27.03.2025 à 06:00
Nathalie Prévost
Récemment déprogrammé par France Télévisions, Algérie, sections armes spéciales met en lumière la guerre chimique menée par l'armée française contre la population civile. En donnant la parole à des victimes et des anciens combattants, le documentaire soulève également des questions sur la transparence des archives militaires et la mémoire collective. La colonisation et la guerre d'Algérie restent toujours des sujets sensibles, comme le montre la récente polémique autour de Jean-Michel (…)
- Lu, vu, entendu / Algérie, France, Guerre d'indépendance algérienne, Documentaire, Histoire, Crime de guerre, RechercheRécemment déprogrammé par France Télévisions, Algérie, sections armes spéciales met en lumière la guerre chimique menée par l'armée française contre la population civile. En donnant la parole à des victimes et des anciens combattants, le documentaire soulève également des questions sur la transparence des archives militaires et la mémoire collective.
La colonisation et la guerre d'Algérie restent toujours des sujets sensibles, comme le montre la récente polémique autour de Jean-Michel Aphatie, sous le feu des critiques pour avoir comparé les crimes de l'armée française durant la colonisation de l'Algérie à Oradour-sur-Glane. La déprogrammation1 in extremis par France Télévisions du film documentaire Algérie, sections armes spéciales en atteste aussi. Si l'on ne connaît pas les véritables raisons de cette décision, au-delà de l'actualité sobrement évoquée dans le communiqué officiel de la télévision de service public, nul doute qu'elle illustre la pression de l'algérophobie ambiante amplifiée, entre autres, par le ministre de l'intérieur.
Le producteur du film, Luc Martin-Gousset (Solent production), veut retenir, pour sa part, que
France Télévisions, en finançant le film, a permis à Claire Billet de mener son enquête et de démontrer sans ambiguïté que si l'armée française ne veut pas ouvrir ses archives sur cette période, c'est de peur qu'elles contiennent des éléments de nature à l'incriminer pour des crimes de guerre en Algérie.
En effet, avec ce film — disponible sur la plateforme de France Télévisions — un honteux chapitre de la guerre d'Algérie est rappelé au grand public. Convoquant archives et témoignages des deux camps, la réalisatrice Claire Billet raconte l'emploi régulier des armes chimiques par l'armée française, en violation du Protocole de Genève qui en interdisait l'utilisation. Le film s'appuie notamment sur le travail obstiné d'un historien, Christophe Lafaye, autour d'une question toujours problématique, soixante ans après la fin de la guerre, pour le monde militaire.
En 1925, la France avait pourtant été la première des 135 nations à signer le Protocole de Genève, au lendemain de la « Grande Guerre » (1914-1918) qui avait inauguré l'utilisation de gaz toxiques et ses sinistres conséquences ; elle avait laissé de nombreux stocks inutilisés. C'est précisément dans ces stocks que l'armée française a puisé, quatre décennies plus tard, ce qui deviendrait l'arsenal des sections armes spéciales dévolues à « la guerre des grottes ». 2
Dans La première guerre d'Algérie. Une histoire de conquête et de résistance (1830-1852), (la Découverte), l'historien Alain Ruscio explique :
Les grottes étaient utilisées comme des lieux de refuge. En 1844-45, lors de la conquête de l'Algérie, des enfumades ont été pratiquées par les colonnes infernales du général Bugeaud et une tribu entière gazée dans le massif du Dahra. Il s'agissait d'une stratégie parfaitement assumée qui avait pour but de soumettre les populations par les massacres et la terreur. Pendant la guerre d'indépendance, l'utilisation des armes chimiques a répondu davantage à une logique tactique : prendre d'assaut des refuges souterrains et empêcher leur réutilisation.
Plusieurs documents exhumés par Christophe Lafaye , chercheur spécialiste d'histoire militaire décrivent comment la décision politique a été prise, en mars 1956, comme en atteste un courrier du commandant supérieur interarmées commandant la 10e région militaire (qui couvre l'Algérie) au secrétaire d'État aux forces armées Terre intitulé : « Utilisation de moyens chimiques » : « le colonel des armes spéciales m'a rendu visite. Il m'a annoncé qu'il avait obtenu votre accord de principe relatif à l'utilisation des moyens chimiques en Algérie. » 3
En septembre 1956, le compte-rendu d'une réunion à l'état-major des Armées mentionne « une étude de politique générale d'emploi des armes chimiques en Algérie ». But : infecter les grottes où se réfugient les insurgés (qualifiés dans les documents d'époque de « hors-la-loi »), faire prisonniers ou tuer leurs occupants et les rendre impraticables4.
Dès lors, l'armée s'organise avec méthode. Elle effectue des tests pour déterminer « le produit à utiliser dans chaque cas particulier », les modes d'emploi et les personnels qui devront se consacrer à ces missions : une batterie armes spéciales (BAS) est créée en décembre 1956. Une centaine de sections seront réparties sur tout le territoire algérien par le général Raoul Salan. Le plan Challe révisera cette organisation en 1959 pour la rendre plus efficace. Le gaz utilisé est du CN2D, conditionné dans des grenades, chandelles et roquettes : un dérivé arsénié (Adamsite ou DM) combiné à de la chloroacétophénone (CN) très toxique5.
