Associations iséroises


Publié le 07.05.2021 à 17:26

📣 « Donc polémiquons plutôt sur l’écriture inclusive »

Suite à un appel du média à réactions à l’actualité d’interdiction de l’écriture inclusive à l’école, Judith, professeure dans un collège, a proposé un nouveau texte de témoignage sur ce qu’elle vit aujourd’hui avec l’Éducation nationale. Elle avait déjà publié une première lettre ouverte à Jean-Michel Blanquer en 2019.

Hier, le ministre de l’Éducation nationale a fait paraître un décret interdisant l’écriture inclusive à l’école. Me voilà officiellement hors-la-loi. Car oui, j’utilise l’écriture inclusive en classe depuis 3 ou 4 ans environ.
Pourquoi donc ? Et bien parce que j’en ai assez de cette langue sexiste où le masculin l’emporte sur le féminin. Donc de la même manière que je dis « bonjour à toutes et à tous », que j’ai remplacé « droits de l’homme » par « droits humains », que j’essaye d’utiliser un maximum de tournures qui ne m’obligent pas à dire le féminin et le masculin (les exploitations agricoles plutôt que les agriculteur·trice·s), que je suis une professeure ou une enseignante, j’utilise l’écriture inclusive en classe.
Comment je fais ? Je l’explique en début d’année quand j’écris un titre où elle va se retrouver et quand j’écris un mot au tableau. Voilà. Libre aux élèves de recopier ou non ainsi. Je leur précise toujours que ce n’est pas obligatoire. Ah si, l’écriture inclusive se retrouvera dans mes cours tapés et mis en ligne. En vrai, elle n’est que peu présente.
Alors quand je lis dans la presse que je mets en péril la scolarité de milliards d’élèves qui ne sauront plus écrire le français, ça me fait doucement rigoler et puis finalement, ça m’énerve. Ce qui m’énerve surtout, c’est l’hypocrisie. Sous prétexte que c’est compliqué pour les dyslexiques (ce que je peux comprendre, mais encore une fois, je ne l’impose pas), on interdit une évolution égalitaire de la langue. Quand on sait le parcours du combattant pour les familles de dyslexiques pour obtenir un rendez-vous et la reconnaissance, quand on sait l’absence de moyens (pas assez d’assistant·e de vie scolaire, pas assez d’ordinateurs, pas de possibilité d’avoir un tiers-temps dans les contrôles réguliers, …) et quand on sait combien l’Éducation nationale se moque des troubles de l’apprentissage et nous laisse nous dépatouiller chaque jour face à ça, écoutez, oui, finalement, je suis en colère.
En colère et en même temps, pas dupe. Pourquoi cette polémique, là, maintenant ? Parce que les autotests arrivent seulement dans les établissements et pas en nombres suffisants. En ce moment, les établissements doivent règlementer l’accès aux autotests avec des personnes prioritaires, puis moins prioritaires, etc. Donc des lycéen·ne·s qui se testent dans 10 jours ? LOL. Non. Cela n’arrivera pas. Parce que la réalité, c’est qu’encore une fois, notre ministère ne protège ni les enfants ni les adultes des établissements. Mais, il ne faut pas le dire. Donc polémiquons plutôt sur l’écriture inclusive, grand péril du monde et de la civilisation. Rappelez-vous que quand on accusait le ministère de la Recherche de laisser tomber les étudiants, pouf ! Une polémique autour des prières dans les couloirs des universités est née au Sénat. Comment des étudiant·e·s qui ne vont pas en cours, dans des universités fermées, peuvent prier dans les couloirs ? Honnêtement, je ne sais toujours pas. Serait-ce un gros mensonge pour cacher les suicides réguliers ? Pensez-vous …
Donc, des personnels et des élèves toujours en danger (de mort doit-on le rappeler, si formes graves et comorbidités), mais le plus important, c’était de me rendre hors-la-loi. Parce que je suis une méchante féministe qui veut l’égalité entre les femmes et les hommes et que les filles se reconnaissent aussi dans les histoires et les espaces que je leur enseigne. Pour qu’elles soient des citoyennes conscientes de leur valeur et non pas, juste « des féminins relégués derrière le masculin ».
Judith, professeure dans un collège.

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Publié le 29.04.2021 à 16:52

Sujet élu le 2 avril avec 43% des votes | rejoindre les 112 abonné·e·s

Ligne de bus C5, une des rares à ne pas avoir été impactée par les baisses récentes de l’offre.

À Grenoble, les témoignages se suivent et se ressemblent. Des transports en commun bondés, le difficile respect de la distanciation sociale aux heures de pointe, des temps d’attente rallongés sur certaines lignes ou encore des périphéries peu desservies, tel est le quotidien des grenoblois·es depuis plusieurs semaines. En cause, les baisses de l’offre des transports dans la métropole en raison de la crise sanitaire.

Le 22 mars 2021, la Tag (Transports de l’Agglomération Grenobloise) a annoncé une nouvelle baisse de l’offre des transports en raison d’une « fréquentation plus faible à certaines heures ». Elle concerne 2 lignes de tram et 13 lignes de bus, ce qui amène l’offre à 78% de sa pleine capacité de fréquentation, d’après le Dauphiné-Libéré.

Les lignes impactées le 22 mars, “infotrafic” Tag.

Par la suite, la Tag a publié sur ses réseaux une « adaptation des horaires » prévue du 6 au 30 avril inclus, en lien avec les annonces gouvernementales. Les horaires de vacances scolaires ont ainsi été étendues sur deux semaines supplémentaires pour des lignes non impactées par la baisse en mars. Comme précisé sur l’infographie ci-dessous, le retour à la normale pour le 30 avril n’est pas garanti, dans le cas de nouvelles mesures gouvernementales.

“Infotrafic” diffusée par la Tag.

Ces deux baisses de l’offre successives impactent l’ensemble des lignes, avec un recours à la réservation renforcé pour les bus « Flexo ». En soirée, seules des navettes sont maintenues pour les soignants. Le tout, non sans déplaire aux grenoblois·es et associations d’usagers.

Une baisse de l’offre des transports « contre-productive »

« Depuis le maintien de la crise sanitaire, le niveau de fréquentation de notre réseau de transports en commun est d’à peu près 50% par rapport à un niveau normal compris entre 90 et 100% », assure Sylvain Laval président du Smmag (Syndicat Mixte des Mobilités de l’Aire Grenobloise), en charge de la gestion des transports dans la métropole. Pourtant, syndicats et associations d’usagers évoquent des taux de fréquentation beaucoup plus hauts. « On est en désaccord, on est bien au-dessus, au moins à 70–75% », contredit Fernando Martins, secrétaire général FO (Force Ouvrière) à la Semitag, le réseau de transports en commun de l’agglomération grenobloise. Même son de cloche pour Emmanuel Colin de Verdière, président de l’association ADTC-Se déplacer autrement. « C’est très difficile à estimer car la fraude a augmenté depuis la crise sanitaire, ce n’est pas la fréquentation réelle », explique-t-il.

Cette baisse de l’offre des transports a eu un impact considérable sur les déplacements des grenoblois·es : c’est pour éviter les difficultés liées aux transports en commun que certains usagers reviendraient à la voiture. « On s’aperçoit que pour les déplacements motorisés on est quasiment revenu au niveau d’avant la crise sanitaire », explique Emmanuel Colin de Verdière. Un revirement pour le moins étonnant alors que la ville de Grenoble a été élue Capitale verte européenne 2022. « Moi je n’ai pas les moyens d’acheter une voiture donc je trouve que la réduction de l’offre des transports est vraiment contre-productive », s’insurge de son côté Marianne, employée sur le campus. « Des personnes risquent de prendre l’habitude d’utiliser un autre moyen de transport plus polluant, plus encombrant », s’inquiète-t-elle.

Pourtant cette baisse de l’offre est nécessaire selon Alain*, conducteur à la Semitag : « Aujourd’hui on a du mal à remplir un bus complet. Ce matin si j’ai eu maximum 20 personnes dans le bus c’est bien. C’est vraiment aux heures de pointe qu’il y a du monde mais le problème c’est que faire venir un conducteur sur une voire deux tournées c’est presque impossible ».

Avec le Covid-19, la peur de prendre les transports en commun

Prendre les transports en commun à Grenoble est désormais devenu le parcours du combattant aux heures de pointe si l’on en croit certains témoignages recueillis sur les réseaux sociaux. Certains doivent jouer des coudes pour espérer se faire une place dans une rame, d’autres encore n’ont plus les moyens de rentrer chez eux après le couvre-feu, l’offre se terminant aux alentours de 21h. « Un jour j’ai dû aller à l’hôpital à 19h en transports en commun, j’en suis sortie à 23h, et je suis rentrée à pied… 45 minutes de marche », explique Clémence, employée dans le secteur bancaire. Son témoignage n’est pourtant pas isolé. « La baisse des transports me pénalise réellement parce que j’habite sur le campus, j’en ai vraiment besoin pour mes déplacements. Avec ces horaires j’ai juste le temps d’aller en cours et de revenir. J’ai dû ruser, j’utilise souvent les trottinettes électriques ou des vélos quand il n’y a plus de trams. Ça fait un peu mal à mon portefeuille mais c’est la seule solution que j’ai trouvé », témoigne Karine, étudiante.

Tram E (impacté), un mardi matin vers 11h à l’arrêt Alsace-Lorraine.

D’autres usagers pointent également le non-respect de la distanciation sociale dans les transports. « J’ai la sensation d’être en danger, nous sommes entassés, les fenêtres sont fermées », s’inquiète Tristan, étudiant en alternance. « Nous sommes les uns sur les autres, des gens restent sur le quai parce qu’il n’y a plus de place », témoigne de son côté Jennifer, salariée dans le privé. « Sur la distanciation sociale, à cause de la baisse de fréquence, les usagers craignent de prendre les transports même si c’est désinfecté régulièrement et que le port du masque est respecté », développe Emmanuel Colin de Verdière. Et ce, alors que « les véhicules sont désinfectés tous les soirs, par une société spécialisée. Des barres de maintien aux postes de conduite, tout est désinfecté tous les jours », assure Alain. Un protocole sanitaire qui a un coût : « près de deux millions d’euros par an » selon les dires de Sylvain Laval.

Le coût des abonnements est également au cœur des préoccupations des usagers : 59,90€ par mois ou 599€ à l’année pour les 25–64 ans, tel est le coût d’un abonnement dans la métropole. « Les tarifs sont toujours aussi chers pour moins en moins de service », évoque Tristan. « On réduit les services mais pas les prix. Quand vous allez au ski et que la moitié du domaine est fermé, on fait un prix. Quand on n’a pas la moitié des trams et pas de place, c’est plein tarif », s’émeut Jennifer. La Tag a pourtant annoncé de nouvelles mesures tarifaires pour les usagers dont l’abonnement est toujours en cours de validité au mois de mars 2020. Une offre pouvant aller jusqu’à deux mois offerts selon les abonnements. « Je n’en ai pas vu la couleur », contredit Tristan.

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

« Il est hors de question de supprimer ou de couper une ligne sous prétexte qu’elle est moins fréquentée »

Des temps d’attente allant de 10 à 12 minutes, voire plus sur certaines lignes, c’est également le quotidien des grenoblois·es. Des faits constatés par l’ADTC-Se déplacer autrement. « On a observé un peu partout c’est que si on atteint une fréquence entre 7 et 10 minutes, il y a une forte hausse de la fréquentation. Des lignes Chrono sont passées à 12 minutes en journée et le samedi », précise Emmanuel Colin de Verdière.

