09.09.2026 à 06:00
La restauration de l'État irakien suppose de défaire les milices. Le transfert des armes a commencé, mais la campagne a changé d'angle. Désormais prédomine l'idée de l'intégration de l'arsenal et de ses hommes au service de l'armée, sous l'égide des grandes familles du pays et de l'État. Une porte de sortie politique et stratégique. À la suite de sa rencontre en juin 2026 avec Tom Barrack, envoyé spécial des États-Unis pour l'Irak, le premier ministre irakien, Ali Al-Zaïdi, a lancé deux (…)
- Magazine / Irak, Milice, Désarmement
La restauration de l'État irakien suppose de défaire les milices. Le transfert des armes a commencé, mais la campagne a changé d'angle. Désormais prédomine l'idée de l'intégration de l'arsenal et de ses hommes au service de l'armée, sous l'égide des grandes familles du pays et de l'État. Une porte de sortie politique et stratégique.
À la suite de sa rencontre en juin 2026 avec Tom Barrack, envoyé spécial des États-Unis pour l'Irak, le premier ministre irakien, Ali Al-Zaïdi, a lancé deux vastes chantiers politiques : l'un consacré à la lutte contre la corruption, l'autre au désarmement. Le 30 septembre 2026 a été fixé pour l'aboutissement du processus de désarmement, parallèlement au retrait du pays des troupes états-uniennes, mettant fin à la mission militaire de la coalition internationale.
Pour certains observateurs, cette initiative serait le résultat de pressions états-uniennes visant à réduire la marge de manœuvre de certaines unités de l'Instance de mobilisation populaire (IMP), communément désignées sous le terme de « fassaël » (« factions »). Ces dernières appartiennent à l'« axe de la résistance islamique » et ont, depuis le 7 octobre 2023, pris part, à des degrés variables, au conflit opposant l'Iran à Israël et aux États-Unis.
Au-delà de leur participation au parlement, les fassaël sont présentes au sein d'autres institutions nationales, ainsi que dans la bureaucratie locale et les assemblées représentatives infranationales que constituent les conseils provinciaux. À rebours d'une lecture normative qui ferait de ces factions des acteurs extérieurs à l'État, voire ses ennemis, il apparaît que leurs relations avec celui-ci sont autrement plus complexes. Elles ne se situent ni simplement à l'extérieur de celui-ci ni en opposition frontale avec lui : elles sont prises dans des relations d'interpénétration avec ses institutions, ses bureaucraties et ses différents niveaux de pouvoir.
Au regard de ces éléments, la question de savoir « qui désarme qui » se pose. Cette interrogation renvoie à la fois au contexte dans lequel le désarmement s'est progressivement constitué en enjeu central du gouvernement de la violence1 et aux rapports de pouvoir entre l'État et les acteurs engagés dans ce processus.
Les fassaël sont intégrées à l'IMP, institution reconnue par l'État irakien en 2016 comme partie intégrante du système national de défense. Elles se distinguent toutefois des autres composantes de l'IMP par le développement d'activités transnationales, notamment à travers leur engagement armé contre les forces états-uniennes. Cinq organisations sont ici concernées : Kataëb Sayyid Al-Chuhada, Haraka Al-Nojaba, Kataëb Hezbollah, Kataëb Jund al-Imam et Kataëb Imam Ali. Cette dernière organisation, dirigée par Chibl Al-Zaïdi, s'est d'ores et déjà déclarée favorable au désarmement. Cette prise de position s'est accompagnée de son intégration au Cadre de coordination, coalition chiite fondée en 2021, devenu depuis un dispositif central de coordination des acteurs chiites. Elle est un instrument important de leur cohésion politique et de leur domination du champ politique national.
Le cas d'Ahmad Al-Assadi, dirigeant de Kataëb Jund Al-Imam et ministre des affaires sociales dans le gouvernement sortant, illustre une autre dimension du processus. Recherché par les autorités irakiennes dans le cadre de poursuites liées à la lutte contre la corruption, il s'est réfugié en Australie. Son retour en Irak apparaît étroitement conditionné au démantèlement de l'organisation militaire qu'il dirigeait, d'autant que son groupe parlementaire — composé de trois députés — s'est déjà désolidarisé de lui.
Hormis Haraka Al-Nojaba, les quatre autres organisations regroupées sous l'appellation de fassaël sont toutes « parlementarisées ». Après avoir enregistré auprès des autorités leur branche politique comme parti, elles ont obtenu une vingtaine de sièges — sur un total de 3292 — lors des élections législatives du 11 novembre 2025.
Un tel résultat est inédit. Leur percée électorale est en grande partie liée au conflit irano-israélien en 2024 — auquel les États-Unis se sont joints en février 2026 — et dont elles ont su tirer parti dans une société irakienne affectée par l'élimination de plusieurs dirigeants iraniens et par les bombardements visant les infrastructures de ce pays.
Il serait néanmoins réducteur d'interpréter cette mobilisation comme l'expression d'un soutien général de la société à l'Iran. Celui-ci n'est, en effet, jamais parvenu à s'assurer un soutien social large en Irak. La solidarité qui s'est manifestée à l'occasion du conflit doit plutôt être rapportée à la manière dont l'Iran est perçu par une partie de la population chiite : non comme une simple confrontation entre l'Iran et le tandem États-Unis/Israël, mais comme une attaque visant plus largement la communauté chiite et ses intérêts.
