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27.10.2021 à 15:46

Rien ne va plus au paradis salvadorien du Bitcoin

Hilary Goodfriend
Du haut de ses quarante ans, le président millenial et millionnaire du Salvador s’est forgé une image internationale de « disrupteur » jeune et irrévérencieux, façon Silicon Valley. Nayib Bukele a fait les gros titres en prenant un selfie pendant son premier discours aux Nations unies, puis il a fait de son pays le seul au monde […]

Texte intégral 2423 mots

Du haut de ses quarante ans, le président millenial et millionnaire du Salvador s’est forgé une image internationale de « disrupteur » jeune et irrévérencieux, façon Silicon Valley. Nayib Bukele a fait les gros titres en prenant un selfie pendant son premier discours aux Nations unies, puis il a fait de son pays le seul au monde à adopter le Bitcoin comme monnaie officielle. Mais derrière son vernis superficiel de startupeur, le gouvernement de Bukele a un caractère profondément autoritaire. Le président, qui profitait jusqu’alors de taux de popularité toujours élevés même après qu’il eut inconstitutionnellement renforcé son pouvoir exécutif, doit maintenant faire face à un mouvement d’opposition croissante, au milieu de crises économique et sociale qui s’aggravent. Par Hilary Goodfriend, traduction Florian Bru.

Un autoritarisme branché 2.0

Bukele a mené sa campagne comme une croisade anti-corruption, post-idéologique, contre une classe politique décadente. Son image jeune et irrévérencieuse, adossée à un formidable trésor de guerre familial et à une parfaite maîtrise des réseaux sociaux, l’a aidé à détrôner le Front de libération nationale Farabundo Martí (FMLN, gauche) – le parti des anciens insurgés démobilisés de la guerre civile du Salvador, au pouvoir pendant deux mandats de 2009 à 2019. Bukele, qui a fait son ascension politique en tant que maire étiqueté FMLN, s’est vite retourné contre son ancien parti, en reprenant à son profit la campagne de déstabilisation permanente que mène la droite oligarchique contre la gauche au pouvoir.

Bien qu’il désigne comme ses ennemis les partis traditionnels, tant de gauche que de droite, Bukele a monté une coalition des opportunistes les plus méprisables de tout le spectre politique salvadorien. Au pouvoir, il a transformé le gouvernement du Salvador en agence de communication, en abandonnant les vestiges des programmes sociaux du FMLN à la gestion négligente et corrompue de son gouvernement alors que les finances publiques du pays évoluaient hors de tout contrôle.

Afin de renforcer et de conserver son pouvoir, Bukele a démoli les gains des accords de paix de 1992, qui ont permis une fin négociée à une guerre civile de douze ans au Salvador, attisée par les États-Unis. Il favorise par là la remilitarisation de la vie politique dans le pays et, par extension, la repolitisation des Forces armées, en abolissant dans les faits la séparation des pouvoirs et en criminalisant la contestation.

Le président a assuré que l’usage du Bitcoin ne serait pas obligatoire. La législation comporte cependant l’obligation que « tous les agents économiques » acceptent les transactions en Bitcoin

Les événements dramatiques du 9 février 2020, date à laquelle le président a envahi le parlement avec l’armée pour exiger l’approbation d’un emprunt avec garantie, se sont révélés n’être qu’un prélude aux « auto-coups d’État » à venir. Le 1er mai 2021, quelques heures après que Nouvelles idées, le parti de Bukele, avait pris possession de ses sièges en tant que nouvelle majorité absolue au parlement, les députés ont renvoyé le procureur général et les cinq magistrats de la Chambre constitutionnelle de la Cour suprême, pour les remplacer par des fidèles de Bukele.

Le nouveau procureur général a réduit au silence la jeune institution anti-corruption soutenue par l’Organisation des États américains (OEA) – pourtant installée par Bukele lui-même, suivant une promesse de campagne – et a lancé une opération de persécution politique qui a jusqu’ici vu cinq anciens ministres du FMLN être emprisonnés sur des accusations montées de toutes pièces.

Le 1er septembre, la nouvelle Chambre constitutionnelle a ordonné une purge des ordres judiciaires inférieurs, en mettant tous les juges âgés de plus de soixante ans. Quelques jours plus tard, elle est passée outre l’interdiction constitutionnelle et autorisé la réélection du président.

