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13.12.2021 à 10:36

Les dessous du Wagnergate : l’audacieuse opération ukrainienne d’infiltration pour piéger des mercenaires russes

Bellingcat Investigation Team

Le 29 juillet 2020, les médias d’État bélarusses ont annoncé l’arrestation par les services de sécurité de 33 combattants de la compagnie militaire privée Wagner. D’après ces médias, ils faisaient partie d’un groupe de 200 combattants présents au Bélarus afin de déstabiliser le pays avant son élection présidentielle, début août. Tous ces hommes, dont les […]

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  • Le 29 juillet 2020, les médias d’État bélarusses ont annoncé l’arrestation par les services de sécurité de 33 combattants de la compagnie militaire privée Wagner. D’après ces médias, ils faisaient partie d’un groupe de 200 combattants présents au Bélarus afin de déstabiliser le pays avant son élection présidentielle, début août. Tous ces hommes, dont les noms et dates de naissance ont été publiés par les médias bélarusses, étaient de nationalités russe, certains ayant également la double nationalité ukrainienne ou bélarusse.
  • Si le Bélarus a d’abord accusé la Russie d’ingérence dans l’élection d’août, les deux pays semblent s’être réconciliés après le retour des mercenaires en Russie et la consolidation de leurs coopérations militaires et économiques.
  • Il s’avère finalement que l’apparition des mercenaires russes n’avait rien à voir avec une ingérence russe dans l’élection bélarusse, et qu’il s’agissait en réalité d’une opération d’infiltration ukrainienne qui a échoué. Les retombées politiques de cet incident continuent de se faire ressentir, impliquant les deux derniers présidents ukrainiens et la plupart des services de sécurité, de renseignement et militaires du pays.

Une enquête d’un an menée par Bellingcat et The Insider a établi que cette opération, qui s’est conclue par la capture de 33 mercenaires à Minsk en juillet 2020, était en réalité une tentative élaborée d’infiltration conduite par le renseignement militaire ukrainien, le GUR MOU, avec le concours du département du contre-espionnage de l’agence de renseignement intérieur, le SBU. Grâce au faux recrutement de mercenaires pour une compagnie militaire privée désormais disparue, l’opération avait pour but de piéger des dizaines de citoyens russes, ukrainiens et bélarusses suspectés par les autorités ukrainiennes d’avoir commis de graves crimes en combattant pour les groupes armés soutenus par la Russie dans l’Est de l’Ukraine.

Nombre de ces mercenaires ont combattu dans la région du Donbass pour le compte de la tristement célèbre compagnie militaire privée (CMP) Wagner. D’autres ont pris les armes au sein des « groupes de volontaires » et d’autres encore travaillaient directement pour l’armée ou les services de sécurité russes. La plupart des ces hommes ont servi à un moment ou à un autre au sein de Wagner, que ce soit en Ukraine ou en Syrie, en Libye, ou en République centrafricaine (RCA).

Illustration (droits réservés): Ann Kiernan, pour Bellingcat

L’opération avait commencé début 2018 comme une banale campagne de collecte de renseignement par le GUR MOU. Fin 2019, après le succès du transfert extrajudiciaire d’individus tels que l’ancien commandant séparatiste Volodymyr Tsemakh, le projet devient plus ambitieux. Début 2020, il se transforme en une opération d’infiltration opportuniste ciblant des centaines de mercenaires russes partis se reposer chez eux en Russie pendant le confinement de la pandémie de Covid-19. À ce stade, plusieurs objectifs sont encore envisagés: mettre fin à l’opération une fois la collecte de renseignement jugée suffisante, ou attirer les cibles vers un pays tiers – comme la Hongrie, la Pologne ou les pays baltes – et demander leur extradition vers l’Ukraine.

Entre fin 2019 et début 2020, plusieurs commandants avec des transferts extrajudiciaires réussis à leur actif passent du SBU au GUR MOU. C’est sous leur influence que l’opération d’infiltration devient plus concrète et plus ambitieuse. La mission consiste désormais à attirer, détenir et juger un noyau dur de plusieurs dizaines de mercenaires. Le SBU participe à la planification pour créer une liste de cibles suspectées de crimes suffisamment étayés pour être condamnés par un tribunal.

D’après trois anciens participants à l’opération contactés par Bellingcat, le scénario final a été présenté au gouvernement ukrainien, et approuvé début juillet 2020. Il incluait la capture et la détention de 33 mercenaires grâce à la mise en scène de l’atterrissage d’urgence sur le sol ukrainien d’un vol les conduisant vers leur fausse destination de déploiement. Le choix de Minsk, la capitale du Bélarus, comme lieu de départ était aussi contraint (aucun vol commercial ne décollant de Russie pendant le confinement de 2020) que pratique. Un vol de Minsk à Istanbul, point de transfert vers de multiples autres destinations potentielles, ferait en effet passer l’avion à travers l’espace aérien ukrainien pendant environ 28 minutes. Juste le temps de déclencher un atterrissage d’urgence à l’aéroport international de Kiev-Boryspil.

Et alors que le bus transportant les mercenaires traverse la frontière russe vers le Bélarus, le 25 juillet, tout semble se dérouler comme prévu.

Mais au dernier moment, une décision controversée est prise de reporter l’opération de quelques jours. Un nouveau départ pour la Turquie est prévu pour le 30 juillet. En attendant, le groupe de mercenaires est hébergé dans un hôtel de Minsk, puis dans un spa en dehors de la capitale. Aux premières heures de l’avant dernier jour à l’hôtel, les services spéciaux bélarusses interviennent. Ils arrêtent les mercenaires, compromettant par inadvertance l’opération d’infiltration ukrainienne.

La chronologie et le contexte des événements relatés dans cette enquête ont été établis grâce à des dizaines d’entretiens avec des protagonistes de l’affaire, y compris avec des mercenaires russes piégés par les Ukrainiens et d’anciens membres des services de renseignements ukrainiens ayant participé à des niveaux divers à l’opération. Chacun a accepté de parler à Bellingcat pour contrer la désinformation diffusée aussi bien par la Russie que par l’Ukraine sur cet incident.

Pour vérifier les informations de ces sources, l’équipe d’enquête de Bellingcat a analysé et vérifié des centaines de documents électroniques, dont des candidatures d’emploi remplies par les mercenaires, des photos de leur médailles et autres récompenses militaires, des lettres de recommandation d’ancien commandants militaires et des bilans de santé envoyés à leur faux nouveau employeur. Surtout, des centaines de fichiers audios collectés pendant ce faux recrutement ont également été analysés. Certains de ces documents ont déjà fuité dans les médias ukrainiens, mais leur authenticité n’avait jusque là pas été vérifiée de manière indépendante.

Bellingcat a également vérifié des éléments clés de la chronologie des événements avec la Commission d’enquête du Parlement ukrainien. Cette commission a enquêté, indépendamment de Bellingcat, sur les circonstances de l’échec de l’opération d’infiltration.

Une description détaillée des méthodes utilisées pour cette enquête, dont notre explication sur la façon d’inclure des informations émanant de sources ne pouvant être nommées, est disponible dans un second article ici.

Les origines de l’infiltration

D’après des entretiens avec quatre anciens membres des services ukrainiens – qui ont demandé à rester anonyme pour discuter de sujets classifiés – et l’ancien président ukrainien Petro Porochenko, le renseignement militaire, le GUR MOU, et l’agence de sécurité intérieure, le SBU, ont commencé dès début 2014 à collecter des données et à établir des profils de militants russes, dont des mercenaires, combattant dans l’Est du pays. Le SBU, qui remplit également des fonctions d’enquêtes judiciaires, avait déjà commencé à compiler des dossiers sur des individus suspectés d’y avoir commis des crimes graves.

À la mi-2018, les services de renseignement ukrainiens ont développé une compréhension détaillée de la structure, des pratiques et de la composition des compagnies militaires privées russes, en particulier Wagner, fondée par Evgueni Prigojine, un entrepreneur proche du Kremlin. Alors que Wagner transférait ses mercenaires de l’Ukraine vers d’autres points chauds du globe comme la Syrie, la Libye, la RCA, le Mozambique et d’autres pays d’Afrique, les agences de renseignements ukrainiennes en apprenaient plus sur les méthodes de recrutement, de promotion et de rotation des compagnies militaires privées, ainsi que sur leurs connexions avec les services de sécurité russes.

Selon les anciens membres du renseignement ukrainien cités plus haut, deux de ces découvertes deviendront cruciales dans la mise en place de la future opération d’infiltration. Premièrement, les mercenaires doivent attendre dans leurs villes d’habitation entre deux déploiements, parfois pendant des mois voire des années. Ce qui les pousse à rechercher des emplois alternatifs. Deuxièmement, le marché des CMP en Russie n’est ni homogène ni centralisé : si le groupe Wagner de Prigojine a été responsable, et de loin, de la majorité des opérations soutenues par l’État russe à l’étranger depuis 2014 et essentiellement pour des missions de combat, il existe néanmoins d’autres compagnies plus petites contrôlées ou tolérées par les services de sécurité russes. Ces dernières fournissent essentiellement des services non-combattants, tels que la sécurisation de transports importants ou de ressources pour des entreprises russes à l’étranger.

Forte de ces connaissances, la communauté ukrainienne du renseignement commence à dessiner les grandes lignes d’un audacieux projet. L’objectif : piéger un petit nombre de mercenaires russes à la recherche d’un emploi et suspectés de crimes violents commis dans l’Est de l’Ukraine. La stratégie consiste à les attirer vers un lieu où ils seront appréhendés, extradés et livrés à la justice ukrainienne pour être jugés. Les premières hypothèses de travail proposent d’appâter deux à cinq mercenaires en congés vers un camp paramilitaire en Hongrie pour y participer à une fausse formation supposée augmenter leurs compétences en sécurité – un pré-requis pour obtenir un meilleur salaire dans l’univers des CMP. D’autres hypothèses similaires suggèrent également une extradition vers les pays baltes.

Des ambitions grandissantes

Le 27 juin 2019, une opération conjointe du GRU et du SBU en territoire contrôlé par la Russie dans l’Est de l’Ukraine abouti à la capture d’un citoyen ukrainien, Volodomyr Tsemakh, recherché pour meurtre depuis 2014. Alors qu’il était commandant de la force de défense anti-aérienne de Snijne, un lance-missiles BUK fourni par la Russie et déployé tout près de ce village avait abattu le vol MH17, tuant la totalité des 298 passagers à son bord. Tsemakh est ainsi un témoin crucial, et un complice potentiel, de cette affaire, et sa capture un énorme succès pour le renseignement ukrainien. (Tsemakh sera finalement renvoyé en Russie au cours d’un échange de prisonniers, malgré les demandes des enquêteurs néerlandais et australiens pour qu’il soit livré au groupe d’enquête (Joint Investigation Team) chargé de faire la lumière sur l’incident.)

Bien que les services de renseignements ukrainiens ont subi des pertes au cours de l’opération (un officier a été tué en marchant sur une mine, et un autre gravement blessé), ce succès a boosté le moral et les ambitions du GUR MOU et du 5éme Directorat (responsable de Kiev et ses environs) du département de contre-espionnage du SBU.

Ils ont en effet réussi à mener une opération de surveillance et de capture au cœur du territoire contrôlé par la Russie. L’équipe a ainsi été capable de faire discrètement passer le suspect, sous sédation, à travers un poste-frontière contrôlé par la Russie en le plaçant sur un fauteuil roulant et en prétendant qu’il devait bénéficier de soins médicaux urgents en Ukraine. De manière plus importante encore, l’opération a prouvé que les services de sécurité russes ne disposaient pas d’un contrôle total sur la localisation et la sécurité de potentiels témoins d’importances et de cibles diverses.

D’après un ancien membre du GUR MOU, le succès de la capture de Tsemakh et cette connaissance des vulnérabilités de l’appareil sécuritaire russe amène alors l’équipe a repenser son plan initial, considérant la possibilité d’une opération d’infiltration beaucoup plus ambitieuse ciblant cette fois des dizaines voire des centaines de suspects.

Opération Avenue, version 1.0

En septembre 2019, le GUR MOU a accumulé les informations personnelles, dont les emplois, la localisation, et les contacts de plus de 2000 anciens mercenaires. La plupart a combattu dans l’Est de l’Ukraine entre 2014 et 2018.

L’agence de renseignement ukrainienne sait donc déjà qui cibler. Reste à savoir comment.

Selon l’ancien membre du GUR MOU cité ci-dessus, une idée audacieuse est proposée durant un brainstorming du GUR MOU à la même période. Elle consiste à monter une fausse compagnie militaire privée pour recruter les anciens mercenaires, avec pour objectif initial de collecter des preuves de premières mains voire des aveux pour des crimes commis en Ukraine. Le GUR MOU considère aussi l’idée, en guise de deuxième étape, de leurrer un plus petit groupe de mercenaires pré-sélectionnés en leur proposant un déploiement à l’étranger et ainsi assurer leur capture en dehors de la Russie. Mais cette deuxième étape n’est pas encore gravée dans la roche, la première paraissant déjà suffisamment attrayante et ambitieuse.

Pour réaliser cette première étape, une équipe spéciale de six individus commence à travailler sur une couverture crédible et un plan opérationnel détaillé. Pour minimiser les risques de fuites, ils travaillent en isolation. La couverture requiert trois éléments cruciaux : une CMP crédible à la recherche de recrues, une proposition plausible de déploiement à l’étranger, et un responsable de projet convaincant prétendument issu des services de renseignement russes, un « Kurator ».

La fausse CMP MAR

Pour espérer séduire les mercenaires, l’équipe doit d’abord fabriquer une couverture d’employeur crédible. Pour ce faire, elle fait le choix osé d’utiliser une vraie CMP fondée à Saint-Pétersbourg en 2012, mais inactive. La « CMP MAR » peut aussi se vanter de son implication dans plusieurs opérations « dans les intérêts de l’État russe » dans l’Est de l’Ukraine en 2014. Le gouvernement autoproclamé de la République populaire de Donetsk (DNR), l’une des entités séparatistes soutenue par la Russie dans l’Est de l’Ukraine, a même remercié MAR pour sa « livraison d’aide humanitaire ». Son site web, actif jusqu’à fin 2019, assurait que la compagnie « soutient les intérêts de l’État là où ce dernier ne peut légalement remplir ses obligations ». Les propos publics remarqués de son fondateur Alexei Maruchenko (il affirmait en 2015 que sa compagnie avait déployé 70 personnes dans le Donbass et prévoyait d’en envoyer bien plus encore en Syrie et en Libye) a contribué à rendre cette compagnie démesurément populaire parmi les aspirants mercenaires. Pourtant, des enquêteurs internationaux tels que Conflit Intelligence Team citent aussi la CMP MAR comme un exemple de « coquille vide ». Sur les réseaux sociaux de la compagnie, des internautes se plaignent de ne pas avoir de réponse à leurs candidatures d’emploi via les numéros de téléphone et l’e-mail communiqués par la compagnie.

Autant d’éléments qui font de la CMP MAR l’appât parfait pour la future opération d’infiltration.

Fondateur de la CMP MAR, Alexei Maruchenko (deuxième à gauche) (source)

Pour intercepter les prochaines demandes de recrutement, l’équipe du GUR MOU enregistre en septembre 2019 un nom de domaine semblable et un site miroir, chvk-mar.org (le nom de domaine originel de MAR étant chvk-mar.ru). L’équipe obtient ainsi une adresse e-mail pour communiquer avec les candidats à la recherche d’un emploi.

Le faux Rosneft

Elle doit désormais trouver une destination crédible pour sa fausse campagne de recrutement. Fin 2019, Wagner est l’armée supplétive exclusivement utilisée à l’étranger par le Kremlin. Ceux qui mettent en place l’opération d’infiltration doivent donc trouver un équilibre subtil : créer une mission potentiellement dangereuse nécessitant de la part des mercenaires une expérience militaire, tout en apparaissant légitimement en faveur des intérêts de l’État russe afin de ne pas soulever de suspicions chez les recrues. Ce qui prend la forme d’une mission de protection d’installations pétrolières au Moyen-Orient détenues par Rosneft, le géant pétrolier russe détenu par l’État. Fin 2019, Rosneft gère en effet des puits de pétrole dans la région, et les compagnies militaires privées russes sont suspectées d’avoir conclu des contrats avec des entreprises pétrolières en Syrie. En Irak, les puits de pétroles de Rosneft se trouvent près des lignes de front et nécessitent une protection. L’équipe décide donc de choisir Rosneft comme client fictif de la mission de sécurité à venir. À cette fin, elle enregistre – à nouveau via un registre russe – le faux nom de domaine office-rosneft.org, qui sera utilisé pour correspondre avec les candidats.

Une analyse de l’historique DNS des noms de domaines chvk-mar.org et office-rosneft.org montre qu’ils ont été enregistrés à un intervalle de 9 jours fin septembre 2019, ce qui correspond à la chronologie fournie par les anciens participants à l’opération interrogés par Bellingcat.

Le faux « Sergei Petrovitch »

Toute légende nécessite un personnage principal. Pour trouver le sien, l’équipe du GUR MOU sollicite les services d’un opérationnel disposant d’une expérience au combat. Cet individu, connu sous le nom de « Sergei Petrovitch », connaît bien le conflit dans le Donbass ainsi que le jargon et les références culturelles utilisées dans le milieu des mercenaires russes. Il se porte volontaire pour jouer le rôle du faux recruteur et « kurator » du projet, prétendument pour le compte des services de renseignement russes.

Bellingcat n’a pas pu s’entretenir avec cet individu, les enquêteurs n’ayant connaissance que de son nom de couverture. Les informations concernant son rôle dans l’opération proviennent d’entretiens réalisés avec d’anciens participants à l’opération, ainsi que de l’analyse des centaines de messages audios échangés pendant les entretiens d’embauche menés par « Sergei Petrovitch » avec des dizaines de mercenaires.

La taupe du GRU

D’après les anciens participants à l’opération interrogés par Bellingcat, une autre source d’importance a été cooptée pour le projet : un officier subalterne du GRU, le renseignement militaire russe, compromis et recruté par le renseignement ukrainien pendant son déploiement dans la DNR quelques années auparavant. En 2019, à la retraite et de retour en Russie, il propose, comme suggéré par ses contacts ukrainiens du GUR MOU, de se lancer à nouveau dans la recherche d’un emploi auprès des forces armées russes. Il permet ainsi de fournir à l’équipe chargée de planifier l’opération un homme de l’intérieur capable de fournir des informations ainsi que d’alerter des risques. L’équipe espère également que sa présence permettra de renforcer la crédibilité de la fausse campagne de recrutement.

Comme pour « Sergei Petrovitch », Bellingcat n’a pas pu contacter cet officier du GRU ni établir son identité réelle. Les informations sur son rôle dans l’opération d’infiltration ne proviennent que d’entretiens menés avec d’anciens participants.

Le faux casting, version 1.0

Avec un agent russe convaincant à bord, l’opération peut vraiment démarrer. Le clone du site de la CMP MAR décrit plus haut affiche désormais des e-mails et des numéros téléphoniques de contact contrôlés par le GUR MOU. Pour attirer les candidatures, plusieurs offres d’emplois sont diffusées sur des sites web russes secrets connus pour avoir déjà été utilisés dans le recrutement de mercenaires.

Dans un listing du populaire mais secret site russe Avito.ru, sous l’en-tête Saint-Pétersbourg/emplois de sécurité, l’offre ci-dessous est postée le 25 septembre 2019 par un utilisateur s’identifiant comme « Alekseev » (le listing originel en Russe peut être consulté ici, et en version archivée ici)

Sur la base des descriptions d’offres d’emplois et des entretiens d’embauche analysés par Bellingcat, il semble que « Alekseev » est alors le prétendu « responsable des ressources humaines » de la fausse CMP MAR.

La première offre d’emploi de l’opération d’infiltration diffusée sur Avito, signée par « Alekseev »

L’une des offres propose un emploi rémunéré à hauteur de 225 000 roubles par mois (soit environ 3 200 $ ou 2 900 €), pour un déploiement à l’étranger pour protéger les propriétés d’une entreprise. Une expérience du maniement des armes et des certificats d’entraînement sont requis, a priori pour évacuer les candidats sans expérience du combat.

Sur le site de l’employeur, on trouve deux commentaires critiques, postés en janvier et avril 2020. Les deux utilisateurs se plaignent de ne pas avoir eu de réponses du « manager » après lui avoir envoyé leurs documents. Dans une réponse postée le 31 mars, « Alekseev » déclare que le recrutement est terminé et présente ses regrets sur ces retours négatifs.

« Les gars, ne faites pas confiance à cette escroquerie. Ils vous demandent de leur envoyer des documents et disent qu’un manager vous répondra, mais personne ne répond. Ils restent totalement silencieux. Et quant à savoir pourquoi ils avaient besoin de quoi que ce soit venant de vous, tout ce que vous pouvez faire c’est des suppositions », écrit Sergei en réponse à l’offre d’emploi d’Avito.

D’après les anciens participants du GUR MOU, ces commentaires sont le résultat d’une fausse campagne de recrutement qui a attiré trop de candidats qui ne correspondaient pas à l’objectif recherché. Si certains disposaient bien d’une expérience militaire, ils n’avaient en revanche pas combattu dans le Donbass et n’intéressaient donc pas les renseignements ukrainiens. En effet, les messages envoyés à l’adresse e-mail contrôlée par le GUR MOU, info@office-rosneft.org, et partagés avec Bellingcat montrent que sans avoir pris part à des opérations dans l’Est de l’Ukraine, certains d’entre eux avaient néanmoins combattu en Afghanistan à l’époque de l’Union soviétique puis dans les deux conflits en Tchétchénie après la chute de l’URSS.  

Exemple d’e-mail envoyé par un candidat (A. A. Khasanov), avec des documents attestant de ses précédents états de services en pièce-jointe.

D’après les sources contactées par Bellingcat, après avoir reçu trop de candidatures non pertinentes provenant essentiellement d’individus ne représentant que peu d’intérêts en terme de renseignement, l’équipe décide de changer de stratégie. Elle doit trouver une approche plus qualitative permettant d’attirer plus de cibles, et surtout plus intéressantes.

L’aide du Chaman

En avril 2020, un ancien membre du département de contre-espionnage du SBU qui a déjà supervisé la capture de Tsemakh est chargé de prendre la tête de l’opération « Projet Avenue », le nom de code officiellement attribué à l’opération d’infiltration que les médias appelleront plus tard le « Wagnergate ». Cet officier, contrairement aux premiers parrains du projet, vient du milieu de la sécurité et a amène avec lui une approche plus proactive à cette opération initialement construite autour d’une logique de renseignement.

Après avoir récupéré les candidatures et les renseignements déjà collectés, « Sergei Petrovitch » commence alors à mener des entretiens d’embauche avec certains candidats prometteurs. Sa tâche consiste à établir si l’un d’entre eux pourrait être utilisé pour recruter d’autres cibles d’intérêts, une méthode similaire à celle de l’échantillonnage en boule de neige utilisé par les chercheurs en sciences sociales pour leurs entretiens. Pour y parvenir, selon les participants de l’opération, « Petrovitch » dispose d’un numéro de téléphone spécial et intraçable, sans carte SIM, ainsi que d’un logiciel permettant de simuler un faux identifiant d’appel, en l’occurrence un numéro syrien : les mercenaires avaient alors été informés que leur kurator était en Syrie.

