nous constatons un niveau de fréquentation qui réaugmente, nous réajusterons l’offre à la hausse, et de la même manière lorsque les contraintes sanitaires évoluent de manière plus positive en desserrant les choses, nous adapterons notre niveau d’offre », assure-t-il.

« On nous a demandé de faire des efforts jusqu’au mois de juin parce que la baisse de l’offre est ponctuelle, elle ne va pas durer dans le temps », poursuit Fernando Martins. Même son de cloche du côté de l’ADTC-Se déplacer autrement :

« On est a priori la seule métropole de France où l’offre est réduite en journée. On a indiqué qu’il serait inacceptable que cette baisse de l’offre soit pérenne, le Smmag a indiqué qu’il remettrait une offre à 100%. On sera très attentif à ce sujet. », Emmanuel Colin de Verdière, président de l’ADTC-Se déplacer autrement.

Quid des salariés de la Semitag ?

Les salariés de la Semitag sont également les victimes collatérales de la crise sanitaire. « Tout le réseau vit au rythme des annonces gouvernementales, les conditions de travail de tous se sont dégradées à cause de la crise », s’émeut Fernando Martins. Syndicats et salariés de la Semitag ont négocié le chômage partiel à 100%, le salaire de base est ainsi maintenu. « Cependant nous avons une part variable, basée sur des primes et les agents qui sont titulaires sur des roulements de nuit perdent des sommes importantes mensuellement allant de 400 à 500 euros », évoque le Syndicat du Transport, section syndicale créée il y a quelques semaines à la Semitag.

Cycliste (non impacté) laissant passer le tram B.

Pour protéger les conducteurs, l’avant des véhicules leur est désormais réservé. Pourtant, cela reste difficile au quotidien. « Ce n’est pas facile quand vous arrivez dans un véhicule, qu’il fait très chaud, donc vous êtes dans un bocal vitre à gauche, sur le côté, ce n’est pas facile de devoir conduire avec le masque », explique Alain. « Les restrictions sont difficiles pour tout le monde, le port du masque durant un service complet n’est pas toujours facile mais nous nous efforçons de fournir au maximum un service de qualité », développe de son côté le Syndicat du Transport.

« Le vrai enjeu de société est d’expliquer que les transports en commun restent essentiels, que ce n’est pas un lieu particulier de risques de contamination ou de clusters. Comme partout, il faut être vigilant, respecter les gestes barrières, porter un masque », conclut le président du Smmag. Associations, syndicats et usagers s’accordent aujourd’hui sur la nécessité de retrouver un service à son maximum pour le bien-être de tous.

Reportage Tania Kaddour-Sekiou
Photographies Ludovic Chataing
Dessin de presse Simon Derbier

*Le prénom a été modifié.

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ADTC-Se déplacer autrement — site de l’association.
Tag : un peu moins de transports en commun à partir de ce lundi 22 mars - Le Dauphiné-Libéré.
Covid-19 : mesures tarifaires pour les abonnés TAG - Tag.fr
Covid-19 : face à la crise, la Semitag va-t-elle réduire son offre de transports dans la métropole de Grenoble ? - France 3 Auvergne Rhône-Alpes
L’histoire de la Sémitag - site de la Sémitag.
Qu’est-ce que le SMMAG ?- Le Grésivaudan, communauté de communes.
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Publié le 27.03.2021 à 09:50

Sujet élu le 2 mars avec 48% des votes | rejoindre les 110 abonné·e·s

Dessin de la halle Ectra de Neyrpic par Aurore Braconnier (aquarelle et stylo feutre).

L’idée émerge en 2019 dans un bar grenoblois. Une quinzaine de circassiens sont réunis pour parler d’un futur lieu d’entraînement, notamment pour les disciplines aériennes. Trapèze volant, danse verticale, tissu aérien, Grenoble manque clairement d’un endroit pour s’entraîner. Dans l’idéal il faudrait un lieu avec de la hauteur et au loyer très abordable, voire carrément gratuit.

« Et pourquoi pas les friches industrielles de Neyrpic ? », lance l’un des circassiens présent à la réunion, « elles sont inutilisées depuis des années et question hauteur, il y a de quoi faire.» Axel parle d’une ancienne usine abandonnée représentant 43.000 mètres carrés bordant l’avenue Gabriel Péri, située entre le campus de Saint-Martin-d’Hères et l’École polytechnique. Un lieu qui a fait couler beaucoup d’encre depuis qu’une promesse de vente a été signée entre la ville de Saint-Martin-d’Hères et un promoteur privé, Apsys, en 2008. Ce dernier veut faire de Neyrpic une immense galerie commerciale, ce qui, en novlangue, se traduit par « pôle de vie » ou « centre-ville » : de multiples enseignes dédiées à la mode, au bien-être, la décoration et aux loisirs, juste à côté d’une avenue déjà bien commerçante, polluée et régulièrement embouteillée

Neyrpic en mars 2021.

Des recours contre le projet ont été déposés entre 2011 et 2018. L’instruction étant close, l’affaire devrait être jugée dans l’année. En attendant, on se pose la question : quelles sont les alternatives à ce centre commercial ?

