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17.06.2024 à 21:37

« Israël /Palestine: le débat impossible ? » avec Christophe Oberlin et Francois Zimeray

Aude Lancelin a reçu pour une tentative de dialogue entre Christophe Oberlin, chirurgien, familier de Gaza et Francois Zimeray, avocat, sur le plus explosif des sujets.

Aude Lancelin a reçu pour une tentative de dialogue entre Christophe Oberlin, chirurgien, familier de Gaza et Francois Zimeray, avocat, sur le plus explosif des sujets.

17.06.2024 à 17:11

« La guerre civile a déjà commencé »

Deux sociologues et deux philosophes, voilà la bande des quatre qui, le 15 mai 2023 dans Le Monde, nous exposait il y a un an, depuis le fond d’un puits d’indifférence, une idée en forme de bombe. Explosion qu’aucun intellectuel n’a entendue, trop préoccupé par leur apprentissage forcé de l’écriture inclusive, elle était titrée: « Macron … Continued
Texte intégral (1814 mots)

Deux sociologues et deux philosophes, voilà la bande des quatre qui, le 15 mai 2023 dans Le Monde, nous exposait il y a un an, depuis le fond d’un puits d’indifférence, une idée en forme de bombe. Explosion qu’aucun intellectuel n’a entendue, trop préoccupé par leur apprentissage forcé de l’écriture inclusive, elle était titrée: « Macron et la guerre civile en France ». Reprenant une analyse de Michel Foucault, nos Ravachol aux idées longues, Pierre Dardot, Haud Guégen, Christian Laval et Pierre Sauvestre (1) avaient mis au noir et au blanc sur la page, la vérité unique et profonde, la seule raison d’être du macronisme : abattre par tous moyens ce qui fait obstacle au néolibéralisme.

Le quatuor évoque alors une « guerre civile » conduite depuis l’Elysée. Un pavillon de chasse où tous les financiers de la planète tiennent à l’œil leurs ronds qui ne sont pas seulement de serviette. Une bataille mortelle, conduite accessoirement avec des fusils. Mais à coups de lois scélérates, pour parler la langue du XIXe puisque la politique « scélérate » est de retour. Lois mortelles pour « ceux qui ne sont rien ». Mais revenons à la pendule de Foucault, elle nous met à l’heure du crime. L’auteur de « Surveiller et punir » nous dit « la guerre civile est la matrice de toutes les luttes de pouvoir, de toutes les stratégies de pouvoir ». Et qui détient davantage de cette puissance que Jupiter, notre Thiers providentiel.

Scène insurrectionnelle lors du mouvement des Gilets jaunes, Paris, 2018

Macron fait la guerre au peuple, cette vérité a donc été publiée à la sauvette dans une « tribune » du Monde, le quotidien vespéral devenu néolibéral ayant quelques trous dans la raquette. L’écrit de la bande des quatre remet la guillotine au milieu du village. En dépit d’un camouflage – sous des oripeaux où les mots République et Démocratie sont dévoyés -, nous devons enfin admettre que l’unique but du combat de Macron est de détruire cette « classe laborieuse, classe dangereuse », pour citer l’exemplaire Louis Chevalier. Et ces armes de destruction passive – où le damné se débat un peu, puis capitule face au capital- ne sont que des lois, des règles, des édits, des notes de cabinets de conseil, des outils mortels, armes d’une guerre sans bruit. Important de savoir de quoi Macron est le nom: ce nom est guerre. Pour les sceptiques, ceux qui voient ce jugement comme une outrance, rappelons que la répression contre les « Gilets Jaunes », les crucifiés de la retraite à 64 ans, ceux du chômage low cost, les paysans « en colère » donc les désespérés de toutes les « émeutes » a pris une forme de guerre par le dispositif de répression qui leur a été opposé et les violences policières programmées, auxquels s’ajoutent racisme et impunité. Car Jupiter a sa garde prétorienne. Scènes qui ont fini par provoquer le réveil de la Commission des Droits de l’Homme de l’ONU, qui s’en est venue protester sur la pointe des pieds. Macron brocarde Poutine, mais sous son magistère un promeneur portant un keffieh en chasuble est interpellé par une police devenue milice gouvernementale. Amusez-vous à qualifier Israël « d’État colonial et vous voilà en garde à vue ». Les magistrats qui, naguère, étaient « Charlie » jusqu’à la mort son partis en randonnée. « L’antisémitisme », accommodé à la sauce Darmanin, est une arme de destruction massive.

