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CrimethInc. is a rebel alliance — a secret society pledged to the propagation of crimethink. It is a think tank producing ideas and action, a sphinx posing questions fatal to the superstitions of our age.

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25.11.2022 à 22:52

Elon Musk bannit CrimethInc. de Twitter à l'instigation d'un troll d'extrême droite

CrimethInc. Ex-Workers Collective

À la demande d’un troll d’extrême droite, Elon Musk a suspendu le compte Twitter @crimethinc. L’objectif de Musk en acquérant Twitter n’avait rien à voir avec la “liberté d’expression”.
Texte intégral (1607 mots)

Le 25 novembre, à la demande d’un troll d’extrême droite, Elon Musk a suspendu le compte Twitter @crimethinc. L’objectif de Musk en acquérant Twitter n’avait rien à voir avec la “liberté d’expression” - il s’agissait d’une démarche partisane visant à faire taire l’opposition tout en ouvrant un boulevard à l’extrême droite. Cela met en évidence les dangers de dépendre des plateformes de médias sociaux appartenant aux grandes entreprises.

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Le 24 novembre, un nationaliste blanc qui intervient lors de conférences aux côtés de Richard Spencer1 a publié un tweet approuvant une vague d’interdictions sur Twitter. Elon Musk lui a répondu favorablement, et le troll d’extrême droite Andy Ngo a répondu à Musk, demandant spécifiquement que le compte @crimethinc soit banni de Twitter. Quelques heures plus tard, Musk a exécuté la demande de Ngo2.

Le compte @crimethinc sur Twitter date de mai 2008. Le compte n’a jamais été suspendu ni reçu d’avertissement au cours des quatorze années d’administration de Twitter. Ngo n’a pas apporté de nouveaux éléments à l’attention de Musk, mais a reposté des captures d’écran vieilles de plusieurs années. D’autres utilisateurs de Twitter ont également été bannis dans des circonstances similaires aujourd’hui.

La rhétorique de Musk sur le fait de faire de Twitter un lieu de “ libre expression “ était un mensonge. Musk a acheté Twitter afin d’imposer son programme sur ce qu’il considérait comme la plateforme de médias sociaux la plus influente, échappant au contrôle de personnes comme lui. Comme Donald Trump, Musk dit effrontément le contraire de ce qu’il pense, et ses partisans interprètent cela comme une démonstration de force.

En même temps qu’il fait de nouveau bon accueil à Donald Trump, aux nationalistes blancs et aux fascistes sur Twitter, Musk élimine ceux qui font obstacle à ses aspirations autoritaires. Ne vous méprenez pas, l’intérêt de faire taire nos voix est de préparer le terrain pour d’autres types de violence.

Une partie de la classe dirigeante s’est toujours alignée sur l’extrême droite et les fascistes. À cet égard, Elon Musk emprunte un chemin déjà emprunté par Henry Ford, en soutenant des réactionnaires qui visent explicitement à s’attaquer à de larges couches de la population et à des mouvements sociaux. Comme à l’époque de Ford, le reste de la classe dirigeante, y compris les centristes et les libéraux, espère bénéficier de l’élimination forcée des voix radicales du discours public sans avoir à se salir les mains.

Cela est possible, en partie, parce que la majorité des employés de Twitter ont démissionné ou ont été licenciés. Les employés restants dépendent de manière disproportionnée de leur emploi chez Twitter pour obtenir des visas leur permettant de rester aux États-Unis - un exemple sinistre de la manière dont les frontières servent à imposer le programme de la classe dirigeante aux travailleurs, même aux travailleurs relativement riches.

Lorsque Musk dit qu’il construit Twitter 2.0, il fait référence à la transition de la première itération d’Internet - forums de discussion, indymedia, un modèleplus ou moins ouvert et participatif - au Web 2.0, dans lequel toutes les interactions sont façonnées par les algorithmes de quelques seigneurs de la technologie. Ils visent à déterminer ce que nous sommes capables d’imaginer ainsi que ce que nous sommes capables de dire et de faire. Ce qui s’est déjà produit sur Facebook et Instagram et se produit maintenant sur Twitter est la conséquence inévitable d’une dépendance aux plateformes médiatiques des entreprises de plus en plus généralisée .

En réponse, nous vous encourageons à diminuer votre dépendance à Twitter et aux autres plateformes médiatiques des grandes entreprises, à explorer d’autres sources d’information et d’autres moyens de communication. Nous vous invitons à vous mobiliser contre l’extrême droite sur tous les terrains qu’elle tente de conquérir et à continuer à vous organiser contre le capitalisme, la violence d’État, la suprématie blanche, le patriarcat et les autres formes d’oppression. Nous vous invitons à discuter avec vos amis et voisins de ce qu’il faudrait faire pour créer un monde dans lequel un seul milliardaire ne pourrait pas contrôler la façon dont tout le monde peut communiquer.

Rencontrons-nous dans un espace où aucun algorithme ou autocrate ne peut déterminer ce que nous sommes capables de rêver et de créer ensemble.


Je peux confirmer que mon compte a été suspendu après qu’Elon Musk a été informé de mon existence par des extrémistes d’extrême droite qui ont tenté de me faire assassiner à de nombreuses reprises. J’ai également été placé sur la liste “antifa” créée par les nazis et utilisée par des bots pour signaler en masse les comptes qui s’opposent au fascisme. Mes derniers tweets ont mis en évidence le montage visant à supprimer mon compte en abusant du système de signalement ainsi que les preuves certifiées qu’Andy Ngo était sciemment ami avec le célèbre pédophile Amos Yee. J’ai également mis en lumière le passé nazi du fondateur de Gays Against Groomers, Jaimee Michell. Je ne cesserai pas mon travail de dénonciation des fascistes malgré les campagnes organisées pour me faire taire et m’assassiner.

-Vishal P. Singh

Quand nous disons “abolir Twitter”, nous ne voulons pas dire supplier les politiciens de le réglementer. Nous voulons dire prendre des mesures à la base pour l’empêcher de continuer à faire du mal - jusqu’à ce que des fleurs poussent dans les décombres de leur système de médias sociaux.

Abolir Twitter signifie développer des moyens de communiquer et de s’adresser à des publics qui ne dépendent pas de la concentration de toute la force coercitive et communicative dans des institutions non responsables. C’est un projet qui s’étend de nos relations interpersonnelles et numériques à l’action de masse contre la violence des États et des entreprises.


Thanks to MIA for this translation.

  1. Militant d’extrême droite américain à l’origine de l’expression « alternative right » en 2008, il préside depuis 2011 le National Policy Institute (en), un think tank destiné à la promotion du suprémacisme et du nationalisme blancs. 

  2. Le même matin, à 9 h 21, nous avons reçu un courrier électronique de notify@twitter.com établissant que notre compte n’était pas en violation de la politique de Twitter, se présentant comme suit : “Twitter est tenu par la loi allemande de fournir une notification aux utilisateurs qui sont signalés par des personnes d’Allemagne via le flux de signalement de la loi sur l’application des réseaux. Nous avons reçu une plainte concernant votre compte, @crimethinc […] Nous avons examiné le contenu signalé et avons constaté qu’il n’est pas susceptible d’être supprimé en vertu des règles de Twitter (https://support.twitter.com/articles/18311) ou de la loi allemande. “ Nous n’avons pas reçu d’autres courriels de ce type. Cela suggère que la décision de bannir notre compte peu après a été dictée par Musk lui-même. 

07.11.2022 à 00:00

Électoralisme de gauche, action directe fasciste et résistance antifasciste : Élections brésiliennes de 2022

CrimethInc. Ex-Workers Collective

L'élection brésilienne donne à voir un aperçu du futur alors que l’extrême droite se réorganise pendant que la gauche institutionnelle continue à miser sur un ordre social en train de s’effondrer.
Texte intégral (3993 mots)

Les élections de 2022 ont vu s’opposer le nationalisme autoritaire de Jair Bolsonaro au gauchisme institutionnel du candidat du Parti des Travailleurs Luiz Inácio Lula da Silva. Chacune de ces stratégies rivales de gouvernance s’est présentée comme le seul salut possible pour la démocratie. La campagne tout entière a été marquée par des actes de violence, et pas seulement de la part des électeur⋅ices : à plusieurs reprises, des parlementaires allié⋅es à Bolsonaro ont échangé des tirs avec la police, ou ont pourchassé des opposant⋅es, les armes à la main.

Le 30 octobre avait lieu le second tour de l’élection visant à désigner le président et les gouverneurs. Bolsonaro a perdu face à l’ancien président Lula, mais ce dernier n’a gagné que de 1,8 %, ouvrant la voie à des dissensions qui continueront à diviser le Brésil, de la même manière que l’élection étasunienne de 2020 n’a pas marqué la fin de la polarisation politique dans le pays.

Après l’annonce des résultats dans la nuit de samedi, les partisan⋅nes de Bolsonaro se sont mis⋅es à bloquer les routes. La gauche institutionnelle et ses mouvements de base n’ont pas réagi et la tâche de lever les blocages est revenue aux antifascistes autonomes, aux supporter⋅ices de foot et aux habitant⋅es de la périphérie. Cela donne un aperçu des conflits auxquels nous serons confronté⋅es lors des prochaines années de gouvernement du Parti des Travailleurs, alors que l’extrême droite se réorganise et que la gauche institutionnelle continue à miser sur un ordre social qui s’effondre lentement.

Un problème d’ampleur mondiale.

On ne bat pas le fascisme dans les urnes

Dimanche 30 octobre, à Belo Horizonte, juste après l’annonce des résultats, un partisan de Bolsonaro a tué deux personnes qui célébraient la victoire de Lula et a ouvert le feu sur plusieurs autres personnes de la même famille. Lundi, dans les premières heures de la matinée, 221 barrages routiers étaient déjà en place dans la moitié des états du pays. En deux jours, les bolsonaristes bloquaient des routes dans tous les états du Brésil à l’exception d’un seul, jusqu’à atteindre un pic de 900 blocages ou manifestations.

Ce type d’action n’est pas sorti de nulle part. Au cours des dernières années, les blocages de camions ont joué un rôle significatif dans l’agitation d’extrême droite au travers des Amériques. Au Chili, les camionneurs d’extrême droite ont organisé des blocages d’autoroutes en réponse à l’activisme indigène des Mapuches. Au Mexique, les ouvrier⋅es des transports sont régulièrement employé⋅es comme troupes de choc pour exercer des pressions au nom du PRI(Partido Revolucionario Institucional, Parti révolutionnaire institutionnel). L’hiver dernier au Canada, des camionneurs d’extrême droite ont mis en place des blocages pour protester contre l’obligation vaccinale. Il est probable que nous assistions à d’autres actions de ce type à l’avenir.

Bolsonaro a attendu presque 48 heures pour commenter les résultats électoraux et n’a même pas ouvertement reconnu sa défaite dans son discours de deux minutes. Il a critiqué le mouvement de blocage des routes et a recommandé aux personnes y participant de recourir à d’autres formes de « protestation pacifique », mais a tout de même utilisé une phraséologie ambiguë visant à maintenir la motivation de sa base tout en s’évitant des complications juridiques.

Les allié⋅es de Bolsonaro ont remporté la majorité des sièges au Sénat et la moitié des élections de gouverneurs – treize sur vingt-sept. Bolsonaro lui-même, qui a œuvré pour aggraver la pandémie qui a tué plus de 700 000 personnes au Brésil, conserve malgré tout le soutien de la moitié de l’électorat – près de 6O millions de personnes. Une partie considérable de cette base est prête à continuer d’agir en faveur de son programme.

Les millions de personnes qui ont voté pour Bolsonaro ne changeront pas d’avis du jour au lendemain. Comme le montre l’émergence des blocages, iels continueront à agir, avec ou sans Bolsonaro. Le silence du président après l’élection a préparé le terrain à une vague d’actions réactionnaires qui s’est déployée sans que ni le leader, ni ses enfants ou ses partisan⋅nes les plus connu⋅es y appelle. Les appels sont plutôt apparus dans les mêmes groupes Whatsapp et Telegram via lesquelles les fake news et les théories du complot sont répandues depuis maintenant des années.

Contrairement aux grèves de camionneurs pendant le gouvernement Temer et à celles de 2018, ce mouvement n’a pas impliqué les chauffeurs dans leur ensemble, mais seulement certains employeur⋅ses et un nombre restreint de militant⋅es radicalisé⋅es. Bloquer les routes ne nécessite pas grand-chose, seulement un véhicule ou deux et quelques personnes, pour autant que la police ne souhaite pas intervenir.

Des manifestant⋅es réclamant aux militaires un coup d’État.

La police a quant à elle soutenu les blocages. Le 30 octobre, pendant l’élection, la PRF (Policia Rodoviária Federal, Police fédérale autoroutière) a mené une mégaopération illégale en mettant en place des points de contrôle et en saisissant plusieurs véhicules, empêchant de fait à des milliers d’électeur⋅ices d’atteindre les bureaux de vote, en particulier dans les régions où Lula est populaire. En revanche, pendant les deux premiers jours de blocage, la PRF n’a absolument rien fait pour répondre aux bolsonaristes. Le 1er novembre, des agents de la PRF ont même été filmés en train de forcer des clôtures pour permettre aux partisan⋅nes de Bolsonaro de s’introduire dans l’aéroport international de Guarulhos, le principal aéroport de la ville de São Paulo, et de le bloquer.

Dans certaines villes, comme dans l’état de Santa Catarina, des manifestant⋅es ont adopté un discours ouvertement fasciste, avec saluts nazis et propos racistes à l’appui. Tous ces progrès réalisés par les fascistes ne disparaîtront pas avec les blocages eux-mêmes.

Au cours de quatre années de résistance populaire, dont le soulèvement George Floyd, Donald Trump a conservé le soutien indéfectible de police et du département de la Sécurité intérieure, mais il a perdu le soutien d’une grande partie de la hiérarchie militaire. En revanche, Bolsonaro peut toujours compter sur l’allégeance d’une partie considérable de l’armée brésilienne. Après son discours du 2 novembre, de nombreux⋅ses manifestant⋅es pro-Bolsonaro ont fait appel à l’armée, et exigé une « intervention fédérale » – autrement dit un coup d’État. Dans les États-Unis de Trump et le Brésil de Bolsonaro, les élections ne s’arrêtent pas à l’annonce du résultat des scrutins ; elles sont déterminées en dernière instance par le rapport de force au sein de l’État.

Sans Bolsonaro, sa base risque maintenant d’être à la dérive et de chercher un nouveau leader, qui pourrait bien provenir de l’armée. Bolsonaro a donné des postes au sein du gouvernement à 6000 personnes issues de l’armée – trois fois plus que pendant la dictature militaire de 1964–1985.

C’est la récompense offerte par Bolsonaro pour avoir été placé comme représentant de l’informel « parti de l’armée » qui préexiste au bolsonarisme et qui lui survivra. Un autre représentant de cette classe est le récemment élu gouverneur de l’état de São Paulo, Tarcísio de Freitas. L’état le plus peuplé du pays – et dont le budget public est le plus important – sera désormais dirigé par un ancien officier militaire qui a participé aux opérations que les gouvernements Lula-Dilma ont menées en Haïti. Les membres des forces de sécurité ont remporté de nombreux sièges au Congrès, promouvant une « politisation de la police », et ayant même recours à des candidatures collectives sur le modèle de celles créées par les militant⋅es des mouvements de rue qui espéraient « renouveler la démocratie ».

Résistance autonome et antifasciste

Pendant la pandémie de Covid-19, des antifascistes, des anarchistes et des habitant⋅es des favelas ont organisé des réseaux de soutien mutuel et ont manifesté pour exiger l’accès au logement, à la santé, à l’approvisionnement et aux vaccins. Beaucoup d’entre elles et eux ont appelé à des contre-manifestations pour arrêter les cortèges et les actions des partisan⋅nes de Bolsonaro à São Paulo, Porto Alegre, et Belo Horizonte.

En revanche, la gauche institutionnelle a fait du « restez chez vous » un leitmotiv de sa pratique politique, s’opposant aux actions de rue au motif qu’elles donneraient à Bolsonaro un « prétexte » à la répression. Avant les élections, iels affirmaient que leur stratégie consistait à laisser le gouvernement de Bolsonaro s’effondrer de lui-même. Il est maintenant devenu clair que cette politique de passivité est une stratégie destinée à durer, car même une fois les élections terminées, la gauche institutionnelle et les mouvements influencés par le Parti des travailleurs ont refusé d’appeler à des manifestations. Par exemple, quand le MSTS (Movimento dos Trabalhadores Sem Teto, Mouvement des travailleurs sans-toit) à appelé ses militant⋅es à rouvrir les routes, le MST (Movimento dos Trabalhadores Rurais Sem Terra, Mouvement des sans-terres) s’y est opposé, arguant que le dégagement des routes était le rôle de l’État.

Il vaut la peine de souligner que même le New York Times, qui faisait partie au moment des élections de 2020 des plus véhéments défenseurs de la passivité aux États-Unis, a signalé que le soulèvement George Floyd avait en fait contribué à mobiliser une part significative de l’électorat qui a permis à Joseph Biden de remporter l’élection de 2020. La véritable raison pour laquelle le comité éditorial du New York Times, la direction du Parti des travailleurs, et d’autres autorités de gauche libérale décourage les mobilisations de rue n’est pas leur crainte de perdre les élections, mais réside plutôt dans leur volonté de conserver un contrôle total sur les événements à tous les niveaux de la société, et ils sont prêts à risquer de perdre le pouvoir pour s’assurer de cela.

