20.09.2026 à 00:10
danah
C’est épatant comment, jusqu’aux derniers moments, ou ce qui pourrait éventuellement s’avérer les derniers moments, on ne sait jamais après tout, avec toutes ces maladies nosocomiales, qui peut véritablement garantir que tout va bien se passer ?, personne, sinon, on ne vous demanderait pas votre consentement, et la liste est longue comme un jour sans…
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C’est épatant comment, jusqu’aux derniers moments, ou ce qui pourrait éventuellement s’avérer les derniers moments, on ne sait jamais après tout, avec toutes ces maladies nosocomiales, qui peut véritablement garantir que tout va bien se passer ?, personne, sinon, on ne vous demanderait pas votre consentement, et la liste est longue comme un jour sans pain des effets secondaires et des risques auxquels on vous demande de consentir, sans quoi, pas question de vous administrer le traitement, soyez-en sûr, consentir ou mourir, et consentir à de véritables horreurs parfois, vaudrait mieux crever tout de suite, et puisque vous avez consenti, pas moyen de se plaindre si vous êtes transformé en légume, je vous assure, il faut les lire pour y croire, et si l’on pense à toutes les choses auxquelles on consent, finalement, je veux dire, dans le cours d’une vie, toutes ces soumissions, ces génuflexions, combien de pipes on taille à combien de connards, à bien y songer, c’est d’un comique n’est-ce pas ? le travail salarié déjà, quand on voit ce à quoi on consent, en échange d’un putain de salaire de merde qui vous permettra juste de rester en vie et pouvoir travailler en attendant la retraite, quelles vies de merde hein, DONC ! On vous demande non seulement de consentir à des tas de choses abominables, qui « pourraient arriver » (mais rassurez-vous, c’est un cas sur cinq, et avec les progrès de la médecine n’est-ce pas, on devrait pouvoir faire baisser ce taux à un sur six, voire un sur sept, pas tout de suite, mais ça viendra, avec l’Intelligence Artificielle, on a de bons espoirs), non seulement consentir, mais désigner une « personne de confiance », au cas où vous perdiez la tête n’est-ce pas, on ne sait jamais, pas évident de consentir à quoi que ce soit quand on est plongé dans le coma, ainsi que des « dernières volontés », il existe un formulaire sur le site du gouvernement, c’est-à-dire, préciser pour vos proches ce qu’il faudra faire si l’occasion se présente, si vous en avez, des proches, bien entendu, mais qui n’en a pas ?, vous ? désolé !, et puis pensez aussi à préparer la succession, on n’y pense pas assez, on pense qu’on a le temps pour ça, on est parfois étonné quand le pire arrive, pris par surprise, ah ! déjà ! c’est mon tour ?, ce ne sont que quelques formulaires à remplir, et nous pouvons même vous proposer des modèles, des lettres de gens qui vous ont précédé, il n’en manque pas, si des fois vous manquez d’inspiration, c’est assez fréquent de manquer d’inspiration quand vous êtes à l’agonie, s’inspirer d’un modèle épargne bien des tourments, même si, dans votre cas, il n’y a aucune raison de s’inquiéter, la plupart des gens s’en remettent très bien, la succession donc. Et les dernières volontés.
Jusqu’à votre dernier souffle, ils ne renonceront pas à vous aligner : un peu comme le prêtre qui s’avance à votre chevet alors que vous agonisez. « Alors, céderez-vous enfin, capricieux païen ? Répondrez-vous au dernier instant à l’appel du Christ ? » (rappelez-vous le Barrabas de Lägerkvist : « À toi je remets mon âme. Et il rendit l’esprit. ») L’État ne vous lâchera pas plus que l’Église. Il existe des formulaires sur les sites gouvernementaux qui scandent l’existence de la naissance à la mort (ah !, ce fameux « Livret de famille »).
