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28.08.2026 à 15:09

Mercato des médias : à droite toute !

stagiairedecomm@iris-france.org

À chaque rentrée, le mercato des journalistes et éditorialistes redessine le paysage médiatique, et cette année encore, on observe un glissement continu vers la droite et l’extrême droite tant sur les chaînes et stations privées que sur le service public. Que peut-on dire de ce nouveau paysage médiatique à l’approche des élections présidentielles et sur l’état du service public ? Pour servir quel projet politique ? Analyse et plaidoyer pour continuer à exercer un regard critique sur les médias.

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À chaque rentrée, le mercato des journalistes et éditorialistes redessine le paysage médiatique, et cette année encore, on observe un glissement continu vers la droite et l’extrême droite tant sur les chaînes et stations privées que sur le service public.

Que peut-on dire de ce nouveau paysage médiatique à l’approche des élections présidentielles et sur l’état du service public ? Pour servir quel projet politique ?

Analyse et plaidoyer pour continuer à exercer un regard critique sur les médias.

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27.08.2026 à 19:29

Palestine, Liban, Syrie : Netanyahou fait le choix électoraliste de l’escalade

admn_iris

À l’approche des élections législatives le 27 octobre prochain en Israël, l’intensification des agressions israéliennes en Palestine, au Liban et en Syrie ne peut être dissociée de ses enjeux de politique intérieure. Alors que le scrutin déterminera ou non le maintien de Benjamin Netanyahou au pouvoir, le Premier ministre fait le choix de la poursuite de la violence malgré différentes initiatives de désescalade, menées notamment sous l’égide de Washington. Pourtant englué depuis son élection en 2022 dans des affaires de corruption et une tentative de réforme judiciaire très contestée, Benjamin Netanyahou aura su mener à son terme le mandat de son gouvernement, le plus à droite de l’histoire du pays, une première depuis 1973. En contribuant à maintenir le pays dans une logique de confrontation permanente, la persistance des conflits depuis près de trois ans dans la région a sans conteste contribué à cette longévité. Cette séquence doit être replacée dans le contexte de sa guerre menée contre l’Iran. Déclenchée par les États-Unis le 28 février dernier, celle-ci doit aussi beaucoup à la pression exercée par le gouvernement Netanyahou sur la Maison-Blanche[1]. Depuis son entrée en politique, le Premier ministre présente la menace iranienne comme existentielle pour la sécurité d’Israël. Sur ce théâtre, Washington conserve cependant la main sur la conduite de la guerre, malgré les appels répétés du gouvernement Netanyahou à prolonger la campagne jusqu’à l’effondrement du régime iranien. Il en va autrement dans le reste de la région, où Tel-Aviv entretient plusieurs conflits ouverts, tout en disposant d’une marge de manœuvre considérable. De la Palestine au Liban, en passant par la Syrie, ces trois autres fronts participent d’une même logique. En durcissant les conditions des processus de sortie de crise, quitte à les rendre irréalisables, le gouvernement Netanyahou semble faire de la confrontation régionale un instrument de survie […]

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Texte intégral (3178 mots)

Pourtant englué depuis son élection en 2022 dans des affaires de corruption et une tentative de réforme judiciaire très contestée, Benjamin Netanyahou aura su mener à son terme le mandat de son gouvernement, le plus à droite de l’histoire du pays, une première depuis 1973. En contribuant à maintenir le pays dans une logique de confrontation permanente, la persistance des conflits depuis près de trois ans dans la région a sans conteste contribué à cette longévité.

Cette séquence doit être replacée dans le contexte de sa guerre menée contre l’Iran. Déclenchée par les États-Unis le 28 février dernier, celle-ci doit aussi beaucoup à la pression exercée par le gouvernement Netanyahou sur la Maison-Blanche[1]. Depuis son entrée en politique, le Premier ministre présente la menace iranienne comme existentielle pour la sécurité d’Israël. Sur ce théâtre, Washington conserve cependant la main sur la conduite de la guerre, malgré les appels répétés du gouvernement Netanyahou à prolonger la campagne jusqu’à l’effondrement du régime iranien.