Pourtant, le président du Smmag assure avoir adapté le réseau de transports aux réalités de la fréquentation. « Les choses ont été regardées au cas par cas, en fonction des niveaux de fréquentations et des absolues nécessité. Il est hors de question de supprimer ou de couper une ligne sous prétexte qu’elle est moins fréquentée, il y a la nécessité de maintenir des services minimums sur un certain nombre de territoires », explique Sylvain Laval.

« Nous avons considéré que les heures de pointe ne devaient pas être impactées, le niveau de service est le même qu’en situation normale et même en situation normale il est parfois tendu. Les grandes lignes fortes du réseau sont également les moins touchées. Quand on se rend compte que c’est un peu chargé, on n’hésite pas à renforcer par l’ajout d’une rame de bus ou de tram » — Sylvain Laval, président du Smmag.

Une baisse de l’offre en raison des difficultés financières de la Semitag et du Smmag ?

En janvier dernier, le syndicat Force Ouvrière s’inquiétait d’une baisse de l’offre qui s’inscrirait dans la durée en raison des difficultés financières que connaît la Semitag, des recettes basées exclusivement sur la vente de titres de transports et les subventions du Smmag. Dans un courrier adressé au président du Smmag, les représentants évoquaient une baisse de l’offre qui selon eux « sera durable dans le seul et unique but d’éponger les déficits liés à la crise sanitaire ». Ils réclament également le maintien « d’une offre maximale et régulière, quoi qu’il en coûte ».

En réponse à ces inquiétudes, une rencontre était organisée le 28 janvier dernier entre les syndicats de la Semitag (FO, SAPS-UNSA, CFE-CGC, Solidaires, CGT) et le président du Smmag. Dans un communiqué, les syndicats expliquent que « le président du Smmag [nous] a assuré la pérennité des emplois existants ainsi que sa volonté d’un passage en SPL (Société publique locale) de la Semitag pour le mois de septembre 2021. Sur le niveau de l’offre après crise, on nous a assuré qu’elle sera à son maximum ».

Ligne 21 (impactée) au col de Comboire à Claix, l’adaptation aux heures de pointe n’existe plus.

Une offre à son maximum après la crise sanitaire, c’est ce qu’a confirmé Sylvain Laval à L’avertY. « Tout cela est conjoncturel, nous nous adaptons en permanence. Dès que nous constatons un niveau de fréquentation qui réaugmente, nous réajusterons l’offre à la hausse, et de la même manière lorsque les contraintes sanitaires évoluent de manière plus positive en desserrant les choses, nous adapterons notre niveau d’offre », assure-t-il.

« On nous a demandé de faire des efforts jusqu’au mois de juin parce que la baisse de l’offre est ponctuelle, elle ne va pas durer dans le temps », poursuit Fernando Martins. Même son de cloche du côté de l’ADTC-Se déplacer autrement :

« On est a priori la seule métropole de France où l’offre est réduite en journée. On a indiqué qu’il serait inacceptable que cette baisse de l’offre soit pérenne, le Smmag a indiqué qu’il remettrait une offre à 100%. On sera très attentif à ce sujet. », Emmanuel Colin de Verdière, président de l’ADTC-Se déplacer autrement.

Quid des salariés de la Semitag ?

Les salariés de la Semitag sont également les victimes collatérales de la crise sanitaire. « Tout le réseau vit au rythme des annonces gouvernementales, les conditions de travail de tous se sont dégradées à cause de la crise », s’émeut Fernando Martins. Syndicats et salariés de la Semitag ont négocié le chômage partiel à 100%, le salaire de base est ainsi maintenu. « Cependant nous avons une part variable, basée sur des primes et les agents qui sont titulaires sur des roulements de nuit perdent des sommes importantes mensuellement allant de 400 à 500 euros », évoque le Syndicat du Transport, section syndicale créée il y a quelques semaines à la Semitag.

Cycliste (non impacté) laissant passer le tram B.

Pour protéger les conducteurs, l’avant des véhicules leur est désormais réservé. Pourtant, cela reste difficile au quotidien. « Ce n’est pas facile quand vous arrivez dans un véhicule, qu’il fait très chaud, donc vous êtes dans un bocal vitre à gauche, sur le côté, ce n’est pas facile de devoir conduire avec le masque », explique Alain. « Les restrictions sont difficiles pour tout le monde, le port du masque durant un service complet n’est pas toujours facile mais nous nous efforçons de fournir au maximum un service de qualité », développe de son côté le Syndicat du Transport.

« Le vrai enjeu de société est d’expliquer que les transports en commun restent essentiels, que ce n’est pas un lieu particulier de risques de contamination ou de clusters. Comme partout, il faut être vigilant, respecter les gestes barrières, porter un masque », conclut le président du Smmag. Associations, syndicats et usagers s’accordent aujourd’hui sur la nécessité de retrouver un service à son maximum pour le bien-être de tous.

Reportage Tania Kaddour-Sekiou
Photographies Ludovic Chataing
Dessin de presse Simon Derbier

*Le prénom a été modifié.

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ADTC-Se déplacer autrement — site de l’association.
Tag : un peu moins de transports en commun à partir de ce lundi 22 mars - Le Dauphiné-Libéré.
Covid-19 : mesures tarifaires pour les abonnés TAG - Tag.fr
Covid-19 : face à la crise, la Semitag va-t-elle réduire son offre de transports dans la métropole de Grenoble ? - France 3 Auvergne Rhône-Alpes
L’histoire de la Sémitag - site de la Sémitag.
Qu’est-ce que le SMMAG ?- Le Grésivaudan, communauté de communes.
Toutes les critiques sont acceptées.

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Publié le 27.03.2021 à 09:50

Sujet élu le 2 mars avec 48% des votes | rejoindre les 110 abonné·e·s

Dessin de la halle Ectra de Neyrpic par Aurore Braconnier (aquarelle et stylo feutre).

L’idée émerge en 2019 dans un bar grenoblois. Une quinzaine de circassiens sont réunis pour parler d’un futur lieu d’entraînement, notamment pour les disciplines aériennes. Trapèze volant, danse verticale, tissu aérien, Grenoble manque clairement d’un endroit pour s’entraîner. Dans l’idéal il faudrait un lieu avec de la hauteur et au loyer très abordable, voire carrément gratuit.

« Et pourquoi pas les friches industrielles de Neyrpic ? », lance l’un des circassiens présent à la réunion, « elles sont inutilisées depuis des années et question hauteur, il y a de quoi faire.» Axel parle d’une ancienne usine abandonnée représentant 43.000 mètres carrés bordant l’avenue Gabriel Péri, située entre le campus de Saint-Martin-d’Hères et l’École polytechnique. Un lieu qui a fait couler beaucoup d’encre depuis qu’une promesse de vente a été signée entre la ville de Saint-Martin-d’Hères et un promoteur privé, Apsys, en 2008. Ce dernier veut faire de Neyrpic une immense galerie commerciale, ce qui, en novlangue, se traduit par « pôle de vie » ou « centre-ville » : de multiples enseignes dédiées à la mode, au bien-être, la décoration et aux loisirs, juste à côté d’une avenue déjà bien commerçante, polluée et régulièrement embouteillée

Neyrpic en mars 2021.

Des recours contre le projet ont été déposés entre 2011 et 2018. L’instruction étant close, l’affaire devrait être jugée dans l’année. En attendant, on se pose la question : quelles sont les alternatives à ce centre commercial ?

L’âme ouvrière de Saint-Martin-d’Hères

Joyeuse coïncidence, il se trouve qu’Axel n’est pas seulement circassien, il a aussi suivi des études d’architecte et a obtenu son diplôme en 2016. Or, pour son mémoire de fin d’études, il a travaillé sur le projet Neyrpic. Voici comment il voyait l’avenir de ces friches : un centre de cirque couplé à une auberge de jeunesse. Ben oui, il n’existe qu’une seule auberge de jeunesse à Grenoble et celle-ci se situe à… Échirolles, soit loin du centre et des universités, nous dit-il. Bien sûr, le terrain est vaste et les idées ne manquent pas pour ce lieu. « On nous impose un énorme projet inutile sans aucune consultation des habitants », regrette François-Rémy Mazy, porte-parole de l’association Alternatiba [NDLR : des enquêtes ont été menées mais considérées comme orientées ou sans aucune publicité pour y participer].

« Les alternatives doivent relever d’une démarche citoyenne et participative. Le projet peut inclure une dimension économique sans pour autant le donner à un promoteur faisant partie des plus grandes fortunes de France. »
François-Rémy Mazy, porte-parole d’Alternatiba.

L’association Neyrpic autrement a elle aussi réfléchi à des projets, recueillant les idées auprès d’étudiants, du campus de Saint-Martin-d’Hères notamment. En plus d’utiliser la grande hauteur des halles pour des activités artistiques ou sportives, certains proposent de transformer cet espace en centre de formation professionnelle de cordistes et centre de ressources sur la montagne en proposant des cartes, des expos, etc. L’idée serait d’inciter les touristes en partance pour les massifs à faire une pause dans l’agglomération pour trouver de l’info sur la montagne, découvrir le patrimoine industriel et l’avancée des recherches au musée.

Façade Ouest d’un des bâtiments restants à Neyrpic.

Une autre idée consiste à développer un musée industriel en deux parties : la première consacrée à l’industrie lourde dans l’esprit du Musée des Arts et Métiers, la deuxième serait dédiée à l’histoire des industries alimentaires de Grenoble (Lustucru, Cémoi, Brun). À côté, l’espace accueillerait des associations. Cela rejoint un peu l’idée de Philippe Charlot du parti La République En Marche (LREM) qui assure avoir toujours défendu une co-construction avec la population. « Nous avions pensé, pour garder la mémoire de ce site, faire un musée sur l’histoire ouvrière de Saint-Martin-d’Hères, une ville à l’origine ouvrière à bastion fort du Parti communiste », nous dit-il au téléphone.

Un pôle de vie, un vrai !

Dans la même veine que Monsieur Charlot, d’autres politiques aimeraient réfléchir avec les Martinérois·e·s à des alternatives à Neyrpic. « Aujourd’hui, en dehors de l’Heure bleue, du domaine universitaire et d’Ikea, les gens ne viennent pas à Saint-Martin-d’Hères. C’est donc l’occasion de créer un pôle de vie », explique Marie Coiffard, 35 ans, élue Europe Écologie-Les Verts et enseignante à l’Université Grenoble Alpes (UGA), opposée à la forme et l’envergure du projet.

« 24 000 mètres carrés de surface commerciale, ce n’est pas ce que les gens attendent, surtout dans la situation sanitaire actuelle. Le type d’aménagement pose aussi problème : le promoteur prévoit un grand multiplex cinématographique alors qu’on ignore encore comment les cinémas vont se remettre de la crise. Et puis, donner tout le site à un promoteur privé empêche le droit de regard de la ville. Pourquoi se déposséder d’un espace commun ? »
Marie Coiffard, élue municipale Europe Écologie-Les Verts.

Quand on lui demande si elle a réfléchi à d’autres projets, elle répond que oui, bien sûr, même si elle n’a pas autant de moyens que la mairie. « Pour nous il faut que la ville reste partie prenante du projet. Il faudrait un mix d’activités avec un pôle culture comme des cinémas à taille humaine intégrant le Mon ciné, le cinéma d’arts et d’essai de Saint-Martin-d’Hères, ce qui leur donnerait de meilleurs locaux. Et puis des tiers lieux avec des salles de cours, des salles pour des associations, de séminaires. Enseignante à l’UGA, je vois bien à quel point on manque de salles. Enfin un centre avec des commerces de proximité, où on valoriserait des circuits courts, des commerces d’artisans, des commerces éphémères. Pas une vague de surf en tous cas. Sur ses plaquettes, le promoteur dit qu’il espère faire venir des personnes du Grésivaudan. Quel dommage de ne pas profiter de la conscience actuelle pour changer les habitudes de consommation ! Neyrpic pourrait devenir un super endroit mais pour le moment le projet est tellement pharaonique qu’il ne se fait pas. »

Qu’en dites-vous Monsieur Queiros ?