« Birth, love and death: the only reasons to get dressed up. » (Aidan Moffat)
(alors, concernant la succession : mes œuvres complètes tiennent sur une clé USB si ça intéresse quelqu’un. Le reste dans le coffre de ma voiture : je conseille le Secours Populaire ou la déchetterie du coin)
(et puis, concernant les dernières volontés, inutile de préciser que je m’en fous complet, excepté qu’une cérémonie religieuse est absolument hors de propos, là, si on me fait ce coup-là, je serais capable de revenir d’entre les morts et ruiner la cérémonie, cramer l’église et ses fidèles, par contre, si vous tenez à une cérémonie (je ne sais trop à qui s’adresse ce « vous », non religieuse, genre, jeter mes cendres où bon vous semblera, dans un fossé, ça ira fort bien), j’aimerais qu’on diffuse cette chanson de Bill Wells et Adrian Moffat, qui me paraît être la meilleure chanson jamais écrite pour une telle occasion (oui, je sais, tout cela pour en arriver là !) :
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19.09.2026 à 23:45
danah
Arab Strap, Turn off the light (from I’m totally fine with it 👍don’t give a fuck anymore 👍, 2024) I forgot how to be me I forgot how to feel, how to see With no one to trust, my life lost its lust I just had to be freedThen you came and showed me the…
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Arab Strap, Turn off the light (from I’m totally fine with it
don’t give a fuck anymore
, 2024)
Who needs family? Who needs friends?
Why be compliant and weak?
I’ve found my people now, wе shall not bend
We won’t turn the othеr cheek
You came and showed me the answers
You came and made sense of it all
You came and now the truth’s out there
You came, so why do I still feel so?
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06.09.2026 à 23:50
danah
Vous pouvez aligner toutes les raisons du monde pour expliquer la victoire des partis d’Extrême droite partout en Europe, et dans bien des parties du monde, de l’Amérique Latine aux États-unis : le déclassement socio-économique, l’angoisse de la submersion démographique, l’influence des médias à la solde des néo-fascistes, le désir de ne pas prendre soin…
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Vous pouvez aligner toutes les raisons du monde pour expliquer la victoire des partis d’Extrême droite partout en Europe, et dans bien des parties du monde, de l’Amérique Latine aux États-unis : le déclassement socio-économique, l’angoisse de la submersion démographique, l’influence des médias à la solde des néo-fascistes, le désir de ne pas prendre soin de ceux qui ne composent pas leur « nous » tout rabougri, crispé sur quelques valeurs rances.
Mais la véritable raison, commune à tous ces électeurs et ces électrices qui préfèrent voter pour l’extrême droite que pour des partis de gauche (qui, eux aussi, se présentent, parfois, comme « anti-système »), c’est le racisme.
Ils ou elles ne votent pas pour Ulrich Siegmund, Meloni, Bardela, Trump, Milei, ou Kast parce qu’ils ont une bouille sympa ou parce que Siegmund fait de la mobylette vintage RDA-Like. Ce n’est pas chez eux qu’on ira théoriser sur les violences structurelles du capitalisme, la cruauté de l’ultralibéralisme, l’affaiblissement de la démocratie ou la catastrophe climatique. Au contraire : on défend mordicus la famille « traditionnelle », le mérite par le travail, la sacro-sainte propriété, l’exploitation coloniale et néocoloniale, tant que c’est pour son profit à soi – et qu’importe si c’est au détriment de tous les autres dans les pays lointains, et quant au régime politique, un leader charismatique fera l’affaire, plus il est inculte et spectaculaire, mieux ça ira. On place son espoir dans ces leaders parce que ces gens-là leur font la promesse que demain, les politiques se concentreront exclusivement sur eux, les nationaux, les blancs, et qu’on se débarrassera de tous ces étrangers qui ne sont pas « nous », qui n’ont rien à faire chez « nous » (qui ne sont bons qu’à être exploités là-bas, chez « eux », le pays des gens de couleur, ce pays dont ils n’auraient jamais dû sortir).
Ces gens-là sont d’abord et avant tout des putains de racistes de merde, des suprématistes blancs, qui rêvent d’un « nous » « racialement » homogène, d’un entre nous exclusif et fermé, partageant des valeurs de merde, le travail, la famille, la patrie, la blancheur.
De vrai.es connards qui s’empresseront de vous casser la gueule s’ils en ont l’occasion parce que vous êtes de gauche, écologistes, racisés, LGBT++, ou solidaires des racisés etc..
Qui sont les produits hybrides de l’anthropologie (hyper-individualiste) néolibérale, du capitalisme bourgeois et du nationalisme le plus brutal. Des imbéciles produits par la violence du système d’exploitation généralisé et de l’entreprise de stupidisation de masse dont le succès est désormais patent.