Si la gauche a plaidé en faveur d’une stratégie électorale consistant à ne pas descendre dans la rue, il semble bien qu’avec Lula au pouvoir elle restera pour toujours à la maison, et attendra que la police et l’État mettent fin à tous ses problèmes, y compris aux mobilisations fascistes dans les rues. Malheureusement, ces fascistes se mobilisent également au sein même de l’État et de la police.

Heureusement que tout le monde ne s’est pas résigné à la passivité.

Le 1er novembre, les Galoucura, un groupe de supporter⋅ices de l’Atlético Mineiro, ont emprunté l’autoroute BR-318 qui relie Belo Horizonte à São Paulo pour assister à un match de foot. Pour ce faire, iels ont dû forcer les barrages bolsonaristes et disperser les manifestant⋅es d’extrême droite. Le lendemain, les Gaviões, supporter⋅ices des Corinthians ont fait de même sur la Marginal Tietê, un axe important de São Paulo, en lançant des feux d’artifice et en pourchassant les voitures des putschistes. À São Paulo, les antifascistes ont également malmené les militant⋅es bolsonaristes qui quittaient les mobilisations.

Ailleurs, le 2 novembre, les militant⋅es antifascistes de Rio de Janeiro ont appelé à une contre-manifestation. Sans aucun soutien des plus grands mouvements et partis, seule une cinquantaine de personnes a répondu à l’appel pour faire face à plus de 50 000 manifestant⋅es réclamant un coup d’État militaire en plein centre-ville. La police militaire, essentiellement préoccupée par la sécurité de l’extrême droite, s’est occupée à harceler et fouiller les antifascistes.

L’action directe n’aurait jamais dû être reléguée au plan B. Les autorités n’ont aucun intérêt à arrêter la résurgence du fascisme, et lorsque les partisan⋅nes de Lula s’en rendront compte, il sera trop tard pour reconstruire un mouvement de rue depuis rien. Quand les anarchistes et les antifascistes perdent la bataille du discours et acceptent la stratégie de la gauche hégémonique, nous laissons la rue à l’extrême droite comme terrain d’action et de recrutement. Toute résistance à l’extrême droite et à la continuation de l’exploitation capitaliste sous le nouveau gouvernement du Parti des travailleurs doit accorder un rôle central à la mobilisation de rue et à l’organisation de base.

Les antifascistes de Rio de Janeiro font face aux partisan⋅nes de Bolsonaro : 50 contre 50 000.

Brille la lumière d’une étoile morte

[Une reprise du slogan de Lula de 1989, ressuscité cette année « Lula là-bas (au bureau présidentiel), brille une étoile. »]

Plutôt qu’une défaite face à la gauche, l’élection brésilienne marque la reconstitution du centre – un retour à 2013 sans espoir de changement positif, dans lequel toute opposition radicale sera traitée comme si elle aidait l’extrême droite. Reste à voir si quiconque se satisfera de cette nouvelle gestion, dont les aspects les plus radicaux se résument à une nostalgie des modestes progrès réalisés il y a plus d’une décennie.

La campagne électorale de 2022 a fait ressortir ce qui était déjà une évidence lors de l’élection de 2018 qui a porté Bolsonaro au pouvoir : le Parti des travailleurs, ses militant⋅es et sa base électorale ne peuvent que promettre une image du passé, des années 2003 à 2012, lorsque Lula et Dilma ont dirigé une nouvelle phase extractiviste du capitalisme latino-américain, compensant l’impact de l’extraction violente des ressources telles que le minerai, la cellulose, la viande, les céréales et pétrole par des avantages sociaux. Cette politique était nécessaire pour s’assurer le soutien des nouvelles classes dépossédées, appauvries par l’urbanisation forcée et la précarisation croissante du travail, et qui avaient été délogées de leurs maisons et de leurs terres natales pour faire place à l’agrobusiness, aux barrages et aux usines. Maintenant que cette transition est achevée, l’existence d’une extrême droite enhardie contribue à aider la nouvelle coalition de centre-gauche à discipliner sa base électorale pour qu’elle renonce à ses ambitions pour une société plus égalitaire, au motif que des mouvements sociaux tels que le soulèvement de 2013 ne feraient qu’aider l’extrême droite.

Pendant ce temps, Bolsonaro et ses partisan⋅nes promettent un futur prétendument révolutionnaire, une « rupture avec le système », contre la « vieille politique » (malgré le fait que Bolsonaro ait été représentant au gouvernement depuis déjà trente ans). Le futur qu’iels proposent est un repackaging de ce que d’autres organisations d’extrême droite dans le monde ont popularisé. Associé à Bolsonaro, le drapeau de l’empire brésilien est à peu près équivalent au drapeau confédéré aux États-Unis, ressuscitant le récit bandeirante de la conquête de l’Ouest et d’un temps où aucune loi ne régulait le pouvoir colonial. Fondamentalement, les partisan⋅nes de Bolsonaro veulent disposer du monopole de l’usage de la force contre les peuples indigènes, les Noir⋅es, les femmes et autres indésirables afin de maximiser leurs profits aux dépens des travailleur⋅ses de l’Amazonie, et de tous les autres êtres vivants.

Les supporter⋅ices du Corinthians en route pour Rio de Janeiro affichent des bannières qu’iels ont saisies aux Bolsonaristes.

En 2008, l’Amérique latine a expérimenté une « Marée rose » de victoires électorales progressistes lors de laquelle la dynamique construite par des décennies d’insurrections populaires – à commencer par le Caracazo de 1989 et la réinstauration de la démocratie au Brésil – a permis aux partis de gauche de gagner dans les urnes avec le discours du « changer le monde du haut vers le bas ». Mais en définitive, ces politicien⋅nes sont simplement devenu⋅es les nouveaux gestionnaires du néolibéralisme. Aujourd’hui, cela fait longtemps que la stratégie de conciliation de classe du Parti des travailleurs n’a pas réussi à inclure les pauvres ou à satisfaire les riches. Dans le même temps, les classes moyennes – et en particulier les hommes blancs – commencent à se sentir menacées par les gains obtenus par les pauvres, les Noir⋅es, les indigènes et les femmes en matière d’accès au marché du travail, d’autant plus que l’ensemble de l’économie se contracte. Cette situation a déjà permis aux réactionnaires de renverser un gouvernement du Parti des travailleurs il y a plusieurs années, et la situation n’a fait que s’empirer depuis.

Contrairement aux libéraux et à la droite « à l’ancienne », Bolsonaro et ses allié⋅es ne cherchent pas réellement à gouverner ou à administrer le Brésil, mais simplement à régner. Au cours des quatre dernières années, l’extrême droite a gouverné le Brésil pour son propre bénéfice et celui de ces allié⋅es, sans se soucier de personne d’autre. Plutôt que d’acheter des vaccins, de demander des passeports vaccinaux et de contrôler les déplacements des personnes au nom de la santé publique par exemple, elle a laissé les gens mourir pour faire tourner l’économie.

Comme Trump, Bolsonaro a échoué à se faire réélire : le pendule de la démocratie est revenu du côté progressiste. Mais cette fois, le Parti des travailleurs n’a ni le mandat ni les propositions ambitieuses avec lesquelles il était arrivé au pouvoir en 2002. Ce n’est qu’une question de temps avant qu’il ne déçoive à nouveau les exploité⋅es et les exclu⋅es – et cette fois, les fascistes seront prêt⋅es à recruter.

Une opposition de gauche qui compte sur les institutions, sur la légitimité d’un discours sur les droits de l’homme, sur les jugements de la Cour de La Haye, qui est attachée à la paix et aux rituels démocratiques, n’est pas préparée à faire face à un ennemi prêt à tuer au nom de Dieu et de la patrie. Compter sur l’État pour empêcher les blocages et la violence fasciste, et particulièrement avec une rhétorique qui ouvre la voie à la criminalisation de la protestation en général, ne fera que donner plus d’armes et de légitimité à la police qui finira toujours par prendre le parti de l’extrême droite. Si nous renforçons les institutions de l’État maintenant, nous en paierons le prix lorsque nous serons dans les rues pour manifester pour le logement, la nourriture et la protection de la terre dont nous dépendons.

De même, si le sensationnalisme médiatique a aidé à contrer la propagande bolsonariste dans la dernière phase de la campagne, à long terme, alimenter la machine à désinformer contrôlée par des sociétés comme Meta et Google revient à engager un combat que nous sommes condamné⋅es à perdre. L’extrême droite dispose d’un avantage fondamental dans le sensationnalisme médiatique, car elle n’a aucun scrupule à mentir et que la confusion nourrit généralement ses objectifs.

Comme elle l’a fait lors des années qui ont précédé le soulèvement de 2013, la gauche institutionnelle a encore une fois opté pour un gouvernement allié au centre et au centre droit. Cette fois, nous pouvons nous attendre à des résultats encore plus mauvais dans un contexte encore moins favorable. Soit nous reprenons les rues et nous organisons sur la base de quartiers, d’occupations, de coopératives, de quilombos, de villages, de hameaux et de centres sociaux, soit nous finirons par nous rendre compte que nous sommes contraint⋅es à nous battre en terrain ennemi, qu’il soit virtuel ou institutionnel, lorsqu’il sera trop tard.

Aucun changement ne viendra du haut. Personne ne viendra nous sauver. Tout dépend de nous.

« Zone antifasciste »


Pour aller plus loin

28.09.2022 à 14:04

Révolte en Iran : La résurrection féministe et le début de la fin du Régime

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Des féministes iranien.ne.s et kurdes explorent la signification historique de cette vague de révoltes, les forces qui l'ont mise en mouvement et l'horizon devant elle.
Texte intégral (7418 mots)

Le 16 septembre 2022, la police des mœurs de Téhéran a assassiné une femme de 22 ans ; soi-disant car elle ne portait pas le hijab comme l’exige la politique de l’État iranien. En réponse, des Iranien.ne.s descendent dans la rue depuis près de deux semaines affrontant la police et ouvrant des espaces ingouvernables de liberté. Pour beaucoup en Iran, il semble qu’un processus révolutionnaire soit en cours.

En collaboration avec le Collectif 98, un groupe anticapitaliste et antiautoritaire couvrant les luttes en Iran, nous avons pu interviewer des féministes iraniennes et kurdes sur la situation. Le collectif 98 tire son nom de « Aban » 98, le soulèvement qui s’est propagé à travers l’Iran en novembre 2019, l’année 1398 selon le calendrier iranien. Dans le texte qui suit, ils explorent la signification historique de cette vague de révolte et les forces qui l’ont déclenchées.

La femme dont la mort a déclenché ce mouvement est plus connue sous le nom de Mahsa Amini, grâce aux reportages et aux hashtags des réseaux sociaux. Pourtant, son nom kurde est Jina ; c’est le nom sous lequel elle est connue de sa famille, de ses amis et de tout le Kurdistan d’Iran. Les Kurdes d’Iran, étant une minorité ethnique, choisissent souvent un « deuxième nom » persan pour dissimuler leur identité kurde. En kurde, Jina signifie la vie, une conception politique apparue dans ce slogan que les femmes kurdes ont popularisé au sein des régions kurdes de Turquie et du Rojava depuis 2013 et devenu le refrain central de ce cycle de luttes : Jin, Jian, Azadi [“ les femmes, la vie, la liberté »].

De la révolte en Iran aux manifestations anti-guerre en Russie, de la défense d’Exarchia aux débrayages étudiants protestant contre les politiques anti-trans aux États-Unis, résister au patriarcat est fondamental pour affronter le capitalisme et l’État. Une victoire en Iran galvaniserait une foule de luttes similaires ailleurs dans le monde.

Pour suivre les développements en Iran, nous recommandons SarKhatism et Blackfishvoice sur Telegram (tous deux en farsi) et les sites Web du Slingers Collective et du Kurdistan Human Rights Network (tous deux en anglais).

Jina signifie la vie : Jina Mahsa Amini.


« Le début de la fin » est l’expression utilisée dans un communiqué publié le 25 septembre 2022 par « The Teachers Who Seek Justice » sur le cycle actuel de luttes en Iran, une semaine après l’assassinat de Mahsa/Jina Amini. Cette phrase saisit les enjeux de ce moment historique. Cela implique que les prolétaires de la rue, en particulier les femmes et les minorités ethniques, voient la fin des 44 ans de dictature islamique comme très proche. Ils.elles sont entré.e.s dans une phase explicitement révolutionnaire où il n’y a d’autre solution que la révolution.

Le soulèvement de décembre 2017-janvier 2018 a représenté un moment décisif dans l’histoire de la République islamique, lorsque des millions de prolétaires à travers le pays dans plus de 100 villes se sont rebellé.e.s contre l’oligarchie au pouvoir, disant « assez ! » à une vie gouvernée par la misère, la précarité, la dictature, l’autocratie islamiste et une répression autoritaire. C’était la première fois que la société, en particulier les étudiant.e.s gauchistes de Téhéran, exprimaient le rejet du système dans son ensemble : « Réformistes, radicaux (du régime), la partie est terminée. »

Depuis cinq ans le pays est en feu. On pourrait dire qu’il brûle des deux côtés : entre émeutes nationales chroniques et luttes organisées impliquant enseignant.e.s, étudiant.e.s, infirmières, retraité.e.s, travailleur.se.s et autres secteurs de la société.1

Les enseignant.e.s, pour ne donner qu’un seul exemple, ont mobilisé six manifestations et grèves massives au cours des six derniers mois, chacune se déroulant dans plus de 100 villes. Les leaders et militant.e.s bien connu.e.s de ce mouvement ont été arrêtés et sont aujourd’hui en prison, mais le mouvement des enseignant.e.s continue de se mobiliser.

Ces deux niveaux de lutte – le soulèvement de masse spontané et les formes plus organisées de résistance – sont interdépendants. Chaque cycle de lutte devient plus intense et « militant » que le précédent, et le laps de temps entre ces cycles sont de plus en plus courts.

Néanmoins, la mort de Mahsa/Jina a déclenché quelque chose de qualitativement différent, qui doit être considéré comme une rupture avec la période historique qui a commencé avec le soulèvement de décembre 2017-janvier 2018.

Le précédent cycle de soulèvements a été provoqué pour des raisons explicitement économiques (multiplication par trois des prix du carburant en novembre 2019, par exemple2 et dirigé contre la misère généralisée structurellement engendrée par le néolibéralisme autoritaire au cours des 30 dernières années. La crise économique et les inégalités de classe extrêmement dure en Iran ne sont pas simplement le résultat des sanctions américaines - comme le pseudo-anti-impérialiste veut nous le faire croire - ni simplement le résultat des ajustements structurels imposés par le Fonds monétaire international après la guerre Iran-Irak dans les années 1990. Bien qu’il s’agisse de facteurs particulièrement importants, nous ne voyons pas les problèmes sociaux simplement en termes abstraits et “externes”, mais plutôt comme le résultat d’un processus historique plus profond et plus long dans lequel l’oligarchie au pouvoir a dépossédé de nombreuses populations, rendu le travail précaire, a marchandisé différents domaines de la reproduction sociale et brutalement réprimé les syndicats et toute autre forme organisée de faire de la politique.3

Nous ne devons pas sous-estimer les effets catastrophiques et destructeurs des sanctions américaines et européennes sur la vie quotidienne des gens dans la conjecture actuelle, et nous ne voulons pas non plus minimiser la pertinence des histoires passées du “semi-colonialisme” en Iran jusqu’à aujourd’hui. Nous ne pouvons pas oublier la participation du Parti travailliste au Royaume-Uni au coup d’État de 1953, organisé par la Central Intelligence Agency, pour renverser le Premier ministre démocratiquement élu, Mohammad Mossadegh, qui s’était fait le champion de la nationalisation de l’industrie pétrolière en Iran. Ce sont précisément des interventions impérialistes comme celle-ci qui ont créé les conditions sociales de la montée des islamistes comme Khomeiny qui ont détourné la révolution progressiste de 1979 et établi une dictature autocratique.4 Au contraire, notre position est un rejet politique qui se manifeste par une logique du ni/ni, critiquant à la fois la République islamique et les États-Unis et leurs alliés. Ce double refus est fondamental pour former de véritables solidarités internationales et pour la cause même de l’internationalisme.5

Aujourd’hui, malgré tous les cycles de luttes et les formes d’organisation politique des cinq dernières années, cette fois-ci la situation diffère, car les émeutes sont déclenchées par le meurtre de Jina Amini, une femme d’origine kurde, en raison du port obligatoire du hijab - le pilier de la domination patriarcale dans la République islamique depuis la Révolution de 1979. La dimension ethnique et de genre de ce meurtre d’État a changé la dynamique politique en Iran, donnant lieu à des conséquences sans précédent.