Sans nous en aviser, en homme capable de se cacher dans un placard pour fuir le danger, un hélicoptère toujours prêt à l’exfiltrer, Macron conduit sa mère des batailles dont il espère qu’elle sera la dernière. Qu’après lui, la Révolution Française ne sera qu’un vieux crime, déjà dénoncé par le pathétique François Furet et sa secte, et les volontés du Conseil National de la Résistance (CNR) réduites à une chimère accompagnée du son de « In the moon », la scie musicale de Glenn Miller. Notez bien cet indice qui nous dit que nous sommes en guerre, ils provient d’Oslo où le « Centre d’Etudes de la guerre civile de l’Institut de recherche sur la paix » affirme que la définition de « troubles civils » commence quand les forces de « l’ordre » assassinent vingt-cinq êtres humains par an. En France en 2023, selon la police, ce chiffre a été de trente-huit.

La définition de « troubles civils » commence quand les forces de l’ordre assassinent 25 personnes par an, selon le Centre d’études de la guerre civile d’Oslo. En France, ce fut 38 l’an dernier

Cette victoire contre les « sans dents » et « gens de rien » va donc nous faire renaître dans un monde parfait, et sa dissolution lunaire, est sa base de lancement. Avec les esclaves dans les cales et les maîtres sur le pont. Pour l’heure ça fonctionne déjà pas mal, mais avec grincements. La France est un paradis mondial de millionnaires et milliardaires alors que grimpe le taux de mortalité infantile, et qu’augmente la part de citoyens qui vivent sous le seuil de pauvreté. C’est parfait tant que le gueux se tient tranquille, en écrasé.

Les crimes sociaux, c’est-à-dire humains, que Thatcher n’a pas eu l’audace de faire, Macron, parrain de l’uberisation, les tentent. Pour lui aussi, « il n’y a pas d’alternative » il n’y a qu’un « en même temps », c’est-à-dire la même chose. La bande des quatre intellos extralucides et courageux, auteurs de cette étude, nous rappelle que le néolibéralisme est né vers 1930. Il s’agissait de mettre en place un ordre politique qui garantirait les « libertés économiques ». La feuille de route de la finance sera simple : il faut que l’état devienne le garant d’une liberté marchande jouissant sans entrave. Pas question d’évoquer la moindre aspiration des salariés à la liberté, à l’égalité.

Pour cet exercice, une possible application de la démocratie est une arme dangereuse. On va donc s’atteler, et le chantier est encore en cours, à garder le mot – démocratie -, tout en le vidant de son contenu, de sa priorité de liberté, de justice et d’égalité. Petit à petit, l’abandon des solidarités, l’idée américaine de la réussite individuelle, l’encouragement aux ghettos du communautarisme, la disparition d’une philosophie marxiste accompagnant plus ou moins les idées, la destruction du monde ouvrier par les « délocalisations », vont gagner la partie : au nom d’une démocratie new look, applaudie par les diverses figures de la sociale démocratie (huile des rouages du capitalisme), le peuple est seul et nu.

« La Guerre civile en France », écrit par Karl Marx en 1871, est un des grands textes évoquant le souvenir de la Commune de Paris

Et c’est cette démocratie faisandée qu’aujourd’hui le monde américain, dont l’Europe est une colonie, tente d’imposer aux pays non alignés, pour ne pas dire sauvages. Washington donne ses leçons, distribue ses médailles alors qu’aux Etats Unis on pratique la peine de mort, on interdit l’avortement, on tue en masse, on vote des lois pour légaliser le travail des enfants, sans compter cette perle démocratique qu’est Guantanamo. Non, pour être reconnu démocratie, l’important n’est pas un système de santé qui ne fonctionne pas trop mal, des écoles qui enseignent, des taux de mortalité en baisse, l’abolition de la peine de mort ou la liberté de contraception. Non. La priorité est donnée à l’inventaire, non plus du « social » mais du « sociétal ». Toutes les pratiques, devenues coutumières en Occident, (sexuelles par exemple) doivent avoir cours dans un état qui souhaite, à l’ombre de la « démocratie », rejoindre le cortège des peuples civilisés.

