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24.05.2024 à 06:00

Toulouse, refuge des archives filmiques palestiniennes

Emmanuel Riondé

Depuis un an, la Cinémathèque de Toulouse conserve des copies numérisées de films palestiniens tournés principalement dans les années 1970 par des réalisateurs militants. Des trésors d'héritage politique, collectés par la cinéaste Khadijeh Habashneh, qui ont vocation à repartir un jour en Palestine. Deux enfants jouant aux billes dans la poussière d'un camp de réfugiés ; un combattant qui file dans une ruelle, fusil mitrailleur au poing ; une femme affairée en cuisine ; le pas lent d'un (…)

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Depuis un an, la Cinémathèque de Toulouse conserve des copies numérisées de films palestiniens tournés principalement dans les années 1970 par des réalisateurs militants. Des trésors d'héritage politique, collectés par la cinéaste Khadijeh Habashneh, qui ont vocation à repartir un jour en Palestine.

Deux enfants jouant aux billes dans la poussière d'un camp de réfugiés ; un combattant qui file dans une ruelle, fusil mitrailleur au poing ; une femme affairée en cuisine ; le pas lent d'un vieillard arpentant son champ d'oliviers ; le regard de défi d'un jeune contrôlé par l'armée israélienne ; un intellectuel analysant les dernières tractations diplomatiques...

Ce sont des images en noir et blanc, abîmées pour beaucoup, à la bande-son parfois grésillante, ou incertaine. Mais des images importantes, des archives filmiques qui racontent la Palestine, l'occupation et la lutte, tout cela de l'intérieur, entre la fin des années 1960 et le début des années 1980. Inédites ou très peu connues, une bonne partie d'entre elles est désormais sous bonne garde à la cinémathèque de Toulouse, depuis la rentrée 2023.

Du fusil à la caméra

Au total, 34 films ont été numérisés — à défaut d'être restaurés — entre court, moyen et long-métrage. Il s'agit exclusivement de documentaires, tournés par des cinéastes palestiniennes et palestiniens. En mars 2024, le public a pu découvrir une partie de ces pépites diffusées au cours de deux soirées, les 8 et 9 mars, intitulées « Archives en exil », dans le cadre de la 10e édition du festival Ciné-Palestine de Toulouse. Les deux soirs, face à une salle comble à chaque fois, se trouvait la réalisatrice palestinienne Khadijeh Habashneh. C'est grâce à son travail de recherche et de collecte durant ces vingt dernières années que cette précieuse sauvegarde a pu voir le jour.

On peut faire commencer l'histoire à l'été 1982. La direction de l'Organisation de libération de la Palestine (OLP) et les fedayins palestiniens, assiégés par l'armée israélienne, quittent alors Beyrouth par bateau sous la protection d'une force multinationale. Ils laissent un petit trésor dans la capitale libanaise : une cinémathèque contenant les films réalisés par des palestiniens et des palestiniennes, produits ou co-produits par différentes formations de l'OLP (notamment le Fatah, le Front démocratique pour la libération de la Palestine - FDLP, le Front populaire pour la libération de la Palestine - FPLP), mais aussi par des cinéastes étrangers amis de la révolution palestinienne. S'y trouve également une importante archive de matériel filmique non monté, tourné depuis 1967 par tous ces réalisateurstrices palestiniens et étrangers. Khadijeh Habashneh faisait partie du convoi qui quittait le Liban. Jointe à Amman par Orient XXI, elle se souvient :

Nous avions entre 85 et 90 films dans notre cinémathèque à Beyrouth, et beaucoup d'images documentant les activités du mouvement de résistance : un affrontement avec les sionistes, la vie quotidienne et la situation des populations dans les camps, une manif, un sit-in, les activités sociales et culturelles, des séances d'entraînement au maniement des armes, l'enseignement dans les camps, etc. Toutes les activités de la révolution... Mais cela faisait beaucoup de documents accumulés, et nous n'avons pas pu les emporter avec nous lorsque nous avons pris le bateau.