Commerces de proximité et de produits locaux, pôle culturel en rassemblant l’école de musique et de danse avec une vraie salle de spectacles, restaurant tenu par des personnes handicapées, les divers projets semblent se rejoindre sur cet objectif : amener de la culture et de la vie à Saint-Martin-d’Hères. Nous aimerions discuter de toutes ces idées avec le maire David Queiros. Celui-ci nous donne rendez-vous avec son directeur de cabinet, un certain Nicolas Lavergne, qui, d’emblée, tient à connaître une chose : l’angle de l’article.

Nous tentons de lui poser quelques questions sur le projet actuel comme le nombre d’enseignes présentes ou le nombre de personnes touchées par la zone de chalandise. « Tout ce que je sais, c’est que cela mobilisera 2500 emplois pour la construction du projet et 800 à 1000 pour faire tourner Neyrpic », nous répond-il fièrement. Un audit C02 a-t-il eu lieu? « On peut supposer que oui », dit-il avant d’avouer lui-même qu’il n’a aucune garantie. Pour justifier ses réponses, pour le moins floues, il invoque sa récente prise de poste : depuis à peine deux mois seulement.

On se demande alors pourquoi Monsieur Queiros nous a envoyé vers cet interlocuteur et on réalise vite qu’il ne sert que de filtre à notre demande d’interview. Dommage. On avait tant de questions à lui poser, comme son avis sur la pollution des sols du site et le fait que le promoteur envisage de laisser cette poussière toxique « sous le tapis » de béton, ce qui revient à filer le problème aux générations futures. On aurait aussi aimé l’interroger sur la pertinence d’un centre commercial gigantesque alors que le réchauffement climatique se fait de plus en plus ressentir et que la crise du Covid met le monde à l’arrêt. « On ne peut pas refaire le match », dit laconiquement le directeur du cabinet.

« Sur le plan politique, cette question a été en grande partie répondue par les élections : élu à 53%, on peut considérer que les Martinérois ont soutenu ce projet en renouvelant leur confiance. »
Nicolas Lavergne, directeur de cabinet de David Queiros.

Rappelons que le taux de participation à ce vote était de 30,63% seulement. Mais admettons. Pour autant, les Martinérois sont-ils au courant de l’ampleur du projet ? Pour Nicolas Lavergne, c’est une évidence : « On est quand même d’accord que sur un projet de 20 ans, les Martinérois le connaissent… » Et le directeur du cabinet de conclure laconiquement : « Bon a priori vous avez une certaine orientation…»

Une lutte interminable

Pour la mairie, les Martinérois sont donc bien au courant du projet Neyrpic et le soutiennent en grande majorité. Pour en avoir le cœur net, nous nous rendons sur place et interrogeons des passants pris au hasard. Êtes-vous de Saint-Martin-d’Hères ? « Je viens de m’installer », me dit Thomas, une trentaine d’années. « Mais j’ai étudié à Polytechnique situé juste à côté ». On lui demande ce que ces friches sont. Il semble totalement ignorant du projet.

« Un centre commercial ? Je ne suis pas contre un peu de shopping mais je me demande s’il y a réellement besoin d’un centre ici ? On a déjà le Casino juste à côté et d’autres boutiques pour les vêtements. Et puis, l’avenue est déjà trop fréquentée par les voitures. Personnellement, je préférerais un musée ou un centre sportif. »
Thomas, Martinérois.

Deux autres jeunes hommes se promènent. Eux aussi ont étudié à Polytechnique il y a quelques années et ne sont pas au courant du projet. « Nous aurions tellement aimé profiter d’un espace vert. Cela plairait beaucoup aussi aux étudiants du campus, de profiter de la pause du midi pour déjeuner dans un parc. La grande place, c’est trop grand, trop moche. Et puis, ce genre de commerce appartient à un autre temps, ce n’est en aucun cas l’avenir ».

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

À côté, deux ami·e·s profitent du soleil pour déjeuner au pied de cet endroit surréaliste. La jeune fille s’entraîne au centre Espace vertical à l’intérieur des friches. Le jeune homme fait de la highline dans les locaux déserts, de manière clandestine. « Depuis que je suis au CP j’entends parler de ce projet mais qui reste à l’abandon. En primaire nous avions même visité les lieux et il y avait des choses intéressantes à l’intérieur comme un vieux carrousel ». Il semble bien au courant. Pourtant, quand nous lui parlons du centre commercial, il paraît tomber des nues. « Pourquoi un centre commercial ? Ce serait tellement mieux un grand espace de cirque ou un lieu culturel. Après tout, Grenoble n’est-elle pas censée être la capitale verte 2022 ? »

En attendant le jugement du dernier recours qui devrait arriver bientôt, le lieu aurait pu servir à beaucoup de personnes depuis toutes ces années qu’il est laissé à l’abandon.

« Dans beaucoup de villes, les anciennes friches industrielles servent de lieu pour accueillir des projets éphémères ou des résidences d’artiste », déplore Élisabeth Letz, co-présidente de l’association Neyrpic autrement. « Là, tout est à l’abandon depuis des années en attendant la manne du promoteur. Ils ont fait partir des associations comme le club de foot portugais, la 2CV Club délire, des chefs d’entreprises. Le promoteur l’a dit lui-même, il n’est pas philanthrope. Qu’une mairie communiste défende bec et ongles un projet comme celui-ci juste pour que le promoteur gagne de l’argent, c’est complètement fou. Moi j’ai été élu pendant 8 ans, et je sais bien qu’on a beau proposer des alternatives, on est toujours envoyé sur les roses, eux seuls savent ce qui est bien pour les gens ».

Cela fait environ treize ans qu’elle se bagarre sur ce sujet notamment pour sensibiliser les personnes concernées sur la question. « J’aimerais bien que tout cela se termine. Cela commence à être long ».

Dans les épisodes précédents…
- 1899 à 1967 : industrie électrique et hydraulique
- 2008 : signature d’une promesse de vente entre le propriétaire et le promoteur de centres commerciaux Apsys
- Juillet 2011 : autorisation commerciale est donnée à Apsys pour sa demande de permis de construire
- 2011 à 2018 : des recours sont déposés
- Mai 2017 : le promoteur demande un deuxième permis de construire car il jugeait le premier projet obsolète et pure folie (selon ses mots)
- 19 décembre 2019 : Les recours du premier permis de construire ayant été rejetés, le promoteur annonce l’achat du terrain (bien qu’on ne retrouve aucune trace de cette vente au service de la propriété foncière)
- Février 2020 : quelques travaux de démolition de la Halle
- 8 avril 2021 : cinq Martinérois ayant porté des recours sont convoqués au Palais de justice de Grenoble à 13h, suite à une plainte déposée par Apsys. Alternatiba se mobilise pour les soutenir.

Reportage et dessin de couverture Aurore Braconnier
Dessin de presse Simon Derbier

J’ai raté un lien ?

Définition de circassien — Larousse.
Podcast “La novlangue, instrument de destruction intellectuelle” — France Culture.
Pollution des rues en temps réel — Plume Labs.
Mémoire d’architecte d’Axel en PDF, en partie sur Neyrpic — ArchiRès
Une vague de surf à Neyrpic ? Mêmes les surfers sont très critiques ! — Neyrpic Autrement.
Municipales 2020 avec L’avertY.
Définition de highline — Wikipédia.
Les 7 mensonges du Maire de SMH
 — Neyrpic Autrement
Oui, non, oui mais ? Clique sur l’image pour t’exprimer !

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Publié le 23.02.2021 à 09:59

📣 « L’idée est d’éviter des montagnes d’emballages jetables »

En tant que média à l’écoute des citoyen·ne·s, L’avertY a proposé mi-février aux 10 autres porteuses et porteurs de projets grenoblois présents sur la phase 2 du concours La Fabrique Aviva, “d’écrire une contribution citoyenne sur votre projet, en partant de l’idée de départ, de raconter l’origine et les valeurs qui vous animent”. Marion Scapin a envoyé sa contribution citoyenne pour le projet “dabba” qu’elle porte en duo avec Caroline Laubertie.

Engagée depuis quelques années dans une démarche de consommation plus responsable, je rencontre Caroline en décembre 2019. Elle est en train de développer un projet pour accompagner les entreprises de la restauration afin de limiter les emballages jetables grâce au réemploi et recherche un associé. Le concept me séduit, et le moment est opportun, car je recherche une aventure entrepreneuriale tournée vers le développement durable. Nos compétences complémentaires et l’envie d’avoir un impact positif sur notre territoire nous réunissent, nous décidons de créer ensemble dabba.
Ce qui nous anime au quotidien chez dabba, c’est de construire une solution performante, qui permette d’avoir un impact direct en réduisant les déchets. Nous souhaitons faire du réemploi un bon moment de plaisir et de convivialité tout en travaillant un maximum avec des partenaires locaux. Enfin, on travaille sérieusement mais sans se prendre au sérieux, chez dabba on rigole beaucoup ! 😉
Nous avons lancé un service de consigne à destination de la restauration à emporter. Le concept : pouvoir prendre son repas dans un emballage consigné et éviter les déchets… tout en se régalant ! Le consommateur peut rapporter son contenant vide dans n’importe quel restaurant qui fait partie du réseau. Depuis Juin 2020, nous avons évité près de 12 000 emballages jetables, et 22 restaurants grenoblois sont partenaires. Afin de faciliter la gestion de la consigne et rendre cette action ludique pour les consommateurs, nous sommes en plein développement d’une application mobile, qui verra le jour dans les prochaines semaines (en veillant à en réduire l’impact carbone).
Faciliter le réemploi, c’est aussi accompagner tous types d’acteurs au-delà de la restauration commerciale : le portage de repas à domicile, la restauration collective (scolaire, d’entreprise), les initiatives de la foodtech ou encore la grande distribution. Nous sommes d’ailleurs en train de développer la première station de lavage dédiée aux contenants alimentaires de toutes sortes (bocaux, bacs gastronomes, plateaux,… en verre, inox, céramique, plastique,…) sur le bassin grenoblois. L’idée est de pouvoir laver des milliers de contenants par jour et d’éviter des montagnes d’emballages jetables (on garde nos massifs montagneux, on supprime le massif déchets !)
Notre ambition est d’assurer une présence sur l’ensemble de l’Auvergne-Rhône-Alpes en construisant un réseau de structures locales solidaires qui mutualisent leurs moyens pour aller plus loin ensemble ! Le service est d’ailleurs en train d’être lancé dans les deux Savoies.
Vous pouvez suivre nos actualités sur les réseaux sociaux : Instagram, Facebook, LinkedIn !
Marion Scapin, co-fondatrice de dabba.

L’avertY est un média participatif sur l’agglomération grenobloise. Chaque mois, il permet aux citoyen·ne·s de prendre la parole sous la forme d’une contribution par écrit, comme celle-ci. Toi aussi, prends la parole pour ré-inventer l’information locale !

Garanties pour chaque publication :
- pas de modifications des textes sans accord de l’auteur, dans l’unique but de rendre l’information plus lisible et compréhensible pour tout le monde.
- publiée avec la même attention que les autres contributeurs.
- correction des fautes d’orthographe.
- aide à l’écriture possible.

