
09.07.2026 à 15:24
stagiairedecomm@iris-france.org
Le sommet de l’OTAN s’est achevé à Ankara dans une apparente unité, alors que les tensions et les craintes quant à l’avenir de l’Alliance n’ont jamais été aussi fortes. Trois grands vainqueurs se dégagent de cette rencontre : Recep Tayyip Erdoğan, qui a su tirer profit de la présence des dirigeants mondiaux pour renforcer son prestige diplomatique malgré ses difficultés intérieures ; Donald Trump, dont l’influence et les caprices ont une fois de plus dicté le ton des discussions ; et Volodymyr Zelensky, qui a obtenu des signes d’appui concrets, comme la possibilité pour l’Ukraine de produire des missiles Patriot sous licence. Pourtant, derrière les déclarations d’unité et d’amour mutuel, les fissures sont bien réelles. Trump, toujours imprévisible, a alterné entre menaces et flatteries, reprochant aux Européens leur manque d’engagement financier et militaire. Les dirigeants européens, craignant un retrait américain ou une coupure des aides à l’Ukraine, ont adopté une posture servile, multipliant les concessions et les achats d’équipements militaires aux États-Unis pour apaiser le président. Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, a poussé cette logique à son paroxysme, préférant la soumission à la fermeté, au risque de discréditer l’Europe aux yeux de Washington. Mais les tensions ne se limitent pas uniquement à l’OTAN. Trump a relancé ses menaces d’annexion du Groenland, rappelant que ce dossier reste ouvert malgré l’opposition unie des Européens. Par ailleurs, la Syrie, retirée de la liste américaine des États soutenant le terrorisme, pourrait bénéficier d’un regain économique, tandis que l’Ukraine, bien que soutenue, voit son adhésion à l’Alliance rester un sujet de blocage. Ce sommet a donc confirmé que l’OTAN tient debout, mais au prix d’une servilité pour l’Europe qui interroge sur l’avenir de l’Alliance. Mon analyse dans cette vidéo.
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Le sommet de l’OTAN s’est achevé à Ankara dans une apparente unité, alors que les tensions et les craintes quant à l’avenir de l’Alliance n’ont jamais été aussi fortes. Trois grands vainqueurs se dégagent de cette rencontre : Recep Tayyip Erdoğan, qui a su tirer profit de la présence des dirigeants mondiaux pour renforcer son prestige diplomatique malgré ses difficultés intérieures ; Donald Trump, dont l’influence et les caprices ont une fois de plus dicté le ton des discussions ; et Volodymyr Zelensky, qui a obtenu des signes d’appui concrets, comme la possibilité pour l’Ukraine de produire des missiles Patriot sous licence.
Pourtant, derrière les déclarations d’unité et d’amour mutuel, les fissures sont bien réelles. Trump, toujours imprévisible, a alterné entre menaces et flatteries, reprochant aux Européens leur manque d’engagement financier et militaire. Les dirigeants européens, craignant un retrait américain ou une coupure des aides à l’Ukraine, ont adopté une posture servile, multipliant les concessions et les achats d’équipements militaires aux États-Unis pour apaiser le président. Mark Rutte, secrétaire général de l’OTAN, a poussé cette logique à son paroxysme, préférant la soumission à la fermeté, au risque de discréditer l’Europe aux yeux de Washington.
Mais les tensions ne se limitent pas uniquement à l’OTAN. Trump a relancé ses menaces d’annexion du Groenland, rappelant que ce dossier reste ouvert malgré l’opposition unie des Européens. Par ailleurs, la Syrie, retirée de la liste américaine des États soutenant le terrorisme, pourrait bénéficier d’un regain économique, tandis que l’Ukraine, bien que soutenue, voit son adhésion à l’Alliance rester un sujet de blocage.
Ce sommet a donc confirmé que l’OTAN tient debout, mais au prix d’une servilité pour l’Europe qui interroge sur l’avenir de l’Alliance. Mon analyse dans cette vidéo.
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09.07.2026 à 14:42
stagiairedecomm@iris-france.org
Pour vous, le fait que les frontières de l’Afrique aient été tracées à la Conférence de Berlin de 1885 est un mythe… Oui, en effet. Contrairement à une idée largement répandue, les frontières africaines n’ont pas été tracées à Berlin. Je sais que cette affirmation touche à quelque chose de très sensible, que c’est presque un coup de poing infligé aux détracteurs de Berlin, parce que cette conférence est devenue un mythe, un totem indéboulonnable. Pour beaucoup, c’est le point zéro de la tragédie africaine : mal-développement, guerres, génocides. Je ne suis pas là pour contester la douleur ou le ressenti ; d’ailleurs, qui serais-je pour le faire ? En revanche, je pense que l’on peut distinguer le mythe de l’histoire. Et c’est de ce côté que j’ai souhaité me placer dans mon essai, sans jamais minimiser la violence coloniale. Avant d’entrer dans le détail de Berlin, je pense qu’il est nécessaire de préciser que cette conférence s’est étirée sur plusieurs mois. Tout ne s’est pas déroulé en un jour, comme certains peuvent le croire. Elle a commencé en novembre 1884 et s’est achevée en février 1885, au terme de dix rencontres. Dans les journaux de l’époque, il est intéressant de relever que la conférence était indifféremment présentée comme « conférence de l’Afrique de l’Ouest » ou « Conférence du bassin du fleuve Congo » ; signe que le sujet de cette rencontre internationale était mal identifié. Le mot « frontière », quant à lui, n’apparaît jamais. Le souci principal du chancelier Otto von Bismarck, à l’initiative de cette rencontre, à laquelle il a convié quatorze puissances[1], est d’emblée formulé comme suit : « Le but de la Conférence est de garantir la liberté du commerce dans le bassin du Congo, d’assurer la liberté de navigation sur ce fleuve, d’étendre […]
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Pour vous, le fait que les frontières de l’Afrique aient été tracées à la Conférence de Berlin de 1885 est un mythe…
Oui, en effet. Contrairement à une idée largement répandue, les frontières africaines n’ont pas été tracées à Berlin. Je sais que cette affirmation touche à quelque chose de très sensible, que c’est presque un coup de poing infligé aux détracteurs de Berlin, parce que cette conférence est devenue un mythe, un totem indéboulonnable. Pour beaucoup, c’est le point zéro de la tragédie africaine : mal-développement, guerres, génocides. Je ne suis pas là pour contester la douleur ou le ressenti ; d’ailleurs, qui serais-je pour le faire ? En revanche, je pense que l’on peut distinguer le mythe de l’histoire. Et c’est de ce côté que j’ai souhaité me placer dans mon essai, sans jamais minimiser la violence coloniale.