Suivant de près ces attaques contre l’ordre démocratique fragile mais chèrement acquis du pays, la très impopulaire loi Bitcoin a été la goutte qui fait déborder le vase, déclenchant des manifestations massives qui ont remis en cause les fondations populaires qui donnent sa légitimité à la présidence Bukele.

Bukele fait le pari du Bitcoin

La proposition de Bukele autour du Bitcoin a été immédiatement rejetée au Salvador, où les traumatismes de la très impopulaire dollarisation de l’économie du pays en 2001 sont toujours frais dans la mémoire collective. La présentation puis l’approbation de la proposition de loi de trois pages par la majorité parlementaire du parti au pouvoir n’a été qu’une question d’heures, quelques jours seulement après que le président avait surpris le pays en l’annonçant, en anglais, lors d’une conférence à Miami en juin.

Les sondages d’opinion ont confirmé une large désapprobation de la mesure, ainsi qu’une confusion et une ignorance généralisées au sujet des mécanismes de la cryptomonnaie. Alors que l’inquiétude publique grandissait à l’approche de la promulgation de la loi, avec un impact négatif sur les taux de popularité – toujours suivis de près – de Bukele, le président a assuré que l’usage du Bitcoin ne serait pas obligatoire. La législation elle-même, cependant, comporte l’obligation que « tous les agents économiques » acceptent les transactions en Bitcoin et que les obligations et contrats préexistants, libellés en dollars, puissent être réglés en Bitcoin.

L’initiative a surpris les observateurs, tant au Salvador qu’à l’étranger. Dans l’interprétation la plus généreuse que l’on peut en faire, la bitcoinisation est une tentative maladroite de trouver une solution technologique aux profonds problèmes structuraux de l’économie salvadorienne. La gouvernance improvisée et brutale de Bukele, dans un contexte déjà défavorable dû à la pandémie, a mené le pays à sa crise économique la plus grave depuis des décennies. En besoin urgent de financement, mais refusant de s’atteler à une réforme fiscale progressive, les députés de Bukele ont porté la dette publique bien au-delà des 90 % du PIB du pays. Mais l’annonce à propos du Bitcoin n’a fait que déclencher une instabilité plus grande encore, mettant en péril les négociations avec le FMI et plombant le crédit du pays auprès des agences de notation.

La mesure a aussi été présentée comme un moyen d’attirer des investissements internationaux, comme une extension de la stratégie « Surf City » par laquelle Bukele entendait promouvoir les plages de l’ouest du pays. Au mieux, toutefois, elle menace d’inonder les rivages du Salvador d’une vague insupportable d’escrocs et d’influenceurs numériques. Plus concrètement, l’adoption du Bitcoin promet un afflux massif d’organisations criminelles qui chercheront à blanchir leur argent illicitement gagné au Salvador.

Les économistes soulignent que la cryptomonnaie au cours très volatil devrait plutôt être considérée comme un crypto-actif : bonne pour la spéculation et l’investissement, mais inadaptée aux transactions quotidiennes, à la mesure des prix et à l’épargne.

La loi Bitcoin représente également un dangereux risque écologique. En 2017, après un combat de dix ans qui coûta la vie à plusieurs défenseurs de l’eau, le Salvador est devenu la première et unique nation au monde à interdire l’extraction minière de métaux. Désormais, le président propose de rediriger les ressources géothermiques limitées du pays vers le minage de Bitcoin, ce qui forcerait rapidement le Salvador à recourir à l’importation d’énergies carbonées pour remplir ses besoins domestiques.

Le discours du gouvernement envers le public salvadorien, cependant, insiste sur l’importance des transferts de fonds que les émigrés aux États-Unis envoient à leurs familles demeurées Salvador. Alors que l’économie salvadorienne s’enfonce dans la crise, ces transferts en sont venues à représenter la principale source de dollars du pays, représentant presque 25 % de son PIB en 2020. Bukele appelle les émigrés à envoyer ces transferts via l’application « Chivo », un portefeuille numérique piloté par le gouvernement, et à contourner ainsi les frais de transfert abusifs de services comme Western Union.