Deux des premiers candidats qui soumettent leur dossier en septembre 2019 semblent correspondre à l’objectif. L’un d’entre eux est particulièrement prometteur : Artyom Milyaev, né en 1981. Milyaev a non seulement accumulé de l’expérience militaire en Tchétchénie, dans le Donbass et en Syrie, mais il précise aussi avoir été le commandant-adjoint d’une brigade d’assaut dans la DNR, où il commandait à plus de 100 combattants. Au cours de son première échange avec le « responsable RH », il propose de recruter parmi ces anciens subordonnés. Ses frères d’armes, ainsi que les renseignements ukrainiens, le connaîtront sous le nom de « Chaman ».

En avril 2020, « Sergei Petrovitch » contacte à nouveau « Chaman » via son faux numéro syrien et lui demande combien des 120 hommes de son groupe de mercenaires pourraient être recrutés pour la CMP MAR. Milyaev lui répond qu’il doit vérifier et rappeler chacun d’entre eux. Il explique que « trop de temps a passé », probablement depuis sa première proposition fin 2019, et que « près de la moitié d’entre eux a signé avec les Musiciens ». Le terme « Musiciens » est une référence codée à Wagner largement utilisée dans les échanges téléphoniques consultés par Bellingcat. Sa signification, ainsi que celle d’autres références codées, a été confirmée par les sources contactées par Bellingcat.

« Sergei Petrovitch » demande ensuite s’il y a des tireurs d’élites expérimentés dans le groupe. « Chaman » répond qu’il connaît en effet cinq snipers avec une expérience de tir au calibre .308 en Syrie. Ils discutent également du besoin de recruter d’autres types de combattants comme des observateurs d’artillerie ou des tireurs à la mitrailleuse lourde.

« Chaman » demande aussi à « Petrovitch » des précisions sur le paiement, pour savoir s’il sera en cash ou en carte bancaire. « Sergei Petrovitch » répond à Milyaev d’envoyer toutes les questions concernant l’argent « à l’e-mail du département des ressources humaines ».

Quelques jours plus tard, « Petrovitch » appelle de nouveau Milyaev, après que ce dernier a apparemment envoyé un message « au département des ressources humaines » expliquant qu’il disposait d’une liste d’individus disponibles. Au cours de l’échange « Chaman » assure qu’il est prêt, avec une sélection de dix combattants, et qu’il va envoyer une liste détaillée avec leurs noms, leur spécialisation, leurs compétences linguistiques et leur certificat d’immunisation contre la fièvre jaune. Milyaev demande à « Petrovitch » d’appeler chacun de ces combattants, afin « qu’ils puissent voir d’où vous appelez » – en référence au numéro de téléphone syrien – pour les rassurer sur la véracité de l’opération. Milyaev demande également combien de postes restent à pourvoir. « Petrovitch » répond que 50 hommes supplémentaires pourraient être engagés s’ils disposent des compétences requises.

À la fin de l’appel, « Petrovitch » et Milyaev s’accordent sur une procédure pour travailler avec les candidats. Ce dernier doit envoyer 10 combattants à la fois vers « Petrovitch » pour qu’il appelle chacun d’entre eux, en venant de la part de « Chaman ». Après avoir vérifié chaque candidat, ils seront renvoyés à nouveau vers Milyaev pour qu’il collecte leurs CV et d’autres documents associés par e-mail.

Au cours des deux mois suivants, « Petrovitch » appelle Milyaev plus de 40 fois (tous les appels téléphoniques ont été transmis à Bellingcat). Au cours de chaque appel, on peut entendre « Petrovitch » brosser « Chaman » dans le sens du poil et lui dire qu’il sera le commandant de l’opération à venir, lui promettant la liberté de choisir ses lieutenants et la structure de l’unité comme il lui siéra. Il lui offre aussi la possibilité d’emporter son propre téléphone (contrairement aux autres combattants). « Petrovitch » encourage aussi Milyaev à recruter des combattants avec une expérience de combat récente, notamment des tireurs d’élites et ceux disposant de compétences en défense aérienne ou en observation d’artillerie. Autant de compétences qui doivent permettre d’obtenir un échantillon de recrues qui ont pu se rendre coupables de crimes condamnables devant un tribunal pendant leur déploiement dans l’Est de l’Ukraine.

Début 2020, « Sergei Petrovitch » informe Milyaev que le projet nécessite trois pelotons d’environ 50 combattants, avec un commandant pour chacun qui rendra compte à Milyaev. Petrovitch charge également Milyaev de recruter le premier peloton pour un départ dans quelques semaines. Les deux s’accordent sur une récompense financière pour « Chaman », avec 2 000 roubles (soit 28$ ou 24€) pour chaque candidature complétée.

Des candidatures en cascade

La décision de déléguer le recrutement à « Chaman » s’avère rapidement productive pour l’équipe du GUR MOU. Fin mai, la fausse CMP a déjà reçu des dizaines de nouvelles candidatures, toutes se référant à « Chaman » comme intermédiaire. Les formulaires envoyés au candidat ont été créés pour ressembler à ceux déjà utilisés par la vraie CMP MAR, avec à chaque fois le tampon « CMP MAR » portant le nom et les initiales du « directeur des ressources humaines Alekseev », le même nom que celui qui a publié le descriptif des postes. Les formulaires – qui seront finalement remplis par plus de 200 candidats – contiennent l’ensemble des données personnelles, dont les adresses postales, les numéros de téléphone et les adresses e-mails, la taille, le poids et la pointure, les formations et les expériences militaires des candidats. Tous ont été consultés par Bellingcat.

Exemple d’un formulaire de la « CMP MAR » rempli par un mercenaire. Un tampon accusant réception porte le nom « A. S. Alekseev »

Après avoir été « approuvés » à la fin des entretiens par le kurator, il est demandé à chaque candidat d’envoyé son CV militaire détaillé, avec des copies de documents prouvant leur expérience militaire, les recommandations de leur commandant, et des copies de leurs récompenses militaires et de leurs médailles à « Chaman » avec ce simple message : « dites-lui que vous avez été séléctionné ».

Les candidats obéissent. Début juin 2020, les deux adresses e-mails contrôlées par le GUR MOU ont reçu des centaines de pages de confessions écrites sur le rôle des candidats dans le conflit dans l’Est de l’Ukraine, avec le nom de leurs commandants, les photos de leurs médailles remises par le Kremlin ou par l’une des deux entités séparatistes non reconnues dans l’Est de l’Ukraine, ainsi qu’une vidéo inédite et des photos d’un hélicoptère de l’armée ukrainienne abattu dans le Donbass en 2014.

Captures d’écran d’une vidéo tournée au smartphone montrant les restes d’un hélicoptère ukrainien abattu envoyé par Denis Kharitonov (à droite sur la deuxième photo)

Les CV des combattants contiennent également des aveux directs et des détails sur comment s’est développée la guerre hybride livrée par la Russie en Ukraine. Certains décrivent leur arrivée dans le Donbass en 2014 « déguisés en rebelles », tandis que d’autres décrivent leur présence comme un déploiement direct pour leur unité combattante régulière de l’armée russe. Plus important encore, le GUR MOU commence à repérer des noms parmi les candidats qu’ils connaissent déjà comme des individus recherchés par leurs collègues du SBU pour des crimes graves qu’ils auraient commis entre 2014 et 2015 dans l’Est de l’Ukraine.

Une sélection non exhaustive des biographies envoyées à la CMP MAR est visible ci-dessous :

Autobiographie envoyée par Artyom Shatsky à la CMP MAR où il admet avoir servi dans le bataillon Zarya, une milice qui a combattu dans l’Est de l’Ukraine pour la République populaire autoproclamée de Lougansk (LNR), l’entité séparatiste soutenue par la Russie, en 2014. Il explique aussi avoir servi dans une brigade russe d’infanterie motorisée dans la région de Louhansk, en Ukraine, en 2015

Autobiographie envoyée par Vitaly Taranets à la CMP MAR et à la fausse adresse e-mail de Rosneft où il déclare avoir servi comme officier dans une unité d’artillerie et combattu pendant la bataille de Debaltseve en 2015

 

Autobiographie envoyée par O. Tkachenko à la CMP MAR où il admet avoir été déployé en Syrie pendant six mois

 

Photo d’un certificat de remise de médaille envoyée par Alexandre Rudenko à la CMP MAR. Il y confirme avoir reçu une médaille « pour le retour de la Crimée » de la part du ministère russe de la Défense le 7 mai 2014. Le poste qu’il déclare avoir occupé atteste de son rôle militaire dans l’occupation illégale de la péninsule.

Beaucoup de ces recrues fournissent également des informations internes sur la façon dont le gouvernement russe a soutenu et dirigé les opérations de Wagner. Au cours de l’entretien d’embauche présumé d’Alexandre Krivenko, probablement le plus haut gradé recruté par l’équipe du GUR MOU, le lieutenant-colonel décrit comment il a reçu l’ordre en 2014 de son voenkomat local (le service de recrutement et de conscription du ministère de la Défense) de former un bataillon pour combattre dans l’Est de l’Ukraine. Il déclare également à « Petrovitch » son rôle de responsable de d’entraînement au combat pour « Wagner » qui l’a amené en Syrie et en République centrafricaine, où il a occupé le poste de conseiller du chef d’État-Major de ce pays. Surtout, il dévoile un programme d’entraînement jusque là inconnu fourni à ce même chef d’État-Major à l’académie militaire Frounze du GRU, à Moscou. Krivenko, alors employé de Wagner, précise qu’il a également assisté à l’entraînement.

En attendant Petrovitch

Les centaines d’échanges téléphoniques entre « Petrovitch », Milyaev et les mercenaires recrutés montrent qu’à la fin mai 2020, la fausse armée privée – qui compte 180 combattants répartis en trois pelotons – mène sa propre vie. Les recrues se disputent les positions de choix dans leurs pelotons, certains essaient de convaincre « Chaman » pour être promus directement par « Petrovitch », et beaucoup se plaignent d’avoir à attendre aussi longtemps pour le lancement de l’opération et pour le paiement des premiers salaires. Dans une conversation téléphonique le 31 mai 2020, « Chaman » alerte « Petrovitch » au sujet d’un candidat en particulier que le kurator a promu commandant de son peloton, en raison de ses « tendances à mettre des coups de couteaux dans le dos et à créer des intrigues ». L’un des aspirants mercenaires, mécontent de sa situation personnelle, menace même de se plaindre au service de sécurité russe, le FSB (des renseignements déclassifiés fournis à la Commission d’enquête ukrainienne suggèrent que cet homme a effectivement contacté le FSB à propos des recrutements en cours, mais rien ne permet d’établir si l’agence de sécurité a pris cette alerte en compte).

Beaucoup de recrues souhaitent rencontrer leurs commandants et « Petrovitch » en personne, et plusieurs faux projets de rencontres physiques à Moscou et Saint-Pétersbourg sont évoqués. L’équipe du GUR MOU doit présenter des prétextes toujours plus crédibles pour justifier le report de ces rencontres. Heureusement pour les planificateurs de l’opération, à la mi-2020 le gouvernement russe impose une série de confinements pour lutter contre la pandémie de Covid-19. Ce qui fournit le prétexte parfait pour reporter les rencontres avec « le boss » et la date du déploiement. En mai 2020, tous les aéroports russes sont fermés au trafic commercial jusqu’à nouvel ordre.

Milyaev se montre lui-même impatient et doit gérer l’anxiété de centaines de ses subordonnés alors qu’il n’a lui-même jamais rencontré son kurator en personne ni reçu aucun paiement significatif. Alors que 2 000 roubles lui ont été promis pour chaque candidature remplie, il attend toujours une somme totale de 320 000 roubles. Pour empêcher une mutinerie au sommet, l’équipe du GUR MOU décide de la lui verser début juin. La motivation de « Chaman » est comme au premier jour.

Mais l’opération d’infiltration se transforme en défi logistique : avec 180 recrues réclamant de partir « en mission » et demandant une attention constante, le quotidien de « Sergei Petrovitch » devient celui d’un assistant 24h sur 24. Il doit maintenir motivés des individus dispersés sur sept fuseaux horaires et les décourager de signer pour un groupe de mercenaires concurrent qui lui existe vraiment. Le projet Avenue doit être rangé au placard ou trouver un nouveau moyen de rebondir.

La mort de Sergei Petrovitch

Le 2 juin 2020, « Sergei Petrovitch » est tué au combat au cours de son déploiement en Syrie. C’est en tout cas ce dont est informé « Chaman », choqué, dans un e-mail envoyé par le faux manager de Rosneft.

Au cours des deux semaines qui suivent, les 180 recrues tentent désespérément de comprendre ce que cette nouvelle implique pour leur projet professionnel. Puis Milyaev reçoit l’appel d’un numéro vénézuélien. À l’autre bout du fil, son interlocuteur se présente comme « Arthur Pavlovitch », le nouveau kurator chargé de remplacer « Petrovitch ». Comme ce dernier, « Pavlovitch » travaille en fait pour le GUR MOU. Son identité n’a pas été révélée à Bellingcat en raison de son statut actif d’agent clandestin.

Contrairement à « Petrovitch », l’équipe du GUR MOU décide de situer « Pavlovitch » non en Syrie mais au Venezuela, où Rosneft mène également des opérations de forage. Le numéro utilisé par « Pavlovitch » – simulé par un logiciel permettant de changer l’identifiant de l’appel – appartient au service consulaire de l’ambassade de Russie à Caracas, la capitale du Venezuela. Et le nouveau kurator a de bonnes nouvelles : Rosneft a besoin du même nombre de combattants expérimentés pour protéger ses installations des bandits dans cette république d’Amérique du Sud.

 

Tweet du ministère russe des Affaires étrangères alertant les citoyens russes de l’approche de l’ouragan Maria près de plusieurs pays des Caraïbes. Il contient un numéro officiel de l’ambassade à Caracas, le numéro simulé par « Pavlovitch ».

L’équipe du GUR MOU a décidé de tuer « Petrovitch » pour apaiser le mécontentement croissant des mercenaires. Un moyen aussi de gagner du temps afin de décider si l’opération d’infiltration continue, et si oui comment. L’équipe pense qu’un nouveau kurator sera une justification parfaite pour imposer de nouveaux délais.

Ce dernir hérite d’une liste de centaines de combattants, doit vérifier chacun d’entre eux et peut-être changer les plans de la mission. Si le GUR MOU prend entre temps la décision de mettre définitivement fin à l’opération, un nouveau kurator pourra ainsi offrir la couverture parfaite pour une sortie sans encombre et sans que les mercenaires – et surtout les services russes – ne se rendent compte qu’ils ont été dupés.

Selon d’anciens participants, confirmant les informations de la Commission d’enquête, à ce stade de l’opération l’équipe est divisée entre ceux qui préféreraient mettre fin au projet, et ceux – menés par les anciens membres du contre-espionnage du SBU – qui voudraient continuer l’opération d’infiltration. C’est finalement cette deuxième option qui sera retenue, et le projet Avenue entre alors dans sa deuxième phase : la phase active.

D’après les éléments fournis à Bellingcat par la Commission d’enquête, la mort de « Sergei Petrovitch » marque ainsi la fin de la collecte de renseignement commencée en 2018.

Vers la phase active

Le GUR MOU profite du temps gagné, mais le délai ne peut dépasser un mois sans prendre le risque de voir les recrues partir pour d’autres missions, notamment avec les « Musiciens » de Wagner, pour évaluer la faisabilité de la suite de l’opération. Il faut tester différents scénarios opérationnels, et s’assurer d’obtenir le soutien politique nécessaire à un plan aussi audacieux.

Les recherches finales

Disposant d’un total de 180 cibles parmi lesquelles elle pourra choisir un sous-groupe intéressant pour la justice, l’équipe se concentre sur la capture de quelques dizaines d’individus. Cette capture pourra théoriquement se faire en forçant l’avion transportant les mercenaires à atterrir en Ukraine. Mais ce scénario requiert une conjonction de circonstances particulières particulièrement difficiles à réunir avec les obstacles au trafic aérien mis en place à la mi-2020. Les aéroports russes sont en effet fermés et le reste du trafic en Europe est réduit.

L’équipe demande les conseils d’un voyagiste expérimenté pour trouver des solutions de sortie du territoire russe. Il s’avère rapidement qu’il n’existe qu’une option pour les Russes souhaitant partir en vacances : voyager en bus vers Minsk, au Bélarus, puis prendre un vol vers Istanbul, une plaque-tournante qui leur permettra enfin d’atteindre leur destination finale.

Mais le voyage vers Minsk n’est pas si facile. En temps normal la frontière n’est pas contrôlée entre la Russie et le Bélarus, mais les restrictions due à la pandémie ont changé cet état de fait. Le passage vers le Bélarus depuis la Russie n’est plus autorisé que pour trois motifs : traitement médical, voyage professionnel pour travailler dans un entreprise publique bélarusse ou le transit.

Cette dernière option semble la plus pratique. L’équipe du GUR MOU décide d’envoyer un éclaireur en bus – un de ses agents résidents en Russie – depuis Moscou vers Minsk. Peu d’obstacles sont à craindre, les mercenaires auront leurs billets pour l’aéroport national de Minsk. L’éclaireur a également réservé un vol au départ de Minsk pour le lendemain de son entrée au Bélarus. Il est pourtant empêché de franchir la frontière. Il est extrait du bus et redirigé vers un service d’assurance proche de la frontière. On lui propose le remboursement de son ticket et un faux certificat d’emploi au Bélarus pour 1 000 roubles (environ 15$). Comme l’ont montré de récentes arrestations au Bélarus, il s’agit d’une méthode de corruption très répandue pour tirer profit de la fermeture des frontières. Après avoir montré son nouveau certificat d’emploi aux gardes-frontières, l’éclaireur peut enfin entrer au Bélarus.

Le GUR MOU valide cette solution comme la façon la plus réaliste de faire entrer les mercenaires. Mais d’après les anciens participants à l’opération interrogé par Bellingcat, la traversée de la frontière est alors considérée comme le passage le plus risqué de l’opération. Faire sortir les mercenaires du territoire russe sans incident va en effet demander à toute l’équipe d’échapper au radar des renseignements russes.

La préparation du détournement de l’avion

En partant du principe que l’équipe du GUR MOU sera capable de faire traverser la frontière aux mercenaires, l’étape la plus importante de l’opération d’infiltration reste l’atterrissage forcé de l’avion. Cette partie du plan nécessite les recherches et les préparations les plus méticuleuses. Il faut non seulement la mener sans mettre en danger un vol commercial et ses passagers, mais aussi de façon à pouvoir nier l’implication des renseignements ukrainiens et en restant dans les limites du droit international.

Parallèles problématiques

En mai 2021, le détournement d’un vol de Ryanair rentre Athènes et Vilnius vers Minsk pour arrêter l’activiste et blogueur bélarusse Roman Protassevitch a déclenché l’indignation internationale. Une fausse alerte à la bombe a été envoyée alors que le vol traversait l’espace aérien bélarusse, et Protassevitch a été arrêté à l’atterrissage. Michael O’Leary, le directeur de Ryanair, a décrit l’incident comme un « acte de piraterie d’État ». Interrogé par NPR le ministre irlandais des Affaires étrangères a qualifié l’acte de « malveillant » et « illégal ». L’incident a également déclenché les protestations et l’application de nouvelles sanctions par l’UE et les États-Unis contre Minsk.

Au cours d’une interview accordée à la chaîne ukrainienne 1+1 TV le 24 juin 2021, le président ukrainien Volodomyr Zelensky admettait implicitement le parallèle entre l’opération ukrainienne et l’arrestation de Protassevitch. Cependant, il suggère que l’idée de cette opération controversée était l’initiative « d’autres pays ».

« Et sur le fait que cela ne se soit pas produit, si nous établissons à nouveau un parallèle avec ce qui s’est passé en Biélorussie (atterrissage forcé de l’avion), alors je pense – Dieu merci, que nous avons su affirmer notre souveraineté sur cette question importante.  », a-t-il conclu.

D’après les sources contactées par Bellingcat, c’est à ce stade, à la mi-juin 2020, que l’équipe du GUR MOU a décidé de demander l’expertise d’un collègue militaire assigné au Centre de contrôle aérien (UkrAeroRukh). Avec ce renfort, l’équipe réfléchit à différents scénarios pour atteindre son objectif.

Un vol entre Minsk et Istanbul semble être la meilleure option : un avion volant sur cet itinéraire devra passer pendant environ 28 minutes dans l’espace aérien ukrainien, juste le temps de déclencher une procédure d’atterrissage d’urgence sous un faux prétexte.

Infographie réalisée par Yordan Tsalov pour Bellingcat

Mais pour que le plan fonctionne, chaque seconde durant ces 28 minutes devra être mise à profit.

Après avoir consulté la convention de Chicago qui régule l’aviation civile internationale, l’équipe conclut qu’il n’existe que deux scénarios pour permettre à l’Ukraine de faire atterrir légalement l’avion sur son territoire. Le premier est celui d’une urgence médicale : si un passager à bord requiert des soins immédiats, en raison par exemple d’une attaque cardiaque, l’avion doit effectuer un atterrissage d’urgence à l’aéroport le plus proche. Techniquement, cet aéroport, après l’entrée dans l’espace aérien ukrainien serait l’un des deux qui existent à Kiev. Mais la distance entre la frontière ukrainienne et l’aéroport de Minsk n’étant pas assez grande, le pilote risquerait plutôt de choisir de retourner vers le Bélarus. Le scénario de l’urgence médicale se révèle donc trop risqué pour l’opération.

Le second scénario est celui d’une alerte à la bombe à bord de l’avion. Dans ce scénario, une fois que le contrôle aérien est informé de la menace, il lui appartient de demander à l’avion d’atterrir à l’aéroport de son choix, le risque hypothétique d’une bombe menaçant non seulement les passagers mais aussi les populations au sol. Mais le droit international permet surtout aux autorités ukrainiennes d’ordonner au pilote de ne pas informer ses passagers de la menace ou du changement de destination. L’équipe du GUR MOU choisit donc cette option, plus pratique et moins risquée.

Le message d’alerte envoyé au pilote au dessus de l’espace aérien ukrainien dans le cas d’un atterrissage d’urgence. Source

Un premier plan est échafaudé pour ce scénario. Un individu présent à l’aéroport de Minsk doit téléphoner au trafic aérien ukrainien pour l’alerter qu’il a des raisons crédibles de croire qu’une bombe a été placée dans l’avion. Le récit : cet individu aurait entendu deux passagers au café de l’aéroport discuter de leur hostilité envers l’Ukraine et discuter d’un acte terroriste à bord. L’appel doit être émis juste au moment où l’avion rentre dans l’espace aérien ukrainien.

Pour minimiser les risques de fuite et augmenter la possibilité de nier son implication, l’équipe du GUR MOU décide de n’impliquer qu’un petit groupe de collègues des forces de l’ordre.

Feu vert politique

Fin juin 2020, l’équipe du GUR MOU dispose désormais de 180 mercenaires motivés et prêts à quitter la Russie pour ce qu’ils pensent être une mission bien rémunérée à l’étranger pendant plusieurs mois. Avec le changement de kurator, la fausse mission a également évolué. « Arthur Pavlovitch », contrairement à « Sergei Petrovitch », est responsable de la sécurité des installations pétrolières de Rosneft au Venezuela. Les combattants se préparent donc à partir pour l’Amérique du Sud.