Si le désarmement des fassaël a été enclenché sous la pression de Washington, dans le contexte du conflit opposant les États-Unis à l'Iran, il ne saurait s'y réduire. La question du désarmement se pose en Irak depuis au moins une dizaine d'années, et mobilise à ce titre des acteurs tant politiques que sociaux. L'organisation de la violence relève donc d'une dynamique autant politique que sociale, ce qui invite à l'interroger dans la perspective d'une sociologie politique attentive à la fois au facteur international, aux logiques locales, et aux moments où se définissent les normes régissant l'usage de la force.
En 2016, en pleine guerre contre l'Organisation de l'État islamique (OEI), les élus chiites ont fait adopter la loi nº 40, qui organise les unités de mobilisation populaire (UMP) au sein de l'Instance de mobilisation populaire et leur confère une reconnaissance étatique en les définissant comme partie intégrante du système national de défense. Cette loi a été rejetée par la majorité des élus kurdes et arabes sunnites, qui y voyaient un instrument de domination au service du contrôle chiite de l'État, ainsi qu'un risque d'instrumentalisation dans les conflits politiques. Kurdes et Arabes sunnites considèrent en effet certaines unités de l'IMP, notamment les fassaël, comme des « milices », et regardent leur violence comme illégitime.
Cette lutte de définition autour de la violence des UMP constitue également un enjeu interne à l'espace chiite. Le mouvement contestataire de Tishreen, essentiellement chiite, ne saurait être réduit, en 2019, à une simple opposition à la violence de certaines unités de mobilisation populaire : sa contribution est bien plus profonde et significative, puisqu'il a activement pris part à la définition des normes encadrant l'usage de la contrainte, en qualifiant la violence des UMP de « non étatique ». C'est ainsi que le concept de « non-État », forgé par le sociologue irakien Faleh Abdoul Jabar, a été largement repris et diffusé par les manifestants, afin de tracer une frontière entre violence légitime et violence illégitime, tout en imposant l'idée du « monopole des armes entre les mains de l'État », non seulement comme enjeu de la reconstruction étatique, mais aussi comme condition de la paix sociale.
Cette même lutte est par ailleurs menée par les acteurs politiques chiites eux-mêmes, parmi lesquels on peut brièvement distinguer trois figures. La première rassemble des acteurs établis, issus des grandes familles chiites (Sadr, Hakim, Maliki, etc.), dont la reconversion en politique est significative et qui, à ce titre, entendent faire de la voie électorale l'unique répertoire de mobilité sociale au sein du système. Leur légitimité et leur contrôle de l'appareil d'État étant désormais assurés, ils perçoivent à présent la violence des fassaël comme un facteur d'isolement international.
La deuxième figure regroupe des individus au passé militaire, mais pleinement reconvertis dans la bureaucratie étatique. Ils défendent l'autorité de l'État pour préserver leur propre position. L'exemple de Qassim Al-Araji est à cet égard éloquent. Haut cadre de l'Organisation Badr3, il fut ministre de l'intérieur, puis conseiller à la sécurité nationale. Il occupe aujourd'hui la fonction de conseiller du premier ministre pour le dossier sécuritaire. Ce bureaucrate, fidèle à l'État, fait du « monopole des armes entre les mains de l'État » son cheval de bataille.
Le troisième acteur est le juriste. La conquête de l'État par les acteurs et les maisons chiites ne pouvait reposer sur la seule légitimité militaire acquise durant la guerre contre l'OEI, ni sur d'autres stratégies destinées à la pérennité (reproduction) de leurs maisons. Aussi les contradictions inhérentes à la reconstruction étatique préparent-elles le dépassement des acteurs militaires et ouvrent-elles la voie à des professions libérales, au premier rang desquelles celle de magistrat.
Plus que les UMP, ce sont en effet les professionnels du droit qui ont porté cette reconstruction et qui en sont devenus le visage. Cette montée en influence des juges et des magistrats tient également au retrait de la marja'iyya4 : Ali Al-Sistani5, après avoir émis une fatwa ouvrant la voie à la prolifération des groupes armés, s'est par la suite abstenu d'intervenir dans la vie politique. L'espace chiite a dès lors dû, en dehors du Cadre de coordination, se tourner vers un acteur arbitre : Faïq Zeidan, président du pouvoir judiciaire depuis 2017, ainsi devenu l'homme fort du pays.
Sous son autorité, l'ensemble du pouvoir judiciaire, ainsi que la Cour fédérale, se sont constitués en un pouvoir régulateur qui, par le droit, a non seulement contribué à unifier l'État, mais aussi favorisé l'articulation entre scènes locale et nationale. Les Irakiens parlent, à cet égard, d'un « gouvernement des juges », non pas au sens péjoratif que lui donnent les droites extrêmes occidentales, mais au sens d'une montée en influence de l'État de droit, vers lequel l'ensemble des acteurs peut désormais se tourner.
C'est par ailleurs Faïq Zeidan qui supervise la lutte contre la corruption et le désarmement. Dans cette perspective, il s'est imposé comme la figure de proue de la lutte contre la violence illégitime. Il écrivait en mars 2026, dans le journal Al-Sharq Al-Awsat, que « la déclaration de guerre est une prérogative constitutionnelle de l'État ». Dans cette tribune6, il classait les fassaël, qui venaient d'annoncer la guerre aux États-Unis, parmi les acteurs non étatiques.