Le problème, cependant, est que le Bitcoin n’a pas la stabilité du dollar américain. Les économistes soulignent en effet que la cryptomonnaie au cours très volatil devrait plutôt être considérée comme un crypto-actif : bonne pour la spéculation et l’investissement, mais inadaptée aux transactions quotidiennes, à la mesure des prix et à l’épargne. Pour les familles salvadoriennes des classes populaires qui dépendent des transferts de leur famille installée aux États-Unis, le risque de ne recevoir qu’une fraction de la valeur des fonds transférés est un risque impossible à prendre. En effet, loin d’être un outil d’émancipation de l’économie salvadorienne par rapport aux dépendances étrangères, la bitcoinisation n’offre que de nouvelles formes de subordination aux vulnérabilités externes.

Le déploiement chaotique de l’infrastructure du bitcoin voulue par Bukele n’a fait que confirmer ces inquiétudes. Quelques jours avant la mise en œuvre de la loi, la police a illégalement arrêté Mario Gómez, petite célébrité sur Twitter et critique de premier plan de la loi Bitcoin, déclenchant des protestations internationales. Le 7 septembre, le lancement du portefeuille Chivo a révélé un système infesté de bugs et fréquemment fermé pour maintenance. Ce jour-là, le prix du Bitcoin a connu une chute profonde, un « plongeon » duquel il n’est pas encore complètement remonté.

En même temps, San Salvador a vu sa première marche contre le gouvernement, massive et regroupant plusieurs secteurs de la société. Sous la bannière « Non au Bitcoin », la mobilisation incluait des juges récemment limogés par la Cour suprême de Bukele alors qu’ils dénonçaient l’attaque du gouvernement contre la constitution.

La marche du 7 septembre, toutefois, n’était qu’une répétition générale. Le 15 septembre, alors que Bukele préparait des cérémonies officielles pour le Bicentenaire de l’indépendance de l’Amérique centrale, des milliers de personnes supplémentaires ont pris les rues pour rejeter l’autoritarisme du gouvernement. Depuis des points de départ à travers la capitale, les manifestants ont convergé place Morazán, dans le centre historique de San Salvador, qui s’est révélée trop petite pour contenir la foule. Des organisations féministes, des groupes d’étudiants, des vétérans de guerre, des syndicats et des comités du FMLN se sont joints dans les rues aux syndicats et aux politiciens de droite pour s’allier contre le président.

Dans l’espoir de déstabiliser et de délégitimer les manifestations, Bukele a retiré tous les policiers des rues et envoyé des infiltrés dans le cortège – immédiatement identifiés puis isolés par les organisateurs. La démonstration de force du mouvement a aisément éclipsé la prestation présidentielle pour la fête nationale. Le soir même, dans son discours enregistré, Bukele affirmait que les manifestants étaient des idiots utiles et des casseurs financés par l’étranger. Il n’a pas une fois prononcé le mot « Bitcoin ».

L’opposition

Bukele défend les mesures antidémocratiques de son gouvernement en mentionnant son soutien populaire persistant. Au cœur de son populisme autoritaire, cependant, réside un projet fondamentalement anti-populaire, un exercice du pouvoir vertical et unilatéral au service d’une élite restreinte. Le mouvement de contestation émergent marque un tournant, en offrant une première grande remise en cause du pouvoir du président.

Il marque aussi un nouveau moment pour la gauche salvadorienne en difficulté. Les mobilisations récentes ont été remarquablement diverses, avec des participants des deux bords du spectre politique et une participation significative et spontanée de Salvadoriens sans aucune affiliation partisane. Cette diversité, cependant, ne devrait pas dissimuler le rôle crucial de la gauche dans l’organisation de ces actions.

Les collectifs qui ont appelé aux marches du 7 et du 15 septembre, dont certains ont des liens directs avec le FMLN alors que d’autres sont ouvertement en désaccord avec le parti, ont manifesté des niveaux très encourageants de maturité et de compétence en coordonnant les actions et en suscitant la participation. Ces efforts sont le fruit d’une large expérience tirée de générations de lutte militante au Salvador combinée à la créativité et l’énergie de jeunes organisateurs.

