08.09.2026 à 09:33

La Palestine continue d’être dépecée par le pouvoir d’extrême droite israélien, qui poursuit sa politique de colonisation en Cisjordanie et de bombardements dans la bande de Gaza, alors que des élections législatives sous haute tension sont annoncées pour le 27 octobre. Pour QG, l’avocat Johann Soufi, ancien chef du Bureau des affaires juridiques de l’UNRWA à Gaza, estime qu’il y a une continuité dans la politique israélienne, avec une moindre intensité que fin 2023. Le tout avec certains vrais relais médiatiques en Occident, notamment en France, qui jouent un rôle de « caisse de résonance » des discours pro-israéliens, quitte à déshumaniser les Palestiniens. Interview exclusive par Jonathan Baudoin

Quel regard portez-vous sur la situation à Gaza et en Cisjordanie ces derniers mois ?
Il y a malheureusement une forme de continuité avec ce qui se passe depuis près de trois ans et même, en réalité, depuis bien plus longtemps. On assiste à la progression d’un projet destructeur, qui passe notamment par la colonisation, l’annexion de fait et la fragmentation du territoire palestinien. La Cour internationale de Justice (CIJ) a rappelé le caractère illicite de cette occupation et des politiques qui la sous-tendent. À Gaza, l’intensité des violences a diminué, mais pas leur nature : le siège, les restrictions à l’aide humanitaire et les frappes se poursuivent. En Cisjordanie, les violations se sont, elles, aggravées. À cela s’ajoute une forme d’accoutumance de la communauté internationale, qui réagit de moins en moins à mesure que ces violations s’installent dans la durée. Aujourd’hui, on a plus de mal à mobiliser qu’il y a quelques mois ou quelques années, au moment le plus intense des crimes commis à Gaza.
Pourriez-vous expliquer en quoi les crimes commis à Gaza, notamment contre les enfants, constituent un « génocide », ainsi que le rapport d’une commission des Nations unies l’affirme ce sujet ?
Cette commission d’enquête internationale a été créée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en 2021, avec pour mandat de documenter, d’enquêter et de qualifier juridiquement les violations et crimes commis dans le territoire palestinien occupé et en Israël. Composée de trois commissaires indépendants, elle a conclu, dans un long rapport publié en septembre 2025, que les autorités et les forces de sécurité israéliennes avaient commis et continuaient de commettre un génocide à Gaza.
Le nouveau rapport dont vous parlez, publié en juin 2026, s’attarde plus particulièrement sur les crimes visant les enfants et sur leurs conséquences. La Commission documente des meurtres visant directement des enfants qui ne représentaient aucune menace. Elle examine également les conditions d’existence imposées à la population, notamment le siège et la destruction du système de santé, ainsi que leurs effets sur les nouveau-nés : une chute de la natalité et une hausse extraordinaire de la mortalité infantile. Ces faits constituent, selon elle, plusieurs des actes matériels caractérisés d’un génocide.
Mais pour qu’il y ait génocide, il faut aussi établir une intention spécifique : celle de détruire, en tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux. Or, les enfants de Gaza incarnent la continuité biologique et sociale du groupe ; les cibler, c’est donc viser l’existence même de celui-ci. La Commission déduit cette intention du schéma de conduite dans son ensemble : le ciblage des enfants, la poursuite des crimes malgré les avertissements et les ordonnances contraignantes de la Cour internationale de Justice, ainsi que le maintien du siège alors que ses effets sur les enfants étaient documentés et prévisibles. Tous ces éléments permettent à la Commission de confirmer ses conclusions de 2025: ces actes ont été commis avec l’intention de détruire, en tout ou en partie, les Palestiniens de Gaza et constituent donc un génocide.

Dans quelle mesure les élections législatives israéliennes d’octobre prochain, puis au sein de l’Autorité palestinienne en novembre, pourraient faire évoluer la situation?
Je ne suis pas expert en politique. Mais je constate que les élections sont souvent l’occasion d’une surenchère, qui n’est pas sans conséquence juridique. Les déclarations publiques de responsables officiels peuvent constituer des éléments importants pour établir l’intention criminelle. La CIJ a notamment pris en considération des déclarations de ce type lorsqu’elle a reconnu, dès janvier 2024, le risque plausible de génocide et ordonné des mesures conservatoires. Or, des responsables politiques israéliens continuent de tenir de tels propos, en toute impunité.