Ceux qui refusent cet Eden deviennent des cibles, parfois bombardées par de vrais déluges de fer, comme en Irak, ou plus subtilement mis au ban par des ONG complices de l’impérialisme occidental, ou bombardés aussi par des jugements comme ceux du Parlement Européen qui n’a jamais eu honte de sa propre corruption.

Nous voilà bien loin de Macron, le généralissime d’une guerre civile ? Non, puisque l’arme reste la même: l’usage du mot démocratie redéfini par les chevaliers de McKinsey est aussi une épée.

Jacques-Marie Bourget

(1) « Le Choix de la guerre civile. Une autre histoire du libéralisme » (Editions Lux)

13.06.2024 à 18:00

« Il n’est pas exclu que la gauche gagne les prochaines législatives »

« Faut-il que tout le pays brûle pour qu’on combatte l’incendie ? » À cette question du groupe de reggae Sinsemilia sur la montée en puissance du RN, la gauche française a rapidement épondu par une nouvelle coalition, « le Front populaire ». Peut-on penser que ce front sera plus solide que la NUPES, qui éclata fin 2023 sur le … Continued
Texte intégral (1591 mots)

« Faut-il que tout le pays brûle pour qu’on combatte l’incendie ? » À cette question du groupe de reggae Sinsemilia sur la montée en puissance du RN, la gauche française a rapidement épondu par une nouvelle coalition, « le Front populaire ». Peut-on penser que ce front sera plus solide que la NUPES, qui éclata fin 2023 sur le conflit israélo-palestinien ? QG a interrogé le politiste Rémi Lefebvre, maître de conférences à l’université de Lille, notamment auteur de « ‘Faut-il désespérer de la gauche? » en 2022. Interview par Jonathan Baudoin

Rémi Lefebvre, maître de conférences en sciences politiques à l’Université de Lille et à l’IEP de Lille

QG : Lundi 10 juin, les principaux partis de gauche se sont mis d’accord sur le principe d’une coalition, intitulée « Front populaire ». Quel regard portez-vous sur cette alliance des partis de gauche?

Rémi Lefebvre : D’abord elle est de l’ordre de la nécessité électorale… comme en 2022. Pour avoir des députés, donc des groupes parlementaires et un bon financement public des partis, la gauche est trop fragmentée pour y prétendre sans cela. Ensuite, cette nécessité électorale est renforcée par l’idée de battre le RN, ce qui n’est d’ailleurs pas exclu. La gauche renoue avec un imaginaire du Front populaire [alliance politique de la SFIO, du Parti communiste et des radicaux, gagnant les élections législatives de mai 1936, NDLR] : l’union face à la menace de l’extrême droite. Le problème est que les divergences au sein de la gauche ont eu tendance à s’accentuer depuis 2022 et que l’attitude de LFI est de plus en plus mal acceptée dans un électorat de gauche modérée, ainsi que le bon score de Glucksmann l’a montré ce 9 juin aux européennes. Emmanuel Macron a dissous l’assemblée dans l’espoir que la gauche ne surmonte pas sa désorganisation et donc que la majorité présidentielle soit l’unique rempart contre l’extrême droite.

Les divisions tactiques et les divergences idéologiques à gauche sont réelles. La crise israélo-palestinienne les a exacerbées. Il y a une opposition très forte entre d’un côté la stratégie insoumise fondamentalement conflictuelle, tribunitienne et rugueuse et une option plus respectueuse du pluralisme, des institutions et plus réformiste des écologistes et des socialistes. Mais il ne faut pas surestimer ces désaccords. Ils sont souvent de forme plus que de fond. Les enjeux géopolitiques nouveaux ont certes exacerbé la mésentente entre les partenaires de feu la NUPES. Il y a des oppositions sur les questions « identitaires » mais elles clivent plus les mondes militants que les citoyens de gauche. Mais sur la question sociale et économique et même européenne les convergences sont fortes. La majorité des dirigeants socialistes ont rompu avec le hollandisme et son social-libéralisme. L’écologisation de la gauche est aussi un acquis. Il y a néanmoins le poison de l’élection présidentielle qui est une machine implacable à fracturer la gauche.