Après des défaites électorales successives, le FMLN est perclus de conflits internes. Alors que des divisions idéologiques et stratégiques longtemps mises sous le tapis s’expriment finalement à découvert, un schisme a émergé entre les ailes gauche et droite du parti. Néanmoins, la force du parti dans cette coalition d’opposants naissante est indéniable. La campagne anti-bitcoin virale du FMLN ainsi que sa représentation notable dans les mobilisations récentes rappellent que même en situation de grande faiblesse, l’implantation territoriale du parti, ses ressources et sa capacité à organiser restent inégalées dans la gauche salvadorienne.

Alors que Bukele renforce l’autoritarisme de son pouvoir, les mouvements populaires au Salvador sont en train de forger un large front d’opposition au gouvernement. Ces organisations ne sont pas novices quand il s’agit de combattre des régimes répressifs et antidémocratiques. Alors que son mandat de cinq ans touche à son milieu, la lune de miel de Bukele est bel et bien terminée.


25.10.2021 à 13:26

La French Tech contre l’écologie

Virgile Leclercq
À la fin du mois de septembre, tout l’écosystème French Tech était invité à assister à « La Rentrée de la French Tech » qui se tenait à Bercy. Le président Macron a tenu à adresser quatre messages à ses « chers amis », entrepreneurs et investisseurs. Sa gestuelle et son ton combattifs témoignent de sa volonté de parachever […]

Texte intégral 1444 mots

À la fin du mois de septembre, tout l’écosystème French Tech était invité à assister à « La Rentrée de la French Tech » qui se tenait à Bercy. Le président Macron a tenu à adresser quatre messages à ses « chers amis », entrepreneurs et investisseurs. Sa gestuelle et son ton combattifs témoignent de sa volonté de parachever la start-upisation de la France – au mépris des enjeux sociaux et environnementaux, et sans prise en compte des conditions de possibilité de l’émergence d’une filière technologique véritablement souveraine.

Le premier message est celui de l’impératif de « concilier croissance, justice sociale et environnement est l’enjeu central du 21ème siècle. ». Car, le président l’admet et nul ne saurait le contredire sur ce point : « On ne peut plus produire, consommer, croître comme nous l’avons fait au 20ème siècle. » Il appelle donc à considérer les conséquences environnementales et sociales de nos actions et de nos entreprises et invite les entrepreneurs à inventer un nouveau modèle économique qui « mette ces notions au cœur de nos préoccupations ».

Si le terme n’est pas explicitement lâché, le président véhicule ici les imaginaires de la croissance verte : ce nouvel eldorado capitaliste, où la croissance respecterait l’environnement et les équilibres sociaux. Cette croissance verte repose sur l’idée qu’il serait possible de découpler la croissance économique de ses externalités négatives (consommation des ressources abiotiques, d’eau, destruction de la biodiversité, production de déchets, etc.). Ce découplage est – considérant l’état géopolitique du monde contemporain – un fantasme. L’économie du 21ème siècle repose toujours d’une part sur l’échange de biens et de services, si numériques et technologiques soient-ils, fonctionnant grâce à de la matière, qu’il faut extraire, transformer, assembler, et transporter, et d’autre part sur la précarisation de populations déjà fragiles, ici par l’explosion du recours au statut d’auto-entrepreneur1, ou là en soutenant des projets d’extractions dans des zones géopolitiques déjà en tension2.

Deuxièmement : « Pour inventer ce modèle, notre première arme, c’est l’innovation. » Le président invite les entrepreneurs français et leurs collaborateurs à continuer d’innover, au nom de la souveraineté nationale, de la prospérité économique, des emplois créés et de ceux à venir partout sur le territoire.

De quelle souveraineté parle-t-on ici ? Le fonctionnement de tout appareil électronique repose sur des composantes aux alliages physico-chimiques complexes. La Chine produit 95% de ces éléments rares et a le quasi-monopole sur d’autres métaux rares. C’est aussi elle qui impose quotas et embargos. D’autre part, la chaîne logistique entre le minerai brut et l’industriel final comprend près d’une quinzaine d’intermédiaires parfois difficiles à identifier, cartographier, et donc contrôler3.

Sur le plan logiciel, la grande majorité de ces start-ups ont choisi de s’adosser à des services cloud des géants américains Amazon Web Service, Google Suite, ou encore Microsoft – contre la position monopolistique desquels le gouvernement américain semble avoir renoncé à lutter. Ce, dans un contexte où les entreprises américaines se livrent à une politique agressive de rachats d’actifs français, à laquelle le gouvernement assiste avec passivité.