Par exemple, Itamar Ben-Gvir, ministre israélien de la Sécurité nationale, a récemment publié plusieurs vidéos sur les réseaux sociaux appelant à accroître la pression sur les Palestiniens. Je pense en particulier à une vidéo générée par IA dans laquelle on le voit appuyer sur un bouton rouge, avant que des prisonniers palestiniens, d’abord présentés comme bien nourris et heureux d’être en prison, n’en ressortent affamés et traumatisés. Ce type de contenu, qui déshumanise les Palestiniens et se félicite de la souffrance qui leur est infligée, est précisément le type d’élément qu’un juge peut prendre en considération pour établir l’intention génocidaire. Et, de ce que je vois du débat, cela s’inscrit dans la continuité que je décrivais : parmi les partis susceptibles de gouverner, il n’y a pas de remise en cause structurelle de la colonisation ni de l’occupation, dont la Cour a pourtant constaté l’illicéité.
Du côté palestinien, on retrouve la division qui préexistait. D’un côté, l’Autorité palestinienne dont la légitimité a été érodée par les accusations de corruption et de complaisance à l’égard de l’occupation. De l’autre, le Hamas, affaibli militairement et discrédité auprès d’une immense partie de la communauté internationale par les crimes de guerre et des crimes contre l’humanité commis le 7 octobre 2023. Entre les deux, la société civile palestinienne, pourtant active, ne parvient pas à faire émerger une troisième voie politique. C’est un vide problématique : pour construire un projet à moyen et long terme, les interlocuteurs les plus pertinents ne semblent pas nécessairement être ceux qui sont aujourd’hui en position de le porter.
Comment expliquez-vous le fait que le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu ait survolé l’espace aérien français à plusieurs reprises alors qu’il pouvait être arraisonné en raison du mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale contre lui depuis fin 2024 et que la France, signataire du statut de Rome, devrait coopérer avec l’instance juridique internationale?
Il y a deux dimensions, juridique et politique. D’un point de vue juridique, tous les États parties au Statut de Rome – dont la France – ont l’obligation de coopérer avec la Cour, notamment pour arrêter les personnes recherchées présentes sur leur territoire. Or, si l’espace aérien relève clairement du territoire de l’État en droit international, le Statut ne dit rien du simple survol et il n’existe aucun précédent dans lequel la Cour aurait sanctionné un État parce qu’un avion transportant une personne recherchée avait traversé son espace aérien.
L’association JURDI dont je fais partie, a publiquement alerté sur cette question et adressé un signalement à la Cour pénale internationale. L’association demande que toute autorisation de survol concernant une personne recherchée soit systématiquement examinée et qu’en cas de doute, l’État refuse le survol ou consulte la Cour. Quant à l’argument de l’immunité, avancé par la France en novembre 2024 au motif qu’Israël n’est pas partie au Statut de Rome, il se heurte à la jurisprudence actuelle de la CPI, dans l’affaire Al-Bashir en 2019 comme, en 2024, à propos du refus de la Mongolie d’arrêter Vladimir Poutine.
D’un point de vue politique, on assiste encore à une forme de double discours : un soutien réel à la Cour pénale internationale, mais qui trouve ses limites lorsque les enquêtes du Procureur concernent la Palestine. On a vu le langage particulièrement tiède de la diplomatie française au moment de la délivrance des mandats d’arrêt contre Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant. Cette fébrilité se traduit dans les autorisations de survol délivrées à l’aéronef d’État transportant Benjamin Netanyahu lorsqu’il se rend aux États-Unis. L’existence de ces autorisations a été expressément reconnue par le Gouvernement dans une réponse publiée au Journal officiel.
Or, un aéronef d’État ne peut survoler un pays étranger qu’avec l’autorisation de celui-ci : ce n’est donc pas une simple abstention, mais un acte positif du gouvernement français, condamnable moralement et politiquement, même si sa qualification juridique demeure incertaine. On affirme soutenir la Cour, y compris dans le dossier palestinien, et, en même temps, on permet à une personne recherchée pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité de survoler notre espace aérien sans rien y trouver à redire.