Premièrement, le fait que les manifestations aient commencé au Kurdistan - à Saghez, la ville, où Jina est née et où elle repose à présent - a joué un rôle crucial dans ce qui s’est passé par la suite. Le Kurdistan occupe une position particulière dans l’histoire des mouvements politiques et des luttes sociales contre la République islamique. Au lendemain de la Révolution de 1979, lorsque la majorité des Perses en Iran ont dit « oui » à un référendum sur la création d’une République islamique, le Kurdistan a dit un « non » catégorique (voir cette photo historique). Khomeiny a déclaré la guerre – plus précisément « le Jihad » – au Kurdistan. Ce qui a suivi a été une lutte armée entre le peuple kurde (et les partis de gauche kurdes) et les gardiens de la révolution (c’est-à-dire les forces islamistes ayant prises le pouvoir et détourné la révolution). Car ils.elles voyaient le Kurdistan comme le «dernier bastion» à défendre, de nombreux.ses gauchistes non kurdes ont également rejoint le Kurdistan à l’époque, - la géographie sociale dans laquelle il restait une possibilité de réaliser les idéaux progressistes et gauchistes de la Révolution. Bien qu’il ait été vaincu après presque une décennie de lutte armée et de nombreuses autres formes d’organisation politique, le Kurdistan ne s’est jamais incliné devant la République islamique”.

Ainsi, l’un des slogans qui ont émergé après le meurtre de Jina était « Kurdistan, Kurdistan, le cimetière des fascistes ». Immédiatement après l’assassinat de Jina, ce sont des femmes kurdes qui ont commencé à scander “Jin, Jian, Azadi” (Femmes, Vie, Liberté), le célèbre slogan scandé à l’origine par les femmes kurdes en Turquie et plus récemment au Rojava (régions du nord et du nord-est de la Syrie). En Iran, ce slogan s’est maintenant propagé au-delà du Kurdistan à travers le pays au point que le mouvement actuel, qui est bien une révolution féministe, est connu sous ce nom, « Jin, Jian, Azadi ».6

Des manifestants scandent “Kurdistan, Kurdistan, le cimetière des fascistes”.

Parmi les trois termes du slogan, le second, Jian [Vie], a des caractéristiques frappantes. Alors que Jin [femmes] fait référence à la libération du genre et Azadi à l’autonomie et à l’auto-gouvernance, Jian, rappelle avant tout le nom de la martyre symbolique du mouvement, Jina Amini (puisqu’en kurde, Jina signifie aussi la vie). Sur la tombe de Jina, sa famille a inscrit la phrase suivante : « Chère Jina, tu n’es pas morte, ton nom est devenu le Code ». Elle est devenue le symbole universel de tous les martyrs précédents, signifiant tous les autres Jinas dont la vie est ruinée par la République islamique, à la fois directement et indirectement, à cause de leur genre, de leur classe, de leur sexualité ou de la destruction de leur environnement écologique.

Il y a une composante existentielle à ce mouvement, qui s’exprime aussi sur Twitter (avec #Mahsa_Amini ou #Jina_Amini) chez les utilisateurs.trices iranien.ne.s qui racontent comment leur vie et celle de leurs ami.e.s et familles ont été gâchées au cours des 44 dernières années - torturées , emprisonnées à la fois par des moyens extra-judiciaires et des procès spectacles. Les vies gachées dans et hors des prisons. Des vies qui n’ont pas été vécu, comme le dit le philosophe allemand Theodor Adorno [Das Leben lebt nicht].7 Pourtant, ce rappel mélancolique du passé est tourné vers l’avenir, avec une aspiration à en finir enfin avec une République islamique zombie qui draine nos énergies vitales et nos processus de vie. Il y a un avenir à reconquérir, un avenir dans lequel personne ne sera tué à cause de son genre ou de ses cheveux, dans lequel personne ne sera torturé et personne ne souffrira de la pauvreté - une société sans classe régie par une véritable et non pas seulement formelle, liberté (bien que tout le monde ne partage pas ce dernier objectif).

Car que signifie la lutte des classes, sinon se réapproprier la vie dans son intégralité en la libérant des manières dont elle a été colonisée par l’accumulation capitaliste et toutes les autres formes de domination qui la soutiennent et la sécurisent ?

La peur de tenir tête à un régime autoritaire monstrueux qui n’affiche aucun principe s’est transformée en son contraire : la rage, le pouvoir et la solidarité. Les classes opprimées n’ont jamais été aussi unies depuis la Révolution de 1979. Les vidéos montrant la sororité entre femmes, unies contre les forces répressives misogynes, ont donné la chair de poule à tous.tes.8 Les solidarités établies à travers le pays entre le soi-disant « centre » et la « périphérie » ainsi qu’entre les minorités ethniques traditionnellement opposées (Kurdes et Turcs dans la province de l’Azerbaïdjan occidental) sont sans précédent. Le courage et la détermination des jeunes à construire des barricades et à se battre à mains nues ou avec des pavés contre la police sont étonnants et admirables.

La rue Satarkhan dans l’ouest de Téhéran, vers 0 h 15 le premier jour du Mehr (un des mois du calendrier iranien), le 23 septembre 2022.

En tant que classe sociale opprimée, dominée et exploitée plus que tout le monde, les femmes sont en première ligne pour transformer la peur en rage, la subordination en subjectivité collective, la mort en vie. Les manifestantes enlèvent courageusement leur foulard, l’agitent en l’air et le brûlent dans les barricades enflammées érigées pour empêcher la violence policière.9 Il n’y a rien de plus stimulant que de brûler des foulards en Iran : c’est comme de brûler une croix gammée sous le régime d’Hitler durant les années 1930. Contrairement aux dires des médias occidentaux, les protestations en Iran ne concernent pas simplement la «police de la moralité» - elles incarnent un rejet des relations sociales, politiques et juridiques structurelles qui reproduisent systématiquement le patriarcat capitaliste combiné aux codes islamistes.

En tant que rapport social, le Hijab désigne un ensemble d’éléments constitutifs de la République islamique. D’abord, vu symboliquement, le Hijab obligatoire représente le régime du patriarcat dans son ensemble. La pratique obligatoire du voile corporel rappelle aux femmes au quotidien qu’elles ont une position inférieure au sein de la société, qu’elles sont le deuxième sexe, que leur corps appartient structurellement à la famille, à leurs frères, pères, partenaires masculins, et bien sûr aux patrons et à l’État. Deuxièmement, le Hijab incarne l’autorité religieuse et despotique qui est capable - ou du moins qui était capable - d’imposer des codes vestimentaires islamiques sur les corps des classes dominées, en particulier sur celle des femmes. Dire non au Hijab signifie défier radicalement l’autorité et la légitimité de la République islamique dans son ensemble. Troisièmement, et d’un point de vue international, le Hijab en tant que «vertu islamique» est également compris par les classes dirigeantes comme le représentant le plus important de «l’anti-impérialisme». Tout comme Adolf Hitler a systématiquement utilisé la croix gammée pour exprimer idéologiquement la « prospérité » et le « bien-être » d’une société dirigée par le national-socialisme, la République islamique a imposé le hijab aux femmes pour donner l’impression que la société iranienne est constituée par la réalisation de Vertus et idéaux islamiques et donc fondamentalement opposés à l’empire occidental et à ses valeurs morales et normes sociales. Le hijab représenterait ainsi une alternative idéologique et pratique à l’empire.

Au lendemain de la Révolution, le 8 mars 1979, des dizaines de milliers de femmes ont défilé dans les rues de Téhéran contre l’imposition du hijab obligatoire, scandant « Soit un foulard, soit une blessure à la tête » et « Nous n’avons pas fait de révolution pour revenir en arrière » - faisant référence à l’aspect réactionnaire du Hijab obligatoire qui vise à « faire reculer » les rouages de l’histoire. À l’époque, les médias islamistes et Khomeiny qualifiaient les féministes et les autres femmes dans la rue de partisanes de l’impérialisme qui souscrivaient à la « culture occidentale ». Tragiquement, personne n’a entendu la voix des femmes ni tenu compte de leurs avertissements, pas même les gauchistes qui, de manière catastrophique, ont accordé une priorité ontologique à la lutte contre l’impérialisme, relativisant et minimisant toutes les autres formes de domination comme “secondaires”. Aujourd’hui, lorsque les femmes brûlent des foulards dans les rues et que toute la société rejette catégoriquement le Hijab obligatoire, cela ébranle toute l’autorité patriarcale et autocratique, ainsi que la légitimité pseudo-anti-impérialiste de la République islamique. Ce sont les piliers du pouvoir de classe en Iran et toute la population les rejette. La république islamique est déjà morte dans l’esprit de son peuple ; maintenant, le peuple doit le tuer en réalité.

Soyons clairs : brûler des écharpes n’est pas un geste de droite orienté vers une islamophobie fasciste. Personne ne conteste la religion de qui que ce soit. Il s’agit plutôt d’un geste proclamant l’émancipation du Hijab obligatoire, qui contrôle le corps des femmes. Le hijab n’a rien à voir avec la “culture des femmes” au Moyen-Orient, comme le sous-entendent certains penseurs postcoloniaux. Dans le contexte de la République islamique, le hijab est une méthode de domination de classe, partie intégrante du patriarcat capitaliste, et doit être critiqué sans compromis.

En tant que rapport social historiquement spécifique, le capitalisme a la capacité d’employer des rapports sociaux « non capitalistes » au service de sa propre accumulation et reproduction. La religion, comme le patriarcat, n’appartient pas au passé ; ce n’est pas un résidu anachronique qui se cache sous la surface de la société moderne sans réalité sociale. Dans une société capitaliste comme l’Iran, la domination de classe dans son ensemble est médiatisée et remodelé par les codes islamiques. Le hijab obligatoire a été un élément crucial du patriarcat de la République islamique qui a marginalisé les femmes et contrôlé systématiquement leur corps. Cela a également conduit à une division au sein de la classe ouvrière au sens large du terme à travers des hiérarchies genrées et une domination interpersonnelle.

Les pseudo-anti-impérialistes qui pensent que les gens dans la rue ne sont que les marionnettes d’Israël, de l’Arabie saoudite et des États-Unis non seulement privent les gens de leur pouvoir et de leur subjectivité d’une manière typiquement orientaliste en présupposant une « essence abstraite » pour une société comme l’Iran, mais ils reproduisent également le discours et la pratique réactionnaires de la République islamique elle-même. Comprendre cela est crucial pour la solidarité internationale avec les femmes en Iran et les classes opprimées plus généralement. De manière frappante, même les femmes musulmanes religieuses qui portent des robes islamiques comme le tchador ont catégoriquement rejeté le hijab obligatoire et soutenu ce mouvement dans les rues et les réseaux sociaux.

Avec des femmes à la pointe des luttes luttant courageusement contre l’appareil répressif de l’État, la République islamique n’est jamais apparue aussi faible. La question n’est pas « que faut-il faire », mais comment l’achever ?

Le Kurdistan a initié les protestations et introduit des slogans féministes et anti-autoritaires. Cela a catalysé les étudiant.e.s - le secteur social qui est toujours à l’avant-garde des événements politiques - dans les universités, en particulier à Téhéran, pour organiser des manifestations et étendre le soulèvement via leurs assemblées et leurs grèves avec occupation. Comme le COVID-19, le soulèvement s’est répandu dans tout le pays lors des deux jours qui ont suivi la mort de Jina ; jusqu’à présent, les classes opprimées ont combattu avec acharnement les forces répressives du régime dans plus de 80 villes à travers le pays.

Parce que nous sommes entrés dans une phase explicitement révolutionnaire, les conflits de rue entre manifestant.e.s d’une part et la police et le Basij (l’organisation de milice du Corps des Gardiens de la Révolution Islamique) d’autre part sont moins « à sens unique » qu’auparavant. Les gens ont réalisé qu’avec la coopération sociale, la solidarité et la pratique, ils peuvent eux aussi épuiser les forces répressives et finalement les faire taire. Les jeunes en particulier apprennent diverses méthodes d’autodéfense, comme la fabrication d’une « vis à clous artisanale » qui perce le pneu des motos de la police et les empêche de se déplacer librement pour commettre des attentats. Des médecins indépendant.e.s annoncent leurs numéros de téléphone portable sur Internet pour aider ceux.celles qui sont blessé.es lors des manifestations, car se rendre à l’hôpital est souvent dangereux. Il y a aussi des appels pour constituer des « organisations de quartier », des structures locales pour connecter ceux.celles qui vivent dans la même zone.

Étant donné que l’appareil idéologique du gouvernement est devenu dysfonctionnel pour la majeure partie de la société, le principal moyen par lequel la République islamique continue de se reproduire est l’appareil répressif qui, au cours de ce seul soulèvement, a déjà tué 80 personnes et arrêté des milliers de manifestants.10 N’oublions pas que cela s’est produit lors d’une panne d’Internet, une méthode brutale que la République islamique a employée à plusieurs reprises dans le passé, en particulier lors du soulèvement de novembre 2019 - Abaan-e-Khoonin [“Novembre sanglant”] - lorsque les autorités ont complètement coupé Internet pendant quatre jours consécutifs, transformant le pays en une grande boîte noire, massacrant le peuple en toute impunité. »11 Jina Amini représente également et rappelle les centaines de martyrs qui ont été assassinés à cette époque.12 Ceux qui soutiennent la République islamique au motif qu’elle est une force anti-impérialiste dans la géopolitique mondiale, ignorent commodément qu’elle assassine son propre peuple dans les rues, les emprisonne illégalement et les torture pour leur extorquer de faux aveux.

Maintenant, après dix jours, les perspectives de ce cycle de soulèvement de masse spontané dépendent des formes de résistance les plus organisées, en particulier la grève des ouvriers, des enseignants et des étudiants. En Iran, contrairement aux sociétés capitalistes les plus avancées, les syndicats et organisations sectorielles ne sont pas intégrées au système capitaliste. Les syndicats ne visent pas simplement à réaliser leurs propres revendications particulières, empêchant ainsi la formation d’un mouvement plus radical. Au contraire, ils recherchent des transformations fondamentales que les classes dirigeantes considèrent comme une menace existentielle. C’est la raison pour laquelle des centaines de syndicalistes et syndiqué.es (enseignant.e.s, étudiant.e.s, ouvrier.e.s, militant.e.s retraité.e.s) sont actuellement en prison, certain.e.s d’entre eux.elles torturé.e.s.

Au cours des quatre derniers jours, de nombreux appels à la «grève générale» ont été lancés par des étudiant.e.s et des enseignant.e.s progressistes, ainsi que par des militant.e.s anonymes qui ont produit des vidéos d’agitation utilisant des chansons révolutionnaires produites au lendemain de la Révolution de 1979. Les travailleur.se.s du pétrole ont également menacé de faire grève si la République islamique continue de réprimer les manifestations dans les rues.13 Si cela se produit, alors toute la dynamique changera.

Ce qui est certain, c’est que le soulèvement a besoin d’une nouvelle énergie, un événement qui lui permette de perdurer, car il est très difficile de soutenir un tel soulèvement au quotidien sur une longue période. Plus généralement, au-delà des exigences immédiates du présent, le renversement de la République islamique repose beaucoup sur des questions organisationnelles cruciales qui nécessitent non seulement un « intellect collectif », mais aussi du temps pour le mettre en pratique par tâtonnements. Le chaînon manquant est une relation organique entre le soulèvement de masse spontané et d’autres formes organisées de lutte. Cela implique que chaque côté de cette relation s’organise davantage en interne, à travers la formation d’organisations locales à l’échelle nationale et des actions plus coordonnées entre les différents syndicats et organisations sectorielles.

Plus important encore - et c’est crucial pour la solidarité internationale - les tendances radicales au sein du mouvement doivent être promues, tandis que les éléments réactionnaires doivent être critiqués. La révolution que la société recherche n’est pas simplement une révolution politique dans laquelle la despotique République islamique est remplacée par une autre forme politique, disons, plus libérale-démocratique. C’est aussi une révolution sociale dans laquelle non seulement les subjectivités individuelles des gens mais aussi les structures sociales les plus importantes sont transformées. Les grands médias occidentaux (par exemple, la BBC Persian et Iran International) ainsi que des militants célèbres comme Masih Alinejad (qui travaillent avec les forces les plus conservatrices des États-Unis, ceux qui sont en faveur de l’interdiction de l’avortement et du « changement de régime » via une intervention militaire ) font de leur mieux pour promouvoir les tendances réactionnaires au sein du mouvement, réduisant tout le problème à la question des «droits de l’homme». Ils présentent à tort les relations sociales qui émergent des structures des sociétés capitalistes comme de simples relations juridiques. Leur propagande manipulatrice dépeint une alternative réactionnaire, injectant des doses de « loyalisme » dans l’imaginaire populaire : une politique qui vise à raviver l’ordre socio-politique renversé par la Révolution de 1979.

Les gens dans la rue ne sont pas stupides ; ils n’accordent pas beaucoup d’importance à ce récit. Il est important que nos camarades internationalistes à travers le monde soutiennent les tendances radicales et les slogans du mouvement, s’opposant à la diaspora loyaliste qui propage le nationalisme en amenant le drapeau de la Perse d’avant la révolution de 1979 aux manifestations.