Il en va autrement dans le reste de la région, où Tel-Aviv entretient plusieurs conflits ouverts, tout en disposant d’une marge de manœuvre considérable. De la Palestine au Liban, en passant par la Syrie, ces trois autres fronts participent d’une même logique. En durcissant les conditions des processus de sortie de crise, quitte à les rendre irréalisables, le gouvernement Netanyahou semble faire de la confrontation régionale un instrument de survie politique à l’approche du scrutin.

En Palestine, l’impasse se poursuit du fait des positions israéliennes

Tout d’abord, l’annexion de la Cisjordanie connait un essor sans précédent depuis l’arrivée au pouvoir de l’exécutif israélien. Son mandat a en effet été marqué par une multiplication de lois en faveur de la colonisation, une politique de déplacement forcé des populations locales, ainsi que par un soutien à la fois économique, administratif et militaire aux colonies. Selon l’ONG Amnesty International, au cours des trois premières années au pouvoir du cabinet Netanyahou, le budget annuel alloué au ministère des Colonies a connu une augmentation de 122 %. Le 18 août, le gouvernement israélien a lancé un appel d’offres pour le projet « E1 », qui prévoit la construction de plus de 3 000 logements à l’est de Jérusalem. Porté par son ministre d’extrême droite Bezalel Smotrich, ce plan menace de couper la Cisjordanie en deux, oblitérant ainsi tout espoir d’ériger un État palestinien viable, déjà mité par la colonisation.

À Gaza, l’initiative de paix menée par le président étasunien Donald Trump et son « Conseil de la paix » (« Board of Peace »), bute toujours devant les positions maximalistes de Tel-Aviv. Le cessez-le-feu et le rétablissement de l’aide humanitaire au sein de l’enclave, décidés à Charm El-Cheick en octobre 2025, n’ont pas été respectés par la partie israélienne. Depuis cette date, plus de 1 260 personnes ont été tuées et 4 100 personnes ont été blessées selon un rapport de l’ONU, alors que l’acheminement de l’aide continue d’y être entravé avec un taux de déchargement passé de 90 % à 77 % selon le Bureau de la coordination des affaires humanitaires des Nations unies (OCHA).

À présent, c’est au tour de la question du désarmement du Hamas et du retrait de Tsahal, respectivement 8e et 13e points de la feuille de route établie par le Conseil de la paix, de se heurter au blocage israélien. Le mouvement gazaoui continue d’affirmer sa volonté de respecter le processus progressif et parallèle convenu (« step-for-step »), qui veut qu’à chaque étape constatée du démantèlement de l’arsenal du Hamas, Israël se retire d’une partie du territoire. Tel-Aviv refuse ce séquençage qui lui est pourtant favorable puisqu’Israël y conserve un droit de regard à chaque étape. Ses dirigeants excluent tout retrait avant un désarmement total du Hamas et ajoutent, à présent, que sa supervision doit être effectuée par un général étatsunien.

Le deuxième point de la feuille de route prévoit par ailleurs la création d’un Comité international de vérification, chargé de certifier la mise en œuvre des différentes étapes de l’accord. Il doit être composé de représentants du « Board of Peace », d’une Force internationale de stabilisation (FIS) et d’États garants, à savoir les États-Unis, l’Égypte, le Qatar et la Turquie. Or, les autorités israéliennes contestent la présence de représentants de Doha et d’Ankara au sein de ce comité. Ainsi, la sortie de crise mise sur la table par Washington, déjà largement conforme aux intérêts israéliens, reste une nouvelle fois suspendue aux exigences maximalistes de l’actuel gouvernement.

Au Liban, enrayer le processus pour favoriser l’escalade

Cette même logique s’applique au théâtre libanais, où les pourparlers bilatéraux mis en place par l’administration Trump ont débouché, le 26 juin, sur un accord-cadre visant à « instaurer une paix et une sécurité durables ». Celui-ci prévoit notamment le retour des Forces armées libanaises (FAL) sur l’ensemble du territoire, à travers le désarmement vérifié du Hezbollah et le redéploiement progressif des forces israéliennes hors du territoire libanais. Pour ce faire, l’initiative étatsunienne comprend la mise en place de « zones pilotes », appelées à être progressivement étendues.