Considérez-vous que le traitement médiatique de la politique israélienne à l’égard des Palestiniens est marqué d’indifférence au sort de ces derniers, voire de soutien au pouvoir israélien et pourquoi ?
Je pense qu’une partie importante du traitement médiatique a été marquée par une forme de complaisance vis-à-vis des crimes israéliens et d’indifférence au sort des Palestiniens. J’ai été surpris et choqué par la dissonance entre la couverture d’autres conflits contemporains et celle de la Palestine. Je pense à l’Ukraine, où l’analyse médiatique était très ancrée dans le droit international : la protection des civils et des hôpitaux, ou encore l’interdiction d’acquérir un territoire par la force. Tous ces principes fondamentaux du droit international étaient compris et appliqués dans le débat médiatique français. Pour la Palestine, ces mêmes notions ont trop souvent été mises de côté.
Mon deuxième constat, c’est qu’une grande partie du traitement médiatique s’est réduite à une caisse de résonance, sans vérifier suffisamment les faits ou le droit, et sans s’entourer d’experts, juristes ou politistes, pour tenter de comprendre ce qui se passait. On a relayé des éléments de langage plutôt que de les analyser. Cela explique qu’on n’ait pas su identifier et décrire, dans le débat médiatique et politique français, les dynamiques que je décrivais précédemment ni la continuité d’un projet pourtant clairement perceptible lorsqu’on replaçait les faits dans leur contexte historique et politique, et que le gouvernement israélien ne cherchait même pas à dissimuler.

Selon moi, une partie des médias français a manqué à sa mission d’information et de décryptage. Ces manquements ont eu des conséquences politiques importantes sur la manière dont le gouvernement a abordé cette tragédie, et cela restera une tache dans l’histoire contemporaine française.
Il faudra s’interroger sur ces responsabilités médiatiques et politiques, d’autant plus que, dans les génocides, le déni et la déshumanisation jouent un rôle essentiel. J’ai beaucoup étudié ces mécanismes dans les discours de ceux qui commettent ces crimes. Au Rwanda, par exemple, le génocide s’est accompagné de toute une propagande visant à nier les crimes en cours et à déshumaniser les victimes.
Ce qui mérite ici d’être étudié, c’est la manière dont une partie des médias occidentaux, et français en particulier, a contribué à ces deux mécanismes : la négation ou l’euphémisation des crimes alors qu’ils avaient lieu, mais aussi une forme de déshumanisation des victimes palestiniennes, en ne leur donnant pas la parole et en ne donnant pas de visage aux crimes dont elles étaient victimes. La déshumanisation est historiquement l’un des ressorts essentiels du génocide : elle contribue à rendre les crimes possibles et acceptables.
D’après ce qu’elle a annoncé, une partie du prochain rapport de Francesca Albanese, Rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, portera d’ailleurs sur le rôle des médias. On a beaucoup étudié la propagande dans les pays où un génocide a été commis. Il faudra maintenant étudier le rôle joué par les médias de pays tiers, notamment les médias français, dans la déshumanisation des Palestiniens ainsi que dans le retard et la faiblesse de la réponse politique.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Photo de Couverture : UNRWA Photo by Ashraf Amra
01.09.2026 à 14:51

« Ami si tu tombes, un ami sort de l’ombre à ta place. » Le 4 juillet 2026, lors d’un meeting à Liévin dans le Pas-de-Calais, l’ancienne présidente du Rassemblement National, Marine Le Pen, ponctue son annonce de candidature à la présidentielle de 2027 par une phrase du « Chant des partisans », écrit en 1943 par Joseph Kessel et Maurice Druon, symbole de la résistance au nazisme et au fascisme.
En 1935, le fondateur des phalanges espagnoles (parti national syndicaliste d’inspiration fasciste), José Primo de Rivera, co-compose « Cara al sol », un hymne qui exprime l’absence de peur devant la mort du combattant convaincu par ses idées, qui devient le symbole du franquisme. Toujours chanté aujourd’hui, bras droit levé, par les néofascistes espagnols et devenu une référence internationale de l’autoritarisme, ce chant s’inspire d’un poème écrit en 1891 par José Martí, fondateur du Parti révolutionnaire cubain, un des martyrs de l’indépendantisme cubaine contre… l’occupant colonial espagnol.