L’âme ouvrière de Saint-Martin-d’Hères

Joyeuse coïncidence, il se trouve qu’Axel n’est pas seulement circassien, il a aussi suivi des études d’architecte et a obtenu son diplôme en 2016. Or, pour son mémoire de fin d’études, il a travaillé sur le projet Neyrpic. Voici comment il voyait l’avenir de ces friches : un centre de cirque couplé à une auberge de jeunesse. Ben oui, il n’existe qu’une seule auberge de jeunesse à Grenoble et celle-ci se situe à… Échirolles, soit loin du centre et des universités, nous dit-il. Bien sûr, le terrain est vaste et les idées ne manquent pas pour ce lieu. « On nous impose un énorme projet inutile sans aucune consultation des habitants », regrette François-Rémy Mazy, porte-parole de l’association Alternatiba [NDLR : des enquêtes ont été menées mais considérées comme orientées ou sans aucune publicité pour y participer].

« Les alternatives doivent relever d’une démarche citoyenne et participative. Le projet peut inclure une dimension économique sans pour autant le donner à un promoteur faisant partie des plus grandes fortunes de France. »
François-Rémy Mazy, porte-parole d’Alternatiba.

L’association Neyrpic autrement a elle aussi réfléchi à des projets, recueillant les idées auprès d’étudiants, du campus de Saint-Martin-d’Hères notamment. En plus d’utiliser la grande hauteur des halles pour des activités artistiques ou sportives, certains proposent de transformer cet espace en centre de formation professionnelle de cordistes et centre de ressources sur la montagne en proposant des cartes, des expos, etc. L’idée serait d’inciter les touristes en partance pour les massifs à faire une pause dans l’agglomération pour trouver de l’info sur la montagne, découvrir le patrimoine industriel et l’avancée des recherches au musée.

Façade Ouest d’un des bâtiments restants à Neyrpic.

Une autre idée consiste à développer un musée industriel en deux parties : la première consacrée à l’industrie lourde dans l’esprit du Musée des Arts et Métiers, la deuxième serait dédiée à l’histoire des industries alimentaires de Grenoble (Lustucru, Cémoi, Brun). À côté, l’espace accueillerait des associations. Cela rejoint un peu l’idée de Philippe Charlot du parti La République En Marche (LREM) qui assure avoir toujours défendu une co-construction avec la population. « Nous avions pensé, pour garder la mémoire de ce site, faire un musée sur l’histoire ouvrière de Saint-Martin-d’Hères, une ville à l’origine ouvrière à bastion fort du Parti communiste », nous dit-il au téléphone.

Un pôle de vie, un vrai !

Dans la même veine que Monsieur Charlot, d’autres politiques aimeraient réfléchir avec les Martinérois·e·s à des alternatives à Neyrpic. « Aujourd’hui, en dehors de l’Heure bleue, du domaine universitaire et d’Ikea, les gens ne viennent pas à Saint-Martin-d’Hères. C’est donc l’occasion de créer un pôle de vie », explique Marie Coiffard, 35 ans, élue Europe Écologie-Les Verts et enseignante à l’Université Grenoble Alpes (UGA), opposée à la forme et l’envergure du projet.

« 24 000 mètres carrés de surface commerciale, ce n’est pas ce que les gens attendent, surtout dans la situation sanitaire actuelle. Le type d’aménagement pose aussi problème : le promoteur prévoit un grand multiplex cinématographique alors qu’on ignore encore comment les cinémas vont se remettre de la crise. Et puis, donner tout le site à un promoteur privé empêche le droit de regard de la ville. Pourquoi se déposséder d’un espace commun ? »
Marie Coiffard, élue municipale Europe Écologie-Les Verts.

Quand on lui demande si elle a réfléchi à d’autres projets, elle répond que oui, bien sûr, même si elle n’a pas autant de moyens que la mairie. « Pour nous il faut que la ville reste partie prenante du projet. Il faudrait un mix d’activités avec un pôle culture comme des cinémas à taille humaine intégrant le Mon ciné, le cinéma d’arts et d’essai de Saint-Martin-d’Hères, ce qui leur donnerait de meilleurs locaux. Et puis des tiers lieux avec des salles de cours, des salles pour des associations, de séminaires. Enseignante à l’UGA, je vois bien à quel point on manque de salles. Enfin un centre avec des commerces de proximité, où on valoriserait des circuits courts, des commerces d’artisans, des commerces éphémères. Pas une vague de surf en tous cas. Sur ses plaquettes, le promoteur dit qu’il espère faire venir des personnes du Grésivaudan. Quel dommage de ne pas profiter de la conscience actuelle pour changer les habitudes de consommation ! Neyrpic pourrait devenir un super endroit mais pour le moment le projet est tellement pharaonique qu’il ne se fait pas. »

Qu’en dites-vous Monsieur Queiros ?

Commerces de proximité et de produits locaux, pôle culturel en rassemblant l’école de musique et de danse avec une vraie salle de spectacles, restaurant tenu par des personnes handicapées, les divers projets semblent se rejoindre sur cet objectif : amener de la culture et de la vie à Saint-Martin-d’Hères. Nous aimerions discuter de toutes ces idées avec le maire David Queiros. Celui-ci nous donne rendez-vous avec son directeur de cabinet, un certain Nicolas Lavergne, qui, d’emblée, tient à connaître une chose : l’angle de l’article.

Nous tentons de lui poser quelques questions sur le projet actuel comme le nombre d’enseignes présentes ou le nombre de personnes touchées par la zone de chalandise. « Tout ce que je sais, c’est que cela mobilisera 2500 emplois pour la construction du projet et 800 à 1000 pour faire tourner Neyrpic », nous répond-il fièrement. Un audit C02 a-t-il eu lieu? « On peut supposer que oui », dit-il avant d’avouer lui-même qu’il n’a aucune garantie. Pour justifier ses réponses, pour le moins floues, il invoque sa récente prise de poste : depuis à peine deux mois seulement.