(et je vous assure que ce n’est pas en essayant de rivaliser avec eux sur la défense des valeurs de la Famille, du Travail et de la Patrie que vous parviendrez à les empêcher d’accéder au pouvoir – je pense ici à ceux qui, à gauche, déclament grandiloquemment à chaque discours « la France ! », « les Français ! », en imaginant qu’il suffit de recomposer un « nous » national plus « inclusif » – le patriotisme, et le nationalisme, c’est la plaie, quelle que soit l’imaginaire qu’on lui associe.)
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27.08.2026 à 18:02
danah
Je pense souvent à cette photographie de Gillian Wearing, tirée de la série Signs That Say What You Want Them to Say and Not Signs That Say What Someone Else Wants You to Say, réalisée dans les rues de Londres, en 1992. La brutalité néolibérale des années Thatcher, que son successeur John Major n’ont en…
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Je pense souvent à cette photographie de Gillian Wearing, tirée de la série Signs That Say What You Want Them to Say and Not Signs That Say What Someone Else Wants You to Say, réalisée dans les rues de Londres, en 1992. La brutalité néolibérale des années Thatcher, que son successeur John Major n’ont en rien adouci, a laissé nombre de britanniques exsangues. La récession bat son plein. Cet homme, habillé comme un jeune cadre dynamique, écrit sur son panneau : I’m desperate » (il s’en voudra peu après, choqué lui-même d’avoir écrit ce message. Puis, explique Gillian Wearing, « he got a bit angry, handed back the piece of paper and stormed off. »

C’est à mon sens l’image emblématique de l’Europe contemporaine – et bien au-delà de l’Europe, partout où l’idéologie néolibérale, qui soumet tout un chacun à une compétition féroce et sans merci en vue d’obtenir une « place », de chercher à gagner un revenu par le travail, s’est imposé. C’est-à-dire, partout, ou peu s’en faut, sur la planète politique, sociale et économique.
J’ai découvert l’œuvre de Gillian Wearing à la fin des années 90 lors d’une exposition je ne sais plus où, peut-être au Grand Palais, à Paris. Il y avait des vidéos qu’elle avait tournées auprès des SDF dans les rues de Londres, et d’autres choses dont j’ai un vague souvenir, la confession d’une femme, alcoolique, ainsi qu’un conflit dans un couple plutôt aisé, la nuit, près de leur maison. Cela m’avait touché jusqu’aux larmes et j’étais resté l’après-midi entier dans la salle d’exposition. Il y a quelques œuvres comme ça, qui se sont inscrites dans mes archives, comme des points d’orientation, où je reviens toujours (et l’existence, il faut l’admettre, m’y ramène aussi) : une œuvre de Boltanski, L’inventaire des objets ayant appartenu à la jeune fille de Bordeaux, exposée au CAPC à Bordeaux, des séries photographiques de Cindy Sherman, et de Francisca Woodman, des œuvres de Sophie Calle. Et le film qui m’a bouleversé, au point qu’il m’est difficile de le revoir aujourd’hui, en partie en raison des conditions dans lesquelles je l’ai vu, il y a une vingtaine d’années, dans un cinéma MKII près de Beaubourg, My Winnipeg, de Guy Maddin (2007) et plus récemment, Carol, de Todd Haynes (2015)
Disant cela, énumérant ces œuvres, j’ai l’impression de confesser quelque chose de très intime me concernant.