Les premiers films ont été réalisés à partir de 1967 par les cinéastes palestiniens Mustafa Abu Ali, futur mari de Khadijeh Habashneh, Hani Jawhariyya et Sulafa Jadallah. L'année suivante en Jordanie, ils et elles seront à l'origine de la fondation d'une Unité du cinéma de Palestine (Palestine film unite), structure dépendant du Fatah qui deviendra en 1970 l'Institut du cinéma palestinien (ICP) placé sous la tutelle de l'OLP1.

Films achevés et montés ou simples bobines de rushs, l'ICP détient un matériel cinématographique réalisé et produit par des cinéastes « qui voulaient s'engager dans la lutte palestinienne, et cela passait pour eux par le cinéma et la photo », résume Hugo Darroman, docteur en études cinématographiques et spécialiste du cinéma palestinien2. Il s'agit alors — c'est une urgence politique — de documenter, raconter et accompagner la lutte de libération nationale. Leurs images et leurs films, où le passage du fusil à la caméra est souvent perceptible, vont trouver une place dans le « troisième cinéma », du nom de ce courant cinématographique né en Amérique latine dans les années 1960.

Aux côtés de films produits par les différentes organisations de l'OLP figurent d'autres travaux sur la Palestine réalisés et/ou coproduits par des Vietnamiens, des Soviétiques, des Cubains... Du documentaire quasi exclusivement. « À l'époque, on ne pouvait pas faire de fictions, explique Khadijeh Habashneh. Cela nécessitait beaucoup d'argent et ce n'était pas facile à distribuer dans les cinémas. Nous avons donc fait essentiellement des documentaires qui ont tourné dans les festivals... » Des copies sont adressées aux représentations de l'OLP à l'étranger, aux camarades révolutionnaires dans le monde arabe et en Europe, à des groupes de cinéastes amis. Un peu partout dans le monde, les images passent dans des clubs, des centres sociaux, sont projetées dans des débats et des rencontres. « Dans les années 1970, le cinéma palestinien était l'un des cinémas militants les plus connus... », assure la réalisatrice.

Archives volées par l'armée israélienne

Malgré l'exode palestinien de 1982, des membres de l'ICP restent à Beyrouth et tentent de mettre tous les originaux des films et archives de l'Institut à l'abri. Mais quelques années plus tard, on perd la trace des bobines, volatilisées pendant la guerre qui ne s'achèvera qu'en 1990.

L'universitaire israélienne Rona Sela qui travaille sur « l'histoire visuelle du conflit israélo-palestinien » a levé le voile sur ces disparitions dans un article paru en 2017 et intitulé « Saisies à Beyrouth, les archives pillées de l'Institut du cinéma palestinien et de la section art et Culture »3. Conservés au Studio Rock de Beyrouth, les films disparaissent dès 1982. Les rushs bruts, passées des quartiers Al-Fakhani à Al Hamra dans Beyrouth, vont elles disparaître en 1986, alors que la guerre des camps ravage la capitale libanaise. Les recherches de l'universitaire, « basées sur différentes sources, révèlent que plusieurs films de l'ICP qui se trouvaient au Studio Rock ont été saisis par les forces de défense israéliennes et sont donc entre les mains du département israélien d'archives militaires », écrit Rona Sela, soulignant qu'en revanche aucune « saisie » israélienne (un vol, en clair) « n'a été confirmée pour les archives [filmiques palestiniennes] ».

Pour Hugo Darroman, « l'hypothèse la plus probable, même si elle n'a jamais été officiellement confirmée par les autorités israéliennes, est que c'est bien Israël qui a récupéré et détient à ce jour ces archives ». De fait, le doute est faible. Selon le site « lanceur d'alerte » Madanïya, le ministère de la défense israélien admet que les archives de l'armée contiennent 158 films saisis lors de la guerre du Liban en 1982.