On se demande alors pourquoi Monsieur Queiros nous a envoyé vers cet interlocuteur et on réalise vite qu’il ne sert que de filtre à notre demande d’interview. Dommage. On avait tant de questions à lui poser, comme son avis sur la pollution des sols du site et le fait que le promoteur envisage de laisser cette poussière toxique « sous le tapis » de béton, ce qui revient à filer le problème aux générations futures. On aurait aussi aimé l’interroger sur la pertinence d’un centre commercial gigantesque alors que le réchauffement climatique se fait de plus en plus ressentir et que la crise du Covid met le monde à l’arrêt. « On ne peut pas refaire le match », dit laconiquement le directeur du cabinet.

« Sur le plan politique, cette question a été en grande partie répondue par les élections : élu à 53%, on peut considérer que les Martinérois ont soutenu ce projet en renouvelant leur confiance. »
Nicolas Lavergne, directeur de cabinet de David Queiros.

Rappelons que le taux de participation à ce vote était de 30,63% seulement. Mais admettons. Pour autant, les Martinérois sont-ils au courant de l’ampleur du projet ? Pour Nicolas Lavergne, c’est une évidence : « On est quand même d’accord que sur un projet de 20 ans, les Martinérois le connaissent… » Et le directeur du cabinet de conclure laconiquement : « Bon a priori vous avez une certaine orientation…»

Une lutte interminable

Pour la mairie, les Martinérois sont donc bien au courant du projet Neyrpic et le soutiennent en grande majorité. Pour en avoir le cœur net, nous nous rendons sur place et interrogeons des passants pris au hasard. Êtes-vous de Saint-Martin-d’Hères ? « Je viens de m’installer », me dit Thomas, une trentaine d’années. « Mais j’ai étudié à Polytechnique situé juste à côté ». On lui demande ce que ces friches sont. Il semble totalement ignorant du projet.

« Un centre commercial ? Je ne suis pas contre un peu de shopping mais je me demande s’il y a réellement besoin d’un centre ici ? On a déjà le Casino juste à côté et d’autres boutiques pour les vêtements. Et puis, l’avenue est déjà trop fréquentée par les voitures. Personnellement, je préférerais un musée ou un centre sportif. »
Thomas, Martinérois.

Deux autres jeunes hommes se promènent. Eux aussi ont étudié à Polytechnique il y a quelques années et ne sont pas au courant du projet. « Nous aurions tellement aimé profiter d’un espace vert. Cela plairait beaucoup aussi aux étudiants du campus, de profiter de la pause du midi pour déjeuner dans un parc. La grande place, c’est trop grand, trop moche. Et puis, ce genre de commerce appartient à un autre temps, ce n’est en aucun cas l’avenir ».

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

À côté, deux ami·e·s profitent du soleil pour déjeuner au pied de cet endroit surréaliste. La jeune fille s’entraîne au centre Espace vertical à l’intérieur des friches. Le jeune homme fait de la highline dans les locaux déserts, de manière clandestine. « Depuis que je suis au CP j’entends parler de ce projet mais qui reste à l’abandon. En primaire nous avions même visité les lieux et il y avait des choses intéressantes à l’intérieur comme un vieux carrousel ». Il semble bien au courant. Pourtant, quand nous lui parlons du centre commercial, il paraît tomber des nues. « Pourquoi un centre commercial ? Ce serait tellement mieux un grand espace de cirque ou un lieu culturel. Après tout, Grenoble n’est-elle pas censée être la capitale verte 2022 ? »

En attendant le jugement du dernier recours qui devrait arriver bientôt, le lieu aurait pu servir à beaucoup de personnes depuis toutes ces années qu’il est laissé à l’abandon.

« Dans beaucoup de villes, les anciennes friches industrielles servent de lieu pour accueillir des projets éphémères ou des résidences d’artiste », déplore Élisabeth Letz, co-présidente de l’association Neyrpic autrement. « Là, tout est à l’abandon depuis des années en attendant la manne du promoteur. Ils ont fait partir des associations comme le club de foot portugais, la 2CV Club délire, des chefs d’entreprises. Le promoteur l’a dit lui-même, il n’est pas philanthrope. Qu’une mairie communiste défende bec et ongles un projet comme celui-ci juste pour que le promoteur gagne de l’argent, c’est complètement fou. Moi j’ai été élu pendant 8 ans, et je sais bien qu’on a beau proposer des alternatives, on est toujours envoyé sur les roses, eux seuls savent ce qui est bien pour les gens ».

Cela fait environ treize ans qu’elle se bagarre sur ce sujet notamment pour sensibiliser les personnes concernées sur la question. « J’aimerais bien que tout cela se termine. Cela commence à être long ».

Dans les épisodes précédents…
- 1899 à 1967 : industrie électrique et hydraulique
- 2008 : signature d’une promesse de vente entre le propriétaire et le promoteur de centres commerciaux Apsys
- Juillet 2011 : autorisation commerciale est donnée à Apsys pour sa demande de permis de construire
- 2011 à 2018 : des recours sont déposés
- Mai 2017 : le promoteur demande un deuxième permis de construire car il jugeait le premier projet obsolète et pure folie (selon ses mots)
- 19 décembre 2019 : Les recours du premier permis de construire ayant été rejetés, le promoteur annonce l’achat du terrain (bien qu’on ne retrouve aucune trace de cette vente au service de la propriété foncière)
- Février 2020 : quelques travaux de démolition de la Halle
- 8 avril 2021 : cinq Martinérois ayant porté des recours sont convoqués au Palais de justice de Grenoble à 13h, suite à une plainte déposée par Apsys. Alternatiba se mobilise pour les soutenir.

