25.06.2026 à 23:01

La guerre de 100 jours contre l’Iran, déclenchée le 28 février dernier, est entrée dans une phase de négociations, après des mois de combats, des milliers de morts et des destructions considérables dont le montant est estimé à plusieurs dizaines de milliards de dollars. Assistons-nous à un nouveau revers historique pour les États-Unis ? L’Iran sort-il vraiment renforcé de cette guerre ? Quelles seront les conséquences de ce conflit pour Israël, pour l’Ukraine, pour l’Europe et pour les BRICS ?
Pour en parler, Aude Lancelin a reçu en direct sur QG, trois invités très qualifiés : Emmanuel Todd, historien et démographe, auteur de « La Défaite de l’Occident » (Gallimard), Farhad Khosrokhavar, sociologue, auteur « d’Iran, la fin du totalitarisme ? » aux éditions de l’Aube, et David Teurtrie, docteur en géographie, auteur de « Russie, le retour de la puissance » (Armand Colin) et directeur de l’Observatoire Français des BRICS
25.06.2026 à 15:14

Pendant que les travailleurs se prennent l’inflation de plein fouet, subissant notamment la hausse des prix des carburants, les compagnies pétrolières engrangent des super-profits depuis les débuts de la guerre en Iran, fin février 2026. Voilà les deux principaux effets économiques qu’aura eu le conflit en France, comme ailleurs en Europe. De quoi souhaiter accélérer l’électrification de l’activité économique pour moins dépendre des énergies fossiles, affirme l’économiste Paul Malliet, maître de conférences à Sciences Po Paris, qui estime toutefois, dans un entretien accordé à QG, que l’effet inflationniste de la guerre en Iran est moindre que celui des débuts de la guerre russo-ukrainienne en 2022, en raison de la stabilisation du prix du baril de pétrole, même si celui-ci reste à un niveau élevé. Pour lui, la taxation des super-profits des géants pétroliers mérite de revenir dans le débat public, pour des raisons de justice sociale et de transition écologique. Interview par Jonathan Baudoin

Quels sont les principaux effets économiques de la guerre en Iran, notamment dans le domaine des matières premières ?
Il y a un premier effet déjà subi, qui est une hausse historiquement rapide des prix du pétrole sous l’effet d’un changement des anticipations sur l’état du marché et de son évolution prochaine. Mais avec la crise du détroit d’Ormuz (dont le président Donald Trump affirme ce 16 juin 2026 qu’il sera réouvert en fin de semaine, NDLR), l’effet sur le plus long terme vient d’un choc négatif de l’offre, à savoir d’une réduction prochaine de l’offre mondiale, qui met du temps à se diffuser parce qu’il y a des réserves stratégiques, le recours à d’autres sources d’approvisionnement, ou encore une adaptation de la demande. Toutefois, un risque subsiste de se retrouver avec des secteurs en pénurie de carburant, comme le kérosène pour l’avion par exemple, pouvant conduire à certains arrêts d’activité au niveau mondial.
Le dernier effet, qui n’est pas direct, mais qui peut jouer sur les équilibres à terme est celui lié à la dimension assurantielle de la sécurisation de l’approvisionnement et qui peut conduire à un détournement durable des acheteurs de régions du monde considérées comme à risque. Le détroit d’Ormuz fait partie d’entre elles. Les pays du Golfe, pour lesquels cette voie maritime est la principale voie commerciale, peuvent dès lors subir une baisse durable de la demande qui leur est adressée, quand bien même le détroit pourrait en effet réouvrir.
Quel regard portez-vous sur la spirale inflationniste consécutive à la montée du prix du pétrole dans le contexte de cette guerre ?
Il y a eu une hausse brutale du prix du carburant. Pour autant, par rapport aux indicateurs du prix du gaz, qui ont été multipliés par plus de 7 en un an à la suite de l’invasion de l’Ukraine par la Russie, on reste sur des amplitudes moindres. Le niveau actuel du baril de pétrole reste à un niveau relativement élevé, stabilisé autour de 80 à 110 dollars. Il n’y a pas, non plus, d’emballement du prix, comme on aurait pu le craindre dans les premiers jours de cette guerre.
Suit-on une trajectoire de stagflation analogue à celle liée aux chocs pétroliers des années 1970 ? Si oui, quels en seraient les effets et comment éviter sa réalisation selon vous ?
On a un effet sur l’inflation qui est certain, notamment importée dans les prix de l’énergie. Celle-là se diffuse sur l’ensemble des chaînes de valeur, auprès du consommateur sur le prix à la pompe, ou pour des usages industriels. Cela a un effet sur l’inflation qui reste relativement mesuré dans le sens où, si on fait la comparaison avec 2022, on est sur un choc de prix qui est moindre et auquel les pays de l’UE sont moins exposés parce qu’il y a eu aussi une diversification des approvisionnements plus large que ne l’était, par exemple, le gaz avec la Russie en 2022.
Le parallèle peut être intéressant à faire parce qu’on est sur des crises géopolitiques, des conflits armés dans des zones essentielles de production d’énergie. La différence en 2026, par rapport à 2022, c’est qu’il y a eu un effort d’électrification qui a été enclenché, qui se retrouve confirmé par cette nouvelle crise, et motivé finalement plus par un argument de sécurisation des approvisionnements énergétiques, de résilience des systèmes face à ce type de conflits que de décarbonation des activités. La différence, c’est qu’on a aujourd’hui une pénétration de l’électricité qui est beaucoup plus importante qu’elle ne l’était il y a encore quatre ans – que ce soit pour des usages de chauffage ou de mobilité. Le développement des énergies renouvelables se poursuit à un rythme sans précédent. En 2025, la moitié de l’électricité a été produite à partir d’énergies renouvelables dans l’UE. On est mieux préparé collectivement qu’en 2022. Ce qui donne des marges de manœuvre supplémentaires. Après, il y a nécessairement des agents économiques pour lesquels l’inflation importée se fait sentir pleinement, du fait d’une dépendance des technologies ou des infrastructures encore basées sur l’utilisation d’énergies fossiles.