Mail de contact : ludovic.chataing@laverty.fr

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Publié le 28.01.2021 à 16:00

Sujet élu le 6 janvier avec 46% des votes | rejoindre les 114 abonné·e·s

La situation actuelle des étudiant·e·s interpelle. Leurs paroles et celles de leurs proches prennent de l’ampleur dans les médias et sur les réseaux sociaux, mais les réactions de l’état donnent l’impression à beaucoup des premiers concernés d’être des “étudiants fantômes”. Face aux problèmes rencontrés, des propositions émergent, qui peuvent apporter un soutien important, parfois même des solutions durables, et permettre ainsi à certains jeunes “ectoplasmes” de reprendre forme. L’avertY fait le point.
Vendredi soir après le couvre-feu : le tram C vide, arrive sur le campus.

Étudiants fantômes aux besoins bien réels

Les difficultés matérielles de certain·e·s étudiant·e·s ne sont malheureusement pas nouvelles, mais l’état d’urgence sanitaire a aggravé la situation. Des structures déjà existantes ont pu réagir et mettre en place des actions spécifiques pendant les confinements, certaines continuant toujours aujourd’hui.

L’épicerie solidaire AGORAé vient d’ouvrir ses portes sur le campus dans un local du CROUS.

À Grenoble, si les restaurants universitaires sont fermés, le CROUS propose tout de même des repas à emporter à 1€ pour les étudiant·e·s (boursiers au départ, puis à tous suite aux récentes annonces du gouvernement), et des distributions alimentaires ont eu lieu dans les résidences… Les besoins sont importants. L’équipe ayant implanté l’épicerie solidaire AGORAé à Saint-Martin-d’Hères en septembre 2020, avait estimé au départ, se basant sur les chiffres des autres épiceries solidaires françaises, qu’elle fonctionnerait pour 60 à 100 personnes. Cette toute jeune AGORAé, dont les produits sont vendus à 10 % de leurs prix habituels, a désormais 500 bénéficiaires. Ceux-ci sont sélectionnés sur dossier : leur “reste à vivre journalier” doit être inférieur à 7€60.

Zone de gratuité, accessible dans l’épicerie solidaire AGORAé.
Solution n°1
- Pallier la précarité : repas au CROUS à 1€, distributions alimentaires, épicerie solidaire associative…

Train-train fantôme : cadre de travail ou décors de fête-foraine ?

La variété de lieux pour travailler s’étant réduite, les étudiant·e·s restent principalement chez eux. Début novembre, Christine Cannard, Dr en Psychologie et enseignante à l’Université Grenoble Alpes (UGA), a mené une étude auprès des étudiant·e·s de psychologie. On découvre que 31 % des 674 sondés déclaraient ne pas avoir un espace suffisant et calme pour travailler, et que 59 % ont avoué leurs difficultés de concentration à la maison. Ceux qui ont le choix et le peuvent rentrent souvent dans leurs familles. Ceux qui n’ont pas le choix (distance trop importante, conflits familiaux…), ou qui se sentent bien “chez eux”, restent dans leur logement étudiant. La grande question est surtout celle de l’accès à une connexion Internet de qualité suffisante, ainsi que les compétences numériques pour s’adapter aux cours en distanciel. Face aux inégalités et aux difficultés de certain·e·s jeunes, l’association InterAsso Grenoble Alpes organise la distribution de cartes SIM offertes par l’entreprise Orange, permettant un accès adapté à Internet.

Des cartes SIM offertes par l’entreprise Orange, distribuées par InterAsso Grenoble Alpes.
Solution n°2
- Garantir l’égalité dans l’accessibilité aux cours à distance : distribution de cartes SIM permettant une connexion Internet de qualité.

L’isolement de l’angoisse

Un vendredi à 20 h, alors que l’ambiance sur le campus n’est pas à la fête, je retrouve Alexis, étudiant en Master Innovation à l’IAE, et Jeanne, en licence de psychologie. Ce soir, ils donnent de leur temps à la toute jeune association Alpaline (janvier 2021), qui propose une ligne d’écoute anonyme aux étudiant·e·s de Grenoble et Valence. Jeanne explique sa démarche :

« S’il n’y a personne pour écouter, c’est la crise. Je vois des gens qui se déchargent, en même temps, sans s’écouter mutuellement. Mais quand on écoute, ça apporte aussi. La personne qui a été écoutée a parfois l’impression que l’autre a plus parlé qu’elle, car une relation se crée. Ce n’est pas qu’en ce moment que c’est important, tout le temps ça compte de savoir écouter et s’écouter soi-même » -Jeanne, étudiante en licence de psychologie.

En tant que bénévole, elle a suivi une formation dédiée à l’écoute active et à la gestion des situations de détresse psychologique. Alexis réagit également : “L’écoute active c’est du civisme en fait. Mais on ne sait pas faire dans notre société individualiste. On ne fait même plus attention aux autres.” Alpaline est une initiative locale portée par des étudiant·e·s, qui cherche à pallier ce besoin de parole et d’échange entre pairs, sans jugements. Il faut signaler que l’accès aux psychologues professionnel·le·s n’est pas facile, même si le gouvernement est en train de mettre en place des “chèques psy” qui permettront l’accès gratuitement à un parcours de soin.

L’association Alpaline a ouvert une ligne d’écoute anonyme et gratuite.

Lorsqu’on demande à Christine Cannard ce dont ont besoin les étudiant·e·s aujourd’hui, elle répond sans hésitation, “d’un vrai soutien”. Les résultats de son étude montrent en effet que ceux qui se sont sentis soutenus ont moins abandonné leurs études. Plus étonnant, il ressort également que 47 % n’ont pas eu envie de parler de leurs problèmes, “comme si ceux qui en avaient le plus besoin se refermaient sur eux-mêmes”. Un constat qui résonne avec celui d’Alexis, “dans les résidences, personne ne se parle, les gens évitent de se croiser…”. Jérémie, étudiant en Master de “droit des libertés”, témoigne de la disparition des échanges informels :

« Dans ma promo, il y avait deux trois personnes avec qui j’allais boire des coups de temps en temps, mais c’était pas planifié. Maintenant on a une conversation Facebook de groupe avec tous les étudiants, mais les discussions ne sont centrées que sur l’organisation, il n’y a jamais rien de personnel. » -Jérémie, étudiant en master.

Avec ce sentiment d’isolement, de solitude, apparaît un manque de reconnaissance. La lettre ouverte ayant donné l’impulsion à la pétition “Pour une considération des étudiant·e·s” sur Change.org (plus de 35 000 signatures) l’affirme : beaucoup d’étudiant·e·s se sentent abandonné·e·s. Sur les réseaux sociaux, le hashtag #etudiantsfantomes leur permet de regrouper leurs communications qui vont dans ce sens.

Permanence des bénévoles de l’association Alpaline, formé·e·s à l’écoute active
« Récemment j’ai eu un rendez-vous avec ma prof référente. On devait échanger 5 min au sujet de ma convention de stage, mais en fait notre entrevue a duré quasiment 2h. Peu de profs prennent le temps d’échanger sur les conditions actuelles… J’ai pu obtenir son avis sur ce que je pensais faire. Finalement c’est un suivi un peu social, personnel qui était appréciable, mais je pense que j’ai une prof qui n’est pas représentative de l’ensemble. » -Jérémie, étudiant en master.

En effet, d’une formation à l’autre, d’une équipe d’encadrement à l’autre, les compétences numériques et sociales ne sont pas les mêmes. Christine Cannard a décidé de faire une enquête auprès des étudiant·e·s de psycho “afin que ce qui se passe aujourd’hui puisse servir de leçon pour les mois à venir, étant donné la tournure que prend la situation sanitaire”. Elle a ensuite communiqué les résultats à tous les étudiant·e·s de psychologie, et leur a envoyé tous les lundis un mail de motivation et de soutien, pour lesquels elle a reçu des retours positifs comme par exemple : “On se sent un peu plus considérés quand un enseignant prend le temps de nous écrire.

Solutions n°3 à 6
- Offrir son soutien : aider la prise de parole, développer l’écoute active.
- Analyser la situation pour mieux comprendre les besoins et pouvoir progressivement adapter les réponses.
- Créer le terrain propice à la motivation collective.
- Prendre la parole collectivement et lui donner plus de visibilité : pétitions, hashtags sur les réseaux sociaux…

Distanciel : rendez-vous derrière l’écran de fumée

Difficile de savoir ce qu’il se passe réellement derrière l’écran. Dans l’entourage d’Alexis comme dans celui de Jeanne, les extrêmes se côtoient : des étudiant·e·s abandonnent, lâchent complètement, et d’autres s’oublient dans le travail et font des burn-outs.

Les premières difficultés évidentes rencontrées par l’enseignement en distanciel sont celles liées à la communication. Elles peuvent être techniques, à cause d’un manque de compétences numériques, mais aussi découler de la perte de certains signaux non-verbaux : “En classe, le prof voit direct quand on ne comprend pas”, illustre Alexis.

Chacun dans des espaces différents, des habitudes se mettent en place qui ne sont pas toutes compatibles : “Ce n’est pas toujours facile de réussir à travailler en groupe à distance, car certains étudiants sont décalés, dorment à des moments où d’autres travaillent et vice-versa”, témoigne Jeanne. L’émulsion propre aux travaux de groupes qui fonctionnent est encore plus compliquée à provoquer lorsque les étudiant·e·s ne sont pas “présents ensembles”. “Globalement je me sens moins concentré et moins productif. Dans ma filière “innovation”, je vois bien l’impact que la situation a sur ma créativité, qui diminue…”, déclare Alexis.

Autre situation délicate : le retour au présentiel, ou la situation transitoire hybride :

« La période de rentrée était tellement incertaine, des étudiants ont été embêtés, car ils étaient repartis chez eux pour faire des économies sur leur loyer, mais lorsque les cours ont repris en présentiel, ils étaient loin… Ou alors ils couraient pour s’installer en classe puis suivre un cours en distanciel et vice-versa. Alors certains ont décroché à cause de ça. Il faudrait faire attention aux emplois du temps. » -Christine Cannard.

L’association grenobloise ESSENSi’Ailes a justement mis en place des dispositifs, pour accompagner le “retour au présentiel”. Le “kit oxygène” et la “mallette Covid’Ailes”, téléchargeables gratuitement sur leur site internet, s’adressent aux enseignant·e·s et professionnel·le·s de l’éducation et de la santé, afin de les accompagner dans le développement de compétences émotionnelles et sociales.

Solutions n° 7 et 8
- Former les équipes d’encadrement.
- Valoriser les compétences émotionnelles et sociales.

Les projets hantés

Alors que l’avenir est incertain, les difficultés à se projeter sont d’autant plus dures à surmonter pour ceux qui cherchent à construire leur “projet professionnel”, ou “projet de vie”. On constate forcément que selon l’avancée des étudiant·e·s dans leurs parcours, la situation n’est pas la même : “Dans les perspectives que j’avais avant la crise, rien n’a tellement bougé, parce que je suis déjà en M2. J’arrive au bout, le plus dur est fait”, explique Jérémie. Dans son étude réalisée sur les étudiant·e·s de la fac de psychologie, Christine Cannard confirme ce propos avec des résultats montrant des M1 plus inquiets quant à leur avenir professionnel (difficultés à trouver des stages, faire des travaux de recherche…). Elle relève également que les M1 n’ont pas attendu de voir si les examens allaient avoir lieu pour travailler, alors que les L1 étaient moins motivés.

