22.09.2026 à 07:00
Antoine Besson
Critiqué de partout et même aux États-Unis, Israël investit des millions de dollars dans sa « diplomatie publique », avec des prestataires qui vont jusqu'à créer des faux think tanks et des faux sites web pour influencer les chatbots d'intelligence artificielle. Une entreprise française apparaît comme un intermédiaire privilégié de l'État hébreu pour organiser ces campagnes : Havas, propriété de la famille Bolloré.
Génocide à Gaza, torture de prisonniers palestiniens, colonisation brutale (…)
Critiqué de partout et même aux États-Unis, Israël investit des millions de dollars dans sa « diplomatie publique », avec des prestataires qui vont jusqu'à créer des faux think tanks et des faux sites web pour influencer les chatbots d'intelligence artificielle. Une entreprise française apparaît comme un intermédiaire privilégié de l'État hébreu pour organiser ces campagnes : Havas, propriété de la famille Bolloré.
Génocide à Gaza, torture de prisonniers palestiniens, colonisation brutale de la Cisjordanie, destructions massives au Sud Liban… L'image d'Israël s'effondre et devient de plus en plus difficile à défendre, y compris chez son allié inconditionnel, les États-Unis. En réaction, l'État hébreu accroît massivement ses investissements dans la « diplomatie publique », c'est-à-dire les opérations de propagande à l'étranger. Pour 2026, un budget de plus de 700 millions de dollars leur aurait été alloué, cinq fois plus qu'en 2025 et vingt fois plus qu'avant la série d'attentats du 7 octobre 2023.
Aux États-Unis, selon le décompte du think tank Quincy Institute, Israël a déclaré depuis 2023 pour plus de 100 millions de dollars de dépenses dans le cadre du Foreign Agent Registration Act (FARA) qui oblige à divulguer les activités menées pour le compte d'une entité étrangère. L'État israélien pourrait bientôt devenir le pays le plus dépensier au titre de la loi FARA, devant le Qatar ou l'Arabie Saoudite. Et les dernières déclarations rendues publiques révèlent qu'une bonne partie de ces dépenses transitent par une entreprise française : Havas, contrôlée par la famille Bolloré.
Plusieurs déclarations FARA indiquent en effet que Havas, principalement via sa filiale allemande, Havas Media Germany GmbH, basée à Francfort, sert d'intermédiaire entre les commanditaires israéliens et des entreprises américaines. Celles-ci sont chargées de mener des actions d'influence – relations publiques à destination de médias traditionnels, recours à des influenceurs, envois massifs de SMS, etc. – ciblant en priorité les évangéliques, les conservateurs et les jeunes. Selon une source du Quincy Institute, « Israël avait besoin d'un intermédiaire comme Havas, qui dispose d'un vaste réseau et d'infrastructures telles que des agences de création et des contacts médias ».
L'agence Targeted Communications a ainsi déclaré, pour un seul semestre en 2025, plus de 60 démarches menées pour le compte d'Israël, via la société Havas USA LLC, auprès de grands médias, de Fox News à CNN en passant par le New York Post. Havas Media Germany a également recruté l'influenceur Yoav Davis, parmi beaucoup d'autres, pour mener des campagnes en ligne relayant les messages d'Israël. Havas apparaît également comme intermédiaire entre Israël et Show Faith By Work, une agence de relations publiques, pour des « actions de sensibilisation et de communication en faveur d'Israël auprès des chrétiens » dans le cadre d'un contrat à plus de 325 000 dollars.
Parmi les entreprises sous-traitantes de Havas pour le compte d'Israël, on trouve aussi Clock Tower X, une société fondée par Brad Parscale, directeur de campagne de Trump en 2016. C'est lui qui avait engagé la société Cambridge Analytica pour cibler les électeurs en fonction de données personnelles siphonnées sur les réseaux sociaux. Dans son contrat d'août 2025 avec Havas Germany, Clock Tower X s'engage à mener des opérations de communication en ligne en faveur d'Israël, notamment le « déploiement de sites web et de contenu pour fournir des résultats de cadrage GPT sur les conversations GPT », c'est à dire la mise en ligne de pages qui pourront ensuite influencer les modèles d'IA conversationnels afin qu'ils reprennent les éléments de langage souhaités. Clock Tower X a créé au moins onze sites web, dont Paxpoint.org, Factsignal.org ou Justorium.org, qui visent tous à donner une image positive d'Israël et/ou justifier ses actions en Palestine ou au Liban.
Les jeunes sont une cible clairement identifiée dans le contrat : « Au moins 80 % du contenu est adapté au public de la Génération Z sur l'ensemble des plateformes, notamment TikTok, Instagram, YouTube, les podcasts et d'autres canaux numériques et audiovisuels pertinents. » Clock Tower X s'y engage aussi à conduire un travail d'influence auprès du réseau de médias chrétiens conservateurs Salem Media, qui possède plus de 70 stations de radio et des sites internet. Et selon une enquête de Responsible Statecraft, le magazine du Quincy Institute, la firme serait aussi liée à des campagnes d'envois massifs de textos pro-Israël, via des numéros inconnus et de mystérieuses organisations « pacifistes ». Pour mener toutes ces activités, la société doit toucher la coquette somme de 46,5 millions de dollars.