Près de 90 ans d’écart mais un même procédé : l’extrême droite s’empare de références culturelles et historiques de la gauche. Elle n’hésite pas, y compris, à faire preuve de révisionnisme et à inverser l’histoire, comme lorsque Jordan Bardella accuse Jean-Luc Mélenchon de « relents fascistes » pour son supposé antisémitisme en déclarant : « On a l’impression d’assister à un retour des années 30. »
Il ne s’agit que de trois exemples, dans des contextes différents, d’appropriation de mots, symboles et luttes qui appartiennent à l’histoire des luttes ouvrières et de la gauche. L’extrême droite, observe le sociologue Philippe Corcuff, « a appris à réutiliser la tradition critique de la gauche en la déconnectant de tout horizon émancipateur ».
Et si, sous le mépris public affiché de la gauche, non pas considérée comme un adversaire, mais constituée en « ennemie », il y avait une connaissance des stratégies qui ont fonctionné pour celle-ci ? Et si l’extrême droite appliquait le vieux précepte de l’Art de la guerre de Sun Tzu : « Connais ton ennemi », jusqu’à vampiriser son lexique et ses méthodes ?
Le hold-up en actes
La gauche a pu tenir implicitement que certains concepts et luttes lui appartenaient en propre, et qu’ils étaient inassimilables par d’autres forces politiques. C’est pourtant au nom de valeurs qu’hier elle combattait (laïcité, féminisme, droits des homosexuels…) que l’extrême droite légitime sa xénophobie et son rejet de l’islam. Comme si certaines conquêtes s’étaient versées dans un « pot commun » de la vie politique et sociale ; comme si, paradoxale réussite, ce qui était hier un enjeu de lutte était aujourd’hui communément admis (égalité hommes-femmes, homosexualité…). Au point d’oublier l’histoire de ces luttes et l’adversité qu’elles ont rencontrée à droite et à l’extrême droite. Jusqu’à assister à l’émergence d’un « fémonationalisme » (Némésis) ou d’un « homonationalisme », tous deux ne reconnaissant et n’attribuant de violences commises que par les « étrangers » ou y voyant les conséquences d’un « ensauvagement » de la société dont ceux-ci seraient seuls responsables.
Ces évolutions illustrent la théorie des « signifiants flottants » d’Ernesto Laclau (1935-2014), Par ce concept, le politologue argentin désigne « des termes et concepts suffisamment polysémiques pour être interprétés, compris et utilisés stratégiquement de différentes manières par divers groupes sociaux à des fins hégémoniques », comme le résume Alberto Romele, universitaire spécialisé dans l’étude des médias.
La classe politique
Pendant plus d’un siècle, les lois sur la laïcité ont été la cible des catholiques. En France, ceux qui attaquaient les lois de 1905 appartenaient presque invariablement à la droite ou l’extrême droite. Pourtant, certains de leurs héritiers s’en réclament aujourd’hui… de façon stratégique : contre les musulmans, et non pas pour la séparation des pouvoirs spirituel et temporel. L’image est saisissante : Marion Maréchal, qui ne cache pas son identité chrétienne et fréquente les milieux ultra-catholiques, pose devant la mosquée Eyyûb Sultan de Strasbourg, la plus grande d’Europe, pour en critiquer la construction notamment au nom de la laïcité.
Cette appropriation, qui est un axe fort de la « dédiabolisation » du Front — puis Rassemblement — national, parle aussi de failles à l’intérieur des gauches, qui l’ont rendue possible. Depuis la loi sur les signes religieux de 2003-2004, une partie de la gauche — en particulier influencée par le courant décolonial — entretient une défiance vis-à-vis de la laïcité, frappée du stigmate d' »islamophobie », au risque de perdre de vue sa valeur philosophique émancipatrice. Face à elle, un camp dit « républicain », de Manuel Valls au Printemps républicain, en passant par Caroline Fourest et son hebdomadaire Franc-tireur, qui n’a cessé d’afficher sa fermeté sur ce terrain et de renforcer, au sein de la gauche radicale, la certitude que la laïcité était surtout orientée contre les musulmans. L’extrême droite en a intelligemment tiré profit, « polluant » davantage encore cette notion.