C'est en 2004 que Khadijeh Habashneh décide de se lancer dans la quête de ces films disparus. Installé à Ramallah, son mari Mustapha Abu Ali, réalisateur en 1974 du film devenu un classique « They do not exist » (« Ils n'existent pas », en référence à la phrase prononcée en 1969 par Golda Meir, niant l'existence du peuple palestinien), veut recréer une cinémathèque palestinienne. Lorsqu'il meurt en 2009, Khadijeh poursuit seule le travail de recherche et de collecte. Durant plus de quinze ans, elle va parcourir l'Europe, le Maghreb et le Proche-Orient, multiplier les mails et les échanges téléphoniques. Elle résume : « J'ai contacté plus de cent personnes, partis politiques, officiels, anciennes représentations devenues des ambassades qui étaient susceptibles de détenir des copies. Nous avons récolté une soixantaine de films, nous en avions déjà 30. » En 2012, elle apprend que les Archives audiovisuelles du Mouvement démocratique ouvrier (AAMOD) ont récupéré les archives du parti communiste italien. Y figure entre autres un film sur le massacre, la bataille et la résistance du camp de Tal al-Zaatar en août 1976, au Liban4. Au fil des recherches, d'autres films de cette période, conservés notamment à Berlin et en Tunisie, resurgissent. Mais beaucoup, parmi les copies sur lesquelles elle remet la main, doivent être sauvées et conservées.

En résonance avec la ville rose

En 2018, la cinéaste est invitée lors de la 4e édition du festival Ciné Palestine de Toulouse pour participer à une table ronde sur la question des archives. Elle cherche des partenariats et des lieux pour sauvegarder tout ce qu'elle a récolté. Un an plus tard, Franck Loiret, le directeur délégué de la Cinémathèque de Toulouse la rencontre à Jérusalem puis à Ramallah. « Le projet était incroyable, elle a passé toute une partie de sa vie à chercher des copies de films, on ne pouvait pas la laisser seule avec ça... », témoigne-t-il.

Ouverte en 1964, la Cinémathèque de Toulouse, deuxième nationale après celle de Paris, abrite l'une des collections les plus importantes d'Europe, avec près de 53 000 copies de films. « Et nous avons, à Toulouse, historiquement un grand fond militant », ajoute Franck Loiret, pour qui les films récoltés par Khadijeh Habashneh « résonnent » avec cette histoire. Il précise toutefois :

Mais le travail que nous faisons, nous, c'est d'abord celui d'historiens du cinéma. Ces films doivent être traités, analysés et vus par des étudiants, des chercheurs, le plus possible. Je tiens toujours à ce qu'ils soient présentés avec des spécialistes qui connaissent l'histoire dont il est question. Ces films sont passés près de la catastrophe, notre rôle à nous c'était de les sauver.

Un budget de 50 000 euros environ a permis de les rassembler, de les faire venir à Toulouse depuis Amman et Le Caire (où demeurent sept films trop endommagés pour être récupérés) et de les numériser. Il faudra autour de 15 000 euros supplémentaires pour la deuxième phase consistant à les faire circuler. En plus de la Cinémathèque de Toulouse, le ministère palestinien de la culture, le Consulat général de France à Jérusalem et la Fondation Art Jameel à Dubaï sont dans la boucle. Selon l'accord signé entre les parties, l'établissement du sud-ouest s'engage à conserver ces archives filmiques jusqu'à ce que la Palestine ait une structure en mesure de les récupérer et de les conserver dans de bonnes conditions. Tant physiques et chimiques que politiques.

Asmaa Alatawna, journaliste franco-palestinienne, correspondante de 1997 à 2000 de l'agence de presse espagnole EFE dans la bande de Gaza, a découvert l'existence de ces films lors du festival Ciné-Palestine en mars. Elle a notamment pu voir « Scènes d'occupation à Gaza », un documentaire de 13 minutes, tourné en 1973 par Mustapha Abu Ali, qui montre à la fois la violence de l'occupation et la puissance de la résistance intérieure palestinienne, dans ce territoire où elle a grandi et où se trouve encore sa famille :

Jeune, les seules images de Palestine que je voyais étaient celles de l'actualité et provenaient toujours d'un regard extérieur, celui des Israéliens ou de journalistes étrangers. Là, ce sont des Palestiniens qui ont filmé. Et ce sont des images de l'époque de mes parents et de mes grands-parents. Elles corroborent tous les récits qui m'ont été transmis oralement dans la famille. L'exil, les violences, les destructions... C'est comme si elles venaient acter ce qu'ils m'ont raconté. En les voyant, ça m'a fait l'effet d'un puzzle, de pièces qui s'assemblaient.