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Les difficultés notamment liées à l’orientation, aux doutes existentiels, ne sont elles non plus pas nouvelles, mais se renforcent. Les résultats de l’enquête de Christine Cannard montrent que les étudiant·e·s étaient plus tristes (54 %), plus anxieux (54 %), et plus déprimés (46 %) qu’avant le confinement, quelle que soit l’année d’études, 35 % ont déclaré avoir eu plus souvent des problèmes d’endormissement qu’avant le confinement, et 24 % plus souvent des éveils nocturnes. Lorsque l’anxiété et les doutes persistent, les ruminations mentales augmentent et empêchent de dormir, toutes les études le montrent. Les stages obligatoires sont encore plus compliqués à trouver, la crise du marché de l’emploi paraît sans fin et les étudiant·e·s ne se sentent pas armés : “On peut s’auto-dévaloriser car on imagine que les employeurs vont considérer que nos diplômes valent moins que ceux des promotions précédentes, hors période COVID”, ajoute Jeanne à ces observations.

Quand on projette quelque chose et qu’on est empêché de le faire, il y a toujours de la frustration”, constate quant à lui Alexis, qui continue, “il faut qu’on arrête de culpabiliser, on a le droit par exemple de se réorienter, de ne pas répondre à des attentes que d’autres fixent pour nous. Il faut prendre le temps, regarder ce que les moments qui débordent [ndlr : les à-côtés] nous apprennent”.

Lui-même est passé, comme beaucoup de jeunes, dans une période de doute. Tournant pendant lequel il s’engage dans l’associatif, une activité pendant laquelle il aura le déclic et se réorientera. Il complète :

« Ce n’est pas un échec si tu as appris quelque-chose. Ce n’est juste pas ce à quoi tu t’attendais. En fait, les jeunes n’arrivent pas à valoriser leurs compétences, on ne leur apprend pas ça. Ils ne se rendent pas compte qu’ils savent faire des choses. » -Alexis, étudiant en Master Innovation à l’IAE.

Jeanne renchérit : “On n’a pas le recul, on ne voit que ce qu’on ne sait pas, ce qu’il reste à faire.” Elle, c’est en parlant avec une de ses amies de son parcours, en détaillant ce qu’elle avait fait pendant ses cours qu’elle a réalisé ses avancées. Prendre ce temps de faire le point avec une personne proche sur ces connaissances, sur ses “savoir-être” également, l’a aidé en un sens à se rassurer, à reprendre confiance.

Rien de plus décourageant que des perspectives bouchées et des sommets inatteignables. Se fixer des objectifs réalistes permet de s’octroyer des petites victoires qui redonnent un coup de fouet au moral. Alexis donne l’exemple d’un de ses profs qui a invité sa promo à profiter de cette période pour se faire une culture cinématographique, argumentant sur le fait que c’était l’occasion ou jamais. Si cet exemple est encore trop vague - quand peut-on vraiment dire qu’on a “acquis une culture cinématographique ?” - on peut facilement le décliner par exemple en “regardant l’intégralité de la filmographie de tel·le réalisateur·trice…”

Solutions n° 9 à 11
- Prendre du temps pour échanger et faire le point.
- Valoriser les compétences (même celles “non-scolaires”).
- Continuer à faire des projets, en se fixant des objectifs réalistes.

Manger bouger avec des chaînes et un boulet

Lorsqu’on n’a pas accès à ce qui nous fait du bien, ça impacte tout”, commence Jeanne lorsque le sujet de l’hygiène de vie est abordé. Christine Cannard m’explique que beaucoup des étudiant·e·s ne profitaient même pas des “heures de sorties” autorisées pendant le confinement. C’est pour cela qu’elle leur adresse ce message : “La sédentarité donne froid ! N’oubliez pas de faire des pauses, de bouger et d’aller marcher dès que vous pouvez même si c’est qu’une demi-heure. Ça fait du bien au moral, ça réchauffe et ça relance l’attention.

Pour Jérémie c’est une nécessité : “Aujourd’hui je prends l’air par discipline. Avant c’était par plaisir, pour le loisir. Maintenant je vais prendre l’air pour garder l’équilibre, une stabilité mentale”. Alors qu’il termine son Master en “droit des libertés”, il commente ainsi cette situation, “c’est dans les mœurs, les politiques que ça se joue, ce n’est pas une fatalité de restreindre la liberté, même si ça peut être nécessaire. Il est toujours bon d’essayer de repenser ces restrictions”.

Solution n°12
- Sortir tous les jours, prendre l’air et se dérouiller.

Déconnecter pour s’exorciser

Avant, on n’arrêtait pas de dire : “sortez-vous de vos écrans” ! Le “bon côté”, si bon côté il y a à cette pandémie, c’est que ça a montré aux jeunes que oui, les réseaux sociaux virtuels c’est bien pour garder le contact et se tenir informé, mais ça ne suffit pas. Les contacts humains ont manqué à 74 % des étudiants, et 51 % se sont sentis vraiment isolés”, rapporte Christine Cannard.

L’espace convivial de l’épicerie AGORAé, en attente de pouvoir ouvrir dans de bonnes conditions.

La saturation est sensible. Pour Jérémie le plus dur est de rester toujours dans la même pièce, mais aussi que : “Les journées se ressemblent, la seule différence week-end semaine c’est qu’il n’y a pas de cours en distanciel, mais de plus en plus de réunions, d’échanges par mail… il n’y a pas de coupure”, soupire-t-il. “Comme je suis devant mon ordi, autant continuer. Je n’ai plus de coupures. Parfois j’oublie même de manger”, témoigne Jeanne. Dans un moment de rejet, Jeanne réalise : “Tout ce que je voulais faire, c’était sur mon écran, mes loisirs… je ne savais pas quoi faire !

Solutions n°13 et 14
- Se déconnecter régulièrement.
- Se trouver des loisirs et activités hors écran.

Formation identitaire : le miroir sans reflet

Si l’impact psychologique de la crise sanitaire est si fort chez les étudiant·e·s, c’est peut-être aussi parce qu’ils sont dans une période de leur vie transitoire, entre le cocon familial et leur construction en tant que jeune adulte. “Beaucoup ne savent pas trop pourquoi ils sont là, ont l’impression qu’ils ne servent à rien”, constate tristement Alexis. “Ils ne savent pas ce que c’est “être étudiant”. C’est aussi cuisiner, gérer un budget, voir le monde par soi-même.

Le départ pour l’université c’est l’acquisition de l’autonomie tant dans ses apprentissages que dans sa vie quotidienne, c’est un réajustement des relations inter-personnelles, tant avec sa famille qu’avec ses amis, et l’ensemble des autres étudiants dans un univers au début fortement anonyme”, nous dit Madame Cannard, dont le sujet d’étude est la construction identitaire (lire notamment à ce sujet son livre « le développement de l’adolescence. L’adolescent à la recherche de son identité »). Retourner chez les parents pendant le confinement c’est parfois vécu comme un échec, comme un retour en enfance. Rester derrière ses écrans, c’est perdre une partie de leur vie qui est consacrée aux contacts sociaux et aux soirées entre ami·e·s. Lorsqu’elle diffuse son questionnaire auprès des étudiant·e·s de psycho, Madame Cannard a des retours de jeunes lui racontant que le fait de prendre un temps pour y répondre leur a permis de réfléchir à la façon dont ils vivaient cette crise. Sur ce point concernant la formation des jeunes adultes, elle renchérit : “La socialisation est importante pour la construction, la composante sociale fait partie de la construction identitaire. Mais distance physique ne veut pas dire distance sociale !

Solution n°15
- Prendre soin de sa vie sociale

Engagement collectif : rassembler les âmes errantes

En deux jours, 50 personnes ont fait part de leurs motivations pour rejoindre bénévolement la nouvelle association Alpaline. Se rendre utile peut donner du sens, particulièrement dans une période comme celle que nous traversons. Président d’Interasso, Alexis peut en témoigner : “L’engagement permet beaucoup de choses : lutte contre la délinquance, l’isolement… quand tu t’engages ça répond à tout ça. Je vois toute la richesse que peut apporter la vie associative !

Dons suite aux fêtes de Noël, accessibles aux bénéficiaires de l’épicerie solidaire AGORAé.

L’engagement dans d’autres projets que ceux directement liés aux études permet, en plus d’être utile à une cause à laquelle on adhère, de découvrir d’autres activités, d’agrandir son cercle social.

Si certaines structures sont en “stand by” aujourd’hui, sur le campus ou dans la métropole de Grenoble, les appels à bénévoles ne manquent pas : 226 missions sont aujourd’hui proposées sur le site Tousbénévoles et 11 sur le site Auvergne-Rhône-Alpes Solidaires.

Solution n°16
- Se rendre utile.

À la recherche de solutions : exorcisme et réincarnation

Pendant le confinement, la plupart des étudiants de l’association qui s’occupe des jardins partagés n’étaient plus sur le campus. Le jardin a continué sa vie. À leur retour tout allait bien, des petites constructions étaient apparues…”, raconte Alexis, alors que nous longeons les plantations. De la même façon, plusieurs poussées inattendues, élans vitaux ou mouvements solidaires, peuvent apporter une lueur dans cette période sombre.

« On doit essayer de voir aussi le bon côté des choses. Par exemple si le COVID nous a plombé, et même plus grave que ça, on peut aussi voir les apports scientifiques, le fait que de nombreux chercheurs ont pour la première fois travaillé ensembles, que des actions de solidarités sont apparues, des associations ont réagi, des gens ont acheté des poules… » -Alexis, étudiant en Master Innovation à l’IAE.

Jeanne n’en peut plus de la déprime ambiante : “Sur mon fil d’actualité Facebook, je n’avais que des choses négatives, même moi je râlais, alors que ce n’est pas mon habitude. Pendant une période j’ai coupé.

Alexis, président d’InterAsso, dans l’espace convivial de l’AGORAé, inutilisé pour le moment et transformé en sortie de l’épicerie solidaire, pour permettre une circulation adaptée aux consignes sanitaires.
Solutions n°17 et 18
- se protéger de la rumination d’idées négatives.
- se tenir informé des actions de solidarité se déroulant à proximité.

Les étudiant·e·s rencontrent actuellement de nombreux problèmes. S’ils peuvent faire face à certains seul·e·s, ce n’est pas le cas pour tous, et aucun coup de main ne serait de trop. Les mots adressés par Christine Cannard à ses étudiant·e·s nous ont touchés, et nous sommes heureux qu’elle les partage aujourd’hui plus largement avec sa contribution citoyenne sur L’avertY. Vous pourrez lire ses précieux conseils pour affronter cette délicate période, et pourquoi pas les partager à votre tour pour en propager les bonnes ondes autour de vous.

Reportage de Coline Vernay
Dessin de presse Simon Derbier

J’ai raté un lien ?

Contacter Alpaline : Quand, comment ? — Post Facebook Alpaline
Pétition “Pour une considération des étudiant·e·s” — Change.org
Site de l’association ESSENSi’Ailes
Le développement de l’adolescent — Christine Cannard
Le site Tousbénévoles
Le site Auvergne-Rhône-Alpes Solidaires
Contribution citoyenne de Christine Cannard
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Publié le 28.01.2021 à 14:58

📣 « Les êtres humains sont faits pour avoir des contacts sociaux et coopérer »

En complément du mensuel « Opération “Ghostbusters” sur le campus de Grenoble : comment soutenir les étudiants ? », voici un texte écrit par Christine Cannard, Dr en psychologie et enseignante à l’Université Grenoble Alpes, adressé à tous ses étudiant·e·s. Un message qui se veut plein de bons conseils, à l’image des solutions proposées dans le mensuel.