Cependant, tout porte à croire qu’il existe une volonté manifeste de la part de Tel-Aviv d’inscrire ce processus – déjà asymétrique dans ses demandes formulées à l’intention de Beyrouth – dans un rapport de force toujours plus défavorable à l’État libanais, quitte à l’enrayer totalement. En dépit des multiples cessez-le-feu annoncés dans le cadre des négociations, Israël poursuit son agression dans le Sud-Liban et a déclaré que son armée ne s’en retirerait « en aucun cas ». L’argument avancé par les autorités israéliennes est l’incapacité des FAL à désarmer le Hezbollah et la nécessité d’avoir, par conséquent, la main sur le mécanisme de vérification des « zones pilotes ». Argument discutable dans la mesure où les frappes israéliennes sont elles-mêmes en grande partie responsables de l’entrave au déploiement de l’armée libanaise et que la logique d’occupation d’Israël n’incite guère le mouvement de résistance Hezbollah aux compromis. 

L’annexe sécuritaire de l’accord-cadre de Washington précise que le mécanisme de vérification du désarmement des groupes armés non étatiques devra être opéré par une « entité tierce convenue d’un commun accord ». Les dernières négociations, tenues à Rome début août, ont achoppé sur la désignation de ce tiers, Tel-Aviv opposant notamment son veto à la participation de la France. De même, la délégation israélienne a insisté pour que les inspections incluent les habitations privées, ce que l’armée libanaise refuse catégoriquement. Finalement, la situation a entrainé une paralysie des négociations, reportées à la fin du mois de septembre sans qu’aucune date ne soit fixée.

Tout en instaurant le blocage par ses positions maximalistes, Tel-Aviv semble progressivement s’orienter vers le choix de l’escalade. Le 15 août, un raid israélien a fait 11 morts et 19 blessés, soit le bilan le plus lourd depuis le cessez-le-feu. À cela s’ajoutent les opérations quotidiennes de dynamitage et l’utilisation de phosphore blanc[2], qui semblent renvoyer aux calendes grecques toute perspective de retour de ses habitants dans la région.

En Syrie, la compétition pour l’hégémonie régionale

Au sein de ce Proche-Orient à feu et à sang, la Syrie n’est elle aussi pas en reste. Ce 18 août, l’aviation israélienne a bombardé l’aéroport militaire d’Abu Dhouhour, situé dans la province d’Idlib, à quelques dizaines de kilomètres de la frontière turque. Si, depuis la chute du régime Assad, Israël occupe une partie du territoire syrien, multiplie les frappes le long de sa frontière septentrionale jusqu’à Damas et opère une stratégie de cooptation de la minorité druze dans la province de Soueïda, la localisation de cette frappe témoigne d’un élargissement de ses opérations. Surtout, selon le bureau du Premier ministre israélien, elles visaient à y empêcher le déploiement de forces turques. Ankara, qui a démenti une telle volonté, s’est abstenue de toute réponse militaire.

Sur le dossier syrien, la diplomatie étatsunienne est également aux avant-postes pour établir un mécanisme de désescalade. Son émissaire Tom Barrack, également ambassadeur des États-Unis en Turquie, avait obtenu en début d’année la création d’une « cellule de fusion » tripartie afin de superviser la situation sécuritaire et d’accueillir de nouvelles discussions sur le retrait des forces israéliennes. Mais le dispositif est resté lettre morte devant les réticences israéliennes, justifiées par des arguments d’ordre sécuritaire – contestables au vu des faibles capacités militaires du nouveau régime syrien – et des craintes invoquées vis-à-vis de la présence militaire turque sur le sol syrien.

Cette séquence s’inscrit également dans le cadre plus large de la rivalité croissante entre Ankara et Tel-Aviv afin de projeter leur influence dans la région, dans un contexte d’affaiblissement régional de l’Iran. La Turquie et la Syrie demeurent étroitement liées du fait de la géographie et d’enjeux politico-sécuritaires communs, notamment celui de la « question kurde ». Dans le même temps, le nouveau pouvoir en place à Damas est dépendant des monarchies pétrolières du Golfe, au premier rang desquels l’Arabie saoudite, pour attirer des investissements vitaux à la reconstruction de son économie. Ce 7 août, la Turquie a d’ailleurs conclu un accord tripartite de « défense et d’assistance mutuelle en cas d’agression » avec l’Arabie saoudite et le Pakistan.