Le même glissement s’observe avec la question du travail. Dans Le Piège identitaire (L’Échappée, 2022), l’Espagnol Daniel Bernabé diagnostique un relatif abandon, par la gauche, du socle universel de ses luttes historiques au profit de questions identitaires. La droite radicale a investi ce terrain délaissé, en imposant une tout autre signification. Si la gauche opposait verticalement les travailleurs aux patrons et le travail au capital, la droite substitue une polarisation horizontale : les travailleurs et les ressortissants nationaux contre les « assistés », « profiteurs du système » ou contre les immigrés. La solidarité de classe se mue en compétition entre catégories populaires. Nicolas Sarkozy l’avait amorcé avec la « valeur travail » : la question du partage de la valeur économique est remplacée par le mythe du mérite individuel et l’encouragement à « travailler plus pour gagner plus ».
La critique des élites connaît un destin similaire. L’extrême droite, du boulangisme au fascisme historique, a, certes, souvent abrité des courants anti-élites — certains, même, anticapitalistes. C’est ce même phénomène qu’illustrent, entre autres, Javier Milei ou Santiago Abascal lorsqu’ils dénoncent « la caste » ou encore le magazine Frontières qui consacre sa une et un dossier aux « oligarques qui financent la gauche ». Cette critique du pouvoir et de l’élite — pas infondée, notamment en Amérique latine, où le clientélisme et la corruption ont entaché les gouvernements progressistes — s’approprie jusqu’au vocabulaire issu de la critique sociale tout en le dévitalisant. L’opération permet, par la même occasion, de détourner l’attention de la question de l’ordre économique actuel, le capitalisme, dont la domination est bien sûr sans commune mesure avec celle de la « gauche » corrompue.
Le cas de Frontières incarne un autre glissement : la critique des médias et de leurs liens avec les oligarques, portée depuis les années 1990 par la gauche radicale, de Noam Chomsky, à Pierre Bourdieu, Le Monde diplomatique ou Acrimed, se trouve ainsi vidée de sa dimension systémique. Loin de toute dénonciation du consensus néolibéral produit par la concentration des médias aux mains de quelques ultra-riches, Frontières vise seulement les oligarques qui financent des médias présentés comme « de gauche », ce dernier point étant au demeurant disctutable (Xavier Niel, Rodolphe Saadé, ou Daniel Křetínský), jamais ceux qui financent leur propre camp.
La notion de souveraineté connaît, elle aussi, un sort similaire. Ce terme portait une longue histoire de gauche : droit des peuples à l’autodétermination contre l’impérialisme, souveraineté alimentaire contre les multinationales, souveraineté monétaire contre les créanciers du FMI… La droite radicale le capte et le retourne contre les institutions supranationales — Union européenne et Nations unies en premier lieu — dénoncées comme confiscatoires. Ainsi, le « take back control » (« reprendre le contrôle ») de Neil Farage lors du Brexit, ne propose pas de restituer le pouvoir au peuple ; et tous défendent la poursuite de l’ordre économique du marché mondial. Le cas Bolsonaro est le plus éloquent : il a invoqué la protection de la « souveraineté nationale » contre la « menace étrangère » pour discréditer les critiques internationales sur la déforestation de l’Amazonie, pendant que son gouvernement autorisait des multinationales minières — Anglo American, Norsk Hydro ou encore l’entreprise française Imerys — à exploiter les ressources nationales.
La présence croissante la question écologique dans le débat public a aussi conduit à d’autres appropriations. En 2022, Marine Le Pen a ainsi fait campagne en parlant de « protectionnisme écologique » et de « localisme », détournant un lexique issu de la gauche écologiste. Le RN ou encore Giorgia Meloni et Fratelli d’Italia parlent désormais de « souveraineté alimentaire », notion historiquement portée par le mouvement altermondialiste La Via Campesina ou, en France, par la Confédération Paysanne. Une étude de la revue Political Studies en 2026 documente la montée d’une « écologie patriotique » dans les droites radicales européennes, caractérisée par un enracinement et un localisme vidés de leur universalisme — le droit des peuples à définir leurs systèmes alimentaires — au profit d’un contenu ethno-nationaliste.