La liste menée par Raphaël Glucksmann, est arrivée devant la liste LFI, menée par Manon Aubry, ce 9 juin 2024

QG : Néanmoins ce 11 juin, les fédérations parisiennes du PS et de Place publique ont publié un communiqué laissant entendre leur intention de ne pas s’aligner sur l’accord national. Peut-on dire que l’unité de la gauche, annoncée la veille, vole déjà en éclats ? Est-ce que l’électorat de gauche sanctionnera ce genre de positions?

Il y aura des dissidences… Place Publique est un petit parti qui ne pèse pas beaucoup au-delà de son leader médiatique. Mais c’est sûr que l’alliance à gauche va susciter localement de nombreux mécontentements, au PS surtout. On peut donc penser que les dissidences seront nombreuses. Les électeurs de gauche auront à les trancher mais il y a une aspiration unitaire très forte à gauche et la menace du RN va encore l’amplifier dans les jours à venir.

QG: Quel axe programmatique serait le plus à même de convaincre les abstentionnistes, notamment la classe laborieuse, de voter pour ce nouveau front populaire, selon vous ? Ne risque-t-il pas de générer des tensions au sein de la coalition, notamment entre la FI et le PS ?

Les partis vont se mettre d’accord sur une base programmatique minimale, dire qu’ils trancheront les divergences après (sur l’international, l’Ukraine, Gaza…), vu qu’il reste trois ans avant la présidentielle, c’est-à-dire un temps assez court. Il n’est pas exclu que la gauche gagne les prochaines élections législatives. La manœuvre de Macron peut se retourner contre lui. Il n’y aura pas vraiment de campagne (la tendance s’accentue…). L’abstention risque donc d’être élevée : ce qui aura un effet puissant. Il y a aura peu de triangulaires (il faut 12,5% des inscrits pour se maintenir). Si la gauche est unie au premier tour (et si les électeurs de gauche acceptent ce rassemblement, ça veut dire pour les plus modérés accepter de voter pour les « radicaux insoumis » et pour les électeurs insoumis de voter pour « les sociaux traîtres »), elle est assurée dans beaucoup de circos d’être au deuxième tour. Comment voteront alors les électeurs macronistes ? J’en conviens, ce sont ces duels RN-Front populaire au deuxième tour qui peuvent faire basculer le pays dans l’extrême-droite si les électeurs macronistes refusent « les forces hors du champ républicain » selon eux. Un des enseignements de la législative de 2022 est l’affaiblissement du fameux « front républicain » dans toutes les configurations.

L’idée de Front Populaire, lancé par François Ruffin le soir du 9 juin, est aujourd’hui fortement plébiscité par les électeurs, y compris ceux de Raphaël Glucksmann

Les thématiques sociales restent au plus haut des préoccupations des Français : pouvoir d’achat, services publics, redistribution. Cet attachement à l’égalité peut être un point d’appui pour la gauche même si l’extrême droite le détourne vers un imaginaire de protection fermée, identitaire, xénophobe.

QG : Éric Ciotti, président du parti LR, a annoncé, ce mardi 11 juin, faire alliance avec le Rassemblement national pour ces législatives anticipées, déclenchant une crise majeure au sein de son parti. Est-ce la concrétisation de l’union des droites, désirée par l’extrême-droite ces dernières années? Et est-ce aussi la fin de la domination du courant gaulliste au sein de la droite française ?

C’est une clarification et une autre manifestation de la décomposition/ recomposition de la vie politique. LR va exploser… entre les élus qui vont rejoindre le RN et ceux qui vont basculer dans la majorité présidentielle. L’union des droites rend très crédible et probable la conquête du pouvoir par l’extrême-droite.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Rémi Lefebvre est l’auteur de: Faut-il désespérer de la gauche ? (Textuel, 2022) ; Les primaires socialistes : la fin du parti militant (Raisons d’agir, 2011), ou encore « Le Débat public: une expérience de démocratie participative » (La Découverte, 2007)

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