Dans ce contexte, le chef de la diplomatie syrienne s’est rendu à Islamabad dès le lendemain des frappes israéliennes pour discuter de coopération en matière de défense. Une configuration qui offre à Netanyahou un terrain de confrontation supplémentaire à l’approche du scrutin, ce dernier ayant déclaré vouloir combattre « l’axe émergent sunnite radical ».

L’escalade au service du calendrier électoral

Si ces trois fronts répondent chacun à des logiques propres, l’escalade qui s’y déploie simultanément n’est toutefois pas sans rapport avec le calendrier politique israélien. Fait révélateur, le parti politique de Netanyahou, le Likoud, a récemment déployé une affiche électorale associant les visages du guide suprême iranien Khamenei, du président turc Erdogan, du chef du Hezbollah et même du maire démocrate de New York Zohran Mamdani. Elle était accompagnée du message : « Ils veulent que Netanyahou perde. Ne les laissez pas gagner ».

Dans un scrutin qui s’annonce particulièrement disputé, cette stratégie électorale constitue un atout important pour le Premier ministre sortant qui veut ainsi se présenter comme un rempart face à des ennemis désignés comme autant de menaces pour Israël. Elle trouve également un écho dans les positions de l’aile la plus radicale de son gouvernement, avec laquelle Netanyahou s’est allié pour obtenir une majorité de sièges lors du dernier scrutin. L’influent ministre Itamar Ben Gvir, dirigeant du parti d’extrême droite Otzma Yehudit, s’est dit favorable à « bombarder Beyrouth » et « écraser » le Liban, ou encore à assassiner « 30 à 40 » Gazaouis par nuit

Il convient toutefois de souligner que le soutien à cette politique dépasse largement les seuls rangs de la coalition gouvernementale. De larges pans de la classe politique israélienne – et par extension de sa société – ne remettent pas fondamentalement en cause le recours à la force comme instrument de sa politique régionale. L’un de ses principaux adversaires, Gadi Eizenkot, a ainsi siégé au sein du cabinet de guerre de Netanyahou durant les premiers mois de l’offensive à Gaza et est l’un des artisans de la « doctrine Dahiyye[3] », déployée au Liban au début des années 2000 et qui prône l’utilisation disproportionnée de la violence sur
les installations civiles.

Les positions de l’ancien chef d’état-major au sujet de la politique régionale israélienne sont à cet égard particulièrement éclairantes. Gadi Eizenkot dénonce ainsi le cadre proposé par le « Board of Peace » à Gaza, accusant l’actuel gouvernement de vouloir « laisser le Hamas au pouvoir ». Au Liban, il prône une liberté d’action de l’armée israélienne qui ne se limiterait pas au Sud, mais qui comprendrait Beyrouth et sa banlieue. Par conséquent, du fait des positions maximalistes de l’establishment politico-militaire, la campagne électorale israélienne tend plutôt à favoriser une logique de surenchère.

Washington laisse Israël poursuivre son escalade

L’apparition du maire de New York sur l’affiche du Likoud peut enfin être lue comme le signe d’une préoccupation croissante autour de l’évolution du soutien américain à Israël. Mais les divergences récemment apparues entre Donald Trump et Benjamin Netanyahou sur la conduite de la guerre en Iran ne doivent toutefois pas être assimilées à une rupture quant à la latitude laissée par Washington à l’hubris israélienne dans le reste de la région.