Pour ce qui est de la création d’emplois, le monde entrepreneurial des start-ups est des plus inégalitaires et il y règne un entre soi sociologique morbide. Les fondateurs (et les rares fondatrices) de start-ups sont sur-sélectionnés socialement, scolairement, professionnellement : les chances de succès restent plutôt réservées à une population masculine, diplômée des grandes écoles, socialement favorisée et en somme déjà bien insérée sur le marché du travail4. Ainsi, si le nombre de poste à pourvoir peut potentiellement augmenter, ces postes ne sont adressés qu’à une frange minime de la population, celle-là même pour qui l’emploi n’est pas un sujet de préoccupation. L’enjeu n’est pas le nombre de postes à pourvoir, mais bien l’adéquation entre les offres et les compétences des demandeurs d’emplois.

Si selon le président, la France se doit d’aller « plus loin, plus fort, plus haut », son atterrissage n’en sera que plus périlleux.

Troisièmement, le président affiche son ambition pour la France : « Devenir la première puissance de la Tech en Europe ». La question se pose de savoir selon quels indicateurs organiser ce classement : en termes de justice sociale ? Selon des critères environnementaux ?

L’ambition n’est que comptable : créer plus de start-ups et lever plus de fonds. Le président appelle à amplifier le mouvement de création de « produits disruptifs », poursuivre la montée en gamme de notre « écosystème d’investissement » même s’il note d’un ton paternaliste que sur ce sujet « tout le monde a grandi ». Un exemple prégnant de cette maturation est sans doute la levée de fonds record de 580 millions d’euros réalisée par la start-up française Sorare. Cette start-up fondée en 2018 mise sur la technologie NFT (Non-Fongible Tokens, une sorte de certificat d’authenticité et de propriété numérique basé sur la blockchain) pour créer un jeu en ligne d’échange de vignettes de joueurs de football. Disruption, justice sociale et respect de l’environnement.

Il affirme, en frappant son poing droit dans sa main gauche – les plus fins sémiologues pourront y voir une métaphore gestuelle de ses inclinaisons politiques – que rattraper le Royaume-Uni est non seulement possible, mais souhaitable pour notre économie.

Pour ce faire, et c’est le quatrième message de cette rentrée, les acteurs de la French Tech bénéficient, depuis 2017, et continueront de bénéficier du support et du soutien du gouvernement. Le président en campagne vante son bilan en mettant en avant les chantiers de transformation de la fiscalité et de simplification de la vie des entreprises, notamment grâce aux lois Pacte et ASAP et semble à présent attendre une contrepartie des entreprises : qu’elles se responsabilisent et fassent évoluer leurs pratiques dans un sens que le gouvernement s’est refusé à inscrire dans la loi, en ne rendant pas contraignant la définition de la « raison d’être » des entreprises à mission (Loi Pacte), en vidant de sa substance la loi Climat ou la loi visant à réduire l’empreinte environnementale du numérique ou en ne conditionnant pas les aides du Plan de relance, par exemple.

Cette séquence s’est achevée le mardi 12 octobre par la présentation à l’Élysée du plan France 2030 dont le financement à hauteur de 30 milliards d’euros sur 5 ans doit servir, en partie au moins, à « décarboner l’économie ». Cette pluie de milliards à destination des secteurs de l’énergie, des transports, de la santé, de la culture relève d’un même paradigme : optimiser l’existant pour s’économiser l’effort d’un changement. Traiter les symptômes plutôt que d’empêcher la maladie d’advenir. Tenter de réparer plutôt que de préserver. « Produire plus », « devenir les leaders », « prendre la tête » restent les maîtres mots d’une politique obsolète, qui rêve encore de conquérir l’espace après avoir ruiné la vie sur Terre.

Notes :

(1) France Info, « Hausse du nombre d’auto-entrepreneurs : “Le phénomène n’est pas nouveau” et a “tendance à exploser” en période de crise, selon la FNAE », 3 février 2021,

(2) Kansoun, Louis-Nino, « Le Coltan pour le meilleur et pour le pire », Ecofin Hebdo, décembre 2017.

(3) Pitron, Guillaume, La guerre des métaux rares. La face cachée de la transition énergétique et numérique, Les Liens qui Libèrent, 2018.