Le problème n’est pas seulement de savoir comment renverser la République islamique, mais comment défendre la révolution et ses forces progressistes après son renversement. Plus les forces radicales et les éléments progressistes recevront de soutien, plus il sera facile de défendre la révolution contre les forces réactionnaires. La République islamique joue un rôle crucial dans l’accumulation mondiale du capital (via l’approvisionnement en matières premières telles que le pétrole et le gaz) et aussi dans les relations de pouvoir géopolitiques au Moyen-Orient. De toute évidence, les puissances régionales et mondiales feront tout ce qu’elles peuvent pour façonner le processus révolutionnaire et ses résultats afin de s’aligner sur leurs propres intérêts économiques et géopolitiques. Ce n’est qu’avec de fortes solidarités internationales soutenant les tendances les plus radicales au sein du mouvement que la révolution à venir pourrait se maintenir contre les forces réactionnaires du loyalisme, contre les interventions géopolitiques et contre l’intégration violente dans les circuits mondiaux d’accumulation.

L’avenir reste incertain. Pourtant, la lutte des classes par le bas et contre toutes les formes de domination restera une force matérielle importante dans le cours de l’histoire du capitalisme. De cela, nous sommes certains.


Sur le soulèvement féministe en Iran

Cette déclaration nous a été transmise par un groupe de féministes kurdes d’extrême-gauche vivant en Iran.

Voici notre voix venue du Kurdistan, la voix collective des féministes minoritaires d’extrême-gauche d’une région dont l’histoire est liée au sang, à la torture, à l’exécution, à l’emprisonnement, à l’exil et à la discrimination depuis les premiers jours de la révolution de 1979. Nous, les femmes et la communité queer kurdes, héritières d’une histoire remplie d’oppressions et de luttes, avons toujours dû nous battre dans plusieurs domaines et contre plusieurs forces : d’une part contre le système patriarcal, le fondamentalisme et l’oppression structurelle imposée par le régime et les chauvinistes iraniens et le féminisme centriste ; d’autre part dans la lutte pour faire accepter notre position à la croisée des oppressions (liées au genre, à la classe, à l’ethnie, etc.). A présent que le slogan « Jin, Jiyan, Azadi » (Femme, Vie, Liberté) a insufflé une vie nouvelle dans les espaces publics en Iran et que le pays assiste à une révolution féministe, tant dans sa forme que dans son contenu, nous affirmons notre soutien entier aux luttes et aux protestations des Iraniens et des Iraniennes, en particulier aux femmes, courageuses et indomptables.

Nous aimerions appeler ce soulèvement féministe, qui a eu lieu à la suite du meurtre de Jina par le régime iranien, « le mouvement de Jina ». Un nom qui, comme le slogan entendu partout ces derniers jours, signifie la vie et donne la vie, car nous pensons que la résistance est la vie même. Ce soulèvement, qui cible la totalité de la structure socio-politique existante de l’Iran, a non seulement transformé la question de l’oppression sexuelle et sexiste en un sujet concernant toutes et tous, mais en même temps, a montré comment le combat contre de multiples oppressions, sexuelles, nationales et de classe peut être relié de manière progressive. De telle sorte qu’une puissante alliance contre la dictature, l’islam politique, le chauvinisme, le patriarcat et le régime capitaliste émerge de son cœur. Nous nous trouvons à un moment historique et Jina est devenue notre le symbole commun de notre unité dans cette lutte multiforme et difficile. Nous nous considérons comme faisant partie de ce mouvement qui veut la justice pour Jina, du mouvement féministe contre les féminicides et les queercides. Mais aussi comme faisant partie du mouvement d’extrême gauche qui a pris position contre le nationalisme qui ne reconnaît qu’une seule identité ethnique (à la fois de droite et d’extrême gauche). Notre inspiration dans ce combat et nos héroïnes sont toutes les femmes et les personnes queers combattantes en Iran qui ont lutté contre l’oppression de la vie privée et de la vie publique. Elles ont montré que la liberté vis-à-vis du patriarcat, celle vis-à-vis du gouvernement et celle vis-à-vis du capitalisme sont profondément liées.

L’inspiration donnée par le slogan de Jin, Jiyan, Azadi, sorti très vite des bouches dans les rues iraniennes, nous rappelle que les frontières politiques imposées par les forces colonialistes et impérialistes patriarcales peuvent être transcendées, tout comme la nation kurde qui a pu avancer sans avoir son propre gouvernement.

Nous prenons ce lien transnational et transfrontalier comme un présage de bonne augure et le considérons comme l’une des forces du mouvement des femmes kurdes. Alors que nous nous définissons comme faisant partie des luttes des femmes et de la communauté queer en Iran, en même temps, nous sommes très heureuses d’avoir pu bénéficier des expériences accumulées au cours de l’histoire par les femmes dans d’autres parties du Kurdistan. Le slogan Jin, Jiyan, Azadi, crié lors de l’enterrement des martyrs, a été scandé cette fois au Kurdistan d’Iran lors des funérailles de notre martyre, Jina Amini. Cela nous a donné l’occasion de parler du pouvoir, de l’action et du courage des femmes et de leur position face aux forces masculines qui ne nous ont apporté que la mort et l’esclavage.

Maintenant, le mouvement qui a commencé à la suite du meurtre de Jina par le régime iranien s’est rapidement transformé en un mouvement contre le hijab obligatoire et exigeant le renversement du système politique actuel en Iran. Il a réussi à casser les récits hégémoniques oppressifs sur les femmes kurdes et les autres femmes en Iran à deux niveaux : tout d’abord, ce mouvement féministe a réussi à faire voler en éclats les représentations des femmes des minorités ethniques par les nationalistes racistes, qui les considèrent comme dépourvues de capacité d’action et comme des marionnettes entre les mains des partis politiques kurdes. Ensuite, ce mouvement a été en mesure de remettre en question la compréhension orientaliste et raciste des occidentaux sur les femmes au Moyen-Orient. Dès l’instauration de la république islamique d’Iran, la réponse de ce système contre les oppositions a été de les réprimer, d’arrêter les opposantes et de les tuer, comme maintenant où de nombreuses femmes et militantes se trouvent dans des centres de détention. Cependant, les femmes et les queers en Iran ont montré non seulement qu’elles n’hésitent pas à participer aux mouvements dynamiques de leurs sociétés, mais qu’elles peuvent aussi être des pionnières dans le renversement des dictatures patriarcales dans la région. Ce qui se passe dans les rues d’Iran aujourd’hui promet le début d’une nouvelle ère de lutte contre la violence, l’intégrisme et la privation du droit à la vie.

Alors que nous nous considérons comme faisant partie de ce mouvement, nous invitons les groupes féministes et queers de la région à se joindre à nous dans cette bataille. Nous pensons nécessaire d’avoir la solidarité des féministes d’extrême gauche turques, arabes, baloutches, … afin de redéfinir les oppressions croisées d’une manière progressiste et au-delà des définitions patriarcales d’oppression en tant qu’ethnie.

Nous demandons également aux autres féministes d’extrême gauche anticapitalistes et antiracistes en occident de nous rejoindre et de nous soutenir dans cette lutte. La réalisation d’un idéal de liberté et notre libération n’est pas possible sans revendiquer le droit à nos vies ; et c’est ce qui résonne avec le slogan Jin, Jiyan, Azadi en Iran ces jours-ci. Inspirée par ce slogan, notre révolution féministe appelle à la solidarité transnationale et mondiale afin de le voir devenir réalité.


Further Reading

  1. Pour en savoir plus sur le soulèvement de novembre 2019, voir la déclaration du Collectif 98 dans Roar Magazine, signée par plus de 100 militants, activistes et universitaires. Pour une analyse du néolibéralisme en Iran, lisez ceci

  2. Pour plus d’informations sur le soulèvement de novembre 2019, voir le texte écrit par le Collectif 98 à l’occasion de son premier anniversaire. 

  3. Pour en savoir plus sur la question du pseudo-anti-impérialisme, lisez ceci

  4. JJohn Newsinger, The Blood Never Dried : A People’s History of the British Empire (Londres : Bookmarks Publication, 2006), « Iranian Oil », pp. 174-77. Asef Bayat, Revolution Without Revolutionaries: Making Sense of Arab Spring (Standford, Californie : Stanford University Press, 2017), pp. 2-7. 

  5. Voir la lettre ouverte du Collectif 98 à l’ACTA, l’une des plateformes de gauche les plus importantes de France, qui a publié un article catastrophiquement idéologique du point de vue du pseudo-anti-impérialisme sur l’éloge de Ghassem Suleimani, le général militaire de la Révolution Guard – qui a non seulement réprimé les dissidents en Iran, mais aussi déstabilisé l’Irak, la Syrie et, en fait, toute la région. 

  6. Pour plus de recul sur ce slogan, consultez l’interview que Radio Zamaneh a réalisée avec les militants de gauche en Iran qui ont appelé à la grève générale. 

  7. Theodor Adorno, Minima Moralia : Réflexions sur une vie endommagée. 

  8. Voir la célèbre photo prise à Téhéran, quelques minutes après minuit, sur laquelle trois femmes, se donnant la main, agitent leur foulard en l’air derrière des barricades enflammées. 

  9. Voir, par exemple, cette vidéo virale dans laquelle des femmes brûlent leurs foulards et dansent autour d’un feu. Pour certaines féministes iraniennes, cela rappelait les sorcières avant la montée du capitalisme. 

  10. Pour des statistiques détaillant les meurtres et les arrestations au Kurdistan, consultez ce rapport

  11. Comme indiqué dans la déclaration parue via ROAR Magazine

  12. De 304 à 1500 personnes. Le nombre réel de victimes n’est pas clair. Amnesty International confirme qu’au moins 304 personnes ont été tuées, tandis que Reuters rapporte 1500 personnes. 

  13. Pour une analyse de la récente grève des travailleurs du pétrole, voir Iman Ganji et José Rosales, « The Bitter Experience of Workers in Iran—A Letter from Comrades. » 

26.09.2022 à 12:41

Russie: Mobilisation et Résistance : Le mouvement anti-guerre russe peut-il relever le défi ?

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Suite à l’annonce de la mobilisation militaire des Russes par Poutine, une nouvelle série de manifestations et d’attaques incendiaires a éclaté. Mais est-ce suffisant pour arrêter la guerre ?
Texte intégral (4524 mots)

Le 21 septembre, à la suite de la contre-offensive ukrainienne de début septembre, Vladimir Poutine a annoncé la « mobilisation partielle » de la population russe pour soutenir l’« opération spéciale » menée par l’armée en Ukraine depuis février dernier. Dans l’analyse suivante, écrite en collaboration avec des anarchistes russes et qui comprend la traduction de certains documents produits par la plateforme anarchiste russe avtonom.org, nous nous intéressons à la réponse du mouvement anti-guerre russe et au potentiel d’agitation de la société russe dans son ensemble.

Si vous cherchez des moyens de soutenir les anarchistes qui s’organisent en Russie, vous pouvez faire un don à avtonom.org, sans doute la principale plateforme médiatique anarchiste russe.


Fin mars 2022, nous écrivions que la première phase du mouvement anti-guerre russe avait atteint ses limites, principalement réprimée par la force. Nous avions supposé que la phase suivante ne commencerait pas avant que les sanctions économiques et les nouvelles des pertes militaires ne commencent à faire sentir leurs effets aux Russes ordinaires. Cependant, contrairement à ce qui était attendu, l’économie russe ne s’est pas effondrée – notamment grâce à la fidélité des capitalistes occidentaux envers le pétrole russe – et Poutine est parvenu à minimiser les répercussions sur les populations de Moscou et Saint-Pétersbourg en recrutant de manière disproportionnée dans les plus petites villes.

Un des autres aspects qui peuvent exercer une tension sur la société russe est la mobilisation des conscrits du service militaire – en Russie, le service militaire est obligatoire pour tous les hommes de plus de 18 ans. Après avoir subi des pertes qui se comptent par dizaines de milliers, Poutine a finalement opté pour cette approche. D’ores et déjà, on peut entendre des histoires de personnes enrôlées de force dans l’armée russe. Cela signifie-t-il que la guerre se poursuivra indéfiniment ? Ou est-ce plutôt le début d’une nouvelle période d’instabilité politique en Russie ?

À notre avis, un mouvement anti-guerre combatif en Russie reste le seul espoir pour la paix dans toute la région de l’ancienne Union soviétique. Comme nous l’avions soutenu en mars,

« La seule chose qui aurait permis d’éviter cette guerre – et sans doute la seule chose qui puisse l’arrêter maintenant sans en passer par de très nombreuses pertes en vies humaines des deux côtés – est l’émergence d’un puissant mouvement antiguerre internationaliste en Russie qui déstabiliserait le pouvoir de Poutine, accompagné du soutien de mouvements similaires en Ukraine et ailleurs dans le monde. Si la guerre se poursuit indéfiniment, ou si elle se conclut – quel que soit le vainqueur – par la force brute du militarisme nationaliste, cela poussera beaucoup de gens, dans chaque camp, à rejoindre les rangs des militaristes et des nationalistes pour les décennies à venir.

Mais si la guerre en Ukraine prend fin grâce à la rébellion et à la solidarité des gens ordinaires, cela pourrait bien créer un précédent pour d’autres rébellions, d’autres mutineries, d’autres solidarités, qui pourraient s’étendre de la Russie à l’Ukraine, à l’Europe occidentale, aux États-Unis […] »

Le problème est qu’au cours des quinze dernières années, Poutine a systématiquement écrasé tous les mouvements en Russie ainsi que dans les pays voisins. D’innombrables russes qui auraient pu former l’épine dorsale d’un mouvement anti-guerre en Russie sont déjà en prison ou en exil. Comme l’ont observé des anarchistes d’Irkoutsk sur Telegram le lendemain de l’annonce de la « mobilisation partielle » par Poutine :

L’été a été une période de récession. Personne ne protestait, et quand c’était le cas, c’était sous une forme individuelle, et il s’agissait davantage d’un activisme du quotidien.

Hier, la situation a de nouveau changé. Et comme quelqu’un·e l’avait écrit fin février : « Bravo, nous avons une situation révolutionnaire, mais empressons-nous d’ajouter que nous n’avons pas de force révolutionnaire dans le pays. »

Comment créer un mouvement révolutionnaire dans des conditions d’extrême répression ? C’est plus ou moins la question à laquelle ont été confronté·es les Iranien·nes pendant la dernière décennie, mais avec une plus grande volatilité.

L’annonce de la « mobilisation partielle » a provoqué une nouvelle vague d’émigration. De longues files d’attente sont apparues aux frontières, même à la frontière avec la Mongolie. Ironiquement, même si la Russie parvient à fermer ses frontières aux déserteurs dans le but de rendre la conscription plus efficace, cela pourrait également avoir pour effet de fermer la soupape de pression qui a permis à l’autocratie russe de se maintenir jusqu’à présent.


Juste après l’annonce par Poutine de la « mobilisation partielle », les manifestant·es sont descendu·es dans les rues du pays. Comme en février et en mars, des féministes ont contribué à l’organisation de beaucoup de ces manifestations. Celles du 21 septembre et du week-end dernier n’ont pas été aussi massives que celles qui ont marqué le point culminant de la première vague. Mais si l’on considère que la répression a été alourdie au point que l’on peut désormais passer des années en prison pour avoir tenu une pancarte, le simple fait qu’elles aient eu lieu est déjà impressionnant. (En tant qu’amateur·ices de la poésie de Vladimir Mayakovsky, nous souhaitons adresser un salut chaleureux aux manifestant·es détenu·es pour avoir tenté de lire des poésies anti-guerre devant le monument qui lui est consacré sur la place Triumfalnaya.)

Comme d’habitude, la police a répondu à toutes ces manifestations par la force. Dans le même temps, la mobilisation militaire elle-même est utilisée de manière punitive : de nombreuses personnes arrêtées ont été sommées de se mobiliser dans les commissariats où elles ont été conduites. Bien sûr, de telles pratiques contribuent à donner l’impression dérangeante que la mobilisation est une manœuvre partisane de la part du gouvernement de Poutine, ciblant des secteurs particuliers de la population plutôt qu’œuvrant pour un objectif patriotique – et pourraient également avoir pour conséquence de rendre les troupes au front moins fiables.

Les manifestations les plus intéressantes ont eu lieu dans de petites villes de la périphérie de la Russie, où les manifestant·es ont commencé à chercher à se défendre. Dans le village d’Endirei, au Daghestan, par exemple, la police a été contrainte de tirer en l’air pour reprendre le contrôle. À Makhatchkala, la capitale du Daghestan, les manifestant·es ont tenté de bloquer une route et ont affronté la police. Si la toile du contrôle russe commence à s’étioler, cela débutera par les bords, et non par le centre de la métropole.

Les formes de protestation conventionnelles étant si chères payées, les attaques clandestines ont pris de l’ampleur au cours des sept derniers mois, notamment les incendies volontaires ciblant les centres de recrutement et le sabotage de voies ferrées. Avant l’annonce de la « mobilisation partielle », 37 attaques incendiaires avaient eu lieu contre des bureaux d’enrôlement militaire et des bâtiments administratifs depuis l’invasion de l’Ukraine ; au matin du 25 septembre, au moins 17 autres attaques similaires avaient été signalées après que Poutine a annoncé la mobilisation. Une autre a eu lieu au moment où nous terminions cet article, portant le total à 55.