Au Liban, les récentes frappes meurtrières ont été indirectement justifiées par l’ambassadeur étatsunien, Michel Issa. À Gaza, l’émissaire Jared Kushner s’est contenté de demander à Netanyahou des « petites mesures » sur le dossier du désarmement du Hamas. En Cisjordanie, si l’ambassadeur des États-Unis Mike Huckabee a récemment qualifié les colons israéliens de « terroristes », Washington ne s’est pas ouvertement opposé au projet d’annexion « E1 ».
En Syrie, enfin, les réserves exprimées par Tom Barrack après les récentes frappes semblent surtout traduire la crainte d’un élargissement de la confrontation avec la Turquie, plutôt qu’un désaccord de fond sur la présence et les opérations militaires israéliennes en Syrie.

D’après le média Axios, l’administration Trump aurait d’ailleurs indiqué à Damas et Ankara qu’un règlement de la question serait plus facile à obtenir après les élections israéliennes. Ce qui laisse entendre que même Washington compose avec le calendrier politique de Netanyahou, quitte à lui laisser, de fait, le choix de l’escalade.


[1] Voir à cet égard l’ouvrage de deux journalistes du New York Times,Maggie Haberman et Jonathan Swan, Regime change: Inside the imperial presidency of Donald Trump. (Simon & Schuster, 2026)

[2] Le phosphore blanc est une substance chimique hautement inflammable. Classé comme arme conventionnelle, mais strictement encadré, il peut entraîner des conséquences désastreuses à long terme sur les sols agricoles.

[3] Du nom donné à la banlieue-sud de Beyrouth, dévastée par les bombardements israéliens lors du conflit de 2006 puis, de nouveau, fin 2024. 

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26.08.2026 à 18:01

« Prospective géopolitique française en Afrique Noire francophone postindépendance » – 4 questions à Aboubakar Ouattara

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Aboubakar Ouattara est conférencier, sémanticien des langues, de la communication verbale et non verbale, analyste en géopolitique et prospective. Il a dirigé le département de français de l’Université de Tromsø en Norvège. Il répond aux questions de Pascal Boniface à l’occasion de la parution de son ouvrage Prospective géopolitique française en Afrique Noire francophone postindépendance aux éditions L’Harmattan. Pour vous, la période de De Gaulle à Chirac, donc de 1958 à 2007, a été l’âge d’or de la France-Afrique… Oui. La triade terminologique âge d’or, âge d’argent et âge de plomb usitée dans le livre est inspirée d’Hésiode.[1] Elle nous a paru juste pour caractériser le continuum géopolitique de la France-Afrique, de De Gaulle à Chirac, puis de Sarkozy à Hollande, et enfin à Macron. La force de prestige sémantique de chacun des trois métaux est métaphoriquement associée à la période géopolitique qui lui correspond sur le continuum. Il suit de là que, du point de vue des intérêts de la France, de De Gaulle à Macron, l’histoire de la France-Afrique est celle d’une dégradation progressive en termes de tendance lourde. Que cette histoire soit dénommée France-Afrique, Françafrique, Afrique-France, Africa-France ou Africa Forward, le trait de sens fédérateur involué dans ces appellations est la relation de puissance qu’elles instituent entre les acteurs concernés : la France et les pays d’Afrique. En termes de géopolitique, l’âge d’or de la France-Afrique signifie, pour la France, avoir le contrôle ; avoir la capacité effective d’exercer sur l’autre acteur les leviers du soft et/ou du hard power à disposition afin d’aligner ce dernier dans le sens des intérêts de la France, prioritairement. Il n’est pas déplacé de dire que, structurellement, ce contrôle a fonctionné à son rendement maximal de De Gaulle à Chirac « le dernier des gaullistes »[2], c’est-à-dire du deal de l’indépendance-association avec ses accords […]

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Texte intégral (1904 mots)

Pour vous, la période de De Gaulle à Chirac, donc de 1958 à 2007, a été l’âge d’or de la France-Afrique…

Oui. La triade terminologique âge d’or, âge d’argent et âge de plomb usitée dans le livre est inspirée d’Hésiode.[1] Elle nous a paru juste pour caractériser le continuum géopolitique de la France-Afrique, de De Gaulle à Chirac, puis de Sarkozy à Hollande, et enfin à Macron. La force de prestige sémantique de chacun des trois métaux est métaphoriquement associée à la période géopolitique qui lui correspond sur le continuum. Il suit de là que, du point de vue des intérêts de la France, de De Gaulle à Macron, l’histoire de la France-Afrique est celle d’une dégradation progressive en termes de tendance lourde. Que cette histoire soit dénommée France-Afrique, Françafrique, Afrique-France, Africa-France ou Africa Forward, le trait de sens fédérateur involué dans ces appellations est la relation de puissance qu’elles instituent entre les acteurs concernés : la France et les pays d’Afrique.