Pour Asmaa, les Palestiniens ont « la mémoire un peu bousillée » par 75 ans d'occupation et de narration sioniste. « C'est pour ça que ces images sont très importantes, insiste-t-elle. C'est comme un miroir... ». Faire voir ces images au plus grand nombre de Palestiniens est aussi l'ambition de Khadijeh Habashneh :

Nous ne pouvons pas laisser les archives en Palestine aujourd'hui, elles seraient en danger, les Israéliens détruisent tout. Mais une grande partie de notre peuple n'a jamais vu ces films. Or, l'histoire et l'héritage culturel sont constitutifs de nos identités d'êtres humains. Alors, quand ce sera possible, ces archives iront à la Médiathèque nationale palestinienne et seront à la disposition du peuple. Pour qu'il voie ces images et connaisse cette histoire, dont il doit être fier. C'est très important.


1Khadijeh Habashneh revient en détail sur cette histoire dans son ouvrage Knights of Cinema, The story of the Palestine Film Unit, Palgrave Macmillan, juin 2023.

2Hugo Darroman est l'auteur d'une thèse soutenue en juin 2023 à l'IREMAM et intitulée « Le cinéma de la révolution palestinienne (1967-1982) : mémoire en circulation et réseaux de solidarité France-Palestine », sous la direction de Fabienne Le Houérou.

4NDLR. Tal al-Zaatar est un camp de réfugiés palestiniens au nord-est de Beyrouth. La bataille avec les phalanges chrétiennes dura de janvier à août 1976 et se solda par le massacre de près de 2 000 Palestiniens.

23.05.2024 à 06:00

Esclavage et racisme arabo-musulmans, entre histoire et préjugés

Khadija Mohsen-Finan

Dans les mondes musulmans, l'histoire de l'esclavagisme et du racisme anti-noir qui l'a longtemps accompagné est méconnue. Elle revient pourtant de plein fouet avec les campagnes racistes que connaissent les pays du Maghreb, à l'instar de la Tunisie. Traçant les pistes historiques et contemporaines de l'asservissement, M'hamed Oualdi souligne dans un essai inédit la diversité des situations des esclaves dans cette région, et les ambiguïtés de l'Occident sur ce sujet. Historien de la (…)

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Texte intégral (3126 mots)

Dans les mondes musulmans, l'histoire de l'esclavagisme et du racisme anti-noir qui l'a longtemps accompagné est méconnue. Elle revient pourtant de plein fouet avec les campagnes racistes que connaissent les pays du Maghreb, à l'instar de la Tunisie. Traçant les pistes historiques et contemporaines de l'asservissement, M'hamed Oualdi souligne dans un essai inédit la diversité des situations des esclaves dans cette région, et les ambiguïtés de l'Occident sur ce sujet.

Historien de la période moderne, M'hamed Oualdi aborde dans ce livre la délicate question de l'esclavage dans les mondes musulmans. L'ouvrage est intéressant à plus d'un titre : il montre à la fois comment les sociétés musulmanes ont dominé et utilisé les esclaves, comment ces sociétés ont été et demeurent travaillées par les hiérarchies produites par l'esclavage, mais aussi combien nous sommes encore tributaires des clichés de l'Européen libérateur et du musulman esclavagiste.

Articulé autour de quatre axes, le livre traite des origines des esclaves et des routes empruntées. Il porte aussi sur le rôle des esclaves dans les mondes musulmans (leur fonction domestique, leur charge dans les armées et dans les gouvernements, leur place dans l'économie rurale). Dans un troisième temps, l'auteur s'intéresse aux abolitions et aux luttes contre l'esclavage au cours du XIXe siècle. Enfin le dernier chapitre est relatif à ce que M'Hamed Oualdi désigne par « ce qui hante et survit encore aujourd'hui dans nos sociétés et rend douloureux ce long passé d'esclavage » dans ces mondes musulmans.

Poids du silence et phénomène de racialisation

La question de l'esclavage est-elle taboue pour les musulmans ? L'auteur commence son propos en réinterrogeant la question du silence sur le sujet, tout en précisant que ce silence n'est pas total, puisqu'il existe une quantité importante de romans qui portent sur cette thématique, essentiellement en arabe. Il explique que derrière cette « gêne », traduite par une censure de la part de ceux qui écrivent sur l'esclavage, se cache des séquelles et de nombreux « traumas » que les sociétés de cette zone peinent à affronter. Pour certains, la difficulté réside dans la reconnaissance des pratiques d'esclavage dans les demeures de leurs ancêtres, tandis que pour d'autres il est difficile d'admettre que leurs ancêtres ont été esclaves.