À la question de savoir « qui désarme qui », l'observateur, pris dans une représentation wébérienne7 de l'État, apportera une réponse qui lui paraîtra aller de soi : c'est l'État. Or, cette évidence est loin de résister à l'épreuve du terrain irakien. La société irakienne est en effet une société à maisons, dont les stratégies de reproduction débordent sur l'appareil d'État, jusqu'à un usage proprement patrimonial de ses ressources. Le terme de « communauté », imposé après 2003 comme principe et cadre de l'action par les observateurs étrangers, s'avère ainsi non seulement trompeur, mais il masque également une réalité bien plus complexe.
Derrière les trois communautés chiite, arabe sunnite et kurde, qui renvoient à des réalités englobantes, se dissimule en effet une pluralité de maisons « biologiques » : maison Barzani et maison Talabani chez les Kurdes ; maison Sadr, maison Hakim, maison Maliki, etc., chez les chiites ; maison Nujaïfi, maison Abassi, maison Halboussi, etc., chez les Arabes sunnites.
Force est de constater que les jeux d'alliances entre ces maisons sont transcommunautaires : les alliances politiques n'obéissent que très peu à une logique communautaire. La maison Barzani s'allie avec la maison Sadr, la maison Talabani avec la maison Al-Khazali, la maison Maliki avec la maison Halboussi, etc. C'est précisément là que le registre communautaire révèle toute son inefficacité analytique : ces maisons dominantes font un usage éminemment instrumental du lien ethnique, religieux ou historique, à seule fin de mobilisation, notamment en contexte électoral, sans que leur entreprise politique s'y réduise pour autant.
La guerre contre l'OEI (de 2014 à ce jour) a accéléré et approfondi l'interpénétration entre l'État et les maisons chiites, formant ensemble ce que l'on peut qualifier de « complexe maison-État ». Au cours de cette guerre et dans ses suites, les élus chiites ont progressivement substitué, au sein du Parlement, une logique majoritaire à la logique consensuelle qui prévalait depuis 2003. Dans le même temps, les Kurdes et les Arabes sunnites se sont trouvés progressivement relégués à une position subalterne au sein du pouvoir exécutif.
En s'appuyant sur les UMP, ce complexe maison-État a solidement établi son autorité à l'échelle locale et nationalisé ses lois et sa juridiction, y compris dans la région kurde. Dans cette entreprise de reconstruction étatique, les fassaël ont joué un rôle clé, servant de bras informel au complexe maison-État, celui-ci produisant le danger tout en offrant sa protection contre lui. La conquête territoriale et le changement démographique observés à Mossoul, à Diyala et dans la ceinture de Bagdad ont été menés par les fassaël, mais jamais à l'insu des dirigeants du complexe maison-État.
Ce n'est donc pas l'État, conçu comme une entité distincte et extérieure aux maisons, qui procède au désarmement, mais ce « complexe maison-État », lui-même à l'origine de la création des UMP. Pour ce dernier, l'enjeu n'est pas tant de désarmer les UMP que de les réorganiser et de les domestiquer, afin de leur assigner une place compatible avec l'agencement du pouvoir au sein de l'État.
Le rapport entre les UMP, et notamment les fassaël, et le complexe maison-État est ainsi loin de se laisser réduire à une dichotomie opposant les partisans de l'ordre étatique à ses ennemis. Sur le plan méthodologique, la compréhension de ce rapport requiert de mobiliser un ensemble de données recueillies sur la longue durée et dans plusieurs séquences décisives.
Le processus ayant conduit à l'adoption de la loi nº 40 relative aux UMP constitue, à cet égard, un moment particulièrement éclairant pour saisir les enjeux de cette relation. Au sein de la commission des lois comme dans les couloirs du Parlement, les élus chiites défendaient alors farouchement le texte en avançant un argument qui en dit long sur la logique à l'œuvre : « Pourquoi les Kurdes et les Arabes sunnites disposeraient-ils de leurs propres forces armées, et pas nous ? »
Ce régime justificatif est révélateur : le complexe maison-État chiite envisage les UMP à la fois comme une force destinée à contenir les contre-pouvoirs internes et comme une ressource politique au service de sa propre domination.
1Par « gouvernement de la violence », nous entendons ici le processus par lequel différentes formes et sources de violence tendent à converger vers une organisation étatique de la violence, notamment par leur intégration, leur encadrement et leur incorporation progressive dans les structures de l'État.
2La répartition des élus par appartenance confessionnelle et communautaire est la suivante : 187 élus chiites, 77 Arabes sunnites et 56 Kurdes. Les 9 sièges restants sont réservés aux minorités chrétienne, yézidie et chabak.
3Fondée en 1982, financée par l'Iran, elle vise à instaurer en Irak un gouvernement islamique chiite pendant la guerre Iran-Irak.
4NDLR. Plus haute institution et autorité religieuse du chiisme duodécimain.
5Ayatollah irako-iranien né en 1930, il est une figure éminente dans le paysage politique irakien depuis la chute de Saddam Hussein.
6« Déclaration de l'état de guerre selon la Constitution »} 27 mars 2026.
7NDLR. Relative à l'œuvre et aux conceptions philosophiques du sociologue allemand Max Weber (1864-1920).