Certaines de ces attaques pourraient bien être l’œuvre d’anarchistes organisé·es comme celles et ceux associé·es à l’Organisation de combat anarcho-communiste, qui a reçu une publicité considérable depuis que nous les avons interviewés le mois dernier. D’autres sont simplement des actes de désespoir. Au cours des dernières 24 heures, un homme s’est immolé par le feu à la gare routière de Ryazan pour protester contre la mobilisation. Un autre a tiré sur le chef de la commission de recrutement de la ville d’Ust-Ilimsk, Irkutsk. Selon les informations, alors que le commissaire donnait des instructions aux recrues, l’attaquant a déclaré : « Personne ne va nulle part ! » et l’a abattu d’une balle. Comme au Kazakhstan, le fait que la protestation soit si difficile signifie que la ligne entre sortir dans les rues avec une pancarte à la main ou avec un bidon d’essence ou une arme à feu improvisée est plus fine qu’en Europe occidentale ou aux États-Unis.

Bien qu’il devienne finalement envisageable que, dos au mur, Poutine puisse un jour perdre son emprise sur le pouvoir, rien ne garantit que ce qui suivra sera préférable. Le nationalisme frustré est le terreau classique du fascisme, et beaucoup de celles et ceux qui ont osé critiquer la politique étrangère de Poutine sont des faucons qui ont exigé une politique plus agressive envers l’Ukraine et ses alliés. Poutine a entretenu des mouvements nationalistes et fascistes loyaux tout en écrasant les mouvements et sous-cultures autonomes et anti-autoritaires, et l’héritage de l’Union soviétique a discrédité les propositions de gauche et communistes dans l’esprit de millions de Russes.

Il est crucial que nous dirigions des ressources et du soutien vers les anarchistes et les manifestant·es anti-guerre en Russie, afin qu’iels disposent des moyens nécessaires pour faire valoir leurs arguments auprès des autres Russes – non seulement pour la fin de la guerre en Ukraine, mais également pour qu’un nouveau modèle de société plus participatif et égalitaire succède au régime de Poutine. La gloutonnerie capitaliste qui a lieu lors de l’éclatement de l’Union soviétique en 1991 a été un désastre aux proportions catastrophiques ; il est donc compréhensible que de nombreu·ses Russes craignent le changement, et c’est aux anarchistes qu’il incombe de montrer que la transformation sociale peut avoir des résultats différents.

Comme nous l’avons soutenu dans Soulèvement au Kazakhstan ,

« Un changement social réel – dans la Russosphère comme en Occident – requerra une lutte de longue durée. Renverser le gouvernement est nécessaire, mais insuffisant : afin de se défendre contre les futures impositions politiques et économiques, les gens devront développer un pouvoir collectif sur une base horizontale et décentralisée. Il ne s’agit pas d’un travail d’une journée, ni même d’un an, mais d’une génération. »

La police russe lutte pour maintenir le contrôle sur les manifestants à Endirei, au Daghestan.

Nous avons longtemps souligné que la situation en Russie ne mérite pas notre attention parce qu’elle représente un cas flagrant et exceptionnel d’oppression étatique, mais surtout parce qu’elle est une variante de la même situation à laquelle nous sommes confronté·es tout autour du globe. L’autocratie totalitaire n’a pas perdu de terrain au XXIe siècle en tant que modèle de pouvoir étatique. Elle gagne du terrain en Europe – comme en témoigne la victoire électorale de l’extrême droite en Italie cette semaine – ainsi qu’aux États-Unis.

Alors que les conflits pour les ressources s’intensifient, exacerbés par les crises écologiques, nous verrons probablement davantage de guerres comme celle d’Ukraine. Cela se produit déjà ailleurs dans l’ancienne Union soviétique, alors que les hostilités redoublent entre le Tadjikistan et le Kirghizstan, entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie. Celles et ceux qui luttent contre l’autoritarisme et le militarisme en Russie aujourd’hui luttent contre les mêmes choses que nous devons combattre ailleurs dans le monde, et nous devrions chercher à apprendre d’elles et eux et les soutenir.

Dans un régime totalitaire, l’endroit où vous pouvez être le plus libre se trouve parfois à l’arrière d’un fourgon de flics.


La nuit du déserteur

Ce qui suit est une traduction de l’épisode du 25 septembre du podcast hebdomadaire de la plateforme anarchiste russe avtonom.org.

Saboter la mobilisation

L’info principale de la semaine est la soi-disant « mobilisation partielle » annoncée par le soi-disant président Poutine. En réalité, il n’y a rien de « partiel » là-dedans : la population russe est tout simplement donnée en pâture au ministère de la Défense, qui utilisera autant de personnes qu’il le désire comme chair à canon. D’abord ils prendront les patriotes fanatiques, puis les citadins apolitiques, et enfin ce qu’il reste d’intellectuels, même si leur utilité est limitée.

C’est un geste de désespoir de la part de Poutine : il montre que la stratégie consistant à mener une guerre conventionnelle rapide en Ukraine a définitivement échoué, que la Russie a épuisé son armée plus ou moins professionnelle, qu’elle n’a pas de suprématie aérienne, que les armes modernes viennent à manquer, et qu’il ne reste plus qu’à remplir la ligne de front avec les cadavres d’hommes pris au hasard dans le pays. Et bien sûr, cette mobilisation ne changera stratégiquement rien à la guerre (à moins qu’elle ne rapproche la fin de Poutine). D’un côté, c’est une bonne chose : si l’empire russe commençait à gagner, à long terme ce serait bien pire pour toutes celles et ceux qui vivent en Ukraine (et en Russie aussi). Mais à court terme, la mobilisation n’apportera que de grandes souffrances aux Russes qui finiront écrasé·es par les mesures du régime – comme toutes celles et ceux pris dans n’importe lequel des broyeurs à chair humaine impérialiste.

Commençons par le fait que les mobilisés perdront leur emploi (les contrats de travail, semble-t-il, sont simplement suspendus pour ceux qui sont mobilisés, mais il est clair qu’en réalité, aucun patron n’attendra le retour de potentiels 200 [« 200 » est une expression russe qui désigne un soldat mort au combat]), et concluons par les risques évidents pour la chair à canon sur la ligne de front. Vous pouvez revenir de l’armée combattant en Ukraine soit dans un cercueil, soit gravement blessé, soit comme déserteur, ce qui est un délit pénal impliquant une sérieuse peine de prison. En d’autres termes, même d’un point de vue absolument pragmatique, il est plus raisonnable d’éviter l’armée et la mobilisation même après avoir reçu la convocation, et au pire des cas, de recevoir une amende ou une peine de prison avec sursis.

Cependant, pour l’instant, des files de volontaires ou d’idiots intrépides se forment toujours. Le comportement de ceux qui sont maintenant prêts à se rendre d’eux-mêmes, consciencieusement, au bureau d’enregistrement, alors que le fait de ne pas se présenter n’implique qu’une punition administrative (et que de nombreux guides ont été publiés à ce sujet) rappelle une vieille blague soviétique. On annonce à l’usine : « Demain, nous pendrons tout le monde dans l’usine ! Avez-vous des questions ? » et une timide voix s’élève de la foule et demande : « Est-ce que nous devons amener une corde et du savon avec nous ? Ou est-ce que le syndicat nous en fournira ? » [En russe, « une corde et du savon » est une expression qui désigne le nécessaire pour se pendre ; le savon sert à empêcher la corde de glisser.] Il est particulièrement intéressant à cet égard qu’à Moscou, un des points de mobilisation ait été installé au musée Darwin – apparemment dans le but de remettre immédiatement le prix Darwin à ceux qui se présentent. Comme l’a écrit Hannah Arendt, « beaucoup […] n’étaient ni pervers ni sadiques [et] étaient, et sont encore, effroyablement normaux. »

Nous ne doutons pas que nos lecteurs et lectrices n’aspirent pas à la guerre de conquête impérialiste de Poutine. Que sont-ils censés faire s’ils sont confrontés à la menace d’être mobilisés ? [Il y a ici un jeu de mot dans le texte original russe : mobilizatsiya, le mot russe pour « mobilisation », est ici transformé en « moGilizatsiya », car mogila est le mot russe pour « tombe ».] Il n’y a qu’une réponse : la saboter de toutes les façons possibles. Maintenant, en septembre 2022, le vrai « Jour du déserteur » arrive. [En Russie, le 23 février est célébré comme Jour du défenseur de la patrie, pour honorer tous ceux qui ont servi dans l’armée. Traditionnellement, les anarchistes organisent des événements antimilitaristes ce jour-là, qu’iels appellent le « Jour du déserteur ».]

Ne vous rendez pas dans les bureaux d’enrôlement, n’acceptez pas les citations à comparaître, ne restez pas à l’adresse où vous êtes enregistrés. Ne dites à aucune autorité où vous êtes : laissez-les essayer de vous trouver. Vous pouvez postuler pour le service civil alternatif quelles que soient vos convictions réelles. N’allez pas au travail, prenez un congé maladie. De manière générale, sentez-vous libre d’enfreindre leurs lois : votre vie est plus importante.

Une autre option consiste à fuir le pays. L’Allemagne par exemple, semble être prête à accepter les déserteurs de l’armée russe. Ici, chacun doit décider pour lui-même, mais il est clair que tout le monde n’a pas les ressources nécessaires pour quitter la Russie, ni forcément l’envie de le faire. En outre, il est toujours possible que vous soyez détenu lors du passage de frontière.

Enfin, n’oubliez pas : solidarité, aide mutuelle et activité collective. Si tout le monde reste seul dans sa cave ou part pour la Géorgie, Poutine régnera pour toujours. [en russe, il est écrit « le Poutine collectif », c’est-à-dire l’état d’esprit de résignation et d’obéissance généralisé]. Participez à des actions contre la mobilisation. Les manifestations anti-guerre organisées dans les rues du pays le 24 septembre n’ont pas attiré un nombre particulièrement important de personnes. Mais il semble y avoir une certaine radicalisation – à Moscou, des manifestant·es ont arraché des détenu·es à la police. Dans tous les cas, il vaut mieux être enfermé pour quinze jours ou même dix ans que d’être déchiqueté par un HIMARS [un lance-roquettes léger de fabrication étasunienne] ou abattu par des bandits des détachements de Kadyrov près de Bakhmout [Ramzan Kadyrov est le chef de la République tchétchène et un général de corps d’armée russe ; Bakhmout est une ville de l’oblast de Donetsk].

C’est l’action collective qui peut changer la situation dans le pays, pas des individus qui cherchent à sauver leur peau. Il faut agir avec tous les moyens disponibles. Si nous restons sur la touche maintenant, peu de gens s’en sortiront. Le jour de l’annonce de la mobilisation, les bureaux d’inscription et d’enrôlement militaires ont commencé à prendre feu plus souvent, et plus ils seront nombreux à brûler, plus la mobilisation sera lente. La nuit du déserteur commence. Mais soyez prudent·es : il est important qu’au moins quelques anarchistes soient encore en Russie et en liberté quand les manifestations commenceront à attirer de plus grand nombre de personnes.

Dans tous les cas : saboter la mobilisation, jeter du sable dans les rouages de la machine de mort. Même si vous ne faites que convaincre quelques connaissances de ne pas se rendre aux citations à comparaître, il s’agit déjà d’une action importante.

Des manifestant·es anti-guerre à Makhatchkala répondent à la brutalité policière.

Ça va s’empirer

La Russie est en train de perdre la guerre conventionnelle (non nucléaire) en cours. Et oui, un pays à moitié désindustrialisé ne peut pas se battre contre la quasi-totalité du reste du monde, même s’il dispose d’un grand territoire (ce qui représente au contraire une vulnérabilité supplémentaire). Par conséquent, si tout continue comme aujourd’hui, l’avenir de la Russie est le suivant : capitulation, réparation, pauvreté et sans doute désintégration (volontaire ou non). Ce sera difficile pour les habitant·es des territoires de l’actuelle Fédération de Russie, mais iels auront au moins une chance de reconstruire leur société à partir de zéro. Les forces anti-autoritaires peuvent aussi jouer un rôle significatif à cet égard, et peu importe qu’elles soient « anarchistes » ou « vaguement démocrates ».

Une autre issue est possible : effrayé par la perspective de réitérer le sort de Kadhafi, Poutine lance des armes nucléaires (à condition qu’elles ne soient pas complètement rouillées). Il est difficile de prédire la suite des événements, mais il est clair que cette menace ne se limite pas au territoire de l’Ukraine. Ce scénario est donc bien pire que le précédent. La question de savoir comment l’empêcher – et quelle influence les mouvements de base peuvent avoir sur cela – est ouverte. En tout cas, les armes nucléaires ne sont déjà pas une très bonne idée en principe, mais entre les mains d’un vieil homme sénile au Kremlin c’est encore pire.

La guerre se propage

Comme toujours, sous couvert de guerre en Ukraine, les pays voisins commencent également à résoudre leurs problèmes par la force militaire. Ici, le Tadjikistan échange des coups de feu avec le Kirghizstan à la frontière ; là, l’Azerbaïdjan franchit la frontière avec l’Arménie et occupe de nouveaux territoires, et tout cela implique des mort·es et des blessé·es. L’attention du monde est rivée sur l’Ukraine – alors pourquoi ne pas en profiter ? C’est ainsi que les guerres mondiales ont commencé.

Nous ne devons pas l’oublier ; il nous faut aussi prêter attention aux petits impérialistes comme l’Azerbaïdjan. Après tout, on apprend par comparaison : la Russie, comparée aux États-Unis, est aussi un petit impérialiste, mais cela ne signifie pas pour autant que nous devons fermer les yeux sur ses méfaits (même si Noam Chomsky et Roger Waters, qui sont protégés des électrodes du FSB [la police secrète russe] par leurs passeports étasunien et britannique).


La police russe attaque des manifestant·es à Saint-Pétersbourg — vont-ils faire disparaître les derniers restes de dissidence en Russie ou faire du pays une cocotte-minute explosive ?

Pour aller plus loin

22.08.2022 à 21:13

Russie : L’Organisation de Combat Anarcho-Communiste : Une interview avec un Groupe Anarchiste Clandestin

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Une interview avec un groupe anarchiste clandestin actif en Russie, qui promeut l'action directe et gère une caisse de solidarité pour soutenir le sabotage anti-guerre.
Texte intégral (5342 mots)

Lorsque l’armée russe envahit l’Ukraine fin février 2022, anarchistes et autres manifestant-e-s anti-guerre bravèrent les mesures anti-manifestation draconiennes et descendirent dans la rue pour exprimer leur opposition. Au fil des mois, ces mouvements de protestation ayant été écrasés, la résistance contre l’invasion a pris de nouvelles formes. À travers la Russie, des attaques clandestines ont visé des voies ferrées, des centres de recrutement de l’armée, des véhicules appartenant à des pro-guerre zélés ainsi que la propagande favorable à la guerre de l’État Russe.

Un des groupes soutenant ces attaques est connu en tant qu’Organisation de Combat Anarcho-Communiste (ou the Anarcho-Communist Combat Organization en anglais). Dans cette interview, iels abordent la vision qu’iels ont de leurs prédécesseur-e-s dans l’histoire locale des mouvements anarchistes, la situation politique en Russie et sa détérioration à un point tel qu’il a été possible de réprimer les mouvements sociaux et d’envahir l’Ukraine, et les possibilités d’organisation dans de telles conditions. Nous leur avons aussi demandé de détailler certains de leurs protocoles opérationnels, dans le cas où cela serait utile à d’autres anarchistes, ailleurs, qui seraient contraint d’adopter des stratégies similaires au fur et à mesure que la répression d’État s’intensifie de par le monde.

Les hyperliens et les notes entre parenthèses ont été ajoutées par nous [CrimethInc.] et non par les auteurs et autrices, dans le but de faciliter la lecture.

« Nous, l’Organisation de Combat Anarcho-Communiste, avons saboté les rails de train (coordonnées : 56 16’44’’N 38 12’40.5’’E) menant à la 12ème Direction Générale du Ministère de la Défense de la Fédération de Russie – en défaisant plusieurs boulons et en écartant les rails… »


Comme nous le comprenons, l’Organisation de Combat Anarcho-Communiste gère plusieurs pages sur les réseaux sociaux, gère une caisse solidarité servant à soutenir les groupes qui mènent des actions directes clandestines et aide à diffuser les comptes-rendus de ces actions directes ainsi que les infos sur les prisonnier-e-s capturé-e-s au cours de la lutte. Racontez-nous comment vous voyez votre travail de publication, étant donné que c’est le principal biais par lequel beaucoup de gens découvrent vos actions.

Nous avons été critiqué-e-s par certain-e-s camarades pour notre activité sur les réseaux sociaux : ce serait un flot infini de courts messages qui n’ont aucun impact sur les esprits des lecteurs/ices.

Nous considérons nos tentatives d’utilisation des médias sociaux comme une partie importante de notre travail de communication – à comprendre dans le sens de tentative pour propager nos idées. Notre plate-forme préférée pour ce faire est Telegram, étant donné qu’elle est moins censurée et qu’elle offre un cadre un peu plus intellectuel et politisé.