Mais pour le GUR MOU, il est clair que capturer la totalité des 180 mercenaires est impossible. Tout d’abord, avec l’afflux de touristes russes passant par Minsk pour leurs vacances, les billets pour la Turquie se font rares. Ce serait également contre-productif : beaucoup des mercenaires recrutés n’ont pas ou peu d’expérience du combat dans l’Est de l’Ukraine, ne sont pas suspectés de meurtres qui pourraient être jugés et ne représentent donc que peu d’intérêts pour la justice ukrainienne. Et les crimes supposément commis par certains ne sont documentés ne sont connus que grâce à leurs propres récits, qui peuvent très bien avoir été exagérés. L’équipe du GUR MOU pense qu’il est plus réaliste de n’en capturer que 40 qui pourraient être ajoutés au « premier peloton » qui doit être déployé au Venezuela.

« Arthur Pavlovitch » recompose donc la structure de commandement des 180 mercenaires en les répartissant dans quatre pelotons de 45 membres chacun. « Chaman » garde le commandement de la totalité des 180 mercenaires mais commandera aussi le premier peloton à être déployé, tandis que d’autres gradés comme le lieutenant-colonel Krivenko seront chargé de commander les autres. Pour coller à la couverture, il est prévu que les différents pelotons partent séparément au Venezuela à quelques jours d’intervalles. Mais en réalité, seul le premier peloton partira, pour être capturé, et l’équipe se concentre donc sur la sélection des mercenaires qui composera celui-ci.

L’équipe du GUR MOU requiert l’aide du SBU pour faire la liste des mercenaires les plus importants pour la justice ukrainienne. Mais ils ne peuvent eux-mêmes en attribuer directement la tâche à l’agence de renseignement intérieur : ils ont besoin que les dirigeants politiques s’en occupent.

D’après les sources contactées par Bellingcat, ce n’est pas la seule raison pour laquelle l’équipe du GUR MOU a besoin de l’aide de la présidence. Ce qu’ils préparent est une opération à haut risque qui pourrait causer une grave escalade des tensions entre la Russie et l’Ukraine. Ils ont besoin de l’accord de leur gouvernement.

Selon les membres du GUR MOU interrogés par Bellingcat, le président ukrainien a été informé de l’opération dès le 15 juin 2020 au cours d’un briefing avec les chefs de ses services de renseignement. Nos sources assurent que Zelensky a approuvé le principe de l’opération le 26 juin 2020 et demandé la mise en place d’un plan détaillé. Ce plan, toujours selon les sources contactées par Bellingcat, a été préparé puis approuvé par l’ex ministre de la Défense le 1er juillet 2020.

Bellingcat a demandé la confirmation de l’accord du président en contactant la présidence ainsi que le directeur actuel du GUR MOU, Kirillo Budanov. Ce dernier a répondu que sans pouvoir commenter des cas spécifiques classifiés, le directeur de l’agence n’a pas besoin de l’accord du président. Il confirme en revanche que le directeur du GUR MOU rend régulièrement visite à la présidence et l’informe, en sa qualité de commandant en chef, de l’avancée des missions de l’agence. La présidence n’a pas répondu avant la publication de cet article.

D’après le récit des sources contactées par Bellingcat, à partir du moment où la phase active est approuvée par le ministre de la Défense et présentée au président, ce dernier est régulièrement tenu informé des avancées du projet Avenue par deux haut-gradés en charge de l’opération : Vassili Burba, alors directeur du GUR MOU, et Ruslan Baranetsky, directeur adjoint du SBU.

Le SBU dans la danse

Une fois le feu vert donné, l’équipe du GUR MOU peut commencer à partager ses renseignements et coordonner le plan avec ses collègues du SBU, l’agence de sécurité intérieure ukrainienne. Le SBU sert aussi bien comme agence de renseignement domestique que comme corps organisme d’enquête pour les crimes les plus graves comme le terrorisme. Les crimes présumés commis dans l’Est de l’Ukraine correspondent ainsi à ses attributions. Les enquêteurs du SBU ont déjà eux-mêmes compilé des térabits de données sur les combattants du Donbass, dont des centaines de milliers d’interceptions téléphoniques. L’équipe du GUR MOU pense que ces enquêteurs sont tout indiqués pour mesurer l’importance des mercenaires d’un point de vue judiciaire. Ils pourront aussi valider certaines des confessions en les croisant avec leurs écoutes.

Pour ne rien laisser au hasard et prévenir le risque de fuite, l’équipe du GUR MOU décide de ne pas partager informatiquement ses renseignements au SBU. À la place, d’après les sources interrogées par Bellingcat, fin juin 2020, l’équipe du GUR MOU a apporté plusieurs larges sacs chargés de dossiers contenant les informations personnelles de chaque mercenaire.

Les enquêteurs du SBU ne tardent pas à faire savoir à leurs collègues du GUR MOU qu’ils sont assis sur une mine d’or : la plupart des confessions sont non seulement bien confirmées par les interceptions téléphoniques, mais surtout la plupart des individus présents sur la liste du GUR MOU figurent déjà sur la liste des terroristes recherchés par le SBU. Parmi eux se trouvent des combattants qui ont pris part aux batailles d’Ilovaïsk et de Debaltseve qui ont coûté la vie à des centaines de soldats ukrainiens. D’autres sont impliqués dans le crash d’un transport militaire ukrainien qui avait tué la totalité de ses 49 membres d’équipage près de Louhansk en 2014. Enfin, au moins deux mercenaires russes affirment avoir utilisé de l’armement anti-aérien sophistiqué fourni par la Russie dans les environs de la ville de Snijne à une période qui fait d’eux de potentiels témoins dans le procès du crash du MH17.. L’un d’eux assure même avoir escorter un lance-missile BUK à travers la frontière russo-ukrainienne – un armement anti-aérien du même type que celui qui a abattu le MH17 survenu en juillet 2014. Il donne également le nom d’un général russe qui aurait supervisé le passage de cet armement à travers la frontière.

L’équipe du SBU produit rapidement sa propre liste de personnes d’intérêts. Elle compte 28 individus. Un nombre parfait pour l’équipe du GRU MOU qui peuvent les inclure dans un groupe d’environ 45 avec d’autres mercenaires sans expérience du combat en Ukraine afin que les membres du peloton ne suspectent pas un piège en découvrant qu’ils sont tous des vétérans du Donbass.

Extraits de la liste du SBU, avec pour légende « individus complices ou pouvant fournir des preuves sur la destruction de l’avion ukrainien par la fédération de Russie.

Assurer la discrétion de l’opération

Fin 2020 le GUR MOU et le SBU s’accordent sur l’importance de mener l’opération à bien et se mettent à travailler ensemble. Pour assurer son succès sur le long terme, ils doivent s’assurer d’être en capacité de nier le fait que le SBU a directement pris part à une opération d’infiltration impliquant de détourner un avion commercial, ce qui reviendrait à violer le droit international. L’opération doit au contraire être menée de façon à ce qu’il semble que le SBU s’est contenté d’arrêter des personnes recherchées arrivées en Ukraine totalement par hasard.

Pour y parvenir, les deux équipes mettent au point une ruse élaborée : un lanceur d’alerte anonyme informera le SBU d’une opération illégale de recrutement de mercenaires en fournissant l’adresse e-mail info@rosneft-office.org et ses identifiants. Grâce à ce tuyau, le SBU peut prétendre avoir découvert lui-même la fausse CMP avant de télécharger les milliers de pages de documents incriminant, dont les CV, les photos et les vidéos. Le SBU peut aussi prétendre avoir été en mesure, sur la base de ce même tuyau, de traquer lui-même les déplacements de l’équipe de mercenaires depuis la Russie, grâce aux billets et aux itinéraires de vol, et être ainsi en mesure d’intervenir immédiatement lorsque, par hasard et suite à une alerte à la bombe, l’avion les transportant atterrira à l’aéroport international de Kiev-Boryspil, en Ukraine.

Le SBU est ainsi également en capacité d’obtenir des mandats d’arrêt en bonne et due forme pour les mercenaires et de les ajouter sur la liste des personnes recherchées à la frontière et dans les bases de données de la police. De cette manière, le SBU s’assure que lorsque les gardes-frontières contrôleront les passagers, ils déclencheront les alertes les individus recherchés se voyant remettre leur acte d’accusation dès leur arrestation.

Copie d’un rapport envoyé au directeur du département d’enquête du SBU le 13 juillet 2020, l’informant de la découverte d’une campagne illégale de recrutement par un certain « Sergei Petrovitch » pour le compte de la CMP MAR, avec une liste de 47 mercenaires se préparant à être déployés à l’étranger

Le voyage commence

En Russie, les préparatifs pour le voyage au Venezuela avancent. « Arthur Pavlovitch », le nouveau kurator fictif censé être basé au Venezuela, a donné à Chaman la consigne de rassembler le premier peloton de 47 combattants. L’équipe du GUR MOU a également fourni un premier budget journalier de « voyage d’affaire » pour le premier peloton. Pour masquer l’origine de l’argent, il est d’abord transféré en Russie à travers des agents du GUR MOU, dont des citoyens d’origine tchétchène, puis retransféré au destinataire final en territoire russe via des plateforme de paiement russes.

Mais trouver 47 billets sur un vol de Minsk à Istanbul en juillet se révèle compliqué. Grâce à l’agence de voyage cooptée par l’equipe, 34 sont trouvés sur un vol partant pour la Turquie le 25 juillet, avec 13 billets supplémentaires pour un autre vol deux jours plus tard.

Un premier groupe de 34  mercenaires (toujours avec l’objectif d’obtenir un bon ratio de « personnes d’intérêts » et de mercenaires sans expérience du combat dans le Donbass) est sélectionné pour prendre son envol le 25 juillet. Les mercenaires restants sont informés qu’ils prendront le vol suivant.

34 billets pour aller de Minsk à Istanbul sont donc achetés le 15 juillet pour le premier vol qui aura lieu 10 jours plus tard. La date du retour est prévue pour le 19 octobre, avec des tickets déjà réservés pour un vol d’Istanbul à Moscou (les restrictions due au Covid-19 l’autorisent). Un calendrier cohérent avec la couverture qui parlait d’un déploiement pour une période de trois mois. Pour renforcer encore sa crédibilité, une autre série de billets retour sont également réservés pour le second groupe de 14 mercenaires, même s’ils ne seront en réalité jamais utilisés.

« Chaman », qui doit voyager en tant que commandant du premier peloton, créé un groupe WhatsApp intitulé « 1er groupe » qui servira à coordonner les 34 voyageurs. Il leur donne la consigne de se rassembler à la gare routière centrale de Moscou à 8h00 le 24 juillet, où un bus les attend pour les transporter jusqu’à Minsk. Ils doivent arriver tard dans la soirée et se rendre directement à l’aéroport d’où ils décolleront le lendemain matin à 10h50.

Thirty-three members of the first group made it to Moscow on time, although one of them — Igor Tarakanov — got cold feet at the last moment and failed to show up. Milyaev handed each their per diem, fake employment contract with a Belarusian company, print-outs of their electronic tickets and a copy of the group travel insurance. Everything appeared orderly and professional. The provision of per diem money appeared to allay some of the concerns which had accumulated after many weeks of delays and

33 membres du groupes arrivent à Moscou à l’heure prévue, bien que l’un d’entre eux, Igor Tarakanov, se soit apparemment dégonflé au dernier moment et ne s’est finalement pas montré. Milyaev leur distribue leur argent de poche, leurs faux contrats avec une entreprise bélarusse, des versions papiers de leurs billets électroniques et une copie de l’assurance voyage du groupe. Tout paraît en ordre et professionnel. L’argent de poche semble atténuer certains doutes accumulés après des semaines de report et de changements de plan.

Le bus pour Minsk part avec les mercenaires à son bord à 9h00.

Changement de plan

Les mercenaires ignorent que dès leur départ pour le Bélarus, les plans de voyage depuis Minsk ont déjà changés, et que leur réservation pour le vol vers Istanbul a été annulé.

La veille, les deux hauts-gradés en charge du projet Avenue, Burba pour le GUR MOU et Baranetsky pour le SBU, sont arrivés dans le bureau du président, d’après Burba et d’anciens participants à l’opération qui assurent que Burba les a contactés juste après la réunion. Burba et Baranetsky souhaitaient présenter les derniers avancements de l’opération. Mais le président Zelensky étant occupé, ils n’ont pas pu le rencontrer en personne.

Selon Burba, le chef de cabinet du président, Andriy Yermak, propose de reporter l’opération d’une semaine. Le jour précédent, le président Zelensky a conclu un accord avec la Russie et les séparatistes pour un cessez-le-feu dans le Donbass, un succès diplomatique annoncé au cours d’une conférence de presse avec l’ex présidente suisse, Simonetta Sommaruga. Le cessez-le-feu, qui nécessite encore la signature des quatre états membres du format Normandie (la Russie, la France, l’Allemagne et l’Ukraine) créé pour trouver une solution au conflit, entrera en vigueur le 27 juillet 2020. Selon Burba, le chef de cabinet du président estime alors que si l’opération arrive à son terme avec la capture des mercenaires le 25 juillet, alors le cessez-le-feu sera mort-né.

Bellingcat n’a pas vu vérifier la véracité de cette conversation et le cabinet du président n’a pas souhaité commenter cette enquête.

Burba assure avoir répondu qu’un délai d’une semaine n’était pas faisable et pourrait ferait perdre confiance aux recrues, ou pourrait rendre les services de contre-espionnage russe et bélarusses suspicieux, voire les deux. Toujours selon Burba, le cabinet du président propose un compromis au GUR MOU avec un délai de seulement 4 jours, pour un départ et une capture au mercredi 29 juillet 2020. Ce qui permettrait au cessez-le-feu d’avoir au moins eu la chance d’entrer en vigueur. Selon Burba, les responsables du renseignement répondent que réserver de nouveaux billets dans des délais si courts sera compliqué, mais promettent de voir ce qu’ils peuvent faire.

L’authenticité de cette seconde conversation, comme la première, n’a pas pu être vérifiée par Bellingcat.

Le matin suivant, alors que le premier groupe de 33 mercenaires a déjà quitté Moscou, l’équipe du GUR MOU parvient à changer la réservation des billets, pas pour le mercredi 29 mais pour le jeudi 30 juillet. Les billets du second groupe de 13 mercenaires sont eux aussi changés, pour le samedi 1er août. Burba affirme avoir informé le cabinet présidentiel que l’opération suivait son cours, plus tôt dans la journée, mais avec un délai de cinq jours au lieu de quatre.

Des ennemis à l’intérieur et à l’extérieur

Alors que le bus est en route, tout ne se déroule pas comme prévu au Bélarus. L’élection présidentielle doit s’y tenir la semaine suivante, et le climat politique est tendu. Inquiet de faire face à des ennemis venus de l’intérieur comme de l’extérieur, le président bélarusse Alexandre Loukachenko mène une répression contre ce qu’il considère comme ses rivaux. Le service de renseignement intérieur bélarusse, le KGB, a déjà emprisonné la principale figure de l’opposition, Syarhey Tsikhanouski, deux jours après qu’il a annoncé sa candidature. Le 15 juillet sa femme, Svetlana Tsikhanovskaïa, rentre à son tour dans la course à la présidentielle, soutenue par un mouvement de sympathie internationale pour l’opposition du pays.

La paranoïa de Loukachenko ne se limite pas seulement à de supposés complots occidentaux visant à le remplacer. Il craindrait aussi une intervention de son seul et unique allié, le Kremlin. Au cours d’une rencontre confidentielle avec des médias bélarusses le 9 juillet, Loukachenko aurait déclaré que quatre officiers du GRU sont détenus dans le pays, et qu’ils « travaillaient en coordination avec Syarhey Tsikhanouski ». Dans la vidéo d’un discours tenu devant des officiers Spetsnaz bélarusse le 24 juillet (vidéo depuis supprimée du site web officiel du président mais toujours disponible en version archivée), il parle aussi d’une force extérieure inconnue qui pourrait essayer de créer « un Maidan » (un soulèvement populaire) à l’aide de « soldats professionnels » grassement payés et travaillant pour des compagnies militaires privées avec une expérience dans « la création de provocations dans le monde entier ».

Dans l’après-midi du 24 juillet 2020, alors que Loukachenko livre un discours belliqueux, un groupe de 33 mercenaires expérimentés arrive justement par coïncidence à la frontière bélarusse.

D’après des mercenaires membres de ce groupe interrogés par Bellingcat, leur première tentative de franchir la frontière avec de faux contrats échoue. Bien qu’il transportait des documents similaires à ceux de l’éclaireur envoyé plus tôt par le GUR MOU, on leur signifie qu’ils ne sont pas en règle. Les gardes-frontières leur demande où ils se rendent. Certains des mercenaires plaisantent en répondant qu’ils vont tous rendre visite à leur grand-mère malade à Minsk.

Mais après une courte attente à la frontière, il devient clair que la méthode de corruption déjà utilisée avec l’éclaireur va fonctionner à nouveau. Des certificats d’emploi « corrects » sont vendus aux passagers en échange de 1 000 roubles par personne, et les mercenaires sont autorisés à traverser la frontière vers le Bélarus.

33 hommes sobres à Minsk

Les mercenaires étant désormais en territoire bélarusse et en route vers Minsk, « Arthur Pavlovitch » informe Milyaev du changement de plan, et dirige le bus vers un hôtel trois étoiles à Minsk où l’agence de voyage leur a réservé une première nuit pour l’attente de cinq jours. En découvrant ce nouveau report, les hommes se mettent d’abord en colère. Mais après que Chaman ait reçu la confirmation de la part de « Pavlovitch » que leur séjour à Minsk sera considéré comme une période de travail rémunéré, ils se calment et suivent la consigne stricte de se conformer à la discipline militaire : ne pas boire d’alcool et ne pas traîner en ville.

En raison d’un manque de place, les hommes ne peuvent cependant rester à l’hôtel plus de deux jours. Le 27 juillet, 32 des 33 mercenaires sont relogés au « Belarusochka », dans une station balnéaire à l’extérieur de la ville. Le mercenaire restant, le seul qui dispose aussi d’un passeport bélarusse, reste à Minsk avec des proches.

 

Réservations d’un des mercenaires, Vladimir Li, dans les deux hôtels. Documents fournis par le groupe d’hacktivistes Belarus Cyber Partisans.

Au cours des trois jours suivants, les hommes se plient à une discipline stricte et aux consignes de « Chaman ». Comme le dira plus tard un employé d’hôtellerie cité par les médias bélarusses : « Les Russes ont insisté sur le fait qu’aucun d’entre eux ne voulait visiter d’établissement de divertissement ou boire d’alcool ».

Capture d’écran du groupe WhatsApp « 1er groupe ». Les consignes de Chaman : tout le monde reste à l’hôtel et n’en sort qu’avec la permission de son supérieur hiérarchique (Mozdok ou Chaman) ; déjeuner de 14h00 à 15h00, dîner à 20h et appel à 22h30, etc. Source : capture d’écran du reportage de la chaîne télé d’État Belarus-1 sur l’arrestation des mercenaires, le 29 juillet 2020

L’arrestation

Vers 19h00 le 28 juillet, l’un des mercenaires interrogé par Bellingcat raconte que ses camarades et lui remarquent un minibus suspect garé devant le Belarusochka. Ils l’identifient immédiatement comme un véhicule de surveillance du KGB bélarusse. Ils ne s’en inquiètent pas outre mesure, imaginant que les services bélarusses se contentent de garder un œil sur eux pour s’assurer qu’ils quittent le pays sans poser de problèmes. Après tout, comme nous l’ont dit nos sources : « étant donné l’omniprésence du KGB bélarusse, ils avaient probablement été mis au courant que nous avions réservé un vol deux jours plus tard, le 30 juillet. »

Pourtant, plus tard dans la nuit, les 32 mercenaires vont avoir une énorme surprise. Peu avant le crépuscule, vers 4h30, une équipe de Spetsnaz du groupe Alpha du KGB bélarusse pénètre dans l’hôtel en lançant des grenades assourdissantes dans les chambres des mercenaires russes à travers les balcons. Les assaillants cagoulés menottent les russes l’arme au point et les font se coucher sur leurs lits face contre le matelas et en leur couvrant la tête avec les oreillers. Et d’après au moins un mercenaires interviewé par RT, l’équipe d’assaut saccage les bagages et les vêtements des mercenaires à la recherche d’armes.

Sans en avoir trouvé, et après une longue attente, une équipe de l’OMON, les forces spéciales de la police bélarusse, débarque et emmène les Russes au commissariat. La 33é recrue, qui était resté avec ses proches, sera lui aussi placée en détention plus tard dans la matinée.

Les mercenaires sont retenus au commissariat, menottés, à genoux, et face à un mur, pendant 22 heures.

Actes d’accusation et d’arrestation présentés aux 33 mercenaires : copie obtenue via un des mercenaires interrogés par Bellingcat

Juste avant minuit, le 29 juillet, on leur lit un mandat d’arrêt et un acte d’accusation. Les mercenaires sont ensuite déplacés vers un autre commissariat où ils sont interrogés par ce qui semble être des officiers du KGB. Les enquêteurs leur demandent s’ils connaissent Syarhey Tsikhanouski et Mikalaï Statkiévitch, un autre activiste bélarusse, lui aussi candidat à la présidentielle et emprisonné depuis fin mai. Les mercenaires répondent que non. Selon l’un d’entre eux qui a parlé à Bellingcat, les interrogateurs semblent sincèrement penser qu’ils ont affaire à des conspirateurs, et finissent même par leur demander si les mercenaires auraient pu être utilisés pour renverser le gouvernement à leur insu. D’autres membres du groupes ont fait des déclarations similaires dans l’émission de RT.

Malgré leurs dénégations, les mercenaires sont accusés d’avoir conspiré pour renverser le gouvernement et provoquer des émeutes en coordination avec les figures de l’opposition Tsikhanouski et Statkiévitch.

LTUKHOV A.V., VOLGIN A.V. KOZHEVNIKOV A.Y., LI V.A., MASLOV S.A. MILYAEV V.A. ET D’AUTRES INDIVIDUS, EN TANT QUE GROUPE DE PERSONNES, ALORS QU’ILS ÉTAIENT SUR LE TERRITOIRE DE LA RÉPUBLIQUE DU BÉLARUS, À MINSK ET DANS SA RÉGION, SE SONT RÉPARTIS LES RÔLES ET SE SONT COORDONNÉS, DE MAI 2020 À AUJOURD’HUI, POUR PRÉPARER UNE PARTICIPATION À DES TROUBLES PUBLICS, ACCOMPAGNÉS DE VIOLENCE CONTRE DES PERSONNES, POUR SEMER LE CHAOS, DÉCLENCHER DES INCENDIES CRIMINELS, DÉTRUIRE DE PROPRIÉTÉS OU MENER UNE RÉSISTANCE ARMÉE CONTRE DES REPRÉSENTANTS DE L’ORDRE.

— Extraits de la base de données de la police bélarusse, avec l’aimable autorisation des hacktivistes de Belarus Cyber Partisans

Detention and indictment documents presented to the 33 mercenaries; copy issued to and obtained from one of the mercenaries interviewed by Bellingcat

Recherchés par l’Ukraine

Le jour de l’arrestation, la télé d’État bélarusse diffuse les images de la capture. Loukachenko accuse publiquement les mercenaires russes d’être venus pour interférer avec l’élection présidentielle. Il réunit le Conseil de sécurité pour une réunion d’urgence. Les jours suivants, il expose les 33 mercenaires aux autorités russes et ukrainiennes pour montrer que peu lui importe de savoir à qui il les livrera au final, et invite les deux parties à présenter leurs arguments pour les obtenir.