28.08.2026 à 06:00
Contournant, sans difficultés, les législations occidentales, les responsables des colonies israéliennes se voient accorder de nombreuses aides, qui bénéficient de déductions fiscales. Un documentaire d'Al-Jazeera English fait la lumière sur ces pratiques illégales mais tolérées. Les images du documentaire d'Al-Jazeera English, Complicit : How the West is Helping Israel Seize the West Bank (« Complices : Comment l'Occident aide Israël à s'emparer de la Cisjordanie ») sont difficiles à (…)
- Lu, vu, entendu / Israël, Palestine, Royaume-Uni, Droit international, Documentaire, Occupation, Violence, Colonialisme , Canada
Contournant, sans difficultés, les législations occidentales, les responsables des colonies israéliennes se voient accorder de nombreuses aides, qui bénéficient de déductions fiscales. Un documentaire d'Al-Jazeera English fait la lumière sur ces pratiques illégales mais tolérées.
Les images du documentaire d'Al-Jazeera English, Complicit : How the West is Helping Israel Seize the West Bank (« Complices : Comment l'Occident aide Israël à s'emparer de la Cisjordanie ») sont difficiles à regarder. Des bandes de colons israéliens s'approchent d'un groupe de villageois palestiniens assis sur des chaises devant leur maison et commencent à les frapper à coups de bâtons, femmes et enfants compris. Un soldat qui semble avoir accompagné les attaquants pointe son fusil d'assaut sur les Palestiniens qui tentent de se défendre. Les séquences suivantes montrent des enfants abattus à distance dans la rue, qui s'effondrent sur le sol en appelant leur mère. Puis encore des hommes ivres de violence qui frappent à coups de gourdin des femmes tentant de cueillir leurs olives. Des colons sur des quads qui dispersent un troupeau de moutons, d'autres qui les volent. L'un d'eux résume la situation, en anglais : « Je gagne, tu perds encore ! »
Tel est le quotidien de la plupart des Palestiniens en Cisjordanie : harcelés, humiliés, torturés, assassinés. Ces vidéos tournées par les caméras de surveillance des militants, mais aussi par les perpétrateurs eux-mêmes, traduisent la réalité du terrain. Il ne s'agit pas, comme on l'entend et le lit souvent, de regrettables « violences de colons extrémistes ». Ces gens sont le bras armé de l'État d'Israël dans son projet de nettoyage ethnique de ce qu'il reste des territoires palestiniens. Ils sont installés, entretenus et armés par l'État, qui leur fournit armes et uniformes, à tel point que l'on ne peut plus les distinguer de l'armée régulière, dans laquelle ils servent par ailleurs.
Mais pas seulement. Ces bandes criminelles bénéficient également de dons privés substantiels venus de l'Occident. Le documentaire commence par rappeler l'existence de l'Organisation sioniste mondiale, qui fédère de nombreuses institutions dans le monde, et qui à travers une « Division des colonies », financée par l'État d'Israël, gère les terres confisquées aux Palestiniens et les attribue à des colons. Le film s'attache ensuite à mettre en lumière les aides occidentales directes au nettoyage ethnique de la Cisjordanie occupée et de Jérusalem-Est, annexée illégalement.
Les évictions d'habitants de leurs maisons, les interdictions d'en construire de nouvelles, les 4x4, les gilets pare-balles, les casques, et parfois même les armes, tout est souvent financé par l'argent de donateurs occidentaux, récolté par des associations militantes, au nez et à la barbe des législations des pays d'origine qui interdisent l'aide militaire à des belligérants. Le processus est simple : les dons vont à des plateformes caritatives et atterrissent ensuite, grâce à quelques manipulations, dans les caisses d'organisations israéliennes soutenant l'occupation. Les journalistes ont utilisé de fausses identités pour approcher les acteurs israéliens de ces montages, se faisant passer pour des personnes souhaitant financer le nettoyage ethnique, anonymement et, si possible, en bénéficiant de crédits d'impôt liés aux dons à des causes humanitaires.
Le film montre aussi qu'il est facile de contourner les réglementations, les États ne paraissant pas toujours empressés à les faire respecter. Leur enquête s'est déroulée en 2025 dans plusieurs pays anglophones, principalement le Royaume-Uni, les États-Unis et le Canada — on aimerait voir le même travail en France. Dans l'une des séquences les plus frappantes, le président de l'association Ateret Cohanim, engagée dans la « judaïsation » de Jérusalem-Est, affirme très directement que l'on peut lui envoyer de l'argent pour acheter des armes : « Un fusil peut coûter 4 000 shekels [1 200 euros] et cela peut être la moitié d'un salaire pour nos adhérents, qui ne sont pas la crème de la société. » Certes, financer l'achat d'armes est interdit, mais il y a un moyen facile d'ignorer la loi et, en plus, de recevoir un crédit d'impôt : faire un don à travers une plateforme qui gère toutes sortes de contributions caritatives, UK Toremet, en précisant le destinataire. « L'association bénévole que nous avons créée, et qui semble plus OK, si vous voyez ce que je veux dire, fait-il avec force mimiques amusées, en mimant des guillemets, elle s'occupe d'éducation, de tourisme, ce genre de choses, mais c'est nous qui recevons l'argent. »
La Charity Commission du Royaume-Uni, chargée de superviser le domaine du caritatif, semble ne pas y trouver à redire. Une autre association, Regavim, qui monte des dossiers judiciaires pour interdire aux Palestiniens d'obtenir des permis de construire, utilise la même plateforme pour brouiller les pistes. « Votre nom n'apparaîtra pas. Il n'y a aucune trace », assure la présidente au journaliste qui se présente en donateur potentiel. Le film expose ainsi une kyrielle de groupes à travers le monde anglophone. Comme Israel Magen Fund, qui affirme livrer des « équipements non létaux » aux milices des colonies Yehuda et Shomron. « Nous ne fournissons pas d'armes, mais tout ce qu'il y a autour, dit son représentant. De meilleures lunettes de visée, de meilleurs casques… Les fusils viennent de l'armée. » L'association fournit également des drones et des 4x4 utilisés par les colons locaux pour harceler leurs voisins palestiniens, terroriser les enfants et disperser les troupeaux de moutons, comme le montre une vidéo. La distinction n'est pas pertinente : la Charity Law britannique ne fait pas de différence entre les armes et les autres matériels militaires. La branche britannique de l'association n'en recueille pas moins des dizaines de milliers de livres, se contentant de prétendre que les achats vont à des civils.