Dans quelle mesure la guerre en Iran pourrait relancer, voire accélérer, une politique de réindustrialisation décarbonée, par rapport à ce qui a pu être fait au début de la guerre russo-ukrainienne ?
La réponse de l’Union européenne, suite au déclenchement de la guerre russo-ukrainienne, a été de privilégier des mesures visant à desserrer la contrainte de la dépendance énergétique au gaz russe. Cela se traduit par des investissements supplémentaires visant à améliorer l’efficience énergétique, le déploiement des énergies renouvelables ou à accélérer l’électrification des usages afin de passer à une énergie plus maîtrisable mais également par diversification accrue de ses approvisionnements en gaz, notamment par un recours accru au LNG (Liquefied natural gas, en français gaz naturel liquéfié, NDLR), notamment celui issu des États-Unis.
Avec la crise du détroit d’Ormuz, ce n’est pas seulement l’approvisionnement depuis cette région, principalement à destination des marchés asiatiques, qui été bouleversé, mais celui du monde. Le marché du LNG n’étant pas contraint par la présence d’infrastructures comme celui de gazoducs, une compétition accrue s’exerce entre les pays pour s’assurer de la livraison de gaz et donc par ricochet affecter les pays de l’UE par un détournement de leurs approvisionnements. Le recours au LNG comme une énergie de transition s’en retrouve un petit peu amoindri et donne le signal que même ce recours n’est pas une manière sûre d’assurer pleinement sa souveraineté énergétique.
L’électrification des usages et le développement des renouvelables ou des énergies nucléaires comme sources principales de production énergétique apparaissent finalement comme la solution la plus sûre pour s’assurer de ne pas dépendre trop fortement de ces aléas et d’un contexte international qui devient de plus en plus incertain.
Estimez-vous qu’il serait bon de remettre sur la table la question de la taxation des super-profits des compagnies pétrolières, comme en 2022, lors des premiers mois de la guerre russo-ukrainienne ?
Cette question s’inscrit dans un contexte social et économique particulièrement tendu, où une partie croissante de la population, déjà fragile, subit de plein fouet la hausse des coûts sans disposer des moyens pour s’en prémunir. Les ménages les moins aisés en assument directement le coût, tandis que l’État, contrairement à 2022, n’a plus la capacité d’apporter un soutien suffisant. Dans le même temps, les majors pétrolières, grâce à leur chaîne intégrée, tirent un profit immédiat de cette crise, soulevant ainsi une question centrale de justice contributive. Pourtant, ces profits ne résultent pas de choix stratégiques avisés, mais bien d’un désordre international qui les avantagent mécaniquement. Or, le secteur pétrolier n’est pas une industrie comme les autres : il joue un rôle de premier plan dans la crise climatique et doit, à ce titre, engager sa transition. Les compagnies concernées en ont d’ailleurs les moyens financiers.