Dès la nouvelle de l’arrestation, comme le montrent les entretiens et les documents qui ont fuité, les autorités Ukrainiennes changent d’approche. Ils tentent de convaincre les Bélarusses de relâcher les mercenaires pour les remettre à l’Ukraine, à la fois en préparant tous les documents judiciaires d’accusation et d’extradition requis, et en échangeant de manière informelle avec Minsk pour tenter de convaincre Loukachenko de livrer au moins une partie d’entre eux.

L’approche officiel consiste entre autres à accuser officiellement certains des détenus avant d’informer le Bélarus à travers des échanges judiciaires que ces hommes sont officiellement accusés de crimes graves commis en Ukraine. Des demandes d’extradition sont également remplies. D’après des entretiens avec des membres du groupe de mercenaires, certains des 33 hommes, mais pas tous, ont reçu une notification d’accusation criminelle envoyée par l’Ukraine à leur domicile connu. Les accusations sont datées du 29 juillet 2020, le jour de leur arrestation à Minsk.

Le 30 juillet 2020, le ministère bélarusse des Affaires étrangères convoque l’ambassadeur ukrainien par intérim à Minsk pour l’informer de l’arrestation des mercenaires et pour demander des informations à l’Ukraine sur les accusations de crimes qu’ils auraient commis sur le territoire ukrainien.

Le 3 août, le procureur général d’Ukraine soumet au Bélarus une demande d’arrestation temporaire pour 28 des 33 hommes, avec une requête formelle d’extradition envoyée huit jours plus tard, le 11 août 2020.

Pendant ce temps, les autorités ukrainiennes se battent sur deux fronts, de façon plus informelle. D’après plusieurs membres de l’équipe du GUR MOU interrogés par Bellingcat, le SBU fournit à ses homologues bélarusses des informations sur les activités de mercenariat des 33 hommes, ainsi que sur tous les autres hommes « recrutés » par la CMP MAR. C’est probablement cette information qui est à l’origine d’une déclaration des autorités à Minsk qui annoncent le 30 juillet qu’elles sont à la recherche de 200 autres individus de « Wagner » sur le territoire bélarusse.

Au cours d’un entretien téléphonique le 5 août 2020, le président Zelensky tente personnellement de convaincre Loukachenko d’extrader les hommes vers l’Ukraine.

Recherchés par la Russie

De leur côté, les autorités russes apparaissent d’abord décontenancées par l’arrestation et les accusations proférées contre elles par Loukachenko. Les premières réactions du Kremlin et de ses médias affiliés montrent une confusion au sujet de ce que les 33 hommes étaient censés faire à Minsk. Après un jour de silence, Dmitri Peskov, le porte-parole du Kremlin, commente le coup de filet du 30 juillet en rejetant les accusations selon lesquelles la Russie aurait tenté de déstabiliser le Bélarus à qui il demande « des informations complètes sur ce dont les Russes sont accusés ». Dans un communiqué publié sur le site web du ministère russe des Affaires étrangères, l’ambassadeur de Moscou à Minsk insiste sur le fait que les Russes étaient membres d’une compagnie privée attendant de prendre un vol vers un pays tiers. Le 31 juillet, Vladimir Poutine rencontre le Conseil de sécurité national pour discuter de l’affaire, mais le communiqué de presse publié ensuite par le Kremlin ne dit que peu de choses sur ce qui en est ressorti.

Plusieurs citoyens russes ayant commandé les supposées unités de « volontaires » dans l’Est de l’Ukraine font des déclarations pour soutenir les mercenaires. Et en reconnaissant que certains d’entre eux ont combattu dans leur rang, ils supputent qu’ils étaient en route vers un autre pays pour un déploiement au sein d’une CMP. Une chaîne Telegram populaire chez les anciens mercenaires explique même la présence des Russes par la complexité des routes à emprunter pour aller de Moscou à Caracas pendant la pandémie.

Jusqu’au 3 août 2020, le Kremlin semble toujours ignorer la réalité qui se cache derrière le sort des 33 Russes, Peskov et le consul russe à Minsk déclarant tous deux que ces hommes étaient membres d’une compagnie de sécurité privée « prêts à être déployés dans un pays tiers » et ont simplement raté leur avion.

Les premières déclarations russes sont vivement rejetées par les officiels bélarusses. Aucune CMP n’organiserait un voyage vers un pays tiers via le Bélarus sans que ses parrains, « du FSB ou du GRU », ne préviennent d’abord leurs homologues à Minsk, rétorque le président du Conseil de sécurité bélarusse, Andrei Ravkov.

Le 5 août 2020, comme l’Ukraine, le procureur général russe demande formellement au procureur bélarusse de livrer les 33 détenus russes à Moscou. L’unique citoyen bélarusse du groupe n’est apparemment pas inclus.

Le dénouement

À partir du 6 août 2020, le président bélarusse se montre hésitant sur la demandes à honorer. Il invite même les procureurs russe et ukrainien à venir au Bélarus pour « résoudre l’affaire avec le procureur général bélarusse sur la base des accords internationaux ».

Mais d’autres événements semblent avoir influencé sa décision finale.

Alors que les autorités et les renseignements russes semblaient perdus quant à la façon dont 33 mercenaires ont pu se retrouver à Minsk, elles semblent avoir résolu l’énigme une semaine plus tard. En utilisant son accès illimité aux informations des fournisseurs d’accès internet russes, le FSB réussi a déceler l’implication ukrainienne dans au moins une partie de l’opération. Ils découvrent notamment l’adresse IP utilisée pour publier la première offre d’emploi sur le site web Avito et l’enregistrement en Ukraine d’une des agences de voyages qui a réservé les billets d’avions pour les mercenaires. Ces découvertes sont publiées dans le journal pro-Kremlin Komsomolskaya Pravda qui désigne sans ambiguïté les services de renseignement russes comme la source des révélations et publie l’interview d’un agent du FSB sous couverture. Le même jour, le comité d’enquête russe se penche sur l’affaire.

Le lendemain, le président Poutine s’entretient par téléphone avec le président Loukachenko pour discuter de la situation des détenus. Mais Loukachenko ne semble pas impressionné. Jusqu’au 9 août, jour de l’élection présidentielle au Bélarus, il répète qu’il ne croit pas à la version russe sur le rôle d’un « pays tiers » dans l’arrivée des mercenaires.

Mais ce qui va suivre l’élection présidentielle sera sans précédent dans l’histoire du Bélarus. De gigantesques manifestations anti-gouvernementales éclatent dans tout le pays contre ce que nombre de Bélarusses considèrent comme des élections truquées.

La nature des négociations diplomatiques entre Minsk et Moscou dans les jours qui suivent ne sont pas connues. On ignore également si la Russie a offert son renfort à Loukachenko pour écraser la protestation. Mais au moins trois avions de l’armée russe ou du FSB se rendent de manière imprévue à Minsk au cours de la semaine suivant les élections, dont deux rien que le 12 août.

Le 14 août, le procureur général russe annonce que le Bélarus a libéré les 32 citoyens russes et qu’ils sont de retour en Russie. L’annonce, qui a depuis été supprimée du site web du procureur (mais qui est encore lisible en version archivée ici), semble avoir été prématurée. Des mercenaires interrogés par Bellingcat affirment qu’ils n’ont en fait été libérés que le 16 août, et renvoyés en bus vers une destination proche de Moscou où ils ont été placés en quarantaine pendant 14 jours. Pendant ces deux semaines, d’après les mercenaires, les 32 hommes sont interrogés par des enquêteurs du FSB qui cherchent à comprendre ce qu’il s’est passé exactement depuis qu’un mercenaire a répondu pour la première fois à une offre d’emploi publiée sur un site russe secret, presque un an auparavant.

Article de Christo Grozev, avec les contributions d’Aric Toler, Pieter van Huis, et Yordan Tsalov. Traduction en français par Élie Guckert.

*Correction: Une version précédente de cet article décrivait par erreur l’immunisation contre le Covid-19 d’Artyom Milyaev alors que ce dernier parlait en réalité son immunisation contre la fièvre jaune. L’article a été mis à jour en conséquence.

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13.12.2021 à 10:34

Le dossier et ses éléments : authentifier l’opération du « Wagnergate »

Christo Grozev

Suite à l’arrestation de 33 mercenaires au Bélarus en juillet 2020, et disposant d’indications que cette arrestation était en fait le résultat de l’interruption d’une opération ukrainienne, Bellingcat a pris la décision de réaliser un documentaire sur les dessous de cette audacieuse tentative d’infiltration. En août 2020, Bellingcat a ensuite découvert que plusieurs haut-gradés du […]

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Texte intégral (4432 mots)

Suite à l’arrestation de 33 mercenaires au Bélarus en juillet 2020, et disposant d’indications que cette arrestation était en fait le résultat de l’interruption d’une opération ukrainienne, Bellingcat a pris la décision de réaliser un documentaire sur les dessous de cette audacieuse tentative d’infiltration.

En août 2020, Bellingcat a ensuite découvert que plusieurs haut-gradés du GUR MOU (le renseignement militaire ukrainien), dont son directeur, ont été suspendus de leurs postes quelques jours à peine après le coup de filet de Minsk.

De manière inhabituelle pour Bellingcat, l’enquête sur le Wagnergate s’appuie sur de nombreuses sources qui ont demandé à ce que leurs noms ne soient pas révélés pour pouvoir parler de sujets classifiés ou, dans le cas des mercenaires russes, pour leur propre sécurité.

Les techniques d’information en sources ouvertes ce sont pendant révélées cruciales pour analyser les éléments fournis par ces sources.

Les anciens membres du GUR MOU

Bellingcat a sollicité deux anciens membres du GUR MOU pour leur demander un entretien dans le cadre du prochain film. Ils ont d’abord refusé, s’appuyant sur des considérations morales, légales, et de sécurité nationale.

Les semaines qui ont suivi ont vu une augmentation de l’intérêt du public pour cette affaire que les médias ukrainiens ont nommée le « Wagnergate ». Cet intérêt a été accompagné par de nombreux narratifs concurrents, dont certains sont apparus comme étant de véritables tentatives de désinformation venant aussi bien de sources russes qu’ukrainiennes.

Les chaînes de propagande russes ont présenté l’opération comme une tentative ratée du renseignement américain pour perturber les relations entre la Russie et le Bélarus. Dans cette version russe des événements, le rôle de l’Ukraine n’est que secondaire et trivial, et l’opération est décrite comme un échec total.

De leur côté, les partis politiques ukrainiens ont exploité l’affaire pour répondre à leurs agendas respectifs. Le Cabinet du président et les parlementaires affiliés ont nié l’implication ukrainienne dans l’opération qu’ils présentent comme une tromperie fomentée par les Russes. Les partis et médias d’opposition ont au contraire affirmé, sans preuve, que l’opération a tout simplement été sabotée par l’entourage du président.

C’est au milieu de cette tempête de désinformation, à l’automne 2020, que les anciens membres du GUR MOU ont finalement donné leur accord à Bellingcat pour parler des détails de l’opération. Pendant plusieurs jours d’entretiens approfondis, initialement réalisés uniquement pour avoir du contexte en raison de la sensibilité légale d’une discussion sur une opération secrète, ils ont fourni un récit détaillé de la chronologie et des préparatifs de la phase active de l’opération d’infiltration.

Enfin, suite à la publication par des médias ukrainiens d’enregistrements audios d’entretiens téléphoniques de recrutement (modifiés pour masquer la voix de « Sergei Petrovitch »), nous avons de nouveau sollicité ces mêmes sources pour leur demander les audios et les documents originaux ainsi que les photos envoyées par e-mail par les mercenaires au cours de leur procédure de recrutement. Nombre de ces documents avaient déjà été publiés. Nous avons ainsi reçu une large quantité de fichiers audios et de documents envoyés par les mercenaires.
En raison du potentiel conflit d’intérêt de la part des officiers du GUR MOU suspendus, les données qu’ils ont fournit nécessitait d’être évaluée et vérifiée avec un regard critique.

Vérifier les images et les fichiers PDF

Chaque dossier d’un mercenaire contenait trois sous-dossiers : les audios, les documents, et les formulaires (optionnels).

Le dossier Documents contenait des fichiers, généralement des copies numérisées ou des photos de documents, envoyés par les aspirants mercenaires. Le dossier Formulaires (бланк) contenait les documents de candidatures remplis à la demande de la CMP MAR.

Chaque document envoyé contenait toujours ses métadonnées originales, dont la date de création et de modification, et même dans certains cas des données de géolocalisation.

La photo de ce formulaire de candidature a été prise avec un Redmi Note 4, selon les métadonnées du fichier. La silhouette du téléphone est visible grâce à l’ombre projetée sur la feuille, et ses dimensions et ses angles arrondis correspondent bien à à un Redmi Note 4 (à droite). Le nom du fichier indique la date du 3 juin 2020 et les métadonnées indiquent la même date. Cette date est également inscrite au niveau de la signature sur le document lui-même. Le fichier est géolocalisée à « Maliivka », une ville située à 10 km de Donetsk, dans l’Est de l’Ukraine où la photo a été prise. L’adresse indiquée sur le dossier de candidature est à Donetsk, mais au cours d’un appel entre « Chaman » et « Sergei Petrovitch », on apprend que le mercenaire réside bien à Makiivka. Ce fichier représente un cas rare où chaque élément peut être corroboré et vérifié par sa correspondance avec d’autres éléments.

Bien que tous les fichiers des mercenaires ne contenaient pas tous le même niveau d’éléments cohérents permettant d’obtenir une vérification aussi solide, il n’existait aucun cas de données incohérentes ou dont il pouvait être prouvé qu’elles étaient inauthentiques dans les fichiers analysés par Bellingcat. Cela inclut les documents contenant les informations les plus fracassantes, alors que ce sont justement ceux-là qui avaient le plus de chances d’avoir été manipulés.

Vérifier les fichiers audios

Les archives que nous avons reçue contenaient 236 fichiers audios se rapportant à 72 mercenaires. Cet échantillon correspondait à 40 % de la totalité des mercenaires ayant transmis leurs informations à la fausse compagnie militaire privée, ainsi qu’à la totalité de ceux qui ont été arrêtés à Minsk par les services de sécurité bélarusses.

Les fichiers audios étaient au format .ogg et quelques uns au format .mp3. Les fichiers .ogg étaient en fait des versions encodés du format produit par le téléchargement des audios via l’application web de Whatsapp.

Les fichiers .ogg ne contenaient que peu de métadonnées, mais ces métadonnées indiquaient bien qu’ils avaient été créés sur WhatsApp. Les caractéristiques des bandes passantes audios des fichiers montrent que « Sergei Petrovitch » les enregistrait grâce à un micro disposé près de lui alors que son interlocuteur parlait sur une ligne téléphonique, ré-enregistrée à travers un haut-parleur. L’enregistrement n’était donc pas réalisé par le téléphone utilisé pour les appels mais par un autre appareil présent dans le bureau de « Sergei Petrovitch », possiblement une application de notes audios sur un autre téléphone, ou même directement comme messages vocaux WhatsApp sur l’autre téléphone. L’encodage du format WhatsApp n’a pas été réalisé à la même date que les appels téléphoniques. En réalité, la plupart des fichiers indiquent une date de modification au 1er juin 2020, ce qui peut s’expliquer par le fait qu’ils ont tous été envoyés et reçus par le premier téléphone via Whatsapp à cette date.

Métadonnées d’un fichier .ogg

Puisque les fichiers ont été ré-encodés, il est impossible d’établir la véritable date d’enregistrement. Il n’existe cependant aucune preuve de modification, de coupe ou de manipulation de ces audios, et la séquence des appels suit un schéma logique. Par exemple, dans les appels de « Chaman », chaque appel (numéroté) suit logiquement l’appel précédent.

Afin de confirmer l’authenticité des appels téléphoniques, Bellingcat a également appelé certains numéros de mercenaires dont les voix étaient connues grâce à la collection des audios. Les numéros ont été identifiés grâce à des applications qui révèlent les détenteurs d’un téléphone grâce à des données en sources ouvertes, grâce à des services d’agrégation comme GlazBoga, des applications de répertoire comme NumBuster ou GetContact, et aussi des applications de messagerie comme Telegram. Cette technique consistant à utiliser de multiples bases de données indépendantes en sources ouvertes dont le contenu est fourni par les utilisateurs a déjà été utilisé pour identifier de nombreux officiers du FSB impliqués dans l’empoisonnement d’Alexei Navalny, en 2020.

L’un des anciens mercenaires que nous avons appelé et qui faisait partie de ceux arrêtés à Minsk a accepté de nous parler et de raconter son histoire, à condition que son nom ne soit pas publié. Cela nous a permis de comparer sa voix avec celles des fichiers audios correspondant à son nom, et la voix et l’intonation étaient en effet identiques. Une comparaison plus exhaustive et sophistiquée n’a pas été jugée nécessaire vu que le mercenaire a également confirmé avoir eu trois appels téléphoniques avec celui qu’il prenait pour « Sergei Petrovitch ».

Vérifier le récit

La version des faits présentée par les anciens officiers du GUR MOU a largement été confirmée grâce à la vérification des appels téléphoniques et des documents collectés. Une autre partie a pu être vérifiée grâce à des faits objectifs disponibles en sources ouvertes.

Par exemple, la nouvelle réservation de billets d’avions pour les mercenaires, d’abord censés partir le 25 juillet puis finalement le 30 juillet 2020, a pu être authentifiée grâce à la base de données en ligne de réservation de Turkish Airlines. Les billets électroniques qui nous ont été fournis par les anciens officiers du GUR MOU contenaient les codes de réservation que chaque client reçoit quand il fait son achat. Ce qui nous a permis de faire une simple vérification sur la base de données en ligne de Turkish Airlines : dans chaque cas le nom complet du client est apparu. Au passage, cela permettait de confirmer la date de réservation (le 15 juillet 2020 pour les premiers billets, et le 24 juillet dans le cas des nouveaux tickets finalement reportés au 30 juillet), confirmant ainsi un peu plus le récit des anciens officiers du GUR MOU.

 

Capture d’écran des informations de vol comparées à celles disponible sur la base de données de Turskish Airlines.

Une autre partie de leur récit correspondait à celui fourni par les mercenaires que nous avons interrogés. Ils décrivent la même suite d’événements à partir des appels de recrutement – la mort de « Sergei Petrovitch », le changement de destination vers la Syrie et le Liban pour le Venezuela, les circonstances du voyages vers Minsk, y compris l’imprévu à la frontière, la nouvelle réservation des billets d’avion – jusqu’à leur arrestation à Minsk.

La seule partie du récit des anciens officiers du GUR MOU qui n’a pas pu être vérifiée de manière indépendante correspond à la réunion qui aurait eu lieu dans le Cabinet du président où la décision de reporter l’opération aurait été prise. Nous n’avons reçu ni démenti ni confirmation de la part du Cabinet du président ukrainien malgré nos multiples demandes.

Vassili Burba

Vassili Burba, l’ex-directeur du GUR MOU, a refusé de répondre aux questions de Bellingcat concernant les détails opérationnels. Il a cependant confirmé des informations dont Bellingcat disposait déjà grâce aux deux anciens officiers du GUR MOU concernant la réunion dans le Cabinet du président et notamment le report de l’opération. Puisque les deux seuls autres potentiels témoins de la scène, le directeur de Cabinet du président et Ruslan Baranetsky, ont refusé de nous répondre, Burba est la seule source de cette information. Elle n’a été confirmée que par ses deux anciens subordonnés qui ont assuré que Burba les en avaient tenus informés par téléphone juste après la supposée réunion.

Les mercenaires interrogés

Bellingcat a contacté l’un des hommes arrêtés à Minsk, comme expliqué plus haut, et qui est devenu un interlocuteur volontaire pour cette enquête. Il a donné son accord pour un entretien filmé (et anonymisé) à Moscou ainsi qu’à plus de dix entretiens téléphoniques afin de clarifier certains détails. Il a également partagé des documents, dont les billets d’avions et l’acte d’accusation du procureur et de la police bélarusses.

Cet individu nous a mis en relation avec un autre membre du groupe de mercenaires. Mais cette personne était beaucoup moins partante et n’a que peu contribué à l’enquête, fournissant seulement un entretien au sujet des opérations militaires de Wagner. Un troisième, à qui le premier mercenaire avait proposé un entretien filmé, s’est rétracté avant d’arriver devant la caméra et n’a pas pu être interrogé.

La motivation de cette source pour parler à Bellingcat n’est pas totalement claire. Elle peut en partie s’expliquer par son désir de corriger certaines erreurs contenues dans les premiers reportages sur le sujet (en l’occurrence, que les mercenaires capturés n’ont pas tous servis au sein de Wagner, et n’ont pas tous combattu dans le Donbass). Il a aussi expliqué avoir été déçu par Wagner et souhaiter partager son expérience. Il ne peut être exclu que ses motivations soient alignés avec les intérêts de la propagande russe. À la mi-août 2020, les autorités russes fournissent ouvertement un récit selon lequel les mercenaires ont été piégés par une opération d’infiltration lancée par un état étranger, certains médias d’état russes diffusant même des interviews d’anciens mercenaires détenues au Bélarus. La position du Kremlin semble admettre l’échec de ses services de contre-espionnage tout en minimisant la valeur des informations collectées par les renseignements ukrainiens, et attribue l’opération aux renseignements américains.

Ces possibles motivations ont été prises en compte pour vérifier les éléments fournis par le mercenaire. Sa description de la chronologie des événements et les documents qu’il a fourni semblent cohérents avec ceux obtenus grâce aux témoignages des anciens officiers du GUR MOU. Surtout, les billets d’avion ont été vérifiés grâce à la base de données en ligne de la Turkish Airlines. L’acte d’accusation a pu être vérifié grâce au groupe d’hacktivistes Cyber Partisans qui ont eu accès aux bases de données de la police bélarusse et ont pu extraire eux-mêmes un document à la formulation identique.

Un extrait de la base de données criminelles de la police bélarusse fourni par Belarus Cyber Partisans.

Le témoignage de cette source est néanmoins apparu douteux concernant la valeur des renseignements fournis à l’Ukraine, par lui et par les autres mercenaires, ainsi que sa description du professionnalisme des renseignements ukrainiens dans le contexte de cette opération. Il ne décrit en détail qu’un seul appel téléphonique avec « Sergei Petrovitch » au cours duquel aucune information sensible n’aurait été révélée concernant ses états de services, selon lui. Pourtant, Bellingcat a obtenu quatre enregistrements où il parle à son kurator de son rôle au sein du FSB pendant son déploiement dans l’Est de l’Ukraine en 2014.

Il a aussi dénigré la réussite des renseignements ukrainiens qui n’auraient réussi à attirer les mercenaires hors de Russie que grâce à une coïncidence : une autre campagne de recrutement par Rosneft au Venezuela, réelle celle-là, aurait eu lieu au même moment. Les services russes auraient simplement considéré par erreur que l’opération ukrainienne faisait partie de cette procédure légitime de recrutement et donc, selon lui, le succès des Ukrainiens ne serait du qu’à la chance.

Il a également affirmé que presque aucun mercenaire n’avait de réelle expérience du combat ou n’avait commis de crimes dans le Donbass, et que la plupart d’entre eux avaient simplement exagéré leur carrière militaire pour augmenter leurs chances d’être recrutées. Un récit contredit par les éléments fournis par les candidats eux-mêmes (avec des lettres de recommandation de leurs supérieurs et des médailles), et par des éléments découverts indépendamment sur leur rôle dans l’Est dans l’Ukraine.