Pourtant, le Conseil du district de Shomron, une colonie du nord de la Cisjordanie, affirme lui-même, dans une vidéo, recevoir des armes de pays occidentaux. Un groupe de miliciens, habillés et armés comme des militaires, fait face à la caméra. Un homme barbu à lunettes désigne tour à tour les différentes parties de son équipement : « Merci beaucoup aux amis du Shomron en Amérique et dans le monde entier pour ces gilets pare-balles, ces casques et ces fusils. » Des chiffres apparaissent à l'écran, accompagnant des croquis représentant des armes : 430 fusils d'assaut, 640 pistolets-mitrailleurs, 400 pistolets automatiques, entre autres. « Leur sentiment d'impunité est tel qu'ils se sentent autorisés à publier ces vidéos bien montées et à rendre publique pour le monde entier leur volonté de violer les lois internationales », commente l'experte en droits humains Mira Naseer. « Aujourd'hui, déclare le président du district de Shomron, posant arme en bandoulière devant un mur où sont accrochés des dizaines de fusils, nous avons pu acquérir des centaines de fusils Arad, celui qu'utilisent les unités d'élite de l'armée, grâce aux Amis de Shomron aux USA, au Canada et en France ». Le film ne précise pas comment ces fonds ont été transférés.
Il n'y a pas que les armes ; une séquence montre les représentants d'une agence immobilière israélienne vantant au journaliste, qui se présente comme un Occidental intéressé par un achat, l'investissement dans l'une des colonies créant une ceinture de constructions séparant Bethléem de Jérusalem : « Regardez la carte. Sur le chemin, vous ne passerez devant aucun village arabe. On a presque l'impression que c'est une partie d'Israël. » « Le site officiel du gouvernement du Royaume-Uni déconseille d'investir en Judée-Samarie, dit le reporter en utilisant les noms bibliques de la Cisjordanie. Vous avez beaucoup d'acheteurs britanniques ? — Oui, personne ne s'en soucie », répond l'agent immobilier. Un autre renchérit : « Si vous êtes étranger, vous n'aurez aucune taxe à payer, puisque, officiellement, ce n'est pas l'État d'Israël. »
Pourtant, « il est absolument illégal de vendre des biens en territoire occupé », précise Francesca Albanese, la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les territoires occupés. « De Jérusalem à Bethléem, ces nouveaux lotissements seront peuplés de colons soi-disant “modérés” et “libéraux”, venant de pays anglophones — Américains, Britanniques, Sud-Africains, Australiens… », ironise le journaliste israélien de gauche Gideon Levy. « Ils se sentiront à l'aise avec eux-mêmes, car ils n'ont rien à voir avec les colons violents. Eux, ils sont des libéraux, des démocrates. Le fait qu'ils vivront sur des terres volées est complètement passé sous silence. »
Les organisations concernées ont répondu à Al Jazeera English par les dénégations d'usage. Ateret Cohanim assure que Jérusalem a été annexée légalement et que les juifs sont « le seul peuple indigène sur la terre d'Israël, du fleuve à la mer » [c'est-à-dire du Jourdain à la Méditerranée]. La Charity Commission du Royaume-Uni fait état de « nouvelles règles dictées par le ministère des affaires étrangères » et « invite » les auteurs du documentaire à « soumettre leurs preuves ». Pourtant, les lignes bougent et cette même commission vient d'annoncer l'ouverture d'une enquête sur le financement illégal des colonies.1
1Haroon Siddique, « Charity Commission to investigate donations to illegal Israeli settlements », The Guardian, 5 août 2026.
17.08.2026 à 06:00
Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023. Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne (…)
- Magazine / Israël, Palestine, Cisjordanie, Économie, Autorité palestinienne (AP), Crise économique, Banque, Colonialisme
Tandis que se poursuit le siège par les colons de la localité de Qusra, les mesures économiques contre les Palestiniens étouffent la Cisjordanie. Rétention des droits de douane dus aux Palestiniens, annulation des permis des travailleurs, blocage des routes … L'économie palestinienne est rendue exsangue par les sanctions et la prédation de l'occupant israélien. En Cisjordanie, le taux de pauvreté a plus que doublé depuis octobre 2023.