C’est pourquoi la taxation des super-profits apparaît comme une mesure doublement pertinente. D’une part, elle permettrait de renforcer la solidarité nationale en protégeant les populations les plus vulnérables. D’autre part, elle s’inscrirait dans une logique contributive, en alignant les efforts de décarbonation — pour lesquels ces entreprises ont une responsabilité évidente — avec les enjeux climatiques. Enfin, un tel mécanisme gagnerait à être déployé à l’échelle supranationale, notamment au niveau européen, plutôt qu’à l’échelle française seule.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Paul Malliet est économiste, maître de conférences à Sciences Po Paris et membre de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE)
20.06.2026 à 10:59

Au 16 rue Gaillon, les couverts disposés autour de la grande table centrale grincent sur la porcelaine. En ce soir d’avril dernier, au restaurant Drouant, siège historique du prix Goncourt, une quinzaine de convives soigneusement sélectionnés dirigent leurs yeux vers les lustres de cristal, cherchant peut-être l’illumination pour l’après Macron.
Parmi eux, Cyrille Bolloré, le fils de Vincent, mais aussi plusieurs personnalités du Rassemblement National, dont Marine Le Pen et Jordan Bardella. À la place du patriarche, siège l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault. Et la conversation entre oligarques, à laquelle le patron de Total prend également part, roule sur les thèmes attendus : baisse des impôts sur les grandes fortunes, enterrement de la taxe Zucman, ou encore allègement des droits de succession.
Le lendemain même, le 8 avril 2026, Paris Match, propriété du patron de LVMH depuis fin 2024, consacrait sa Une à Jordan Bardella accompagné de sa nouvelle amie, la princesse Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. Cela faisait trois mois que les photos de la fausse paparazzade avaient été capturées. Si Bernard Arnault avait, autrefois, refusé catégoriquement de rencontrer les membres du parti de Marine Le Pen, sa doctrine a changé à mesure que les sondages donnaient un RN largement gagnant à la présidentielle. Le combat de Vincent Bolloré, activement lancé dans une guerre culturelle en faveur de l’extrême droite à travers ses médias et maisons d’édition, semble également avoir trouvé moins de réticences en sa personne.
Vincent, l’ange-gardien
Deux mois plus tard paraît Bernard Arnault, son univers impitoyable, un livre-enquête de l’historienne Audrey Millet publié aux éditions La Tribu. L’ouvrage retrace les rouages de l’ascension spectaculaire de l’homme. Un crime lèse-majesté que Bernard Arnault n’aura pas vu venir. Alors il a envoyé ses hommes de confiance au front.


Audrey Millet, autrice de « Bernard Arnault, son univers impitoyable » (la Tribu), docteure en histoire économique et sociale, est spécialisée dans l’histoire de la mode et de son industrie
« Maître Jacqueline Laffont, avocate de LVMH, et Jérôme Sibille, collaborateur du groupe, nous ont expliqué par mail que nous répondions à une commande de l’un de nos actionnaires minoritaires, François Pinault », raconte Julia Pavlowitch, éditrice du livre-enquête, paru le 10 juin dernier. Il est vrai que Bernard Arnault et François Pinault entretiennent depuis des décennies une rivalité houleuse, notamment autour du contrôle de Gucci. Faut-il alors voir dans cet ouvrage un simple épisode de cette guerre entre magnats du luxe ? Julia Pavlowitch rejette catégoriquement cette explication. Elle rappelle qu’Artémis, la holding de Pinault, ne détient qu’une participation minoritaire dans le groupe Les Nouveaux Éditeurs, dont fait partie La Tribu, la maison d’édition qui a publié le livre.
« C’est véritablement une tentative d’étouffement »
Le grand patron de LVMH, a-t-il profité de sa proximité croissante avec Vincent Bolloré pour invisibiliser une publication gênante ? Une chose est sûre : la commande de 400 exemplaires du livre, passée par le groupe Lagardère (contrôlé par Vincent Bolloré) pour leur distribution dans les points de vente Relay des gares et aéroports français, a été soudainement annulée. Le motif ? « On ne les vendra pas », révélait Le Canard enchaîné le 16 juin dernier.
Une décision qui surprend Julia Pavlowitch. L’éditrice s’était au contraire réjouie du volume inhabituellement élevé de la commande. Celle-ci avait été effectuée alors que l’ouvrage circulait encore « sous X ». Ni son titre, ni le nom de son autrice, ni son contenu n’avaient été dévoilés et la couverture en rouge et noir était encore emballée. Selon elle, la librairie du Bon Marché, propriété du groupe LVMH, a également refusé de mettre l’ouvrage dans ses rayons.
« Je travaille dans l’édition depuis 1990, et je n’ai jamais vu une annulation de commande. On est dans l’inédit », déplore Arnaud Nourry, fondateur du groupe Les Nouveaux Éditeurs, auquel appartient La Tribu.
Pour lui, ces décisions sont tout à fait suspectes et sans rapport avec la rentabilité : « C’est très inquiétant. C’est véritablement une tentative d’étouffement, et le mot n’est pas trop fort. »