Docteur en histoire contemporaine et spécialiste d'histoire militaire, Christophe Lafaye achève un mémoire d'habilitation de recherche à l'université de Bourgogne sur l'utilisation des armes chimiques en Algérie, après avoir soutenu une thèse sur l'engagement de la France en Afghanistan de 2001 à 2012. Il explique à Orient XXI :
Ce projet de recherche est né en 2011, lorsque j'ai assisté à une formation des soldats se préparant à intervenir en milieu souterrain en Afghanistan et mobilisant le retour d'expérience de la guerre d'Algérie. C'est ainsi que j'ai découvert l'existence de ces unités armes spéciales.
De fil en aiguille, il a retrouvé plusieurs anciens combattants qui lui ont ouvert leurs archives personnelles. « Cinq-mille hommes sont passés dans ces sections de grottes. Très peu en ont parlé à leurs enfants », dit-il.
Le film donne à voir quelques-uns d'entre eux, feuilletant des albums photos noir et blanc ou relisant des documents de l'époque. Issu d'une famille de militaires, Yves Cargnino, qui souffre d'une insuffisance respiratoire consécutive à son exposition aux gaz, a dû batailler quinze ans contre le ministère de la défense pour faire reconnaître son préjudice. Au souvenir de ses camarades disparus, il s'abandonne à un geste de colère et de désespoir.
Armand Casanova, engagé à 18 ans, était surnommé « le Rat ». De petite taille, il était l'un des premiers à s'introduire dans les souterrains. « L'odeur du gaz, je la sens encore. Et celle de la mort aussi. » Il a participé à deux à trois opérations par mois pendant les deux ans et demi de sa mobilisation en Algérie.
Jacques Huré n'a servi que neuf mois à la Batterie armes spéciales. Il soupire, perdu dans ses souvenirs : « On savait qu'il y avait des trucs qui étaient interdits par la convention de Genève, mais on ne savait pas quels gaz. On ne nous expliquait rien ! »
Jean Vidalenc, dix mois en section grottes dans le massif des Aurès : « La première fois qu'on s'est servis de ces gaz, on s'est retrouvé avec des brûlures partout où on transpirait. On a protesté et on nous a fourni des combinaisons étanches. Je n'ai jamais su ce que c'était. »
Claire Billet filme aussi le camp adverse. Elle rencontre des survivants algériens de la grotte de Ghar Ouchettouh, dans les Aurès, gazée le 22 mars 1959 avec près de 150 villageois à l'intérieur. Réfugiés dans la grotte pour échapper aux opérations de l'armée française qui avait déclaré la région zone interdite, les habitants n'ont pas eu la moindre chance. Seuls six jeunes, désormais de vieux messieurs, ont eu la vie sauve.
Mohamed Ben Slimane Laabaci avait 12 ans : « Je suis revenu le lendemain, avec ma mère. On les a vus sortir les cadavres. Tu ne pouvais pas les reconnaître. Ils étaient tout bleu (…) les corps étaient tout gonflés. » Amar Aggoun, 15 ans au moment de l'attaque : « Ils [les soldats français] nous ont laissé partir puis ils se sont retirés. Quand on est arrivés à 500 mètres, ils ont fait exploser la grotte. »
Des corps sont restés à l'intérieur sous les amas de roches écroulées. Le monument aux morts honore 118 cadavres retrouvés à l'indépendance et enterrés au cimetière du village. Pour l'armée française, qui avait publié un communiqué le 6 mai 1959 : « Cette opération a permis de mettre hors de combat 32 rebelles (…) [et] de libérer 40 jeunes musulmans que les rebelles détenaient prisonniers dans une grotte. »
Le 14 mai de la même année, Ferhat Abbas a protesté contre ces faits dans un télégramme à la Croix-Rouge :
Me permets de vous dénoncer (…) [les] représailles de l'armée française contre population civile en Algérie. Récemment au douar Terchioui aux environs de Batna une centaine de personnes dont beaucoup femmes et enfants se sont réfugiés dans une grotte pour échapper au ratissage. Toutes ont péri asphyxiées par gaz.
Selon Christophe Lafaye, 8 000 à 10 000 gazages ont été conduits pendant toute la guerre. L'historien en a documenté 440 qu'il a fixés sur une carte. L'inventaire complet reste à faire.
La tâche ne sera pas facile. Car si plusieurs récits sur l'emploi des armes chimiques ont été publiés depuis les années 1960, peu relayés, les archives militaires françaises n'ont été ouvertes que peu de temps. Christophe Lafaye explique :
Les archives ont été assez largement ouvertes entre 2012 et 2019. Mais fin 2019, gros cataclysme, les archives contemporaines du ministère de la défense ont été fermées à cause d'un conflit juridique entre deux textes.
La loi de 2008 sur les archives déclassifiait au bout de cinquante ans les archives de la défense mais le ministère des armées opposait une instruction générale interministérielle émanant du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale ordonnant la déclassification à la pièce [document par document]. Cette procédure exigeait énormément d'archivistes et énormément de temps.