En termes de géopolitique, l’âge d’or de la France-Afrique signifie, pour la France, avoir le contrôle ; avoir la capacité effective d’exercer sur l’autre acteur les leviers du soft et/ou du hard power à disposition afin d’aligner ce dernier dans le sens des intérêts de la France, prioritairement. Il n’est pas déplacé de dire que, structurellement, ce contrôle a fonctionné à son rendement maximal de De Gaulle à Chirac « le dernier des gaullistes »[2], c’est-à-dire du deal de l’indépendance-association avec ses accords dits spéciaux au postulat et code de conduite géopolitiques énoncés par Chirac à l’endroit des dirigeants d’Afrique noire francophone : « Si vous voulez l’appui de la France, sachez respecter docilement les règles que vous savez »[3].

Peut-on parler de dégradation ou de renouvellement pour les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ?

Les quinquennats de Nicolas Sarkozy et de François Hollande accusent un renouvellement de surface sur fond de fidélité à l’esprit de l’âge d’or ; ce qui les a empêchés de favoriser une relation partenariale avec les pays d’Afrique noire francophone. Sinon, comment expliquer les écarts de comportements grossiers de la politique étrangère de la France sous chacun des deux quinquennats à l’endroit de ces pays — écarts qui sont des marqueurs et accélérateurs de la dégradation de la relation France-Afrique ? Les exemples sont légion. Du côté du quinquennat de Nicolas Sarkozy, on peut citer le non-respect de sa promesse de rupture, son discours à l’Université de Dakar, les interventions militaires au Tchad, en Côte d’Ivoire (et même en Libye étant donné les effets induits de cette dernière intervention sur l’espace africain francophone). Du côté du quinquennat de François Hollande, on peut citer son injonction aux dirigeants africains « à opérer l’inéluctable changement » ; ce qui a été vécu par certains d’entre eux comme « une greffe, un acte imposé ».[4]

Pour ces deux quinquennats, on ne peut pas parler de dégradation ou de renouvellement. Je parlerai de dégradation et de renouvellement. J’observe que le renouvellement est superficiel par rapport à la logique de l’âge d’or qui répond d’une tendance structurelle. Les marqueurs de dégradation sont réels. Ils nourrissent le dévissement de la France dans la relation. Et cela, dans un environnement stratégique global favorable aux pays africains quant à une refondation de la relation France-Afrique.

Qu’est-ce qui change avec Emmanuel Macron ?

Ce sont trois choses : 1. l’accélération de la dégradation de la relation en défaveur de la France ; 2. l’ampleur et l’intensité du rejet de la France par des dirigeants africains, par des élites africaines (intellectuelles, médiatiques, politiques), par des entrepreneurs africains face à la concurrence déloyale avec les grands groupes français, par une certaine classe moyenne africaine qui s’informe quotidiennement sur les relations entre la France et les pays africains et sur l’évolution des relations internationales et géopolitiques dans le monde, par une certaine classe populaire africaine connectée sur les réseaux sociaux et sur les chaînes de télévision satellitaires françaises ; 3. ce qui change c’est aussi l’itération des outrances verbales et non-verbales. Elles sont liées à la psychologie transgressive de Macron et sont légion. Elles incluent la convocation des présidents du G5 Sahel à Pau (16 décembre 2019 / 11 janvier 2020), l’accusation d’« ingratitude » portée contre les gouvernants africains lors de son discours aux ambassadeurs de France à l’Élysée (6 janvier 2025). Mais ne soyons pas dupes de ses outrances. Emmanuel Macron choisit ses victimes. Ses dérapages confirment son alliance avec le principe de l’âge d’or.

Pensez-vous que les 13 propositions d’Achille Mbembe donnent la possibilité d’une « conversion des regards » ?

