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02.08.2021 à 01:55

Verts, sociaux-démocrates : et soudain, tout le monde devint progressiste…

Alexandre Brentler
À l’heure où la question de l’union de la gauche agite les partis politiques français, il n’est pas inutile de se tourner de l’autre côté du Rhin, où cet enjeu est plus brûlant encore. Ni les Verts allemands, ni les sociaux-démocrates du SPD, ni la gauche post-communiste de Die Linke ne sont particulièrement enthousiastes à […]
Texte intégral 3473 mots

À l’heure où la question de l’union de la gauche agite les partis politiques français, il n’est pas inutile de se tourner de l’autre côté du Rhin, où cet enjeu est plus brûlant encore. Ni les Verts allemands, ni les sociaux-démocrates du SPD, ni la gauche post-communiste de Die Linke ne sont particulièrement enthousiastes à l’idée d’une coalition verte-rose-rouge. Néanmoins, cette alliance de centre-gauche n’est pas formellement exclue. Pourra-t-elle entamer le statu quo néolibéral pour autant ? L’agenda politique des Verts et des sociaux-démocrates permet, à tout le moins, d’en douter — qui plus est, dans un contexte de retour en force de la crainte de l’inflation au sein de la population allemande. Traduction par Jean-Baptiste Bonnet.

Il est redevenu possible de rêver de folles utopies — du moins celle de ne pas être gouverné par la CDU d’Angela Merkel. Depuis que les Verts ont décidé de faire d’Annalena Baerbock leur candidate à la chancellerie, ils connaissent un nouvel essor dans les sondages, comme à l’hiver 2019, avant que la pandémie n’éclate. Quelques sondages montrent une majorité théorique, bien que très mince et fragile, pour une alliance de centre-gauche sans la CDU. Mais une coalition verte-rose-rouge a-t-elle une réelle chance ? La coalition noire-verte [CDU et Verts] n’est-elle pas déjà une fatalité ? Le scepticisme et le cynisme sont tout à fait justifiés.

L’option verte-rose-rouge reste plutôt improbable à l’heure actuelle. Mais indépendamment de ce que l’on pense d’une telle alliance, les circonstances dans lesquelles elle pourrait se réaliser devraient être examinées de plus près.

Si une coalition verte-rose-rouge était arithmétiquement possible et que la CDU/CSU obtenait plus de voix que les Verts, Mme Baerbock devrait décider si elle préfère devenir la première chancelière écologiste d’Allemagne ou ministre sous Armin Laschet [le candidat de la CDU]. Malgré toute la distance qui la sépare de Die Linke sur le plan des idées, il se pourrait que ses ambitions personnelles l’emportent et que, pour cette seule raison, elle se décide en faveur du poste de chancelier — et donc aussi en faveur d’une alliance gouvernementale de gauche. Il en va de même pour Olaf Scholz si le SPD se retrouve inopinément devant les Verts.

Si une coalition verte-rose-rouge était possible et que la CDU/CSU obtenait plus de voix que les Verts, Mme Baerbock devrait décider si elle préfère devenir la première chancelière écologiste d’Allemagne ou ministre sous Armin Laschet.

On pourrait rétorquer que Baerbock, en tant que “reala” [l’aile droite des Verts], est probablement plus désireuse d’une coalition centriste fermement ordolibérale avec la CDU/CSU et éventuellement le FDP [ndlr : parti ultra-libéral]. Mais même si Mme Baerbock se classe bien dans cette catégorie sur le papier, quiconque connaît les rouages internes des Verts sait à quel point ces étiquettes ne signifient rien. La direction du parti Habeck-Baerbock a réussi ce dont les principaux politiciens verts rêvaient depuis des décennies : une synthèse idéologique qui satisfait une grande partie de la base du parti. L’ancien rassemblement disparate de mouvements écologistes est devenu un parti de masse cohérent comptant plus de 100 000 membres.

Sur l’ordolibéralisme allemand, lire sur LVSL l’article de Jean-Baptiste Bonnet : « Ordolibéralisme : comprendre l’idéologie allemande »

Les critiques de gauche à l’égard des Verts suivent généralement un même schéma : avec les méfaits du gouvernement fédéral rose-vert de Gerhard Schröder, le parti a trahi ses principes fondateurs [ndlr : de 1998 à 2005, les Verts participent en tant que partenaires du SPD aux lois Hartz qui dégradent les droits des travailleurs précaires et à l’intervention de l’Allemagne au Kosovo et en Afghanistan, à l’opposé du pacifisme radical traditionnel des Verts]. Cependant, ces tentatives de “démasquer” le parti ne semblent jamais aboutir. Les partisans des Verts, en particulier, ne sont guère impressionnés par ces attaques.

Cette critique, souvent formulée sur un ton très moralisateur, repose sur l’hypothèse que le parti n’existe que pour absorber les votes des personnes “plutôt de gauche” qui souhaiteraient en fait des politiques vraiment radicales, voire socialistes. Cette clientèle confuse serait simplement éblouie par le marketing très professionnel des Verts, mais ne se sentirait pas idéologiquement attachée au parti. Cependant, cette analyse ne fonctionne plus depuis longtemps. Si les Verts ont autant de succès, c’est aussi parce que leurs électeurs obtiennent d’eux exactement les politiques qu’ils souhaitent.

Les administrateurs du capitalisme

Le successeur malheureux de Jeremy Corbyn, Keir Starmer, et le courant travailliste de la “soft left” dont il est proche, la candidate à la présidence américaine Elizabeth Warren, la première ministre néo-zélandaise Jacinda Ardern et maintenant aussi les Verts allemands, tous font partie d’une Internationale progressiste centriste nouvellement constituée, qui est en lice pour hériter du néolibéralisme progressiste de Clinton, Schröder, Blair et plus récemment Obama. Une partie des conseillers de Biden peut également être affiliée à ce nouveau courant. La gauche radicale est quelque peu perplexe face à ce phénomène et a jusqu’à présent lutté sans succès pour trouver la bonne réponse politique.

Qui sont ces nouveaux “progressistes” et que veulent-ils ? Remarquablement, en-dehors de Starmer, il y a peu de différences entre le personnel politique et son électorat. L’adhérent moyen des Verts pense comme Baerbock ; la vision du monde d’un électeur de Warren ne diffère généralement pas beaucoup de celle de Warren. Ce n’était pas encore le cas du New Labour et du SPD de Schröder, ni des démocrates de Clinton dans les années 1990. Avec un mélange de rhétorique de modernisation et de véritables progrès de société, leurs successeurs se présentent aujourd’hui comme des “forces progressistes” à leur électorat politiquement incertain et désorienté, et en profitent pour leur imposer des réformes néolibérales.

Derrière les nouveaux centristes progressistes se rassemble une nouvelle classe composée des couches les plus diplômées — la “classe professionnelle-managériale” (PMC), décrite pour la première fois par Barbara et John Ehrenreich dans les années 1970. Pendant des décennies, elle a constitué une composante importante des coalitions progressistes-néolibérales. Cette époque est révolue. Aujourd’hui, la PMC ne se contente plus de faire partie d’un grand compromis de classe. Elle veut se tenir debout sur ses propres bases politiques.

L’électorat des Verts, et en particulier leurs adhérents, provient en grande partie des couches les plus diplômées de la fonction publique et des secteurs parapubliques : enseignants, cadres moyens et supérieurs de la fonction publique, travailleurs sociaux, personnel scientifique et employés d’organisations de la société civile [ONG, associations et autres structures qui composent le secteur non-marchand] donnent le ton au sein du parti. La vision du monde des Verts reflète in fine leur position de classe.

Ceux qui travaillent du côté “social” de l’État, plutôt que dans la police, la justice et l’armée, ont pour mission principale de prévenir et de régler les conflits sociaux. Que ce soit dans les écoles, les services d’urbanisme ou les centres de conseil en matière de drogues, le quotidien professionnel de cette classe se caractérise par la conciliation des intérêts, la compréhension et l’empathie, associées à un recours possible à la coercition (aussi douce que possible) à tout moment. Si les conflits n’apparaissent pas ou peuvent être résolus par un processus de médiation sans causer de problèmes à la société dans son ensemble, cela est considéré dans ces professions comme l’expression d’un travail accompli avec succès.

Derrière les nouveaux centristes progressistes se rassemble une nouvelle classe composée des couches les plus diplômées — la “classe professionnelle-managériale” (PMC) — […] Le quotidien professionnel de cette classe se caractérise par la conciliation des intérêts, la compréhension et l’empathie, associées à un recours possible à la coercition (aussi douce que possible) à tout moment

Par rapport à la périphérie européenne et à l’espace anglo-saxon, ce secteur professionnel est encore relativement important en Allemagne. La vague d’austérité et de privatisation ayant été moins brutale ici, des parts moins importantes du secteur public ont été confiées à des prestataires de services privés. La PMC américaine comprend donc davantage d’employés du secteur privé sans lien direct avec l’État, comme les employés des universités privées ou les fameux “départements des ressources humaines”, l’énorme secteur de l’économie américaine dont la tâche principale est la gestion des conflits sur le lieu de travail. La relation au secteur public et à l’austérité est donc clairement plus ambivalente chez les PMC anglo-saxons.

Chez les Verts, en revanche, les attitudes à l’égard des largesses publiques se sont considérablement assouplies. Au niveau de la base, on n’entend guère parler en bien du néolibéralisme progressiste classique des années 1990. Le parti et le programme électoral veulent s’éloigner de Hartz IV [loi votée par le SPD et les Verts durcissant considérablement les conditions de versement des allocations-chômage et de l’assistance sociale] et s’orienter vers davantage d’assistance aux plus démunis. La protection du climat passe avant la règle d’or [règle constitutionnelle interdisant un déficit supérieur à 0,5% du PIB hors période exceptionnelle]. C’est du moins ce qui est promis.

Cela aussi reflète les priorités d’un électorat dont les emplois dépendent souvent directement ou indirectement du secteur public. La démocratie interne du parti est prise au sérieux, et Mme Baerbock devra probablement soumettre un éventuel accord de coalition avec la CDU au vote des membres. Un programme d’austérité brutal est donc sûr d’échouer sur cet écueil. Ce frein que constitue la démocratie de base chez les Verts a déjà fait dérailler les négociations sur une coalition Jamaïque en 2017 [première tentative de coalition entre les Verts, la CDU et le FDP].