Les archivistes et les historiens ont formé des recours devant le Conseil d'État, qui a tranché en leur faveur en juin 2021. Mais le ministère des armées a contre-attaqué et pris de nouvelles mesures qui compliquent encore la situation, en créant des archives sans délai de communication6.
Lorsque je suis revenu en 2021, des refus ont systématiquement été opposés à mes demandes de communication de pièces que j'avais pu consulter, pour certaines, auparavant, en invoquant l'article L-213, II de la loi de 2008 sur les archives incommunicables. 7
En vertu de cet article, certaines archives sont incommunicables au motif qu'elles seraient susceptibles de permettre de concevoir, fabriquer, utiliser et localiser des armes de destruction massive. « Maintenant, on me referme des journaux de marche, des comptes-rendus d'opérations, des procès-verbaux de création d'unités en invoquant cet article. En fait, le ministère des Armées veut protéger sa réputation pendant la guerre d'Algérie », regrette l'historien.
Car le sujet reste sensible. Christophe Lafaye l'a découvert à ses dépens :
Mes travaux sur l'Afghanistan ont été récompensés en 2014 par le prix d'histoire militaire de ministère des Armées, mais quand j'ai fait savoir que je travaillais sur la guerre d'Algérie sur un sujet sensible, on m'a fait comprendre que j'étais passé à l'ennemi, d'une certaine manière. La guerre d'Algérie pose toujours problème.
Le verrou est puissant. Depuis 2015, nous vivons dans une société dominée par la peur du terrorisme, qui pousse à restreindre les libertés. Il y a aussi des raisons sociologiques : on est militaire de génération en génération chez certains officiers supérieurs. Les archives racontent une partie des histoires familiales et la peur du scandale persiste, malgré quatre lois d'amnistie. Pourtant, l'objectif des historiens n'est pas d'indexer des personnes. D'ailleurs, on anonymise les témoins qui sont toujours vivants et qui le souhaitent.
Ce qui nous intéresse, c'est plutôt de comprendre comment s'est construite la décision politique, comment elle a été mise en œuvre et ses conséquences. Sur ce point, ce qui m'a le plus interrogé d'un point de vue historique, c'est que les deux personnes au cœur de la décision d'emploi des armes chimiques en 1956, Maurice Bourgès-Maunoury, le ministre de la défense 8, et le général Charles Ailleret, commandant l'état-major des armes spéciales, sont deux anciens grands résistants, et même — pour Ailleret — un ancien déporté. Et pourtant, ils ne semblent nourrir aucun état d'âme.
Après 1962, à B2 Namous, dans le désert du Sahara, la France a poursuivi, avec l'accord de l'Algérie indépendante, des essais nucléaires, chimiques et biologiques. Alger réclame la décontamination du site promise par François Hollande. Mais dans le contexte de tension entre la France et l'Algérie, qui semblent indéfiniment rejouer la guerre d'indépendance, aucun progrès mémoriel ou de réconciliation ne se dessine à l'horizon.
Algérie, sections armes spéciales
_ Claire Billet, produit par Luc Martin-Gousset,
_ SOLENT production
_ 52 minutes
Diffusé par la Radio Télévision Suisse le 9 mars 2025 et sur la plateforme de France Télévisions à partir du 12 mars 2025
1Prévu initialement pour être diffusé dimanche 16 mars à 22h00 sur France 5, le film est finalement disponible en ligne depuis le 12 mars. La diffusion télé a été repoussée sine die.
2Billet Claire, « Algérie, la guerre des grottes », Revue XXI, tome 58, avril 2022, p. 48-64.
3Décision d'utilisation des armes chimiques en 10e région militaire, carton GGA 3R 347-348 des Archives nationale d'outre-mer (ANOM), consulté en juillet 2023.
4Étude générale de l'emploi des armes spéciales en Algérie, carton 15T582 du service historique de la défense à Vincennes (partiellement accessible suite à la décision de la commission d'accès aux documents administratifs [CADA] de décembre 2021). Cette pièce importante avait été communiquée sous dérogation en 2006 au chercheur allemand Fabian Klöse et citée largement dans son ouvrage de 2013. Klose Fabian, Human Rights in the Shadow of Colonial Violence : The Wars of Independence in Kenya and Algeria, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, 2013.
5Christophe Lafaye, « La guerre souterraine et l'usage des armes chimiques en Algérie (1954-1962) », In. Pr. Renaud Meltz (sous dir.), Histoire des mensonges d'État sous la Ve République, Nouveau Monde Éditions, 2023, p 166-174.
6Article 23 de la loi de prévention des actes terroristes (PATR) du 30 juillet 2021
7Lafaye Christophe, « L'obstruction d'accès aux archives du ministère des armées. Les tabous du chimique et de la guerre d'Algérie », in Renaud Meltz (dir.), Histoire des mensonges d'État sous la Ve République, Paris, Nouveau Monde Éditions, 2023, p 83-89.
8Maurice Bourgès-Maunoury est ministre de la défense du 1er mai 1956 au 21 mai 1957. Il supervise la phase d'expérimentation et de mise en œuvre de la guerre chimique en Algérie, avant de prendre la fonction de président du conseil.