La bataille culturelle
Décidé à mener une « bataille culturelle », l’extrême droite s’est inspirée de la méthode gramsciste — ce qu’Alain de Benoist, fondateur du GRECE (Groupement de recherche et d’études pour la civilisation européenne, 1969), revendique. Abandonnant la politique immédiate pour la « métapolitique », le GRECE théorise la conquête du pouvoir culturel comme moyen de conquête du pouvoir politique. La Nouvelle Droite retourne ainsi contre la gauche la théorie d’Antonio Gramsci en la vidant de son ambition d’émancipation des « subalternes » et de construction d’une société égalitaire. De Benoist va plus loin, publiant dans la revue Éléments des textes de Mehdi Ben Barka, Hô Chi Minh ou Malcolm X comme exemples de luttes de libération, pour alimenter un discours civilisationnel européen. L’anti-impérialisme, instrument d’émancipation et de lutte des classes, devient l’instrument d’un projet ethno-différentialiste.
Cette même appropriation a lieu avec la notion de minorité. Philippe de Villiers, sur CNews, s’empare d’une phrase attribuée à Lénine : « Ce sont les minorités qui font l’histoire. » Et de conclure : « Il y a une minorité de Français, de vrais réfractaires qui ne se laisseront pas faire. » La rhétorique de la minorité agissante — historiquement portée par les opprimés pour légitimer leurs luttes — est retournée en posture par des privilégiés et dominants qui se pensent assiégés. Elle peut aisément dériver en une forme de complotisme. Ainsi, l’essayiste et influenceur Augustin Laje, proche de Javier Milei, dont la chaine Youtube a plus de 2,7 millions d’abonnés, décrit-il dans son livre Mondialisation: ingénierie sociale et contrôle total dans le XXIe siècle, les mécanismes grâce auxquels, selon lui, une élite technocratique et transnationale cherche à imposer sa vision libérale. Sa principale cible: l’agenda 2030 des Nations unies, une initiative « néocoloniale et antidémocratique » qui viserait à instaurer une « dictature globale ».
Simultanément, l’extrême droite revendique le vocabulaire des lanceurs d’alerte — Daniel Ellsberg, Edward Snowden, Julian Assange — pour désigner ses propres « vigies » (Philippe de Villiers et Marion Maréchal revendiquent cet attribut) contre « le péril islamique » ou le « wokisme ». Lanceurs d’alerte dont les cibles ne sont plus les crimes d’État ou les omissions de grandes entreprises, mais les migrants et les musulmans venus, selon eux, « grand-remplacer » les populations européennes. Des organisations comme les « observatoires » de l’Institut Thomas More, les Éveilleurs, les Veilleurs qui prient devant les lieux d’avortement en se réclamant de la désobéissance non-violente de Gandhi et du mouvement des droits civiques américains habillent en vigilance démocratique ce qui est, pour l’essentiel, une offensive réactionnaire.
Cette posture alimente une autre appropriation : l’esthétique rebelle. Dans son essai La Rébellion est-elle passée à droite ? (La Découverte, 2022), Pablo Stefanoni analyse comment la droite radicale a capturé le terrain de l’anti-establishment, historiquement propriété de la gauche. Joseph Heath et Andrew Potter l’avaient anticipé dès 2004 dans Révolte consommée. Le mythe de la contre-culture (L’Échappée, 2020) : cette dernière, en intégrant la culture dominante, a neutralisé son potentiel subversif, favorisant les attitudes individuelles « rebelles » au détriment de l’ambition révolutionnaire et de la construction collective de la lutte. C’est peut-être dans cette dévitalisation politique de la rébellion qu’est venue se fondre la droite, pareille au bernard-l’hermite dans un coquillage vide, tandis que la gauche radicale l’abandonnait pour réaffirmer la nécessité de limites — morales, sociétales, écologiques. En France, Alain Soral a pavé la voie à Papacito, Valek et autres influenceurs insolents, qui se positionnent non pas comme conservateurs mais comme des rebelles résistant au « système ».