Reportage et dessin de couverture Aurore Braconnier
Dessin de presse Simon Derbier

J’ai raté un lien ?

Définition de circassien — Larousse.
Podcast “La novlangue, instrument de destruction intellectuelle” — France Culture.
Pollution des rues en temps réel — Plume Labs.
Mémoire d’architecte d’Axel en PDF, en partie sur Neyrpic — ArchiRès
Une vague de surf à Neyrpic ? Mêmes les surfers sont très critiques ! — Neyrpic Autrement.
Municipales 2020 avec L’avertY.
Définition de highline — Wikipédia.
Les 7 mensonges du Maire de SMH
 — Neyrpic Autrement
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Publié le 23.02.2021 à 09:59

📣 « L’idée est d’éviter des montagnes d’emballages jetables »

En tant que média à l’écoute des citoyen·ne·s, L’avertY a proposé mi-février aux 10 autres porteuses et porteurs de projets grenoblois présents sur la phase 2 du concours La Fabrique Aviva, “d’écrire une contribution citoyenne sur votre projet, en partant de l’idée de départ, de raconter l’origine et les valeurs qui vous animent”. Marion Scapin a envoyé sa contribution citoyenne pour le projet “dabba” qu’elle porte en duo avec Caroline Laubertie.

Engagée depuis quelques années dans une démarche de consommation plus responsable, je rencontre Caroline en décembre 2019. Elle est en train de développer un projet pour accompagner les entreprises de la restauration afin de limiter les emballages jetables grâce au réemploi et recherche un associé. Le concept me séduit, et le moment est opportun, car je recherche une aventure entrepreneuriale tournée vers le développement durable. Nos compétences complémentaires et l’envie d’avoir un impact positif sur notre territoire nous réunissent, nous décidons de créer ensemble dabba.
Ce qui nous anime au quotidien chez dabba, c’est de construire une solution performante, qui permette d’avoir un impact direct en réduisant les déchets. Nous souhaitons faire du réemploi un bon moment de plaisir et de convivialité tout en travaillant un maximum avec des partenaires locaux. Enfin, on travaille sérieusement mais sans se prendre au sérieux, chez dabba on rigole beaucoup ! 😉
Nous avons lancé un service de consigne à destination de la restauration à emporter. Le concept : pouvoir prendre son repas dans un emballage consigné et éviter les déchets… tout en se régalant ! Le consommateur peut rapporter son contenant vide dans n’importe quel restaurant qui fait partie du réseau. Depuis Juin 2020, nous avons évité près de 12 000 emballages jetables, et 22 restaurants grenoblois sont partenaires. Afin de faciliter la gestion de la consigne et rendre cette action ludique pour les consommateurs, nous sommes en plein développement d’une application mobile, qui verra le jour dans les prochaines semaines (en veillant à en réduire l’impact carbone).
Faciliter le réemploi, c’est aussi accompagner tous types d’acteurs au-delà de la restauration commerciale : le portage de repas à domicile, la restauration collective (scolaire, d’entreprise), les initiatives de la foodtech ou encore la grande distribution. Nous sommes d’ailleurs en train de développer la première station de lavage dédiée aux contenants alimentaires de toutes sortes (bocaux, bacs gastronomes, plateaux,… en verre, inox, céramique, plastique,…) sur le bassin grenoblois. L’idée est de pouvoir laver des milliers de contenants par jour et d’éviter des montagnes d’emballages jetables (on garde nos massifs montagneux, on supprime le massif déchets !)
Notre ambition est d’assurer une présence sur l’ensemble de l’Auvergne-Rhône-Alpes en construisant un réseau de structures locales solidaires qui mutualisent leurs moyens pour aller plus loin ensemble ! Le service est d’ailleurs en train d’être lancé dans les deux Savoies.
Vous pouvez suivre nos actualités sur les réseaux sociaux : Instagram, Facebook, LinkedIn !
Marion Scapin, co-fondatrice de dabba.

L’avertY est un média participatif sur l’agglomération grenobloise. Chaque mois, il permet aux citoyen·ne·s de prendre la parole sous la forme d’une contribution par écrit, comme celle-ci. Toi aussi, prends la parole pour ré-inventer l’information locale !

Garanties pour chaque publication :
- pas de modifications des textes sans accord de l’auteur, dans l’unique but de rendre l’information plus lisible et compréhensible pour tout le monde.
- publiée avec la même attention que les autres contributeurs.
- correction des fautes d’orthographe.
- aide à l’écriture possible.

Mail de contact : ludovic.chataing@laverty.fr

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Publié le 28.01.2021 à 16:00

Sujet élu le 6 janvier avec 46% des votes | rejoindre les 114 abonné·e·s

La situation actuelle des étudiant·e·s interpelle. Leurs paroles et celles de leurs proches prennent de l’ampleur dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais les réactions de l’état donnent l’impression à beaucoup des premiers concernés d’être des “étudiants fantômes”. Face aux problèmes rencontrés, des propositions émergent, qui peuvent apporter un soutien important, parfois même des solutions durables, et permettre ainsi à certains jeunes “ectoplasmes” de reprendre forme. L’avertY fait le point.
Vendredi soir après le couvre-feu : le tram C vide, arrive sur le campus.