La contribution de cette source s’est malgré tout révélée utile en fournissant des documents corroborant le récit des anciens officiers du GUR MOU. Elle a aussi révélé un élément inédit jusque là : les services de sécurité russes ont mis les mercenaires en quarantaine pendant deux semaines après leur rapatriement, une période au cours de laquelle ils ont été interrogés pour comprendre le contexte de l’opération ukrainienne.

Des sources du renseignement fournissent des éléments à la Commission d’enquête parlementaire

Deux semaines avant la publication du rapport intérimaire de la Commission d’enquête du Parlement ukrainien, s’intéressant en partie à la même affaire, Bellingcat a été contacté pour vérifier certains documents déclassifiés fournis à la Commission. Deux éléments suggéraient que les services russes ou bélarusses avaient connaissance de l’opération ukrainienne voire l’avaient infiltrée.

Le premier élément

Des données déclassifiées suggéraient que plusieurs mercenaires (qui n’ont finalement pas voyagé avec le premier groupe) avaient contacté le service fédéral de sécurité de la fédération de Russie, le FSB, en mai 2020, puis le renseignement militaire russe, le GRU, révélant des détails sur la campagne de recrutement en cours et exprimant des doutes sur sa légalité.

Cette théorie n’a pas pu être vérifiée ni démentie, car elle ne se basait que sur des éléments classifiés qui n’ont pas été rendus publics. Cependant, le narratif selon lequel au moins un des mercenaires a contacté les services de sécurité est cohérent avec la version des faits fournie par les anciens officiers du GUR MOU qui ont bien décrit le cas d’une recrue insatisfaite menaçant de se plaindre au FSB. Selon ces sources, cela n’a cependant pas conduit à une quelconque intervention des services russes, en partie grâce à l’ancien agent du GUR MOU compromis en Ukraine et recruté pour servir de référent au projet et renforcer sa légitimité.

D’autres candidats ont abandonné la procédure de recrutement bien qu’ils aient été approuvés, dont la cible à haute-valeur Dmitry Grigoryan, ainsi qu’Igor Tarakanov qui avait déjà eu ses billets d’avion et devait partir avec le premier groupe. Il est possible qu’ils aient abandonné à cause de suspicions quant à la légitimité ou la sécurité de l’opération de recrutement.

Le mercenaires interrogé a également déclaré qu’il avait contacté, comme d’autres l’ont potentiellement fait, son « référent » du FSB pour vérifier la légitimité du recrutement, mais qu’on lui aurait répondu que tout était en ordre. De son point de vue, cela s’explique par l’existence d’une autre campagne de recrutement très similaire, et réelle, pour fournir une protection à Rosneft au Venezuela à la même période, ce qui aurait pu mener à la confusion dans le service de contre-espionnage du FSB.

Aucune preuve d’une intervention des services russes pour déjouer l’opération n’a été découverte par Bellingcat, et les informations partagées avec la Commission n’en contenaient pas non plus.

Le deuxième élément

Le deuxième élément suggérait une possible infiltration de l’opération par les services bélarusses. Les documents déclassifiés censés le prouver comportait la supposée véritable identité d’une mercenaire disposant d’un passeport bélarusse, et affirmait qu’il s’agissait d’un agent bélarusse travaillant sous couverture.

Bellingcat, en utilisant des données fournies par Belarusian Cyber Partisans, a pu conclure que ces allégations étaient fausses et en a informé la Commission qui l’a pris en compte dans son rapport.

D’autres fuites d’origine inconnue

Au cours de son enquête, Bellingcat a analysé des documents publiés par des médias russes et ukrainiens qui se sont le plus souvent révélés authentiques.

Cependant, certaines fuites via différents canaux dont Bellingcat a eu connaissance se sont révélées fausses.

Dans un de ces cas, la nature du sujet et des informations suggéraient qu’un faux document avait pu être diffusé par un service de renseignement ukrainien, puisqu’il correspondant en partie à des éléments fournis à la Commission par les renseignements (une explication alternative serait qu’une même source non fiable ait fourni ces données aux renseignements ukrainiens).

Cette fuite anonyme comprenait de supposées preuves que le membre bélarusse du groupe de mercenaires, Andrei Bakounovitch, était en fait quelqu’un d’autre, et fournissait le nom de cette autre personne. (Bellingcat a choisi de ne pas publier ce nom qui appartient à une vraie personne n’ayant rien à voir avec l’affaire). Dans cette hypothèse, Bakounovitch était donc une fausse identité.

Pour le prouver, la source a transmis une photo de cet individu.

Cette « fuite » a pu être écartée comme étant fausse grâce à des informations fournies par le groupe d’hacktivistes Cyber Partisans. Une analyse des identités bélarusses correspondant à Vadim S. a montré que cet individu existe bien mais n’est pas celle dont il est question dans le document qui a fuité. Enfin, selon Cyber Partisans, le numéro d’identité indiqué sur le passeport n’existait pas dans la base de données et ne correspondait pas non plus aux règles concernant la création des documents d’identité au Bélarus.

Enfin, la photo de ce supposé passeport correspondait à celle d’un mercenaire déjà identifié, Pavel Samarin. Les motivations de la source de cette fausse fuite, la façon dont elle a été transmises aux renseignements ukrainiens et pourquoi ne sont pas connues.

Traduction en français par Élie Guckert.

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30.07.2021 à 16:10

Comment les écoliers sont devenus des pions dans la crise au Cameroun anglophone

Bellingcat Investigation Team

C’était la mi-journée, le 24 octobre 2020, quand un groupe d’hommes à motos brandissant des machettes et des armes à feu sont arrivés à l’Académie internationale bilingue Mother Francisca, dans la ville de Kumba. Avant de repartir, ils ont tuésept enfants et blessés une douzaine d’autres. Plusieurs autres enfants se sont également blessés alors qu’ils […]

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Texte intégral (9743 mots)

C’était la mi-journée, le 24 octobre 2020, quand un groupe d’hommes à motos brandissant des machettes et des armes à feu sont arrivés à l’Académie internationale bilingue Mother Francisca, dans la ville de Kumba. Avant de repartir, ils ont tuésept enfants et blessés une douzaine d’autres. Plusieurs autres enfants se sont également blessés alors qu’ils essayaient de fuir en sautant par les fenêtres.

Le massacre de Kumba a fait les gros titres dans le monde entier et profondément choqué le Cameroun, un pays enlisé dans les affres d’un conflit armé opposant le gouvernement central à un mouvement séparatiste dans ses deux régions anglophones du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Ce n’est ni la première attaque contre une école au Cameroun, ni la dernière. Début février, une école privée a été incendiée dans le village de Kungi, près de la ville de Nkambe, au Nord-Ouest. Une attaque qui aurait été commise par des séparatistes. Des médias locaux se sont interrogés sur l’apparente incapacité du gouvernement à protéger des enfants dans ce qui était pourtant censé être un de ses bastions.

Dans le monde entier, la pandémie de COVID-19 a éloigné les enfants des écoles pendant plusieurs mois. Mais dans les régions anglophones du Cameroun, la scolarité est restreinte depuis près de 4 ans. Un boycott des écoles par les séparatistes et une réponse brutale du gouvernement ont mis en péril l’accès des enfants à une éducation en toute sécurité.

Dans cette crise en pleine escalade, les kidnappings, les extorsions et les assassinats de civils sont devenus monnaie courante. De nombreuses accusations pointent contre les forces séparatistes, mais aussi contre le gouvernement. Ainsi, en février 2020, un groupe de soldat camerounais accompagnés de miliciens auraient massacré 20 civils dans la ville de Ngarbuh, un incident pour lequel l’armée camerounaise a d’ailleurs fini par reconnaître une part de responsabilité. Mais il s’agit d’un pays où il est difficile d’enquêter : le gouvernement camerounais est largement considéré comme un pouvoir autoritaire connu pour violer les droits humains.

Alors que de terribles images d’attaques contre des civils continuent à faire surface, les techniques d’enquêtes en sources ouvertes peuvent néanmoins permettre de rassembler quelque pièces du puzzle, et de raconter comment des écoliers camerounais, ainsi que leurs parents et leurs instituteurs, ont été piégés au milieu de ce qui est souvent décrit comme l’un des conflits les moins couverts du monde.

En analysant des images disponibles en sources ouvertes issus des réseaux sociaux camerounais, Bellingcat a pu vérifier 11 attaques contre des écoles et des enfants dans les régions anglophones commises de 2018 à début 2021. Ces vidéos, collectés par le Cameroon Anglophone Crisis Database of Atrocities et le Berkeley Human Rights Center, révèle l’ampleur de la crise humanitaire en cours au Cameroun et dont Kumba n’est que l’exemple le plus connu.

Que se passe-t-il au Cameroun anglophone?

La crise du Cameroun anglophone prend ses racines dans son passé colonial. Le Cameroun, ancienne colonie allemande, a été démembrée par la Grande-Bretagne et la France à la fin de la Première Guerre mondiale. La France récolte alors la part du lion en obtenant la majeure partie du pays, tandis que les régions frontalières du Nigeria passent sous l’administration coloniale de la Grande Bretagne, devenant le Cameroun britannique. L’Anglais y devient le langage dominant et la common law s’applique dans les tribunaux. Après l’indépendance du Cameroun français en 1960, les régions britanniques ont droit à un referendum pour déterminer leur avenir. La moitié nord rejoint alors le Nigera, tandis que la moitié sud se fond dans le Cameroun français pour devenir la République fédérale du Cameroun. Mais l’autonomie accordée aux territoires anglophones ne dure pas. En 1972, le président Camerounais Ahmadou Ahidjo décide de centraliser la gouvernance du pays en démantelant la fédération, au grand dam de nombreux activistes qui commencent alors à s’organiser. Le successeur d’Ahidjo, le président Paul Biya, mène une répression farouche contre l’activisme anglophone, malgré l’ajout à la constitution de mesures symboliques sur la décentralisation en 1990. Les mouvements anglophones continuent de protester contre les mauvais traitements infligés par l’État et de militer pour leur auto-détermination. Devenu président en 1982, Biya est aujourd’hui le dirigeant non-monarchique étant resté le plus longtemps au pouvoir du monde.

Le «problème anglophone» ressurgit pour la dernière fois en 2016, quand des avocats et des instituteurs anglophones protestent contre l’installation de juges et d’instituteurs francophones dans les tribunaux et les écoles de leurs régions. L’armée camerounaise répond en arrêtant les leaders du mouvements et en coupant l’accès à internet. Avec les plus modérés en prison, un nouveau mouvement séparatiste émerge et déclare unilatéralement l’indépendance des régions anglophones, renommées « République d’Ambazonie », en octobre 2017.

Aujourd’hui, un conflit fait rage dans lequel l’armée camerounaise affronte des dizaines de groupes séparatistes armés ainsi que des groupes de brigands. Il existe des preuves de crimes de guerre perpétrés par toutes les parties au conflit, y compris par l’État central : torture, exécutions extra-judiciaires ou encore incendies de villages. Les Nations unies estiment que sur les 6 millions d’habitants des régions anglophones, 1,1 million ont été déplacés, dont 60,000 poussés à l’exil au Nigeria voisin.

Un boycott des écoles

« Chers parents d’Ambazonie, je vous supplie de ne plus envoyer vos enfants à l’école. Les forces terroristes d’occupations marchent sur nos territoires et ouvrent le feu sans s’arrêter […] N’envoyez pas vos enfants à l’école aujourd’hui et pleurez demain, vous n’aurez que vous-mêmes à blâmer », déclare le général Efang, « commandant Suprême » des Forces de défense de l’Ambazonie (ADF) en Pidgin camerounais, un créole à base lexicale anglaise parlé dans les régions anglophones du Cameroun, posant avec des hommes armés devant un drapeau ambazonien. Il ajoute que lorsque la guerre sera gagnée, les enfants pourront alors jouir de la meilleure éducation. La date et le lieu où a été prise cette vidéo sont inconnus, mais elle est apparue pour la première sur Facebook en août 2019.

Le commandant séparatiste connu sous le nom de « général Efang » donne un discours dans un lieu inconnu

Le boycott des écoles, ainsi que les opérations connues sous le nom de « villes fantômes », démontrent la détermination des combattants séparatistes des régions anglophones. Les instituteurs qui continuent à travailler dans les régions sous contrôle séparatiste risquent d’être désignés comme des « blacklegs », ce qui donne un prétexte aux groupes armés pour les harceler, les kidnapper, ou pire encore.

Un instituteur actuellement sans emploi déclare à Bellingcat qu’ils essaient de maintenir un équilibre précaire entre le boycott imposé par les séparatistes et les troupes gouvernementales qui tentent d’y mettre fin.

« Cela fait maintenant trois ou quatre ans que je n’ai pas mis les pieds dans ma salle de classe. Mes élèves me manquent, et je leur manque aussi », dit-il, demandant à garder l’anonymat pour des raisons de sécurité.

« Notre problème principal c’est les Amba Boys [combattants séparatistes]. Quiconque tente de se rendre dans une école du gouvernement risque gros. Mais le deuxième problème, c’est les forces gouvernementales. Quand vous vous rendez dans des zones sous leur contrôle ils peuvent vous dire ‘‘Oh tu es instituteur. C’est vous qui êtes à l’origine de tout cela et maintenant les rebelles nous tuent !’’. Et si vous n’avez pas de chance, ils peuvent vous accuser de soutenir les Amba Boys », raconte l’instituteur.

Le boycott des écoles gérées par le gouvernement a d’abord été une stratégie des militants anglophones en 2016, dont des instituteurs, pour amener le gouvernement camerounais à la table des négociations. La situation s’éternisant, les demandes sont devenues de plus en plus radicales et la sécurité des écoliers et des instituteurs s’est détériorée.

Elvis Arrey Ntui, chercheur sur le Cameroun pour l’International Crisis Group, explique à Bellingcat que des groupes criminels sans affiliations claires ont également tiré avantage de la situation pour racketter les instituteurs.

L’éminent avocat Felix Abgor Nkongho, fondateur et président du Centre for Human Rights and Democracy in Africa (CHRDA), a co-organisé les premières manifestations pacifiques de 2016 qui ont déclenché la crise anglophone.

Il a été arrêté et emprisonné pendant huit mois par le gouvernement camerounais. Depuis sa libération, il a milité contre la violence et appeler à la réouverture des écoles en toute sécurité. « Peut-être qu’à l’époque le boycott des écoles était une bonne idée, mais un tel boycott ne peut durer longtemps. Et on ne peut sacrifier le bien-être des enfants pour des raisons politiques », explique-t-il aujourd’hui à Bellingcat.

« Nous sommes en train de nourrir un cercle vicieux de pauvreté et de discriminations à tel point que les enfants n’ont plus accès à une éducation parce que leurs parents n’en ont pas les moyens. Ils finiront par atterrir tout en bas de l’échelle sociale », continue-t-il.

De son côté, le gouvernement camerounais a lancé une politique agressive visant à relancer l’éducation, proposant des convois militaires aux étudiants et aux instituteurs dans les régions en guerre. Le gouvernement est signataire de la Déclaration sur la sécurité dans les écoles qui restreint leur utilisation à des fins militaires durant des situations de conflit. Pourtant, il a été accusé de se servir des établissements scolaires dans une autre zone de conflit, dans la région de l’Extrême-Nord pour les transformer en lieux de tortures de prisonniers, alors que les élèves étaient toujours présents.

Les figures séparatistes pensent quant à elles que le boycott est une tactique qui peut leur permettre de faire pression sur le gouvernement. Si la situation dans les régions anglophones revenait à la normale, alors d’après eux le gouvernement n’aurait plus aucune raison de négocier. Une stratégie détaillée à Bellingcat par Ebenezer Akwanga, chef des Forces de défense du Cameroun méridional (SOCADEF), un groupe séparatiste.

« Je souhaite un boycott total. Car je crois que s’il y a un réel boycott total – sans attaquer ni incendier les écoles – incluant toutes les écoles, des institutions privées aux établissements gouvernementaux, cela poussera l’État à venir à la tables des négociations le plus rapidement possible », explique Akwanga.

Cho Ayaba, leader d’un autre groupe politique séparatiste important, le Conseil de gouvernance de l’Ambazonie et sa branche militaire des Forces de défense de l’Ambazonie (ADF), explique à Bellingcat que les enfants pourraient aller à l’école, mais seulement dans des territoires sous leur contrôle et selon un programme scolaire approuvé par les séparatistes.

« Nous défendons notre indépendance, et je ne pense pas que vous souhaiteriez qu’un programme d’éducation étranger soit imposé dans votre pays. L’ennemi doit se retirer de notre pays […] et nous laisser mettre en place nos propres institutions pour superviser le système éducatif », dit Ayaba.

Dabney Yerima est l’actuel vice-président du gouvernement intérimaire autoproclamé d’Ambazonie. « Nous avons toujours été cohérents et expliqué que c’était aux parents de déterminer si les conditions sont suffisamment sûres pour permettre à leurs enfants de retourner à l’école », explique-t-il par mail. « Le gouvernement intérimaire veut que les enfants puissent étudier dans un environnement calme et pacifique et soutient par conséquent les écoles communautaires comme une mesure temporaire sur tout l’état d’Ambazonie ».

Le gouvernement camerounais n’a pas répondu à nos multiples demandes d’interviews au sujet des défis posés à l’éducation dans les régions anglophones du pays. Après 4 ans de boycott scolaire, l’UNICEF estime dans un récent rapport qu’un million d’enfant camerounais, y compris dans la régions anglophones, ont désormais un besoin urgent de protection face à la violence.

Panique à Limbe

L’impact psychologique et la peur engendrés par les attaques contre les écoles n’a cessé d’augmenter depuis le début du conflit anglophone.

Au début de l’année scolaire 2020, certains espéraient que l’école puisse finalement reprendre. « Au départ les parents n’était pas effrayés à l’idée d’envoyer leurs enfants à l’école. [Beaucoup se disaient] voyons simplement comment cela va se passer », témoigne anonymement un autre enseignant pour Bellingcat. « Mais cela a fini par arriver : le premier choc a eu lieu quand des enfants ont été tués dans une école de Kumba. »

Le 27 octobre 2020, quelques jours après l’incident, des vidéos de panique générale ont commencé a circulé sur les réseaux sociaux camerounais, bien au-delà de Kumba. Bellingcat a pu géolocaliser huit vidéos tournées ce jour là à trois endroits différents à Limbe, un ville côtière situé à 94 kilomètres au sud de Kumba, ainsi qu’une autre dans la ville de Buea. Toutes les vidéos semblent montrer des enfants inquiets pour leur sécurité fuyant leurs écoles. Des informations contextuelles, dont les commentaires des internautes et ceux des vidéos, suggèrent qu’il s’agissait d’une réaction au massacre de Kumba.

Le narrateur d’une de ces vidéos raconte « il semble qu’une école a été attaqué, l’école primaire de Bota ». « Une attaque que nous ne sommes pas en mesure de confirmer depuis là où nous nous trouvons. »

Cette vidéo a été tournée près de Bota, dans la banlieue de Limbe, près du stade de football et de l’école publique de Bota.

L’école en question peut être facilement trouvée sur OpenStreetMap.

Nous avons également été en mesure de géolocaliser d’autres vidéos similaires montrant des enfants et des parents paniqués près d’une école publique dans un endroit nommé Mile 1 (4.024196, 9.210055), devant le lycée public (4.036806, 9.204917), ainsi que deux vidéos (1, 2) montrant des enfants effrayés fuyant dans la direction inverse opposée à l’école (4.017865, 9.208934). Enfin, une dernière vidéo montre des enfants en uniformes scolaires courant à travers des feuillages dans la direction opposée au GTHS (Lycée technique publique) de Molyko à Buea (4.156622, 9.278865), l’une des plus grandes villes de la région anglophone.

La panique visible sur ces vidéos est compréhensible au vu des événements que nous avons pu documenter grâce à des méthodes de recherche en sources ouvertes.

Des écoles en flammes

Des images disponibles sur des sites de cartographie satellite montrent les restes carbonisés de bâtiments dans plusieurs villages camerounais.

Une analyse plus poussée sur ces plateformes s’est révélée cruciale pour vérifier sept vidéos d’écoles en flammes qui sont apparues sur les réseaux sociaux camerounais. Bien que les auteurs de ces vidéos accusent souvent les groupes séparatistes d’être responsables de ces attaques, nous ne sommes pas en mesure de confirmer l’identité des attaquants ni leur affiliation.

Quatre de ces vidéos ne les montrent pas. Mais sur une autre, on peut voir des hommes masqués vêtus en civils, tandis qu’une autre montre des hommes portant un uniforme ressemblant à ceux utilisés dans les forces armées camerounaises, comme l’avait déjà remarqué le Berkeley Human Rights Center.

La vidéo avec les hommes en civils a été filmée quelques semaines seulement après l’attaque de Kumba. Cet incendie criminel est survenu le 4 novembre 2020 au Kulu Memorial College, près de la route principale reliant Limbe à la ville de Moliwe (4.045870, 9.217020). Sur cette vidéo on peut voir des hommes non-identifiés s’attaquer à l’école, forçant les enfants et les instituteurs à se dévêtir avant de fuir. Une fois l’école vidée de ses élèves et de ses employés, l’école est incendiée par les attaquants.


Une autre vidéo du même incident, mise en ligne sur les réseaux sociaux le 4 novembre, montre une école vide, avec les vêtements des enfants dispersés sur le sol, alors que des hommes en uniforme arrivent pour prendre la mesure des dégâts. Nous ne sommes pas en mesure d’estimer le temps qui s’est écoulé entre ces deux vidéos en raison du temps nuageux qui empêche d’analyser les ombres, comme c’est souvent le cas dans cette région pluvieuse et humide du Cameroun.

Dans le cas d’un incident qui serait survenu dans la ville de Bafut, aucune photo ou vidéo n’est disponible. En revanche, des posts publiés sur les réseaux sociaux assurent qu’au cours d’une large opération militaire menée en août 2020, l’armée camerounaise aurait encerclé le Bafut Palace, un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, avant de brûler une école primaire publique (6.087581, 10.114967). Bellingcat a essayé de contacté le gouvernement camerounais ainsi que l’armée au sujet de ces allégations mais n’a pas reçu de réponses avant la publication de cet article.

Une analyse des images satellites de Google Earth fourni cependant des preuves visuelles de dégâts conséquents subis par l’école, visibles dans le carré rouge, à une date comprise entre février 2018 et octobre 2020.

En plus des images de Google ci-dessus, les photos satellites basse résolution de Planet.com suggèrent que les dégâts ont été infligés entre le 5 et le 11 août 2020. Ils sont à peine visibles sur le bâtiment en forme de L sur l’image ci-dessous:

 

Début 2021, plusieurs écoles ont brûlés dans des zones rurales à travers les deux régions anglophones.

Le 22 janvier, le dortoir des garçons de l’école secondaire presbytérienne de Mankon (5.943825, 10.144972), près de la ville de Bamenda dans la région du Nord-Ouest, a été attaqué. Les jours suivants, le dortoirs de filles est également incendié. Les deux incidents se sont déroulés la nuit sans faire de victimes.

Les deux dortoirs sont marqués par des carrés verts sur l’image satellite ci-dessous:

Simon Emile Mooh, officier supérieur du département de Mezam, suspecte des complicités avec les séparatistes et a déclaré aux médias locaux que les autorités avaient « une liste d’élèves suspects qui sympathisent probablement avec les terroristes ».

