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24.05.2024 à 13:28

Espagne : pourquoi Sumar reste dans l’ombre de Pedro Sánchez

Eoghan Gilmartin

Guerres internes entre les différentes formations, communication trop lisse, repli sur les zones urbaines... La coalition de Yolanda Díaz peine à se démarquer face à un Pedro Sánchez très habile politiquement.
Texte intégral (4523 mots)

Récemment victime d’attaques judiciaires téléguidées par la droite, le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez a répliqué avec vigueur, ce qui lui a donné une poussée dans les sondages. Face aux bonnes performances du PSOE, ses alliés de gauche réunis au sein de la coalition Sumar, semblent de plus en plus éclipsés et divisés. [1]

Fin avril, l’Espagne a été stupéfaite de voir le Premier ministre Pedro Sánchez se retirer temporairement de la vie publique, se murant dans un silence officiel de cinq jours alors qu’il réfléchissait à une éventuelle démission. Après la publication d’une lettre ouverte émouvante dans laquelle il avouait ses doutes quant à savoir si cela valait la peine de continuer, les Espagnols se sont demandé si le leader de centre-gauche avait atteint un point de rupture. Cette décision spectaculaire de Pedro Sánchez a été prise alors qu’un tribunal de Madrid a ouvert une enquête criminelle manifestement infondée sur son épouse, Begoña Gómez, accusée de se livrer à du trafic d’influence.

Ces spéculations ont finalement pris fin lorsque Sánchez a annoncé qu’il resterait en poste. La confiance du Premier ministre espagnol dans son avenir politique – et le fait qu’il ait même laissé entendre qu’il pourrait se présenter aux prochaines élections générales – font toutefois entrevoir qu’un calcul politique a motivé son geste. Après des mois passés sur la défensive, Sánchez cherchait à reprendre l’initiative politique à la droite espagnole en donnant le coup d’envoi d’un débat national sur la « régénération de la démocratie ».

Après des mois passés sur la défensive, Sánchez cherchait à reprendre l’initiative politique à la droite espagnole en donnant le coup d’envoi d’un débat national sur la « régénération de la démocratie ».

Une fois de plus, il s’est présenté comme le champion progressiste de la gauche luttant contre les forces réactionnaires des médias et du système judiciaire. En Europe, peu d’autres hommes politiques de centre-gauche sont capables de jouer cette carte de la gauche populiste, même de manière opportuniste. Visiblement, cette réplique a fonctionné : un sondage conduit juste après les annonces de Sánchez indiquait une progression de 6 % pour le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), démontrant ainsi sa capacité à séduire les électeurs situés à la gauche de son parti. Un résultat confirmé dans les urnes le 12 mai avec la victoire du parti lors des élections régionales en Catalogne, devant le bloc indépendantiste.

Cependant, le succès de la manœuvre de Sánchez a également entraîné la mise à l’écart de son partenaire de coalition, l’alliance de gauche Sumar. En effet, la présentation de son nouveau comité exécutif a été éclipsée par les mobilisations progressistes en faveur de Sánchez. À bien des égards, cette situation témoigne du caractère éprouvant des six premiers mois de Sumar au sein du deuxième gouvernement de coalition de Sánchez, au cours desquels l’organisation a peiné à suivre le rythme du chef de file du PSOE. Une série de résultats électoraux régionaux désastreux et un factionnalisme handicapant ont en effet suscité de vives inquiétudes quant à la viabilité future du projet et à la capacité de la vice-première ministre Yolanda Díaz à mettre en place une structure durable.

Division et mise à l’écart

Le pacte électoral mené par Díaz en juillet dernier a réuni vingt formations issues de la gauche espagnole atomisée. L’accord de dernière minute avant un scrutin éclair a été marqué par un face-à-face tendu avec Podemos, qui a dominé la gauche radicale dans le pays dans les années 2010. Durant sa campagne, dirigée par la charismatique Yolanda Díaz, Sumar a réussi à préserver les forces de gauche après des années de baisse dans les sondages et de factionnalisme préjudiciable. Avec 12,3 % des voix et 31 sièges, Sumar a presque égalé le résultat obtenu par Unidas Podemos lors de la précédente élection générale en 2019. Mieux, elle a doublé le nombre de voix pour la gauche par rapport aux élections locales organisées seulement deux mois plus tôt.

L’euphorie a cependant été de courte durée. Le 23 mars, alors que Sumar organisait son congrès fondateur – afin de transformer cette coalition électorale en véritable parti – l’enthousiasme s’était déjà largement dissipé. L’unité de la gauche n’aura duré que jusqu’en décembre, lorsque Podemos a choisi de rompre avec Sumar après avoir été exclu des cinq postes ministériels obtenus par Díaz dans le gouvernement de coalition dirigé par le PSOE de Sánchez. Aucune des deux parties n’a fait preuve de volonté politique pour parvenir à un accord sur la nomination de Podemos, Díaz étant déterminé à imposer une élimination de la vieille garde du fondateur du parti, Pablo Iglesias, des premiers rangs de la gauche.

La scission a laissé Sumar avec seulement vingt-sept députés, compliquant davantage la majorité parlementaire déjà fragile du gouvernement et affaiblissant la main de Díaz à la table des négociations avec le PSOE. En outre, les résultats humiliants des élections régionales en Galice en février, où Sumar a obtenu moins de 2 % des voix, ont de nouveau confirmé non seulement la faiblesse électorale de la gauche au-delà des grandes zones urbaines d’Espagne, mais aussi les limites d’une énième stratégie de rassemblement autour d’une ligne politique fixée par un leader tout puissant. Le 21 avril, les élections régionales basques ont été marquées par de lourdes pertes, Sumar et Podemos ayant présenté des candidats concurrents qui ont divisé le vote de gauche de manière relativement égale. Résultat : un seul siège pour la gauche – obtenu par Sumar, contre six il y a quatre ans.