27.03.2025 à 06:00
Rami Abou Jamous
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave (…)
- Dossiers et séries / Israël, Bande de Gaza, Cisjordanie, Réfugiés, Témoignage , Focus, Gaza 2023-2025Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Ce fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, deux ans et demi, sous la menace de l'armée israélienne. Réfugiée depuis à Rafah, la famille a dû ensuite se déplacer vers Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat, coincés comme tant de familles dans cette enclave miséreuse et surpeuplée. Un mois et demi après l'annonce du cessez-le-feu, Rami est enfin de retour chez lui avec sa femme, Walid et le nouveau-né Ramzi. Pour ce journal de bord, Rami a reçu le prix de la presse écrite et le prix Ouest-France au Prix Bayeux pour les correspondants de guerre. Cet espace lui est dédié depuis le 28 février 2024.
Mardi 25 mars 2025.
Ça fait une semaine qu'on est en train de revivre l'enfer. Après la décision de Nétanyahou de reprendre la guerre à Gaza, ou bien contre Gaza, c'est ce mot « enfer » que tout le monde est en train de reprendre. Ça a commencé par le président Trump, qui a menacé la population de Gaza de l'enfer. Après ça a été repris par Israël Katz, le ministre de la guerre, et là c'est Nétanyahou. Apparemment tout le monde est d'accord pour faire de la vie des Gazaouis une vie d'enfer. Et c'est exactement ce qui s'est passé il y a une semaine, quand la guerre a commencé. Il y a des ciblages partout, des bombardements partout. La façon dont ils ont repris la guerre était une surprise, mais ce n'était pas une surprise qu'elle reprenne parce que tout le monde sait que Nétanyahou en a besoin. Une fois qu'elle s'arrête, c'est sa vie politique qui s'arrête. Et donc on savait très bien qu'il allait reprendre la guerre. On savait très bien qu'il y avait un feu vert de la part de Trump. Avant, l'administration américaine fermait les yeux concernant le génocide commis par Nétanyahou et son armée. Cette fois-ci, elle a les yeux ouverts. Non seulement elle donne des armes, mais elle menace elle-même la population de Gaza.
Donc c'était clair que la guerre allait reprendre, mais il y a toujours cet effet surprise d'entendre des F-16 à 2h du matin avec 80 frappes en trois secondes, en trois minutes. Surtout qu'à 2h du matin, c'est l'heure du souhour. C'est un peu le moment pour manger un petit bout avant de commencer le jeûne pendant le mois de ramadan, puisqu'on est dans le mois de ramadan. Et justement, Sabah et moi étions en train de préparer un petit quelque chose pour manger. Il n'y a pas grand-chose à manger parce que ça fait plus de trois semaines que plus rien ne rentre à Gaza. On a de la chance d'avoir un peu de farine pour faire un peu de pain et que la boulangerie à côté de chez nous soit toujours en fonctionnement. Les trois quarts des boulangeries de la bande de Gaza ont arrêté de travailler à cause du manque de farine, mais aussi de fioul.
A 2h du matin, c'était le calme total. Et d'un seul coup, ça a commencé à bombarder juste à 500 mètres de chez moi. C'était un bâtiment à côté du Comité international de la Croix-Rouge. Walid a sursauté. Il dormait et Ramzi aussi. Walid est venu tout de suite dans mes bras et c'est la première fois que j'ai entendu le mot « peur » de sa part. C'est la première fois qu'il m'a dit : « Papa, j'ai peur. » Il est resté dans mes bras. La tour où on habite a tremblé. Le ciel est devenu rouge et jaune.
Et nous, malheureusement, on n'a pas de vitres parce qu'elles ont été soufflées pendant la guerre. Mes amis ont mis du plastique à la place et avec du plastique, on entend très bien le son et on voit très bien ce qui se passe de l'autre côté. Donc ça se voit que le ciel est devenu jaune. J'ai essayé de rassurer Walid, de faire le clown comme d'habitude. Ça a marché. Mais Walid commence à comprendre et surtout il pose des questions. Il m'a dit : « Papa, c'est quoi ? » C'est la première fois qu'il utilise le mot bombardement parce qu'il a entendu beaucoup de ce mot-là. Et surtout : « Qui fait ça et pourquoi ils font ça ? » Je lui réponds : « C'est rien baba, c'est le feu d'artifice, c'est les avions quand ils vont très vite, il y a un grand bruit, mais c'est des gens qui font du parachutisme. » Ça ne l'a pas rassuré. Il m'a regardé dans les yeux et il m'a dit : « Je sais que tu mens papa, mais bon je sais que tu es là. » C'est donc un danger maîtrisable.
On a recommencé à rigoler. Mais le problème, c'est que maintenant Walid commence à comprendre et commence à poser des questions. J'ai essayé de repousser ce moment-là depuis un an et demi, pour qu'il reste toujours dans ce monde parallèle que je lui ai fait. Mais là, apparemment, il faut affronter la vérité. Je ne sais pas comment le faire.