Cependant, d’après un blog local, personne n’a revendiqué l’acte. Le même blog a publié des images haute-définition [1, 2] des conséquences de l’attaque, montrant les restes calcinés du dortoir des filles. Nous pouvons confirmer la date et le lieu de l’attaque sur les deux dortoirs en utilisant l’imagerie fournie par Sentinel-2 et PlanetScope.

Ces images sont certes d’une faible définition, mais une différence est bien perceptible en se concentrant sur le long bâtiment à l’intérieur de la zone ovale au centre de l’image.

En comparant les images du 22 et du 23 janvier on peut aussi voir des traces de la destruction du dortoir des filles.

The GIF below shows the destruction of both dormitories. A Sentinel-2 image from January 21 shows the campus before the attack. Another on January 26 shows the aftermath of the attack, and another from January 31 shows that the two dormitories had been repaired, reportedly with materials provided by Agho Oliver Bamenju, the member of parliament for Mezam North, near Bafut.

 

 

 

Voici une comparaison entre le 23 et le 24:

Le GIF ci-dessous montre la destruction des deux dortoirs. Une image fournie par Sentinel-2 datée du 21 janvier montre le campus avant l’attaque. Une autre image datée du 26 montre quant à elle les conséquences de l’attaque. Enfin une dernière image datée du 31 montre que les dortoirs ont été reconstruits, a priori avec du matériel fourni par Agho Olivier Bamenju, député de Mezam-Nord, près de Bafut.

Le village de Kungi dans la sous-division de Nkambe se trouve à cinq heures de route au nord-est de Bamenda (6.605764, 10.685076). Le 9 février, une école catholique y a été brûlée. L’incident s’est déroulé tôt le matin, quelques heures avant l’arrivée des élèves et de leurs parents.

Le village de Kungi dans la sous-division de Nkambe se trouve à cinq heures de route au nord-est de Bamenda (6.605764, 10.685076). Le 9 février, une école catholique y a été brûlée. L’incident s’est déroulé tôt le matin, quelques heures avant l’arrivée des élèves et de leurs parents.

L’école est visible intacte sur une image satellite du 5 février, mais à partir du 10 elle semble avoir été détruite. Selon Mimi Mefo Info, un média en ligne financé par un journaliste camerounais qui travaille sur les régions anglophones, le village est considéré comme un bastion gouvernemental.

Des images postées sur Facebook montrent des villageois présents sur le site après l’incendie, a priori pour constater les dégâts. Dans deux vidéos [1, 2] qui capturent le même moment sous différents angles, on peut voir un homme qui, à en juger par son uniforme, semble être l’officier du département de Nkambe. Selon la traduction depuis le Pidgin fournie par le CHRDA, il aurait réprimandé des locaux sélectionnés dans la foule en les accusant d’abriter des « Amba Boys » et insinuant que certains d’entre eux auraient vendu du pétrole aux attaquants. Des soldats patrouillent dans la zone.

En raison de la faible définition de la vidéo, nous ne sommes pas en mesure de discerner le visage de l’officier, mais un décret officiel du gouvernement camerounais disponible en ligne nomme le l’officier Ngidah Lawrence Che. Un statut confirmé par le profil Facebook de la personne en question.


Enfin, la position des ombres semble indiquer que ce rassemblement s’est déroulé tôt le matin du 9 février.

Bien que les groupes séparatistes du Cameroun admettent eux-mêmes s’opposer à l’existence des écoles publiques, l’implication potentielle de l’état dans l’un des incidents analysés par Bellingcat ne peut être exclue. Une vidéo du 3 janvier 2019 montre des hommes en uniforme de l’armée camerounaise présents sur la scène de l’incendie d’une école dans un petit village appelé Eka, près de la ville de Widikum (5.926791, 9.742550).

L’école a été géolocalisée par les volontaires de l’UC Berkeley’s Human Rights Center (fichier PDF), et leurs informations ont été confirmées par des chercheurs de Bellingcat.

Cette vidéo pixelisée montre un groupe d’hommes armés et en uniforme en train de sécuriser le périmètre d’une école. Un pupitre d’écolier gît au sol à l’extérieur, ainsi qu’un tas de bois et une hache. La vidéo ne montre pas qui a allumé l’incendie, déjà en cours. Cependant, les hommes présents ne semblent pas s’organiser pour l’éteindre. L’un d’eux semble même mettre le feu à un morceau de tissu. L’incendie s’intensifie alors que la caméra recule pour montrer une vue d’ensemble du bâtiment à la fin de la vidéo.

Le motif camouflage de tous ces hommes correspond au motif « lézard » utilisé par les forces armées camerounaises. Au moins deux d’entre eux semble être équipés d’un fusil d’assaut Zastava M-21, également utilisés dans l’armée camerounaise.

Comparaison du camouflage porté par les hommes vus lors de l’incendie de l’école d’Eka et de celui porté par les soldats de l’armée camerounaise.

Une capture de cette vidéo a été publiée le jour même ainsi que le jour suivant par Ma Kontri Pipo Dem (« Mes chers compatriotes » en Pidgin), un site extrêmement partisan qui soutient la campagne gouvernementale contre les séparatistes ambazoniens. Le site affirme que l’armée camerounaise a brûlé l’école car elle était utilisée comme base par des combattants séparatistes, précisant « le gouvernement a construit cette école, le gouvernement a tout à fait le droit de L’INCENDIER. » Il est impossible de savoir si ces affirmations sont vraies.


Deux kidnappings à Nkwen

Au cours du conflit, des étudiants et des instituteurs ont également été kidnappés par différents groupes armés.

L’un des exemples le plus frappants, avec près de 78 enfants et un instituteur enlevés, est survenu tôt le matin du 5 novembre 2018 dans une école à Nkwen (5.996305, 10.160397), près de la ville de Bamenda dans la région Nord-Ouest.

Ce n’est que plus tard qu’est apparu la nouvelle que onze élèves avaient déjà été enlevés dans cette même école le 31 octobre et libérés après le paiement d’une rançon, selon une circulaire de l’église presbytérienne du Cameroun.

Après que la nouvelle du deuxième kidnapping se soit répandue, une vidéo a commencé à circuler sur les réseaux sociaux, montrant un groupe d’environ 11 enfants interrogés par leurs ravisseurs. Dans la vidéo, les enfants donnent leur nom et celui de leurs parents à la personne derrière la caméra, chacun affirmant avoir été capturé « par les Ambas » et qu’ils ignorent où ils sont retenus. Les enfants répètent tous la déclaration de manière quasi identique, visiblement sous la contrainte. Le fait qu’il n’y ait qu’un petit nombre d’enfants dans cette vidéo suggère qu’il s’agit du premier kidnapping du 31 octobre.

La seconde vidéo des enfants kidnappés à Nkwen montre cette fois un large groupe d’élèves réunis dans une pièce sombre. Certains ont encore leur uniforme d’écoliers du PSS Mankon, une autre école secondaire presbytérienne des environs. Selon une théorie propagée sur les réseaux sociaux, les enfants auraient été transférés à l’école de Nkwen, relativement calme pour leur sécurité, avant d’être kidnappés. Considérant le grand nombre d’élèves, il semble que cette vidéo correspond au deuxième kidnapping.

La totalité des 79 élèves de l’école secondaire presbytérienne ont finalement été libérés sans le paiement d’une rançon de le 7 novembre, bien que le principal et le personnel de l’école sont restés captifs cinq jours de plus. Le lendemain de la libération, les parents se sont rassemblés devant les portes de l’école de Nkwen pour retrouver leurs enfants. Un homme a donné une interview au média local WAKA Africa, expliquant sa frustration de n’avoir pas pu retrouver son enfant plus tôt. Les enfants ont été relâchés dans une église presbytérienne à Nsem, Bafut, à environ 16 kilomètres de l’école secondaire presbytérienne de Nkwen.

À ce jour, aucun groupe n’a revendiqué ce kidnapping.

Certains groupes séparatistes accusent le gouvernement camerounais d’avoir fait une mise en scène pour les discréditer, ce que le gouvernement dément formellement. En mai 2020, le gouvernement affirmait que l’un des hommes suspectés d’être derrière le kidnapping, « General Alhaji », avait été tué au cours d’une opération militaire.

Le calvaire d’un enseignant

Les instituteurs sont particulièrement visés par les enlèvements. Deux d’entre eux interviewés par Bellingcat parlent d’une atmosphère de peur parmi les enseignants des deux régions anglophones.

« Vous ne savez pas ce qu’il va se passer. La chose la plus sûre à faire est de ne pas être se montrer. En étant un simple instituteur, vous pouvez être enlevés par n’importe qui. N’importe qui peut vous capturer, sans même poser de questions… Quand vous serez enlevés, le gouvernement ne dira rien. Les gens ne diront rien non plus, parce qu’ils ont peur de ce qui les attend eux aussi. C’est comme ça que vous finirez par souffrir et peut-être même mourir », raconte l’un d’eux qui a fui les régions anglophones.

Une vidéo devenue virale sur les réseaux sociaux camerounais à l’été 2020 révèle ce qui peut advenir d’un instituteur qui a été enlevé. Un homme vêtu d’un maillot de corps fixe le sol alors qu’il est interrogé en Pidgin par des séparatistes. La date et le lieu où a été prise cette vidéo reste inconnue.

La caméra s’arrête sur le dossier dans la main du captif dont il semble qu’il était en chemin pour aller à l’école de Bamenda et y surveiller un examen de technologie. Il proteste, assurant qu’il n’allait pas faire un cours mais simplement gagner de l’argent. Deux de ses frères se battent avec les Ambazoniens, assure-t-il, invitant ses interrogateurs à comparer leur héroïsme avec le sien.

L’instituteur se voit répondre qu’il paiera avec son sang. Selon le CHRDA, l’instituteur aurait finalement été relâché et serait toujours en vie. Bellingcat n’a cependant pas pu vérifier cette information.

Retour à l’école?

Les écoliers apparaissent également dans de nombreuses autres vidéos du conflit au Cameroun.

Pour le gouvernement camerounais, ramener les enfants à l’école symboliserait une victoire. Pour les groupes armés, à l’inverse, la soumission des enfants au boycott où leur transfert dans des écoles en dehors du contrôle gouvernemental, démontre leur niveau de pouvoir sur les communautés locales.

Ainsi, Ngidah Che Lawrence, l’officier ayant réprimandé des habitants de Kungi après l’incendie d’une école, a partagé une courte vidéo sur son compte Twitter, le 4 mars 2020. Elle montre un groupe d’enfants marchants en tenant un drapeau nationale. « Que c’est beau de voir ces petits anges en uniforme », commente-t-il.

Cette scène a été géolocalisée sur la route principale de Nkambe, entre une station de carburant Total et une tribune régulièrement utilisée lors de grands événements publics. Des parades ont ainsi eu lieu à cet endroit, comme en 2019 pour le Unity Day et en 2020 pour le Youth Day.

Les marches d’écoliers ont également commencé à apparaître dans les grands rassemblements publics organisés par les groupes séparatistes.

Une vidéo populaire postée sur Facebook montre une partie de la fête de l’indépendance d’Ambazonie en octobre 2020. Un groupe d’enfant dirigés par une institutrice et portant des drapeaux ambazoniens chantent « Amba-, Amba-, Ambazonie ! ». La voix de l’homme qui filme salue les « écoles communautaires » d’Ambazonie alors que les enfants passent devant le podium .

 

Le Cameroun rural est peu visible en ligne et les services de cartographie y sont souvent incorrects. Mais en y regardant de plus près, on remarque que la vidéo comporte quelques éléments qui permettent de vérifier l’endroit : tout d’abord, plusieurs des institutrices portent un Hijab, ce qui suggère que la vidéo a été tournée dans la région du Nord-Ouest qui comporte une grande minorité musulmane. Un panneau porté par des élèves indique qu’ils sont venus d’une ville proche nommée Yelum, ou Elom. Enfin, la voix de l’homme qui filme la vidéo affirme qu’il s’agit du département de Bui, alors sous le contrôle d’un commandant séparatiste connu sous le nom de général Hassan. Ce dernier aurait été tué au combat en février 2021.

Une recherche par satellite de Yelum n’a pas permis de trouver de correspondances. Mais une recherche Facebook sur le général Hassan permet de trouver une autre vidéo du même endroit, qui est filmée avec un plus grand angle et révèle plus de détail. Elle montre un terrain de football avec deux bâtiments et un arbre bien reconnaissable juste devant.

Un terrain de football situé dans une zone rurale entre Elom et la ville de Kumbo correspond à celui visible dans la vidéo, la ligne montagneuse à l’arrière-plan correspond également à une recherche sur PeakVisor. Les cartes en ligne du Cameroun nomment cet endroit Mbiim ou Mbam. Les coordonnées de cette location ont été retrouvées sur une liste officielle des villages du Cameroun, où l’endroit est cette fois nommé Mbam-Song (6.308189, 10.630388).

Selon Mimi Memo Info, depuis 2020 des dissensions sont apparues au sein des séparatistes au sujet de la reprise de l’école. Certains souhaitent désormais se présenter comme favorables à l’éducation, à condition qu’elle soit ambazonienne.

Nous avons trouvé la vidéo suivante postée sur YouTube en août 2018 montrant des enfants, dont la plupart en très bas âge, se tenant devant un drapeau ambazonien en chantant des chants séparatistes. Vers la fin de la vidéo, un homme s’identifie comme le « commandant Tiger » des Force de défense d’Ambazonie, dans la ville de Batibo.

En septembre 2018, une autre vidéo circulant sur les réseaux sociaux montre une « école communautaire » qui serait dirigée par les Forces de défense d’Ambazonie dans cette même ville. Le narrateur qui présente l’école s’identifie à nouveau comme le « commandant Tiger ».


Nous avons d’abord vérifié si les vidéos du commandant Tiger étaient bien filmées à Batibo.

Par exemple, fin août 2018, le commandant avait été aperçu portant un masque et une arme aux alentours du marché de Guzang, à Batibo. Il s’adressait à une large foule en liesse chantant l’hymne ambazonien, aux côtés de ses hommes.

Le même mois, le commandant et son groupe étaient également aperçus en train de bloquer l’autoroute principale, menaçant de placer des véhicules en flammes au niveau d’un carrefour menant à Guzang.

Ces vidéos et d’autres indiquent que les opérations du commandant Tiger se déroulaient en dehors du centre de Batibo.

Une nouvelle vidéo est apparue le 12 novembre 2018. Cette fois, le commandant Tiger porte son masque, accompagné par des hommes armés. Le groupe dispose des ordinateurs devant une école qui se révèle être celle de la vidéo qui circulait déjà en septembre.


Dans cette même vidéo on peut entendre des coqs en fond sonore et la lumière du soleil frappe le bâtiment avec un angle rasant, ce qui laisse penser que la vidéo a été tournée tôt le matin. Selon les données solaires, et en partant du principe que la vidéo a bien été tournée en novembre à Batibo, le soleil aurait dû toucher l’école depuis le sud-est, ce qui nous permet de confirmer la localisation exacte de cette école (5.851561, 9.885138).

La vidéo du commandant Tiger montrant les cours à l’intérieur de l’école ne permet pas de tirer de conclusion sur la vision de l’éducation chez les séparatistes dans les régions anglophones. Ces dernières années, certains groupes ambazoniens ont affirmé travailler sur un programme alternatif.

Il est cependant impossible de savoir à distance jusqu’où a été l’application de ces programmes sur le terrain, où s’ils ont même jamais été appliqués.

Classe, genre, et crise de l’éducation

Les groupes de femmes au Cameroun se sont beaucoup fait entendre en demandant l’arrêt des attaques sur les écoles et en suppliant les belligérants de mettre un terme aux violences.

Esther Omam Njomo est une activiste camerounaise extrêmement influente, humanitaire et directrice exécutive de Reach Out Cameroun, une ONG basée à Buea qui s’occupe des droits des femmes et des enfants. En mai 2018, elle a crée la Task Force des femmes du Sud-Ouest et du Nord-Ouest (SNWOT) qui rassemble les femmes de la société civile pour promouvoir la paix dans les régions anglophones. En mai 2019, elle a témoigné devant le Conseil de sécurité des Nations unies. Dès son retour au Cameroun, elle a du faire face à des attaques effrayantes. Mais malgré les nombreuses menaces, elle continue de militer pour la paix dans les zones de conflits.

Dans une interview accordée à Bellingcat, Njomo parle d’une fracture de plus en plus profonde entre les communautés urbaines où les écoles, en particulier les établissements privés, ont pu rouvrir, tandis que les écoles des zones rurales ne sont toujours pas sûres. A travers les régions, selon elle, les pauvres ne peuvent se permettre d’envoyer leurs enfants à l’école dans une autre localité. « Vous avez les riches, puis la classe moyenne et les pauvres, et les villages qui n’ont pas les moyens d’envoyer les enfants à l’école ».

Ces inégalités sociales de plus en plus grandes sont accompagnés par une inégalité de genre, note-t-elle.

« Une bonne partie des gens travaillant dans les écoles au Cameroun sont dépendant du salaire que leur verse le gouvernement, et la plupart sont des femmes. Dans les régions les plus conservatrices du Cameroun, c’est l’un des seuls métiers autorisés aux femmes. Mais les instituteurs sont dans le même temps devenus une des cibles principales de ce conflit ». Et d’ajouter « Les femmes souffrent, exactement comme les enfants. Certaines ont préféré devenir fermière afin de pouvoir nourrir leur famille. »

« Quel crime a pu être commis par un enfant à qui l’ont refuse le droit à l’éducation ? Qu’ont-t-ils fait pour mériter d’être livrés aux caprices de ceux qui ont déclenché cette guerre ? », s’interroge Njomo, ajoutant qu’elle ne souhaite pas désigner de responsable en tant qu’humanitaire, afin de rester impartiale.

Le jeu des accusations

Alors que les attaques contre les écoles, les instituteurs et les élèves continuent, la peur de la violence qui entoure l’éducation s’épaissit. Selon une estimation du Global Education Cluster publiée en décembre 2019, 83 % des écoles des régions anglophones sont fermées.

« Restaurer le système éducatif pour qu’il retrouve le niveau qu’il avait avant la crise prendra beaucoup de temps. La plupart de ces zones ne sont toujours pas sûres et ont été abandonnées pendant trois, quatre voire cinq ans. Sans investissements massifs, il sera difficile de faire remarcher les écoles dans ces endroits », résume Arrey Elvis Ntui, expert sur le Cameroun pour l’International Crisis Group.

Des leaders séparatistes interrogés par Bellingcat et s’exprimant depuis leurs diasporas ont largement niés les accusations selon lesquelles les séparatistes auraient attaqués des écoles. Selon eux, des groupes criminels ont non seulement tiré avantage de la situation pour harceler des civils, mais ils ont aussi permis au gouvernement camerounais de présenter à la communauté internationale le mouvement séparatiste comme des hors-la-loi s’opposant aux droits à l’éducation.

« Ils ont totalement conscience que quoi qu’ils fassent, ce seront toujours les séparatistes qui seront accusés au final, puis qu’eux n’ont pas appelé au boycott. Ainsi, dès qu’un incident survient dans une école, les premières suspicions se tournent toujours vers un groupe ambazonien », explique Akwanga.

Cependant, pour justifier le boycott, Cho Ayaba assume : « nous savons qu’il va y avoir des pertes. Cette génération paie le prix pour que la prochaine puisse avoir un meilleur futur. C’est ce qui s’est passé dans tous les pays qui se sont battus pour leur liberté ».

Les sources séparatistes citées dans cet article attribuent le massacre de Kumba, l’incendie de l’école de Nkambe et le kidnapping de Nkwen au gouvernement camerounais. Cette version contraste fortement avec la position du gouvernement, qui a déjà accusé les séparatistes d’être responsables de ces mêmes incidents.

Ni le ministère de la Communication du Cameroun, ni un porte parole de l’armée ou un représentants des ambassades camerounaise au Pays-bas, en France, en Grande-Bretagne ou aux États-Unis, n’ont répondu à nos questions avant la publication de cet article.

Dans ce conflit qui semble sans fin, un retour complet et sûr à l’école pourrait se révéler illusoire. D’ici là, les conséquences économiques et sociales pour la prochaine génération de Camerounais anglophones restent très incertaines.

Pendant que les belligérants s’accusent mutuellement, ce sont bien les enfants qui en paient le prix. Esther Omam Njomo s’interroge : « les enfants sont nos lendemains. Quels lendemains auront nous avec des enfants qui n’ont pas été éduqués? »

 


Recherche réalisée par Youri van der Weide, Charlotte Godart, Carlos Gonzales et Timmi Allen. Avec la participation de Maxim Edwards et Jake Godin. Produit avec l’aide de Billy Burton et ses collègues du Cameroon Anglophone Crisis Database of Atrocities, et avec nos remerciements à l’université californienne de Berkeley, l’équipe de l’Exeter Database et Siham Ali. Article traduit en français par Élie Guckert.

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19.07.2021 à 17:44

Le Berlin Group 21, les mails d’Ivan et les théories du complot sur les armes chimiques

Nick Waters

En mars dernier un nouveau site Web pour un groupe formé par deux anciens diplomates et un universitaire de l’Ivy League préoccupés par les activités de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) était mis en ligne. Le Berlin Group 21 (BG21) publiait sur sa page d’accueil une déclaration dans laquelle l’organisation se disait « […]

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Texte intégral (6245 mots)

En mars dernier un nouveau site Web pour un groupe formé par deux anciens diplomates et un universitaire de l’Ivy League préoccupés par les activités de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC) était mis en ligne.

Le Berlin Group 21 (BG21) publiait sur sa page d’accueil une déclaration dans laquelle l’organisation se disait « profondément préoccupé » par une enquête de l’OIAC sur une attaque chimique contre la ville syrienne de Douma en 2018 qui a tué plus de 40 civils. Parmi les signataires figuraient d’éminents journalistes, des universitaires, une ancienne membre du Congrès américain et candidate à la présidence ainsi qu’un ancien dirigeant de la Royal Navy britannique.

Le groupe était « représenté » par trois personnalités éminentes : José Bustani, Richard Falk et Hans von Sponeck, précisait le site.

José Bustani est ancien directeur général de l’OIAC, Richard Falk, professeur émérite de droit international à Princeton et Hans Von Sponeck, ancien secrétaire général adjoint de l’ONU et coordinateur humanitaire pour l’Irak.

Pourtant, quelques semaines plus tard, la création du BG21, ainsi que la genèse de son communiqué, suscite toujours de nombreuses interrogations.

Le logo de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), lors d’une session extraordinaire à La Haye, Pays-Bas, le 26 juin 2018. REUTERS / Yves Herman

En Avril, Newlines magazine a révélé que le BG21 était une organisation servant de « façade » au Working Group on Syria, Propaganda and the Media (Groupe de travail sur la Syrie, la propagande et les médias, ou WGSPM). La publication de mails a également permis de dévoiler qu’un membre du WGSPM se vantait d’avoir organisé la promotion médiatique du BG21 auprès d’un individu qu’il prenait à tort pour un officier du renseignement russe.

Le WGSPM a été largement critiqué pour les prises de position de ses membres, un groupe d’universitaires britanniques et de blogueurs. Le groupe a, entre autres, prétendu que des attaques chimiques en Syrie auraient été organisées par des rebelles syriens, malgré une montagne de preuves pointant au contraire la responsabilité du régime syrien, comme pour des centaines d’autres attaques chimiques.