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31.05.2026 à 17:01
danah
« Notre vie n’est que le reflet crépusculaire d’un processus depuis longtemps achevé. » (W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne) L’angoisse, sous la forme d’emprise anxieuse totale, de submersion massive, qui enserre tout aussi bien le corps que l’âme, effondre et paralyse, est une forme d’aliénation à un événement à venir (quelque chose qui n’est…
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« Notre vie n’est que le reflet crépusculaire d’un processus depuis longtemps achevé. »
(W.G. Sebald, Les Anneaux de Saturne)
L’angoisse, sous la forme d’emprise anxieuse totale, de submersion massive, qui enserre tout aussi bien le corps que l’âme, effondre et paralyse, est une forme d’aliénation à un événement à venir (quelque chose qui n’est pas encore, l’annonce d’une maladie, d’une mauvaise nouvelle, d’une catastrophe : une bombe qui s’abattra peut-être sur votre immeuble cette nuit, ou la nuit suivante, l’éruption du volcan, l’imminence d’un glissement de terrain, que sais-je ?) Notons tout de même que si ce qui est à venir procure de l’angoisse, c’est qu’il s’est déjà produit (des gens souffrent d’un cancer, meurent, sont soumis à des bombardements, des volcans explosent, des sols se dérobent) , c’est-à-dire que l’évènement est possible, qu’on sait déjà qu’il est possible, d’une manière ou d’une autre. Un évènement qui se produit à l’improviste, prend par surprise, parce qu’on ne s’y attend pas, ne procure évidemment pas d’angoisse. Il y a toujours, à l’orée de l’angoisse, une forme d’anticipation (donc des signes avant-coureurs pour qui sait les repérer, et souvent des stratégies ou des tactiques de refoulement, de clivage, de déni, qui cèdent comme des digues fragiles quand, finalement, l’angoisse déferle)
Néanmoins, l’angoisse n’est pas la peur. Pas tant que parce qu’elle serait sans objet alors que la peur serait forcément attachée à tel ou tel objet. Mais parce que l’angoisse s’ajoute comme un excès par rapport à l’effet « attendu » de l’objet ou d’une situation effrayante. Il y a quelque chose de plus. Toujours elle se réfère à quelque chose que l’on ignore. Non pas tant un objet de l’imaginaire, encore moins un objet réel là-devant-nous, mais ce quelque chose qui participe plutôt de l’ontologie de la menace, c’est-à-dire d’une ontologie incertaine.
La menace, c’est ce qui pourrait être. Et c’est parce que le champ de la menace est indéfini, qu’il est potentiellement infini. Tout peut être menaçant, même les choses les plus familières. Une chose rassurante et jusqu’ici bienfaisante peut devenir angoissante, peut s’avancer comme une menace. (celui à qui l’on accordait sa confiance peut devenir un ennemi potentiel, un médicament/pharmakon peut devenir un poison)
La menace s’étend au-delà de « ce qui pourrait être si ». Compléter la proposition conditionnelle (si « quelque chose arrivait » – au sens d’un happening) est déjà une manière de circonscrire la menace, de l’arraisonner, et de la raisonner. Quand la chose qui nous menace et qu’on craignait arrive, alors nous pouvons être soulagés : la tension propre à la menace (celle qui débordait l’objet de toutes parts) retombe, un certain savoir succède à l’ignorance. On peut s’inquiéter d’autres choses (par exemple des conséquences de ce qui est désormais su : une approximation du temps qu’il vous reste à vivre par exemple.
Avec la vague massive d’angoisse, ce saisissement qui vous laisse sur place, sidère, paralyse, s’éprouve une panique qui déborde et met en échec toutes les tentatives de circonscription et d’arraisonnement.
On peut tenter de conjurer cette irruption de l’angoisse en lui opposant la recherche, en référant aux savants, en devenant savant soi-même (d’une manière similaire à ce qu’on observe dans certaines stratégies contra-phobiques : on peut devenir alpiniste par peur du vide ou entomologiste par peur des insectes) en se focalisant sur l’objet de l’angoisse ou le champ des menaces, l’étudier, l’analyser, en faire le tour, l’examiner avec soin, espérant l’épuiser par le savoir, le rendre ainsi plus inoffensif. Anticiper ses conséquences. Établir la liste scrupuleuse des « si, si et si » et « alors si ». Multiplier des hypothèses, réduire la menace à une casuistique sophistiquée.
Mais, au cœur de l’expérience de la crise massive d’angoisse, quand elle survient malgré tout, ce qui vous saisit alors, c’est l’affect pur, détaché de l’objet hypothétique qui en était l’occasion. L’objet disparaît. Il s’efface. Il n’est plus qu’une hantise vague, un flatus vocis. Il ne signifie rien. Ce n’est plus l’objet qui vous angoisse, mais l’angoisse elle-même. L’objet, ou ce qui tient lieu d’objet, n’est plus qu’une invocation magique, un stimulus pur. Ce qui reste, c’est l’affect sans objet. L’angoisse massive efface d’un coup d’un seul le monde, en tant qu’espace/temps viable, à peu près ordonné, qui se dérobe. Il n’y a plus rien ni soi-même : comme dans une tempête de neige où toutes choses étant englouties par la blancheur, ne demeure aucun indice à partir duquel s’orienter.