Les résultats humiliants des élections régionales en Galice ont confirmé la faiblesse électorale de la gauche au-delà des zones urbaines d’Espagne et les limites d’une énième stratégie de rassemblement autour d’une ligne politique fixée par un leader tout puissant.

À travers ses textes fondateurs, organisationnels et idéologiques, adoptés lors du congrès, Sumar cherche à jeter les bases d’une architecture politique plus durable pour la gauche espagnole. Pourtant, le factionnalisme interne s’est au contraire intensifié dans les semaines qui ont suivi, confirmant que ses problèmes vont bien au-delà de sa relation avec Podemos. L’alliance est en effet confrontée à des défis stratégiques et tactiques considérables si elle souhaite rester un projet politique viable dans les années à venir. 

L’obstacle le plus immédiat est l’impasse parlementaire actuelle. Les six premiers mois du nouveau mandat de la coalition ont été consacrés à la négociation d’une loi d’amnistie mettant fin aux accusations criminelles pesant sur les dirigeants indépendantistes catalans. « Pour l’instant, l’agenda du gouvernement est gelé – aucune législation majeure ou nouvelle mesure sociale n’est attendue avant juillet », a déclaré un conseiller de Sumar. « Et même après cela, ce ne sera pas facile car nous aurons besoin du soutien du parti nationaliste catalan [de centre-droit] pour obtenir une majorité parlementaire et faire passer quoi que ce soit. »

En particulier, l’annonce par Sánchez qu’il renonçait à faire adopter un budget gouvernemental cette année – son exécutif conservant à la place les plans fiscaux de l’année dernière – a laissé les quatre ministres Sumar nouvellement nommés sans ressources affectées à leurs priorités politiques dans les mois à venir. À l’origine, la plateforme Sumar a été lancée en s’appuyant sur le bilan de ses dirigeants, et en particulier sur celui de Yolanda Díaz en tant que ministre du travail. Pourtant, depuis les élections de juillet dernier, l’impasse législative a laissé peu de chances à Sumar de peser sur l’agenda politique.

Même sur la question de Gaza, Díaz – la dirigeante politique la plus haut placée en Europe à avoir qualifié le massacre de génocide – a été éclipsée par Sánchez. Le premier ministre a notamment lancé une initiative diplomatique visant à amener un petit groupe de nations européennes à reconnaître un État palestinien, qui vient d’aboutir. Sánchez parie qu’une telle démarche ralliera les électeurs à son PSOE dans les urnes.

Sumar, un parti populiste vert ?

Cette progression du PSOE au détriment de ses partenaires de gauche met en évidence le principal défi auquel Sumar est confronté : comment parvenir à rester au gouvernement en tant que partenaire minoritaire tout en évitant d’être marginalisé et sa subordonné au PSOE ? Sánchez est sans doute celui qui a le plus bénéficié de la présence de la gauche au gouvernement depuis 2020 : il s’est approprié certaines parties de son discours et de son programme tout en étant capable de négocier continuellement un équilibre entre la gauche et l’aile droite de son propre parti.

Comment parvenir à rester au gouvernement en tant que partenaire minoritaire tout en évitant d’être marginalisé et sa subordonné au PSOE ?

Même lorsque Díaz et ses collègues de gauche de l’ancienne alliance Unidas Podemos ont poussé la coalition à aller plus loin en matière de droits des travailleurs ou de lutte contre la crise du coût de la vie au cours du premier mandat de la coalition, Sánchez était en réalité le mieux placé pour tirer parti de ces avancées sur le plan électoral. De fait, lors des élections générales de juillet dernier, le PSOE a renforcé sa domination sur les catégories d’électeurs à faible revenu et au niveau d’éducation peu élevé.

Si Sánchez exerce un leadership quasi incontesté sur le bloc progressiste espagnol, Sumar a adopté son propre « texte fondateur politico-idéologique » lors de la congrès de mars. Le parti s’est proclamé « mouvement pour la démocratie, les droits de l’homme et les réformes radicales, c’est-à-dire pour la liberté ». Ce texte intellectuellement brillant, écrit en grande partie par Íñigo Errejón, combine une analyse historique de quatre-vingts ans de la gauche espagnole avec un plaidoyer pour son réarmement idéologique contemporain inspiré par Ernesto Laclau. Principal architecte du populisme de gauche de Podemos à ses débuts, Errejón est devenu, au cours de la campagne des élections générales de l’année dernière, le porte-parole médiatique le plus en vue de Díaz.

Au fond, ce document peut être lu comme un pari sur le modèle des stratégies « transversales » à connotation écologique qui ont permis de maintenir une large base électorale pour les principales forces régionales intégrées à Sumar, telles que Más Madrid, le Compromís (région de Valencia) et Catalunya en Comú. Il cherche à consolider et à développer la coalition trans-classe existante de la gauche, fortement axée sur les jeunes professionnels urbains, grâce à des messages plus doux, une esthétique pop et un programme « travailliste vert » qui cherche à construire un profil distinct de celui de Sánchez qui prône la stabilité sociale-démocrate.