Des pots de Saint-Émilion Grand Cru
Échange de bons procédés entre milliardaires ? Demande directe de la première fortune de France ? Il est certain en tout cas que, de son côté, Bernard Arnault a également fait des gestes en direction de Vincent Bolloré depuis quelques années. Lorsque la rédaction du Journal du Dimanche fut entièrement remise au pas après le rachat par Vincent Bolloré, LVMH fut le seul grand annonceur à maintenir sa publicité. Et quel annonceur ! Le magnat le disait déjà lui-même dans les années 2000 : « Notre groupe est devenu le premier acheteur d’espace publicitaire au monde dans le domaine du luxe ».
Plus encore, en 2024, Bernard Arnault a également racheté Paris Match à Vincent Bolloré, avant qu’il n’envisage de lui vendre Le Parisien. Sans parler des multiples cadeaux de Noël de LVMH au père et au fils Bolloré, rapporte justement dans son livre-enquête l’autrice Audrey Millet : six bouteilles de Château La Tour du Pin Figeac, un Saint-Émilion Grand Cru, propriété de LVMH, ont par exemple été offertes en 2013 par Pierre Godé, alors architecte de l’ombre de la boîte, ainsi que le révèlent les documents retrouvés dans le cadre de « l’affaire Squarcini », jugée en 2025.
À souligner que Vincent Bolloré n’avait lui non plus guère intérêt à laisser ce livre sur les présentoirs des librairies qu’il détient. Ce fut le nouvel allié du milliardaire breton, Arnaud Lagardère, qui ordonna l’éviction brutale d’Arnaud Nourry en 2021, après que ce dernier se soit opposé à l’entrée de Bolloré dans Hachette Livre.
L’autocensure des médias
Comme le retrace Audrey Millet, la publicité LVMH produit évidemment des conséquences insidieuses: « Critiquer Arnault, c’est risquer de perdre les pleines pages de Dior Beauté. Le système fonctionne par omission. Les journalistes savent qu’il ne faut pas écrire ». Parfaite illustration de ce phénomène : le fameux livre-enquête peine lui à trouver une couverture médiatique dans les médias appartenant directement à Bernard Arnault, ou dépendant financièrement de lui via la publicité. Julia Pavlowitch affirme avoir reçu plusieurs réponses négatives de la part de médias nationaux. « On m’a dit “Bien sûr, le livre est excellent, mais tu comprends, on n’a pas encore reçu le “go” d’en haut”. Ce qui est très compliqué, c’est de voir que les rédactions se musèlent.” Elle rappelle que depuis 20 ans, aucune biographie de Bernard Arnault n’avait vu le jour. Et de constater : “C’est une des personnes les plus puissantes de la planète et ce livre contient des révélations, des explications, des synthèses inédites, mais aujourd’hui bizarrement, les médias s’en emparent peu. »
QG a directement pu être témoin de cette autocensure dans le cadre de « l’affaire Jean de la Rochebrochard ». En novembre 2025, nous révélions que ce dernier, proche collaborateur de Xavier Niel, lui-même gendre de Bernard Arnault, était visé par une plainte pour viol déposée par une entrepreneuse, et accusé de harcèlement sexuel par d’autres femmes. Le sujet n’a été traité par aucun grand média national, par crainte de voir une part importante de leur budget publicitaire supprimée, ainsi que nous l’avions documenté quelques semaines plus tard. Selon nos informations, un article avait même été écrit dans un grand quotidien national, mais sa publication n’a jamais eu lieu. La plainte a depuis été classée sans suite, en mars 2026, par le parquet de Paris.
Si l’autocensure porte vraisemblablement ses fruits, Julia Pavlowitch s’interroge également sur la peur que peuvent ressentir les journalistes et les lanceurs d’alertes face aux méthodes des hommes de Bernard Arnault, telles qu’elles furent révélées au travers de l’affaire des écoutes de François Ruffin, à l’époque fondateur et directeur du journal Fakir.

Une « fouille » du domicile de l’éditrice ?
Après avoir travaillé dans la plus extrême discrétion, avec une sécurité numérique comparable à celle d’un service de renseignement, et alors que le contradictoire avait été envoyé par ses soins quelques semaines avant la parution du livre-enquête, le domicile de l’éditrice aurait été cambriolé.
« Rien n’a été volé. C’était une fouille » rapporte une source avec laquelle nous avons pu évoquer ce fait troublant. La maison d’édition aurait au demeurant été victime d’ingérence numérique. « On a réalisé plusieurs conférences en visio pour l’édition du livre, qui ont été interrompues brutalement. On n’arrivait plus à se connecter », rapporte l’un de ses membres, qui pointe la possibilité d’écoutes.
Ces différents événements ne cessent en tout cas de confirmer le contenu même du livre. Un chapitre entier y est consacré à la collusion entre les grands oligarques français, ainsi qu’à la volonté de faire taire toute personne qui oserait s’attaquer à eux.
Louison Lecourt