Mais la difficulté tient surtout à voir, à travers l'esclavage, la question du racisme anti-noir dirigé contre des citoyens noirs du monde arabe, ou contre les migrants qui viennent d'autres régions du continent africain et transitent par la Méditerranée pour aller en Europe.

M'hamed Oualdi écrit qu'il y a pourtant un « lien fort, évident et crucial entre l'histoire longue de l'esclavage et la profondeur historique du racisme anti-noir ». En effet, les termes racistes utilisés pour humilier et marginaliser des hommes et des femmes noirs sont directement issus du vocabulaire de l'esclavage. Par racisme, il entend

une idéologie, une structure et un processus par lesquels des inégalités inhérentes à des structures sociales plus larges sont expliquées de manière déterministe, par des facteurs biologiques et culturels attribués à ceux qui sont perçus d'une « race » ou d'une « ethnie » différente.

Mais alors, comment penser les phénomènes de racialisation dans les mondes musulmans qui furent eux aussi à l'origine de processus de domination d'esclaves, de violences contre des femmes et des hommes soumis, mais selon d'autres formes d'exploitation et d'autres discours de légitimation de cette domination ?

Différents types d'esclavage

Trois types d'esclavage sont considérés : l'esclavage domestique, le militaire et administratif, et le rural. L'esclavage militaire et administratif est composé d'hommes et de femmes venus des steppes asiatiques du Caucase et de la rive nord de la Méditerranée. Ils sont convertis à l'islam, éduqués, et parfois promus aux plus hautes charges au sein du gouvernement et des armées, ce qui peut les conduire à commander des populations d'hommes et de femmes libres, comme le sultanat mamelouk en Égypte par exemple.

L'esclavage rural, lui, est décrit comme très différent de l'esclavage de plantation, même s'il a pu se transformer en esclavage de plantation au XIXe siècle.

Tous ces esclaves qui coexistaient étaient racialisés. Leurs maîtres aussi, comme d'autres membres de ces sociétés établissant des distinctions importantes en fonction des origines géographiques, entre les Habashis (Abyssins), les Qurjis (Géorgiens), les Jinwis (Génois) etc. La distinction se faisait aussi en fonction des couleurs de peau, plus ou moins foncées.

Toutefois, malgré ces traits communs dans ces mondes musulmans — une aire d'un seul tenant, et un cadre juridique et normatif commun s'agissant de l'esclavage — l'auteur précise qu'il serait erroné de parler de « traites orientales » ou « islamiques , » dans la mesure où les pratiques sont très différentes selon les régions considérées. Il précise que le cadre juridique qui régit les trafics d'humains et l'exploitation des esclaves n'est pas né d'une seule matrice (Coran et Sunna). Il faut aussi prendre en compte d'autres sources méditerranéennes antiques (grecques, romaines, hébraïques), et considérer également des coutumes préislamiques comme dans la péninsule arabique, par exemple.

Enfin, en Méditerranée, et surtout à partir du XVIe siècle, les puissances musulmanes (sultanat du Maroc, différentes provinces ottomanes, puissances chrétiennes de la péninsule ibérique) se sont affrontées sur mer par le biais des corsaires. Ils capturaient et faisaient des prisonniers de guerre, comme le célèbre écrivain espagnol Miguel de Cervantès, qui fut captif à Alger de 1575 à 1580. Ces captifs, qu'ils aient été chrétiens ou musulmans, pouvaient passer le restant de leurs jours sous le statut d'esclave s'ils ne disposaient d'aucun moyen financier pour obtenir leur libération, et si leur pays d'origine n'avait pas signé de traité diplomatique avec le pays qui les avait faits captifs.