En tant que ministre du travail, Yolanda Díaz s’en est d’abord tenue à un modèle travailliste classique. Elle fait ainsi régulièrement référence au gouvernement britannique de Clement Attlee (1945-51) – notamment connu pour avoir créé la Sécurité sociale britannique et mené de nombreuses nationalisations – comme modèle. Elle peut également mettre à son crédit une protection réussie des travailleurs lors de la pandémie et une réforme historique du droit du travail espagnol en 2022, qui a fait fortement régresser le nombre de contrats précaires. Mais au cours de la campagne électorale de 2023, l’accent mis sur le travail et la protection sociale a été dilué – voire effacé – au profit de formulations telles que le « droit à un projet de vie » (c’est-à-dire aux conditions nécessaires pour avoir de bonnes perspectives de vie et de carrière), avec l’accent mis sur le temps libre, l’égalité des chances et la santé mentale.

Comme le note le journaliste Antonio Maestre, cette démarche s’est également accompagnée d’une tentative de cultiver une « image plus glamour [de Yolanda Díaz] basée sur une attitude souriante et amicale » et d’un refus de perpétuellement s’engager dans des polémiques politiques, comme l’avaient fait les ministres de Podemos. Dans une campagne énergique, Sumar a mélangé des annonces politiques innovantes conçues pour plaire à sa base, telles que la proposition d’un système d’héritage universel, avec des memes Barbie et une démolition impitoyable de l’antiféminisme de Vox durant un débat télévisé.

Ce tournant a été accentué par le document de congrès d’Errejón qui a rapproché la stratégie rhétorique de Sumar de celle du Podemos de la première heure – avec un programme articulé autour de la promesse d’une démocratisation de la société, de l’économie et de l’État. Infusé par la lecture originale que fait Errejón du populisme laclauien, le texte affirme que « la bataille pour la liberté est le grand combat idéologique de notre temps », Sumar devant passer à l’offensive pour contester l’appropriation de cette notion par la droite. Le « droit à un projet de vie » ne peut être lié « au fait d’être né dans la bonne famille », affirme-t-il par exemple dans une récente interview. « Le projet de nos adversaires est celui de la liberté pour quelques-uns et de l’arbitraire et de la peur pour une majorité. . . . Sumar se veut un mouvement pour la démocratie et pour une démocratisation de la liberté ».

Dispersion façon puzzle

Derrière cette façade sympathique, les discordes sont pourtant nombreuses. Le désaccord le plus vif concerne la relation exacte entre Sumar et les forces régionales clés qui y sont intégrées. Un débat qui a fini par faire oublier toute discussion sérieuse sur les orientations idéologiques et stratégiques de la plateforme. Organisation souple et centralisée conçue pour affronter la campagne des élections générales de 2023 (un modèle comparable à celui de la France insoumise, ndlr), Sumar peine depuis à assurer une cohérence organisationnelle entre les différentes forces qui s’y rallient, et ce même après que Podemos s’en soit détaché.

Initialement, l’objectif de Sumar était de dépasser la seule alliance électorale et parlementaire en créant un « front large » combinant des structures collectives bien identifiées et un activisme partagé entre les différents partis membres autour de campagnes communes.

Cherchant à développer des procédures internes et à se mettre d’accord sur la répartition des nominations institutionnelles, Díaz et son équipe principale se sont retrouvées piégées dans des négociations de plus en plus conflictuelles avec les autres parties impliquées dans Sumar. Parallèlement, il leur faut organiser des campagnes électorales régionales et européennes difficiles, avec peu de structuration sur le terrain.

Après l’échec électoral en Galice, territoire d’origine de Díaz, il est apparu clairement que la vice-Première ministre n’avait pas l’autorité nécessaire pour transformer son organisation. Initialement, l’objectif de Sumar était de dépasser la seule alliance électorale et parlementaire en créant un « front large » combinant des structures collectives bien identifiées et un activisme partagé entre les différents partis membres autour de campagnes communes. De nombreuses questions organisationnelles fondamentales ont tout simplement été reportées au congrès de mars, car les formations régionales se sont opposées à tout empiétement de Sumar sur leurs territoires. Parallèlement, les plans de Sumar pour construire ses propres structures extraparlementaires, aussi minimes soient-elles, restent vagues.

De fait, au cours de la semaine précédant le congrès de Sumar, le parti Más Madrid (dirigé par Íñigo Errejón, ndlr) a menacé de boycotter l’événement s’il n’obtenait pas une autonomie politique totale, notamment sur le programme de la gauche pour la région madrilène. Díaz a finalement concédé un accord de dernière minute pour garantir tant bien que mal un semblant d’unité. Celui-ci présente Más Madrid comme le « point d’ancrage collectif » d’une gauche divisée dans la capitale espagnole. Quant à Izquierda Unida, la formation qui regroupe les communistes et s’est opposée à Más Madrid lors des élections locales et régionales, elle a dénoncé l’accord comme « inadmissible », les laissant « à l’écart » du projet Sumar à Madrid. 

Il est désormais clair pour Izquierda Unida qu’elle est marginalisée dans le processus de construction de Sumar, tout particulièrement depuis que la sortie de Podemos a modifié l’équilibre des forces au sein de l’alliance. Pourtant, Izquierda Unida a joué un rôle déterminant dans la mise en œuvre initiale du projet et Yolanda Díaz est elle-même issue de ses rangs. Les partis plus écologistes Catalunya en Comú, Más Madrid et Compromís sont désormais deux fois plus nombreux que Izquierda Unida au sein du groupe parlementaire Sumar. Comme le précise un membre de la direction nationale d’Izquierda Unida avant le congrès, « Notre poids au sein de Sumar a été affaibli depuis la scission avec Podemos ».