Étudiants fantômes aux besoins bien réels

Les difficultés matérielles de certain·e·s étudiant·e·s ne sont malheureusement pas nouvelles, mais l’état d’urgence sanitaire a aggravé la situation. Des structures déjà existantes ont pu réagir et mettre en place des actions spécifiques pendant les confinements, certaines continuant toujours aujourd’hui.

L’épicerie solidaire AGORAé vient d’ouvrir ses portes sur le campus dans un local du CROUS.

À Grenoble, si les restaurants universitaires sont fermés, le CROUS propose tout de même des repas à emporter à 1€ pour les étudiant·e·s (boursiers au départ, puis à tous suite aux récentes annonces du gouvernement), et des distributions alimentaires ont eu lieu dans les résidences… Les besoins sont importants. L’équipe ayant implanté l’épicerie solidaire AGORAé à Saint-Martin-d’Hères en septembre 2020, avait estimé au départ, se basant sur les chiffres des autres épiceries solidaires françaises, qu’elle fonctionnerait pour 60 à 100 personnes. Cette toute jeune AGORAé, dont les produits sont vendus à 10 % de leurs prix habituels, a désormais 500 bénéficiaires. Ceux-ci sont sélectionnés sur dossier : leur “reste à vivre journalier” doit être inférieur à 7€60.

Zone de gratuité, accessible dans l’épicerie solidaire AGORAé.
Solution n°1
- Pallier la précarité : repas au CROUS à 1€, distributions alimentaires, épicerie solidaire associative…

Train-train fantôme : cadre de travail ou décors de fête-foraine ?

La variété de lieux pour travailler s’étant réduite, les étudiant·e·s restent principalement chez eux. Début novembre, Christine Cannard, Dr en Psychologie et enseignante à l’Université Grenoble Alpes (UGA), a mené une étude auprès des étudiant·e·s de psychologie. On découvre que 31 % des 674 sondés déclaraient ne pas avoir un espace suffisant et calme pour travailler, et que 59 % ont avoué leurs difficultés de concentration à la maison. Ceux qui ont le choix et le peuvent rentrent souvent dans leurs familles. Ceux qui n’ont pas le choix (distance trop importante, conflits familiaux…), ou qui se sentent bien “chez eux”, restent dans leur logement étudiant. La grande question est surtout celle de l’accès à une connexion Internet de qualité suffisante, ainsi que les compétences numériques pour s’adapter aux cours en distanciel. Face aux inégalités et aux difficultés de certain·e·s jeunes, l’association InterAsso Grenoble Alpes organise la distribution de cartes SIM offertes par l’entreprise Orange, permettant un accès adapté à Internet.

Des cartes SIM offertes par l’entreprise Orange, distribuées par InterAsso Grenoble Alpes.
Solution n°2
- Garantir l’égalité dans l’accessibilité aux cours à distance : distribution de cartes SIM permettant une connexion Internet de qualité.

L’isolement de l’angoisse

Un vendredi à 20 h, alors que l’ambiance sur le campus n’est pas à la fête, je retrouve Alexis, étudiant en Master Innovation à l’IAE, et Jeanne, en licence de psychologie. Ce soir, ils donnent de leur temps à la toute jeune association Alpaline (janvier 2021), qui propose une ligne d’écoute anonyme aux étudiant·e·s de Grenoble et Valence. Jeanne explique sa démarche :

« S’il n’y a personne pour écouter, c’est la crise. Je vois des gens qui se déchargent, en même temps, sans s’écouter mutuellement. Mais quand on écoute, ça apporte aussi. La personne qui a été écoutée a parfois l’impression que l’autre a plus parlé qu’elle, car une relation se crée. Ce n’est pas qu’en ce moment que c’est important, tout le temps ça compte de savoir écouter et s’écouter soi-même » -Jeanne, étudiante en licence de psychologie.

En tant que bénévole, elle a suivi une formation dédiée à l’écoute active et à la gestion des situations de détresse psychologique. Alexis réagit également : “L’écoute active c’est du civisme en fait. Mais on ne sait pas faire dans notre société individualiste. On ne fait même plus attention aux autres.” Alpaline est une initiative locale portée par des étudiant·e·s, qui cherche à pallier ce besoin de parole et d’échange entre pairs, sans jugements. Il faut signaler que l’accès aux psychologues professionnel·le·s n’est pas facile, même si le gouvernement est en train de mettre en place des “chèques psy” qui permettront l’accès gratuitement à un parcours de soin.

L’association Alpaline a ouvert une ligne d’écoute anonyme et gratuite.

Lorsqu’on demande à Christine Cannard ce dont ont besoin les étudiant·e·s aujourd’hui, elle répond sans hésitation, “d’un vrai soutien”. Les résultats de son étude montrent en effet que ceux qui se sont sentis soutenus ont moins abandonné leurs études. Plus étonnant, il ressort également que 47 % n’ont pas eu envie de parler de leurs problèmes, “comme si ceux qui en avaient le plus besoin se refermaient sur eux-mêmes”. Un constat qui résonne avec celui d’Alexis, “dans les résidences, personne ne se parle, les gens évitent de se croiser…”. Jérémie, étudiant en Master de “droit des libertés”, témoigne de la disparition des échanges informels :

« Dans ma promo, il y avait deux trois personnes avec qui j’allais boire des coups de temps en temps, mais c’était pas planifié. Maintenant on a une conversation Facebook de groupe avec tous les étudiants, mais les discussions ne sont centrées que sur l’organisation, il n’y a jamais rien de personnel. » -Jérémie, étudiant en master.