Le BG21 a ensuite publié un communiqué affirmant que les accusations selon lesquelles il n’était qu’une façade du WGSPM étaient « fausses » et qu’il était « entièrement indépendant de tout autre groupe ou organisation ». Ces affirmations ont également été rejetées lors d’entretiens téléphoniques avec Hans von Sponeck et Piers Robinson, cofondateur du WGSPM qui, comme beaucoup d’autres membres du groupe, a relayé des théories du complot liées aux événements en Syrie et ailleurs.

Pourtant, d’autres éléments des conversations de Bellingcat avec Sponeck et Robinson révèlent ce qui semble être un contact étroit entre ces deux derniers à propos des activités du BG21 et de l’engagement autour de son communiqué. En résumé :

  • Piers Robinson déclare à Bellingcat qu’il avait accès au site web du BG21, bien qu’il ait déclaré ne pas l’avoir mis en place, ne pas le contrôler et ne pas être impliqué dans la publication de son contenu. Il a également déclaré qu’il avait examiné le communiqué à différents stades de sa rédaction, mais que cette implication n’avait été en aucune façon significative et n’était « pas un secret », bien qu’elle n’ait pas été rendue publique.
  • Hans von Sponeck déclare à Bellingcat que Robinson l’a aidé à identifier des personnes pour signer le communiqué. Mais Robinson affirme que toute l’aide qu’il a apportée l’a été à titre personnel plutôt qu’en tant que membre du WGSPM. Sponeck assure que de nombreuses personnes ont été consultées au sujet du communiqué.
  • Sponeck, l’un des représentants du BG21, semble ne pas être au courant des principaux détails du rapport de l’OIAC sur Douma, bien que la raison d’être de son organisation soit d’exprimer des « préoccupations » au sujet de la manière dont cette enquête a été menée. Il assure qu’il cherchait simplement des éclaircissements et que le but du BG21 est de faire en sorte que les scientifiques soient entendus et que l’intégrité de l’OIAC soit préservée. Il ajoute que la responsabilité du communiqué n’incombe qu’à lui-même, Falk et Bustani et qu’il n’y a aucune coordination avec des groupes comme le WGSPM.
  • Lord West, membre de la commission du renseignement et de la sécurité du parlement britannique, déclare qu’il avait été invité à signer le communiqué par Peter Ford, ancien ambassadeur du Royaume-Uni en Syrie, actuellement sur la liste des coprésidents de la British Syrian Society (BSS), un lobby dirigé par le beau-père du président syrien, Bachar al-Assad. La manière dont Ford a pris connaissance de l’existence de ce communiqué n’est pas établie. Lord West assure également qu’il n’était pas au courant des liens de Ford avec la BSS. Ford a précédemment déclaré que son rôle à la BSS n’était pas rémunéré.
  • Paul McKeigue, un autre co-fondateur du WGSPM, affirme dans des courriels adressés à une personne qu’il croyait être un officier du renseignement russe que Robinson et lui ont participé à l’organisation de la promotion médiatique du BG21. Bien qu’il ait dit plus tard qu’il avait enjolivé la réalité dans sa correspondance, son objectif réel reste flou. Robinson souligne également que McKeigue affirme avoir exagéré la réalité dans sa correspondance.
  • La Courage Foundation, un fond établi par Wikileaks qui vise à soutenir les lanceurs d’alerte, a également publié et promu le communiqué ainsi que d’autres documents au même moment que le BG21. L’implication de la Courage Foundation dans la publication de ce communiqué n’est pas établie et l’organisation n’a pas répondu à notre demande de commentaires.

Nader Hashemi, directeur du Center for Middle East Studies et professeur agrégé de politique du Moyen-Orient et de l’Islam à l’Université de Denver, déclare à Bellingcat que si Robinson ou l’un de ses collègues du WGSPM étaient d’une quelconque manière impliqués avec le BG21 ou dans la rédaction de son communiqué, de sérieuses questions se poseraient sur la légitimité et l’indépendance des deux organisations. D’éventuelles connexions également préjudiciable pour le BG21 étant donné le passé conspirationniste de Robinson, a-t-il ajouté.

Scott Lucas, professeur émérite de politique internationale à l’Université britannique de Birmingham qui a suivi de près la controverse autour de Douma confirme et ajoute que la réputation universitaire de Robinson a été « enterrée » par ses déclarations conspirationnistes comme sur les « mises en scène de massacres » de civils tués dans des attaques chimiques.

Pour saisir cette histoire dans toute sa complexité, il faut d’abord comprendre comment un mystérieux individu nommé « Ivan » a pu pousser un co-fondateur du WGSPM à se livrer au sujet de ce qu’il prétendait être la portée et l’impact du WGSPM.

Les mails d’Ivan

Paul McKeigue a obtenu bien plus que ce qu’il espérait en entamant une correspondance avec « Ivan ».

Cofondateur du WGSPM, McKeigue est également professeur d’épidémiologie génétique à l’Université d’Édimbourg. McKeigue en est venu à croire qu’Ivan, qui lui avait envoyé un e-mail à l’improviste, était un officier du renseignement russe.

Après de premiers échanges prudents, McKeigue commence à lui partager des informations au sujet des activités de certaines figures du WGSPM. Il affirme rapidement à Ivan que le fondateur du WGSPM, Piers Robinson, a « travaillé au cours des derniers mois pour coordonner cette initiative. (https://www.heise.de/tp/features/Glaubwuerdigkeit-und-Integritaet-der-OPCW-wiederherstellen-5078562.htmlhttps://www.heise.de/tp/features/Glaubwuerdigkeit-und-Integritaet-OPCW-wiederherstellen-5078562.html)».

Un lien qui renvoie vers le communiqué du BG21 à propos de l’enquête de l’OIAC sur Douma, communiqué publié par le site allemand Telepolis.

Ivan répond alors qu’il ignorait que ce communiqué sur l’OIAC était l’œuvre de Robinson et demande pourquoi ni Robinson ni McKeigue ne s’y sont pas associés publiquement.
« Piers pense qu’il est préférable pour lui de rester dans les coulisses, car notre WGSPM fait quelque peu l’objet de controverses et nous avons été diffamés par les médias », répond McKeigue, qui précise également que : « Le groupe qui diffuse le communiqué s’appelle désormais le Berlin 21 Group ».

Robinson, ancien professeur de journalisme à l’Université de Sheffield et co-fondateur du WGSPM, a longtemps fait l’objet de polémiques pour avoir relayé des théories du complot concernant, entre autres, la Syrie.

Il a notamment fait l’éloge d’un ouvrage suggérant que des explosifs avaient été utilisés pour détruire le World Trade Center le 11 septembre et a affirmé que le COVID-19 était un « virus peu mortel », comparable à la grippe saisonnière. Il a également déclaré que la bannière « Mission Accomplished » présente derrière le président George W. Bush lorsqu’il déclarait en 2003 la fin des principales opérations de combat en Irak avait été « superposée » sur les images de l’événement et qu’elle n’y était pas réellement présente.

Le WGSPM, quant à lui, a mis en doute le fait que la Russie a réellement produit le Novitchok. Sur la Syrie, Robinson et le WGSPM affirment depuis longtemps que des attaques chimiques auraient été mises en scène par des groupes rebelles opposés à Assad, avec l’aide des secouristes de la Défense civile syrienne, les Casques blancs. L’un de leurs membres a même affirmé que les Casques blancs sont une « cible légitime ».

Dans une autre partie des échanges de courriels, McKeigue semble souligner d’avantage sa participation ainsi que celle du WGSPM aux activités de BG21. « Nous organisons une promotion médiatique », a-t-il écrit en faisant apparemment référence au communiqué du BG21.

Un courriel entre Paul McKeigue et « Ivan ». Mail fourni par la CIJA.

Ce courriel a été envoyé le 4 mars, une semaine avant l’enregistrement du site web du BG21, le 11 mars.

Malheureusement pour McKeigue, Ivan n’est pas un officier du renseignement russe, mais un membre de la Commission pour la justice internationale et la responsabilité (CIJA), une ONG qui a documenté les violations des droits humains en Syrie.

McKeigue avait auparavant cherché à enquêter sur les activités du CIJA ainsi que sur son fondateur, William Wiley, qu’il croyait à tort être un agent de la CIA. Certains de ces mails, dont l’existence a déjà été rapportée par la BBC, sont intégrés dans cet article.

McKeigue semble également discuter de l’importance de faire signer le communiqué du BG21 par des personnalités telles que Lord Alan West, un ancien amiral de la marine britannique, car il « n’est pas un ami de la Russie. Ni du président Assad. »

McKeigue se vante également de la bonne impression qu’il pense avoir faite lors d’une apparition devant les parlementaires britanniques et de son espoir que des enquêtes soient lancées sur la manière dont les services de renseignement du pays ont informé le Premier ministre sur l’attaque de Douma.

Il présente Julian Lewis, président de la Commission du renseignement et de la sécurité du parlement britannique, comme étant « un sceptique indépendant d’esprit venu nous entendre, moi, Piers et David Miller [un autre membre du WGSPM] parler devant la Chambre des communes l’année dernière ».

Courriels entre Paul McKeigue et «Ivan». Mails fournis par la CIJA.

Lewis a répondu à Bellingcat qu’il n’était arrivé qu’à la fin de cette réunion et qu’il n’était pas au courant de ce qui a pu être dit avant sa présence. Il déclare également qu’il n’était pas au courant de l’initiative du BG21, qu’il n’a été en contact avec aucun membre du WGSPM, et qu’il n’a pas non plus été invité à signer le texte du BG21.

Lord Alan West, ancien chef de la Royal Navy britannique et membre de la même Commission du renseignement et de la sécurité, a en revanche bien signé ce texte. Il déclare à Bellingcat qu’il y a été invité par Peter Ford, ancien ambassadeur du Royaume-Uni en Syrie et désormais coprésident de la British Syrian Society (BSS), un groupe de pression fondé et coprésidé par Fawaz Akhras, le beau-père du président syrien Bachar al-Assad.

Bellingcat a pu joindre Peter Ford par téléphone pour lui poser des questions sur le BG21 et son communiqué. Tout en confirmant son identité, il assure que nous nous adressons à la mauvaise personne car il en sait très peu sur le BG21. Et d’ajouter :  « Je sais qui vous êtes. Ne m’appelez plus », avant de raccrocher. Précédemment Ford avait écrit que l’attaque chimique de Douma avait probablement été fabriquée et a déclaré que les Casques blancs étaient des « auxiliaires des djihadistes ». Il a également déclaré qu’il n’était pas payé pour son travail à la BSS.

Lord West, qui a déjà qualifié le président Assad d’ « épouvantable », assure qu’il n’était pas au courant des affiliations de Ford avec la BSS. Il déclare également n’avoir pas lu tous les rapports de l’OIAC dans leur intégralité, mais pense que s’il existe un doute sur les travaux du groupe, ils doivent être examinés attentivement. Il ne savait pas que l’équipe d’enquête et d’identification (IIT), un groupe de l’OIAC distinct de la mission d’établissement des faits (FFM) qui a rédigé le rapport sur Douma, réexamine actuellement l’incident et a pour mandat d’attribuer la responsabilité des attaques. Informé de cette enquête de l’IIT, Lord West exprime son approbation.

Il ajoute qu’il ne sait rien des travaux du WGSPM ni des commentaires antérieurs de Piers Robinson. Lorsqu’une sélection de ces propos lui est transmise, il déclare :  « Je ne suis pas du tout un grand fan des théoriciens du complot. C’est proprement affolant, en ce qui me concerne.»

Et selon les courriels de McKeigue, le WGSPM ne se concentrait pas uniquement sur le parlement britannique.

Un courriel envoyé par Paul McKeigue à Ivan. Mail fourni par la CIJA.

McKeigue assure ainsi que Robinson travaille comme chercheur pour le parti politique allemand Die Linke et que deux des membres du parti au Bundestag, Heike Hänsel et Sevim Dağdelen, les avaient « aidés en posant des questions parlementaires au ministère allemand des Affaires étrangères sur la fraude au sein de l’OIAC. »

Dans le même e-mail, McKeigue étale ses théories sur le mondialisme, sur le financier et philanthrope George Soros et soutient que Bellingcat fait partie d’un réseau de « fabricateurs de narratifs sur la Syrie ».

Ni Die Linke, ni Hänsel ni Dağdelen n’ont répondu aux demandes de commentaires de Bellingcat à propos des courriels de McKeigue les concernant avant publication. Robinson n’a pas non plus répondu à nos questions concernant ce point spécifique envoyées par mail. McKeigue, cependant, a par la suite affirmé qu’il avait exagéré la réalité au cours de sa correspondance avec Ivan.

Les courriels de McKeigue ne permettent pas de savoir si des élus allemands ont participé à la rédaction du communiqué du BG21. Mais la publication des courriels, et des détails qu’ils contiennent – la connaissance préalable des activités du BG21, les plans pour organiser en coulisses sa promotion médiatique et le partage d’informations avec un faux officier du renseignement russe – semblent bien avoir suscité des inquiétudes au sein même du BG21.

Une demande de correction

Peu après la publication par Newlines d’un article établissant une connexion entre le BG21 et le WGSPM un texte est apparu sur le site du BG21 déclarant que les affirmations de cet article étaient « entièrement fausses ».

Le texte du BG21 assure que « le Berlin  Group 21 a été créé par l’Ambassadeur José Bustani, le Professeur Richard Falk et Hans von Sponeck et est entièrement indépendant de tout autre groupe ou organisation ».

« Une demande de correction a été adressée aux journalistes concernés », conclut le texte.

Les deux auteurs de l’article de Newlines ont en effet reçu le 20 avril un courriel affirmant que leurs informations étaient « entièrement fausses » et demandant une correction.

Mais ce mail ne venait pas d’un représentant désigné du BG21.

Le courriel a en fait été envoyé par Paul McKeigue, qui affirmait que : « Le BG21 et son communiqué sont indépendants de moi et du WGSPM. »

Sponeck explique à Bellingcat qu’il a demandé à McKeigue de répondre à l’article de Newlines et de préciser qu’il n’avait rien à voir avec le BG21. Il a également contacté les auteurs lui-même quelques jours plus tard.

Sponeck a partagé le courriel qu’il avait envoyé à McKeigue avec Bellingcat. Il assure que c’était là son premier contact avec McKeigue et qu’il ne le connaissait pas auparavant. Le courriel indique : « Le BG21 et son communiqué sont totalement indépendants de vous et du WGSPM ».

Il contenait également la note que Sponeck comptait envoyer lui-même aux journalistes.

Bellingcat a contacté McKeigue pour lui poser des questions sur ses échanges avec Ivan et pour savoir si le BG21 était une façade du WGSPM, comme l’affirme l’article de Newlines. McKeigue n’a pas répondu avant la publication.

Cependant, dans une déclaration publiée sur le site Web du WGSPM après que sa correspondance avec «Ivan» a été révélée pour la première fois, McKeigue assure qu’il a « embelli » certains aspects pour donner l’impression d’un réseau coordonné « qui en réalité n’existe pas ».

La raison pour laquelle McKeigue aurait cherché à embellir le contenu de ses mails à Ivan n’est pas tout à fait clair, bien que sa déclaration semble suggérer qu’il s’agissait peut-être d’obtenir plus d’informations de la part d’Ivan. McKeigue ajoute que le WGSPM « n’existe pas en tant qu’entité autre qu’un groupe restreint de personnes qui corédigent occasionnellement des articles ou commentent les brouillons des uns et des autres ».

Pourtant, les connexions et la correspondance entre un membre clé du WGSPM et au moins un membre du BG21 ne semble pas faire partie des aspects qui ont été exagérés par McKeigue.

« Je ne suis l’idiot utile de personne »

Joint par téléphone par Bellingcat, Sponeck déclare qu’il a bien échangé avec Robinson au sujet de l’initiative du BG21. « Rien de plus, rien de moins que des échanges, des demandes de réactions, comme nous le faisons avec d’autres personnes », résume-t-il dans un premier temps.

Pourtant, il affirme ensuite que Robinson a bien été en contact « assez régulièrement » avec lui et l’a aidé à « répondre à des questions » car il n’est pas un spécialiste de la Syrie. Selon Sponeck, il lui a indiqué des documents qu’il devrait lire, Robinson étant quelqu’un vers qui il se tournait lorsque « des arrangements devaient être mis en place », sans plus de précisions.

Sponeck affirme avoir consulté un certain nombre de personnes au sujet du communiqué du BG21, Robinson n’étant que l’un d’entre eux. Interrogé à ce sujet par Bellingcat au cours d’un autre entretien téléphonique, Robinson répond : « Oui, j’ai pu le faire, mais pas de manière significative ». Il assure également « ne pas avoir aidé à la rédaction [du communiqué] » mais « examiné certains points ». Sponeck confirme que Robinson a aidé à identifier des signataires potentiels.

Pourtant, selon Sponeck, les allégations selon lesquelles le BG21 était en réalité composé de plus de trois personnes (von Sponeck, Bustani et Falk) voulant s’assurer que l’OIAC est protégée contre les tentatives d’instrumentalisations et qui avaient demandé le soutien d’individus tout aussi concernés, sont maladroites.

Capture d’écran de la réaction publiée sur le site web du BG21 suite à l’article de Newlines.

Lorsque Sponeck a décidé qu’il voulait publier une déclaration sur le site du BG21 rejetant les allégations de Newlines, c’est pourtant bien à Robinson qu’il a demandé de l’aide pour la mettre en ligne. Robinson déclare à Bellingcat qu’il a effectivement accès au site web du BG21, mais qu’il ne l’a pas mis en place, qu’il ne le gère pas et qu’il ne s’occupe pas de la mise en ligne des contenus. Sponeck n’aurait été en mesure d’avoir accès au site que quelques semaines après son lancement. Robinson assure également qu’il connait l’identité de la personne qui a enregistré le site, un citoyen américain, un détail que Sponeck ignorait.

Malgré cela, Sponeck rejette l’idée que l’implication de Robinson ait pu être « significative » ou qu’il serait manipulé par des personnes ayant des arrière-pensées. « Je vous demanderais d’imaginer ne serait-ce qu’un moment que Bustani, Falk et moi aurions été induits en erreur ou que nous n’aurions pas insisté sur les normes de contrôle les plus élevées dans nos efforts pour trouver la vérité sur une question aussi complexe que celle de Douma », ajoute-t-il par courriel.

Sponeck dit qu’il savait que Robinson avait été accusé d’être complotiste par certains médias, y compris sur des questions telles que le 11 septembre, mais qu’il ne voyait aucun problème à le consulter au sujet de l’initiative du BG21. Interrogé sur certaines des activités précédentes de Robinson et du WGSPM, il répond : « Je ne sais même pas ce que font Piers Robinson et son groupe de travail. Je ne sais pas. Je n’ai pas besoin de le savoir. » Sa principale préoccupation, selon lui, reste le communiqué du BG21 et « non ce que les gens peuvent faire dans un autre contexte ».

Sponeck souligne également qu’il n’a jamais échangé avec aucune représentation diplomatique à ce sujet. McKeigue déclare pourtant dans ses échanges avec Ivan que Robinson et d’autres membres du WGSPM se sont coordonnés avec trois ambassades russes, à Londres, New York et Genève. McKeigue a en outre noté dans ses mails qu’un diplomate russe à Genève nommé Sergey Krutskikh « a occasionnellement transmis des informations au WGSPM via Piers ».

Joint par Bellingcat, Robinson insiste sur le fait que McKeigue affirme lui-même avoir exagéré la réalité dans ses échanges avec Ivan et assure que le « décrire comme un contact ou comme quelqu’un qui peut fournir des informations par le biais de la Fédération de Russie est tout simplement inexact. Ce n’est en aucun cas mon rôle ou ma disposition, et je ne le ferais pas. »
Robinson ajoute par mail que « supposer que les échanges avec [Ivan] sont factuels est imprudent de votre part et suggérer que soit Paul McKeigue soit le WGSPM sont derrière le Berlin Group 21 ou son communiqué est faux. Les deux sont indépendants aussi bien vis-à-vis de Paul McKeigue personnellement que vis-à-vis du WGSPM. »

« En ce qui me concerne, comme Hans et moi l’avons expliqué, je suis fier d’avoir pu apporter aide et soutien à Hans von Sponeck, José Bustani et Richard Falk ; cela a vraiment été un honneur. Je l’ai fait à titre personnel et non en tant que représentant de groupes ou d’organisations dans lesquels je suis également impliqué. Je fais partie des nombreuses personnes qui apportent aide et soutien. Suggérer que mon rôle et ma fonction irait au delà de cela est faux. »

Sponeck précise qu’il n’a eu « aucunement l’impression que Piers Robinson ait tenté de le pousser dans un camp idéologique ou fanatique » et affirme n’être l’« idiot utile de personne ». Il réitère que les principales préoccupations du BG21 sont d’assurer l’intégrité de l’OIAC et de permettre aux scientifiques d’être écoutés, ajoutant que lui-même, Bustani et Falk sont des individus « honnêtes ». S’il sentait que les gens essayaient de « jouer à des jeux » ou avaient des « intentions… qui ne sont pas connues du public », il « abandonnerait très rapidement ».

Les rapports sur Douma

Lorsqu’il a discuté de l’attaque de Douma avec Bellingcat, Sponeck a cependant concentré ses préoccupations non pas sur les détails précis de l’incident, mais sur le désaccord qui s’est produit entre Brendan Whelan, un ancien employé de l’OIAC, et l’organisation elle-même.

C’est justement la partie de l’histoire qui a le plus été sujette à la controverse et à la désinformation. Les documents divulgués à Wikileaks par Whelan en 2019 semblaient montrer un désaccord au sein de l’OIAC au sujet de l’existence de preuves suffisantes pour affirmer que du chlore avait été utilisé dans l’attaque de Douma. Cependant, il est apparu depuis que les documents divulgués fournissaient une image incomplète de ce qui s’était réellement passé au sein l’OIAC.

Whelan faisait initialement partie de la mission d’établissement des faits (FFM) de l’OIAC et a contribué à son rapport intermédiaire, qu’il a approuvé après avoir initialement pu exprimer ses préoccupations. Whelan a ensuite quitté l’OIAC, sept mois avant que l’enquête ne soit terminée, période qui représenterait l’essentiel du travail, selon l’OIAC. Ce travail ultérieur était, toujours selon l’OIAC, hautement protégé et Whelan n’y avait pas accès. Whelan ne s’est pas non plus rendu sur place à Douma car il n’avait pas reçu la formation appropriée pour le faire, toujours selon l’OIAC.

Une enquête indépendante a corroboré cette version des événements et le chef de l’OIAC a qualifié les affirmations de Whelan et Ian Henderson – un autre employé de l’OIAC qui ne faisait pas partie de la mission principale de la FFM mais qui a affirmé que des détails avaient été enlevés du rapport final – comme « erronés, mal-informés et faux. »

Le chef de l’OIAC a également noté que Whelan avait, après avoir quitté l’organisation, renvoyé d’anciens collègues vers l’une des notes d’information du WGSPM qui postulait qu’une « mise en scène de massacre » avait eu lieu à Douma. Whelan a qualifié cet article de « très intéressant et perspicace ».

Malgré cela, Sponeck déclare : « Ce qui m’a profondément influencé, m’a profondément ému et m’a bouleversé, c’est la lecture des deux rapports intermédiaires et du rapport de la mission d’établissement des faits qui omettait de faire référence au fait qu’il y avait des désaccords dans l’équipe. Cela m’a beaucoup inquiété et [je me suis demandé] dois-je essayer d’en savoir plus ? ».