Les négociations désastreuses autour de la composition de la liste commune pour les élections européennes de juin ont à nouveau confirmé la profonde division de Sumar. La tâche impossible de Mme Díaz consistait à satisfaire les ambitions de chacun des partis d’obtenir une représentation au Parlement européen, mais un consensus s’est vite dégagé au sein de toutes ces formations quant à l’inadéquation du candidat qu’elle avait choisi pour diriger la liste. Que ce soit pour le candidat de la plateforme en Galice ou pour ses principales recrues sur la liste de Sumar pour les élections générales de l’année dernière, Díaz a choisi à plusieurs reprises des personnalités indépendantes et moins politiques, projetant l’image technocratique d’un parti de gouvernement. Cependant, ces personnalités n’ont eu que peu d’impact dans le paysage médiatique actuel, fortement polarisé.

Sumar, comme Podemos, se révèle incapable de surmonter un modèle d’organisation mal définie reposant sur le charisme numérique d’un leader et sur un groupe de militants avec lesquels il établit une relation définie davantage par le marketing que par une structure organique.

Au grand dam de tous, Díaz a répliqué cette tactique pour les élections européennes, en choisissant la discrète directrice du conseil espagnol pour les réfugiés comme candidate au lieu d’Irene Montero de Podemos, l’ancienne ministre de l’Égalité et l’une des personnalités politiques les plus connues d’Espagne. Elle a également approfondi son désaccord avec Izquierda Unida qu’elle a placé en quatrième position sur la liste, derrière Catalunya en Comú et Compromís, alors qu’il s’agit de la seule force de la plateforme disposant d’une structure à l’échelle nationale. En réponse, Izquierda Unida s’est retirée de toute participation au sein du nouvel exécutif de Sumar, son porte-parole déclarant notamment que la plateforme « se révèle inefficace en tant qu’espace d’unification de la gauche ». Le parti va maintenant revoir sa relation avec Sumar après les élections de juin, mais a néanmoins souligné qu’il ne contribuerait pas à « une plus grande atomisation » en présentant une liste séparée.

De nombreux écueils à surmonter

L’écrivain Daniel Bernabé déplore que Sumar, comme Podemos avant lui, se révèle incapable de surmonter un modèle d’« organisation mal définie reposant sur le charisme numérique d’un leader et sur un groupe de militants avec lesquels il établit une relation définie davantage par le marketing que par une structure organique ». En Espagne, au cours de la dernière décennie, une série de projets de gauche, diversifiés sur le plan interne aux niveaux local, régional et national, ont connu un premier essor électoral. Pourtant, opérant dans un vide organisationnel, nombre d’entre eux se sont rapidement effondrés sous l’effet des pressions externes et des tensions internes. La trajectoire de Sumar au cours de sa première année d’existence suggère qu’elle est elle aussi tombée dans une impasse organisationnelle, confrontée aux contradictions croissantes liées à la construction d’une nouvelle plateforme politique depuis les hauteurs du pouvoir.

Après une campagne européenne houleuse, la gauche espagnole devra remettre les pendules à l’heure et revenir à la promesse initiale de Sumar, à savoir « s’unir » ou « s’additionner ». Si le bilan de Díaz en tant que ministre est assez inégalé au sein de la gauche européenne, elle n’a pas encore réussi à convaincre en tant que leader politique. Même en tenant compte du factionnalisme agressif de Podemos et des tentatives de saper son autorité, ce fut une erreur majeure de ne pas offrir publiquement à sa dirigeante Ione Belarra l’opportunité de rester ministre des Affaires sociales – une décision qui aurait pu préserver le statut rassembleur de Sumar.

Toutefois, il est également clair que Sumar doit sortir de son carcan de respectabilité, la sobriété de ses communications ne faisant que renforcer la marginalité de la plateforme sur la scène nationale. Certes, on peut comprendre que Díaz n’ait pas souhaité reproduire le type de controverses hautement conflictuelles dans lesquelles Podemos s’était précédemment engagé, notamment au sujet de l’application de la loi et de la partialité des médias. Celles-ci semblaient éloignées des préoccupations quotidiennes de la plupart des électeurs pendant la pandémie – et n’ont pas été en mesure de susciter l’engagement du public, contrairement à la récente manœuvre opportuniste de Pedro Sánchez.

Cependant, l’aversion plus générale de Sumar à s’engager dans des controverses, ainsi que son désir de maintenir son image en tant que force de gouvernement, sapent maintenant aussi la capacité de Díaz et de ses ministres à gagner du terrain sur des questions importantes ou à passer à l’offensive. Comme le note Maestre, « Díaz et Sumar doivent être capables de se différencier du PSOE de manière radicale … sinon ils n’auront plus d’avenir politique ». Avec Sánchez qui revendique le leadership de la gauche, Sumar doit se démarquer par sa différence.

[1] Article de notre partenaire Jacobin, traduit par Alexandra Knez.