Une grande partie des membres des Verts s’accommoderaient très bien d’un peu plus de redistribution et d’un programme d’investissement public généreux. La coalition verte-rose-rouge n’échouera donc pas sur les questions financières et macroéconomiques, ne serait-ce que parce qu’une protection efficace du climat l’exige de manière évidente.

Bien sûr, cela ne fait pas des Verts et de leurs alliés progressistes des socialistes. La tâche principale déclarée de ce centrisme progressiste est de gérer le capitalisme et d’aplanir ses contradictions. L’idée d’une classe ouvrière organisée agissant comme un sujet politique indépendant qui pourrait changer fondamentalement l’ordre économique dans son intérêt leur est étrangère. Leur optimisme quant à la possibilité de contenir le capital par un État régulateur provient également du fait qu’ils ne croient tout simplement pas à de réelles alternatives.

Du point de vue du centrisme progressiste, le capitalisme ne peut plus survivre sans l’intervention régulière de l’État — personne ne peut plus le nier. Il reste pourtant le seul système possible selon eux. Les alternatives socialistes sont elles rejetées comme des rêveries sans lendemain.

« Surtout, pas de populisme »

Néanmoins, ces centristes progressistes ne sont pas essentiellement ouverts qu’à des alliances avec le capital, mais également avec la gauche. Starmer est le seul, parmi ces nouveaux progressistes, à avoir ouvertement déclaré la guerre à la gauche. Cette stratégie lui a valu d’enchaîner défaite sur défaite. Biden et Ardern, en revanche, sont, chacun à leur manière, très habiles à jauger la force de la gauche et à lui offrir des compromis qu’elle aura du mal à refuser. Bernie Sanders et Alexandria Ocasio-Cortez ne critiquent Joe Biden qu’avec des gants de velours — même quand ces précautions ne se justifient pas. Ils savent qu’ils ont beaucoup à perdre en attaquant trop Biden.

Rien ne permet de penser que les Verts allemands suivront la même voie que Starmer et chercheront à entrer en conflit ouvert avec la gauche. Après tout, ils savent que les préoccupations fondamentales de la gauche, comme le développement du logement public et la démilitarisation conséquente de la politique étrangère allemande, sont extrêmement populaires, même si l’impopularité générale des partis, des politiciens, des activistes ou des sous-cultures de gauche ne faiblit pas.

Si Die Linke reste ferme dans les négociations de coalition, elle pourrait certainement obtenir beaucoup de choses en termes de politique intérieure : des programmes d’investissement dans le logement, la protection du climat et les transports publics, un revenu minimum [à l’image du RSA en France] et la fin des sanctions Hartz IV sont envisageables avec les Verts et le SPD, tout comme un retour modéré de l’impôt sur la fortune. La coalition verte-rouge se heurte à des barrières ailleurs. À côté de préoccupations réelles concernant le climat et d’un enthousiasme nouveau pour plus “de reconnaissance et de justice”, l’éco-système des Verts s’appuie sur un troisième pilier idéologique : un anti-populisme forcené.

Pour une analyse des événements récents qui ont secoué le SPD, lire sur LVSL l’article de Jean-Baptiste Bonnet : « Congrès du SPD : dernière chance pour la social-démocratie ? »

La base des Verts est tout aussi inquiète des “populistes” que de la crise climatique. Le rejet démonstratif du populisme est un excellent exemple de l’ambiguïté congénitale avec laquelle la nouvelle synthèse idéologique est maintenue. Car si les Verts de gauche n’ont que l’AfD en tête, pour les centristes, cela signifie aussi Die Linke. Cependant, cette différence d’opinion ne conduit pas à un conflit, car il existe un accord sur un principe de base : le “populisme” en tant que force socialement corrosive est craint et détesté par les Verts.

La base des Verts est tout aussi inquiète des “populistes” que de la crise climatique. Le rejet démonstratif du populisme est un excellent exemple de l’ambiguïté constructive avec laquelle la nouvelle synthèse idéologique est maintenue. Car si les Verts de gauche n’ont que l’AfD en tête, pour les centristes, cela signifie aussi Die Linke

Les Verts ont une aversion pour les conflits, non pas principalement en raison de leur préoccupation pour leur sécurité matérielle, mais en raison de leur éducation et de leur pratique professionnelle. En tant que cadres et travailleurs du secteur social, ils pensent que les conflits et les agressions doivent être gérés et aplanis plutôt que traités ouvertement. Bien sûr, ils sont également gênés par le programme inhumain de l’AfD. Néanmoins, la condamnation esthétique d’un front populiste perçu comme agressif et incivilisé joue un rôle tout aussi important pour leur identité politique.

Cet anti-populisme virulent légitime également la politique étrangère verte, dont la défense contre les menaces idéologiques extérieures constitue l’élément central. Brexit, Trump, Poutine, Bolsonaro, Hamas : le “populisme” se répand dans le monde entier, les “démocrates” doivent faire front pour se défendre. Ce ne sont plus les conflits armés de la périphérie mondiale qu’il faut pacifier, mais notre propre société, au mieux européenne, dans laquelle des forces extérieures dressent les populations les unes contre les autres. Il est vrai que la fondation Heinrich Böll, affiliée au parti, qui reprend les positions de l’establishment de Washington avec un zèle presque religieux, a une importante fonction de légitimation. Mais les membres des Verts n’ont souvent pas besoin d’être convaincus sur ces questions. Leur anti-populisme transatlantique s’est développé de manière organique. Ils se sentent confortés par l’élection de Joe Biden, qui a rendu les États-Unis à nouveau “respectables”. Sa prétention impérialiste au leadership est acceptée avec un haussement d’épaule. Dans la “lutte contre le populisme”, il est permis de se salir les mains.

Il ne faut pas se faire d’illusions : idéologiquement, les membres des Verts sont rigoureusement unis sur ces questions. Mme Baerbock sait qu’on lui demandera d’adopter une ligne dure contre certains “populistes” de Die Linke. La gauche doit être consciente qu’elle a peu d’alliés parmi la base des Verts sur ces questions. Tant la direction du parti que la base insisteront pour obtenir des sacrifices, tant symboliques que substantiels, de la part d’un potentiel partenaire de coalition de gauche. Ce n’est pas tant parce qu’ils sont de fervents partisans du libéralisme mais parce que l’image qu’ils ont d’eux-mêmes repose sur l’obligation de ne pas céder aux “populistes”.

Le marche vers le progrès passe par le centre

Pour la gauche anti-libérale à travers le monde, traiter avec les nouveaux progressistes pourrait devenir une question centrale en matière de crédibilité politique. L’extrême-gauche américaine souligne à juste titre que certains des critiques internes les plus puissants du Parti démocrate font peu de bruit. Ils ne parviennent pas à exercer une pression publique significative sur le président. Néanmoins, des structures indépendantes de gauche, voire explicitement socialistes, se sont établies et peuvent jouer ce rôle dans une certaine mesure. Une partie de la vérité, cependant, est que la classe ouvrière n’est pas suffisamment bien organisée, où que ce soit dans le monde occidental, pour réaliser une politique transformatrice par elle-même à l’heure actuelle. Les projets sociaux de la gauche seront presque impossibles à mettre en œuvre sans un pacte au moins temporaire avec le centre progressiste.

Un gouvernement vert-rose-rouge, s’il se concrétise, pourrait apporter en Europe la politique du début de la présidence Biden : à l’intérieur, un renouveau de l’État interventionniste, notamment en matière de politique commerciale et industrielle, et une timide redistribution des richesses et à l’extérieur, le risque d’une nouvelle guerre froide.

Pour un premier bilan de l’action de Joe Biden, lire sur LVSL cet article de Politicoboy : « Après 100 jours, pourquoi Joe Biden impressionne la presse française »

Il n’est pas encore certain que les partis puissent s’entendre sur des projets de politique intérieure transformatrice et sur une ligne de politique étrangère commune [ndlr : lire à ce sujet l’article de Serge Halimi sur les divisions géopolitiques de la gauche en France paru dans le Monde diplomatique], et quels compromis devraient être faits à cet égard. Beaucoup dépendra également de la situation politique mondiale à l’automne. La question de savoir si le programme de politique intérieure d’une alliance gouvernementale de gauche est justifié dans de telles circonstances deviendra un point de discorde au sein de la gauche en cas d’urgence. Il est impossible de répondre à cette question de manière définitive à l’heure actuelle. Et une coalition noire-verte reste toujours beaucoup plus probable.


31.07.2021 à 11:18

Confrontation avec la Chine : Biden dans les pas de Trump

Florent R
Au début du mois de juin, Joe Biden a décidé d’élargir la « liste noire » des entreprises chinoises ayant l’interdiction de bénéficier d’investissements américains. Ce décret porte le nombre de sociétés concernées à 59 et témoigne du maintien de la ligne dure à l’égard de la Chine défendue par son prédécesseur, Donald Trump. Si l’on veut […]
Texte intégral 4501 mots

Au début du mois de juin, Joe Biden a décidé d’élargir la « liste noire » des entreprises chinoises ayant l’interdiction de bénéficier d’investissements américains. Ce décret porte le nombre de sociétés concernées à 59 et témoigne du maintien de la ligne dure à l’égard de la Chine défendue par son prédécesseur, Donald Trump. Si l’on veut saisir toute la complexité de cette rivalité États-Unis – Chine, il est important de rappeler que l’enjeu n’est pas exclusivement commercial, mais aussi technologique et militaire. Pour l’administration Biden, il s’agit de maintenir un statut de première économie mondiale de plus en plus fragile, de contrer l’ascension chinoise dans le domaine de la technologie et d’empêcher l’Armée populaire de libération (APL) de contester une suprématie militaire pour l’instant indiscutable. La Chine, pour sa part, cherche prioritairement à multiplier les partenariats économiques, à développer son immense potentiel technologique afin de servir sa stratégie géopolitique visant notamment à étendre sa souveraineté en mer de Chine.