Avant d’entrer dans le détail de Berlin, je pense qu’il est nécessaire de préciser que cette conférence s’est étirée sur plusieurs mois. Tout ne s’est pas déroulé en un jour, comme certains peuvent le croire. Elle a commencé en novembre 1884 et s’est achevée en février 1885, au terme de dix rencontres. Dans les journaux de l’époque, il est intéressant de relever que la conférence était indifféremment présentée comme « conférence de l’Afrique de l’Ouest » ou « Conférence du bassin du fleuve Congo » ; signe que le sujet de cette rencontre internationale était mal identifié. Le mot « frontière », quant à lui, n’apparaît jamais.
Le souci principal du chancelier Otto von Bismarck, à l’initiative de cette rencontre, à laquelle il a convié quatorze puissances[1], est d’emblée formulé comme suit : « Le but de la Conférence est de garantir la liberté du commerce dans le bassin du Congo, d’assurer la liberté de navigation sur ce fleuve, d’étendre à toutes les nations les avantages du commerce et de la civilisation, et de favoriser le bien-être moral et matériel des populations indigènes. » Dans cette déclaration préliminaire, les préoccupations sont d’ordre libre-échangiste et, par une théorie du ruissellement avant l’heure, prétendent participer au bon développement des populations indigènes. Déjà on pense à leur place…
Toutefois, il ne faut pas se le cacher : le récit de Berlin est le récit de la domination. C’est ce que nous avons appris dans les manuels scolaires : une mise en coupe réglée du continent, sans difficulté. Pour s’en convaincre, il suffit de se remémorer la célèbre caricature de Draner (Jules Renard de son vrai nom), croquant Bismarck penché avec un immense couteau sur un gâteau estampillé Afrique, avec pour toute légende : « À chacun sa part, s’il est bien sage ».
À l’origine pourtant, cette image n’est qu’une vignette minuscule, perdue parmi onze autres sur une planche dans la « Revue comique du mois », publiée dans L’Illustration. Une page où se mêlent scènes de vie quotidienne, caricatures mondaines et politiques. Cette image s’est imposée dans les représentations au point d’être devenue un discours en soi. L’image a gagné sur les faits, le mythe sur les archives.
À l’époque, elle mettait en scène la domination coloniale ; aujourd’hui, le contre-récit continue de s’appuyer sur cette image produite en situation coloniale pour en dénoncer l’abomination. À force d’être répétée, elle est devenue une forme de doxa, une évidence qu’il semble presque impossible de remettre en question. Pour paraphraser le géographe Michel Foucher, elle est devenue « un obstacle à la compréhension des phénomènes géopolitiques ».
Il ne s’agit pas de dire qu’il ne s’est rien passé à Berlin. Bien au contraire. C’est la première conférence internationale consacrée à l’Afrique… mais sans les Africains. Quatorze puissances s’arrogent le droit de décider à leur place : ils sont déjà objectivés. Cette mise à l’écart est d’une violence politique et symbolique inouïe. Ce sentiment inébranlable de supériorité s’installe. Les cadres de pensée se figent et, aujourd’hui encore, distillent le venin du racisme.
Ensuite, deux articles de l’Acte général vont précipiter ce que les historiens appellent le Scramble for Africa, la ruée vers l’Afrique, en consacrant le principe de l’occupation effective : il faut désormais prouver que l’on occupe un territoire pour faire reconnaître sa souveraineté. C’est un détonateur : celui des massacres de la mission Voulet-Chanoine, des génocides des Herero et des Nama en Namibie. Des pages sombres de la colonisation européenne.
Dans la séquence de Berlin se joue également la reconnaissance internationale des possessions de l’Association internationale du Congo, derrière laquelle se trouve le roi des Belges, Léopold II. Quelques mois plus tard est proclamé l’État indépendant du Congo, dont il devient le souverain. Sous couvert de philanthropie, Léopold II nourrit un projet capitaliste abject qui se traduira par le travail forcé, les mutilations et les amputations, des corps défigurés. Mais, en 1885, cet État n’est pas encore territorialement délimité.
Pourquoi affirmer que les frontières n’ont pas été tracées à Berlin est-il une distinction importante ? Tout simplement parce que cela oblige à se poser d’autres questions : quand ont-elles été tracées ? Comment ? Par qui ? Quels acteurs étaient en présence ? Quelles connaissances les colonisateurs avaient-ils ou non du terrain ? Pourquoi, enfin, ont-elles si peu changé depuis ?
Mon objectif est de déplacer le regard, de déconstruire certaines idées reçues. Je ne suis pas pionnière en la matière et m’inscris dans le sillage de chercheurs comme Michel Foucher, Camille Lefebvre, Isabelle Surun ou Simon Katzenellenbogen, qui a écrit un article au titre pour le moins éloquent : « It didn’t happen at Berlin »[2]. Il s’agit de comprendre que les frontières sont des processus historiques et politiques qui s’inscrivent dans le temps long. Et c’est ce temps long que j’ai tenté de restituer.
Vous écrivez que la colonisation n’a pas inventé les frontières…
Oui. Avant d’entrer dans un plus long développement sur les frontières des royaumes, des empires et des formations politiques africaines précoloniales qui ont bel et bien existé, le continent n’ayant jamais été une terra nullius sans histoire, je souhaiterais apporter une ou deux précisions qui me semblent d’importance.