23.05.2024 à 19:48

Face à la désoccidentalisation, l’introuvable horizon des BRICS

Christophe Ventura

Les enjeux nationaux, comme rarement depuis la Guerre froide, sont aujourd’hui déterminés par des facteurs internationaux. Face à cette géopolitisation du monde, force est de constater que les questions internationales demeurent le parent pauvre de la vie politique, médiatique, intellectuelle – et, disons-le, de la gauche. Pour des raisons bien compréhensibles concernant celle-ci, puisque ce […]
Texte intégral (1760 mots)

Les enjeux nationaux, comme rarement depuis la Guerre froide, sont aujourd’hui déterminés par des facteurs internationaux. Face à cette géopolitisation du monde, force est de constater que les questions internationales demeurent le parent pauvre de la vie politique, médiatique, intellectuelle – et, disons-le, de la gauche. Pour des raisons bien compréhensibles concernant celle-ci, puisque ce sont des enjeux qui clivent et génèrent les lignes de fracture les plus profonds. Pour autant, si un gouvernement de rupture arrivait au pouvoir en 2027, des questions urgentes se poseraient à lui, auxquelles il convient de réfléchir dès à présent. Enverrait-on des canons César à l’Ukraine ? Discuterait-on avec les Russes ? Signerait-on un traité proposé par les États-Unis ? Accepterait-on que d’autres pays acquièrent la bombe nucléaire ? Etc. Autant de sujets sur lesquels il n’y a pas de consensus naturel à gauche.

L’article qui suit est issu d’une intervention à la conférence organisée par l’Institut la Boétie et LVSL le 30 janvier 2023 « La désoccidentalisation du monde est-elle une bonne nouvelle ? », autour du livre de Christophe Ventura et de Didier Billion, Désoccidentalisation (Agone, 2023). Ils y sont est intervenus aux côtés de Martine Bulard et de Jean-Luc Mélenchon.

De quoi la désoccidentalisation est-elle le nom ?

Désoccidentalisation : si ce terme décrit à l’évidence un processus en cours, il faudrait se garder de le brandir sans recul critique. Et ce, pour une raison simple : l’Occident est un concept problématique, plastique et galvaudé. D’aucuns y voient un synonyme de « civilisation européenne » et de son substrat judéo-chrétien. D’autres le lient à la genèse du capitalisme et à son extension mondiale. L’Occident, c’est aussi l’alliance euratlantique de Guerre froide contre le monde « totalitaire ». L’Occident, c’est enfin une notion politique selon laquelle le monde serait divisé entre « démocraties », forcément entendues comme libérales, et tout le reste : « autocraties », « dictatures », etc. Et les pays que l’on classe comme tels sont souvent ceux du Sud, qui s’affirment par ailleurs eux-mêmes comme membres du « Sud global ».

La définition qui nous intéresse est autre, et elle est géopolitique : l’Occident, c’est une communauté d’intérêts stratégiques garantie, in fine, par les États-Unis et leur alliance militaire : l’OTAN. Elle permet d’écarter un grand nombre de critères problématiques, qu’ils soient géographique, culturels ou ethniques. Ainsi, on peut y englober les Etats-Unis, le Canada, la majorité des pays européens ainsi que le Japon, la Corée du Sud, Israël et certains pays latino-américains alliés de Washington – à l’encontre des thèse imprégnées du « Choc des civilisations » [expression forgée par le chercheur américain Samuel Huntington, selon lequel la géopolitique est affaire de lutte entre blocs soudés par des affinités culturelles NDLR]. C’est en ce sens que la désoccidentalisation nous intéresse : elle renvoie à la fin du monopole de la puissance des États-Unis et de leurs alliés.

Cela ne signifie aucunement que l’OTAN ne pèse plus rien. Les États-Unis demeurent la première puissance militaire et financière, de même qu’ils conservent un ascendant sur les brevets et la propriété intellectuelle. Il n’en va pas de même pour leur puissance productive, qui décline – et participe de l’érosion de leur hégémonie, face à l’émergence des pays du « Sud global ».

Relations transactionnelles contre logiques affinitaires

Qu’ont ces derniers en commun ? Pas nécessairement un projet, ni une idéologie. Tout simplement la volonté de contester la hiérarchie actuelle du système international – mais non ce système international lui-même. Il faut entendre celui-ci comme un mode de production, un régime d’accumulation et un système de compétition entre États, qui tentent de capter les profits générés par le système économique. La dispute porte sur l’ordre dans la hiérarchie de ce système.

Adopter cette analyse nous permet de sortir des perspectives campistes, selon lesquelles les logiques qui régissent les relations entre États sont affinitaires, idéologiques ou difficilement réversibles : le monde serait structuré en « camps » opposés les uns aux autres. On trouve un tel discours au coeur de la diplomatie des BRICS : Russie et Chine se présentent comme les hérauts d’un bloc rétif à l’« Occident », dépeint comme monolithique et intrinsèquement dominateur. Le négatif de ce discours est présent chez ceux qui opposent les « démocraties » aux régimes autoritaires. Ils raisonnent avec les mêmes prémisses : il existe des « camps » structurés par des logiques affinitaires ou idéologiques.

Or, on observe tous les jours des événements qui démentent ce postulat et contredisent cette logique de « blocs ». Les relations entre États sont transactionnelles. Chacun y affirme ses intérêts, ce qui rend les systèmes d’alliances transitoires et volatiles : elles visent à permettre à chacun de concourir dans la dispute pour la domination dans la hiérarchie internationale.

Aux États-Unis, démocrates et républicains comprennent que leur pays n’est plus en mesure de diriger le monde seul : il n’est plus l’empire d’autrefois.