« Dérives interprétatives »

M'Hamed Oualdi montre que si de nombreuses sources ont pu nourrir une littérature importante sur la dure condition de vie des esclaves chrétiens en terre d'islam, l'inverse n'est pas vrai. En effet, le sort des esclaves originaires de l'Afrique du Nord et de l'Empire ottoman en Europe (juifs ou musulmans) a fait l'objet de peu d'études. Les lettres que ces captifs ont rédigées ou fait rédiger sont bien moins disponibles, ce qui explique la rareté des récits. Se pose donc la question des sources que peuvent mobiliser les chercheurs pour appréhender la question de l'esclavage dans cette région.

L'autre difficulté pour l'historien porte sur la fiabilité des sources disponibles. En effet, les consuls européens, auteurs des rapports diplomatiques, ont exagéré le nombre d'esclaves ayant fait l'objet d'un trafic dans le Sahara. Ils trouvaient ainsi, dans la question de l'esclavage et son abolition, le moyen d'étendre leur influence dans la région.

L'auteur invite à la vigilance quant aux méthodes d'évaluation utilisées dans de nombreux récits ayant disculpé l'esclavagisme « européen » et chargé « l'esclavagisme musulman ». L'auteur montre comment historiens et chercheurs ont pu instrumentaliser la question des traites pour accuser les sociétés musulmanes et réduire la gravité historique de la traite atlantique, et plus largement encore des politiques de domination et d'extermination pensées et développées en Europe .

Il donne différents exemples, dont le livre de Robert C. David1, qui fut promu en France dans la presse conservatrice et les milieux d'extrême droite, et aux États-Unis par les suprématistes blancs. Cet ouvrage a notamment été cité dans une vidéo sensationnaliste et mensongère postée sur YouTube, visionnée plus d'un demi-million de fois l'année de sa publication en 20212.

Il cite aussi le livre de Tidiane N'Diaye, Le Génocide voilé, publié chez Gallimard en 2008, dans lequel l'économiste reproche à ce qu'il appelle « les Arabes » d'avoir fait le « malheur de l'Afrique » en conduisant « le continent noir vers le patriarcat » et en y généralisant la « polygamie ». N'Diaye les accuse également d'avoir perpétré un « génocide », sans citer la moindre source précise pour étayer son propos. Pour M'Hamed Oualdi, le fait que les éditions Gallimard aient publié un livre dénué de toute méthode scientifique « en dit long sur un racisme savant et diffus qui peut prendre place dans les maisons d'édition françaises pourtant perçues comme des institutions culturelles de référence ».

L'auteur s'indigne du fait que les livres de David et N'Diaye soient devenus des références dans certains milieux académiques, et notamment pour les panafricanistes, soutiens de la cause noire, en ce qui concerne l'ouvrage du second. Il précise que ces deux ouvrages ont été précédés par d'autres livres accusatoires à l'encontre des sociétés musulmanes, et en particulier celui de Bernard Lewis, Race and Slavery in the Middle East, An Historical Enquiry, publié en 19903. Dans ce dernier, Lewis considère que l'avènement de l'islam correspondait à une séquence de diffusion d'idées racistes à mesure que l'empire politique des musulmans s'étendait dans le monde.

Pour Oualdi, ces « dérives interprétatives » s'expliquent par une volonté de comparer traite « islamique » et traite « atlantique », sans nuances aucune. D'ailleurs, précise-t-il,

la notion de « traite islamique » apparaît au XIXe siècle, au temps de l'expansion coloniale européenne, et alors qu'un orientalisme savant essentialisait les mondes musulmans, les transformant en « l'Autre », en un ennemi du monde occidental.

Abolitionnisme

L'idée selon laquelle les abolitions ont été d'abord suscitées par les Européens est très répandue. De même que celle de la difficulté de mettre fin à l'esclavage en islam. L'auteur conteste cette appréciation, car dit-il,

cela revient à enfermer l'islam et les musulmans dans une pensée esclavagiste, incapables de se détacher des traites et de l'esclavage, incapables d'entrer dans la « modernité », tant qu'ils ne se seront pas détournés de leurs textes sacrés et des dogmes qu'ils instaurent.