Aujourd’hui encore, j’entends ou je lis que les frontières coloniales auraient pu être tracées autrement. C’est vrai, mais il faut aussi regarder au cas par cas. Une étude récente américaine affirme que 62 % des frontières bilatérales africaines ont été tracées à partir de segments de frontières précoloniales[3]. Cela ne veut pas dire que les colonisateurs ont suivi strictement ces frontières mais qu’ils s’y sont appuyés. Après mettre bout à bout des segments de frontières délimitant un territoire, c’est encore une autre histoire…
Dans cette volonté de réécrire les frontières héritées de la colonisation, certains plaident pour qu’elles s’appuient sur des critères sociolinguistiques. C’est là que le bât blesse. Au sein d’un même groupe sociolinguistique, il peut y avoir des tensions, des clans, des rapports de force qui évoluent au gré de la conjoncture. Ce n’est pas une donnée homogène, dénuée de toute dynamique interne.
Je suis obligée également de noter que cette volonté de redessiner les frontières africaines n’est pas nouvelle. Dans l’entre-deux-guerres, cette possibilité avait déjà été sérieusement envisagée. À chaque fois, ce sont des lectures exogènes au nom d’un paternalisme bonhomme, délestées des réalités endogènes.
L’histoire des royaumes et des empires montre une réalité très différente : des populations appartenant à des groupes socioculturels distincts coexistaient. Le Gabou, empire mandingue qui recouvrait des parties des actuels Sénégal et Gambie ainsi que de la Guinée-Bissau, en est un exemple. Il chute en 1867, lors de la bataille de Kansala, sous l’assaut de combattants peuls, qui y avaient été réduits à l’état d’esclaves.
Pour revenir à la question précise des frontières précoloniales, il convient d’abord de savoir de quelle époque on parle. Les empires, les royaumes ont pu péricliter quand d’autres ont émergé. Au XIXe siècle, le continent africain, exsangue des suites de l’odieuse traite négrière, était sous-peuplé.
Si, sur certains sujets, il existe des bréviaires, s’agissant des frontières précoloniales, il me semble qu’il faut lire les travaux de Camille Lefebvre. Elle a très justement démontré que, pour comprendre ces frontières, il faut se débarrasser des représentations européennes du territoire et comprendre qu’elles étaient mobiles, négociées ; dans tous les cas, jamais figées derrière une ligne-frontière. Elles étaient plus ou moins épaisses selon les configurations.
Elles pouvaient être surveillées par des ribats, des places fortifiées établies aux marges du territoire, comme dans le cas du califat de Sokoto, vaste ensemble politique qui s’étendait principalement sur le nord de l’actuel Nigeria et une partie de l’actuel Niger.
Ces frontières correspondaient plus ou moins à des limes, c’est-à-dire à des zones de confins, des espaces de séparation, de contact et de contrôle. Toujours suspendues, mouvantes, elles étaient liées à des formes de souveraineté et de maîtrise du territoire qui ne correspondent en rien aux projections que l’on peut avoir de nos jours.
La colonisation a introduit le trait, la ligne-frontière, figeant un continent qui, jusque-là, respirait autrement. C’est ce souffle que la colonisation a éteint.
Penser que les colonisateurs ont tracé des frontières, puis contrôlé les territoires revient, selon vous, à valider une forme d’omnipotence coloniale. Vous voulez raconter la part africaine des frontières.
Oui. Cela étant, il convient de considérer qu’il s’agit d’une histoire longue. Comme je l’ai dit un peu plus tôt, les frontières sont des processus. Je ne nie pas les violences coloniales. Je cherche à comprendre pourquoi, depuis l’époque coloniale, malgré leur mauvaise réputation (artificielles, tracées au hasard à Berlin), ces frontières perdurent.
Quand j’ai commencé ma thèse sur la frontière sénégalo-gambienne, la question qui m’a animée était la suivante : pourquoi diable les colonisateurs ont-ils tracé un pays dans un autre ? C’est absurde. Je me suis demandé pourquoi cette frontière demeurait inchangée. C’est en défrichant les archives, en menant des enquêtes de terrain, que j’ai compris une réalité bien complexe.
La frontière tient parce que des acteurs, à différents niveaux d’échelle, se la sont appropriée et parce qu’elle est devenue une ressource. Comme je le montre dans le livre, la frontière est une coproduction dans un cadre profondément dissymétrique. Les colonisateurs avaient plus ou moins une idée de grandeur territoriale, alors que les chefs locaux, ou ceux qui ont souhaité se mettre au service des colonisateurs pour préserver leur pouvoir ou pour en obtenir, étaient arrimés à des grilles de lecture locales. Le maillage administratif s’est construit avec les Africains. Comme l’écrit Mahmood Mamdani, ils étaient des fonctionnaires coloniaux. Après, ne soyons pas dupes : ils jouaient aussi leur propre partition en fonction de leurs intérêts.
Ensuite, comme l’écrit Michel Foucher, les frontières sont des objets : « sans les pratiques, elles sont muettes ». Les réseaux commerçants, alors rejetés dans l’illicite, leurs acteurs qualifiés de contrebandiers, profitent de l’effet-frontière. C’est d’autant plus marqué lorsque les régimes fiscaux divergent. Assez grossièrement, le Sénégal était protectionniste, la Gambie libre-échangiste. Les récoltes arachidières ont longtemps pris le chemin de la Gambie par l’entremise d’intermédiaires africains. Ces pratiques ont concouru à entériner la frontière, comme la frontière a rendu ces pratiques pertinentes.
Mais, pour bien comprendre ce processus à ras du sol, qui diverge de celui des États, il y a un exemple qui me semble particulièrement parlant. Dans les années 1960, il semblait naturel, pour de nombreux acteurs, que la Gambie intègre le Sénégal. Mais la forme de cette union posait problème : association, fédération ou confédération ?
Pour trancher le problème, une mission onusienne a été diligentée sur place. En sus de la capitale qui n’y était pas favorable, les émissaires se heurtèrent, contre toute attente, puisque les populations de part et d’autre étaient supposément les mêmes, à de très fortes oppositions. Dans le protectorat, les trente-cinq chefs de districts étaient très au fait des débats en cours. Soucieux de conserver leur poste et leur prestige, ils firent clairement savoir à la mission onusienne qu’ils n’étaient pas favorables à un rapprochement entre la Gambie et le Sénégal.