Mohammed Wadi aspire une gorgée de café puis détourne le regard, gêné. Son oncle Abdelazim Wadi, le maire de Qusra (voir encadré plus bas), petite ville du centre de la Cisjordanie, insiste : « Les excursions par exemple, c'est fini, vous ne faites plus aucune sortie en famille non ? Les dépenses alimentaires aussi sont réduites à l'essentiel… » Le neveu répond du bout des lèvres : « Avant, on s'offrait des fruits cinq ou six fois par mois. Aujourd'hui, c'est à peine si l'on fait les courses deux fois dans le mois ! Dès qu'on reçoit le salaire, on achète le strict minimum pour survivre et c'est tout. On ne mange quasiment plus de viande. »
Mohammed est fonctionnaire de l'Autorité palestinienne. Mais voilà des mois qu'il n'a pas reçu un salaire complet. Les caisses de Ramallah sont vides. Son oncle paternel assure qu'une large partie des habitants de sa petite commune, nichée entre les collines tapissées d'oliviers du sud de Naplouse, vit la même situation. Ici, les incursions des colons et de l'armée israélienne sont devenues tristement routinières. Huit habitants ont été assassinés depuis le 7 octobre 2023, dont le père et le frère de Mohammed. Le 12 octobre 2023, Ibrahim Wadi, 63 ans, et Ahmed, 25 ans, ont été tués par des colons israéliens. Leurs portraits sont affichés en grand devant la maison du maire et dans le salon où il reçoit son neveu.
Le 16 février 2026, le Bureau des droits de l'homme de l'ONU mettait en garde contre un « nettoyage ethnique » dans les territoires palestiniens occupés. Depuis le 7 octobre 2023, plus de 1 100 Palestiniens ont été tués par des Israéliens en Cisjordanie et près de 41 000 Palestiniens déplacés de force à la suite d'opérations militaires israéliennes ou sous la violence des attaques de colons. L'un des fers de lance de cette politique d'annexion de la Cisjordanie est le ministre israélien des finances, Bezalel Smotrich, sous le coup de sanctions françaises. Ce suprémaciste juif veut contrecarrer toute possibilité d'établir un État palestinien. Il promeut activement l'établissement de nouveaux avant-postes pour fragmenter le territoire de la Cisjordanie, occupée depuis 1967. Et, depuis son ministère, il mène une autre bataille pour tenter de faire s'effondrer l'Autorité palestinienne en l'asphyxiant économiquement.
Depuis des mois, les autorités israéliennes retiennent les droits de douane qu'elles prélèvent pour le compte des Palestiniens qui n'ont pas le contrôle de leurs frontières. Ces sommes représentent 68 % du budget de Ramallah ; l'Autorité palestinienne est au bord de la ruine. Les institutions peinent à payer leurs fournisseurs. Les hôpitaux ont repoussé plus de 11 000 interventions chirurgicales depuis le début de l'année1. Certains médicaments, notamment pour traiter le cancer, ne sont plus disponibles, car le ministère de la santé n'est plus en mesure de les fournir, faute de fonds. Et les fonctionnaires, comme Mohammed Wadi, ne reçoivent plus qu'une partie de leur salaire.
Ce père d'une fillette de deux ans ne tient que grâce aux revenus de son épouse « qui travaille dans le privé ». Lui est avocat à la Commission de résistance au mur de séparation et aux colonies, une institution publique palestinienne qui documente la confiscation des terres palestiniennes par Israël. Il y a quatre ans, il gagnait 4 400 shekels par mois — un peu plus de 1 260 euros. Aujourd'hui, il ne touche plus que 2 000 shekels (574 euros). À cela s'ajoutent les 2 000 shekels mensuels que perçoit sa mère pour la retraite de son mari, ex-fonctionnaire, également amputée de 50 %. Un peu plus de 1 000 euros par mois pour faire vivoter toute la famille, composée de dix frères et sœurs.
La situation dure « depuis l'arrivée au pouvoir du premier ministre Benyamin Nétanyahou et de Bezalel Smotrich, fin 2022, explique l'avocat. C'est Israël qui a la main sur le sujet. De 2017 à 2019, il y a déjà eu une crise des salaires des fonctionnaires. [Les Israéliens] bloquaient également les droits de douane. Quand Israël a rendu l'argent, l'Autorité palestinienne l'a tout de suite transféré aux fonctionnaires. » La famille vivait sur un équilibre précaire, entre les salaires du père et du fils, complétés par les petits revenus qu'elle tirait de 2,7 hectares de terres à Qusra. Depuis le 7 octobre 2023, « on ne peut plus y aller », soupire le jeune homme. Les colons ont établi des avant-postes juste à côté et l'armée boucle une partie des terrains de la ville.
Pour éviter les frais de transport, les fonctionnaires qui, comme lui, n'habitent pas à Ramallah, où se trouve le siège de l'Autorité palestinienne, ne se rendent plus au travail que deux jours par semaine. Tout fonctionne au ralenti. La guerre en Iran a fait grimper les prix de l'essence. La route principale de Qusra vers l'extérieur a été bloquée. Il ne reste que deux chemins secondaires qui contraignent les habitants à de longs et coûteux détours. Les mouvements économiques sont largement entravés.