Il explique qu'à partir du XIXe siècle, les pensées abolitionnistes se répandent, gagnant les sociétés musulmanes où l'on voit naître des ambitions de libération et d'affranchissement collectif des esclaves, puis la mise en place de toute une réflexion sur la manière de mettre un terme à l'esclavage. Mais, dans un paradoxe apparent, la seconde moitié du XIXe siècle a également été un moment de fort regain des trafics d'esclaves, aussi bien dans le Sahara que dans l'est de l'Afrique. Cette recrudescence du nombre d'esclaves, enlevés et vendus, montre que les déclarations d'abolition, comme les débats autour de cette question, n'ont pas suffi à mettre un terme à cette longue histoire de traites d'asservissement.

Plus tard, l'expansion coloniale européenne sur l'ensemble du continent africain constituera la raison majeure du déclin du commerce transsaharien, et par ricochet de celui des traites d'esclaves. Un déclin à mettre en relation avec les transformations profondes que connaissent les économies locales durant la colonisation européenne, avec la mise en place de structures d'exploitation capitaliste. Mais qui s'explique aussi par le discours de nombreux leaders nationalistes qui évoquent l'esclavage comme un vestige du passé qui dénote par rapport à la société moderne à l'occidentale qu'ils entendent bâtir.

« Post-esclavage »

M'Hamed Oualdi explique que l'expression « post-esclavage » est utilisée par les historiens pour désigner les présences et les survivances de différentes formes d'asservissement et de servitude qui s'inscrivent dans une longue histoire de l'esclavage. Dans le dernier chapitre du livre, il revient sur ce qu'il appelle « l'esclavage moderne » qui survit dans les sociétés contemporaines, comme survit un racisme anti-noir. Ce « post-esclavage » témoigne des traces culturelles de l'esclavage millénaire d'hommes et de femmes d'Afrique subsaharienne dans la région.

Il révèle aussi la marginalisation sociale dont sont victimes les descendants des femmes et des hommes issus d'Afrique subsaharienne et des migrants dans de nombreux pays musulmans. En se demandant ce que signifie s'identifier ou être identifié comme « blanc » ou « noir », dans les sociétés contemporaines du Maghreb et du Proche-Orient, lorsque les catégories dominantes d'identification sont celles de « musulman », d'« Arabe », de « Turc », ou de « Persan » ?

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L'esclavage dans les mondes musulmans, M'hamed Oualdi,
Éditions Amsterdam, Paris, 2024
237 pages, 19 euros


1Esclaves chrétiens, maîtres musulmans. L'esclavage blanc en Méditerranée (1500-1800), Jacqueline Chambon, Paris 2006

3New York, Oxford University Press.

22.05.2024 à 06:00

« J'espère que tous ces sacrifices ne partiront pas en fumée »

Rami Abou Jamous

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami voit désormais cette ville se vider à son tour et les déplacés reprendre la route de leur exil interne, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet (…)

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Texte intégral (1220 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre son appartement de la ville de Gaza avec sa femme et son fils Walid, deux ans et demi, sous la pression de l'armée israélienne. Réfugié depuis à Rafah, Rami voit désormais cette ville se vider à son tour et les déplacés reprendre la route de leur exil interne, coincés dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.

Lundi 20 mai 2024.

Ce matin, pour la première fois, un marchand ambulant est venu en face de chez nous. Quand il y avait un million et demi de déplacés à Rafah, les commerçants n'avaient pas besoin de se déplacer, on allait au marché. Mais aujourd'hui, Rafah est vide, et ses marchands ambulants, surtout de fruits et légumes, font le tour de la ville avec leur charrette, tirée par un cheval ou un âne. Ces denrées, provenant des transporteurs privés, entrent par le terminal de Kerem Shalom, qui a été rouvert par les Israéliens. Et comme les gens ont très peu d'argent, les prix ont beaucoup baissé. Avant, on était arrivé à vingt fois, trente fois le prix normal. Aujourd'hui, on est à peu près à deux, voire trois fois le prix normal, c'est-à-dire celui d'avant la guerre.

Les commerçants ambulants annoncent les prix dans un haut-parleur : combien le kilo de concombres, de tomates…Walid y a tout de suite vu une occasion de jeu. Il est monté sur la charrette, il a pris le micro et il a commencé à son tour à annoncer les prix… en français ! « Dix shekels les concombres ! Dix shekels les momates [tomates] ! » Je parle souvent français avec lui, et à son âge — deux ans et demi — il apprend vite. Il s'amusait et j'étais content qu'il puisse vivre de ce moment de joie car ce matin, il y a eu des bombardements et surtout un drone qui nous survolait. Il était très proche. Comme il le fait toujours, Walid a dit : « Papa, papa, regarde le ciel ! Regarde le ciel ! » Mais quand il a vu ce marchand ambulant, il a oublié le drone.