Omar Mbacké, l’un de ces chefs, pourtant membre de la grande famille sénégalaise des Mbacké du khalife général des mourides, avait du reste confirmé que cette hostilité était imputable à la dégradation de la position de leurs homologues dans l’organigramme administratif sénégalais. Ces chefs s’étaient façonnés contre et avec l’administration coloniale britannique. La Gambie devait embrasser une trajectoire dissociée de celle du Sénégal.
Au moment des indépendances, les frontières avaient été étrennées par les Africains, qui ne furent ni totalement victimes ni totalement libres, puisqu’ils étaient des sujets contraints, mais avaient su jouer des interstices. Les colonisateurs ne furent jamais omnipotents. En période de crise, ils purent envoyer des colonnes pour démontrer leur pouvoir mais, en dehors de ces moments, ils laissaient faire. Et l’on ne peut faire mystère du fait que certains gouverneurs intimèrent aux administrateurs de sortir de leur véranda. C’est dire combien ils préféraient rester à domicile…
La frontière n’est pas seulement une limite territoriale, elle est également une ressource économique et politique…
Oui, c’est une ressource économique pour « les barons fraudeurs » qui en retirent des bénéfices substantiels, mais aussi pour les populations qui vivent dans la proximité immédiate de la frontière. Mais, dans ce dernier cas, elles sont inscrites dans des économies de survie. Je me souviens qu’en 2009, j’observais les hommes, calculette à la main, calculer les taux de change entre le dalasi, côté gambien, et le franc CFA, côté sénégalais, comparer les prix des tomates, du sucre, du riz, pour acheter, selon les écarts, ces produits côté sénégalais ou gambien.
Les États, ou plutôt les gouvernants, ont longtemps adopté une politique du laisser-faire, laisser-aller, non pas parce qu’ils n’avaient pas de politiques frontalières, mais parce que d’une part il y a souvent une collusion entre les contrebandiers et les États et que d’autre part ils étaient convaincus que, comme les populations étaient les mêmes de part et d’autre de la frontière, elles poseraient les bases d’une intégration par le bas, prélude à une intégration interétatique, voire au niveau des Communautés économiques régionales (CER).
Mais les populations, tout en étant possiblement les mêmes, ont intégré qu’elles dépendaient de systèmes administratifs différents. Par conséquent, malgré cette ressemblance supposée, elles ne sont plus exactement les mêmes. Cela correspond exactement à l’exemple d’Omar Mbacké que j’ai développé plus haut.
Mais ce laisser-faire et le fait que les États ne soient pas toujours intervenus lorsqu’il y avait des problèmes en situation de frontière ont conduit certaines populations à se sentir marginalisées, oubliées du système. Enfin, dans d’autres cas, pour désorganiser les circuits de contrebande, les États peuvent décider de fermer leur frontière. En août 2019, le Nigeria a ainsi fermé ses frontières terrestres, notamment avec le Bénin, pour lutter contre la contrebande et protéger sa production nationale, en particulier de riz et de volaille.
Aujourd’hui, la frontière, cet espace d’entre-deux qui a ses propres manières d’être à l’État et à la nation, est devenue une ressource dont se saisissent les groupes armés. Au début des années 2020, le JNIM[4] et l’EIGS[5] étaient particulièrement actifs dans la zone dite des trois frontières, à la jonction du Mali, du Burkina Faso et du Niger. D’autres exemples pourraient être cités.
Mais, dans ce cas, j’ai relevé deux écueils. Le premier est d’affirmer que les terroristes n’ont pas de frontières. C’est précisément l’inverse : ils les utilisent, notamment pour contrôler les circuits de marchandises. Du bétail volé au Burkina Faso, au Mali ou au Niger a ainsi été revendu au Bénin, en Côte d’Ivoire ou au Ghana, en dessous des prix du marché. Ces trafics peuvent contribuer au financement de groupes armés. Le contrôle des routes est primordial, comme l’a encore montré le blocus sur les importations de carburant imposé par le JNIM au Mali à partir de septembre 2025 et dont Bamako a durement subi les effets.
Auprès des populations, ils imposent la zakat, un impôt, en échange de leur sécurité. Évidemment, ce n’est pas une règle générale et immuable, puisque l’on observe que les attaques, depuis 2012, sont en constante augmentation.
Ensuite, au regard de l’évolution de l’EIGS, aujourd’hui désigné sous l’acronyme ISS certains ont avancé l’hypothèse que le groupe avait pour objectif de créer, dans la zone des trois frontières, un califat. Cette hypothèse a pu être nourrie par la propre communication du groupe. Mais un territoire clairement identifiable, retranché derrière des frontières reconnues, le rendrait nécessairement vulnérable et rend cette option peu probable.
Au regard de ces différents éléments, je pense que les acteurs, même armés, ont intérêt au maintien des frontières internationales, suivant un agenda propre, et que celles-ci ne disparaîtront pas, sans pour autant exclure des processus de fragmentation au regard des demandes de sécession comme celle de l’Azawad dans le nord du Mali.
Au travers de mon essai, je pose des hypothèses, avec pour ambition d’ouvrir le débat et non de le clore.
[1] Ces quatorze puissances sont : Allemagne, Autriche-Hongrie, Belgique, Danemark, Espagne, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Pays-Bas, Portugal, Russie, Suède-Norvège et Empire ottoman.
[2] KATZENELLENBOGEN Simon, « It Didn’t Happen at Berlin: Politics, Economics and Ignorance in the Setting of Africa’s Colonial Boundaries », in NUGENT Paul Nugent et ASIWAJU A. I. (dir.), African Boundaries: Barriers, Conduits and Opportunities, Londres, Pinter, 1996.
[3] Voir https://www.aehnetwork.org/blog/african-borders-neither-random-nor-decided-at-the-berlin-conference/
[4] Acronyme arabe. En français, l’acronyme utilisé est GSIM soit groupe de soutien à l’Islam et aux musulmans.
[5] EIGS : État islamique au Grand Sahara, aujourd’hui remplacé par l’acronyme ISS soit Islamic State in the Sahel.