C’est ainsi que l’on comprend pourquoi l’Inde participe à la fois aux BRICS et au Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (QUAD) aux côtés des États-Unis [le QUAD est le nom donné à une coopération diplomatique et militaire entre l’Inde, les États-Unis, le Japon et l’Australie, visant à endiguer la progression de la Chine NDLR]. Ou pourquoi la diplomatie brésilienne est investie à la fois dans les BRICS et dans le G20 – en vertu de la formule de Lula selon laquelle « le Brésil parle à tout le monde ». Par ces deux organisations, Lula vise à contourner le Conseil de Sécurité des Nations-Unies et le G8. Avec pour boussole l’intérêt national du Brésil et son projet néo-développementaliste. Ce dernier point n’est pas anodin : Lula mène un projet d’industrialisation, visant un transfert de brevets et de technologies pour conduire le Brésil vers une production à haute valeur ajoutée…radicalisant ainsi la dynamique économique au fondement de la désoccidentalisation.

Dispute pour le leadership mondial

La notion de « désoccidentalisation » ne dit donc rien par elle-même de l’horizon politique de ses acteurs. Si ce terme est muet sur le projet des pays des BRICS, c’est tout simplement parce que celui-ci consiste d’abord à disputer aux puissances occidentales le leadership. Les principaux membres des BRICS ne portent aucun projet alternatif à l’ordre capitaliste néolibéral.

Quid du plan des États-Unis face à cet état des choses ? Ils aspirent simplement à enrayer leur déclin et préserver leur place dans l’ordre mondial. En cela, il est permis de douter qu’une administration démocrate et une administration trumpiste aient une approche distincte des relations internationales : ils convergent dans la défense de leur empire financier et de leur empire militaire. Ceux-ci ne sont pas déliés : plus un pays est dépendant de fournitures militaires américaines, plus ses besoins en dollars sont élevés.

Ainsi, il n’est pas anodin de constater que pour de nombreux pays européens, la hausse de leurs dépenses militaires exigée par l’OTAN se soit traduite par un accroissement des importations d’armes américaines. C’est le cas du fonds spécial de 100 milliards de dollars affecté par l’Allemagne à la modernisation de se défense, qui vient essentiellement absorber une production américaine – belle manifestation d’une Europe supposément autonome ! Manifestation du reste emblématique des rapports de force à l’oeuvre : l’Europe n’a jamais été aussi vassalisée par les États-Unis.

Les États-Unis se défendront, au risque de fracturer le bloc occidental. Et il est clair que les mesures économiques phares de Joe Biden – Inflation Reducation Act, Build Back Better – ont été prises au détriment de leurs alliés [ces mesures, incluant des subventions massives à l’industrie américaine, ont été dénoncées comme contradictoires avec l’esprit et les règles de l’OMC par l’Union européenne NDLR]. De même, la politique de hausse des taux d’intérêt de la Fed a participé d’un rapatriement des capitaux vers les États-Unis, obligeant le Vieux continent à s’aligner sur cette politique monétaire.

Concluons sur la séquence électorale qui s’ouvre aux États-Unis. Malgré la prévalence d’un consensus bipartisan, on peut spéculer sur l’inflexion qu’induirait la réélection de Donald Trump à la Maison Blanche. Un tournant isolationniste est prévisible, caractérisé par un repli sur les intérêts court-termistes des États-Unis et leurs problèmes frontaliers. À l’inverse, les démocrates tentent de resserrer les liens avec les Européens pour partager le fardeau de l’OTAN et des Etats-Unis. Mais démocrates et républicains comprennent que leur pays n’est plus en mesure de diriger le monde seul : il n’est plus l’empire d’autrefois.

22.05.2024 à 14:36

Comment Thierry Breton a tué Atos, fleuron du numérique français

Lotfi El Othmani

Carte vitale, impôts, nucléaire, téléphone des armées, IA, supercalculateurs... Le groupe Atos est le socle de la souveraineté numérique française. Aujourd'hui au bord de la faillite, le groupe est victime de la folie des grandeurs de l'ex-PDG Thierry Breton et de l'attentisme de l'Etat.
Texte intégral (2473 mots)

Récemment encore qualifié de fleuron industriel français, le navire Atos semble partir à la dérive. Malgré le plan de sauvetage présenté le 9 avril par la direction, son démantèlement ne peut être exclu dans un avenir proche. Ruiné par des acquisitions hasardeuses sous la direction de Thierry Breton, désormais commissaire européen, le groupe a été négligé par l’État pendant des années, alors qu’il prenait l’eau de toute part. Plusieurs des activités d’Atos sont pourtant éminemment stratégiques pour la souveraineté numérique française, ou du moins ce qu’il en reste.

Cybersécurité, supercalculateurs, intelligence artificielle, systèmes de communication ultra-sécurisés, software pour de nombreux services publics (carte vitale, CAF, impôts, centrales nucléaires, armée, EDF…) ou encore hébergement de cloud... Quasi-inconnu du grand public, le groupe Atos est une des dernières gloires de l’informatique français. Sans doute plus pour très longtemps : ces trois dernières années, le groupe a accumulé les pertes financières et sa valorisation boursière a été divisée par dix. Dos au mur, la multinationale a urgemment besoin de cash pour éponger ses dettes colossales. Pour comprendre comment cette entreprise plutôt dynamique s’est effondrée, un petit retour en arrière s’impose.