Au-delà d’une simple « guerre commerciale »

Les tensions actuelles entre les États-Unis et la Chine sont d’abord dues à l’accroissement du déficit commercial américain vis-à-vis de la Chine au cours des deux dernières décennies pour atteindre 345 milliards de dollars (les deux tiers du total) en 2019 [1]. Selon un rapport de l’Economic Policy Institute, ce déficit croissant a eu pour conséquence la destruction d’environ 3,7 millions d’emplois américains entre 2001 et 2018 [2]. Les Américains ont tendance à expliquer ce déséquilibre et ses conséquences par l’ampleur des « pratiques déloyales » chinoises. Or, si les transferts forcés de technologie peuvent être qualifiés ainsi, le soutien de l’État chinois aux entreprises stratégiques ou encore la limitation de l’accès au marché national relèvent tout simplement d’une politique protectionniste.

Si, à l’époque de sa présidence, Donald Trump n’hésitait pas à dénoncer les effets néfastes du libre-échange quand il s’agissait de pertes d’emploi sur le sol américain, il présentait volontiers l’interventionnisme de l’État stratège chinois – visant notamment à permettre aux entreprises de mieux faire face à la concurrence internationale – comme une menace inacceptable. Ainsi, exploitant à la fois l’hostilité d’un nombre croissant de citoyens américains envers la Chine [3] et la volonté du Congrès (Républicains et Démocrates réunis) d’adopter une position plus offensive envers cette dernière, l’administration Trump a développé le concept d’« agression économique » [4], dans l’optique de justifier une politique commerciale offensive à l’égard de la Chine.

Cette politique unilatérale lancée en 2018 s’est premièrement manifestée par la taxation à hauteur de 10% de plus de 5 700 produits chinois (acier, textile, électronique…) représentant un montant d’environ 200 milliards de dollars [5], avant de déboucher à l’été par l’imposition de tarifs douaniers de 25% sur ces mêmes importations [6]. Pékin, qui s’était contentée au départ de riposter par le biais de mesures punitives contre une gamme de produits américains, a fini par dénoncer une « guerre commerciale », puis fit augmenter ses propres tarifs douaniers en représailles. De plus, le Premier ministre Li Keqiang a annoncé un plan d’aide dont l’objectif était de soutenir les entreprises chinoises affectées par les restrictions commerciales [7]. Ce n’est qu’en octobre 2019 que les deux pays ont fini par s’engager à suspendre la hausse de certains droits de douane. Un accord dit de « Phase 1 » a été signé en janvier 2020 afin de formaliser cet engagement.

Si Joe Biden a décidé de maintenir la ligne ferme de son prédécesseur en élargissant la « liste noire » des entreprises chinoises qui ne peuvent plus recevoir d’investissements américains, c’est avant tout dans le but de limiter l’accès de la Chine aux technologies et marchés américains.

La politique offensive de l’administration Trump a certes contribué au ralentissement de la croissance chinoise et mené à la dévaluation du yuan par la Banque populaire de Chine [8]. Cependant, la deuxième puissance économique mondiale a tout de même bien résisté en compensant la baisse des exportations vers les États-Unis par une augmentation des exportations vers d’autres pays, notamment ceux de l’ASEAN (Association of SouthEast Asian Nations). Ce mouvement va probablement s’accélérer grâce à la signature en novembre 2020 du Partenariat économique régional global (PERG ; Regional Comprehensive Economic Partnership en Anglais) qui rassemble 15 pays d’Asie et d’Océanie représentant près d’un tiers du commerce mondial, ce qui en fait le plus grand accord de libre-échange conclu à ce jour [9]. En défendant très activement ce projet, la Chine s’est érigée en grande défenseure du multilatéralisme au moment même où Donald Trump retirait les États-Unis d’un autre accord de libre-échange dont elle ne faisait pas partie, le Partenariat transpacifique (PTP). En rien protecteur sur les plans social et environnemental, le PERG permet en fait à la Chine de se préserver de tout isolement sur le plan économique et de conforter son rôle de premier plan dans une région comprenant plusieurs alliés de Washington.

Consulter le dossier que LVSL a consacré au décryptage de l’expansion chinoise et de sa confrontation avec les grandes puissances : « Comment la Chine change le monde »

En outre, les dirigeants américains savent pertinemment que les ambitions de l’empire du Milieu ne se cantonne pas à la région Asie-Pacifique. Le développement des « nouvelles routes de la soie » (Belt and Road Initiative) – un grand projet d’investissement transcontinental ayant pour but de construire un vaste réseau d’infrastructures afin de faciliter le commerce de marchandises et le transport d’énergies – en est la meilleure preuve puisqu’elles incluent l’Asie centrale, une partie de l’Afrique de l’Est et même de l’Europe dans leur tracé.

Pour toutes ces raisons, la rivalité entre les États-Unis et la Chine ne se limite nullement à une simple « guerre commerciale ». Du côté américain, l’enjeu dépasse largement la question du déficit extérieur. Si Joe Biden a décidé de maintenir la ligne ferme de son prédécesseur en élargissant la « liste noire » des entreprises chinoises qui ne peuvent plus recevoir d’investissements américains [10], c’est avant tout dans le but de limiter l’accès de la Chine aux technologies et marchés américains afin d’éviter qu’elle concurrence la domination des États-Unis dans des secteurs clés pour la sécurité nationale. Le dévoilement par les dirigeants chinois du plan « Made in China 2025 » et du quatorzième plan quinquennal qui visent en grande partie à accélérer l’innovation, notamment dans les secteurs de pointe [11], a sans doute exacerbé les craintes de Washington.

Technologie et ressources naturelles

Il n’est pas anodin que, déjà à l’époque de la présidence Trump, le géant technologique Huawei ait été placé sur la fameuse liste noire. Désormais première vendeuse de smartphones au monde, cette société a connu une ascension fulgurante et construit à présent des réseaux de télécommunications dans les pays du Sud. Pour le chercheur américain Evgeny Morozov, « [s]a trajectoire illustre les hautes aspirations du gouvernement pour le secteur des technologies. Si d’autres entreprises chinoises venaient à suivre cet exemple, la suprématie économique américaine au niveau mondial pourrait s’en trouver sérieusement ébranlée [12] ».

Vivement inquiétés par cette perspective, les États-Unis ont également mené bataille sur le terrain diplomatique. À titre d’exemple, le Chili et le Royaume-Uni ont tous les deux chassé Huawei de leurs réseaux 5G après avoir subi des pressions [13].

Stand de Huawei au salon industriel de l’Internationale Funkausstellung Berlin © Matti Blume

Au-delà de ce cas précis, l’actuel Président américain et ses conseillers restent persuadés que la technologie est un véritable instrument de puissance permettant à la fois de stimuler la croissance économique, de renforcer les capacités militaires, voire de faciliter la surveillance de masse. Ce constat, largement partagé entre les pays développés et émergents, ne peut que favoriser une compétition dans l’acquisition de technologies de plus en plus sophistiquées. En Chine, les dépenses en recherche et développement ont été multipliées par 12 entre 2000 et 2018, et le pays se classe désormais en deuxième position juste derrière les États-Unis [14]. Bien que le rattrapage ne soit pas encore total, l’État chinois possède un avantage de taille sur l’État fédéral américain : il est plus à même de maîtriser son système productif. En effet, alors que des multinationales américaines telles que Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft pouvaient jusqu’à récemment nouer des partenariats avec des entreprises chinoises, les dirigeants de Huawei n’ont sans doute même pas songé à faire de même avec des sociétés implantées aux États-Unis, bien conscients que Pékin ne tolérerait pas un tel écart. En ce sens, dans la droite lignée de l’administration Trump, l’administration Biden s’est donnée pour objectif de réorienter les investissements des entreprises américaines du secteur des nouvelles technologies hors de Chine.

En Chine, les dépenses en recherche et développement ont été multipliées par 12 entre 2000 et 2018, et le pays se classe désormais en deuxième position juste derrière les États-Unis.

De leur côté, les grandes entreprises technologiques chinoises, qui bénéficient grandement des débouchés qu’offrent les « nouvelles routes de la soie » ainsi que d’un fort soutien étatique, se déploient non seulement en Asie, mais aussi en Europe et en Afrique. Le pouvoir chinois compte bien profiter de ces nouveaux marchés d’exportation afin de diminuer sa dépendance envers les pays développés. Cette dépendance pourrait même, à certains égards, s’inverser, puisque plusieurs entreprises chinoises fournissent des technologies de surveillance par intelligence artificielle à des États européens tels que l’Allemagne, la France, l’Italie, ou encore le Royaume-Uni [15] – dans un contexte où les autorités cherchent à renforcer leurs moyens de surveillance des populations.

Lire sur LVSL l’article de Sarah Vennen : « Cyber-colonialisme : comment le régime de techno-surveillance chinois s’impose au Zimbabwe »

D’autre part, la question des métaux rares, dont certains sont essentiels au développement de l’industrie du numérique ainsi qu’à la construction de batteries, est cruciale pour la deuxième économie du monde. En conséquence, des pays comme la Bolivie, dont le sous-sol regorge de lithium, représentent un grand intérêt pour la Chine qui ne cache pas son ambition de faire rouler l’intégralité de ses automobilistes en voiture électrique d’ici quelques années. En août 2019, le gouvernement bolivien avait conclu un partenariat avec le consortium chinois Xinjiang TBEA Group prévoyant notamment l’implantation d’une usine de batteries lithium-ion sur le sol chinois [16]. Le coup d’État de novembre 2019, soutenu par les États-Unis, fut suivi d’une rupture des relations avec le pays de Xi Jinping. Les actions de l’entreprise américaine Tesla, spécialisée dans la construction de voitures électriques, avaient alors explosé, et beaucoup avaient spéculé sur les éventuels contrats qui pourraient être signés avec la Bolivie. Ce rapprochement entre les États-Unis et la Bolivie a été suspendu par l’élection de Luis Arce, vainqueur des élections de novembre 2020, qui affiche clairement sa détermination à rétablir les ponts avec la Chine. À l’époque de sa campagne, il déclarait déjà à Le Vent Se Lève : « la Chine [met] l’accent sur l’investissement ou le tourisme en même temps que sur le commerce. Par conséquent, il est plus opportun pour l’économie bolivienne de passer des accords avec ce genre de gouvernements, qui proposent des accords plus adaptés à nos conditions que ceux qui sont régis par le libre-échange » [17].