Surtout que, là, les bombardements sont trop forts. C'est tous les jours. Et tout le monde en discute. Il entend sa maman quand elle parle au téléphone, quand elle reçoit des appels en disant « oui ça a bombardé ici et là ». Donc le mot bombardement, ça reste dans sa tête. Et surtout pour lui, c'est : « Qui fait ça et pourquoi il fait ça ? » Ce sont les questions auxquelles je n'arrive pas à répondre, parce que je ne veux pas lui dire la vérité, je ne veux pas lui faire peur et surtout je ne veux pas qu'il commence à parler du conflit à son âge ; mais la majorité des enfants, malheureusement, parlent de ça. Ils savent très bien qui fait ça, qui fait ces génocides et ces massacres contre leur famille. J'essaye de reporter tout ça pour plus tard, pour que Walid vive une vie un peu normale, pour ne pas avoir peur et surtout pour ne pas avoir de rancune contre les agresseurs et contre les Israéliens, parce que je ne veux pas qu'il commence à comprendre qu'il y a un ennemi qui veut nous tuer, qui veut se débarrasser de nous et qui veut nous faire sortir de notre territoire. Je n'ai pas envie que Walid comprenne tout ça si tôt. Pour le moment, j'ai réussi, mais je ne sais pas si cela va durer avec la guerre qui a repris. Est-ce que je vais toujours réussir à cacher la vérité et à lui faire vivre dans ce monde parallèle ? Le problème de ces bombardements, c'est qu'ils sont tellement forts que la peur est partout.
Walid n'est le seul a avoir peur. Tous mes amis ont peur. Tout le monde m'appelle parce que là je suis revenu dans notre immeuble et ils me prennent toujours pour le journaliste qui sait tout. J'ai des appels téléphoniques qui me demandent « Alors, on est où ? », « Est-ce que c'est juste une escalade ? », « Est-ce que ça va continuer ? ». Cette fois-ci, j'ai dit aux gens la vérité telle qu'elle est. Je n'ai pas menti pour leur remonter le moral. J'ai dit que c'est un feu vert et que normalement ils vont tout faire pour nous faire sortir de notre Palestine. Je l'ai dit avec beaucoup de chagrin dans le cœur, mais c'est comme ça que je vois l'avenir. J'avais déjà compris les intentions de Nétanyahou dès le premier jour de la guerre et qu'on allait finir dans le Sinaï. Et là, malheureusement, c'est Trump qui parle de ça. C'est Trump qui veut me faire sortir. Il y a un silence du monde entier, même s'il y a quelques indignations, au mieux quelques condamnations, mais il n'y a pas d'action. Donc, maintenant, c'est Trump qui décide et Nétanyahou se sert de ce feu vert pour faire ce qu'il veut et surtout pour finir de nous faire sortir de cette terre.
Récemment, ils ont créé un département au ministère des affaires étrangères israéliens, un département pour l'émigration « volontaire » des Palestiniens de Gaza, pour nous envoyer ailleurs, pour faciliter la tâche et pour trouver un endroit où nous faire partir. Pour arriver à ça, pour que les gens se déracinent de ce pays, de ce bout de terre de la Palestine, il faut transformer cette vie en enfer. Les bombardements ne s'arrêtent pas. On est étranglé par le blocus. Il n'y a plus rien qui arrive chez nous. Les premiers jours de ramadan, on avait quelques petites réserves, mais, là, il ne nous reste que quelques boîtes de conserve. C'est un peu ce qu'on a vécu le ramadan dernier quand on était à Rafah : quelques boîtes de conserve. Et encore, on a de la chance de trouver des boîtes de conserve ou bien d'avoir la possibilité d'en acheter. Beaucoup, malheureusement, n'ont pas cette chance. Ils vivent toujours avec ce qu'on appelle les tequia — les restos de cœur — créés soit par des associations, soit par des personnes qui veulent faire du bien. Ils font à manger, surtout pour les déplacés.
Aujourd'hui, avec les nouveaux ordres d'évacuation du Nord, les gens sont obligés de partir de chez eux. Et quand je dis chez eux, ce sont des tentes parce que la majorité des gens qui vivent dans le Nord avaient déjà été forcés de se déplacer au Sud. Quand ils sont revenus, ils ont vu que 80 %, 95 %, peut-être 100 %, de leurs bâtiments avaient été bombardés, terrassés. Ils sont donc tous sous des tentes, sur les décombres. Ils sont obligés de venir à Gaza. On voit les flux des gens qui passent à pied, parce qu'il n'y a pas de fioul. Parfois ils viennent avec des charrettes tirées par des animaux. Ils sont venus à Gaza-ville, mais il n'y a pas d'endroit vide. Ce n'est pas comme dans le sud ou à Al-Mawasi où ils vivaient dans des terrains vagues à côté de la plage. Gaza est déjà surpeuplée, sur-construite. Avec les destructions, tout a été rétréci. Il n'y a donc pas d'endroit. C'est pour ça que l'on voit des tentes partout. Dans les rues, sur les décombres, dans des maisons à moitié détruites, dans des maisons qui risquent de s'effondrer… Mais ils n'ont pas le choix.
La majorité de mes amis ne veulent pas repartir au sud pour plusieurs raisons. La première, c'est qu'ils n'ont pas les moyens de partir au sud. S'ils veulent partir, ils devront le faire à pied. La route Salaheddine a été coupée par l'armée d'occupation. C'était la route que l'on prenait en voiture pour aller du Nord au Sud et vice-versa. Aujourd'hui, la seule voie qui relie le Nord au Sud, c'est la route côtière Al-Rachid qui ne peut se prendre qu'à pied. Imaginez des enfants, des femmes, des personnes âgées, des blessés, des malades qui veulent aller au Sud à pied. Et quand je dis à pied, on parle de sept kilomètres minimum pour arriver juste à Wadi Gaza, à côté du camp de réfugiés de Nusseirat.