Je voudrais dans ce contexte remonter le moral de tous les étudiants, remotiver les troupes et rebooster les apprentissages. L’hiver est déjà une période pénible car au lieu d’hiberner comme notre corps le réclame, nous devons nous lever, travailler et rester éveillé alors même que la nuit dure longtemps sur 24h.
N’oubliez pas donc de vous lever, de rythmer votre vie quotidienne, en organisant vos plages de travail mais aussi vos plages de loisir. “Ressortez vos talents” mis de côté peut-être depuis des années (dessin, couture, tricot, puzzle, peinture, musique, mode, théâtre, entraide, défense de l’environnement, cuisine, pâtisserie, danse, …), je vous invite à penser à vous et à autrui, à échanger avec vos voisins différents services (“troc de talents”), voir si les gens vont bien autour de vous et demander ce que vous pouvez faire pour eux, voir si vous allez bien et demander aux autres de vous aider ou juste vous écouter si ce n’est pas le cas.
Gardez le contact avec les délégués ou les autres étudiants, les gestionnaires de scolarité et les enseignants, pour avancer sereinement vers le deuxième semestre qui s’annonce encore bien souvent en distanciel. Appelez les services de santé. N’ayez aucune honte ni scrupule, les êtres humains sont faits pour avoir des contacts sociaux et coopérer.
Si tout est fait pour qu’on reste sur les téléphones, pensez à sortir également. Voir des gens, même masqués, est toujours mieux que de rester enfermé·e, enfoui·e sous sa couette, à faire défiler des images de ceux qui ont tout et des vidéos soi-disantes humoristiques qui ne font que se moquer des uns et des autres. Prenez ce qu’il y a à prendre de bons sur les écrans, mais planifier vos activités car le problème de l’usage des écrans est que la connexion est sans fin, de même toutes les séries télévisées puisqu’un épisode est fait pour en entraîner un autre. Soyez vigilants par rapport à la facilité d’Internet qui vous attire comme une mouche sur du miel. Apprenez à résister.
Pour votre santé, sortez, et pour ceux qui sont en ville, allez dans les parcs et les jardins, baladez-vous dans les allées de fleurs et imprégnez vous des arbres, allez en montagne (30 min autour de Grenoble de tous les côtés, en bus) et respirez la nature, marchez, courez, dansez, sautez, aérez vos neurones et vos poumons, pour anticiper le prochain semestre. Si vous avez un peu de temps, rendez-vous utiles (devoirs scolaires, secours populaires, croix-rouges, restau du cœur, bricolage, aide informatique, associations diverses et variées de toutes vos communes, etc)… Faire du bien aux autres fait du bien à soi.
Pour vos études, regardez en arrière ce qui s’est passé durant le semestre 1, et demandez-vous comment améliorer si besoin votre organisation ou votre fonctionnement face aux cours. Comment donner du sens à ce que vous apprenez, quelles sont vos motivations, et comment mieux appréhender les partiels du printemps. N’attendez pas les résultats des partiels de janvier, ils tardent toujours à venir car on a beaucoup de copies à corriger, dans chaque année d’études, des mémoires et des rapports de stage à lire, puis c’est au tour des gestionnaires de scolarité de saisir toutes les notes, et enfin la tenue des jury… bref, n’attendez pas les résultats pour vous mettre au travail.
Ne vous jugez pas trop sévèrement non plus. Devenir autonome tant dans ses apprentissages que dans ses comportements prend du temps. Devenir psychologue encore plus. N’attendez pas tout de la fac non plus (sauf le diplôme évidemment), apprenez de ce que vous observez autour de vous, de ce que vous lisez ou écoutez. La complexité humaine est tout autour et par conséquent les sciences humaines sociales aussi. Ce n’est pas une orientation par défaut, donc profitez-en pour vous faire plaisir car la psychologie, c’est une science passionnante qui nous permet d’en savoir plus sur l’être humain et ses comportements.
Christine Cannard

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Publié le 23.12.2020 à 10:21

Sujet élu le 2 décembre avec 41% des votes | rejoindre les 106 abonné·e·s

Avec l’association Observatoire zététique et les cours universitaires ancrés à Grenoble, les témoignages de locaux qui se sont imprégnés de zététique ne sont pas rares. Un univers qui semble bien mystérieux avec un nom qui n’évoque pas grand-chose en français. Et pourtant, derrière le mot zététique se cache une démarche relativement simple.

L’origine du terme “zététique” gravite autour de la philosophie sceptique enseignée par Pyrrhon au IIIème siècle avant J-C. Les sceptiques étaient parfois surnommés “zetetikoi” : ceux qui cherchent. En France, le terme est ravivé par le physicien Henri Broch, qui crée en 1998 le Laboratoire de zététique dans la Faculté des sciences de Nice. « Art du doute », « hygiène préventive du jugement », « pensée critique » ou encore « autodéfense intellectuelle », la zététique est d’abord l’usage d’une méthode d’investigation scientifique pour analyser les phénomènes réputés étranges, paranormaux ou surnaturels. La démarche est simple et rigoureuse : on recherche la source de l’information, on teste à nouveau lorsque cela est possible, on expérimente, on égraine les hypothèses, on analyse les preuves. En clair, on use de l’attirail du scientifique pour produire une analyse rigoureuse afin d’expliquer un phénomène. On pourrait croire alors que les zététiciens sont tout simplement des scientifiques qui s’intéressent aux phénomènes paranormaux.

Mais ce nouveau terme introduit, zététique, contient une nuance non négligeable. En effet, deux recherches peuvent appliquer la même démarche critique mais aboutir à un résultat qui n’aura absolument pas le même impact. L’étude d’un végétal endémique de Madagascar n’aura pas le même retentissement qu’une étude sur l’efficacité de l’homéopathie. Le terme zététique comprend, au-delà de la démarche sceptique, la prise en compte de la charge affective contenue dans les sujets étudiés. La précaution est de rigueur lorsqu’on analyse des phénomènes sur lesquels certaines personnes ont fondé leur existence et le sens de leur vie. En d’autres termes, il s’agit de prendre des pincettes lorsque l’on touche à des sujets sensibles.

Se faire son opinion

La zététique s’attèle sans crainte à tous les sujets qui sortent de l’ordinaire, des légendes urbaines à l’astrologie, en passant par les coupeurs de feu. La finalité des recherches n’est pas un positionnement moral ou prescripteur, une fois le sujet éclairé, c’est à tout un chacun de se faire une opinion. Il ne s’agit pas de dire aux gens quoi faire mais de leur donner toutes les informations nécessaires pour qu’ils puissent faire des choix éclairés. Aujourd’hui la pratique s’est étendue à la vérification d’informations plus ordinaires et communes, et à l’éducation à la pensée critique méthodique. Ce tournant offre de nouveaux objets d’études, et ses outils spécifiques, tels que la rhétorique ou encore la linguistique.

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Concrètement, que nous apprend la zététique ?

La zététique mobilise un grand nombre d’outils qui permettent de faire fonctionner l’esprit critique. Prenons par exemple un biais cognitif plutôt connu : “l’effet Barnum”. Ce biais emprunte son nom à Phineas Taylor Barnum, célèbre entrepreneur américain connu pour ses freak shows et son cirque éponyme. En période de vache maigre pour ses affaires, Barnum avait mis en place des prestations de “lecture à froid”. Il prétendait pouvoir lire la personnalité de ses spectateurs en les observant. Aussi appelé “effet Forer”, du nom du psychologue qui a percé à jour ce biais cognitif, son utilisation la plus courante est attribuée aux astrologues et aux médiums. Basé sur la validation subjective, il induit toute personne à percevoir une description vague de sa personnalité comme étant juste et spécifique.

En 1948, Bertram Forer teste ce biais sur ses étudiants, il leur fait remplir un test de personnalité, et prétend dresser un profil personnalisé de chacun à partir des résultats du test. Pour cela il leur remet un texte censé contenir leur analyse personnalisée et leur demande de noter la pertinence de l’analyse sur une échelle de 0 à 5. La moyenne est de 4,26. Pourtant les étudiants s’étaient tous vus attribuer le même texte, sans le savoir. Les prestations qui induisent l’effet Forer mobilisent souvent des phrases assez vagues pour que nous puissions y attacher des réalités qui nous sont propres ou auxquelles nous désirons correspondre. Le texte produit par Forer affirmait par exemple : « Vous avez besoin d’être aimé et admiré, et pourtant vous êtes critique avec vous-même », ou encore, « vous avez un potentiel considérable que vous n’avez pas encore utilisé à votre avantage. »

Kévin, Rony et Aude s’emparent de la zététique

Parmi les ressources de la zététique on retrouve également des principes structurants, tels que la charge de la preuve. Kévin a suivi des cours de zététique en licence de psychologie à Grenoble. La charge de la preuve est l’un des principes qu’il a retenu :

« Si j’avance qu’un dragon se trouve dans mon garage et qu’en plus, ce dragon est invisible, je ne peux pas vous mettre au défi de me prouver le contraire. C’est à moi de vous apporter les preuves qu’un dragon invisible vit dans mon garage. » — Kévin

En clair, la charge de la preuve incombe à celui qui avance un fait qui sort de l’ordinaire.

Rony est commerçant ambulant, il vend des bijoux sur les marchés. Après le bac, son activité saisonnière lui permet de voyager régulièrement à travers le monde. Déconnecté de l’actualité française, il découvre avec un peu de retard les vidéos de l’essayiste d’extrême droite Alain Soral. Intrigué par l’aspect manipulatoire de son discours, il cherche à se renseigner sur le sujet et tombe sur un article du Cortecs ( Collectif de recherche transdisciplinaire esprit critique & science). Plus tard, une expérience traumatisante lors d’une sortie de plongée le mène à s’interroger sur la mort. Après avoir égrainé toutes sortes d’hypothèses mystiques sur Youtube, il renoue avec la pensée critique via “les sceptiques du Québec”, une association qui promeut la pensée critique et la rigueur scientifique appliquées aux sujets paranormaux.

« Cette découverte est un moment charnière de ma vie. Je découvre une démarche différente, il ne s’agit pas de faire du monde ce qu’on désire qu’il soit, mais de chercher à le voir tel qu’il est. » — Rony

Aude est grenobloise, elle a découvert la zététique il y a 15 ans, alors étudiante en information-communication. Elle commence à lire du contenu publié par l’Observatoire zététique. Aujourd’hui encore, la démarche zététique l’accompagne dans son activité professionnelle puisqu’elle travaille dans le domaine de l’éducation à l’information. Lors de ses premières expériences au contact de personnes qui s’intéressent aux contenus critiques, elle remarque chez certains une forme de mépris pour les pseudo-sciences et les médecines alternatives. Selon elle, il est important de tenir compte du fait que le processus de remise en question est souvent douloureux.

Remettre en question nos pratiques, particulièrement dans le domaine du soin, peut être un processus déstabilisant, notamment quand il s’agit de pratiques familiales. Selon Aude, analyser le fonctionnement des médecines alternatives et déterminer leur efficacité est une démarche importante, cependant il faut tenir compte de toute la dimension humaine du soin à la personne. « Les consultations de médecine générale sont souvent expéditives, alors qu’il est d’usage en homéopathie, par exemple, de prendre entre 30 et 45 minutes avec le patient », il se sent alors peut-être plus écouté, et cela a son importance dans le soin.