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08.07.2026 à 18:19
Coline Laroche
Trois jeux, trois manières d’habiter le réel. D’une part, les règles qui opposent l’échiquier au goban et dessinent deux philosophies de l’action, deux rapports au temps, à l’adversaire, à la force, presque symétriques. D’autre part, les règles d’un échiquier de Machiavel – ou Djambi -, jeu de stratégie et de pouvoir oublié. Cette analyse propose une relecture des travaux du spécialiste des cultures stratégiques Pierre Fayard, tout en explorant la pertinence contemporaine du Djambi pour décoder les mutations d’un monde imprévisible. Presque tout le monde connaît les échecs, les initiés connaissent le go, presque personne ne connaît le Djambi ; voilà une assomption qui nous semble représentative de la popularité de ces trois jeux de stratégie. Mais, il est encore plus probable que le rapport entre ces jeux et des cultures stratégiques soit largement ignoré, ce quel que soit le degré de familiarité du lecteur avec ces jeux[1]. Pourtant, s’asseoir devant un échiquier, ne conduit pas seulement à déplacer des figurines en bois sur des cases noires et blanches, mais aussi à épouser, sans le savoir, toute une manière de penser. Les règles qui paraissent aller de soi sont en réalité les cristallisations d’une vision du monde, en l’occurrence, de celle qui s’est élaborée en Occident au fil des siècles. Passer au jeu de go, poser ses premières pierres sur les intersections d’un goban, c’est basculer dans un autre univers mental. Une autre partie qui commence, une autre philosophie qui se matérialise dans l’espace physique, métaphorique et symbolique. Chaque société développe une manière propre de concevoir l’art d’atteindre ses objectifs, rarement formulée et toujours héritée. Un Français fait spontanément de la stratégie à la française, comme un Japonais à la japonaise, et il faut souvent le détour par une culture étrangère pour prendre conscience de la sienne. Les jeux, précisément, permettent […]
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Trois jeux, trois manières d’habiter le réel. D’une part, les règles qui opposent l’échiquier au goban et dessinent deux philosophies de l’action, deux rapports au temps, à l’adversaire, à la force, presque symétriques. D’autre part, les règles d’un échiquier de Machiavel – ou Djambi -, jeu de stratégie et de pouvoir oublié. Cette analyse propose une relecture des travaux du spécialiste des cultures stratégiques Pierre Fayard, tout en explorant la pertinence contemporaine du Djambi pour décoder les mutations d’un monde imprévisible.
Presque tout le monde connaît les échecs, les initiés connaissent le go, presque personne ne connaît le Djambi ; voilà une assomption qui nous semble représentative de la popularité de ces trois jeux de stratégie. Mais, il est encore plus probable que le rapport entre ces jeux et des cultures stratégiques soit largement ignoré, ce quel que soit le degré de familiarité du lecteur avec ces jeux[1]. Pourtant, s’asseoir devant un échiquier, ne conduit pas seulement à déplacer des figurines en bois sur des cases noires et blanches, mais aussi à épouser, sans le savoir, toute une manière de penser. Les règles qui paraissent aller de soi sont en réalité les cristallisations d’une vision du monde, en l’occurrence, de celle qui s’est élaborée en Occident au fil des siècles. Passer au jeu de go, poser ses premières pierres sur les intersections d’un goban, c’est basculer dans un autre univers mental. Une autre partie qui commence, une autre philosophie qui se matérialise dans l’espace physique, métaphorique et symbolique. Chaque société développe une manière propre de concevoir l’art d’atteindre ses objectifs, rarement formulée et toujours héritée. Un Français fait spontanément de la stratégie à la française, comme un Japonais à la japonaise, et il faut souvent le détour par une culture étrangère pour prendre conscience de la sienne. Les jeux, précisément, permettent ce détour. Ils sont des condensés, des maquettes voire des mini-mondes où se lisent les principes qui gouvernent nos manières d’agir.
Des différences s’observent dès le premier coup d’une partie (cf. Figure 1). Aux échecs, ce sont les blancs qui commencent, c’est-à-dire, métaphoriquement : la lumière. Au go, ce sont les noirs, c’est-à-dire l’obscurité. Cela s’explique car en Chine, le jour commence à minuit, il naît dans la nuit d’où lumière va croitre jusqu’à midi, début de la nuit, quand l’ombre va commencer à croitre (principe du Yin & du Yang). Ainsi, dans la culture chinoise, la stratégie commence par ce que l’on ne voit pas. Si tout le matériel, toute la puissance, est visible au départ sur l’échiquier, le goban est vide au début, les dispositions initiales sont imperceptibles. D’un côté, une pensée de la manifestation et de l’affirmation ; de l’autre, une pensée du potentiel qui mûrit dans l’ombre.
L’échiquier de Machiavel ou Djambi, avec ses quatre camps en lice, échappe à la dualité lumière/ombre, blanc/noir, et ne soutient donc ni l’une, ni l’autre des structures métaphoriques ou des cultures stratégiques. L’autre dualisme auquel le Djambi échappe est le rapport vide/plein, comme aux échecs le matériel est présent et exposé en début de partie, mais chaque pièce éliminée va demeurer sur le plateau. Contrairement aux échecs, qui adoptent une dynamique soustractive, ou au go, qui repose sur un principe additif, le Djambi opère dans un système clos. Au Djambi : rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme ; l’analogie conceptuelle est celle du principe de conservation des masses du chimiste Lavoisier, ou encore du premier principe de la thermodynamique dit « de conservation ». Cette vision engendre une approche stratégique empreinte de pragmatisme, dans la lignée des réflexions réalistes et naturalistes de Machiavel.
Figure 1 : de gauche à droite les positions de départ sur l’échiquier, le goban et le plateau du Djambi.

Le deuxième coup confirme dans les trois cas ce que le premier laissait présager. Aux échecs, on cherche d’emblée à maîtriser le centre, à y concentrer ses forces pour en exclure l’adversaire. Au go, on commence par les bords, dans une apparente dispersion. Pour un joueur formé à l’école occidentale, ce vide central est une épreuve. L’adversaire s’installe quelque part, et le réflexe est de venir immédiatement le contrer localement. La logique du go est diamétralement opposée avec un contre global et distancé, laissant volontairement le centre ouvert pour de futures opportunités. Ces deux jeux se présentent à nouveau comme radicalement antagonistes quand le Djambi, lui, verra un début de partie consacré des manœuvres de réorganisation, de repositionnement des pièces pour protéger les ressources et créer du potentiel d’action, mais surtout à des discussions entre joueurs pour créer des alliances et co-construire des stratégies. L’orthogonalité du Djambi est radicale : l’enjeu est hors du jeu (plateau). La culture stratégique est ici celle du changement de niveaux logiques (méta-points de vue) et de communication.