Le contraire au fond d’un objet désaffecté, comme celui que construit le regard du spécialiste, de l’expert, qui fait abstraction des affects pour analyser l’objet de son étude. D’où le paradoxe de la médecine : explorer scientifiquement une pathologie et tout à la fois prendre soin (de l’angoisse et des affects) du patient. Le point saillant de ce paradoxe survient quand le médecin tombe malade lui-même, car il sait mieux que personne ce qui l’attend (certains médecins préfèrent mettre fin à leurs jours plutôt que de subir ce qu’ils ont préconisé pour leurs patients toute leur vie durant, et ils ont facilement accès aux médicaments : https://www.medinside.ch/fr/femmes-medecins-et-risque-de-suicide-une-crise-silencieuse-20241208).
Le sage (en philosophie) est censé savoir canaliser son angoisse en la rationalisant (la circonvenant par la soumission à l’intellect, la sidérant par des concepts). Ainsi les aphorismes : « Ce qui dépend de nous, ce qui n’en dépend pas », et forcément : « la mort n’est rien pour nous », ou : « prépare-toi à mourir », aident, ou sont censés aider à diminuer l’angoisse.
Le croyant, lui, se projette déjà dans une vie après la mort. Il recouvre l’angoisse d’un espoir, d’un imaginaire, d’un mythe. Il projette là-devant-lui, dans le temps, un autre monde qui prolonge la vie au-delà de la vie. Aux hantises transportées par l’angoisse il substitue d’autres récits, un point de vue situé dans le futur et au-delà du monde spatio-temporel. Il se donne un semblant de pouvoir sur la mort (et l’angoisse de la mort, qu’il espère tenir en respect), en proclamant la puissance de la foi. La prière devient un acte performatif : prier, c’est faire advenir un autre monde susceptible de consoler de la douleur de vivre. La foi est une promesse qui vient contrecarrer la menace. Et, je l’ai déjà écrit ailleurs, menace et promesse participent au fond de la même ontologie incertaine. (Ce pourquoi une promesse peut être aussi une menace : une même grammaire est à l’œuvre comme l’a montré J.L. Austin).
Les métaphores maritimes conviennent bien à la description des flux et des reflux de l’angoisse. Peut-être pouvons-nous trouver du réconfort dans la contemplation des vagues déferlant sur la plage ou sur les rochers. Le flux et les reflux des vagues qui viendraient rythmer (au sens actif du verbe rythmer, rythmer quelque chose, le canaliser, temporellement et spatialement, le domestiquer, le discipliner, le régulariser). La violence de ce qui nous submerge pourrait être atténuée par la contemplation d’une régularité là-devant-soi, une régularité qui ne nous concerne pas, la vague massive d’angoisse devenant un objet là-devant-soi, et, du même coup, un moment et un mouvement du monde. C’est l’affaire du monde, pas la nôtre.
En nous accordant au rythme du monde dans la contemplation du monde, des vagues s’écrasant sur la plage ou sur les rochers, nous transformons une catastrophe psychique, objective, personnelle, en un mouvement cosmique et sensuel. Les vagues, à force de mouvements, emportent avec elles l’angoisse et la rejettent dans l’océan, ne laissant sur le sable que d’infimes éclats. Elles la diluent, étalant l’intensité affective de l’angoisse dans le sempiternel flux et reflux, la mélangeant avec les eaux infinies de l’océan, dans lesquelles, espère-t-on, l’angoisse finira par se perdre tout à fait.
Je songe à la contemplation néoplatonicienne, la théoria, y compris d’ailleurs l’exercice théorétique proprement dit, un exercice spirituel qui nous déplace, nous décentre : la perspective qui convient n’est plus la nôtre ici-bas, ancrée dans un corps, une histoire, mais dans l’éternité sublunaire. Aux aléas de nos conflits intérieurs et des drames qui se nouent ici-bas se substitue le mouvement circulaire régulier des astres du ciel, puis, si l’on accède, par la discipline ascétique de soi, à la plaine de la vérité, l’immobile éternité des principes et des dieux. En devenant l’objet que l’on contemple, il est possible de participer à quelque chose de plus grand que soi. Autrement dit, de se défaire de l’insensé en soi, de l’insignifiant en soi, pour s’accrocher à une signification, un sens, un ordre, une beauté et un bien au-delà de soi. Mais, comme l’ajoutent les platoniciens, il faut bien néanmoins, tant qu’on est en vie, redescendre (forts, espérons-le, d’un peu plus de sagesse pour affronter les nécessités mondaines).