Lire sur LVSL notre entretien avec le président Luis Arce : « Nous devons garantir la souveraineté de la Bolivie sur le lithium »

De la même manière, on peut interpréter les récentes mutations politiques en République démocratique du Congo comme la conséquence des affrontements sino-américains autour des métaux rares. Ce pays, qui contient plus de 50 % des réserves de cobalt et de coltan, constitue un lieu hautement stratégique en la matière. Alors que l’ex-président Joseph Kabila avait multiplié la signature de contrats miniers avec la Chine, son successeur Félix Tshisekedi affiche sa volonté de les renégocier et de se rapprocher des États-Unis. Une démarche saluée par le gouvernement américain qui, de la fin du mandat de Donald Trump au commencement de celui de Joe Biden, a tendu la main au nouveau président congolais [18].

Lire sur LVSL l’article de Nathan Dérédec : « Métaux rares : l’empire global de la Chine »

On l’aura compris, le fait que la Chine conforte sa place de grande puissance économique et technologique et s’impose comme un acteur incontournable sur la scène internationale a toutes les raisons d’inquiéter les États-Unis, dernier pays à avoir atteint le rang « superpuissance » et peu désireux de voir un adversaire direct se rapprocher de ce statut. Cependant, la rivalité sino-américaine possède bien une dimension militaire. Cette tendance s’est confirmée dès le premier mandat de Barack Obama dont l’administration avait lancé une stratégie de « pivot » (rebalance, en Anglais) vers l’Asie-Pacifique. Depuis, les Américains ont considérablement renforcé leur présence militaire dans cette région tandis que Pékin mène une politique particulièrement offensive en mer de Chine.

Tensions militaires accrues dans l’Indo-Pacifique

La stratégie du « pivot » avait pour finalité de réorienter la politique étrangère des États-Unis. À de nombreux égards, l’administration Obama a considéré dès la fin des années 2000 (une décennie marquée par les interventions en Afghanistan et en Irak) que la menace principale ne provenait plus du Moyen-Orient, mais de la puissance montante chinoise. Cette vision a été conservée durant les deux mandats du Président démocrate, si bien que celui-ci déclarait en 2015 : « La Chine veut écrire les règles pour la région du monde qui connaît la croissance la plus rapide. Pourquoi la laisserait-on faire ? Nous devrions écrire ces règles [19]. »

Toutefois, comme le rappelle le chercheur Hugo Meijer, l’objectif se limitait à l’époque à « dissuader tout comportement agressif ou coercitif de la RPC (République populaire de Chine) [20] ». Pour les dirigeants américains, la Chine ne représentait alors qu’une menace à l’échelle régionale.

Les hauts responsables de l’administration Trump, pour leur part, ont prêté aux ambitions de la Chine une dimension globale. Ainsi, l’on pouvait lire dans le résumé de la National Defense Strategy publié en 2018 que la Chine poursuivait déjà à l’époque « un programme de modernisation militaire qui vis[ait] à atteindre une hégémonie régionale dans l’Indo-Pacifique à court terme et à supplanter les États-Unis pour atteindre la prééminence mondiale dans le futur [21] ». Plus précisément, le Bureau du Secrétariat de la Défense estimait dans son rapport annuel au Congrès de septembre 2020 que l’armée chinoise dépassait déjà l’US Army dans trois domaines spécifiques, à savoir la marine, les missiles balistiques et de croisière conventionnels basés au sol et les systèmes de défense aérienne intégrés [22]. C’est pourquoi un nouveau renforcement de la présence américaine s’est opéré et donc élargi au bassin indo-pacifique, qui comprend à la fois la partie occidentale de l’Océan Pacifique et les parties tropicales et subtropicales de l’Océan Indien. Ceci s’explique notamment par le fait que l’Inde est considérée comme un allié de poids pour contrebalancer la puissance chinoise dans la région. Dans cette perspective, Donald Trump, tout comme son prédécesseur, avait décidé de revitaliser le Dialogue quadrilatéral pour la sécurité (Quad) conclu en 2007 entre les États-Unis, l’Inde, le Japon et l’Australie dans le but de contenir la puissance chinoise [23].

Lire sur LVSL l’article de Marine Lion : « Inde-Chine : un point de non-retour dans la guerre économique globale ? »

Dès les premiers mois de son mandat, le Président Biden a décidé d’accorder une importance première à cette alliance et a pris l’initiative de réunir les Premiers ministres des trois États partenaires lors d’un sommet virtuel le 12 mars dernier. En attendant la formation d’un potentiel « Quad+ », qui pourrait s’élargir à la Corée du Sud, voire à plusieurs États membres de l’ASEAN [24], le quatuor entretient déjà de solides relations avec la France qui a déployé d’importants moyens militaires dans la région entre mars et juin. En effet, le porte-avions à propulsion nucléaire Charles-de-Gaulle, le sous-marin d’attaque à propulsion nucléaire Émeraude, le porte-hélicoptères Tonnerre et la frégate Surcouf ont été mobilisés dans le cadre d’exercices conduits en coopération avec les armées des États membres du Quad [25]. La fin de la présidence Trump n’a donc absolument pas remis en cause la volonté des États-Unis de former un front aussi large que possible pour faire échec aux visées expansionnistes de Pékin dans la zone Indo-Pacifique. De manière globale, bien que le budget militaire chinois reste largement en-dessous de celui des États-Unis, les dirigeants américains ont très bien noté qu’il était quatre fois plus important que ceux du Royaume-Uni, de l’Allemagne ou encore de la France [26].

La fin de la présidence Trump n’a absolument pas remis en cause la volonté des États-Unis de former un front aussi large que possible pour faire échec aux visées expansionnistes de Pékin dans la zone Indo-Pacifique.

La Chine, de son côté, voit d’un mauvais œil l’élargissement de cette coalition dans sa première zone d’influence. Ceci n’est guère étonnant dans la mesure où elle mène depuis des années une politique offensive en mer de Chine méridionale où elle se dispute les îles Paracels et Spratleys avec des alliés des États-Unis, notamment Taïwan, le Vietnam et les Philippines, provoquant ainsi des incidents à répétition. À la suite de l’adoption, en février, d’une loi maritime, les autorités chinoises ont même renforcé les pouvoirs de leurs garde-côtes [27]. Comme le résume la chercheuse Sophie Boisseau du Rocher : « [l]a Chine agit comme si ses prétentions territoriales étaient déjà une réalité lui permettant de s’affranchir des clauses de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer qu’elle a ratifiée le 15 mai 1996 [28] ». Par conséquent, la perspective d’un apaisement des tensions semble pour l’instant s’éloigner.

Joe Biden cherche des alliés en Europe

Les chefs d’État et de gouvernement des membres du G7 lors du sommet de Cornouailles © Crown Copyright

Au mois de juin, le Président Biden a effectué une tournée diplomatique sur le continent européen afin d’assister à plusieurs sommets (G7, OTAN) et de rencontrer notamment les dirigeants de l’Union européenne (UE) ainsi que le Président russe Vladimir Poutine. Avant même de quitter le sol américain, le chef d’État a déclaré que l’objectif de son voyage était de faire savoir « clairement à Poutine et à la Chine que les États-Unis et l’Europe [étaient] soudés » [29]. Cette déclaration ne s’inscrit pour l’instant dans aucune stratégie clairement définie. Jusqu’ici, les États-Unis et l’UE ont seulement lancé une action collective aux côtés du Canada et du Royaume-Uni dans le cadre de laquelle plusieurs sanctions ont été adoptées contre d’actuels et anciens fonctionnaires chinois impliqués dans la mise en œuvre de programmes de détention et d’assimilation forcée visant les Ouïghours (une minorité vivant dans la région du Xinjiang) [30]. Les paroles du Président démocrate constituent surtout un appel au renforcement de la relation transatlantique et confirment que Washington veut à tout prix éviter d’être isolée face à une puissance chinoise en pleine expansion.

Lire sur LVSL l’article d’Othman el Hadj : « Le doux rêve d’une défense européenne indépendante de l’OTAN »

Notes :

[1] NARDON Laurence et VEILLET Mathilde, « La guerre commerciale sino-américaine : quel bilan à l’issue de la Présidence Trump ? », Potomac Paper, n° 40, Ifri, novembre 2020.

[2] SCOTT Robert E. et MOKHIBER Zane, “Growing China trade deficit cost 3.7 million American jobs between 2001 and 2018”, Economic Policy Institute, janvier 2020.

[3] YOUNIS Mohamed, “New High in Perceptions of China as U.S.’s Greatest Enemy”, Gallup, 16 mars 2021.

[4] EDWARDS John, “‘Economic aggression’: Donald Trump picks a fight with China”, The Interpreter, 20 décembre 2017.

[5] BULARD Martine, « Chine – États-Unis, où s’arrêtera l’escalade ? », Le Monde diplomatique, octobre 2018.

[6] MATELLY Sylvie, « Entre la Chine et les États-Unis, une compétition inévitable ? », Revue internationale et stratégique, 2020/4.

[7] BULARD Martine, art. cit.

[8] RICCI Sébastien, « Dévaluer le yuan, une stratégie à risques multiples pour Pékin », La Tribune, 6 août 2019. [1] BULARD Martine, « Bombe libre-échangiste en Asie », Le Monde diplomatique, janvier 2021.

[9] BULARD Martine, « Bombe libre-échangiste en Asie », Le Monde diplomatique, janvier 2021.

[10] LUBOLD Gordon et LEARY Alex, “Biden Expands Blacklist of Chinese Companies Banned From U.S. Investment”, The Wall Street Journal, 3 juin 2021.

[11] MATELLY Sylvie, art. cit.

[12] MOROZOV Evgeny, « Bataille géopolitique autour de la 5G », Le Monde diplomatique, octobre 2020.

[13] Ibid.

[14] THIBOUT Charles, « La voie technologique du conflit sino-africain », Revue internationale et stratégique, 2020/4.

[15] Ibid.

[16] MARIETTE Maëlle, « En Bolivie, la filière du lithium à l’encan », Le Monde diplomatique, janvier 2020.

[17] « Nous devons garantir la souveraineté de la Bolivie sur le lithium », entretien avec Luis Arce Catacora, Le Vent Se Lève, 19 avril 2020.

[18] « Comment Washington a poussé Tshisekedi à renégocier les contrats miniers signés par Kabila avec la Chine », Africa Intelligence, 25 juin 2021.