La folie des grandeurs de Thierry Breton

Après un passage au ministère de l’économie entre 2005 et 2007, où il supervise notamment la privatisation des autoroutes et de France Télécom, Thierry Breton intègre les organes de direction du groupe Atos en 2008. Adoubé par les élites politiques et économiques pour sa reprise d’entreprises en difficulté tels que Bull (supercalculateurs), Thomson (électronique grand public) et France Télécom, son profil ravit les actionnaires. Dès l’annonce de sa nomination en tant que Président directeur général (PDG), le cours en bourse de l’action de l’entreprise grimpe de près de 8 %. Il faut dire que Breton dispose alors déjà d’un solide carnet d’adresses : invité sur le yacht de Bernard Arnault, ce « personnage d’exception » selon Jean-Pierre Raffarin est également proche de François Baroin, d’Alain Minc et de François Bayrou et peut compter sur les liens tissés en tant que senior adviser de la banque d’affaires Rothschild.

Son bilan réel à la tête des entreprises qu’il a dirigées est pourtant moins reluisant. C’est lui qui initie notamment le plan social brutal de France Télécom, amplifié par son successeur Didier Lombard, qui aboutira à une vague de suicides. Au sein de Thomson, qu’il dirige de 1997 à 2002, sa gestion correspond à une embellie de courte durée, mais aussi à des rachats massifs d’autres sociétés que le groupe ne parvient pas à intégrer. Un an après son départ, la société est au bord du gouffre. Un scénario qu’il va reproduire en tant que PDG d’Atos.

Après deux premières années de gestion des affaires courantes d’une entreprise plutôt performante, il initie à partir de 2011 une frénésie de rachats, pour l’essentiel dans le domaine des services informatiques aux entreprises. Le groupe Siemens IT est ainsi racheté en 2011 pour un montant de 850 millions d’euros faisant entrer Atos dans une nouvelle dimension, devenant un acteur de référence de la vente de services informatiques et devant assumer sa taille portée à 70.000 salariés. S’ensuivent les rachats de Bull, Xerox IT, Unify et Anthelio Healthcare Solutions pour des montants successifs de 620 millions, 1,05 milliards, 340 millions et 275 millions d’euros entre 2014 et 2016.

Afin de rassurer les marchés financiers, la direction distribue 2 milliards d’euros à ses actionnaires. Une opération qui fragilise Atos, mais qui ravit la presse financière, notamment la prestigieuse Harvard Business Review, qui classe Thierry Breton parmi les 100 patrons les plus performants du monde en 2017 et en 2018.

La folie des grandeurs de Thierry Breton se poursuit en 2017 : après avoir tenté en vain d’absorber Gemalto (leader mondial des cartes à puces) pour 4,3 milliards d’euros, Atos s’offre l’indien Syntel (services informatiques aux entreprises) pour 3,4 milliards. Cette opération très coûteuse commencera à susciter la circonspection de la place quant à la bonne gestion du groupe et l’accumulation d’une dette devenant préoccupante de jour en jour. Afin de rassurer les marchés financiers et amorcer son désendettement, la direction annonce la cession de sa filiale Worldline (paiement digital), qui donnera lieu à la distribution à ses actionnaires de 23 % de son capital ; un cadeau chiffré à 2 milliards d’euros. Une opération qui fragilise Atos, mais qui ravit la presse financière, notamment la prestigieuse Harvard Business Review, qui classe Thierry Breton parmi les 100 patrons les plus performants du monde en 2017 et en 2018.

Tactique financière contre stratégie industrielle 

Les premiers signes de faiblesse apparaissent en 2018, lorsque les rapports annuels de l’entreprise mentionnent un endettement net s’établissant à 4,4 milliards d’euros, plus du double de l’année précédente. Cette explosion de la dette, mise en perspective avec le nombre important d’acquisitions d’entreprises existantes suggère un usage immodéré du levier du crédit pour faire croître démesurément le chiffre d’affaires de l’entreprise. Mais cette croissance est trop rapide pour correctement intégrer les nouvelles entités au sein du groupe.

Par ailleurs, la trajectoire d’Atos est jugée hasardeuse : l’entreprise a opéré plusieurs rachats dans le secteur de l’infogérance (maintenance de parcs informatiques et des serveurs d’entreprise) alors que celui-ci connaissait un ralentissement avéré. En cause, la concurrence toujours plus forte des fournisseurs d’espaces de stockages décentralisés (« cloud ») tels que Microsoft, Amazon ou Google. Malgré la connaissance de la faible rentabilité de cette activité et la volonté énoncée de recentrer ses activités vers des activités plus rentables, Atos annonce en janvier 2021 à la surprise générale sa volonté de racheter le spécialiste de l’infogérance DXC Technologies, lui aussi en perte de vitesse, pour un montant de 10 milliards de dollars. 

Face à l’accueil glacial de la nouvelle par les marchés financiers et au rejet de ses comptes par ses commissaires aux comptes moins de 3 mois plus tard compte tenu de la présence d’erreurs significatives de comptabilisation du chiffres d’affaires de plusieurs de ses filiales, le groupe fera finalement machine arrière. En outre, le groupe est contraint de reconnaître à deux reprises (2022 et 2023) que la valeur réelle des entreprises rachetées au prix fort était en réalité bien plus faible que ce qui était inscrit au bilan d’Atos, conduisant au total à une dépréciation des actifs de… 4,4 milliards d’euros. Entre-temps, Thierry Breton avait quitté le navire en 2019 pour rejoindre la Commission européenne, sans prévenir les salariés et vendant d’un seul coût ses actions pour un total de 40 millions d’euros brut, auxquels s’ajoute une retraite chapeau de 14 millions d’euros brut versés sur plusieurs années.