Les chaînes qui font référence

Depuis quelques années, on trouve du contenu zététique sur les réseaux sociaux, notamment sur Youtube. Parmi les plus regardées, on trouve la chaîne “Hygiène mentale” qui comptabilise près de 350 000 abonnés. C’est sur cette chaîne que le vidéaste Christophe Michel, membre de l’Observatoire zététique (association basée à Grenoble), partage des outils d’autodéfense intellectuelle, le plus souvent sous forme d’animations commentées par sa voix off.

La chaîne “La tronche en biais” [ndlr : basée à Nancy] contribue également à la diffusion d’outils de zététique, dans des vidéos plus mises en scène. On y trouve des interviews, des vidéos de vulgarisation, des vlogs et depuis peu les émissions de La tronche en biais sous forme de podcasts.

Il existe également beaucoup de créateurs qui proposent des outils de pensée critique mais qui ne se revendiquent pas zététiciens comme “Defakator”, “Aude WTFake”ou “Cyrus North”. Un grand nombre de sujets et de formats s’offrent à nous, et les réseaux sociaux peuvent être un excellent moyen de diffuser du savoir. Cependant, comme toute diffusion d’un savoir via les réseaux sociaux, la zététique ne fait pas exception et connaît quelques électrons libres dont le discours n’est pas toujours représentatif du mouvement global.

« Le cerveau est une machine à se tromper »

Pour Richard Monvoisin, l’humilité doit être au cœur de la démarche zététique. Il dispense l’un des seuls cours en France de “zététique & autodéfense intellectuelle” à l’Université Grenoble Alpes. Il pratique la zététique depuis 25 ans et l’enseigne depuis près de 15 ans. Il met l’accent sur la rigueur et l’honnêteté intellectuelle que requiert la démarche zététique :

« L’esprit critique ne doit pas s’arrêter à notre confort. Il n’y a pas de raison de s’attaquer aux croyances des autres et d’épargner nos propres croyances. » — Richard Monvoisin.

Son discours sur la démarche critique ne laisse pas de place à l’arrogance ni au mépris. Au contraire, la démarche se veut libératrice et accessible à tous. C’est d’ailleurs ce qu’il tient à transmettre à ses étudiants : « Je commence toujours mon cours en rappelant patiemment aux étudiants qu’avant d’apprendre la démarche critique, je suis moi-même tombé dans toutes sortes de croyances improbables parmi lesquelles j’ai essayé d’hypnotiser mon chat. » Ce premier pilier peut sembler être une plaisanterie mais il est primordial pour le cours, il déconstruit quelque part le rapport d’autorité entre le professeur et l’étudiant et pose le postulat que nulle croyance ne mérite d’être méprisée. En montrant des illusions d’optiques ou des biais cognitifs, comme l’effet Barnum (dont nous parlions plus tôt), il montre aux étudiants que notre cerveau n’est pas fiable : « Le cerveau est une machine à se tromper. Ce n’est ni de leur faute ni de la mienne, mais l’important c’est d’être conscient de ce que cela implique. » Enfin, il introduit des notions d’épistémologie, à savoir l’étude de la constitution des connaissances en utilisant différents outils, tels que la charge de la preuve, le rasoir d’Occam ou encore le critère de Popper. Autant d’outils qui structurent le savoir.

Ce cours transdisciplinaire est une particularité grenobloise, quelques membres du Cortecs en dispensent dans d’autres universités mais ce n’est pas encore d’usage. « Mon rêve en prenant la suite d’Henri Broch était d’introduire dans toutes les universités des cours d’autodéfense intellectuelle. Pour l’instant ce n’est pas le cas, car il y a des résistances au niveau institutionnel. Entre autres, on nous dit que ce type d’enseignement existe déjà ou qu’il faut éviter de déconstruire le rapport à l’autorité », explique Richard Monvoisin. En attendant que ce rêve se réalise, les étudiants grenoblois peuvent profiter de ce cours et tous les autres peuvent consulter les ressources existantes en ligne. La zététique est un savoir partagé et accessible à tous, encore faut-il prendre le temps de la découvrir.

Reportage de Myriam Surat
Dessin de presse de Simon Derbier

J’ai raté un lien ?

48 photos incroyables de Freaks de cirque au début du XXe siècle — Buzzfeed
Petit recueil de 25 moisissures argumentatives pour concours…— Cortecs
C’est quoi un VLOG ? — FlorianOnAir
Chaîne Youtube Defakator
Chaîne Youtube Aude WTFake
Chaîne Youtube Cyrus North
Zététique, le making off — Conseils aux enseignant-es — Hauteurs UGA
Critère de Popper et réfutabilité d’une théorie — Cortecs
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Si le palier en cours (73%) est rempli à la fin du mois, L’avertY pourra absorber toutes ces dépenses :

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Publié le 27.11.2020 à 16:26

Migrants confinés dehors, quelles solidarités locales ?

Sujet élu le 2 novembre avec 46% des votes | rejoindre les 100 abonné·e·s

En menant mon enquête, j’ai eu le sentiment que les personnes que j’interrogeais n’avaient pas le sentiment d’être confinées : elles peuvent encore se déplacer dans l’espace public, grâce à leurs attestations de “confiné dehors” délivrées par des associations caritatives. Elles ne risquent donc pas d’amende comme cela a pu être le cas au début du premier confinement.

Il est vrai que ce second confinement n’en est pas vraiment un : beaucoup de gens bénéficient de dérogations qui les autorisent à sortir librement, l’activité économique est beaucoup moins ralentie et les contrôles d’attestation se raréfient.

Attestation de “confiné dehors” distribuée par l’association Point d’eau.

Toutefois, il existe toujours une crainte de la police, et certaines personnes potentiellement victimes de discrimination de la part des forces de l’ordre n’osent même plus aller récupérer de la nourriture sur les lieux de distribution, ayant en mémoire les nombreux contrôles durant le premier confinement.

Certains policiers municipaux semblent malheureusement abuser de leurs pouvoirs lors des contrôles d’attestation, comme le montre ce témoignage d’une jeune fille migrante, sortie pour aller à la pharmacie et victime d’un contrôle au faciès car elle avait mis un foulard pour se protéger du froid. Elle s’est faite humilier par des policiers municipaux qui ont cherché à lui faire peur, en finissant par lui déchirer son attestation.

Cela rend les personnes exilées encore plus invisibles de l’espace public en ces périodes de confinement : elles sillonnent la ville sur leurs vélos, leur sac Deliveroo sur le dos. L’uberisation de notre société fait que cette forme d’activité professionnelle dérégulée devient de plus en plus un moyen de travailler au noir pour des personnes demandeuses d’asile n’ayant pas le droit de travailler en France, à l’aide de prête-nom qui leur fournit un compte sur une application de livraison de nourriture, souvent en contrepartie d’un pourcentage des gains.

Un camp dans un parc grenoblois

Des personnes continuent d’être dehors pendant ce nouveau confinement. Je suis allé à la rencontre d’une famille qui a installé un campement de fortune de tentes et de toiles dans un parc de la ville. Originaires de Macédoine, ils parlent à peine français. Je suis avec une personne qui a vécu dans les Balkans et arrive à communiquer avec eux. Ils expliquent que la veille au soir il y a eu de l’orage, ils ont eu froid, de l’eau est rentrée dans leur tente et le vent a emporté leurs affaires. On appelle le 115. Auparavant, ils étaient installés à côté du cinéma Pathé Chavant. Bien visibles dans l’espace public, ils se sont fait expulser par la police.

Dessin de Simon Derbier : son travail est à découvrir ici.

Aucune solution de relogement n’a été trouvée malgré des soutiens qui ont interpellé la mairie. Je m’inquiète de leur situation, car il y a un an j’avais vu une famille albanaise dans ce même parc être expulsée par la police. Ils me répondent qu’elle passe parfois dans le parc pour interpeller des gens qui fument du haschisch, sans leur causer de problèmes. Ils devraient être tranquilles le temps de la crise sanitaire, normalement pas d’expulsions ou de démantèlement de camp. Pendant ce temps, la musique d’attente du 115 continue. Le confinement ne change rien pour leur situation, ils restent dehors, ils ne sont pas concernés. Des maraudes passent leur apporter de la nourriture, tout comme le Samu social. Mon interprète leur indique les associations caritatives qui sont encore ouvertes durant le confinement dans le quartier. Ils demandent des chaussures à leur taille, ils ne savent pas où s’en procurer. On leur indique la zone de gratuité installée sous un pont tout proche. Ils n’avaient pas osé y aller, pensant que quelqu’un y vivait. On demande aux adolescents présents s’ils vont à l’école, ils expliquent qu’ils ne veulent pas y aller tant qu’ils n’ont pas de logement. Cela fait 26 minutes que l’on est en attente pour le 115, on doit partir avec mon interprète. On réessaiera une autre fois.

Le campement qui se trouve au milieu d’un parc, dans les quartiers sud de la ville de Grenoble.

Le confinement a entraîné la fermeture de nombreuses structures d’aide et d’associations caritatives, leurs activités pouvant être considérées comme non essentielles. D’autres, qui fonctionnent en grande partie grâce à l’aide de retraités, plus vulnérables au Covid, ont perdu un grand nombre de bénévoles, et ont dû également interrompre leurs actions. Toutefois, des associations comme Point d’eau ou le collectif du Lîeu qui font de l’accueil de personnes SDF et portent des initiatives de solidarité, restent ouvertes.

Des Brigades de solidarité

Le Lîeu, le Centre social autogéré du 38, le Réseau Éducation Sans Frontières (RESF), la ZAR Berriat (“Zone à Rêver”, dans les locaux de Cap Berriat) et de nombreuses autres initiatives individuelles, ont lancé dès le début de ce second confinement l’initiative des Brigades de Solidarité Populaire. Ce mouvement, initié en Italie lors du premier confinement, a permis la création de réseaux d’entraides citoyens qui se sont organisés pour pallier les insuffisances des pouvoirs publics. À Grenoble, les Brigades s’étaient constituées à la fin du premier confinement à la Villeneuve avec pour but de départ d’aider les personnes du quartier.

Au sein des Brigades, le travail est réparti en équipes :
Récupération de nourriture, principalement des invendus de marchés et de supermarchés.
Cuisine de ces produits si besoin.
Distribution dans des camps ou à des personnes en situation de précarité identifiées, ou bien lors de maraudes.

Ils cherchent maintenant à faire des points de distributions fixes les dimanches midi d’abord au Lîeu, puis au marché de l’Abbaye où ils ont eu l’autorisation d’occuper l’espace public.

Une distribution de nourriture organisée par les Brigades de solidarité populaire au sein du Lîeu.

Je me suis rendu dans les locaux qu’ils utilisent pour cuisiner, c’est l’effervescence. Autour du plan de travail, les personnes présentes s’activent. Un cuisinier professionnel mis au chômage technique et qui souhaite mettre son temps au service des plus démunis est venu donner un coup de main. Des habitués de cantines populaires spécialistes de la transformation de produits de récup’ viennent renforcer l’équipe. Tous ensemble, ils passent là un moment de convivialité utile. Ils sont là pour s’occuper activement, faire du lien social pendant cette période de confinement, pour avoir un engagement solidaire, mais aussi politique. Le modèle d’organisation tend à être horizontal : toutes les personnes qui cuisinent se mettent d’accord sur ce qu’elles vont préparer en fonction des arrivages de la récup’ et de leurs envies. Chacun vaque à sa tâche sans que personne ne coordonne tout. Un peu déboussolant pour ceux et celles qui sont là pour la première fois. Ils ne savent pas encore vraiment comment s’intégrer au groupe, tandis que le chef informel tente de s’effacer petit à petit une fois que tout le monde a pris ses marques dans la grande cuisine mise à disposition. À la fin de la journée, sauce tomate, soupe, compote et gratins sont bel et bien cuits, prêts à être distribués dans les bocaux en verre que les membres des Brigades ont récupéré à l’aide d’un appel sur les réseaux sociaux.