[19] « Remarks by the President in State of the Union Adress », Janvier 2015. Disponible ici.

[20] MEIJER Hugo, « L’Asie-Pacifique dans le débat stratégique américains. Obama, Trump et la montée en puissance de la Chine », Politique américaine, 2019/3 (n° 33).

[21] MATTIS Jim, “Summary of the 2018 National Defense Strategy”, p. 2. Disponible ici.

[22] Office of the Secretary of Defense, Military and Security Developments Involving the People’s Republic of China 2020Annual report to Congress, Washington, U.S. Department of Defense, septembre 2020.

[23] MEIJER Hugo, art. cit.

[24] PÉRON-DOISE Marianne, « Le Quad, pilier de la stratégie indo-pacifique de l’administration Biden ? », The Conversation, 21 avril 2021

[25] BULARD Martine, « L’Alliance atlantique bat la campagne en Asie », Le Monde diplomatique, juin 2021.

[26] MAULNY Jean-Pierre et SCHNITZLER Gaspard, « Puissance militaire : la Chine, ennemi public numéro un des États-Unis ? », Revue internationale et stratégique, 2020/4.

[27] BULARD Martine, « L’Alliance atlantique bat la campagne en Asie »

[28] BOISSEAU DU ROCHER Sophie, « Chine et Asie du Sud-Est : les jeux sont-ils faits ? » Politique étrangère, 2021/2.

[29] « Joe Biden veut faire savoir ‘à Poutine et à la Chine que les États-Unis et l’Europe sont soudés’ », Le Monde, 9 juin 2021.

[30] TALLEY Ian et NORMAN Laurence, “U.S. and Its Allies Sanction China Over Treatment of Uyghurs in a Collective Action”, The Wall Street Journal, 22 mars 2021.


27.07.2021 à 14:47

Aux États-Unis, la Cour suprême tente-t-elle d’entraver le vote des minorités ?

Sébastien Natroll
En 1965, les États-Unis tournaient le dos à des décennies de discrimination raciale sur l’accès au vote. La loi sur les droits civiques, le Voting Rights Act, venait remettre en cause les tentatives dans les États du Sud en particulier d’empêcher les minorités et notamment les Afro-Américains de voter. Plus de cinquante ans après, la […]
Texte intégral 2854 mots

En 1965, les États-Unis tournaient le dos à des décennies de discrimination raciale sur l’accès au vote. La loi sur les droits civiques, le Voting Rights Act, venait remettre en cause les tentatives dans les États du Sud en particulier d’empêcher les minorités et notamment les Afro-Américains de voter. Plus de cinquante ans après, la Cour suprême est venue remettre en cause des dispositions de la loi dans la décision Brnovich v. DNC. Pourtant, cette remise en cause ne semble pas se traduire dans la réalité.

Huit ans après la terrible décision Shelby County v. Holder, qui avait invalidé la Section 5 du Voting Rights Act qui prévoyait l’accord préalable du gouvernement fédéral (preclearance) dans les anciens États ségrégationnistes avant toute modification de leurs lois électorales et trois ans après Abbott v. Perezla Cour suprême vient de rendre son opinion au sujet deux lois électorales votées en Arizona. Renversant le jugement de la Cour d’Appel du 9e Circuit, la Cour suprême affirme qu’elles ne sont pas de nature à nuire à l’exercice du droit de vote des minorités et que par conséquent, elles n’enfreignent pas la Section 2 du Voting Rights Acts.

Out-of-Precinct policy” et “ballot harvesting

En vigueur depuis 2016, les articles A.R.S. §§ 16-122,-135,-584 d’Arizona prévoient l’annulation des bulletins déposés dans le mauvais district de vote (out-of-precinct policy). En parallèle, l’article A.R.S. § 16-1005(H)-(I) (issu de la House Bill 2023) prévoit l’interdiction et la pénalisation de ce qui est péjorativement désigné comme de la « moisson de bulletin » (ballot harvesting), une pratique consistant à confier son bulletin de vote anticipé à autrui, hors exceptions prévues par la loi. 

La Cour d’Appel, dans son jugement rendu le 27 janvier 2020, avait abouti à la conclusion que cette loi porte atteinte au droit de vote des minorités. La Cour, s’appuyant sur le jugement de première instance (DNC v. Reagan (2018)) avait à la fois mis en avant le manque de transports en commun, la faible proportion de personnes disposant d’un véhicule personnel et la forte proportion de la population concernée à occuper un emploi aux horaires inflexibles. « Les Hispaniques, Amérindiens et Africains-Américains sont nettement moins susceptibles que les autres de posséder un véhicule, plus susceptibles de dépendre des transports publics et plus susceptibles d’avoir des horaires de travail rigides ».

Pire encore, le Département de la Justice de l’administration Biden s’est rangé du côté de l’État d’Arizona à travers un brief en amicus curiæ

Des arguments qui manquent cruellement d’éléments statistiques selon le très conservateur juge Alito qui a renversé le jugement de la Cour d’Appel par le truchement d’un test qui, selon toute vraisemblance, validera les nombreuses lois électorales qui fleurissent dans les États républicains. Des lois qui sont, à l’instar de la House Bill 2023, censées lutter contre la fraude électorale.

Une bataille entre Alito et Kagan

S’étalant sur 84 pages, les opinions du juge Alito (joint par les juges Roberts, Thomas, Kavanaugh, Gorsuch et Barrett) et de la juge Kagan (jointe par les juges Breyer et Sotomayor) s’apparentent à une véritable passe d’armes, le premier reprochant à la seconde d’avoir perdu son « zèle pour la signification statistique », la seconde accusant le premier de « passer sous silence les mots forts que le Congrès a rédigé pour atteindre un objectif tout aussi fort : faire en sorte que les citoyens issus des minorités puissent accéder au système électoral aussi facilement que les Blancs. » Bien que l’argumentation du juge Samuel Alito renferme quelques éléments sujets à interrogation, force est de constater que le camp progressiste n’a pas su démontrer le caractère discriminatoire des deux textes en question. Pire encore, le Département de la Justice de l’administration Biden s’est rangé du côté de l’État d’Arizona à travers un brief en amicus curiæ (amie de la Cour).

Pour les démocrates, le refus de l’État de compter les bulletins de vote déposés dans la mauvaise circonscription et la restriction de la collecte des bulletins de vote « affectent de manière négative et disparate les citoyens amérindiens, hispaniques et afro-américains de l’Arizona », en violation de la Section 2 de la loi sur les droits civiques (Voting Rights Act). Le Comité national démocrate (DNC) avance ainsi que les bulletins rejetés car déposés dans le mauvais district (out-of-precinct) le sont davantage pour les populations issues des minorités et pointe du doigt le nombre considérable de bulletins rejetés en Arizona entre 2008 et 2016, un argument rapidement balayé par le juge Alito qui note que le nombre de bulletins rejetés décroît depuis 2012 et que cette décrue s’est poursuivie en 2016 (année d’entrée en vigueur des textes). 

Précisant qu’il renonçait à annoncer un test qui régirait toutes les affaires impliquant la Section 2 du Voting Rights Act, le juge Alito a présenté alors les cinq facteurs d’évaluation permettant de juger la conformité des lois visées ici :

1 – L’importance de la charge imposée par une loi : « Voter demande du temps et, pour presque qui que ce soit, un déplacement, ne serait-ce que jusqu’à la boîte aux lettres la plus proche. Le fait de voter […] exige le respect de certaines règles », a-t-il précisé.

2 – La mesure dans laquelle une loi visée s’écarte de ce qui était la pratique courante lorsque le paragraphe 2 de la Section 2 a été amendé en 1982.

3 – L’importance de toute disparité dans l’impact d’une loi sur les membres de différents groupes raciaux ou ethniques est également un facteur important à prendre en considération, soulignant qu’« il ne faut pas amplifier artificiellement des différences qui sont au fond très minimes. »

4 – L’existence de possibilités offertes par l’ensemble du système de vote d’un État au moment d’évaluer le fardeau imposé par une disposition contestée. Ce qui fait dire au juge Alito que « lorsqu’un État propose plusieurs moyens de voter, toute charge imposée aux électeurs qui choisissent l’une des options disponibles ne peut être évaluée sans tenir compte également des autres moyens disponibles. »

5 – L’importance des intérêts de l’État.

Parmi ces cinq facteurs, le 2e et le 5e sont ceux qui font le moins l’unanimité. « Si telle ou telle chose n’existait pas en 1981 ou 1982, il est normal que les États l’éliminent. C’est un raisonnement circulaire qui n’a aucune base légale et qui est très opportuniste » tonne Leah Litman, professeure de droit à l’Université du Michigan et co-animatrice du podcast Strict Scrutiny. Néanmoins, ce facteur n’est pas vu par le juge comme étant un critère contraignant. Ce dernier a en effet nuancé en précisant que la Cour ne décidait pas si l’adhésion ou le retour au cadre qui était celui de 1982 était licite en vertu de la Section 2. Ainsi, pour le juge Alito, la longévité d’une loi comme l’étendue de son adoption sont seulement des paramètres dont il faut tenir compte.

Le 5e facteur est tout aussi disputé puisque le juge adoube la crainte somme toute très républicaine de la fraude électorale, bien que cette dernière apparaisse comme tout à fait marginale. Anticipant ce contre-argument, le juge a pris à témoin la commission Carter-Baker de 2004, laquelle avance que le vote par correspondance peut conduire à des pressions et à des manœuvres d’intimidation. Elle conclut ainsi que « les États devraient donc réduire les risques de fraude et d’abus dans le vote par correspondance en interdisant aux tierces parties — organisations, candidats et militants de partis politiques de manipuler les bulletins de vote par correspondance. » En outre, le juriste prétend rappeler une évidence en précisant qu’un État a le droit d’agir pour prévenir la fraude sans attendre que celle-ci ne se manifeste.

Enfin, lorsqu’il s’agit d’analyser le caractère discriminatoire des deux lois, la juge Kagan note la plus forte probabilité pour les minorités de voir leurs bulletins rejetés. Reprenant les éléments mis en avant par la Cour d’Appel, elle rappelle que les bulletins des populations hispanique, africaine-américaine et amérindienne ont une probabilité deux fois plus élevée d’être rejetés. Un trompe-l’œil pour le juge de la majorité qui retourne les statistiques à son avantage.