Dans la commune d'Ein Yabroud, un peu plus au sud, les échoppes de l'artère commerçante de la ville, autrefois grouillantes de vie, ont quasiment toutes les rideaux tirés. Plus personne ne passe ici, car la rue ne débouche plus sur la route 60 qui traverse la Cisjordanie du nord au sud. La commune abrite des villas cossues, construites par des Palestino-états-uniens qui vivent à l'année aux États-Unis. « Beaucoup ne reviennent plus passer leurs vacances d'été ici à cause de la situation, note avec un sourire triste Loay Nawaf, le maire de la ville. C'est une perte de revenus pour les commerces. »
L'économie des familles palestiniennes de Cisjordanie repose en général sur deux sources principales : les salaires, faibles mais stables, des fonctionnaires de l'Autorité palestinienne qui emploie quelque 100 000 personnes dans ce territoire — et 90 000 à Gaza —, et ceux des travailleurs palestiniens en Israël et dans les colonies, beaucoup plus élevés mais souvent aléatoires. Ces deux sources se sont largement taries : depuis le 7 octobre 2023, l'État israélien ne délivre plus que quelque 14 000 permis de travail aux Palestiniens contre près de 200 000 auparavant. Ces travailleurs « injectaient 20 milliards de shekels [5,71 milliards d'euros] par an dans le marché et l'économie palestinienne. Ces montants et leurs recettes fiscales sont perdus », expliquait au Monde, le 9 juin 2026, le ministre des finances palestinien Estephan Salameh.
Certains travailleurs continuent de tenter de passer illégalement. La pratique existait avant, mais elle est devenue très dangereuse : plus de cinquante Palestiniens ont été tués en tentant de franchir le mur de séparation ces trois dernières années. Le dernier en date, Nasser Qaabaneh, a été abattu par des forces armées israéliennes vers Jérusalem le 13 juillet dernier. Il avait 20 ans.
Abou Taha est bien conscient de ces risques. Avant 2023, ce chauffeur de taxi travaillait dans la restauration. Il avait un permis pour passer en Israël depuis 2020. Il a continué après le 7 octobre 2023, clandestinement, jusqu'à ce que la police vienne le chercher sur son lieu de travail, un matin de 2025. « J'ai écopé d'une amende et d'une semaine en prison, parce que c'était la première fois qu'ils m'attrapaient et que j'avais eu un permis valide avant », explique-t-il, les yeux rivés sur l'une des routes de Cisjordanie, pavoisée aux couleurs d'Israël, où colons et Palestiniens se croisent. Le père de sept enfants n'a plus jamais retenté sa chance. Il cumule désormais deux emplois : le matin dans une entreprise de transport, le soir comme taxi. « Je gagne à peine en un mois ce que je faisais en une semaine en Israël, regrette-t-il. Tout le monde galère ici, on n'a jamais vécu ça. Le client que je viens de déposer à Bethléem me disait qu'il connait des gens qui n'ont plus de quoi acheter leur pain. »
La Banque mondiale rapportait en avril 20252 que la « pauvreté de court-terme », due à des chocs extérieurs, était passée « de 12 % avant le conflit à 28 % fin 2024 » en Cisjordanie. Les responsables palestiniens n'ont guère de leviers pour faire pression sur Israël. « Depuis 1948 et plus encore depuis l'occupation de 1967, on est allés vers une intégration de plus en plus totale de l'économie palestinienne dans l'économie israélienne », explique Taher Labadi, chercheur en économie politique, enseignant à l'université de Birzeit, vers Ramallah.
Cela n'a pas été un processus linéaire mais on se retrouve aujourd'hui dans une situation où l'Autorité palestinienne n'a pas le contrôle de son économie. Il y a une dépendance commerciale, monétaire et financière, mais aussi dans les relations industrielles, l'agriculture — terre, eau — car il n'y a pas de contrôle des ressources.
Cet état de fait n'était pas une fatalité, rappelle le chercheur, mais l'Autorité palestinienne a été largement encouragée par les bailleurs internationaux à renforcer ses liens économiques avec Israël. Ce modèle axé sur le marché est « une aberration en termes politiques », complète Taher Labadi, car « on ne prend pas en compte la variable coloniale ».
Israël peut ainsi fermer les robinets de l'économie de Cisjordanie quand bon lui semble. Face à l'offensive menée par Bezalel Smotrich, « le scénario normal voudrait que l'Autorité palestinienne s'effondre. Mais nous existons et nous fonctionnons toujours, affirmait au Monde en juin 2026 le ministre des finances palestinien. Nous ne nous sommes pas effondrés en raison — même si la formule peut sembler un peu trop poétique — de la résilience du peuple palestinien. » Les familles survivent notamment en puisant dans les réserves accumulées pour aider les moins bien lotis du clan.
« Les gens ont toujours des sources de revenus », même si elles sont bien moindres qu'avant 2023, constate Joost Hiltermann, directeur du programme Moyen-Orient au sein de l'International Crisis Group (ICG). « L'Autorité palestinienne reçoit toujours de l'argent de l'Union européenne pour soutenir son budget, et ces sommes ont augmenté ces deux dernières années. Elle prélève toujours des taxes sur les salaires et les commerces. Et il y a toujours des envois d'argent de Palestiniens qui vivent à l'étranger », détaille l'analyste, auteur d'une récente étude sur la crise économique en Cisjordanie3 pour expliquer cette résilience. En revanche, plus personne n'investit dans cette économie moribonde.