Par ailleurs, nous réalisons bien que les propriétaires de n’importe quelle plate-forme de réseau social – sans parler des fournisseurs d’accès internet – peuvent coopérer avec l’appareil répressif de n’importe quel État. De ce fait, c’est très important pour nous de garantir l’anonymat dans le cadre de notre travail de communication. Nous utilisons un système d’exploitation basé sur Linux, qui offre une connexion internet exclusivement par TOR. Cela vaut aussi pour Telegram – nous ne l’utilisons que de cette façon. Pour créer les comptes nécessaires à notre activité, nous utilisons des numéros anonymes et virtuels, et des adresses e-mail de chez riseup.net – qui est le projet dans le domaine de la technologie internet en lequel nous avons le plus confiance. Nous considérons aussi qu’il est important d’effacer les métadonnées des fichiers multimédias (images, vidéos et textes). Certains systèmes d’exploitation basés sur Linux permettent de le faire en deux clics ; tandis qu’avec d’autres systèmes, il faudra installer des programmes spécifiques. Dans tous les cas, ces démarches sont toujours possibles et essentielles.

Un de vos rôles est de rendre compte d’actions directes et autres choses similaires en Russie. Comment vérifiez-vous les comptes-rendus et informations qui vous parviennent avant de les partager ?

Au sujet des informations que nous trouvons en ligne ou qui nous sont envoyées : si les infos nous sont envoyées directement, nous commençons par évaluer leur plausabilité en nous basant sur notre propre expérience. Nous prenons en compte l’authenticité et la clarté du communiqué (la plupart du temps, les personnes qui essayent de faire un faux communiqué sont assez peu douées à prétendre être anarchistes), la lisibilité des photos ou images vidéo, et les données précises concernant l’endroit, la date et la cible de l’attaque. Si les informations reçues sont considérées comme dignes de confiance basé sur ces critères, nous estimons qu’elles sont vraies et nous les publions. Si l’événement est aussi relayé dans les mass-médias – ceci incluant les médias institutionnels, cela peut faire office de confirmation supplémentaire, corroborant que l’événement en question a bien eu lieu.

Quel processus utilisez-vous pour décider des personnes à soutenir avec votre caisse de solidarité pour les actions, quand il n’y a pas de moyen d’entrer en contact direct ?

Décider de qui soutenir avec la caisse de solidarité que nous avons lancée n’est pas facile, particulièrement au vu de la petite échelle du projet. Au début, nous envoyions de petites sommes à toutes les personnes qui en faisaient la demande. Rapidement, nous nous sommes aperçu-e-s que, dans la plupart des cas, nous ne recevions en retour aucune confirmation que des actions concrètes avaient été entreprises par ces personnes. Pour cette raison, nous avons maintenant commencé à offrir un soutien financier post factum, lorsqu’il y a des preuves que des actions ont bien eu lieu.

Les versement d’argent se font à l’aide de portefeuilles de cryptomonnaies BTC. En même temps, nous envoyons aux destinataires des instructions sur la manière d’anonymiser la cryptomonnaie lors de la conversion en monnaie fiduciaire.

Nous voulons donner un conseil important à toustes les futur-e-s participant-e-s à la résistance partisane : testez au préalable tous les moyens de combat que vous planifiez d’utiliser dans vos actions. Que vous utilisiez un cocktail Molotov ou des moyens plus avancés, ceci vous permettra d’éviter des erreur malheureuses et des problèmes au moment de l’action directe.

Si l’on se retourne sur l’histoire de la Russie et des régions alentours, quelles organisations et luttes considérez-vous comme vos prédécesseurs/euses ?

Nous nous inscrivons dans la tradition révolutionnaire anarchiste d’Europe de l’Est. Nous voyons les groupes anarchistes militants du début du siècle dernier comme nos prédécesseurs: Chernoe Znamia (« Bannière Noire » ou « Black Banner » en anglais, une fédération de groupes fondée à Bialystok en 1903), « Beznachaliye » (« Sans Autorité » ou « without Authority » en anglais, le principal cercle anarchiste de Petersbourg au début du XXème siècle) et le « Groupe Anarcho-Syndicaliste du Sud de la Russie » (ou « Southern Russian Anarchist-Syndicalist Group » en anglais). Ce qui nous inspire dans ces organisations, c’est leur engagement envers l’activité militante inflexible et leur désir d’impliquer les masses populaires dans leur travail de combat, d’unir les luttes politiques et économiques en une lutte pour la révolution sociale. Nous nous considérons aussi comme les successeurs de L’Armée Insurgée Révolutionnaire d’Ukraine (Revolutionary Insurgent Army of Ukraine - RPAU) [les forces associées à Nestor Makhno, aussi connue sous le nom de l’Armée Noire] et des anarchistes clandestin-e-s qui, pendant la Guerre Civile, s’opposèrent les armes à la main à la dictature réactionnaire et aux Bolchéviques.

Plus récemment, notre anarchisme partisan s’inspire de manière créative des idées et pratiques de la Nouvelle Alternative Révolutionnaire [un groupe anarchiste insurrectionnel russe des années 1990 qui a réalisé une série d’attaques contre des cibles gouvernementales durant la guerre de Tchétchénie] et de groupes organisés autour de « Black Blog » à la fin des années 2000 et au début des années 2010. Par ailleurs, nous sommes également inspirés par le sacrifice héroïque de Mikhail Zhlobitsky, qui a réalisé une attaque à la bombe contre le quartier général du FSB à Arkhangelsk le 31 octobre 2018, et nous admirons son action.

Regardant en arrière sur l’expérience et l’exemple de nos prédécesseur-euses, nous en concluons que la réussite de la tâche révolutionnaire demande une organisation disciplinée composée de camarades déterminé-e-s, désintéressé-e-s et dévoué-e-s.

« Lorsqu’il reprend de l’ampleur, le mouvement anarchiste va régulièrement faire face à des questions tactiques et stratégiques qui ne peuvent être résolues que par des moyens armés. Il faut y être préparés. » - extrait d’un article d’Anarchist Combatant à propos de l’histoire de l’anarcho-syndicalisme russe.

Au fil de vos années d’activité, vous avez vu le gouvernement de Poutine devenir de plus en plus répressif. Lorsque le gouvernement resserre son étau, le mouvement anarchiste est face à un dilemme : devrions-nous nous rendre plus visibles publiquement, prendre plus de risques, dans le but d’essayer de prévenir un retour de bâton dans la société ? Ou devrions-nous entrer en clandestinité pour nous préparer à faire face à la répression ? Est-ce possible de faire les deux ? Comment pouvons-nous équilibrer le besoin d’organisation collective avec le besoin d’assurer la sécurité de nos projets ?

Nous avons connaissance d’exemples où des camarades ont réussi à garder l’équilibre entre la publicité et la clandestinité pendant assez longtemps, tout en étant assez actifs/ves dans les deux sphères. Cependant, c’est l’exception à la règle. Une division certaine entre les tendances exposées et celles souterraines est inévitable. L’expérience de nombreux mouvement révolutionnaires du XXème siècle en atteste.

C’est important que les deux tendances existent et soient solides. En même temps, nous ne pouvons qu’insister sur le fait qu’il faut des liens entre les deux, avec la possibilité pour les militant-e-s de passer d’une tendance à l’autre. Par le passé, nous avons parfois entendu l’idée que, pour des « raisons de sécurité », les tendances publiques et clandestines devaient être complètement séparées l’une de l’autre. D’après notre expérience, il y a toujours, d’une manière ou d’une autre, des ponts et des voies de communication entre les deux.

Quels conseils pouvez-vous donner aux anarchistes d’autres parties du monde qui ne sont pour l’instant pas organisé-e-s en structures clandestines, mais qui pourraient avoir à le faire ? Quelles seraient les mesures à prendre maintenant qui pourraient être plus difficiles à mettre en place dans le futur ?

C’est très difficile de répondre à cette question sans être intimement familier-e avec les réalités spécifiques des différentes endroits du monde dont nous parlons. Par conséquent, nous ne pouvons que souligner les points les plus généraux.

En premier lieu, les camarades doivent faire de l’agitation au sein du mouvement anarchiste lui-même pour encourager la création de structures armées clandestines – à notre connaissance, les anarchistes dans la plupart des pays n’en comprennent pas du tout la nécessité.

Ensuite, il faut créer l’organisation primaire de ces structures et, plus largement, établir un réseau de contacts fiables dans différentes régions du pays – en prenant, bien sûr, toutes les mesures de sécurité nécessaires.

En même temps, les camarades doivent organiser des formations et entraînements dans différents domaines militaires.

Il n’est jamais trop tôt pour commencer à mettre de l’argent, des armes et du matériel de côté ; pour préparer une infrastructure complètement sécurisée permettant la communication et la médiatisation d’informations à la fois publiques et non-publiques ainsi que le transfert d’argent non-liquide. Cela semble être la base.

Un bureau de recrutement militaire russe en feu au printemps 2022.

Si l’on se retourne sur les 15 dernières années en Russie, n’y a-t-il aucune sorte de solidarité ou de soutien internationaux qui auraient pu permettre aux anarchistes en Russie d’empêcher Poutine de gagner autant de pouvoir sur la société russe, au point d’être capable d’envahir l’Ukraine ?

Peut-être que cela fait sens de regarder encore plus en arrière, à une période antérieure - dans les années 1993 et 1996, lorsque Eltsine et les oligarques concentrèrent le pouvoir et écrasèrent leurs rivaux politiques. Aussi déplaisants que ces rivaux aient pu être, il semble maintenant que le chemin pour construire un état autoritaire ayant la capacité de supprimer toute alternative politique était déjà tracé à ce moment-là. Poutine ne fait que suivre cette logique, et il a déjà fait face à moins d’obstacles qu’Eltsine. Ensuite vint la période apolitique des années 2000 (ou période “comblée” comme les gens l’appellent), durant laquelle faire bouger les choses était quasi impossible. En théorie, la crise politique de 2011-2012 aurait peut-être pu en finir avec le règne de Poutine, si toutes les forces d’opposition avaient agi avec une meilleure cohésion et plus de radicalité. Les anarchistes ont essayé de radicaliser le mouvement de contestation, mais nos forces n’étaient pas suffisantes et les autorités décidèrent d’enclencher la première grande vague de répression.

C’est difficile pour nous de dire quel type de soutien international aurait pu renforcer notre mouvement à l’époque. La prise de la Crimée et le début de la guerre contre l’Ukraine en 2014 ont entraîné un regain de sentiments réactionnaires en Russie, et le pays est allé tout droit vers le désastre actuel.

Aux États-Unis, certain-e-s “anti-impérialistes” (notamment un petit nombre de soi-disant anarchistes) pensent que soutenir les anarchistes ukrainien-ne-s impliqué-e-s dans la résistance militaire à l’invasion revient à combattre “main dans la main” avec les fascistes ukrainien-ne-s, à soutenir le gouvernement de Zelensky et à faire progresser les intérêts de l’OTAN. Pouvez-vous expliquer votre position concernant les possibilités d’action qu’ont les anarchistes russes et ukrainien-ne-s dans ce contexte et comment, selon vous, les anarchistes ailleurs dans le monde devraient agir en solidarité.

La défaite de l’Ukraine entraînera le triomphe des forces les plus réactionnaires en Russie, achevant de la transformer en un camp de concentration néo-stalinien – avec un pouvoir illimité concentré entre les mains du FSB [le Service de Sécurité Fédéral, Federal Security Service en anglais, successeur du KGB] et une idéologie impériale orthodoxe totalitaire. En Ukraine occupée, le moindre surgissement de la société civile et de liberté politique sera détruit, et l’existence même de la culture ukrainienne sera remise en cause. D’un autre côté, si la Russie est vaincue, le pouvoir de Poutine sera inévitablement en crise et il y aura une chance de révolution. Pour les anarchistes, le choix entre ces différentes alternatives semble clair.

Quoi qu’il en soit, pour nous autres en Europe de l’Est, tout ceci nous semble beaucoup plus urgent et concret que les querelles au sujet des jeux géopolitiques des États-Unis et de l’OTAN – querelles que les gens peuvent se faire sans avoir aucun engagement d’aucune sorte et que nous préférons abandonner aux propagandistes de Poutine. Donc être solidaire avec nous, cela signifie être solidaire avec l’Ukraine, avec sa victoire.

Vous avez eu plus d’une demi-année pour faire le point sur les différentes stratégies anarchistes en Russie, en Biélorussie et en Ukraine en réponse à l’invasion. A quoi vous attendiez-vous, et qu’est ce qui vous a surpris-e-s ? Par exemple, quels ont été selon vous les résultats des mouvements anti-guerre de Février et Mars 2022 ? Pouvez-vous nous faire part de vos réflexions concernant l’efficacité d’Operation Solidarity [Opération Solidarité], du Resistance Committee [Comité de Résistance], de la Feminist Anti-War Resistance [Résistance Anti-guerre Féministe], de Autonomous Action [Action Autonome] ou d’autres organisations des deux côtés de la frontière qui ont essayé de réagir à l’invasion ?

Pour être honnête, en 6 mois il est encore difficile de savoir quelle combinaison de stratégies est le plus efficace. Toutes les actions réalisées par les camarades ont eu une grande importance, et pourtant nous ne pouvons pas encore affirmer qu’il y ait une progression du mouvement anarchiste en Russie/Biélorussie ou en Ukraine - bien que l’on voie une mobilisation inspirante en Ukraine.

Nous soutenons la décision des anarchistes en Ukraine de prendre les armes et de se joindre à la confrontation militaire contre l’impérialisme. Tout mouvement révolutionnaire politique se doit d’être combatif, se doit de démontrer ses capacités de combat en temps de guerre et de participer aux luttes sociales en général. Nous sommes agréablement surpris-e-s du niveau de réussite logistique, de la récolte du matériel de secours et des articles de première nécessité et de la résonance médiatique à laquelle la “branche civile” du mouvement libertaire en Ukraine est arrivée.

Cependant, nous aimerions voir plus d’organisation et de structure chez les anarchistes du côté ukrainien, ainsi que des positions politiques plus clairement et activement exprimées. Pour ce faire, le manifeste du Resistance Committee [Comité de Résistance] seul est insuffisant.

Quant à la Russie, nous pensons que toutes les actions - pacifiques, violentes, symboliques et instructives - sont très importantes. N’importe quoi qui puisse toucher les esprits et les âmes des gens dans notre société. En même temps, nous soutenons les méthodes partisanes: sabotage, action directe, guerre partisane contre le régime fasciste. À notre avis, ces actions auront le plus d’écho et le plus grand potentiel politique et révolutionnaire dans les conditions actuelles.

Pensez-vous que les gens en-dehors de la Russie auraient pu faire quelque chose pour que la première étape du mouvement anti-guerre russe se passe différemment ?

Il faut bien dire que, même si peu de personnes croyaient qu’une invasion de grande ampleur aurait lieu, un immense mouvement de solidarité internationale a émergé dès les premières heures de la guerre. Les anti-autoritaires qui ont rejoint la résistance armée contre Poutine en Ukraine ont été rapidement fournis et équipés avec la plupart des choses nécessaires. Des bénévoles, comprenant des membres d’initiatives anarchistes, ont aussi aidé les les réfugié-e-s ukrainien-ne-s. Il y a eu des actions de solidarité, des réunions et des discussions. Beaucoup de travail a été abattu, et nous ne pouvons qu’en remercier les camarades.

Mais nous pouvons presque toujours faire plus en terme d’actions de solidarité ou de collecte de fonds pour les mouvements libertaires en Ukraine et en Russie. Nous entendons souvent que les gens de l’Ouest sont progressivement “fatigués par la thématique de la guerre”, et nous ne voyons plus exister le même consensus qu’auparavant concernant l’isolement international du régime de Poutine. Ce qui est important actuellement, c’est de maintenir une “ambiance de solidarité” afin de garder un niveau élevé de conscience et d’action.

Depuis le départ de Bakounine de Russie en 1840, et potentiellement même avant ça, des générations de radicaux et radicales russes ont du fuir la Russie et s’organiser en-dehors du pays. Quelles sont vos réflexions concernant les difficultés à organiser des mouvements incluant des émigré-e-s politiques en exil ? Par exemple, comment maintenez-vous le lien entre les personnes présentes en Russie et celleux à l’extérieur ? Comment faites-vous la part des choses entre l’influence des camarades russes qui “représentent” le mouvement en tant qu’émigré-e-s en Europe de l’Ouest, et les perspectives de celleux qui sont toujours au pays et qui, de ce fait, sont exposé-e-s à plus de risques ?

À notre connaissance, un des plus importants problèmes de l’émigration, c’est de rester politiquement actif/ve, de garder une perspective radicale et de trouver un équilibre entre le fait d’intégrer une nouvelle communauté et de rester connecté-e aux réalités et au mouvement au pays.

La communauté actuelle d’exilé-e-s de Russie est, à notre connaissance, assez dispersée. Cependant, on trouve plusieurs groupes d’anarchistes russes à l’étranger. C’est une chose très positive, qui aurait besoin d’être développée.

De notre point de vue, nous ne pouvons parler de “représentation” que si nous parlons d’une organisation qui aurait des ramifications à la fois en Russie et à l’étranger. Autrement, nous ne parlons pas de représentation, mais seulement d’opinions et de perspectives de groupes spécifiques et d’individu-e-s.

Concernant les connexions entre les émigrant-e-s et les personnes actives en Russie, elles existent. Internet et les moyens de communication anonymes contribuent grandement à leur existence. Une fois de plus, il serait judicieux de dire que nous avons besoin de plus d’organisation permettant à ces connexions de devenir systématiques et politiquement significatives, plutôt que d’être des communications individuelles sporadiques. Il y a des pas en train d’être faits dans la bonne direction, mais nous ne pouvons en révéler les détails.