(4) Flécher, Marion, Des inégalités d’accès aux inégalités de succès : enquête sur les fondateurs et fondatrices de start-up, Université Paris Dauphine, 2020.


22.10.2021 à 15:02

L’aile gauche démocrate, dernière chance pour le plan d’investissements ?

Theo Laubry
Depuis plusieurs semaines, le Congrès est en ébullition. La colonne vertébrale du programme Build Back Better de Joe Biden – un grand plan d’investissement pour les infrastructures, le social et le climat – est en discussion à la Chambre des représentants et au Sénat. Le président américain, qui joue peut-être son mandat en ce moment […]

Texte intégral 1683 mots

Depuis plusieurs semaines, le Congrès est en ébullition. La colonne vertébrale du programme Build Back Better de Joe Biden – un grand plan d’investissement pour les infrastructures, le social et le climat – est en discussion à la Chambre des représentants et au Sénat. Le président américain, qui joue peut-être son mandat en ce moment même, doit beaucoup à son aile gauche et en premier lieu Bernie Sanders, qui se bat corps et âme contre une dizaine d’élus démocrates conservateurs prêts à tout faire capoter pour satisfaire les groupes privés qui financent leurs campagnes. Bien que la Maison-Blanche ne puisse pas encore crier victoire, son rôle étant également trouble, la catastrophe semble avoir été évitée de justesse fin septembre. Mais la démocratie américaine est à nouveau mise à rude épreuve et cette fois, Donald Trump et les républicains n’y sont pour rien.

La bataille politique qui se mène actuellement au Congrès est interne au camp démocrate. Le plan, composé d’un volet bipartisan sur la modernisation des infrastructures à 550 milliards ainsi que d’un volet social et climat à 3 500 milliards, aurait dû faire l’objet d’un accord fin septembre. Si la très grande majorité des élus sont unis derrière les propositions de Joe Biden, une minorité virulente s’attache à mettre en danger sa présidence en refusant le montant alloué au second. Neuf représentants et deux sénateurs centristes ont ainsi défié la Maison-Blanche et brisé la fragile unité qui régnait jusque-là au sein du Parti démocrate.

Parmi eux, on retrouve Joe Manchin et Kyrsten Sinema qui entretiennent des liens financiers forts avec les industries des énergies fossiles et des laboratoires pharmaceutiques, toutes deux impactées par certains dispositifs inclus dans le deuxième volet, notamment les mesures visant à lutter contre le réchauffement climatique et à réguler le prix des médicaments. Le problème ne se limite cependant pas à des intérêts sectoriels divergents puisque les organisations patronales comme l’US Chamber Of Commerce poussent aussi ces derniers à torpiller le plan, afin d’éviter les hausses d’impôts sur les sociétés et les hauts revenus qui permettraient de le financer. Hors de question donc pour Manchin, Sinema et leurs comparses de se mettre à dos leur principale source de financement en soutenant un tel projet, et peu importe l’impopularité de leur position auprès de l’Amérique démocrate.

De fait, cela équivaut à des pratiques de corruption institutionnalisées, qui, bien qu’endémiques aux États-Unis, fragilisent la démocratie américaine. Le financement des campagnes électorales étant très peu réglementé, ce phénomène n’est pas nouveau. En 2019, la sénatrice Elizabeth Warren dénonçait vigoureusement ce système : « Regardez de près, et vous verrez – problème après problème, les politiques très populaires sont bloquées parce que les sociétés géantes et les milliardaires qui ne veulent pas payer d’impôts ou suivre de règles utilisent leur argent et leur influence pour faire obstacle. » Il prend cependant une toute autre ampleur cette fois-ci alors que le pays est très fracturé, que les inégalités s’accroissent, que le réchauffement climatique s’accentue et que la crise sanitaire a mis à genoux les classes populaires et moyennes. Si le rapport de force n’a jamais été aussi favorable aux progressistes, la très courte majorité démocrate au Congrès confère un poids exceptionnel aux dissidents. Avec un Sénat à 50-50 et une Chambre des représentants à 220-212, aucune dispersion de voix ne doit avoir lieu lors du vote d’un projet crucial comme celui-ci.