Les Brigades ne sont pas les seules initiatives autonomes qui distribuent de la nourriture aux personnes les plus démunies. C’est aussi la volonté du mouvement #PourEux qui s’est lancé à Grenoble depuis ce reconfinement : des bénévoles qui vont distribuer à vélo des plats préparés aux personnes qui en ont besoin, sur un modèle de Deliveroo. #PourEux s’était mis en place dans d’autres villes en France depuis le précédent confinement.

Parallèlement à ces initiatives collectives, les pouvoirs publics ont remis en place des distributions de nourriture, notamment via l’association Magdalena, comme durant le premier confinement. Sur le parvis de la Basilique du Sacré-Cœur, des plats chauds sont offerts tous les soirs, dans la continuité de leur distribution hebdomadaire pour les personnes SDF. Leur action caritative comporte une forte dimension religieuse : la distribution débute par une prière et des chants d’Ave Maria et les membres expriment leurs “intentions”, avant de partager la nourriture livrée par la cuisine collective de la ville de Grenoble à un public d’habitués et de familles démunies du voisinage.

Migrants… ou SDF

Pour aller au contact des personnes à la rue, j’ai pris part à une maraude dans le centre-ville. Un groupe de bénévoles arpente les avenues, leurs caddies remplis de boissons chaudes, viennoiseries, sandwichs faits maison et produits d’hygiène. Arrivé au carrefour d’Alsace-Lorraine, à première vue il n’y a aucun SDF visible, mais je me rends compte que toutes les personnes assises à côté de l’arrêt de tram viennent vers nous. Ce ne sont pas des passants, simplement des invisibles qui traînent là. On avance dans l’avenue, on rencontre un groupe de zonards, bien plus visibles cette fois-ci, des bières à la main. Pendant que nous distribuons nos victuailles, une des personnes nous alpague, nous décrit la recette de la soupe au Cantal, nous pose des devinettes “Monsieur, Madame”. Il était SDF mais a désormais un logement. Il continue de zoner, toujours au même endroit, devant La Poste. Le confinement ne l’a pas fait rentrer chez lui. Au début, c’est même la police qui lui a permis d’avoir une attestation pour “rester dehors 24h/24”. Maintenant, il l’a du Secours Catholique.

Du côté de l’arrêt de tram Hubert Dubedout, un jeune homme fait la manche devant le Monoprix avec ses deux chiots au beau pelage de berger australien. Son besoin ? Des gants et un bonnet, car l’hiver arrive. Heureusement, il en reste dans le stock de la maraude. Le confinement le “fait chier”, il ne peut plus rien faire, juste rester chez sa copine qui l’héberge. Il n’a pas eu de contrôle depuis le début du confinement, la police l’avait juste “fait chier” pour qu’il porte le masque. Une gêne pour lui qui est asthmatique, il en a marre de le porter tout le temps.

À la fin de la maraude, le groupe constate qu’il y a beaucoup moins de personnes SDF présentes que d’habitude dans le centre-ville de Grenoble. De même, la place Grenette ou la gare sont vides ce matin.

Des zones de gratuité

Si les initiatives de solidarité locales semblent avoir su répondre à temps et de manière efficace à la question alimentaire, d’autres problèmes subsistent pour les plus démunis. Par exemple, il leur est difficile d’acquérir des vêtements chauds : les ressourceries telles que Ulisse ou La Ressource, ainsi que les zones de gratuités comme celles de Cap Berriat ou du 38, ont dû être fermées au public n’étant pas “essentielles”. Comme solution d’urgence, minime mais solidaire, une Zone de gratuité en plein air a été installée sous le pont du boulevard Foch, à côté de l’autoroute à vélo. Un caddie, deux barres de fer, et ils installent un portant de fortune pour y installer des vêtements. Ce n’est pas la première fois que des gens déposent à cet endroit des denrées alimentaires ou des vêtements. Cette Zone de gratuité apparaît, disparaît et réapparaît au gré des “nettoyages” de la SNCF, ou d’un voisin chagrin de voir tant de “bazar de fortune” dans l’espace public. Il s’agit d’une initiative menée par un groupe d’individus autonomes qui, même si elle a pour vocation d’aider les plus démunis, ne plaît pas à tous.

La zone de gratuité sous le pont du boulevard Foch lors de sa mise en place.

Subvenir aux besoins essentiels du quotidien ne comble pas le fait que certaines personnes soient à la rue ou mal logées. La majorité des camps sont insalubres, les conditions d’hygiène lamentables. Qu’en est-il du logement à Grenoble ? Les personnes SDF sont les victimes en première ligne des intempéries, ont-elles été relogées où sont-elles toujours à la rue, juste encore plus cachées qu’avant ?

Des solutions de logement dans la Métro

L’association Droit Au Logement, le DAL, a réussi à obtenir de la part de la préfecture de l’Isère un engagement à ce qu’aucune expulsion locative n’ait lieu cet hiver. De son côté, la ville de Grenoble a annoncé l’encadrement des loyers et la mise en place d’un plan d’hébergement de 700 places. Plus de la moitié de ces places d’hébergement ont déjà été octroyées lors du premier confinement. Les personnes qui avaient reçu un logement à cette époque ont pu y rester. Elles n’ont pas été mises à la rue pendant l’été. L’association Droit Au Logement qui établit un suivi des personnes à la rue ou en logements insalubres n’a vu cependant aucun changement dans leurs situations au début de ce nouveau confinement. Pire encore : une famille avec 7 enfants hébergée à l’hôtel dans le cadre du dispositif d’hébergement d’urgence a été expulsée le 12 novembre en période d’urgence sanitaire. Bien que le tribunal administratif ait décrété l’illégalité de cette expulsion le 16 novembre, aucune solution ne lui a été proposée à ce jour (27 novembre).

Pourtant, les préfets de région ont reçu une lettre de la Ministre du logement avec comme directive le logement des personnes SDF. L’État ne respecte pas sa mission de fournir un logement décent. La mairie de Grenoble a mis en place une structure expérimentale d’équipe juridique mobile servant à accompagner les personnes en situation de mal logement. Cette équipe les aide dans leurs démarches pour réclamer leur droit à un logement opposable ou un hébergement opposable. Bilan assez terne pour l’instant : même lorsque la justice demande à l’État de remplir ses obligations, il ne le fait toujours pas, et va même jusqu’à débouter toutes les personnes demandeuses d’asile qui en font la demande.

Les pouvoirs locaux n’hésitent pas à rappeler que l’État ne respecte pas ses obligations, mais ont-ils eux-mêmes exploré toutes leurs possibilités d’action ? D’après le DAL, 600 des 17 000 logements vides appartiennent aux pouvoirs publics. L’association appelle donc à leur réquisition en cette période de crise sanitaire et sociale.

Les institutions qui s’occupent du logement dans la métropole sont gérées par des conseillers municipaux de la ville de Grenoble. Par exemple, l’organe qui gère les bâtiments vides de l’ensemble des villes de la métropole est l’Établissement Public Foncier Local du Dauphiné (EPFL), présidé par Christine Garnier jusqu’à mi-octobre (NDLR : une nouvelle élection interne a élu le maire de Sassenage Christian Coigné), toujours conseillère municipale d’Éric Piolle. L’EPFL gère de nombreux bâtiments, le temps qu’ils soient vidés, à des fins spéculatives pour des projets d’urbanisme ou le temps que toutes les maisons d’une parcelle de terrain finissent par être vendues. Ces bâtiments présents dans toute la Métro sont protégés par une entreprise de sécurité. Ces derniers temps, toute tentative d’occupation est expulsée directement et violemment par la police sans entrer en procédure classique comme ce fut le cas le 20 janvier dernier.

Une des maisons conventionnées de la mairie de Grenoble.

Actuellement, le DAL préconise l’occupation de bâtiments vides. Une des seules solutions efficaces pour réclamer le relogement de personnes actuellement à la rue face au silence des pouvoirs publics. Prenons comme exemple le 6 rue Jay, dans le centre-ville de Grenoble. À l’origine, ce bâtiment était squatté par des personnes sans logement. Soutenues par le DAL, elles se sont constituées en association et la mairie a fini par accepter de signer une convention avec eux sur trois ans reconductibles, les autorisant ainsi à y habiter. Cependant, ce lieu devient de plus en plus insalubre et aucune solution de relogement n’a été trouvée. Ce processus de mise à disposition de logement vide pour des personnes à la rue par le biais de conventions démarre timidement dans l’agglomération grenobloise. L’association “le Tremplin”, montée par des personnes de la rue, a pu ainsi obtenir une maison conventionnée avec la mairie de Grenoble dans le quartier de l’Abbaye fin 2017 pour permettre l’hébergement de personnes SDF et leur permettre leur réinsertion. Mais l’expérience a fini par tourner court suite à de trop nombreux problèmes à l’intérieur de cette maison et la convention fut rompue. Le bâtiment semble être de nouveau occupé depuis peu de temps, le projet récupéré par des travailleurs sociaux, alors que les fenêtres sont encore murées.

D’anciens habitants du squat des anciens locaux du syndicat Solidaires à la Bruyère ont pu eux aussi bénéficier d’une convention d’occupation d’un bâtiment vide appartenant à la mairie. Le squat ayant été détruit dans un incendie, les personnes ont d’abord été relogées dans un gymnase, certaines ont pu avoir droit à une place dans un Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile, et pour une partie des autres un relogement a pu être obtenu. Victoire en demi-teinte, car il n’a pas concerné tout le monde, et certaines personnes ont été contraintes de retourner à la rue.

Ce relogement en accord avec les pouvoirs locaux est une solution pour pallier les déficiences de l’État, mais n’est possible que pour des groupes déjà organisés, et pas des personnes isolées en situation de détresse personnelle. Tout cela se joue aussi selon les affinités entre les associations de soutien et des collectifs avec les pouvoirs locaux. De plus, l’idée d’occuper un logement vide est parfois dissuasif pour les personnes exilées qui veulent éviter à tout prix toute rencontre avec la police. Sans l’aide des collectifs de soutien, cela est souvent impossible. Peut-être vont-ils se réveiller cet hiver ?

DES SOLUTIONS
Si vous croisez le chemin d’une personne sans logement ou dans un logement insalubre vous pouvez :
Contacter le 115 qui est la plateforme qui centralise l’hébergement d’urgence (de préférence dans la matinée, en fin d’après-midi la ligne est saturée par les appels des différentes maraudes.)
Contacter l’association du Droit Au Logement
E-mail : droitaulogement@gresille.org | Téléphone : 06 41 30 55 18
Demander le soutien de l’équipe Juridique Mobile
E-mail : ejm@grenoble.fr | Téléphone : 04 76 48 66 28

Reportage et photos de Bertrand Urier
Dessin de presse de Simon Derbier

J’ai raté un lien ?

Le témoignage d’une jeune femme migrante — CRIC Grenoble
Enquête : faux livreurs et vrais migrants — Radio Parleur
Site pratique Solidarité Grenoble — Ville de Grenoble
Site national #PourEux — Pour Eux, le mouvement
L’encadrement des loyers sur la métropole — France 3 Auvergne Rhône-Alpes
Vidéo de l’incendie du squat de La Bruyère — Twitter @berurier_
Magouilles à l’EPFL du Dauphiné — ADES
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