Avec ce sentiment d’isolement, de solitude, apparaît un manque de reconnaissance. La lettre ouverte ayant donné l’impulsion à la pétition “Pour une considération des étudiant·e·s” sur Change.org (plus de 35 000 signatures) l’affirme : beaucoup d’étudiant·e·s se sentent abandonné·e·s. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #etudiantsfantomes leur permet de regrouper leurs communications qui vont dans ce sens.

Permanence des bénévoles de l’association Alpaline, formé·e·s à l’écoute active
« Récemment j’ai eu un rendez-vous avec ma prof référente. On devait échanger 5 min au sujet de ma convention de stage, mais en fait notre entrevue a duré quasiment 2h. Peu de profs prennent le temps d’échanger sur les conditions actuelles… J’ai pu obtenir son avis sur ce que je pensais faire. Finalement c’est un suivi un peu social, personnel qui était appréciable, mais je pense que j’ai une prof qui n’est pas représentative de l’ensemble. » -Jérémie, étudiant en master.

En effet, d’une formation à l’autre, d’une équipe d’encadrement à l’autre, les compétences numériques et sociales ne sont pas les mêmes. Christine Cannard a décidé de faire une enquête auprès des étudiant·e·s de psycho “afin que ce qui se passe aujourd’hui puisse servir de leçon pour les mois à venir, étant donné la tournure que prend la situation sanitaire”. Elle a ensuite communiqué les résultats à tous les étudiant·e·s de psychologie, et leur a envoyé tous les lundis un mail de motivation et de soutien, pour lesquels elle a reçu des retours positifs comme par exemple : “On se sent un peu plus considérés quand un enseignant prend le temps de nous écrire.

Solutions n°3 à 6
- Offrir son soutien : aider la prise de parole, développer l’écoute active.
- Analyser la situation pour mieux comprendre les besoins et pouvoir progressivement adapter les réponses.
- Créer le terrain propice à la motivation collective.
- Prendre la parole collectivement et lui donner plus de visibilité : pétitions, hashtags sur les réseaux sociaux…

Distanciel : rendez-vous derrière l’écran de fumée

Difficile de savoir ce qu’il se passe réellement derrière l’écran. Dans l’entourage d’Alexis comme dans celui de Jeanne, les extrêmes se côtoient : des étudiant·e·s abandonnent, lâchent complètement, et d’autres s’oublient dans le travail et font des burn-outs.

Les premières difficultés évidentes rencontrées par l’enseignement en distanciel sont celles liées à la communication. Elles peuvent être techniques, à cause d’un manque de compétences numériques, mais aussi découler de la perte de certains signaux non-verbaux : “En classe, le prof voit direct quand on ne comprend pas”, illustre Alexis.

Chacun dans des espaces différents, des habitudes se mettent en place qui ne sont pas toutes compatibles : “Ce n’est pas toujours facile de réussir à travailler en groupe à distance, car certains étudiants sont décalés, dorment à des moments où d’autres travaillent et vice-versa”, témoigne Jeanne. L’émulsion propre aux travaux de groupes qui fonctionnent est encore plus compliquée à provoquer lorsque les étudiant·e·s ne sont pas “présents ensembles”. “Globalement je me sens moins concentré et moins productif. Dans ma filière “innovation”, je vois bien l’impact que la situation a sur ma créativité, qui diminue…”, déclare Alexis.

Autre situation délicate : le retour au présentiel, ou la situation transitoire hybride :

« La période de rentrée était tellement incertaine, des étudiants ont été embêtés, car ils étaient repartis chez eux pour faire des économies sur leur loyer, mais lorsque les cours ont repris en présentiel, ils étaient loin… Ou alors ils couraient pour s’installer en classe puis suivre un cours en distanciel et vice-versa. Alors certains ont décroché à cause de ça. Il faudrait faire attention aux emplois du temps. » -Christine Cannard.

L’association grenobloise ESSENSi’Ailes a justement mis en place des dispositifs, pour accompagner le “retour au présentiel”. Le “kit oxygène” et la “mallette Covid’Ailes”, téléchargeables gratuitement sur leur site internet, s’adressent aux enseignant·e·s et professionnel·le·s de l’éducation et de la santé, afin de les accompagner dans le développement de compétences émotionnelles et sociales.

Solutions n° 7 et 8
- Former les équipes d’encadrement.
- Valoriser les compétences émotionnelles et sociales.

Les projets hantés

Alors que l’avenir est incertain, les difficultés à se projeter sont d’autant plus dures à surmonter pour ceux qui cherchent à construire leur “projet professionnel”, ou “projet de vie”. On constate forcément que selon l’avancée des étudiant·e·s dans leurs parcours, la situation n’est pas la même : “Dans les perspectives que j’avais avant la crise, rien n’a tellement bougé, parce que je suis déjà en M2. J’arrive au bout, le plus dur est fait”, explique Jérémie. Dans son étude réalisée sur les étudiant·e·s de la fac de psychologie, Christine Cannard confirme ce propos avec des résultats montrant des M1 plus inquiets quant à leur avenir professionnel (difficultés à trouver des stages, faire des travaux de recherche…). Elle relève également que les M1 n’ont pas attendu de voir si les examens allaient avoir lieu pour travailler, alors que les L1 étaient moins motivés.