Je pense que les 13 propositions ne donnent que la possibilité superficielle sans plus. L’état des regards, avant les 13 propositions, offre le constat d’un déséquilibre essentiel dans la relation, une inégalité structurelle. L’exégèse des 13 propositions censées favoriser la « conversion des regards » nous a conduit au statu quo ante. Ce constat confère au corpus des 13 propositions un rôle cosmétique :

  • Le corpus reflète un projet de réformes pour faire évoluer certaines propriétés de la relation, en témoignage de changement, mais pas la relation elle-même qui reste irremplacée dans son existence même, c’est-à-dire dans sa raison d’être géopolitique, prédatrice, inégale, fidèle au souffle vital de l’âge d’or. Le projet de refondation cristallisé dans les propositions n’est pas un projet de rupture.
  • Le corpus est verrouillé pour ne rester que dans l’axe de la continuation de la relation inégalitaire, mais il est vendu comme un événement géopolitique refondateur.
  • Le corpus reste un adjuvant de géopolitique prospective pour la consolidation de la présence de la France comme puissance en Afrique noire francophone afin d’y préserver durablement ses intérêts. Plus largement, afin de satisfaire sa volonté de puissance, de rang et d’influence à l’échelle globale.

L’angle mort du rapport d’Achille Mbembe réside dans son évitement à penser la question de la souveraineté des pays d’Afrique noire francophone hors d’un couplage inféodant avec la France. Achille Mbembe préfère intégrer la souveraineté de ces pays dans celle de la France et, au-delà, dans celle de l’Europe. Il croit au mariage du pot de fer avec le pot de terre et fait mine d’ignorer la mémoire de leur histoire partagée, historien de son état.

Les 13 propositions d’Achille Mbembe donnent la possibilité d’une « conversion des regards » qui est une conversion de surface du type des conversions où tout doit changer pour que rien ne change. Et à ce jeu de ruse géopolitique, la France (ses alliés avec) possède une expertise avérée. L’histoire de ses relations avec les États d’Afrique francophone regorge d’exemples. À titre d’illustration, pensons à la geste qui part du tournant vers les indépendances en juin 1943 (avec la Constitution du Comité français de Libération nationale à Alger sous l’autorité du Général de Gaulle) jusqu’au sommet Africa Forward en mai 2026. Passons-y la tenue de la Conférence africaine française de Brazzaville en janvier 1944, la Création de l’Union française en octobre 1946, le Vote de la loi-cadre, dite Defferre, en juin 1956, la Communauté franco-africaine créée dans le cadre de la nouvelle Constitution française en 1958 et l’accession massive aux indépendances en 1960. La liste intérieure à l’intervalle de temps choisi est plus longue… Rien que de la ruse géopolitique.


[1] In Les Travaux et les Jours, VIIIe siècle av. J.-C.

[2] Nous tenons cette périphrase de Dominique de Villepin, Mémoire de paix pour temps de guerre, Grasset, Paris, 2016, p. 18 : « La foi inébranlable dans la vocation de la France et l’esprit de combat ont fait de lui, sur la scène internationale, le dernier des Gaullistes ».

On retrouve la même idée chez Francis Laloupo, France – Afrique. La rupture maintenant ?, Acoria éditions, Paris, 2013, p. 24 : « Après François Mitterrand, Jacques Chirac sera l’homme qui déploiera, jusqu’à la caricature, toutes les traditions et pratiques de la Françafrique. L’Histoire conférera à Chirac un statut particulier : celui du « dernier homme ». Le dernier chef d’État français à avoir placé l’Afrique au centre de ses œuvres présidentielles. » ; « Chirac sera donc le « dernier homme », le dernier de la génération des chefs d’État français à avoir mis au cœur de la gestion du pouvoir l’équation africaine » (ibid., p. 26) ; « Après le règne du dernier homme, Nicolas Sarkozy disposait des atouts nécessaires pour opérer la rupture générationnelle » (ibid., p. 27-28). 

[3] Cité par Francis Laloupo, ibid., p. 24-25.

[4] Les segments guillemetés sont empruntés à Francis Laloupo, ibid., p.137.

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