Walid, deux ans et demi, le fils de Rami, s'amuse à donner les prix des légumes en français à Rafah, durant un petit mot de répit après les bombardements et les drones.

Nous serons les grands perdants

Aujourd'hui, je voudrais aussi vous confier des réflexions politiques qui me tournent dans la tête. Tous les jours, je me demande comment tout cela va finir, parce cela finira bien un jour ou l'autre. Voilà le scénario que j'imagine de plus en plus : les Israéliens pourraient se rendre compte qu'ils ne trouveront personne pour gouverner la bande de Gaza, où ce qu'il en restera. Ils instrumentaliseraient alors, une fois de plus, le Hamas, un Hamas affaibli qui laisserait tomber la voie militaire et se transformerait en parti politique. Je crains que le Hamas ne reproduise alors le parcours de l'Organisation de libération de la Palestine, qu'il revienne consciemment ou non à la même situation que celle-ci à la suite des accords d'Oslo, ou même avant, en 1982, quand Yasser Arafat et les combattants palestiniens ont dû quitter Beyrouth assiégée par les Israéliens.

En 1993, lors des accords d'Oslo, le Hamas avait traité Arafat et l'OLP de collabos qui travaillaient avec les Israéliens et qui avaient vendu la question palestinienne. Aujourd'hui, ils sont sur le point de l'imiter. Ils négocient sur la libération des otages et le retour à la situation d'avant le 7 octobre. Peut-être qu'ils obtiendront la libération de quelques prisonniers palestiniens. Mais le résultat stratégique pour Israël sera bien plus important. Bien sûr, comme d'habitude, il y aura des commissions d'enquête en Israël qui diront qu'ils n'ont pas atteint tous leurs objectifs, alors qu'ils auront remporté une victoire stratégique pour les vingt ou trente ans à venir. Et nous, bien sûr, comme d'habitude aussi, nous allons crier victoire, alors que nous serons les grands perdants.

Des guerres, des massacres, pour arriver au même résultat

J'ai vécu cela à Beyrouth en 1982. J'avais cinq ans mais je me souviens très bien des combattants fêtant leur victoire en tirant en l'air, alors qu'ils étaient en train d'évacuer le Liban. À l'époque, je croyais vraiment que c'était une victoire. Mais aujourd'hui, je me dis : mais de quelle victoire parlait-on ? Les Palestiniens ont été dispersés dans d'autres pays, l'état-major de l'OLP s'est installé à Tunis et Israël a éloigné la menace de son environnement régional. Il a paralysé le Liban et le régime syrien

Je crains que l'on ait vécu tout cela, les guerres, les massacres, les boucheries pour arriver au même résultat. À l'époque d'Oslo, le Hamas était contre. Aujourd'hui, je vois se profiler un autre accord du même genre, avec le Hamas qui se contenterait d'un petit État palestinien sur le territoire de Gaza. En fait ce serait pire qu'Oslo : Arafat, lui, avait accepté un État dans les frontières de 1967. Aujourd'hui, le Hamas négocierait pour un mini-territoire autonome, même pas un État, sur le territoire de la bande de Gaza. Tout cela parce qu'il fait comme si la révolution palestinienne avait commencé avec lui, qu'il se considère comme le leader des Palestiniens et qu'il pense prendre toujours les bonnes décisions. Alors qu'une décision courageuse et sage serait de rejoindre l'OLP.

J'écris tout cela le cœur brisé, parce que depuis 76 ans, les sacrifices de toute la population palestinienne n'ont abouti à rien. Au lieu d'avancer, on revient en arrière et au lieu de s'unir, on est en train de se diviser. Au lieu d'avoir un grand territoire, on est en train de lutter pour une petite parcelle. J'espère que mon analyse est fausse et qu'au contraire, on va arriver à quelque chose, et que ça va bien finir. Et que tous ces sacrifices ne seront pas partis en fumée.

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