Alors qu’elle est pourtant le camp de l’ordre bourgeois, la droite a réussi à briser son image « cul serré » et ringarde d’un conservatisme à cheval sur l’étiquette et les manières. L’extrême droite devient rebelle ou « cool », contre une gauche représentée en cartel d’austères donneurs de leçons.
La Furia, magazine satirique, revendique ainsi, comme une médaille de guerre, d’être « bannie des kiosques » — le vocabulaire de la censure et de la résistance culturelle, détournement de l’héritage de Fluide glacial, Hara-Kiri ou du Professeur Choron, au service d’une droite qui se veut transgressive contre le « politiquement correct ». Des « On ne peut plus rien dire » (CNews, Touche pas à mon poste) aux « Ils veulent nous faire taire » (« Derecha Fest », festival sud-américain itinérant d’idéologues d’extrême droite), ceux qui ont le pouvoir de parole se présentent comme censurés. En Argentine, la même esthétique irrigue la sphère libertarienne, de l’influenceur Emmanuel Danann au groupe underground Una Bandita Indie, dont les clips arborent des « A » anarchistes barrés, soit une esthétique rock ou punk au service d’une idéologie anti-État et anti-gauche.
La société civile
Si la bataille culturelle s’est centrée sur la production des idées avec pour objectif de créer un « sens commun » renouvelé, une autre bataille s’est produite dans le champ militant : l’extrême droite cherchant à se réapproprier l’espace de la rue et des mobilisations citoyennes que la gauche seule occupait.
En 2012, les mobilisations contre le mariage homosexuel surprennent : non seulement la droite, chose inhabituelle, descend massivement dans la rue, mais les manifestations sont joyeuses et colorées. Frigide Barjot raconte dans son livre Qui suis-je pour juger ? (Salvator, 2014) comment, dès les premières manifestations, le cortège principal marche à distance de celui de Civitas, le référent historique de la lutte contre les droits des femmes et des homosexuels, jugé dorénavant trop austère. Déplacements en famille, ballons roses et bleus, musique : malgré l’identité ultra-catholique de ses organisateurs, le mouvement se veut cette fois populaire, horizontal, spontané — à l’image des grandes mobilisations de la gauche.

La stratégie de mobilisation de masse inspirée des mouvements de la gauche citoyenne et dont Ludovine de la Rochère, présidente de La Manif pour tous (devenu le Syndicat de la famille), est une des principales divulgatrices entre 2014 et 2020, inclut également un retournement sémantique. La Manif pour tous n’est pas « contre » le mariage homosexuel, mais « pour » la famille, « pour » la vie, « pour » l’ordre naturel. SOS Calvaires évoque le nom de SOS Racisme. L’Institut pour la dignité humaine (Dignitatis Humanae Institute), soutenu par Steve Bannon, et le Centre pour la famille et les droits humains (C-FAM) dirigé par Augustin Ruse, deux soutiens de Donald Trump, habillent une offensive conservatrice dans le vocabulaire des droits humains universels… que ce camp politique fait reculer partout où il exerce le pouvoir.
À Madrid, le syndicat d’extrême droite créé par Vox, est nommé Solidaridad (« Solidarité »), son organisation de jeunesse, récemment disparue, portait elle le nom de Revuelta (« Révolte »), tandis que, en France, le Printemps français (2014) utilise un poing levé pour emblème et le slogan « On lâche rien ». Quant à l’Institut Thomas-More, financé par Pierre-Édouard Stérin, il parle de « guérilla juridique ». Peu à peu, le lexique de l’émancipation — révolte, résistance, dignité, droits — est retourné contre les acquis qu’il avait contribué à construire.