C'est cependant via un autre sous-traitant de Havas, Piro Inc., bénéficiaire d'un contrat de 900 000 dollars, que le scandale a fini par arriver. Cette agence de communication basée à New York a créé de toutes pièces le « Hanover Institute for Public Policy », une entité qui se présente comme un institut de recherche alors qu'elle n'emploie ni chercheur, ni universitaire. D'après le Guardian, ce faux think tank a publié pas moins de 124 rapports (560 000 mots au total) entre le 6 et le 14 août derniers. Les 12 et 13 août seulement, il en a produit 73. Ces publications ont toutes des titres qui semblent calqués sur des questions qui pourraient être posées à une IA, et les réponses visent toutes à atténuer les critiques à l'égard d'Israël, de sa politique d'apartheid vis-à-vis des Palestiniens et de ses crimes de guerre.
Le Guardian révèle également que le site de l'institut contenait initialement un fichier (llms.txt) destiné à augmenter les chances d'être repris par des services comme ChatGPT, Claude ou Gemini. Il a depuis été remplacé par une version adaptée aux lecteurs automatiques. Une autre preuve que l'objectif principal de l'opération était de pénétrer les systèmes d'IA pour faire passer les messages pro-Israël via des chatbots.
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donHavas n'est certes pas la seule entreprise à laquelle Israël fasse appel pour organiser sa propagande à l'étranger, mais c'est la seule multinationale française que nous avons identifiée dans les déclarations FARA. D'après ces documents, Havas travaillait déjà avec l'État hébreu avant 2023, mais sur la promotion du tourisme auprès du public américain. Le groupe est aussi présent à Tel Aviv, et a pris le contrôle ces dernières années d'agences de communication israéliennes comme Blink ou Inbar Merhav G.
Est-ce que l'entreprise contrôlée par la famille Bolloré – dont les médias défendent eux aussi une ligne résolument pro-israélienne – conduit aussi des activités d'influence pour le compte d'Israël en France ? La loi du 25 juillet 2024 visant à prévenir les ingérences étrangères a créé, au sein de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP), un répertoire dans lequel il devient obligatoire de déclarer les actions menées en faveur d'une puissance étrangère. À ce jour, Havas ne s'y est pas inscrit.
Sollicitée pour cet article, Havas n'a pas répondu à nos questions.
16.09.2026 à 07:30
« Un contenu n'arrive jamais seul jusqu'à son lecteur », souligne Fabrice Février, codirecteur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès. Il y a autour de la publication d'un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd'hui entre les mains d'un seul homme, « porteur d'un projet politique parfaitement identifiable ».
L'enquête que nous avons publié en début d'été sur les choix de mise en avant de (…)
« Un contenu n'arrive jamais seul jusqu'à son lecteur », souligne Fabrice Février, codirecteur de l'Observatoire des médias auprès de la Fondation Jean Jaurès. Il y a autour de la publication d'un livre une « chaîne de décisions et de légitimation », dont plusieurs maillons – dont les Relay en gares – sont aujourd'hui entre les mains d'un seul homme, « porteur d'un projet politique parfaitement identifiable ».
L'enquête que nous avons publié en début d'été sur les choix de mise en avant de livres et de magazines dans les enseignes Relay a été l'occasion de faire la lumière non seulement sur l'instrumentalisation politique de ces magasins par leur puissant actionnaire, Vincent Bolloré, mais aussi de prendre la mesure du pouvoir de ce dernier sur toute la chaîne du livre et de la presse.
Cette emprise est frappante si l'on considère le nombre de titres de presse et de maisons d'édition contrôlées par le milliardaire réactionnaire. Mais elle n'est pas moins réelle, quoique moins visible, au niveau matériel et logistique, décisif pour déterminer quels titres seront les plus facilement accessibles et les plus visibles dans l'espace public.
Si Bolloré a revendu ses activités logistiques et portuaires, il applique aujourd'hui l'expérience et l'expertise acquise dans ce secteur à son projet politique et culturel. Il ne s'agit plus de transporter et de vendre des marchandises, mais des idées et des imaginaires.