« Manipulation statistique »

Sans remettre en cause les chiffres énoncés par la juge Elena Kagan, le juge Alito précise qu’une politique qui fonctionne pour plus de 98 % de l’électorat, minorités comprises, a peu de chances de rendre un système « inégalement ouvert ».

Dénonçant une utilisation « très trompeuse », le juge s’attarde sur la méthodologie utilisée par la Cour d’Appel pour le 9eCircuit. « La Cour de District a constaté que, parmi les comtés qui ont déclaré des votes hors circonscription lors de l’élection générale de 2016, environ 99 % des électeurs hispaniques, 99 % des électeurs africains-américains et 99 % des électeurs amérindiens qui ont voté le jour de l’élection ont déposé leur bulletin dans la bonne circonscription, tandis qu’environ 99,5 % des électeurs non issus des minorités l’ont fait. Sur la base de ces statistiques, le 9e circuit a conclu que “les électeurs issus des minorités en Arizona ont voté hors circonscription deux fois plus souvent que les électeurs blancs”. Il s’agit précisément du type de manipulation statistique que le juge Easterbrook a critiqué à juste titre, à savoir 1,0 ÷ 0,5 = 2. Bien comprises, les statistiques ne montrent qu’une petite disparité qui ne permet guère de conclure que les processus politiques de l’Arizona ne sont pas ouverts de manière égale. »

Une démonstration à laquelle semble souscrire la juge Kagan elle-même, qui reconnaît dans une note de bas de page être « d’accord avec la majorité pour dire que les “très petites différences” entre les groupes raciaux n’ont pas d’importance. Certaines disparités raciales sont trop faibles pour étayer une conclusion d’inégalité d’accès parce qu’elles ne sont pas statistiquement significatives – c’est-à-dire qu’elles pourraient être le fruit du seul hasard. […] En outre, il peut exister un certain seuil de ce que l’on appelle parfois la “signification pratique” – un niveau d’inégalité qui, même s’il est statistiquement moyen, est tout simplement trop insignifiant pour que le système juridique s’en préoccupe. »

Cependant, si la juge progressiste semble souscrire aux propos de la majorité, elle persiste à voir dans la loi interdisant la collecte de bulletins de vote (House Bill 2023) une disposition discriminatoire.

Querelle postale

« Les faits critiques pour l’évaluation de la loi sur collecte des bulletins de vote ont trait au service postal » nous dit la juge Kagan. Ainsi, elle affirme que la population amérindienne se repose essentiellement sur ces services de collecte compte tenu du manque criant d’accès aux services postaux. Elle souligne l’absence de service public postal de proximité dans les zones rurales d’Arizona, conduisant la population amérindienne à faire jusqu’à deux heures de route pour trouver une boîte aux lettres. Des preuves considérées comme « circonstancielles et anecdotiques » selon le brief de l’administration Biden. Aux remarques de la majorité, qui reprochent l’absence de données statistiques ou de témoignages, la juge Kagan rétorque que l’Arizona n’a jamais compilé de données sur la collecte des bulletins de vote par des tiers.

Des preuves considérées comme « circonstancielles et anecdotiques » selon le brief de l’administration Biden

En réponse, la majorité s’appuie sur les dispositions légales en vigueur concernant le service public postal, notamment l’article 39 U.S.C. §101(b) qui dispose que le service postal doit fournir un maximum de services postaux efficaces et réguliers aux zones rurales, aux communautés et aux petites villes où les bureaux de poste ne sont pas autonomes et qu’aucun petit bureau de poste ne doit être fermé pour la seule raison qu’il est déficitaire. Par conséquent, le juge Alito conclut qu’ « un prétendu manquement du service postal à ses obligations légales dans un endroit particulier ne constitue pas en soi un motif pour annuler une règle de vote qui s’applique à l’ensemble d’un État. »

À l’heure actuelle, il est donc difficile de soutenir l’argument selon lequel la fin du ballot collection nuit considérablement à l’exercice du droit de vote des populations amérindiennes, à fortiori quand, en 2020, le taux de participation de ladite population a augmenté de 12 et 13 % dans les deux réserves les plus importantes. En outre, la House Bill 2023 prévoit des exceptions permettant à un membre de la famille, du foyer ou à un personnel soignant d’apporter un bulletin : une disposition qui demeure plus permissive qu’en AlabamaNevada, ou Pennsylvanie.

Une décision en demi-teinte

L’opinion du juge Alito a laissé un goût amer aux progressistes et pour cause : son cheminement a abouti à mettre davantage la charge de la preuve sur les minorités que sur les États, lesquels n’ont plus vraiment à justifier la modification de leur droit électoral puisqu’invoquer la lutte contre la fraude suffit à opérer des changements qui ont un impact, même marginal, sur l’exercice du droit de vote des minorités. En cela, le juge Alito ne déroge pas à ce qu’il avait écrit dans Abbott v. Perez : « Chaque fois qu’un plaignant prétend qu’une loi étatique a été promulguée avec une intention discriminatoire, la charge de la preuve incombe au plaignant et non à l’État. » Comme l’a souligné la juge Elena Kagan : « Bien sûr, prévenir l’intimidation des électeurs est un intérêt public important. Bien sûr que la prévention de la fraude électorale l’est aussi. Mais ces intérêts sont également faciles à faire valoir sans fondement ou en guise de prétexte dans les cas de discrimination électorale. »

Pour autant, Brnovich v. DNC ne doit pas être vue comme sonnant le glas du Voting Rights Act : si ni l’intention ni la conséquence discriminante n’ont été reconnues en ce qui concerne l’Arizona, la Section 2 du VRA demeure. Peut-on s’attendre à d’autres lois du même acabit ? Oui, assurément. Il est néanmoins encore trop tôt pour tirer des conclusions sur leurs effets.


27.07.2021 à 14:39

Internet Année Zéro : la naissance des monstres numériques

Jonathan Bourguignon
Internet Année Zéro (Divergences 2021) est le dernier essai de Jonathan Bourguignon, spécialiste des origines du capitalisme numérique américain. Il y retrace l’avènement de la société de surveillance contemporaine à travers une galeries de portraits (Peter Thiel, Elon Musk) et le récit des chemins de traverse entre la contreculture américaine des années 60-70 et la […]
Texte intégral 4610 mots

Internet Année Zéro (Divergences 2021) est le dernier essai de Jonathan Bourguignon, spécialiste des origines du capitalisme numérique américain. Il y retrace l’avènement de la société de surveillance contemporaine à travers une galeries de portraits (Peter Thiel, Elon Musk) et le récit des chemins de traverse entre la contreculture américaine des années 60-70 et la cyberculture de la Silicon Valley. Fait notable pour un ouvrage de ce genre, une partie conséquente du livre est réservée à l’émergence du numérique chinois, permettant au lecteur de découvrir l’autre empire informatique actuel, celui des BATX et de la « grande muraille numérique », filtrant les influences extérieures. Les lignes suivantes sont extraites de son ouvrage.1

Les héritiers

La bulle Internet connaît son apogée au mois de mars 2000. Son éclatement aurait pu marquer la fin du rêve de cette nouvelle économie vouée à avaler l’ancien monde ; en réalité, il est surtout un assainissement de l’écosystème. Pendant les années de fièvre et d’exubérance de la fin du siècle, certains ont patiemment, rationnellement construit l’infrastructure du web marchand. Alors que les valeurs technologiques s’effondrent et que les industriels et investisseurs traditionnels qui se sont lancés dans l’aventure sauvent ce qu’ils peuvent de leurs investissements, ces bâtisseurs vont consolider durant les années suivantes des actifs qui deviendront des empires. En héritiers de la cyberculture, ils vont investir les fortunes considérables qu’ils ont amassées avant l’explosion de la bulle pour contribuer à l’avènement du monde libertarien, transhumaniste et cybernétique auquel ils croient.

La généalogie de ce nouveau groupe parmi les plus influents de la Silicon Valley remonte à la création du web marchand ; leur action contribuera à faire de la data (données) le nouvel or noir du cyberespace. Entre 1995 et 2000, la croissance du web est stupéfiante : la base d’utilisateurs passe de 16 à 360 millions, près de 6 % de la population mondiale est soudain en ligne. Cette croissance est nourrie par la multiplication des sites web : entreprises, administrations publiques, tous types d’organisations créent soudain leur propre site. Le trafic, anarchique et décentralisé, commence à s’organiser à partir de 1995, sous la forme de portails et annuaires en ligne, tels que AOL et Yahoo!, portes d’entrée dans la toile à partir desquels les utilisateurs n’ont plus qu’à suivre les liens qui sont étalés sous leurs yeux. Les moteurs de recherche les talonnent : Altavista (qui sera racheté par Yahoo!) est créé la même année, Google trois ans plus tard.

Les internautes sont désormais libres de découvrir l’étendue du réseau par simple recherche de mots clés, sans être guidés ou connaître préalablement l’existence et l’adresse précise des sites qu’ils vont visiter. Néanmoins, en 1997, le commerce en ligne aux États-Unis représente moins de 0,1 % de son parent dans la vie réelle. Quelque chose manque pour que les consommateurs et leurs dollars délaissent les devantures désirables des boutiques et magasins. C’est à la même époque que se constituent les trois éléments clés qui permettent à l’écosystème marchand d’éclore : les fournisseurs de services d’applications (l’ancêtre du SaaS ou Software as a Service, littéralement «logiciel en tant que service») qui permettent la multiplication des sites de commerce comme des médias ; les moyens de paiement en ligne qui créent un accès pour dériver l’économie classique vers la nouvelle économie en ligne; et le modèle de revenu publicitaire qui crée la dynamique entre marchands, médias en ligne et entreprises technologiques.