Pour l'instant, ni Israël — en particulier son appareil sécuritaire — ni les bailleurs internationaux ne semblent prêts à laisser l'Autorité palestinienne s'effondrer. Le 23 juillet 2026, une note de l'Institut d'études sur la sécurité nationale (INSS)4, un influent groupe de réflexion israélien, mettait en garde contre « les coûts économiques, diplomatiques et sécuritaires pour Israël » que pourrait générer la détérioration de la crise budgétaire en Cisjordanie sur le long terme. Le risque de déstabilisation sécuritaire augmente avec la dégradation des conditions économiques, observe le document, et « cette situation compromet les capacités opérationnelles des institutions de l'Autorité palestinienne, accroissant les coûts qu'Israël devra assumer, directement ou indirectement. »
Ramallah a bien compris qu'il s'agissait de l'une de ses rares cartes à jouer : obtenir des concessions en brandissant la menace de son effondrement. L'Autorité palestinienne fonctionne notamment grâce aux subventions internationales — le premier donateur étant l'Union européenne. Cette dernière a adopté en 2025 un plan de 1,6 milliard d'euros d'aide aux institutions palestiniennes pour 2025-2027, mais rechigne à faire réellement pression sur Israël pour l'obliger à lever les sanctions qui asphyxient l'économie palestinienne. En face, Bezalel Smotrich « sait qu'il mène une lutte de longue haleine, analyse Joost Hiltermann de l'ICG. Il peut essayer de tuer l'Autorité palestinienne, mais Nétanyahou et les États-Unis ne vont pas le laisser faire — pour l'instant. »
Alors le ministre des finances utilise d'autres leviers pour avancer l'annexion de la Cisjordanie — et détruire à petit feu toute possibilité d'un État palestinien. Du fait de la dépendance palestinienne au shekel qui régit l'immense majorité des transactions quotidiennes en Cisjordanie, les banques israéliennes doivent prêter cette monnaie aux établissements palestiniens. Ces services de correspondance bancaire sont essentiels pour permettre à l'Autorité palestinienne de financer ses importations — dont l'eau et l'électricité fournies par Israël.
Depuis 2007, le pouvoir israélien signe des lettres de décharge pour les banques israéliennes qui assurent ce service afin de les immuniser contre toute poursuite aux États-Unis du fait des strictes lois états-uniennes en matière de financement du terrorisme. Jusqu'à l'arrivée de l'actuel gouvernement israélien, ceci n'était qu'une formalité, mais le ministre des finances a réduit la durée de validité de ces décharges de responsabilité — parfois jusqu'à deux semaines, ce qui ne laisse plus aucune marge de manœuvre aux établissements palestiniens pour se projeter.
Mi-juillet, Bezalel Smotrich a finalement prolongé la décharge jusqu'à la fin de l'année 2026, au-delà des prochaines élections israéliennes prévues le 27 octobre. Le ministre « a mis à profit chacune de ces décharges pour obtenir d'importantes concessions gouvernementales en faveur de l'expansion des implantations en Cisjordanie », notait dans un article du 23 juillet le Times of Israel. Avec la dernière dispense, il a ainsi annoncé la signature d'un accord-cadre pour la construction de 12 000 logements dans des colonies en Cisjordanie avec un investissement de « plus de 8 milliards de shekels [environ 2,3 milliards d'euros] dans les infrastructures, les institutions publiques et le développement des colonies ».
Cependant, le risque d'un effondrement bancaire palestinien n'est pas encore vraiment dissipé. Mi-juillet, les deux banques israéliennes qui prenaient en charge ces services de correspondance ont fait savoir qu'elles allaient stopper d'ici deux à trois mois, visiblement exaspérées par les renouvellements à répétition des décharges de responsabilité à court terme de Smotrich. Elles demandent au gouvernement israélien de trouver un autre système. L'arrêt de ces services « aurait de profondes conséquences, non seulement pour les Palestiniens, mais aussi pour les Israéliens et pour la stabilité de la région », a mis en garde Yahya Shunnar, le gouverneur de l'Autorité monétaire palestinienne, lors d'une conférence de presse le 23 juillet à Ramallah. Le ministère israélien dit travailler à une solution ; par le passé, le Trésor états-unien avait déjà demandé à Israël le maintien de ces liens bancaires entre Israël et les Palestiniens, pour éviter une crise majeure en Cisjordanie.
Depuis le 9 août, trois maisons de Qusra sont assiégées par plusieurs dizaines de colons sionistes religieux. Après avoir coupé l'électricité et l'eau, ils ont installé un avant-poste devant l'une des maisons. Parmi les personnes assiégées figure un Palestinien de nationalité états-unienne. Cette situation a poussé l'ambassadeur états-unien en Israël, Mike Huckabee — pourtant fervent défenseur des colonies —, à dénoncer le siège. Le 13 août, il a déclaré sur X : « Les actions de ceux derrière cet acte de terreur horrible, visant à intimider et à harceler cette famille, sont répugnantes. »
L'armée israélienne a été déployée, mais les colons n'ont pas été délogés et le secteur reste bouclé par les militaires.
1Diego Chauvet, « 11 000 opérations reportées, pénuries de médicaments… Israël asphyxie le système de santé palestinien », L'Humanité, 8 juin 2026.
2Impacts of the conflict in the Middle East on the Palestinian economy, avril 2025.
3Chokehold : Countering Israel's Grip on the West Bank Economy, International Crisis Goup, 15 juin 2026.
4Esteban Klor, « Between Clearance Revenues and International Aid : The Survival Mechanism of the Palestinian Authority ».