Le problème dune contemplation profane ou « athée » (et non pas sacrée, croyante), c’est qu’elle ne peut se satisfaire de s’articuler à un monde ou à un sens plus grand que soi. En contemplant le flux et le refus des vagues, s’oubliant soi-même, on court le risque d’être totalement désorienté, d’être emporté dans le néant (comme le randonneur pris dans une tempête de neige, un « mur blanc »). Nous abandonnant au rythme des vagues qui viennent et reculent, ou à suivre le mouvement des astres, alors nous pourrions perdre notre propre rythme, notre propre rythme biologique, celui de notre vie en tant que vivant, et éprouver une expérience existentielle pure, radicale, qui finalement fait écho à l’expérience de l’affect pur de l’angoisse massive.
Je pense ici à Walter Benjamin, qui voyait les choses de tellement haut, depuis la falaise à Portbou.
Si ma propre existence n’était juste qu’un peu d’écume laissée sur le sable quand la vague se retire, comme si tous les efforts pour donner du sens à cette vie-là s’effondraient dans les abîmes de l’insignifiance. À quoi bon persister dans l’être s’il ne s’agit que de cela, un peu d’écume ? Ce qui menace, c’est qu’à la submersion d’angoisse succède un vertige existentiel. À cette menace, je ne connais pas de remède ou de conjuration, et pas même de consolation. Une métaphore peut conduire au suicide, comme l’ont expérimenté tant de poètes et quelques philosophes.
La plupart des gens tentent de se recaler dans un monde, en suivant un emploi du temps, scandé par les injonctions du travail, de la famille, de la nation, du divertissement. Un monde plus ou moins (in)confortable qui leur est donné, disponible à qui veut y adhérer (matraqué même aux oreilles des plus réfractaires), auquel ils sont ajustés et tentent de s’accorder, se réalignant à l’aide de pharmakon divers et variés. Bien leur en fasse, et c’est ainsi que le monde tourne. On se rabat, on s’accorde, on s’aligne, sur des temporalités scandées par une soi-disant nécessité. À l’inverse, il n’est pas facile de s’accorder au néant.
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23.05.2026 à 15:35
danah
Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de…
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Il y a un érudit qui sommeille et se réveille de temps à autres, une part de ma personnalité, que j’avais investie durant mes études, quand j’écrivais ma thèse sur le néoplatonisme, et qui, parfois, comme en ce moment, prend le dessus sur toutes les autres parties de moi, et me voilà immergé pour de longs mois dans des problèmes littéralement byzantins : ne suis-je pas là maintenant, alors qu’un retard du médecin me condamne à attendre assis sur une chaise en plastique bleue, dans un couloir aux murs blancs, si étroit qu’il faut replier ses jambes quand un quidam entreprend d’emprunter l’itinéraire, encombrant donc, embarrassant, avec mon cahier ouvert sur les genoux, traduisant un poème de George de Pisidie extrait de son De Vanitate Vitae, un autre livre des Vanités, il n’en manque pas dans la littérature antique, et plus encore en ce siècle, le septième, où le monde méditerranéen, le proche et le moyen-orient, était en proie aux plus grands bouleversements, ô herbe de notre vie aussitôt flétrie, ô jeune pousse à la beauté déjà fanée, fauchée par le temps, me voilà penché sur cet « εὔφωνος ὄρνις », me grattant la barbe comme il sied aux érudits, un oiseau au chant mélodieux, qui ne me va pas du tout, car le sens de la phrase alors me paraît discutable, envisageant de choisir la leçon de Sternbach, ἄφωνος plutôt qu’εὔφωνος, ce qui nous laisse avec un oiseau muet, un oiseau muet, messager du jour, ange du jour, qui dérobe, endommage, porte atteinte, à sa substance (τῆς οὐσίας), atteinte que je ne puis m’empêhcher de rapprocher du sort qui est le mien, alors que je suis assis sur cette chaise en plastique bleue attendant qu’un médecin m’informe des menaces qui pèsent sur ma santé, ô corps vaniteux qui, jusqu’à présent, se croyait invulnérable, mais bientôt ces promesses de vie éternelle s’évanouissent et, en un instant, un oiseau muet, messager du jour, efface la substance, Bonjour à vous George de Pisidie, remarquable poète s’il en fut !