La situation est de pis en pis, et elle est en train de s'aggraver. Et tout ça, c'est planifié pour arriver à la fin : faire sortir tous les Palestiniens de ce bout de terre. On est étranglé par la famine, on est étranglé par les bombardements, on est étranglé par le manque d'eau, on est étranglé par le manque de tout. Tout ça pour qu'à la fin, si on trouve des bateaux pour nous faire partir, les gens les prennent pour aller ailleurs, pour que leurs enfants aient une meilleure vie. Bien sûr, ils vont dire que c'était pour des raisons « humanitaires ». On va toujours entendre ce mot-là : « humanitaire ». Parce que notre question palestinienne n'est plus une question politique, mais une question humanitaire.
C'est aussi pour dire que c'est un départ volontaire. « Ce sont les Palestiniens qui ont choisi de faire ça, ce n'est pas nous qui les avons poussés. » C'est une façon de dire : on vous tue, on vous massacre, on vous encercle, on ne vous donne pas à manger ni à boire, et après si vous voulez partir, vous pouvez partir, mais nous ne vous avons pas forcé, c'est vous qui voulez partir. Et tout ça se fait lentement. C'est-à-dire que ce n'est pas tout de suite, mais l'armée est en train de préparer les étapes pour en arriver là. Aujourd'hui, il n'y a plus d'aide humanitaire qui passe, donc je suis sûr que dans les jours à venir c'est l'armée israélienne elle-même qui va distribuer cette aide humanitaire. C'est ce qu'elle voulait faire depuis longtemps. Pareil pour « le plan des généraux » qui voulait vider tout le nord du territoire pour pouvoir annexer les terres. Ce sont les déclarations de Katz. Il l'a dit clairement : on va annexer des terres, on va distribuer de l'aide humanitaire. Donc c'est vraiment le projet qu'il voulait mettre en œuvre depuis longtemps. Mais Trump l'a arrêté quand il a imposé le cessez-le-feu. Là, ça reprend parce qu'il y a ce feu vert.
La situation devient de plus en plus dure, de plus en plus « gazastrophique » pour les gens. Ils préparent le terrain pour que les gens partent. Dans les discussions avec les gens ou les amis autour de moi, personne ne veut partir. Il y en a bien sûr une partie qui veut quitter parce qu'ils veulent fuir la guerre, fuir la mort, fuir la famine, avoir une meilleure vie pour leurs enfants, qu'ils aient une éducation. Ça fait deux ans qu'ils ne vont pas à l'école ni à l'université. Walid devait être à la crèche ou bien au jardin d'enfants. Il n'y a plus de jardin d'enfants. Il y a donc des gens qui choisissent de partir parce qu'ils veulent une meilleure vie pour leurs enfants et pour eux. J'ai dit qu'il y a beaucoup de gens autour de moi qui veulent rester, qui ne veulent pas partir. Mais ils me demandent « est-ce que ce projet va vraiment nous être imposé ou il y aura un choix pour sortir ou pas ? » Je réponds qu'il y a toujours la carotte et le bâton. Vous allez avoir au début la carotte, mais après ça va finir avec le bâton.
Nétanyahou est au-dessus de la loi, non seulement de la loi internationale, mais aussi de la loi de chez lui. Il y a beaucoup d'Israéliens qui demandent d'arrêter la guerre pour plusieurs raisons. La première, c'est pour libérer les prisonniers israéliens. Ils ne veulent pas que ces prisonniers meurent à Gaza. S'il n'y a pas de la nourriture, ils ne vont pas avoir de nourriture. Si toute la population est bombardée, ils sont bombardés. Donc ils veulent que cette guerre s'arrête. Mais Nétanyahou n'écoute personne et il a la majorité au parlement. Non seulement il a la majorité, mais il a aussi fait toutes les magouilles nécessaires pour éliminer ses adversaires potentiels : le chef de l'armée, le chef du Shin Bet, la procureure générale. Tout cela pour qu'il reste le roi d'Israël et pour finir le déplacement des Palestiniens.
Ce qui se passe à Gaza, c'est exactement ce qui est en train de se passer en Cisjordanie. Mais personne ne parle de ce qu'il se passe là-bas, surtout au niveau des camps de réfugiés. À Naplouse, à Tulkarem, à Jénine, c'est la même chose : les déplacements, la destruction des maisons et ordre d'évacuation, les encerclements, faire de leur vie un enfer au sein des camps de réfugiés. Parce que les Israéliens savent très bien que la question palestinienne, c'est la question des réfugiés. C'est pour ça qu'ils attaquent chaque fois les réfugiés, les camps de réfugiés, parce que c'est le symbole de la question palestinienne, le symbole du droit au retour, le symbole de la libération de la Palestine et de leur volonté d'avoir un État palestinien. Malheureusement, avec ce silence, Nétanyahou fait ce qu'il veut pour que nous, les Palestiniens, nous acceptions de vivre, comme, par exemple en Cisjordanie, dans des cantons et dans des villes séparées avec une administration locale. Comme des petites villes autonomes. Et à Gaza, faire disparaître la population de Gaza et annexer le territoire. Et comme ça ils considèreront que la question palestinienne est réglée.