L’opposition entre échecs et go s’approfondit quand on observe leurs mécaniques de jeu. Aux échecs, on joue par destruction simplificatrice. Gagner consiste souvent à simplifier le potentiel adverse. En capturant littéralement les pièces, enlevées de l’échiquier, on fait le vide autour du roi pour l’atteindre. La partie est une marche vers l’échec et mat, obtenu par soustraction. Cette approche transposée aux relations internationales résulte dans une stratégie qui consiste à affaiblir un adversaire (par des sanctions économiques, des embargos, ou des campagnes de désinformation) visant à l’isoler et à réduire son influence sur la scène mondiale.
Au go, on joue par construction. On pose des pierres, on tisse des relations, on encercle des territoires. Ces territoires sont faits d’intersections vides, et ce vide est fertile. Cette approche stratégique se remarque dans la politique chinoise en Afrique. Plutôt que de chercher à dominer par la force ou la confrontation directe, la Chine investit massivement dans les infrastructures, établit des partenariats économiques et développe des relations diplomatiques solides avec de nombreux pays africains. En construisant des routes, des chemins de fer et des ports, la Chine crée des réseaux d’influence et de coopération qui lui permettent de sécuriser des ressources stratégiques tout en renforçant sa présence sur le continent. Cette stratégie de tissage de relations et d’encerclement de territoires économiques et politiques reflète la philosophie du go, où la patience et la construction progressive mènent à une domination subtile mais efficace. Pierre Fayard (2000) décrit le go comme reflétant la culture stratégique d’une société rurale où la richesse réside dans le soin et la préservation des terres. Cependant, la stratégie chinoise en Afrique, même si elle adopte l’apparence subtile et non confrontationnelle du go, poursuit néanmoins une logique de captation des ressources, cherchant à maximiser l’influence et le contrôle par des moyens économiques plutôt que militaires.
Le Djambi, quant à lui, propose une dynamique hybride. Au Djambi, dans certaines conditions, un joueur peut récupérer les pions d’un adversaire vaincu, ainsi il n’est pas forcément pertinent d’éliminer trop de matériel adverse. De surcroit, les pièces « tuées » ne sont pas enlevées du plateau. Au contraire, les « cadavres » vont constituer des obstacles, métaphoriquement les traces mémorielles et par analogie les ruines des champs de bataille, avec lesquels il faut continuellement composer. Cette mécanique reflète une réalité stratégique contemporaine : les conflits, loin de clarifier le champ d’action, le saturent de résidus matériels et symboliques. Bombardements massifs, destructions d’infrastructures, déplacements forcés de populations : autant de phénomènes qui réorganisent durablement les espaces stratégiques et les options politiques. La violence, dans ce contexte, ne se limite pas à l’élimination des adversaires. Elle produit des résidus qui encombrent les espaces de décision et compliquent les stratégies futures. Ces résidus incluent non seulement des destructions matérielles (bâtiments en ruines, infrastructures détruites), mais aussi des séquelles immatérielles, telles que les traumatismes psychologiques, les humiliations collectives et les stigmates sociaux. À Gaza, les destructions massives et les restrictions de mobilité ne sont pas de simples actes de guerre : elles instaurent une précarité constante, transformant la vie quotidienne en outil de contrôle et de domination.
Cette mécanique du « cadavre qui reste sur le plateau » trouve un écho théorique dans la notion de nécropolitique développée par le philosophe Achille Mbembe. Dans son essai fondateur de 2003, il définit la souveraineté contemporaine non plus seulement comme le pouvoir de faire vivre, mais comme « le pouvoir et la capacité de dire qui pourra vivre et qui doit mourir ». La nécropolitique désigne ainsi la manière dont certains régimes de pouvoir organisent la mort ou son exposition, comme instrument de gouvernement. Ce n’est pas la destruction totale qui est recherchée, mais la production d’un état intermédiaire : des populations maintenues dans ce qu’Achille Mbembe appelle des « mondes de mort » (death-worlds), ni tout à fait vivantes, ni tout à fait mortes, soumises à une précarité permanente qui les rend gouvernables. Le plateau du Djambi illustre précisément cette logique : les pièces « tuées » ne disparaissent pas, elles demeurent, encombrent, contraignent. De même, à Gaza, les destructions d’infrastructures ne visent pas seulement à neutraliser une capacité militaire ; elles fabriquent un espace où la vie ordinaire devient impossible, où chaque déplacement, chaque geste quotidien, est soumis à une permission ou à une interdiction. Achille Mbembe avait d’ailleurs pris la Palestine occupée comme cas paradigmatique de sa réflexion, y voyant la matérialisation d’une souveraineté exercée par la fragmentation territoriale, le contrôle des mobilités et la gestion différentielle de la mort. Ce que le Djambi rend visible sur le plateau, la nécropolitique le rend visible dans l’espace géopolitique : la violence n’efface pas, elle sédimente.
La guerre menée par la Russie contre l’Ukraine offre une autre illustration de la logique nécropolitique. Les frappes répétées sur les infrastructures énergétiques ukrainiennes ne visent pas uniquement à affaiblir la capacité de résistance militaire. Elles organisent une dégradation des conditions de vie, exposant des millions de civils à des hivers sans chauffage, à des déplacements forcés, à une précarité qui s’installe dans la durée. Les populations ne sont pas éliminées, mais leur existence est rendue si précaire qu’elles perdent toute capacité d’agir librement. Sur le plateau du Djambi, comme dans ces conflits, les cadavres s’accumulent et reconfigurent durablement les options stratégiques des joueurs. On pourrait convoquer une nouvelle métaphore physique, avec le deuxième principe de la thermodynamique, dit d’entropie, qui établit l’irréversibilité des phénomènes physiques et l’augmentation de l’entropie. Observer ces trois jeux dévoile ainsi des stratégies mais aussi des visions du monde différentes : annihiler pour triompher, construire pour prospérer ou cohabiter avec le chaos pour s’imposer.