Les entreprises pionnières qui ouvrent la voie à chacune de ces innovations se nomment respectivement Viaweb, Paypal et Netscape. Leurs fondateurs porteront l’héritage idéologique de la vallée. Le modèle publicitaire est l’épine dorsale du web. Fondamentalement, il ne diffère guère de celui qui a fait la fortune des agences publicitaires de Madison avenue. Il fait intervenir trois types d’acteurs : les annonceurs (advertisers), les médias (publishers), et l’ensemble des acteurs publicitaires, agences et plateformes de placement, qui organisent le jeu. Les annonceurs permettent de faire rentrer de l’argent réel dans le cyberespace. Il s’agit essentiellement de commerçants, qui vendent des produits et des services de l’ancien monde, vêtements, objets, billets d’avion, nuits d’hôtel. Leur survie est soumise à une compétition de marché: ils doivent amener les consommateurs sur le cyberespace et les détourner de l’économie classique, mais surtout, ils doivent lutter entre eux. La publicité est leur arme pour attirer les internautes sur leurs services. Les médias ont pour principale valeur leur audience : des sites web et des applications, que visitent des utilisateurs plus ou moins nombreux, plus ou moins qualifiés, c’est-à-dire présentant un profil plus ou moins spécifique et valorisé par les annonceurs.

Les plateformes publicitaires créent les conditions qui permettent aux annonceurs d’atteindre l’audience des médias. Rien de nouveau sous le soleil du cyberespace : qu’ils s’appellent journal, magazine, chaîne de télévision ou station de radio, le modèle économique des médias n’a guère évolué depuis la révolution industrielle au début du XIXe siècle.

Viaweb : audience et données

Le nom Viaweb a laissé assez peu de traces. Et pourtant, l’influence de l’entreprise dans le développement du web marchand est très importante. Viaweb existe sous ce nom entre 1995 et 1998, jusqu’à son acquisition par Yahoo! qui rebaptisera le service Yahoo! Store. Viaweb est une application que l’on accède comme un site web, et qui permet de construire et d’héberger des sites d’e-commerce en ligne. Certains – et en particulier le génie technique derrière Viaweb, Paul Graham – considèrent que le service développé par Viaweb constitue le premier fournisseur d’application en ligne. Il permet de créer des sites web.

Comme son nom l’indique (« via le web ») et contrairement à la plupart des logiciels de l’époque, utiliser cette technologie dispense ses clients d’acheter une version du logiciel, qu’ils devraient ensuite installer sur leurs propres machines, avec laquelle ils généreraient un site qu’ils devraient ensuite héberger sur leurs propres serveurs. Les clients de Viaweb utilisent à distance un logiciel qui tourne directement sur les serveurs de Viaweb, pour générer un site opéré directement par Viaweb, avec des données hébergées elles aussi sur des serveurs gérés par Viaweb. Cette particularité permet d’abaisser le niveau d’expertise requis pour créer des sites web, et contribuera à la multiplication du nombre de services marchands. Des technologies équivalentes, développées pour la publication de contenus, permettront l’émergence du phénomène des blogs, et de transformer les internautes majoritairement visiteurs de site web, jusqu’à présent passifs, en éditeurs actifs (avant que le web 2.0 ne vienne encore brouiller la frontière en rendant les visiteurs eux-mêmes actifs, c’est-à-dire créateurs de contenus et générateurs de données, sur le site web même qu’ils visitent). Surtout, la technologie permet à une entreprise cliente de Viaweb d’héberger ses données chez Viaweb.

Ce qui semble un détail technique en 1995 aura des répercussions très importantes des décennies après : en créant au même endroit des banques de données agrégeant l’activité des employés, clients ou cibles marketing de milliers d’entreprises se constituent les premiers puits de ce nouveau pétrole que le marketing n’appelle pas encore big data ou cloud.

PayPal : le nerf de la guerre

Reste qu’acheter les services de ces nouveaux marchands et nouveaux médias qu’on ne rencontre jamais dans la vie réelle, ni dans un magasin, ni dans un kiosque n’a rien d’évident. Amazon vendait des livres en ligne dès 1994, eBay permettait d’organiser des brocantes virtuelles dès 1995, tandis que Netflix, à partir de 1997, louait des DVDs qui transitaient, aller et retour, par courrier. Le principal moyen de paiements consistait alors à envoyer des chèques par courrier. La promesse d’un univers émancipé et dématérialisé où l’information se transmet à la vitesse des photons dans une fibre optique bute sur les limites mécaniques et musculaires des bicyclettes des facteurs, des camions de ramassage et de l’organisation dans les centres de tri des services postaux fédéraux… Paypal naît du mariage en 2000 de deux entreprises pré-pubères, fondées au cours des dix-huit mois qui précèdent.

La première, x.com, s’est donné pour mission de concurrencer les banques dans le nouvel espace digital. À sa tête : Elon Musk, un jeune entrepreneur sud-africain. À vingt-sept ans, dont à peine quatre dans la Vallée, il a déjà revendu une première startup qui fournissait des outils de développement graphique en ligne aux médias (une époque où un écran standard d’ordinateur affichait des pixels d’environ un demi-millimètre, c’est-à-dire dix fois plus gros que ce que peuvent afficher les smartphones en 2020). La seconde, Confinity, compte un certain Peter Thiel, d’origine allemande, parmi ses fondateurs, et ambitionne de créer une monnaie digitale indépendante des banques et des gouvernements, dix ans avant que la cryptomonnaie Bitcoin ne voie le jour.

Le jeune couple devient Paypal, du nom du produit phare développé par Confinity : un système qui permet de faire circuler de l’argent en ligne de manière sécurisée, de la même façon que le fait une fédération de type VISA à travers ses propres réseaux de terminaux de paiement. À travers son compte en ligne, le payeur donne l’autorisation à Paypal d’effectuer une transaction qui prélève un certain montant du compte bancaire qu’il a spécifié, et le transfère vers le compte du bénéficiaire. Paypal fait circuler cette transaction sur les réseaux bancaires. La banque du payeur débite son compte du montant de la transaction, tandis que la banque du bénéficiaire crédite son compte. Seul Paypal est en mesure de voir les numéros de carte et de compte en ligne du payeur et du bénéficiaire, assurant la sécurité de la transaction. Rapidement, des divergences de culture se font jour entre les anciens de x.com et de Confinity.

En 2000, Elon Musk est évincé de Paypal alors qu’il se trouve dans les airs, un avion l’emportant vers l’Australie pour ses premières vacances depuis la fusion. Peter Thiel reprend les rênes. La compagnie entre en Bourse en 2002, et est rachetée la même année par eBay pour 1,5 milliards de dollars. Musk perçoit plus de 150 millions dans la transaction. Malgré l’audience du web qui explose et les transactions marchandes en ligne qui prennent de l’ampleur, les médias, qui génèrent l’essentiel du trafic, peinent à trouver des revenus. Le volume ne parvient pas à compenser la très faible valeur des emplacements publicitaires, en particulier comparée à la télévision. Une publicité en ligne est perçue comme peu valorisante pour l’image de marque des annonceurs ; leur impact est difficile à mesurer ; à l’instar du commerce, le marché publicitaire en ligne représente en 1997 une fraction de pour-cent.

L’arrivée des cookies

Un détail technique va changer la donne. Il porte le nom inoffensif de cookie. Le cookie est un petit fichier de mémoire, stocké par le navigateur sur l’ordinateur de l’utilisateur, qui ne peut être lu que par le service web qui l’a écrit. Le navigateur transmet le cookie chaque fois qu’une nouvelle connexion est établie avec le service, permettant de créer une relation de longue durée, et privée, entre le service et l’utilisateur. Par exemple, les cookies permettent de maintenir une session ouverte, donc que d’une page à l’autre, l’utilisateur n’ait pas à réintroduire ses identifiants, ou encore que le contenu d’un panier ne disparaisse pas. Le cookie est d’abord développé en 1994 au sein du navigateur Netscape. Trois ans plus tard, une spécification de l’Internet Engineering Task Force (IETF), l’organisme chargé de faire émerger les standards qui composent la suite des protocoles internet, met en garde contre le risque en termes de vie privée de certains types de cookies.

Ces cookies, dits cookies tiers ou third party, sont un cas d’utilisation qui n’avait pas été prévu à leur création – ce que l’industrie appelle, dans la continuité culturelle de l’année 1984, un hack. Les cookies tiers consistent en script hébergé sur le site que visite l’utilisateur, qui s’exécute dans le navigateur, créant une communication invisible avec l’entreprise tierce qui a écrit le code. Il peut y avoir de nombreuses raisons d’intégrer des cookies tiers: ils permettent à des entreprises partenaires de tracer le comportement des visiteurs, et ainsi d’aider à analyser un site web, optimiser son design et ses performances, détecter des bugs, ou… améliorer la publicité en ligne. L’IETF met en garde contre les risques en termes de vie privée pour les internautes : les cookies – tiers permettraient théoriquement à certaines entreprises d’avoir accès à l’activité des internautes sur un grand nombre de sites web, à leur insu. Le cookie est précisément l’un de ces bouts de code au sein desquels se cachent les nouvelles lois invisibles à la majorité des internautes aliénés à la technique.

Cette nouvelle loi révoque tacitement le droit à l’anonymat sur Internet : les cookies permettent de réconcilier facilement les différentes identités endossées par un même utilisateur sur différents sites. L’organisation préconise donc que les navigateurs interdisent nativement les cookies tiers. Pourtant, les deux entreprises qui éditent les navigateurs dominants de l’époque, Netscape de Marc Andreessen et Microsoft de Bill Gates, font la sourde oreille. La mise en garde disparaît de la nouvelle spécification publiée en octobre 2000. En particulier, les cookies vont permettre aux identités de persister entre les trois acteurs du modèle publicitaire: les plateformes technologiques vont être capables d’identifier les mêmes utilisateurs lorsqu’ils visitent le site d’un média ou d’un annonceur. Avant que le traçage des données permette aux publicitaires de prédire le comportement des consommateurs et de générer de la publicité ciblée, les cookies vont révolutionner la mesure de l’efficacité publicitaire. Internet invente la publicité à la performance.

Jusqu’à présent, la publicité était un levier de masse pour les marques et les publicitaires. Des données démographiques et des sondages permettaient d’évaluer l’audience d’un spot publicitaire dans un magazine ou sur une chaîne de télévision. Un spot publicitaire pendant le Superbowl était réservé aux entreprises les plus puissantes. L’impact sur les ventes ne pouvait qu’être grossièrement estimé. Sur Internet, les cookies permettent de savoir si un achat a été influencé par une publicité précise, si une publicité a été suivie d’une visite chez l’annonceur, voire d’un achat. Le jeu se perfectionne alors : les scripts installés par les plateformes publicitaires aussi bien chez leurs clients (les annonceurs) que chez leurs fournisseurs (les médias) captent de plus en plus d’information. Convenablement exploitées, les données d’activité de l’internaute permettent de prédire ses affinités, que ce soit côté marchand (caractéristiques des produits vus et mis au panier) ou côté média (centre d’intérêt, affinités politiques, comportement en ligne…). Nourris de ces données personnelles, les algorithmes sont alors capables de prédire, pour chaque utilisateur, sur chaque emplacement publicitaire et à chaque instant, la probabilité que l’affichage d’une bannière mène à un clic, voire à l’achat du produit mis en exergue.