(note pour moi-même, relire encore les poèmes impitoyables de Maximien (Maximianus calembour peut-être pour Maximus natu, « le très vieux », qui sonnerait fort bien avec cette déploration pathétique et drôlatique de la vieillesse. Car après tout, ce qui m’arrive, là, ces derniers temps, c’est nul autre chose que vieillir, et vieillir c’est déjà un peu mourir, partir un peu plus tôt qu’on l’avait envisagé, c’est-à-dire, quand on s’était bien gardé d’envisager quoi que ce soit, excepté une vague idée noire de temps en temps, beaucoup plus tôt)
Pour le dire autrement, je me retire du monde en quelque sorte.
Oui, je fais exprès de composer des phrases et des paragraphes sans queue ni tête. Par pudeur. Pour protéger lectrice et lecteur et ma vertu (réputation, pour ce que ça me préoccupe en réalité). (que ça plaise ou pas, je fais ce que je veux après tout) (c’est l’avantage d’être devenu vieux et de n’attendre rien. Une pensée pour le texte de Gaddis, Agonie d’Agapé, un manuel de la décrépitude)
Vieillir aux temps de la fin. (Les temps de la fin c’est-à-dire l’inexorable destruction du monde, le Leviathan capitaliste qui n’en finit pas d’agoniser et, dans ses derniers soubresauts, l’insatiable extraction/exploitation de tout ce qui reste à extraire/exploiter, entraîne dans les abîmes tout ce qui respire encore, après en avoir siphonné (Marx) la vitalité. La finalité, c’est la mort, la destruction, l’exhaustion et la consomption de tout.)
La fin des temps (le malheur des temps) qui vient redoubler ma propre fin (la déflagration finale et le cancer) : on ne sait plus trop où donner de la tête. S’agit de conserver une certaine dignité. Appelez-la sagesse si ça vous fait du bien. Pour ce que les gens ici en ont à foutre des sages. Non. L’époque est aux entrepreneurs et aux athlètes. L’époque est à la performance et tirer-parti-de-ses-dispositions-exprimer-tout-son-potentiel-sans-en-laisser-une-miette-et-blablabla. Bande d’abrutis (lancé-je à mes contemporains !)
Ce paragraphe donne le ton de mon prochain livre : La montée des eaux. Un trailer comme on dit aujourd’hui : qui promet assurément un grand succès.
Le personnage de La Montée des Eaux rêve d’écrire un roman à partir de la thèse qu’il n’a pas soutenue sur l’exil des derniers néoplatoniciens. Il est lui-même en fuite. Je suis moi-même en fuite. (mais je ne crois pas qu’il existe un souverain ou quiconque susceptible de s’intéresser à mes histoires – pas de Chrosroes à disposition.)
En lisant/traduisant George de Pisidie, je prends conscience que je n’ai pas rêvé de gloire ou de reconnaissance depuis des années. (« avant quand j’écrivais un livre », et blablabla). Il aura fallu du temps, l’accumulation des déceptions, des humiliations, pas mal de rage aussi. Ainsi puis-je reprendre à mon compte le mépris des vanités :
Qui, observant sincèrement le théâtre de la vie
Ruisselant de honte ne souhaiterait en finir avec cette comédie
en étouffant les rires par des lamentations ?
Car ils se moquent de nous plus souvent qu’à leur tour
ces artisans du rire factice, qui mettent en scène des trônes,
dépeigne des honneurs, façonnent de hauts dignitaires,
cette ivresse de gloire qui suscite le rire.
Voyez celui-là, habillé d’apparat
Qui s’exalte en invoquant la bonne fortune,
et, sans un mot, prétend incarner la plus haute dignité.
Il n’est rien pourtant et se prétend tout.
Il ne sait rien, et se veut savant.
En son âme se conjugue une double folie :
tout à la fois pseudo-savant et rhéteur stupide.
Il croit à ce rôle qui lui serait échu,
Jusqu’à ce que s’achève la comédie qui lui tient lieu de vie.(De vanitate vitae, 89-127)
(traduction très personnelle, très libérale, pour ne pas dire carrément fautive)
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