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Les difficultés notamment liées à l’orientation, aux doutes existentiels, ne sont elles non plus pas nouvelles, mais se renforcent. Les résultats de l’enquête de Christine Cannard montrent que les étudiant·e·s étaient plus tristes (54 %), plus anxieux (54 %), et plus déprimés (46 %) qu’avant le confinement, quelle que soit l’année d’études, 35 % ont déclaré avoir eu plus souvent des problèmes d’endormissement qu’avant le confinement, et 24 % plus souvent des éveils nocturnes. Lorsque l’anxiété et les doutes persistent, les ruminations mentales augmentent et empêchent de dormir, toutes les études le montrent. Les stages obligatoires sont encore plus compliqués à trouver, la crise du marché de l’emploi paraît sans fin et les étudiant·e·s ne se sentent pas armés : “On peut s’auto-dévaloriser car on imagine que les employeurs vont considérer que nos diplômes valent moins que ceux des promotions précédentes, hors période COVID”, ajoute Jeanne à ces observations.

Quand on projette quelque chose et qu’on est empêché de le faire, il y a toujours de la frustration”, constate quant à lui Alexis, qui continue, “il faut qu’on arrête de culpabiliser, on a le droit par exemple de se réorienter, de ne pas répondre à des attentes que d’autres fixent pour nous. Il faut prendre le temps, regarder ce que les moments qui débordent [ndlr : les à-côtés] nous apprennent”.

Lui-même est passé, comme beaucoup de jeunes, dans une période de doute. Tournant pendant lequel il s’engage dans l’associatif, une activité pendant laquelle il aura le déclic et se réorientera. Il complète :

« Ce n’est pas un échec si tu as appris quelque-chose. Ce n’est juste pas ce à quoi tu t’attendais. En fait, les jeunes n’arrivent pas à valoriser leurs compétences, on ne leur apprend pas ça. Ils ne se rendent pas compte qu’ils savent faire des choses. » -Alexis, étudiant en Master Innovation à l’IAE.

Jeanne renchérit : “On n’a pas le recul, on ne voit que ce qu’on ne sait pas, ce qu’il reste à faire.” Elle, c’est en parlant avec une de ses amies de son parcours, en détaillant ce qu’elle avait fait pendant ses cours qu’elle a réalisé ses avancées. Prendre ce temps de faire le point avec une personne proche sur ces connaissances, sur ses “savoir-être” également, l’a aidé en un sens à se rassurer, à reprendre confiance.

Rien de plus décourageant que des perspectives bouchées et des sommets inatteignables. Se fixer des objectifs réalistes permet de s’octroyer des petites victoires qui redonnent un coup de fouet au moral. Alexis donne l’exemple d’un de ses profs qui a invité sa promo à profiter de cette période pour se faire une culture cinématographique, argumentant sur le fait que c’était l’occasion ou jamais. Si cet exemple est encore trop vague - quand peut-on vraiment dire qu’on a “acquis une culture cinématographique ?” - on peut facilement le décliner par exemple en “regardant l’intégralité de la filmographie de tel·le réalisateur·trice…”

Solutions n° 9 à 11
- Prendre du temps pour échanger et faire le point.
- Valoriser les compétences (même celles “non-scolaires”).
- Continuer à faire des projets, en se fixant des objectifs réalistes.

Manger bouger avec des chaînes et un boulet

Lorsqu’on n’a pas accès à ce qui nous fait du bien, ça impacte tout”, commence Jeanne lorsque le sujet de l’hygiène de vie est abordé. Christine Cannard m’explique que beaucoup des étudiant·e·s ne profitaient même pas des “heures de sorties” autorisées pendant le confinement. C’est pour cela qu’elle leur adresse ce message : “La sédentarité donne froid ! N’oubliez pas de faire des pauses, de bouger et d’aller marcher dès que vous pouvez même si c’est qu’une demi-heure. Ça fait du bien au moral, ça réchauffe et ça relance l’attention.

Pour Jérémie c’est une nécessité : “Aujourd’hui je prends l’air par discipline. Avant c’était par plaisir, pour le loisir. Maintenant je vais prendre l’air pour garder l’équilibre, une stabilité mentale”. Alors qu’il termine son Master en “droit des libertés”, il commente ainsi cette situation, “c’est dans les mœurs, les politiques que ça se joue, ce n’est pas une fatalité de restreindre la liberté, même si ça peut être nécessaire. Il est toujours bon d’essayer de repenser ces restrictions”.

Solution n°12
- Sortir tous les jours, prendre l’air et se dérouiller.

Déconnecter pour s’exorciser

Avant, on n’arrêtait pas de dire : “sortez-vous de vos écrans” ! Le “bon côté”, si bon côté il y a à cette pandémie, c’est que ça a montré aux jeunes que oui, les réseaux sociaux virtuels c’est bien pour garder le contact et se tenir informé, mais ça ne suffit pas. Les contacts humains ont manqué à 74 % des étudiants, et 51 % se sont sentis vraiment isolés”, rapporte Christine Cannard.

L’espace convivial de l’épicerie AGORAé, en attente de pouvoir ouvrir dans de bonnes conditions.

La saturation est sensible. Pour Jérémie le plus dur est de rester toujours dans la même pièce, mais aussi que : “Les journées se ressemblent, la seule différence week-end semaine c’est qu’il n’y a pas de cours en distanciel, mais de plus en plus de réunions, d’échanges par mail… il n’y a pas de coupure”, soupire-t-il. “Comme je suis devant mon ordi, autant continuer. Je n’ai plus de coupures. Parfois j’oublie même de manger”, témoigne Jeanne. Dans un moment de rejet, Jeanne réalise : “Tout ce que je voulais faire, c’était sur mon écran, mes loisirs… je ne savais pas quoi faire !