Chaque fois qu’un utilisateur se présente sur le site d’un média, une mise aux enchères est organisée en quelques millisecondes : le publicitaire le plus offrant décide de ce qui s’affichera sous les yeux de l’internaute. Les annonceurs paient plus cher pour des publicités mieux ciblées. Les médias, eux, maximisent donc la valeur de leur audience à chaque visite. Tout le monde gagne à cette mise en commun de la donnée. Y compris les utilisateurs : alors que le web des premières années est inondé de publicités qui ouvrent des fenêtres pour des services déconcertants jusque dans les recoins les plus saugrenus de l’écran, la valorisation à la performance permet de montrer des publicités mieux ciblées et moins intrusives.

D’un point de vue strictement économique, le système semble vertueux : il met sur un pied d’égalité les mastodontes de la consommation et des petits annonceurs, ces derniers pouvant désormais contrôler leurs investissements marketing. De nouveaux acteurs marchands apparaissent, des pure players (dont l’activité ne s’exerce que dans l’univers dématérialisé du web), qui viennent concurrencer les distributeurs traditionnels. De tout petits médias peuvent eux aussi trouver des lignes de revenu, de nouvelles voix se font entendre. Durant presque vingt ans, les cookies tiers vont se multiplier sans qu’aucune remise en question ne vienne peser sur eux. Ils deviendront la clé de voûte du système économique sur lequel se repose une grande majorité des acteurs du web.

Don’t be evil

Parmi les entreprises de cette nouvelle vague publicitaire générée par les bourrasques violentes de l’année 2000 figure l’icône Google. Google existe depuis deux ans. Il naît du projet de recherche de deux doctorants à l’université de Stanford, Larry Page et Sergey Brin. Contrairement aux moteurs de recherche de l’époque qui se contentent d’indexer les sites web indépendamment les uns des autres à la recherche de mots clés, l’algorithme de Google se déploie en parfaite symbiose avec la philosophie du World Wide Web : il analyse les relations entre sites web, c’est-à-dire les liens hypertexte qui le connectent. Google s’attelle à la tâche monumentale de hiérarchiser l’information à travers le web, et l’écosystème lui sait gré de ce travail de titan: le moteur de recherche supplante tous ses concurrents; les plus prestigieux fonds d’investissement investissent dans Google. À l’époque, Google a plusieurs modèles de revenus. La régie publicitaire Adwords en fait partie mais est alors très minoritaire. Le fonctionnement d’Adwords est assez franc: chaque annonceur peut participer à une enchère pour acquérir un mot spécifique, par exemple dog (chien). S’il gagne, la prochaine fois qu’un utilisateur recherchera le mot dog, il verra apparaître au-dessus de ses résultats de recherche une publicité pour la dogfood (nourriture pour chiens) de l’annonceur.

Google vend aussi des licences pour faire tourner ses modèles au sein des systèmes d’information privés de larges organisations, une offre que n’aurait pas refusée le CERN de Tim Berners-Lee. À l’orée du nouveau millénaire, ce modèle est celui que privilégient ses fondateurs. La devise Don’t be evil («ne sois pas malfaisant»), qui deviendra le code de conduite officiel de l’entreprise, serait née à cette époque. Page et Brin, les fondateurs de Google, font publiquement part de leur sentiment que le mal, evil, ce pourrait bien être la publicité. Dans un papier de recherche, ils soutiennent qu’un moteur de recherche financé par la publicité en viendra tôt ou tard à prioriser les besoins des annonceurs face à ceux des consommateurs. Cette profession de foi ne résiste guère au cataclysme de mars 2000. Alors que les valeurs des stocks technologiques s’effondrent, les sources de financement dans la vallée, qui jusqu’alors semblaient inépuisables, tarissent subitement. Google est né sous les meilleurs auspices : Jeff Bezos, le jeune fondateur d’Amazon, est l’un des trois premiers business-angels à investir dans la startup ; moins d’un an s’écoule avant qu’il soit rejoint par les plus prestigieux fonds de capital-risque de la Vallée. Depuis sa naissance, le gourmand algorithme de Google siphonne les fonds injectés par les fonds de capital-risque – c’est le jeu du capital-risque – sans que personne ne mette en doute la pertinence des algorithmes de Google, qui surclassent la concurrence. Mais en cette période de défiance généralisée, plus personne ne veut risquer le moindre investissement dans une entreprise dont l’horizon de profitabilité est encore flou. Chez Google, c’est l’état d’urgence : il ne reste que quelques mois pour lever des fonds ou l’entreprise fera banqueroute, et pour lever des fonds, il faut réinventer la mécanique financière de l’entreprise. Eric Schmidt entre en jeu.

Poussé à prendre les rênes de l’entreprise par les investisseurs historiques de la firme de Mountain View, l’expérimenté manager orchestre le changement de paradigme qui fait d’Adwords la main de Midas des temps modernes. Ce changement est infinitésimal : à peine une règle du jeu de modifiée ; à peine une loi interne, qui régit la mise aux enchères des mots-clés. Auparavant, qui annonçait la plus forte mise gagnait l’enchère, donc le droit d’afficher un résultat de recherche sponsorisé. Google était payé lorsque (et si) l’internaute cliquait sur la publicité. Désormais, l’enchère est accordée non à l’annonceur le plus offrant, mais à celui dont l’enchère pondérée par la probabilité que l’utilisateur clique sur la publicité est la plus élevée. C’est-à-dire que pour deux enchères égales par ailleurs, Google montrera à l’internaute celle qui a le plus de chances de lui plaire. Cette différence maximise l’espérance de revenu pour chaque publicité montrée par Google; elle augmente aussi le retour sur investissement des annonceurs. Quant aux utilisateurs, ils sont désormais exposés à des publicités plus pertinentes. Il y a encore une conséquence plus profonde. Beaucoup plus profonde.

Pour être capable d’estimer cette probabilité de clic de l’utilisateur, Google doit être capable de prédire ses comportements, ce qui signifie accumuler les données personnelles en vue d’en nourrir ses algorithmes. À cette époque, Google occupe déjà une position de domination presque absolue sur les moteurs de recherche ; le système de surveillance qu’il met ainsi en place s’exerce donc déjà quasiment à l’échelle de la société. Google a découvert le nouvel or noir du cyberespace, la donnée comportementale. Contrairement aux puits de pétrole, propriétés communes pour lesquelles les entreprises pétrolières se voient accorder sous conditions une concession de recherche et d’exploitation, aucune autorité territoriale souveraine ne semble être consciente des forages en cours dans le cyberespace. D’un point de vue technologique, ce nouveau paradigme demande à Google de revisiter profondément ses services. En 2003, Google lance sa régie publicitaire AdSense, qui permet aux médias de mettre aux enchères leur espace publicitaire à travers Google. Deux ans plus tard, l’acquisition de Urchin Software Corp. donne naissance à Google Analytics, un service gratuit qui permet à n’importe quel site d’utiliser le service pour analyser son propre trafic. Pour faire fonctionner AdSense ou Analytics, le propriétaire d’un site web doit installer les scripts ou trackers créés par Google. Tous les visiteurs des sites clients du réseau Google se voient donc poser un cookie-tiers Google. En 2018, on estime que les scripts de Google sont déployés sur 76 % des sites web dans le monde ; c’est donc 76 % du trafic mondial que Google est capable de surveiller. L’état d’urgence instauré par Google en 2000 est devenu l’état permanent qui régit encore internet vingt ans après. Cette transformation était-elle inévitable ?

Dans le contexte de cette crise financière si intimement liée au manifeste libertarien Cyberspace and the American Dream, peut-être. Néanmoins, des moteurs de recherche concurrents ont par la suite su se créer et survivre en gardant un modèle économique publicitaire réduit aux enchères sans prédiction comportementale. La forme que revêt une technologie est indissociable des conditions économiques et idéologiques qui président à son apparition. Et si Google s’est trouvé sur la trajectoire de collision de l’idéologie libertarienne, son héritage techno-utopiste va aussi se révéler par d’autres traits. Pour les idéalistes Brin et Page, le tournant publicitaire de Google – et la prise de pouvoir d’Eric Schmidt – est une désillusion dont ils se rattrapent en prenant les rênes de Google X. Google X est la moonshot factory («fabrique à envoyer des fusées sur la lune») de Google, un laboratoire secret dont naîtront les lunettes de réalité augmentée Google Glass (2013), les voitures autonomes Waymo (2016), le réseau internet Loom (2018) distribué à travers des ballons (qui arrêtent leur ascension à la stratosphère, bien avant la Lune). Google utilise aussi son propre fonds d’investissement pour se diversifier et soutenir massivement les initiatives transhumanistes. En 2012, Ray Kurzweil, fondateur de la Singularity University, l’un des plus éminents penseurs transhumanistes rejoint Google. Dans les années suivantes, Google intensifie ses efforts de recherche dans une informatique quantique qui pourrait accélérer la marche vers le point de singularité technologique. En 2013, la succursale Calico se donne pour objectif ultime d’éradiquer la mort. Parmi les mille entreprises de la grande famille Google – renommée à partir de 2015 Alphabet, Google restant le nom de l’ensemble des entreprises incluses dans l’industrie des médias – fort peu visent à asseoir plus encore l’empire financier basé à Mountain View. Les autres, quoi qu’il en coûte, travaillent à faire advenir le futur espéré par les fondateurs Larry et Sergei. La déclaration fiscale d’Alphabet montre qu’en 2019, 82 % de ses revenus sont toujours basés sur la publicité, ce mal temporaire que Google a concédé face à la crise. Don’t be evil, répètent pourtant sans fin Larry et Sergei. Peut-être ajoutent-ils tout bas : à moins que la fin ne justifie les moyens.

Notes :

1 : Les lignes suivantes sont issues de son ouvrage.


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