En Espagne, HazteOír (« Fais-toi entendre »), fondé en 2001 par Ignacio Arsuaga et proche de Vox, créé en 2013 CitizenGO — explicitement décrit dès son origine, selon les documents obtenus par OpenDemocracy, comme la version conservatrice des plateformes Avaaz, MoveOn et Change.org. Ce n’est pas une inspiration vague : conseillé par les stratèges américains du Congrès mondial de la famille, HazteOír répète les stratégies de Greenpeace et d’Amnesty International, leur langage, leur style visuel, leurs structures de mobilisation et de pétitions. CitizenGO revendique aujourd’hui près de 19 millions de membres. La mobilisation en ligne devient un des pôles d’action de l’extrême droite, à l’image de l’initiative citoyenne européenne « One of Us », qui a recueilli 1,7 million de signatures contre le financement européen de la recherche sur les embryons.
La volonté d’impacter les politiques publiques s’est également étendue au champ du lobbying. Le Centre européen pour la loi et la justice du lobbyiste Gregor Puppinck ou encore le Syndicat de la famille, pour ne citer qu’eux, multiplient les saisines du Conseil des droits de l’homme de l’ONU et de la Cour européenne des droits de l’homme et les coalitions transnationales d’ONG. La droite conservatrice a adopté les formes organisationnelles et institutionnelles du camp progressiste pour combattre les droits que ce dernier, par ses luttes, avait contribué à élaborer.
L’aboutissement de cette logique mimétique est la constitution d’une internationale réactionnaire structurée et citoyenne en réponse à l’internationale progressiste. Le Forum social mondial de Porto Alegre, né en 2001, symbole de l’altermondialisme et des gauches latino-américaines anti-impérialistes, anti-Davos délibéré, et le Groupe de Puebla, fondé en 2019 pour articuler les gauches latino-américaines et d’Europe méridionale, ont dorénavant leur pendant conservateur : la Charte de Madrid, publiée à l’initiative de Vox en 2021, les désigne explicitement comme ennemis et réunit autour de son texte Santiago Abascal, Giorgia Meloni, Javier Milei, José Antonio Kast, María Corina Machado ou encore Marion Maréchal. Année après année, les sommets « Viva », à l’initiative de Vox, ont invité à Madrid ces mêmes personnalités, mais aussi Viktor Orbán ou Geert Wilders, illustrant l’effort de structurer un réseau international symétrique à l’internationalisme militant bâti par la gauche. Ce faisant, l’internationale réactionnaire paraît également restaurer l’alliance transnationale des droites anticommunistes de la guerre froide.
L’appropriation de la sémantique de gauche par l’extrême droite n’est pas une cause, mais un symptôme, car ce qui rend un signifiant appropriable, c’est la rupture du lien vivant entre lui et les pratiques qui l’ont produit. Quand ce lien se relâche — par un retrait des corps intermédiaires de politisation de terrain : syndicats, cellules militantes ; par l’occupation du champ médiatique par certaines discours idéologiques plutôt que d’autres —, les mots se trouvent coupés de leur histoire et leur sens politique. C’est peut-être sur ce terreau que l’internationale réactionnaire s’approprie leur charge de révolte en les détournant avec un succès évident.
Mikaël Faujour et Grégoire Laurent
1« No me pongan en lo oscuro / A morir como un traidor / Yo soy bueno y como bueno / Moriré de cara al sol », soit : « Ne me jetez pas dans les ténèbres / Pour mourir en traître / Je suis bon et en tant que tel / Je mourrai face au soleil. »
26.08.2026 à 23:21

Huit mois avant la présidentielle, le citoyen français peut-il encore y croire ? Croire que le macronisme qui a noyauté les institutions de la Vème République et brutalisé le pays depuis tant d’années puisse laisser place à des jours meilleurs ? En dix ans, la forme des partis politiques a profondément changé. Alors que le déclassement de la France est attesté, que la récession menace et que les fractures identitaires se creusent, nous entrons dans une année électorale aussi décisive qu’inquiétante. « Quartier Populaire » a fait sa rentrée en direct avec le politiste Rémi Lefebvre, auteur de « Faut-il désespérer de la gauche? », et professeur en sciences politiques à l’université de Lille. Le candidat Jean-Luc Mélenchon, peut-il vraiment l’emporter? Le bloc central est-il en voie de s’effondrer? La France peut-elle encore échapper au RN, qui fait aujourd’hui la course en tête? Tant de questions abordées avec Aude Lancelin et Harold Bernat sur QG