Je veux dire à Nétanyahou qu'il peut faire la guerre et tous ces massacres, mais il ne peut pas effacer l'existence des Palestiniens. Les Palestiniens existent ici depuis très longtemps, et même à l'époque où ils disent que les Juifs étaient là. C'est vrai, les Juifs étaient là, mais les juifs étaient Palestiniens. Et la présence des Palestiniens, ça n'a pas à voir avec la religion. Nétanyahou veut faire de l'État d'Israël un État religieux et un État pour les Juifs seuls. Mais les Palestiniens ont toujours été là, que ce soit des Palestiniens juifs, des Palestiniens chrétiens et finalement des Palestiniens musulmans. Mais les Palestiniens, ils sont toujours là. Les autres guerres n'ont pas pu effacer les Palestiniens et je ne crois pas que Nétanyahou réussisse à le faire.
Journal de bord de Gaza
Rami Abou Jamous
Préface de Leïla Shahid
Présentation de Pierre Prier
Éditions Libertalia, collection Orient XXI
29 novembre 2024
272 pages
18 euros
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26.03.2025 à 06:00
Sara Radha Pelham
Dans un pays marqué par des années de guerre et de répression, les LGBTQ+ syriens espèrent une évolution progressive de leurs droits. Mais celle-ci semble lointaine face aux urgences de la reconstruction du pays. À Damas, la vieille ville abrite un réseau où s'entrelacent magasins d'alcool, bars dissimulés à l'arrière de salons de coiffure, et lieux de rendez-vous miteux où se retrouvent quinquagénaire en costards et jeunes femmes en mini-jupes. Des baisers secrets sont échangés (…)
- Magazine / Syrie, Droits humains, Droits des minorités, Récit , Confessionnalisme , LGBTQ+, Hayat Tahrir al-Cham (HTC)Dans un pays marqué par des années de guerre et de répression, les LGBTQ+ syriens espèrent une évolution progressive de leurs droits. Mais celle-ci semble lointaine face aux urgences de la reconstruction du pays.
À Damas, la vieille ville abrite un réseau où s'entrelacent magasins d'alcool, bars dissimulés à l'arrière de salons de coiffure, et lieux de rendez-vous miteux où se retrouvent quinquagénaire en costards et jeunes femmes en mini-jupes. Des baisers secrets sont échangés furtivement dans des ruelles sombres. Masqués et armés, les soldats de la révolution veillent au « maintien de la paix » au milieu de l'effervescence nocturne des célébrations du Nouvel An. De subtils sourires atteignent leurs yeux au contact des drapeaux et des chants révolutionnaires qui résonnent autour d'eux : « Erfaa' Rasak foug, enta souri Horr » (Gardez la tête haute, vous êtes un Syrien libre).
Mais qu'implique réellement la libération pour les minorités syriennes ? Lorsque des islamistes accèdent au pouvoir dans le monde arabe, l'Occident tend à focaliser son attention, souvent de manière exclusive, sur la question des droits des minorités. Après cinquante ans de dictature, la réalité pour les Syriens queers, comme pour l'ensemble des Syriens, est que l'autonomie — clé de la libération — ne pourra être atteinte qu'une fois leurs besoins fondamentaux pleinement satisfaits.
Ahmed Al-Charaa, ancien bras droit d'Abou Bakr Al-Baghdadi, ex-leader de l'Organisation de l'État islamique (OEI), groupe tristement célèbre pour avoir exécuté des homosexuels en les jetant du haut d'immeubles, dirige désormais la Syrie post-révolution. L'organisation qu'il représente, Hayat Tahrir al-Cham (HTC), porte également une sombre histoire en matière de violences contre les homosexuels. Avant la révolution, le groupe aurait commis des agressions, des meurtres et des actes de torture dans des zones sous son contrôle, notamment à Idlib. Cette gouvernance, héritière d'un mouvement djihadiste, devra aussi se confronter à la question des droits des minorités alors qu'elle cherche à s'intégrer progressivement dans la sphère internationale.
Après la tyrannie du régime de Bachar Al-Assad, de grands changements sont attendus au sein du nouveau gouvernement. De nombreux Syriens se retrouvent dans une position paradoxale : tout en réjouissant de la chute d'Assad, ils craignent que leurs droits ne soient à nouveau bafoués sous HTC. En plus des préoccupations liées aux droits des femmes et à la protection des minorités religieuses (alaouites, druzes, chrétiennes et chiites), une inquiétude croissante se fait jour parmi certains Syriens quant à la sécurité de la communauté LGBTQ+. Cette inquiétude s'est intensifiée après les arrestations violentes — et filmées — par les autorités contre des femmes transgenres le 6 février.