La gauche sort les crocs

Le deal initial consistait à lier les deux parties du plan de 4 000 milliards : pas de passage de l’une sans un accord sur l’autre. Constatant le refus de la dizaine d’élus démocrates conservateurs de le respecter, le Progressive Caucus de la Chambre des représentants, composé de plus de 90 membres, a bloqué le processus législatif poussant ainsi la Speaker Nancy Pelosi à repousser d’une semaine le vote sur le volet bipartisan infrastructures de 550 milliards. Malgré ces quelques jours supplémentaires de négociation, aucune solution n’a été trouvée et le vote n’a finalement pas eu lieu. Face à cela, Joe Biden a pris les devant et s’est rendu au Congrès pour discuter avec sa majorité. Il en a profité pour soutenir la démarches des progressistes et a appelé les élus démocrates à s’accorder sur un montant inférieur à 3 500 milliards pour le volet social et climat afin de trouver un compromis et faire adopter le plan dans son ensemble.

Nouveau chiffre évoqué par la Maison-Blanche : 2 000 milliards. Ambition revue à la baisse mais signe d’un changement dans le rapport de force au sein du Parti démocrate. Pour la première fois, la gauche a pu tenir tête à l’aile conservatrice de centre-droit et aux lobbys. Souvent qualifiée d’« idéaliste » et de « populiste », elle a su faire preuve de pragmatisme là où les centristes, dépeints habituellement en « réalistes » et « modérés », ont refusé les mains tendues. Et c’est Pramila Jayapal, leader du Progressive Caucus qui résume le mieux la situation: « Build Back Better, le programme du président, le programme du parti Démocrate, serait mort si nous n’avions pas fait ce que nous avons fait. » Voilà qui fracasse le mythe de l’irresponsabilité supposée de la gauche radicale, largement répandu par les grandes chaînes de télévision américaines ces dernières années.

Un contrat de confiance malgré des divergences

« Je pense que le président Biden a été un partenaire de bonne foi. Il est en fait un modéré et nous sommes en désaccord sur certaines questions. Mais il tend la main et il essaie de comprendre notre point de vue, et c’est pourquoi je me bats pour son programme» déclare Alexandria Ocasio-Cortez le lendemain de l’intervention du président au Congrès. Malgré plusieurs accrochages au sujet de la politique migratoire ou vis-à-vis d’Israël, une relation de confiance, reposant sur des intérêts communs, semble s’être installée peu à peu entre la gauche démocrate et la Maison-Blanche. Pour comprendre sa construction, il est nécessaire de se remémorer la fin des primaires démocrates et le ralliement de Bernie Sanders à l’ancien vice-président de Barack Obama.

Contrairement à 2016 où Hillary Clinton avait tout fait pour entraver le sénateur socialiste, les deux hommes ont combattu loyalement. L’alliance s’est donc faite rapidement et sans accroc. Un groupe de travail spécial entre progressistes et modérés pour revoir et renforcer le programme du futur président s’est rapidement mis en place pour permettre d’apaiser la méfiance entre les deux sensibilités démocrates. C’est à la suite de ces concertations qu’est né le Build Back Better que nous connaissons aujourd’hui. Après l’élection, la remise en cause des résultats par Donald Trump et l’attaque contre le Capitole ont poussé le Parti démocrate à faire bloc pour protéger le président élu et les institutions. Rarement la famille démocrate avait fait preuve d’autant d’unité.

Lire sur LVSL à ce sujet l’article de Politicoboy au sujet du plan de relance.

Une fois Joe Biden installé à la Maison-Blanche, la mise en œuvre des promesses de campagne était essentielle pour maintenir le lien et la confiance. L’adoption rapide de l’American Rescue Plan, estimé à 1 900 milliards de dollars et le retrait des États-Unis d’Afghanistan ont rassuré l’aile gauche sur les intentions du nouvel homme fort de Washington. Et quand l’hystérie médiatique s’est abattue sur Biden pour sa décision courageuse de mettre un terme à une « guerre sans fin », la gauche démocrate a pris sa défense et a rappelé la responsabilité de ses prédécesseurs dans ce fiasco. Cette relation, encore fragile et précaire, connaît aujourd’hui un nouveau tournant avec cette montée au créneau des progressistes pour sauver le programme du président à un an d’élections de mi-mandat à hauts risques. Réussiront-ils ? Premiers éléments de réponse fin octobre, date à laquelle les négociations devront être terminées si l’on en croit Nancy Pelosi.