Solutions n°13 et 14
- Se déconnecter régulièrement.
- Se trouver des loisirs et activités hors écran.

Formation identitaire : le miroir sans reflet

Si l’impact psychologique de la crise sanitaire est si fort chez les étudiant·e·s, c’est peut-être aussi parce qu’ils sont dans une période de leur vie transitoire, entre le cocon familial et leur construction en tant que jeune adulte. “Beaucoup ne savent pas trop pourquoi ils sont là, ont l’impression qu’ils ne servent à rien”, constate tristement Alexis. “Ils ne savent pas ce que c’est “être étudiant”. C’est aussi cuisiner, gérer un budget, voir le monde par soi-même.

Le départ pour l’université c’est l’acquisition de l’autonomie tant dans ses apprentissages que dans sa vie quotidienne, c’est un réajustement des relations inter-personnelles, tant avec sa famille qu’avec ses amis, et l’ensemble des autres étudiants dans un univers au début fortement anonyme”, nous dit Madame Cannard, dont le sujet d’étude est la construction identitaire (lire notamment à ce sujet son livre « le développement de l’adolescence. L’adolescent à la recherche de son identité »). Retourner chez les parents pendant le confinement c’est parfois vécu comme un échec, comme un retour en enfance. Rester derrière ses écrans, c’est perdre une partie de leur vie qui est consacrée aux contacts sociaux et aux soirées entre ami·e·s. Lorsqu’elle diffuse son questionnaire auprès des étudiant·e·s de psycho, Madame Cannard a des retours de jeunes lui racontant que le fait de prendre un temps pour y répondre leur a permis de réfléchir à la façon dont ils vivaient cette crise. Sur ce point concernant la formation des jeunes adultes, elle renchérit : “La socialisation est importante pour la construction, la composante sociale fait partie de la construction identitaire. Mais distance physique ne veut pas dire distance sociale !

Solution n°15
- Prendre soin de sa vie sociale

Engagement collectif : rassembler les âmes errantes

En deux jours, 50 personnes ont fait part de leurs motivations pour rejoindre bénévolement la nouvelle association Alpaline. Se rendre utile peut donner du sens, particulièrement dans une période comme celle que nous traversons. Président d’Interasso, Alexis peut en témoigner : “L’engagement permet beaucoup de choses : lutte contre la délinquance, l’isolement… quand tu t’engages ça répond à tout ça. Je vois toute la richesse que peut apporter la vie associative !

Dons suite aux fêtes de Noël, accessibles aux bénéficiaires de l’épicerie solidaire AGORAé.

L’engagement dans d’autres projets que ceux directement liés aux études permet, en plus d’être utile à une cause à laquelle on adhère, de découvrir d’autres activités, d’agrandir son cercle social.

Si certaines structures sont en “stand by” aujourd’hui, sur le campus ou dans la métropole de Grenoble, les appels à bénévoles ne manquent pas : 226 missions sont aujourd’hui proposées sur le site Tousbénévoles et 11 sur le site Auvergne-Rhône-Alpes Solidaires.

Solution n°16
- Se rendre utile.

À la recherche de solutions : exorcisme et réincarnation

Pendant le confinement, la plupart des étudiants de l’association qui s’occupe des jardins partagés n’étaient plus sur le campus. Le jardin a continué sa vie. À leur retour tout allait bien, des petites constructions étaient apparues…”, raconte Alexis, alors que nous longeons les plantations. De la même façon, plusieurs poussées inattendues, élans vitaux ou mouvements solidaires, peuvent apporter une lueur dans cette période sombre.

« On doit essayer de voir aussi le bon côté des choses. Par exemple si le COVID nous a plombé, et même plus grave que ça, on peut aussi voir les apports scientifiques, le fait que de nombreux chercheurs ont pour la première fois travaillé ensembles, que des actions de solidarités sont apparues, des associations ont réagi, des gens ont acheté des poules… » -Alexis, étudiant en Master Innovation à l’IAE.

Jeanne n’en peut plus de la déprime ambiante : “Sur mon fil d’actualité Facebook, je n’avais que des choses négatives, même moi je râlais, alors que ce n’est pas mon habitude. Pendant une période j’ai coupé.

Alexis, président d’InterAsso, dans l’espace convivial de l’AGORAé, inutilisé pour le moment et transformé en sortie de l’épicerie solidaire, pour permettre une circulation adaptée aux consignes sanitaires.
Solutions n°17 et 18
- se protéger de la rumination d’idées négatives.
- se tenir informé des actions de solidarité se déroulant à proximité.

Les étudiant·e·s rencontrent actuellement de nombreux problèmes. S’ils peuvent faire face à certains seul·e·s, ce n’est pas le cas pour tous, et aucun coup de main ne serait de trop. Les mots adressés par Christine Cannard à ses étudiant·e·s nous ont touchés, et nous sommes heureux qu’elle les partage aujourd’hui plus largement avec sa contribution citoyenne sur L’avertY. Vous pourrez lire ses précieux conseils pour affronter cette délicate période, et pourquoi pas les partager à votre tour pour en propager les bonnes ondes autour de vous.

Reportage de Coline Vernay
Dessin de presse Simon Derbier

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Contacter Alpaline : Quand, comment ? — Post Facebook Alpaline
Pétition “Pour une considération des étudiant·e·s” — Change.org
Site de l’association ESSENSi’Ailes
Le développement de l’adolescent — Christine Cannard
Le site Tousbénévoles
Le site Auvergne-Rhône-Alpes Solidaires
Contribution citoyenne de Christine Cannard
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