Les Syriens queers qui n'ont pas disparu sous le régime d'Assad ont souvent quitté le pays et vivent aujourd'hui en exil. Basé à Londres, l'écrivain syrien gay Khaled Alesmael a partagé ses espoirs lors d'une interview avec Sky News, le 18 décembre 2024, à la suite de la prise de Damas : « Comme Al-Assad n'est plus là, il y a de l'espoir, il y a une opportunité de changement. » Rappelant le passé violemment homophobe de HTC dans le nord de la Syrie, il a été clair dans ses revendications politiques : « Ce que nous demandons maintenant, c'est de mettre fin à la criminalisation de l'homosexualité. »
Pour la communauté queer toujours présente en Syrie, les priorités sont différentes. Après un échange de messages sécurisés via des applications cryptées, je rencontre Jad (prénom changé) dans la vieille ville de Damas. Ce jeune gay d'une vingtaine d'années se prépare à poursuivre ses études à l'étranger. Il me raconte la « grande scène » des hammams gays et des parcs pour rencontres homosexuelles qui existaient avant 2011, avant que Bachar Al-Assad ne durcisse son contrôle sur le pays. Bien que cette scène se soit repliée davantage dans la clandestinité, elle existe toujours. Jad rêve de pouvoir vivre son homosexualité au grand jour, de tenir la main de son copain dans la rue, et même de créer un « safe space » (espace sûr)1 pour les jeunes LGBTQ+ en Syrie. Il souligne cependant : « C'est quelque chose dont nous avons besoin, mais pas pour l'instant. »
Le plaidoyer pour les droits des queers lui apparaît comme « un luxe ». Organiser une marche des fiertés et mobiliser un mouvement libérateur ne peut être la priorité de la communauté LGBTQ+ lorsque le peuple souffre de la faim, du traumatisme et de la misère. Sharif (prénom changé), un Damascène queer bisexuel, exprime également son désintérêt pour un « mouvement queer ». Bien qu'il soit ouvert sur sa sexualité avec ses amis et fréquente les poches queers de la ville, il considère comme futile d'avoir cette conversation avec son père, par exemple, qui a été exilé de Palestine avant de vivre sous le régime d'Assad. « Il a ses propres problèmes à gérer », justifie-t-il.
Malgré la prise de pouvoir de HTC, l'ancien régime continue de hanter les Syriens, qu'ils soient homosexuels ou non. S'identifiant comme « d'abord Syriens, et LGBTQIA+ ensuite », la première association queer de Syrie, le Mouvement des gardiens de l'égalité (Guardians of Equality Movement, GEM), fondée en 2021, concentre ses efforts sur les droits et la protection de sa communauté. Leurs actions récentes ont été « adaptées au contexte », donnant priorité à l'aide humanitaire et à l'autonomisation de la communauté (en offrant du soutien psychologique, de l'aide au relogement et d'autres services sociaux), tout en faisant profil bas pour garantir leur impact.
La crainte des autorités décourage également la mobilisation queer. Reposant sur le fondamentalisme tout en étant ouverte à l'engagement avec l'Occident, la ligne politique de HTC demeure ambiguë. Incertains des principes et de l'orientation du nouveau gouvernement, les Syriens queers hésitent sur la marche à suivre : « Nous ne savons pas ce que nous pouvons ou ne pouvons pas faire. Nous ne savons pas si nous pourrons porter des shorts en été, aller à la mer en bikini ou maillot, ou si ce sera plutôt comme la charia… rien n'est clair », confie Jad.
« Mais le plus gros problème, c'est la société », ajoute-t-il. Aussi menaçante que les condamnations et les arrestations, demeure la crainte que des citoyens ne se fassent justice eux-mêmes, à un moment où les forces de HTC sont finement éparpillées dans tout le pays. François Zanikh, Syrien résidant à l'étranger et fondateur de GEM, dénonce les « crimes d'honneur » commis en Syrie. Autrefois exilées dans d'autres zones du pays pour s'éloigner de leurs familles violentes, des personnes LGBTQ+ se retrouvent désormais en fuite, en raison de l'ouverture des frontières entre les régions syriennes.
Selon Malik Al-Abdeh, analyste politique syrien ayant des liens avec les nouveaux dirigeants, « l'atténuation des tensions entre communautés est un exercice par lequel la nouvelle gouvernance devra commencer ». Jad partage cet avis : les Syriens doivent encore déconstruire « la peur instillée entre les communautés après 50 ans de dictature ». GEM, qui appelle à soutenir « tous les Syriens, en particulier ceux qui sont les plus vulnérables dans la lutte actuelle », insiste également sur cette exigence de solidarité.
Les récentes violences confessionnelles ont malheureusement démontré que ces priorités ne sont pas partagées par tous. Dans la frénésie du Nouvel an, Sharif plaisantait : « Après Assad, ce n'est pas un homme masqué avec une barbe qui va me faire peur. » Mais son optimisme s'est éteint à la suite de ces massacres : « Assad, on savait tous que c'était un meurtrier. Mais découvrir la présence de nouveaux tueurs parmi nous n'est pas rassurant. » Aujourd'hui, le doute plane sur toute perspective de libération pour celles et ceux, queers ou non, qui sont pris au cœur de ces brutalités.
1NDLR : L'expression « safe space » désigne un lieu où les personnes victimes de discrimination peuvent se réfugier, trouver une oreille attentive et se ressourcer loin du harcèlement quotidien.