« Après un examen minutieux, il est possible de voir que quelqu’un a gravé les lettres « BOAK » – pour Organisation de Combat Anarcho-Communiste – sur le bord du rail saboté. »

La rupture au sein d’Operation Solidarity a soulevé des questions au sujet de la résolution des conflits et sur la manière dont les gens impliqués dans le mouvement peuvent coopérer les un-e-s avec les autres tout en étant soumis-e-s à une pression intense. Comment les valeurs et idéologies de l’ordre dominant – telles que le capitalisme, le patriarcat et le libéralisme individuel - se manifestent-elles à travers les activités et les comportements des révolutionnaires dans les anciennes républiques soviétiques ?

Il est difficile pour nous de juger une rupture dont nous n’avons pas été témoins. Cependant, nous pouvons partager une vision commune de la “culture de la rupture”, qui se développe non seulement dans le mouvement anarchiste, mais aussi dans la société contemporaine en général.

Parfois, nous entendons des camarades dire: “Les ruptures sont une bonne chose: si les gens ont des avis contraires qui les divisent, iels devraient prendre des chemins différents”. On ne peut pas construire un mouvement fort avec ce genre de logique. D’expérience, nous pouvons dire que derrière les “ruptures idéologiques”, il y a toujours non seulement des divergences théoriques et pratiques, mais aussi des conflits d’ambition, une bataille pour le pouvoir et les ressources, et de l’égoïsme. Ceci est typique, non seulement chez les novices qui viennent de rejoindre le mouvement, mais aussi chez les vieux/vieilles révolutionnaires chevronné-e-s qui y ont été impliqué-e-s depuis de nombreuses années.

Nous ne connaissons pas de méthode infaillible pour éviter ce type de ruptures. Malheureusement, chaque mouvement dont nous avons connaissance a traversé des conflits dramatiques, ceci incluant des mouvements qui étaient assez importants et accomplis. S’il y a une chose qui puisse prévenir les ruptures, c’est l’auto-discipline collective - la compréhension du fait que les intérêts de la lutte sont au-dessus des désirs et des préférences individuelles, que les décisions collectives ne sont pas toujours celles qu’un-e individu-e en particulier aurait préférées, mais qu’elles restent importantes pour garder le groupe uni.

Ceci peut sembler naïf, mais des relations de camaraderie aimantes et chaleureuses peuvent aussi protéger contre les ruptures au sein des collectifs. Mais nous savons pertinemment bien que ce types de relations ne sont pas une garantie, qu’elles ne peuvent pas éliminer complètement les conflits. Cependant, même si les ruptures ne peuvent pas être complètement évitées, nous devrions nous efforcer de les réduire au maximum.

De l’extérieur de la Russie, nous avons l’impression que Poutine recrute dans les petites villes, afin de minimiser les effets de la guerre à Moscou et Saint-Pétersbourg. Que pouvons-nous faire pour perturber une stratégie politique pensée pour juguler l’impact de la guerre ? Comment est-ce que les anarchistes, malgré une puissante répression, peuvent-iels faire passer un message aux personnes qui ont raison d’être indignées par la guerre ?

À notre avis, c’est une impression très juste. Et ici, la guerre en elle-même, de par son fatal caractère inéluctable, agit comme l’agent principal du renversement du régime. Ce rôle ne peut pas être défait, ne peut pas être remonté dans le temps, ni par le gouvernement russe s’il le voulait, ni par les opposant-e-s au régime - aucun autre élément ne pourra éclipser cette guerre.

Quant au moyen de transmettre notre message au peuple dans de telles conditions répressives… nous essayons de transformer notre vision en actes. Il faut montrer aux sympathisant-e-s de la politique de Poutine et à celleux qui sont indifférent-e-s que la guerre peut être très proche. Il faut montrer aux opposant-e-s à la guerre des moyens efficaces pour la combattre.

Pensez-vous que l’invasion de l’Ukraine est un signe des choses à venir dans le monde entier - un futur dans lequel la guerre devient plus étendue, à mesure que le capitalisme s’enfonce dans une série de crises économiques et environnementales ? Que devrait-on faire maintenant pour se préparer ?

Ce scénario est très plausible. Bien sûr, la réponse universelle que nous pouvons donner est que nous devrions faire une révolution anarchiste dès que possible :)).

Un conseil plus “réaliste” serait de continuer à invoquer le renforcement du contrôle démocratique des masses populaires sur les autorités – le plus efficace sera un tel contrôle, le plus de problèmes pourront être évités dans le futur. Mais ce scénario reste plutôt optimiste : il est probable que la société ne sera pas assez forte et que les élites mèneront leurs peuples au désastre. Le mieux qu’il reste à faire dans cette situation est d’essayer autant que possible de développer des liens horizontaux globaux, y compris entre les membres du mouvement anarchiste aux motivations purement idéologiques, pour que ces liens ne se limitent pas à ceux de l’activisme mais s’élaborent également dans la sphère économique. De tels groupes basés sur la confiance peuvent grandement aider à traverser des périodes difficiles, et les gens d’en-dehors, issus du chaos social atomisé, peuvent se rassembler autour de ceux-ci.

Finalement, pourriez-vous nous expliquer comment vous pensez que les gens en-dehors de la région peuvent soutenir au mieux les anarchistes en Russie, en Biélorussie et en Ukraine ?

Participez à des initiatives qui soutiennent les révolutionnaires d’Europe de l’Est - matériellement et dans le domaine de l’information. Nous vous encourageons tout particulièrement à faire un don à notre fond anarchiste révolutionnaire (Revolutionary Anarchist Fund] - cela aide grandement à continuer la lutte et couvrir ses coûts.

Il est important que la stratégie anarchiste révolutionnaire ne se limite pas à un pays ou à une région. L’État et le capitalisme doivent être attaqués partout dans le monde.

Vous pouvez suivre l’Organisation de Combat Anarcho-Communiste (Anarcho-Communist Combat Organization) sur les canaux Telegram BOAK et Anarchist Combatant.


Sources pour aller plus loin :

  • Une précédente interview avec l’Organisation de Combat Anarcho-Communiste, disponible en français
  • Une interview aimablement partagée par the Final Straw Radio Show (en anglais).

Adaptation, un groupe punk du Kazakhstan, jouant leur morceau “Stop the War.”

05.05.2022 à 23:01

Lutter pour l’autodétermination du genre : Face aux attaques contre les personnes trans

CrimethInc. Ex-Workers Collective

Afin de lutter contre la vague de lois qui attaque la liberté des personnes trans, nous devons passer d’un discours centré sur les droits à la création des conditions nécessaires à l’autodétermination
Texte intégral (6047 mots)

Au cours de ces deux dernières années, une vague de lois anti-trans et anti-LGBTQI+ a déferlé sur les États-Unis. Des dizaines de propositions de loi ont été présentées dans de nombreux États visant à interdire aux enseignant·es de parler de genre et de sexualité, à empêcher les enfants de rejoindre une équipe de sport – ou d’utiliser les toilettes – correspondant à leur identité de genre, à obliger les travailleur·ses du secteur éducatif à outer les enfants trans à leurs parents, ou encore à interdire à ces enfants les soins médicaux dont iels ont besoin.

Ces textes visent une population vulnérable qui n’a pas accès à la parole politique et qui souffre de taux de suicide déjà disproportionnés, de grandes difficultés d’accès au logement et est souvent la cible de violences ; tout ceci sera exacerbé par ces lois. En parallèle, la Cour suprême est en train de mettre en place les conditions d’une attaque sans précédent contre la liberté reproductive, qui va avoir un impact démesuré sur les personnes transgenres. Compris dans leur ensemble, ces lois constituent une offensive concertée contre le droit à l’autodétermination sexuelle et de genre pour lesquels les mouvements LGBTQI+ luttent depuis des décennies.

Pourquoi est-ce que cela arrive maintenant ? Qu’est-ce que cela signifie dans le contexte mondial ? Et que pouvons-nous faire pour résister ?

Ils ne nous ont donné des droits que parce que nous leur avons donné des émeutes.

Des droits des personnes trans à l’autodétermination du genre

Afin de faire face à cette vague de fascisme de genre, nous avons besoin d’un cadre transformateur pour décrire ce pour quoi nous luttons.

La plupart des militant·es utilisent un discours basé sur les droits pour justifier leur opposition à cette vague de politiques oppressives. Nous proposons un cadre d’analyse différent : l’autodétermination du genre. Plusieurs raisons président à ce choix.

Premièrement, parce qu’il est ouvert. L’autodétermination dépasse la simple défense contre des agressions ou l’obtention de garanties gouvernementales. Il s’agit de définir ce que signifie le bien-être pour nous et d’en créer les conditions dans nos propres termes.

Deuxièmement, il est fondé sur l’autonomie. Il ne dépend pas d’un État ou d’une quelconque forme d’autorité pour accorder ou garantir des « droits ». Les droits sont une construction sociale ; ils ne peuvent exister qu’au travers des autorités chargées de les faire respecter, et il n’existe aucune manière efficace de résoudre les conflits concernant les conditions de leur attribution. C’est pourquoi les « libertés » garanties par l’État et fondées sur des droits prétendument intemporels s’érodent souvent avec le temps. En revanche, formuler nos objectifs en termes d’« autodétermination » permet de focaliser l’attention sur nos propres désirs, compétences et capacités d’action, et sur la construction du pouvoir collectif dont nous avons besoin pour les défendre.

Troisièmement, il est inclusif. Que vous vous identifiez comme trans, non-binaire, ou autrement, les vies de tout le monde s’améliorent lorsque chacun·e est libre de déterminer sa propre relation au genre. Cela ne signifie pas que nous devons rendre moins centrales les voix et les expériences des personnes trans dans cette lutte – au contraire, celleux-ci sont particulièrement bien placées pour savoir quelles sont les formes de violences et de répression patriarcale qui existent dans cette société. Mais cette lutte concerne la liberté de tous·tes, pas seulement celle d’une « minorité ». Plutôt que de se considérer comme des allié·es de luttes qui leur sont extérieures, celleux qui ne s’identifient pas comme trans doivent comprendre que c’est aussi leur propre libération qui est en jeu. Tout comme les attaques contre le droit à l’avortement ne s’arrêteront pas au Texas et au Mississippi, tout ce que les réacs réussiront à faire subir aux personnes trans, iels le feront ensuite subir aux autres personnes LGBTQI+ – puis il s’avérera que certaines personnes hétérosexuelles ne seront plus assez hétérosexuelles pour elleux non plus.

Enfin, cette approche est résonnante. L’autodétermination de genre articule nos aspirations dans un cadre utilisé par de nombreuses autres communautés opprimées et mouvements radicaux. Comprendre que nous nous inscrivons dans un récit bien plus grand que nous-mêmes nous aidera à tirer inspiration et connaissance d’autres luttes à travers le monde et l’histoire.

En déplaçant la question des limites des droits vers l’horizon de l’autodétermination, nous proposons un monde radicalement différent, dans lequel aucune autorité –ni les gouvernements, ni les religions, ni les familles nucléaires, ni rien d’autre –ne peut nous enfermer dans des visions étroites de ce que nous devrions être et de ce que nous sommes en droit de devenir. Ceci est d’autant plus important au moment où l’autodétermination en matière de procréation est également attaquée, avec une série de lois antiavortement qui entrent en vigueur, et l’imminence de l’annulation de l’arrêt Roe v. Wade1.

Le « choix » et les « droits » ne suffisent pas. C’est de liberté dont nous avons besoin, et il est parfaitement clair que nous ne nous tournerons pas vers celleux qui étaient censé·es protéger nos choix et nos droits pour la gagner.

« Il ne s’agit pas de savoir comment faire en sorte que l’État reconnaisse les personnes trans comme légitimes et accepte de protéger nos intérêts. Il s’agit de savoir comment s’assurer qu’elles aient accès aux ressources dont nous avons besoin, que l’État nous accepte ou non. »

« Même si l’État décidait demain matin d’annuler toutes les politiques anti-trans et de nous donner à tous·tes les soins dont nous avons besoin, nous serions toujours en danger, car notre sécurité continuerait de dépendre des caprices fluctuants de celleux qui détiennent le pouvoir d’État. »


Transphobie et fascisme de genre

Les mesures prises aujourd’hui par les législateur·ices et autres réactionnaires pour réprimer les personnes trans aux quatre coins des États-Unis témoignent de la haine vis-à-vis d’un groupe marginalisé et désigné comme bouc émissaire. Mais cela va plus loin : en tandem avec la vague de nouvelles lois restreignant l’autonomie reproductive, elles constituent un moyen d’extension du contrôle de l’État sur nos corps, nos sexualités et notre vie quotidienne – ce que nous appelons le fascisme de genre.

L’Alabama fournit un bon exemple de ce fascisme de genre. Une loi récemment adoptée fait de la délivrance de soins d’affirmation de genre aux mineur·es transgenres un crime passible de dix ans d’emprisonnement2. L’année dernière, le gouvernement de l’Arkansas avait déjà interdit les soins d’affirmation de genre, mais cette décision avait immédiatement été bloquée au tribunal. En Alabama, la loi SB 184 oblige les professeur·es qui apprennent la transidentité d’un·e élève à læ signaler à ses parents ; la loi HB 322 interdit quant à elle aux élèves de la maternelle au lycée d’utiliser les toilettes conformes à leur identité de genre, ainsi que d’autres installations scolaires. Cette loi interdit également aux professeur·es de maternelle et d’école primaire de parler d’orientation sexuelle et d’identité de genre.

Des projets de loi de ce type ont été adoptés ou sont en cours d’examen dans des dizaines d’États, comme le fameux « Don’t Say Gay » en Floride, qui a donné le coup d’envoi à la désormais populaire stratégie du parti républicain consistant à qualifier les défenseur·ses de la cause LGBTQI+ de groomers3. On pense également à la série de lois passées en Arizona interdisant notamment aux jeunes transgenres de pratiquer certains sports, d’avoir recours à des opérations chirurgicales d’affirmation de genre en étant mineur·es, ou encore interdisant l’avortement après 15 semaines de grossesse – l’ensemble de ces lois a été signé en une seule journée.

Quand elle a signé ces lois, la gouverneure de l’Alabama a déclaré : « Je crois fermement que si le Bon Dieu vous a fait garçon, vous êtes un garçon, et que s’il vous a fait fille, vous êtes une fille ».

La personne la plus haut placée de l’État nie donc l’existence des personnes trans. Nous avons beau être en 2022, cette rhétorique aurait été tout aussi réactionnaire dans les années 1950. Cela fait maintenant plus d’un siècle que les personnes trans, y compris des jeunes, demandent et bénéficient d’interventions médicales d’affirmation de genre aux États-Unis. Selon Jules Gill-Peterson dans Histories of the transgender child, il a été documenté que dès les années 1930, des jeunes filles trans ont vécu sans incident selon leur genre autodéterminé dans les écoles publiques – et en utilisant les toilettes des « filles » – dans les zones rurales des États-Unis.

Pourtant, dans l’Alabama d’aujourd’hui, c’est la gouverneure républicaine – avec sa marionnette de ventriloque, « le bon Dieu », qui lui sert à légitimer tout ce qu’elle dit – qui décide de votre genre. Et si vous avez un autre avis, vous pouvez finir en prison, tout comme votre médecin, vos parents et vos enseignant·es s’iels décident de vous soutenir.

Il n’est pas exagéré d’appeler cela du « fascisme de genre ».

Un programme suprémaciste blanc

Bien qu’aucune de ces lois ne mentionne explicitement la race, il est difficile de se méprendre. Toutes ces attaques contre les personnes trans sont liées à des courants suprémacistes blancs à l’œuvre dans les lieux de pouvoir. Elles sont la dernière incarnation d’un discours sur la « protection des enfants » dont la longue histoire, raciste, remonte aux lois Jim Crow4.

Ces attaques sont une autre facette de la stratégie visant à empêcher les débats sur la race et le racisme aux États-Unis. Ces lois sont apparues en même temps que (dans certains cas, dans le même projet de loi que) des lois interdisant aux enseignant·es de parler de la « théorie critique de la race » dans les écoles publiques. L’un des principaux architectes des projets de loi anti-LGBTQI+, Christopher Rufo, s’est fait connaître en tant que conseiller du président Trump sur les législations interdisant le débat sur les inégalités raciales. Bien que la plupart des politicien·nes n’aient manifestement aucune idée de ce qu’iels interdisent exactement en s’en prenant à ce qu’iels appellent la « théorie critique de la race », ces lois s’inscrivent dans le cadre d’une offensive plus large contre le mouvement Black Lives Matter, le projet 16195 et d’autres initiatives visant à identifier et à combattre la suprématie blanche structurelle dans les institutions étasuniennes.

Le gouverneur du Tennessee a justifié la promulgation d’une loi interdisant aux enseignant·es de parler des racines racistes des États-Unis en affirmant que « la théorie critique de la race n’est pas américaine. Elle place fondamentalement les communautés au-dessus du caractère sacré de l’individu, qui est l’un des principes fondateurs de cette nation. » Ce qui lui permet de justifier le ciblage de groupes qui s’opposent à la construction de « l’individu » comme pilier du capitalisme, de la suprématie blanche et du patriarcat.