Figure 2 : de gauche à droite, des positions de fin de partie aux échecs (moins de pièces), au go (plus de pierres) et au Djambi (même nombre d’agents).

Le rapport à la construction, la destruction ou la transformation renvoie à la notion de valeur. Aux échecs, chaque pièce a sa valeur propre. La reine vaut davantage qu’un fou, un fou davantage qu’un pion. La hiérarchie est inscrite dans les pièces elles-mêmes et cela n’est ni subjectif, ni poétique : les valeurs sont quantifiées[2]. La valeur des pièces n’est que très peu contingente[3], elle est considérée stable au cours du jeu. Au go, toutes les pierres sont égales. Ce qui fait leur force, ce ne sont pas leurs propriétés intrinsèques mais la manière dont elles sont disposées et connectées. La force est relationnelle, jamais essentielle. On n’est pas fort parce qu’on est fort, on est fort parce que la situation nous rend fort. Le Djambi échappe encore à cette distinction, les pièces ne sont pas égales (ni en apparence, ni en puissance) cependant leur valeur varie au gré du contexte et des pièces inutiles et fragiles au début du jeu gagnent en puissance et en utilité a mesure la partie avance et inversement pour d’autres[4]. Ainsi, le Djambi met en évidence un rapport dynamique et contingent à la valeur, elle est fluide et dépendante des événements[5].
Aux échecs, on joue contre l’adversaire. Ses pièces sont à éliminer, son roi à abattre. Au go, on joue avec l’adversaire. Cela ne signifie pas que l’on renonce à gagner, bien au contraire. Mais on ne l’empêche pas de se constituer des territoires, on peut même l’y inciter, pourvu que cette constitution lui coûte énormément de pierres et le concentre localement, libérant d’autant le champ global. L’autre n’est pas un obstacle à détruire, il est un potentiel à utiliser. En suivant Sun Tzu, on reconnaît que ce n’est pas parce que l’autre est un ennemi qu’il ne peut pas me servir. Encore faut-il comprendre comment il fonctionne, ce qui le motive, ce qui le fait bouger. D’où le primat accordé, dans la tradition chinoise, à la connaissance sur les moyens, à l’information, au renseignement.
Le Djambi, lui, dépasse cette opposition entre duel et cohabitation. Il repose sur une logique d’alliance et de trahison, où l’autre peut être simultanément allié, rival, tremplin ou obstacle. Cette complexité stratégique reflète les dynamiques contemporaines des relations internationales, où les acteurs doivent jongler entre coopération et compétition. Les signaux envoyés par les États, qu’il s’agisse d’alliances ou de menaces, sont souvent ambigus et nécessitent une interprétation constante, comme dans les manœuvres du Djambi.
La crise en mer Rouge depuis la fin de l’année 2023 offre une illustration saisissante de cette logique d’alliance instable et de trahison potentielle. Les attaques des Houthis yéménites contre des navires commerciaux dans le détroit de Bab-el-Mandeb ont contraint des dizaines de compagnies maritimes à contourner l’Afrique, allongeant les trajets de plusieurs semaines et renchérissant considérablement les coûts logistiques mondiaux. Dans cette configuration, les Houthis ne jouent pas contre un adversaire unique mais simultanément avec et contre plusieurs acteurs. L’Iran qui les soutient, les États-Unis qui les bombardent, les États du Golfe qui les surveillent, les puissances commerciales mondiales qui subissent les perturbations. Aucun de ces acteurs n’est un ennemi pur ni un allié fiable ; chacun est, selon le moment et l’enjeu, un partenaire de circonstance ou un obstacle à contourner. C’est précisément la logique du Djambi : sur un plateau à quatre camps, l’alliance du moment peut devenir la trahison future, et la neutralité calculée peut valoir mieux que l’engagement franc. La mer Rouge illustre aussi comment un acteur faible peut saturer l’espace stratégique d’un acteur fort, non pas en le détruisant, mais en rendant son terrain d’action plus coûteux et plus incertain, ce que la mécanique des « cadavres » du Djambi traduit avec une précision remarquable.
Dans un registre différent, les relations entre les États-Unis et la Chine autour de Taïwan et de l’Indo-Pacifique incarnent l’opposition entre la logique des échecs et celle du go. Washington tend à raisonner en termes d’alliances formelles, de lignes rouges et de dissuasion directe – une pensée de l’affirmation et de la confrontation frontale, héritée de la culture stratégique occidentale. Pékin, de son côté, avance par encerclements progressifs : construction d’îles artificielles, développement de la Route de la Soie, investissements dans les ports et les infrastructures de pays tiers. Ce n’est pas le centre que la Chine cherche à contrôler en premier, mais les bords, exactement comme au go. La tension entre ces deux cultures stratégiques, l’une cherchant la décision rapide et l’autre le potentiel qui mûrit dans l’ombre, constitue l’un des ressorts profonds de la compétition sino-américaine.
Le sinologue François Jullien (2016) propose deux figures archétypales pour illustrer les orientations stratégiques matérialisées respectivement par les jeux d’échecs et de go. Celle du guerrier pour le joueur d’échecs : armé, engagé dans la bataille, il se tient face à la situation qu’il entend transformer. Il a un plan, il l’applique, il réduit les obstacles. Il maîtrise le monde, il calcule, il optimise. Ce qui compte, c’est l’énergie, la volonté. Pierre Fayard y retrouve la trame narrative hollywoodienne du héros qui triomphe à force de volonté dans un monde où le bien et le mal sont clairement distribués ; et plus profondément, l’héritage monothéiste qui sépare le créateur de sa création, le stratège de son terrain, la fin de ses moyens. Pour le go, c’est la figure du sage qui est proposée. Il ne se différencie pas du milieu dans lequel il agit, il en fait partie. Il est invisible parce qu’il est à l’intérieur. Il n’a pas de plan à imposer, il a une intention. Il cherche à comprendre, à se fondre, à identifier les forces actives et les mouvements qu’il pourrait utiliser. Sa volonté disparaît dans le processus. Comme dans l’aïkido, il ne donne pas de point d’appui à l’adversaire, qui ne sait donc pas contre quoi s’opposer. Il progresse, par petites touches, de l’invisible à l’inexorable. Nous proposons d’associer au joueur de Djambi la figure archétypale du diplomate. Dans un monde fluctuant, il alterne entre la figure du renard et du lion[6]. Il est ambivalent, cultive la virtù et la métisse, autrement dit l’intelligence situationnelle. Il sait vociférer et montrer la force mais aussi rassurer et offrir. On doute tout le temps de sa parole, mais il est impossible de s’en affranchir. Il sait que la politique a sa morale propre et que, comme l’écrit Machiavel, « une guerre est juste quand elle est nécessaire ».