Lire notre enquête : « Le dernier maillon de la chaîne ». Les magasins Relay, ligne de front dans la croisade politique de Vincent Bolloré
10.09.2026 à 16:04
Comme si de rien n'était ? Il y a six mois, suite à nos révélations, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe a cherché à désamorcer en annonçant quelques jours plus tard la mise en vente de la filiale concernée. Six mois plus tard, nous nous sommes replongés dans les données du gouvernement fédéral américain et – surprise (ou pas) – Capgemini a tranquillement continué à mettre en œuvre ce contrat. (…)
- Revues de presse / Capgemini, Teleperformance, ST Microelectronics, Uber, France, États-Unis, Kenya, extrême droite, travail, tech, écologie, responsabilité des multinationales
Comme si de rien n'était ? Il y a six mois, suite à nos révélations, Capgemini a été au centre de l'actualité pour son contrat avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump. Une crise que le groupe a cherché à désamorcer en annonçant quelques jours plus tard la mise en vente de la filiale concernée. Six mois plus tard, nous nous sommes replongés dans les données du gouvernement fédéral américain et – surprise (ou pas) – Capgemini a tranquillement continué à mettre en œuvre ce contrat. Quant à la mise en vente de la filiale concernée, elle se fait toujours attendre. Lire notre article.
Teleperformance accusé d'exploiter les « travailleurs du clic ». Un groupe d'ONG et de syndicats a mis en demeure le groupe Teleperformance (ou TP) dans le cadre de la loi sur le devoir de vigilance des multinationales. En cause : les activités croissantes du groupe – historiquement spécialiste des centres d'appel – dans la sous-traitance pour les entreprises de tech et d'IA dans des pays comme le Kenya, le Ghana ou la Colombie. Des travailleurs et travailleuses y sont chargés d'annoter des données pour entraîner des modèles d'intelligence dite artificielle ou de gérer la modération de contenus dans des conditions précaires qui sont exactement les mêmes que pour les sous-traitants d'industries bien « matérielles » comme le textile ou le BTP. La mise en demeure s'appuie sur une enquête inédite ainsi que des reportages de journalistes. Plus de détails ici.
Dés-ubérisation ? C'est une action de groupe (ou « class action ») inédite qui a été lancée début septembre par un collectif de chauffeurs travaillant pour Uber dans plusieurs pays européens, dont la France. Appuyés par le Worker Info Exchange, une initiative collaborative destinée à fédérer les travailleurs ubérisés pour contrer les pratiques abusives des plateformes, ils ciblent l'algorithme utilisé par Uber pour fixer leurs rémunérations, qui traiterait leurs données personnelles avec l'IA pour les pousser vers le bas. Le tout en contradiction avec le RGPD et toutes les lois européennes sur la protection de la vie privée. Uber a écopé quelques jours auparavant d'une amende de 825 millions d'euros de l'autorité de la protection des données des Pays-Bas (où l'entreprise a son siège européen) pour son système automatique de désactivation de comptes. Plusieurs études montrent que l'introduction de la « rémunération dynamique » par Uber a mené à une baisse de la paie des chauffeurs.
Tourniquets. Les portes tournantes ont continué à tourner tout l'été, et on observe même ces temps-ci un regain d'allers-retours public-privé à mesure que certains cadres de la Macronie cherchent à se recaser en amont des élections. Parmi les cas qui ont fait l'actualité, celui de l'ancienne ministre du Travail Astrid Panosyan-Bouvet, devenue DRH d'Axa. On en a moins parlé, mais son chef de cabinet au ministère est, de son côté, parti travailler chez Uber. Autre exemple douteux : celui de Marc-Antoine Brillant, le patron de la lutte contre les ingérences numériques étrangères, parti fonder sa société de conseil au sein d'Havas, propriété d'un certain Vincent Bolloré (lui-même en pleine frénésie pro-russe). Voir notre page spéciale sur les « portes tournantes ».
Passe-droit anti-sécheresse pour ST ? Avec la sécheresse qui frappe la France, la consommation d'eau des industriels attire à nouveau l'attention et notamment celle, déjà très controversée, de l'usine de ST Microelectronics à Crolles, près de Grenoble. Le collectif Stop Micro a multiplié les actions durant l'été. Et le lundi 7 septembre, plusieurs associations, syndicats et collectifs ont mis en demeure la Préfecture de l'Isère d'exiger que STMicroelectronics réduise de 50% ses prélèvements d'eau, conformément aux dispositions de l'arrêté sécheresse que la même Préfecture a adopté le 20 août.
Dés-orbanisation. Le nouveau gouvernement de Peter Magyar en Hongrie poursuit son entreprise de démantèlement de l'héritage de Viktor Orbán et de rétablissement de l'état de droit. Il s'est entre autres attaqué à l'un des « cœurs du réacteur » de l'internationale réactionnaire, dont nous vous avions parlé dans plusieurs enquêtes : le Mathias Corvinus Collegium ou MCC, fréquenté par de nombreuses personnalités de l'extrême droite française (lire MCC Brussels, ou comment l'extrême droite pro-Orbán et pro-Trump s'organise pour affaiblir l'Europe de l'intérieur). L'antenne bruxelloise du MCC, devenue un acteur majeur de la capitale européenne, devrait également mettre la clé sous la porte. Tous les regards se tournent désormais vers les États-Unis de Trump pour voir s'ils prendront la relève des financements hongrois.