Les réactionnaires à l’origine de cette loi considèrent que la sauvegarde de la suprématie blanche et l’attaque contre les personnes trans sont des combats à mener ensemble dans la guerre culturelle. Comme l’a récemment déclaré Christopher Rufo, « la question de la sexualité fournit un vivier d’émotions plus profond et plus explosif que les questions de race ». Ces démagogues utilisent à la fois le racisme et la transphobie comme carburant pour leur quête de pouvoir. Dans leur logique, la haine les aidera à faire reculer les acquis sociaux d’une centaine d’années ou plus.

L’âgisme et l’oppression des jeunes

Le fait que ces lois visent principalement la jeunesse n’est pas une coïncidence. Les jeunes ont ouvert la voie à des conceptions plus larges, plus autodéterminées de la notion de genre. Tout comme les parents conservateurs qui ont cherché à empêcher leurs enfants de se vacciner contre la COVID-19, ce que permettent les lois anti-trans n’a rien à voir avec la sécurité, et tout à voir avec le contrôle.

De façon perverse, la loi SB184 – la loi antitrans de l’Alabama – a été intitulée « The Vulnerable Child Protection Act » (« loi sur la protection des enfants vulnérables »), alors même qu’elle criminalise des soins médicaux qui peuvent sauver des vies. Kay Ivey, la gouverneure de l’Alabama, a déclaré en la signant : « Nous devons particulièrement protéger nos enfants de ces médicaments et chirurgies radicales qui altèrent la santé, alors qu’ils sont à un âge où ils sont si vulnérables. Concentrons-nous plutôt sur l’aide que nous pouvons leur apporter afin qu’ils deviennent les adultes que Dieu a voulu qu’ils soient. »

Or, rien n’est plus dangereux pour les jeunes que les visions du monde essentialistes et répressives qui cherchent à les forcer à jouer des rôles qui ne correspondent pas à leurs besoins. Les lois et la violence de l’État ne seraient pas nécessaires pour imposer ces normes aux jeunes si celles-ci étaient réellement « naturelles ».

« Si faire appliquer les normes de genre nécessite un effort permanent de surveillance et de censure, cela veut probablement dire qu’elles ne sont pas aussi biologiques ou innées que vous croyez. »


Le contexte mondial

Ces lois étasuniennes ne sont que la manifestation locale d’une vague mondiale de violence réactionnaire et de répression étatique. Les luttes LGBTQI+ ne sont pas seulement des « politiques identitaires » marginales –elles s’opposent à des discours et à des actes qui sont au cœur des stratégies du pouvoir autoritaire au XXIe siècle. Les tentatives explicitement homophobes de Vladimir Poutine pour légitimer l’invasion de l’Ukraine par une « défense des valeurs » en sont un exemple.

Les lois anti-LGBTQI+ et anti-trans se multiplient dans le monde entier. Les politiques des gouvernements d’Afrique et du Moyen-Orient sont les plus médiatisées, en raison du racisme et de l’orientalisme en vigueur chez les chroniqueurs étasuniens et européens. Mais la Hongrie a également récemment adopté une loi anti-trans et interdit l’adoption pour les couples homosexuels ; en Pologne, les députés ont adopté un projet de loi interdisant l’information sur les questions LGBT à l’école et plusieurs municipalités se sont déclarées « zones anti-LGBT+ ». Bien que les gouvernements d’Europe occidentale se positionnent généralement comme de fervents défenseurs des droits LGBTQI+, la France6 et l’Italie sont des bastions du « mouvement contre la théorie du genre », l’un des avant-postes de la réaction mondiale contre l’inclusion des personnes trans.

Ces campagnes anti-LGBTQI+ ne suivent pas toujours l’axe traditionnel gauche/droite. Au Brésil, en Pologne et en Russie, les lois sont issues de régimes autoritaires de droite ; les politicien·nes les associent aux politiques de maintien de l’ordre, au nationalisme et aux politiques conservatrices en général. Pourtant, dans d’autres cas – notamment en Israël, mais aussi dans certains pays d’Europe occidentale – les politicien·nes articulent leur défense des droits LGBTQI+ avec des politiques antimusulman·es, anti-immigré·es, militaristes et nationalistes, dans ce que les militant·es décrivent comme du pinkwashing et de l’homonationalisme. Donald Trump a sciemment utilisé ces deux approches : il a réagi à la fusillade d’Orlando7 en affirmant de manière opportuniste qu’il soutiendrait la communauté LGBTQI+ contre les musulmans et les immigrants, mais il a également fait preuve de complaisance envers sa base conservatrice en prenant des mesures pour réinterdire le service militaire aux personnes trans.

En bref, si les initiatives anti-LGBTQI+ sont toujours réactionnaires, toutes les initiatives qui prétendent défendre les personnes LGBTQI+ ne favorisent pas l’émancipation. Il est primordial de concevoir la lutte non seulement comme un moyen d’améliorer les conditions de vie d’un groupe particulier, mais aussi comme un front indispensable pour la liberté contre tous les systèmes d’oppression.

Une affiche de la France de Vichy sous l’administration de Philippe Pétain, l’allié de l’Allemagne nazie.

Les anarchistes et la libération trans/queer à travers l’histoire

Les anarchistes se battent pour la liberté sexuelle et de genre depuis plus d’un siècle, bien avant les sociaux-démocrates et autres libéraux. Cela nous donne un avantage supplémentaire dans ce combat, et une plus longue histoire de résistance sur laquelle nous appuyer.

Aux États-Unis, les anarchistes ont été les premier·es militant·es à parler d’homosexualité dans un contexte politique, en prenant la défense d’Oscar Wilde après sa condamnation pour « outrage à la pudeur » et en plaidant pour une approche humaine et rationnelle de la diversité sexuelle. En 1916 et 1917, Emma Goldman a parlé favorablement de l’homosexualité lors de conférences à travers tout le pays, changeant la vie de centaines de personnes qui se considéreraient certainement aujourd’hui comme « queer » et qui n’avaient jamais entendu parler publiquement de leurs expériences et de leurs désirs avec compassion. L’un d’entre elleux, le docteur Alan Hart, a été tellement inspiré par les idées anarchistes et pro-queer de Goldman qu’il a pris une mesure sans précédent, en obtenant ce qui était probablement la première chirurgie d’affirmation de genre à avoir lieu aux États-Unis et en vivant le reste de sa vie en tant qu’homme.

De Marie Equi, femme médecin radicale, activiste de l’IWW et féministe, à Eve Adams, qui vendait des publications anarchistes et gérait un bar lesbien clandestin à Greenwich Village, les femmes lesbiennes ont joué un rôle majeur dans le mouvement anarchiste du début du XXe siècle. Les poètes anarchistes gays ont repoussé les limites de la résistance culturelle et politique, de Robert Duncan, figure de proue de la Renaissance de San Francisco, à Charley Shively, le fondateur de Fag Rag et acteur fondamental de la libération gay. L’intellectuel anarchiste majeur du milieu du XXe siècle aux États-Unis, Paul Goodman, qui était bisexuel, a beaucoup écrit sur la libération sexuelle dans des revues anarchistes, mais aussi grand public, et fait entendre une voix radicale dans le mouvement gay et lesbien d’avant Stonewall. Les anarchistes queers du XXIe siècle, de Queeruption à Bash Back!, sont issu·es d’un héritage de plus d’un siècle d’une résistance antiautoritaire féroce aux normes sexuelles et de genre.

Au début du siècle, il y avait peu de visibilité trans ou queer dans les mouvements anarchistes. Ce n’est que dans les grandes villes et pendant les mobilisations de masse où se rassemblaient les « pink blocks » ou d’autres groupes queers radicaux, que les anarchistes trans et queer ont constitué une masse critique. Le paysage a considérablement changé dans les dernières décennies. Une grande partie de celleux qui sont attiré·es par les idées anarchistes aujourd’hui sont trans ou queer ; les textes traitant du genre et de la sexualité sont très demandés. De nombreux·ses jeunes trans et queer considèrent les idées anarchistes comme une voie vers la libération sexuelle et de genre, et de nombreux·ses jeunes anarchistes remettent en question les normes sexuelles et de genre.

Il est donc essentiel pour les mouvements anarchistes de lutter contre cette vague d’oppression visant les personnes trans. C’est une possibilité de soutenir une population ciblée, de relier la libération sexuelle et de genre à d’autres luttes, et de se mobiliser autour d’une problématique qui répond aux priorités et aux besoins des jeunes militant·es.

Comment résister

En tant qu’anarchistes, nous ne nous en remettons pas aux lois, aux tribunaux ou aux politicien·nes pour résoudre les problèmes qu’iels créent. Les avocat·es de l’ACLU, de Lambda Legal et d’autres associations qui mènent des batailles judiciaires pour contrer les effets immédiats causés par les projets de loi ont toute notre reconnaissance. Mais pour nous attaquer à la racine du problème – pour passer de la pétition pour les droits des personnes trans, à l’autodétermination du genre – nous allons avoir besoin d’une approche systémique, et non d’un traitement symptomatique.

Le problème n’est pas seulement ce que ces lois véhiculent sur le genre ; mais aussi que des politicien·nes, juges, autorités religieuses et autres « représentant·es » de l’autorité ont un droit de regard sur nos vies, nos corps et nos relations. Nous devons répondre aux besoins immédiats des jeunes de genre non conforme et des jeunes trans tout en construisant le pouvoir collectif nécessaire pour résister à ces attaques et construire un monde libéré des catégories binaires.

Voici des exemples de ce que nous pouvons faire.

  • Soutenir les jeunes qui s’organisent de manière autonome, en particulier les jeunes trans et queer. Fournir un espace dans votre centre communautaire, maison collective ou autre lieu, pour que les jeunes puissent se rencontrer. De nombreux·ses anarchistes ont beaucoup d’expérience en matière d’organisation horizontale, de prise de décision en groupe, etc. ; proposez-leur des partages de compétences, de la documentation, des outils d’animation, ou d’autres choses dont iels ont besoin.

  • Soutenir les grèves étudiantes. Comme It’s Going Down l’a rapporté, des élèves de la maternelle à la terminale ont organisé des grèves et des manifestations contre les mesures répressives prises en Iowa, au Missouri ou au Montana. Renforcez leurs actions ; mettez-les en lien avec d’autres militant·es qui désertent leur lieu de travail. Comme analysé ici, les grèves étudiantes peuvent gagner en puissance de manière exponentielle lorsqu’elles se mêlent à d’autres luttes sociales.

  • Soutenir l’éducation alternative. Les mesures de censure transphobes et homophobes qui ont de plus en plus cours à l’école sont terribles ; tant qu’à y être, nous pouvons nous demander pourquoi les politicien·nes devraient décider de ce que nous apprenons, et comment et où nous devons apprendre. Soutenez le deschooling, l’unschooling, le homeschooling8 et les autres alternatives au statu quo éducatif. Des initiatives telles que l’Albany Free School défient la mainmise de l’État sur ce que pensent les jeunes, et sur leur vie ; ils offrent souvent de bien meilleurs environnements pour les enfants trans et queer.

  • Soutenir la création d’espaces refuges pour les jeunes trans et queer qui en ont besoin. De nombreux enfants trans et queer se retrouvent sans logement parce qu’iels ne sont pas en sécurité chez leurs parents. Aidez à mettre en place des réseaux communautaires pour qu’iels puissent avoir des logements d’urgence. Soyez conscient·es des risques juridiques, mais faites ce qui est nécessaire pour s’assurer que les jeunes soient en sécurité.

  • S’organiser contre la maltraitance réelle des enfants – et combattre le confusionnisme des réactionnaires qui l’associent à l’accès des jeunes aux soins d’affirmation de genre. La maltraitance des enfants – réelle ou fantasmée – a été une obsession de la droite, depuis les croisades anti-gay « Save our children » (en français, « protégeons nos enfants ») d’Anita Bryant en 1977, jusqu’aux théories complotistes du Pizzagate et de Q-Anon aujourd’hui. Pourtant, comme le savent trop bien celles et ceux qui soutiennent réellement les survivant·es, ce sont dans les institutions telles que la famille nucléaire, les églises et les équipes sportives que les abus sur mineur·es sont les plus susceptibles de se produire ; et les conservateur·ices n’ont aucun intérêt à interroger ces institutions. Écoutez les survivant.es, apprenez des techniques d’intervention pour contrer l’« effet du témoin », laissez de la place aux jeunes afin qu’iels puissent parler librement de leurs expériences, transmettez ce que sont le consentement actif et les limites saines. Renseignez-vous sur le travail d’organisations comme Generation Five, qui ont su faire le lien entre la lutte pour mettre fin à la maltraitance des enfants, à d’autres luttes ayant pour but la transformation sociale révolutionnaire en dehors du système juridique pénal.

  • S’opposer aux politicien·nes. En tant qu’anarchistes, nous ne croyons pas à l’utilité du lobbying, ni à ce que les lois puissent résoudre nos problèmes. Mais nous respectons la diversité des tactiques. Il existe des manières multiples de lutter contre des lois oppressives – et avant tout en leur désobéissant ! Vous pouvez aussi distribuer des tracts, coller des affiches ou des stickers, protester contre les politicien·nes qui promeuvent ces lois et perturber les événements qu’iels organisent, dénoncer et déranger les organisations douteuses telles que l’ALEC, qui rédigent et promeuvent des lois oppressives.

  • Recourir à l’action directe et à la solidarité afin de fournir les ressources que les politicien·nes cherchent à nier aux enfants trans et queer. Soutenez les activités sportives autogérées ouvertes aux personnes trans et queer pour les enfants qui ont été exclu·es de leurs équipes scolaires. Partagez des ressources sur l’identité de genre, la sexualité, et les autres sujets censurés par de nombreuses écoles et parents. Créez des programmes d’aide mutuelle qui distribuent des vêtements, du maquillage, des produits de toilette et de première nécessité à tous·tes celles et ceux qui en ont besoin, quel que soit leur genre. Prévoyez des binders, des perruques, des prothèses mammaires externes, des sacs et des valises, tout ce qui vous paraît pertinent, et surtout qui peut-être fabriqué soi-même et qui soit facilement reproductible. Organisez des ateliers d’autodéfense et de désescalade pour les jeunes trans et queer qui peuvent avoir besoin de se protéger de situations de harcèlement et d’abus.

  • Combattre la surveillance de masse. Avec certaines de ces lois qui obligent les travailleur·ses éducatives à outer les enfants trans et queer à leurs parents, l’expansion déjà préoccupante des technologies de surveillance intrusives dans les programmes scolaires peut avoir des conséquences particulièrement effrayantes pour les jeunes LGBTQI+. Informez-vous, ainsi que votre communauté, sur les technologies de protection de la vie privée et les moyens d’empêcher les logiciels de suivre votre activité en ligne. Si vous faites partie d’un espace communautaire, offrez un accès anonyme aux ordinateurs pour que les personnes puissent consulter des ressources et communiquer d’une manière qui ne serait peut-être pas possible avec leurs ordinateurs personnels ou scolaires.

  • Combattre la transphobie. Pour les militant·es radicales non directement concerné·es qui veulent prendre part à ce combat, renseignez-vous sur comment s’adresser et communiquer avec les personnes trans et non-binaires de manière respectueuse. Interrogez vos propres présupposés sur le genre. Prenez au sérieux les expériences des autres, même si elles diffèrent des vôtres.

Ensemble, nous pouvons empêcher les autorités judiciaires de ruiner la vie des jeunes et faire un pas de plus vers un monde dans lequel chacun·e est libre de réaliser son potentiel selon ses propres conditions. Contre le patriarcat et la violence d’État, pour l’anarchie et la liberté.


Pour aller plus loin

  1. Arrêt de la Cour Suprême étasunienne datant de 1973 et garantissant l’avortement comme droit constitutionnel dans tout le pays. Il a été annulé le 24 juin 2022. 

  2. Le juge fédéral à bloqué certaines parties de cette loi en mai 2022. 

  3. Le grooming désigne le fait d’établir une relation d’amitié et une connexion émotionnelle avec un·e mineur·e, et parfois avec sa famille, pour baisser ses inhibitions à des fins d’abus sexuel. 

  4. Lois qui imposaient la ségrégation raciale dans les états du Sud de 1877 à 1964. 

  5. Projet du New York Times de 2019 qui a pour but de réévaluer les conséquences de l’esclavage dans l’histoire étasunienne, parmi lesquelles le racisme structurel et les inégalités sociales, économiques et politiques. 

  6. Pour la situation en France, voir : https://www.arretsurimages.net/articles/planning-familial-les-anti-trans-cautions-progressistes-des-reacs 

  7. Tuerie de masse revendiquée par Daech, ayant fait 50 victimes dans une boîte LGBT la nuit du 12 au 13 juin 2016. 

  8. Ces termes anglophones ne sont pas simples à définir parce qu’ils incluent des pratiques et des philosophies diverses, et qui plus est plutôt méconnues dans les pays francophones (hors Québec). On peut facilement traduire homeschooling par « instruction à domicile » ; l’unschooling désigne des pratiques d’éducation autogérée : l’enfant décide par ellui-même ce qu’iel veut apprendre, et quand iel veut l’apprendre. Enfin, le deschooling peut désigner un processus ou une période de désaccoutumance des méthodes traditionnelles d’éducation. 

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