La figure du diplomate Machiavel prend une dimension supplémentaire lorsqu’on la lit à travers le prisme de la nécropolitique. Le diplomate ne se contente pas de négocier la paix ou la guerre : il gère aussi, délibérément, la distribution de la mort et de la vie. Achille Mbembe rappelle que la souveraineté moderne ne s’exerce pas seulement par la force brute, mais par la capacité à décider qui sera protégé et qui sera exposé, qui bénéficiera de garanties juridiques et qui sera laissé dans un état d’exception permanent. Le diplomate du Djambi incarne cette ambivalence : il peut, selon les circonstances, offrir une alliance salvatrice ou retirer sa protection, laissant un allié d’hier à la merci des autres joueurs (Larouzée & Guittet, 2026). Cette logique se retrouve dans les pratiques diplomatiques contemporaines les plus âpres. Lorsque des États puissants conditionnent leur aide humanitaire ou militaire à des concessions politiques, lorsqu’ils utilisent l’accès aux médicaments, à la nourriture ou aux infrastructures comme levier de négociation, ils exercent précisément ce pouvoir nécropolitique que Achille Mbembe décrit : non pas tuer directement, mais décider qui aura les moyens de survivre. La figure du diplomate Machiavel, dans le Djambi comme dans la réalité internationale, est ainsi indissociable de cette gestion stratégique de la vie et de la mort.
Pourquoi ce détour par deux jeux antiques et leur comparaison avec un jeu confidentiel et largement oublié ? Parce que le monde dans lequel nous vivons semble résister de plus en plus à des approches manichéennes ou réductrices. Il est interdépendant, une crise localisée entraîne des répercussions mondiales. Il est changeant, les technologies et les usages se transforment à une vitesse record dans l’histoire de notre espèce. Dans les termes d’Olivier Hamant (2023)le monde est devenu fluctuant (dynamique et incertain).D’autant plus incertain, comme le soulignent Bertrand Badré et Saurabh Mishra que « les infrastructures, de plus en plus guidées par des systèmes algorithmiques, tendent à rendre certains futurs inévitables tout en rendant d’autres impossibles à envisager ». Ils poursuivent leur argument ainsi « ce phénomène illustre un danger majeur des dynamiques contemporaines : la perte progressive de la capacité des sociétés à choisir entre des voies concurrentes. Ce nouvel ordre mondial est en train d’être solidifié dans le béton et codé dans le silicium ». La nécropolitique d’Achille Mbembe offre un dernier éclairage. Dans un monde où les conflits ne se terminent plus par des victoires nettes mais par des états de saturation, la question stratégique fondamentale n’est plus « comment gagner ? » mais « comment gouverner les résidus de la violence ? ». Les sociétés qui savent gérer les traumatismes collectifs, les ruines matérielles, les mémoires conflictuelles et les populations déplacées sont celles qui conservent une capacité d’action à long terme. Celles qui cherchent à les nier ou à les effacer par une nouvelle vague de violence s’enfoncent dans une spirale entropique dont le Djambi, avec son plateau qui ne se nettoie jamais, offre la métaphore la plus juste.
Pour Sun Tzu, dans L’Art de la guerre, les armes sont des instruments de mauvais augure dont il ne faut se servir qu’en dernier recours, si tous les autres moyens ont échoué. Toujours en suivant sa pensée, il y a trois grandes voies stratégiques : la ruse, la diplomatie et les armes. On retrouve l’essence de ces trois registres dans le go, le Djambi et les échecs. Ces orientations sont complémentaires, l’enjeu n’est pas de choisir son camp, mais d’élargir son répertoire. Car la culture stratégique, pour reprendre la belle formule de Pierre Fayard, est comme l’agriculture : elle se cultive, s’inspire, s’améliore.
[1] Les origines historiques et les règles des échecs, du go et du djambi sont aisément consultables en ligne, par exemple sur Wikipedia : échecs ; go ; djambi.
[2] La reine vaut 9 points, la tour 5, cavaliers et fou 3, le pion n’en vaut qu’1. Le roi, dont la perte signe la fin de la partie n’a pas de valeur : elle est inestimable.
[3] À bon niveau, on note que dans des positions ouvertes le fou a plus de valeur que le cavalier qui lui s’illustre dans des positions fermées.
[4] Le nécromobile gagne en intérêt à mesure que la partie avance, le diplomate tend, lui, à en perdre.
[5] Comme l’est un Prince de la qualità dei tempi selon Machivael.
[6] Nicolas Machiavel, « Comment les princes doivent tenir leur parole », Chapitre 18 dans Le Prince (1532) : pp.74-77.
Pierre Fayard, La maîtrise de l’interaction, L’information et la communication dans la stratégie (Paris : Zéro Heure Éditions, 2000).
Olivier Hamant, Antidote au culte de la performance : la robustesse du vivant (Paris : Gallimard, 2023) : pp. 1-63.
François Jullien, La propension des choses. Pour une histoire de l’efficacité en Chine, (Paris : Éditions du Seuil, coll. « Points Essais », 2016).
Justin Larouzée et Emmanuel-Pierre Guittet, « Gestion de crise, prise de décision et engagement : réflexions croisées sur l’utilisation du Djambi comme dispositif ludopédagogique », Revue (In) Disciplines 5, (2026).
Nicolas Machiavel, Le Prince, Traduction par Jean Vincent Périès. Dans Œuvres politiques de Machiavel. Texte établi par Ch. Louandre (Paris : Charpentier, 1855. Première édition, 1532).
Achille Mbembe, « Necropolitics », Public Culture 15, no 1 (2003) : p. 11–40.
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