Si Breton rejette toute responsabilité dans la descente aux enfers d’Atos, le fait que la chute du groupe débute peu de temps après son départ laisse planer le doute.

Si Breton rejette toute responsabilité dans la descente aux enfers d’Atos, le fait que la chute du groupe débute peu de temps après son départ laisse planer le doute. Très vite, le navire prend l’eau de toute part : six directeurs généraux se succèdent en à peine trois ans, tandis que les consultations auprès de cabinets de conseil (McKinsey, E&Y, BCG…) ou banques d’affaires (Rothschild) se multiplient. Chargés de proposer des restructurations permettant de remettre l’entreprise sur pied, ces consultants coûtent très chers à l’entreprise : entre 150 et 200 millions d’euros entre 2021 et 2023 selon la CGT Atos.

En 2022, le groupe annonçait devoir se délester dans les quatre années à venir de sa branche Tech Foundations, rassemblant les activités déficitaires, pour se concentrer sur celles en croissance telles que la cybersécurité, la construction de supercalculateurs et l’analyse de données massives (Big data). Si ce choix peut sembler pertinent sur le plan financier, il ne l’est pas sur le plan industriel. Ainsi, il est illogique de vendre un supercalculateur sans pouvoir fournir la prestation d’hébergement des données qui y seront traitées. Finalement, les discussions autour de cette vente n’ont pas abouti, le milliardaire Daniel Kretinsky ayant jeté l’éponge. Les différentes options de démantèlement successivement envisagées ont également recueilli l’opposition de la CGT Atos, qui a présenté un contre-projet chiffré visant à faire du groupe un « véritable socle technologique en matière de souveraineté numérique » française.

Administrateurs fantômes et État attentiste

Au vu du portefeuille de technologies vitales pour l’État détenues par Atos, ce projet semble bien plus pertinent que les manœuvres financières de manageurs court-termistes. Alors qu’EDF vient de faire appel à Amazon pour héberger une partie du système d’information consacré aux pièces de son parc nucléaire, ravivant les craintes d’un nouvel espionnage industriel issues de l’affaire Alstom, Atos dispose par exemple de nombreux outils essentiels, des centrales nucléaires au compteur électrique intelligent Linky,  à travers sa filiale Worldgrid. La filiale BDS dispose quant à elle d’une activité de pointe en matière de cybersécurité, suscitant un premier temps l’intérêt d’Airbus qui s’est rapidement retiré. D’autres filiales fournissent les supports des téléphones sécurisés des armées françaises ou encore des systèmes informatiques régissant le fonctionnement des remboursements de l’assurance maladie, de la CAF, des douanes et du site internet permettant à l’état de prélever l’impôt.

Malgré l’importance stratégique de ces technologies et le fait que les péripéties boursières sont connues depuis 2018, l’État a maintenu un désintérêt constant pour la santé du groupe. Une inaction d’autant plus troublante étant donné la présence d’un allié de taille au sein du conseil d’administration entre novembre 2020 et novembre 2023 : l’ancien Premier ministre Edouard Philippe. Rémunéré plus de 70.000 euros par an pour suivre l’activité d’Atos, il semble s’être contenté d’assister passivement à la spectaculaire division par dix du prix de l’action du groupe.

Rémunéré plus de 70.000 euros par an pour suivre l’activité d’Atos, Edouard Philippe semble s’être contenté d’assister passivement à la spectaculaire division par dix du prix de l’action du groupe.

Fin 2023, plusieurs parlementaires de tous bords finissent néanmoins par saisir le taureau par les cornes. Un amendement du député socialiste de l’Eure Philippe Brun pour nationaliser les filiales Worldgrid et BDS est voté en commission des finances pour éviter de voir ces technologies critiques passer sous pavillon étranger. Préférant s’en remettre à la main invisible du marché, le gouvernement s’oppose farouchement à cette proposition et censure l’amendement lors du passage en force du budget 2024 via le recours à l’article 49-3 de la Constitution. Début avril 2024, une nouvelle offre de rachat est annoncée par la direction. Portée par l’actionnaire principal d’Atos David Layani et soutenue par le fonds de private equity Butler Capital Partnerscréé par un énarque passé chez Goldman Sachs – celle-ci est présentée par ses promoteurs comme la seule option « au service de la souveraineté européenne et de la défense de nos intérêts nationaux ». Une affirmation qui ne manque pas d’air venant d’un pur financier et d’un chef d’entreprise qui use des mêmes méthodes que Breton pour faire grossir son groupe

Finalement, sous la pression d’un scandale grandissant en pleine campagne européenne, et alors que Thierry Breton se verrait bien remplacer Ursula Von der Leyen à la tête de la Commission européenne, le gouvernement finit par réagir. Le 28 avril, Bruno Le Maire envoie une lettre d’intention annonçant l’intérêt de l’État pour racheter  les activités jugées stratégiques, par l’intermédiaire de l’Agence des Participations de l’État. Les supercalculateurs utilisés pour simuler les essais nucléaires français, les serveurs liés à  l’intelligence artificielle, l’informatique quantique et divers produits de cybersécurité seraient concernés, pour un coût total compris entre 700 millions et un milliards d’euros. Si le revirement total du gouvernement sur ce dossier est une bonne nouvelle, la nationalisation n’est pas encore faite. Par ailleurs, elle illustre une nouvelle fois le fameux adage « collectivisation des pertes, privatisations des profits ». Espérons néanmoins qu’elle serve de leçon pour éviter de reproduire encore les mêmes erreurs à l’avenir.

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