Sponeck ne savait pas que Whelan avait lui-même validé, par écrit, le rapport intermédiaire.

Lorsqu’il a été contacté pour un documentaire de la BBC Radio en début d’année, Whelan a refusé de dire s’il avait reçu de l’argent de Wikileaks à la suite de sa divulgation des documents de l’OIAC. Il n’a pas non plus répondu aux demandes de commentaires de Bellingcat sur le même sujet l’année dernière. WikiLeaks avait pourtant publié sur Twitter une telle offre juste après l’attaque de Douma. Sponeck n’était pas non plus au courant de ce détail.

Sponeck souligne le fait que plusieurs anciens membres de l’OIAC ont signé son communiqué, qui serait donc digne de confiance. Pourtant, tous ces individus avaient, pour autant que Bellingcat puisse en juger, quitté l’OIAC au moment où elle a commencé son enquête sur l’utilisation d’armes chimiques en Syrie.

 

En bref, après nous être entretenus avec Sponeck et Robinson, il ressort qu’au moins un membre du WGSPM avait accès au site du BG21, qu’il avait identifié des signataires potentiels et a joué au moins brièvement un rôle en examinant le communiqué avant qu’il ne soit publié.

Cependant, Robinson dit que toute aide qu’il a fournie au BG21 n’est pas « un grand secret » et que cette aide a été apportée à titre personnel plutôt qu’en tant que membre d’une autre organisation.

Des éléments en partie contredits par les échanges de Paul McKeigue avec « Ivan », même si depuis leur révélations, McKeigue a rétropédalé en assurant avoir embelli la réalité.

Le WGSPM cherche depuis longtemps à utiliser la crédibilité d’universitaires pour donner du poids à ses théories sur les attaques chimiques en Syrie, bien qu’aucun de ses membres n’aient une quelconque qualification officielle pertinente. Selon McKeigue lui-même, les articles négatifs publiés dans la presse ont contribué à miner la crédibilité du WGSPM.

Le Berlin Group 21 a réussi à rassembler un groupe de personnalités éminemment respectables pour signer son communiqué. Mais si le BG21 a reçu des informations et des commentaires d’individus qui ont l’habitude de relayer des théories du complot et de diffuser des informations incomplètes et fausses sur l’attaque de Douma, la fiabilité des prochaines informations publiées par le BG21 serait remise en cause.

Les mails de Paul McKeigue soulèvent également des questions évidentes au sujet de certains élus politiques, tels que ceux de Die Linke qui se seraient donc engagés avec les membres du WGSPM au sujet de l’attaque de Douma.

Bellingcat a tenté de contacter Richard Falk, José Bustani, la Courage Foundation, Die Linke, Sevim Dağdelen et Heike Hänsel. Aucun n’a répondu avant la publication de cet article.


La version originale de cet article a été publiée le 14 mai 2021
, traduit en français par Syrie Factuel.Eoghan Macguire a contribué à cet article.

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03.12.2020 à 17:23

Comment une organisation humanitaire française s’est liée avec des milices chrétiennes pro-Assad   

Syrie Factuel

Cette enquête a été réalisée en collaboration avec Mediapart. La version originale de l’enquête est disponible ici. Dans une vidéo publiée sur Youtube en 2019, un groupe d’homme et de femmes tous vêtus du même t-shirt blanc dînent aux côtés de deux ressortissants français et d’un homme en treillis militaire. Ces Français remettent ensuite à […]

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Texte intégral (5585 mots)

Cette enquête a été réalisée en collaboration avec Mediapart. La version originale de l’enquête est disponible ici.

Dans une vidéo publiée sur Youtube en 2019, un groupe d’homme et de femmes tous vêtus du même t-shirt blanc dînent aux côtés de deux ressortissants français et d’un homme en treillis militaire. Ces Français remettent ensuite à l’homme en tenue de camouflage un trophée, le félicitant pour la libération du petit village chrétien de Mhardeh dans l’ouest de la Syrie, contrôlé par le régime. Plus loin dans la vidéo, dans un autre village chrétien situé à 25 km de là, Sqelbiye, un autre soldat souriant reçoit le même prix. Bachar al-Assad, lunettes de soleil vissées sur le nez, regarde la cérémonie depuis une grande photo accrochée au mur à l’arrière-plan.

Les deux Français remettant ces trophées sont Benjamin Blanchard, directeur général de l’association humanitaire SOS Chrétiens d’Orient (SOSCO) et Alexandre Goodarzy, alors chef de mission de l’ONG en Syrie .

Les combattants syriens qui reçoivent ces récompenses, Simon al-Wakil et Nabel al-Abdullah, sont présentés par SOSCO comme des hommes qui « ont lutté depuis les débuts du conflit sans jamais renoncer ! » L’ONG a fait de nombreux appels aux dons pour soutenir les habitants des villages que ces hommes prétendent protéger.

Mais notre enquête révèle qu’al-Wakil et al-Abdullah sont en réalité des chefs de guerre à la tête de milices pro-Assad accusées de crimes de guerre. D’après une chercheuse de Human Rights Watch, le soutien que SOSCO leur apporte viole les principes humanitaires de neutralité et d’impartialité et pourrait rendre l’ONG complice de crimes de guerre.

Une ONG “apolitique”

Créée en 2013, l’association française SOS Chrétiens d’Orient se décrit comme « une association d’intérêt général apolitique » qui œuvre pour soutenir les chrétiens à travers le Moyen-Orient, ainsi qu’en Éthiopie, au Pakistan et en Arménie. Elle a envoyé des centaines de jeunes volontaires français dans la région et facilité des rencontres entre des hommes politiques français et des officiels syriens.

La mission de l’ONG – qu’elle ne présente pas simplement comme un effort humanitaire, mais comme une mission d’importance divine et culturelle – est de renouveler les liens entre les chrétiens d’Occident et ceux de « l’Orient ». Selon ses propres termes, « l’association témoigne de la vocation supérieure de la France ».

Les fondateurs, Charles de Meyer et Benjamin Blanchard, sont des militants de l’extrême droite française. Ils se sont rencontrés en garde à vue après avoir été arrêtés lors d’une manifestation contre le mariage pour tous à Paris en 2013.

Alexandre Goodarzy était le chef de mission en Syrie jusqu’à sa disparition pendant 66 jours en Irak avec trois autres employés de SOSCO dans des circonstances qui n’ont jamais été éclaircies, début 2020.

Les fondateurs disent avoir créé SOSCO en réaction à la bataille de Maaloula, un petit village chrétien situé au nord de Damas attaqué par les rebelles et des djihadistes du Front al-Nosra en 2013. Cet événement est fréquemment instrumentalisé par des figures pro-Assad pour affirmer que le régime protège les minorités contre la menace du terrorisme islamiste.

SOSCO dispose désormais de plusieurs bureaux permanents dans les territoires sous contrôle du régime en Syrie et collecte environ 7 millions d’euros de dons chaque année, selon les comptes financiers annuels examinés par Mediapart.

SOSCO présente le village de Mhardeh et le village voisin de Sqelbiye comme des «symbole(s) de la résistance syrienne au terrorisme international ». Une incarnation moderne de Jeanne d’Arc, qui a répondu « à l’appel du Seigneur et à son devoir pour défendre ses terres et sa patrie », selon l’association.

Les volontaires de l’ONG visitent fréquemment Mhardeh. À Noël dernier, ils ont par exemple emballé des cadeaux au domicile du chef milicien Simon al-Wakil.

Et quand Alexandre Goodarzy s’est marié à une ancienne volontaire de SOSCO, Fimy Hanna, à Maaloula en 2018, Nabel al-Abdullah, le fils de Simon al-Wakil, Fahed – qui combat également dans la milice de son père – et Salem al-Barni, un autre soldat des NDF [ Les Forces de défense nationale (NDF), une milice pro-régime] à Mhardeh, ont assisté à la cérémonie, comme le montrent les photos publiées sur Instagram par Fahed al-Wakil lui-même.

Alexandre Goodarzy et Benjamin Blanchard examinent les positions d’artillerie et les munitions des NDF sur le front de Mhardeh en 2016. Photo : Mediapart

SOSCO en pleine violation des principes humanitaires à Mhardeh

Le sort de Mhardeh occupe une large place sur le site web de SOSCO et dans ses campagnes de financement. Rien qu’en 2019, l’ONG a levé au moins 35 600 € pour le village. 15 600 € ont aussi été collectés via une plateforme chrétienne de financement participatif, et 20 000 € ont été rassemblés lors d’une vente aux enchères organisée avec Marc-Etienne Lansade, maire d’extrême droite de la commune de Cogolin, dans le sud de la France, et le chroniqueur français d’extrême droite Eric Zemmour. Dans une interview accordée en 2019 au média pro-Kremlin Sputnik, Alexandre Goodarzy a déclaré que SOSCO avait « levé 50 000 euros [pour Mhardeh], nous avons dépensé environ 10 000 euros pour le moment ». Dans une réponse à cette enquête publiée sur son site, l’association précise : « à ce jour, nous avons dépensé environ 80 000 euros pour les villages de Mhardeh et Suqaylabiyah ». L’ONG n’a fourni aucun document pour étayer sa déclaration et n’a pas expliqué comment l’argent avait été dépensé.

SOSCO donne peu d’informations sur la manière dont elle utilise l’argent sur le terrain à Mhardeh, mais dans l’interview donnée à Sputnik par Goodarzy, l’ex chef de mission en Syrie assure que son association donne de la nourriture « particulièrement aux familles dont les époux vont au combat ».

Sur la page du financement participatif mentionné plus haut, SOSCO demande de l’argent pour aider « les familles des martyrs lourdement endeuillées » à obtenir de la nourriture, des vêtements, des fournitures médicales et du matériel pour aider à la reconstruction.

Un article de 2019 publié sur le site internet de SOSCO précise même : « Impossible de livrer des médicaments. Nous apportons à Monsieur Simon et à ses hommes ce qui fait le reste du quotidien d’un soldat : du café, du thé, du maté, et un peu de tabac. »

Selon un article publié en 2018 par le site d’information al-Modon au sujet de Mhardeh, « une délégation de l’organisation SOS Chrétiens d’Orient […] s’est rendue dans la région et a fourni au chef de la milice divers équipements et une assistance ».

« S’il s’avère que l’argent collecté est donné au chef de la milice, et que c’est la milice qui distribue cet argent aux familles et qu’elle en bénéficie de manière abusive, alors SOS Chrétiens d’Orient pourrait être accusée de complicité pour les crimes commis par ces mêmes milices », pense Sara Kayyali, chercheuse spécialiste de la Syrie pour Human Rights Watch.

Dans l’une des nombreuses vidéos de Mhardeh publiée sur Youtube par SOSCO en 2016, Alexandre Goodarzy et Benjamin Blanchard, ainsi que d’autres bénévoles, distribuent des fournitures avec l’aide d’hommes en tenue de camouflage. « On est en train de ravitailler en nourriture et en couvertures la Défense nationale de Mhardeh qui subit les assauts répétés de la part d’al-Nosra depuis quelques semaines », dit Goodarzy.

Impossible de savoir quelle partie de ces fournitures est arrivée dans les mains des civils locaux. Salem al-Barni, l’un des miliciens présents au mariage de Goodarzy, figure dans la vidéo. Il porte des vêtements civils mais est présenté comme un lieutenant des NDF.

Ce brouillage des frontières entre opération humanitaire et soutien à des miliciens semble être une caractéristique des activités de SOSCO à Mhardeh. Al-Wakil lui-même était présent lors d’une opération similaire de SOSCO en février 2019.

En distribuant de l’aide de cette manière, en collectant des fonds pour les familles des combattants NDF morts et en se rangeant du côté des forces pro-Assad, SOSCO semble enfreindre les principes humanitaires de neutralité et d’impartialité fixés par l’Union européenne. Selon ces principes, « l’aide humanitaire doit être fournie uniquement en fonction des besoins » et « ne doit favoriser aucun camp dans un conflit armé ». Les représentants de l’association, qui ne semblent guère s’en préoccuper, nous ont simplement répondu qu’ils n’avaient « jamais prétendu rester neutres face à al-Qaïda ».

Les NDF à Mhardeh et Sqelbiye

Les NDF sont « de loin le plus grand réseau de milices en Syrie », selon l’analyste Aron Lund. Elles « ont été créées à la suite du changement de nom, de la restructuration et de la fusion de comités populaires locaux et d’autres groupes armés pro-Assad à partir de 2012.»

Comme l’a noté l’ONG d’opposition syrienne Pro-Justice, ces milices loyalistes sont connues pour avoir été financées par Al-Bustan, la soi-disant organisation caritative de Rami Makhlouf, le cousin de Bachar al-Assad, actuellement sous sanctions européennes. Le Guardian a révélé en 2016 que l’UNICEF avait versé à al-Bustan plus de 260 000 dollars.

En octobre 2018, à Sqelbiye, les NDF ont remercié un représentant de l’association caritative al-Bustan, le Dr Yahya Youssef, pour avoir offert un soutien médical aux combattants de la milice locale.

Selon Reuters, les combattants des NDF ont été entraînés et équipés par l’Iran, un allié de longue date d’Assad, en 2013, pour renforcer les forces armées du gouvernement alors en pleine débandade.

Dans son entretien avec Sputnik à propos de Mhardeh, Goodarzy déclare d’ailleurs que «les Iraniens prennent quelques hommes et les forment en Iran à la manipulation des armes, à confectionner des roquettes, etc. »

« C’est d’ailleurs malheureux de voir que c’est la République islamique d’Iran, chiite, qui défend les minorités chrétiennes au Levant », a-t-il ajouté. « Ça devrait être le travail de la France. »

La célèbre et farouchement pro-Assad blogueuse britannique Vanessa Beeley – qui a également visité et rendu hommage à Mhardeh et Sqelbiye – a affirmé sur Twitter début 2020 que Qassem Soleimani, l’ancien général iranien des Gardiens de la révolution islamique, avait aidé à former les NDF dans le nord de Hama, publiant une photo d’al-Wakil aux côtés de Soleimani.

Il semble que les NDF soient passées du soutien des Iraniens à l’encadrement par les Russes après leur intervention militaire en Syrie pour soutenir le régime, en 2015. Les dirigeants de la milice se démènent pour obtenir les faveurs de la Russie.

Nabel al-Abdullah et Simon al-Wakil semblent être eux-mêmes proches d’officiels russes.

Al-Abdullah s’est par exemple rendu à Moscou en 2019. Il y a rencontré les forces spéciales russes et représenté Sqelbiye, Mhardeh et d’autres villages de sa région lors du cinquième Congrès mondial chrétien en Russie.

En 2018, il a même reçu une montre « du président de la Russie » gravée de l’insigne présidentiel officiel.

Les deux commandants des NDF ont été décorés à plusieurs reprises par des haut-gradés russes.

Al-Wakil et al-Abdullah ont également rendu hommage au célèbre brigadier-général Souheil al-Hassan, le commandant des Forces du tigre, avec qui ils ont également été pris en photo. Suheil al-Hassan a probablement supervisé une attaque chimique contre Latamné en mars 2017, selon une enquête de Bellingcat, alors que les forces rebelles essayaient, en vain, de capturer Hama. Les Forces du tigre sont également associées à d’autres attaques au chlore menées par hélicoptères.

Les NDF ont participé à cette même contre-offensive à Hama. Mhardeh est à seulement 10 km au sud de Latamné.

Malgré des preuves accablantes, Goodarzy a rejeté la responsabilité du régime dans les attaques chimiques, y compris celle de Khan Cheikhoun qui s’est déroulée non loin de Mhardeh. Des accusations qu’il qualifie de « salades ».

Nabel al-Abdullah et Simon al-Wakil coopèrent également avec les combattants néo-fasciste du Parti social nationaliste syrien.

Alexandre Goodarzy, Simon al-Wakil et Benjamin Blanchard regardent la ligne de front depuis Mhardeh, en 2016. Crédit : Mediapart

Accusations de crimes de guerre

SOSCO décrit les deux milices comme des forces d’autodéfense, bien que les troupes d’al-Wakil et d’al-Abdullah semblent en réalité avoir combattu en dehors de leur ville natale. « Nous avons eu l’honneur de participer avec l’armée syrienne à la guerre contre le terrorisme à Hama, Idlib, Khanaser et Alep », a déclaré al-Wakil lui-même en 2019.

Suivant la politique de terre brûlée du régime dans les zones contrôlées par les rebelles, les NDF ont volé des biens et des meubles dans les maisons des habitants, selon Reuters. L’offensive de 2019 dans la province de Hama / Idlib n’a pas fait exception. Selon le Syrian Network for Human Rights (SNHR), les forces loyalistes, dont les NDF, auraient pillé des maisons après s’être emparées de villages, vendant leur butin sur un marché à Sqelbiye. C’est une activité caractérisitque des NDF, dont l’objectif est de s’assurer que les gens ne retournent pas chez eux. La pratique est devenue si courante que les Syriens ont inventé un mot, ta’afeesh, pour la décrire.

Simon al-Wakil et Nabel al-Abdullah ont également été personnellement accusés de crimes de guerre. Selon la liste noire publiée par l’ONG d’opposition Pro-Justice, Simon al-Wakil est responsable du « massacre de Halfaya, le 16 décembre 2012, qui a causé la mort de 25 personnes lorsque des habitations civiles ont été la cible de frappes d’artillerie. La ville de Halfaya, à seulement 1 km de Mhardeh, était alors en territoire rebelle et était la cible des attaques de l’armée de l’air syrienne.

Pro-Justice a également accusé Simon al-Wakil et Nabel al-Abdullah, ainsi que d’autres commandants de milice, d’avoir commis ou participé a au moins sept crimes de guerre dans la région de Hama, y ​​compris le meurtre de centaines d’hommes et de femmes.

En une seule journée, dans le village d’al-Qubeir, ils affirment que « les membres de la milice ont tué 100 femmes et enfants, dont une dizaine ont été tués avec des couteaux et leurs corps brûlés ». À Tremseh, également proche de Mhardeh, « des miliciens ont tué 220 civils ».

Des militants de l’opposition ont publié un enregistrement audio attribué à Nabel al-Abdullah en 2017 dans lequel il appelle ce qui semble être ses hommes à incendier les villages alentour contrôlés par les rebelles après les avoir capturés.

Il a également été aperçu posant à côté des tristement célèbres roquettes IRAM (Improvised Rocket Assisted Munitions), une signature des milices soutenues par l’Iran en Irak et en Syrie, connues pour leur puissance destructrice et leur manque de précision – et pour avoir causé d’énormes pertes civiles.

L’utilisation de ces munitions par les NDF a déjà été documentée par le fondateur de Bellingcat, Eliot Higgins, sur son blog Brown Moses. Les IRAM ont aussi été impliquées dans des attaques au chlore pendant le conflit syrien, comme l’a également documenté Bellingcat.

Défenseurs des Chrétiens ou apologistes d’Assad ?

De son côté, SOSCO s’en tient fermement au narratif du régime. L’ONG fait d’Assad le protecteur des minorités et des milices comme celles d’al-Wakil et d’al-Abdullah leurs champions sur le terrain.

Les vidéos de l’ONG contredisent elles-mêmes d’avantage sa posture apolitique. Dans une vidéo publiée en mars 2019, l’ancien chef de mission en Syrie, Alexandre Goodarzy, s’adresse à la caméra depuis un poste d’artillerie des NDF alors que les miliciens d’al-Wakil font feu. « Les terroristes viennent juste de bombarder », dit-il. « La réplique ne s’est pas faite attendre. La Défense nationale, avec M. Simon, a ordonné de faire feu, et quatre missiles Grad sont partis ».

Sur la base de la description de l’emplacement donné par Goodarzy lui-même (à côté du village de Shaizar et du château du même nom), nous avons pu géolocaliser la position de tir à un endroit au nord-est de Mhardeh, au sommet d’une colline, approximativement ici.

Les forces rebelles et loyalistes échangeaient des tirs au moment où la vidéo a été tournée, selon plusieurs rapports faisant état de frappes touchant Mhardeh et des quartiers résidentiels de Latamné, alors sous contrôle rebelle.

Mais SOSCO semble avoir choisi son camp. « Nous déplorons que ces journalistes consacrent leur énergie à nuire à une association caritative, dont le travail est reconnu et salué sur le terrain, au lieu, par exemple, d’enquêter sur les mouvements terroristes qui menacent des innocents », nous a déclaré la responsable de la communication de l’association.

Dans un monologue de huit minutes, Goodarzy fait le parallèle entre les attentats terroristes qui ont touché la France et l’opposition syrienne, appelant les donateurs de SOSCO à non seulement apporter leur contribution financière, mais aussi à activement, émotionnellement et spirituellement choisir leur camp dans ce que l’organisation décrit comme une bataille divine.

« À un moment donné il faut être cohérent, il faut arrêter de se mentir à soi-même, il faut arrêter d’être idiot», dit-il aux spectateurs. « On a vraiment besoin de vous, on a pas seulement besoin de vos dons, on a besoin de toute votre intelligence, il faut ouvrir les yeux, il faut se réveiller. »

La frappe préventive de SOSCO

Après avoir reçu une liste de 41 questions de la part de Mediapart, SOSCO a envoyé un long email à ses abonnés (recopié et lisible ici sur Facebook) le 7 septembre, dans lequel l’organisation nie avoir une quelconque connaissance des allégations de crimes de guerre visant Simon al-Wakil et Nabel al-Abdullah. Et ce malgré le fait que l’ONG avait elle-même publié sur son site une interview du leader de la milice de Mhardeh où ce dernier leur montre, « amusé », les accusations des « médias pro-djihadistes » au sujet de « soi-disant massacres ».

Dans sa newsletter, l’ONG alerte ses abonnés sur une prochaine enquête à venir et les invite à « rester vigilants et éventuellement prêts à nous aider en cas de besoin ».

Cette campagne a rapidement reçu le soutien de sites français d’extrême droite comme Breizh Info ou medias-presse.info. La réponse officielle de SOSCO, envoyée le lendemain, soit le 8 septembre, est consultable sur le site de l’association.

Au sujet des accusations le concernant personnellement, l’ancien chef de mission en Syrie Alexandre Goodarzy a répondu, le 8 septembre, « Je sais que vous ne respectez aucune règle déontologique et que chacun doit être à votre disposition, mais il existe encore des lois dans notre pays. Je suis salarié de SOS Chrétiens d’Orient et je ne comprends pas pourquoi vous me posez des questions sur mon employeur. »

Les auteurs tiennent à remercier Historicoblog pour l’aide qu’il nous a apporté en recensant les activités des NDF à Sqelbiye.

Cette enquête a reçu le soutien financier de Money Trail et European Cross-Border Grants, programmes de Journalismfund.eu, une organisation à but non lucratif qui s’est donné l’objectif de promouvoir les projets d’investigations indépendantes à travers toute l’Europe.

 

 

 

Article d’Élie Guckert, Ariane Lavrilleux et Frank Andrews traduit par Syrie Factuel

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30.04.2020 à 14:48

La traque en sources ouvertes de la bombe au sarin préférée du régime syrien

Syrie Factuel

Au cours du long conflit syrien, Bellingcat a enquêté sur de nombreuses attaques chimiques ainsi que sur la nature des armes déployées au cours de ces attaques, à l’aide de données en sources ouvertes. Des bonbonnes de chlore modifiées aux roquettes sol-sol fabriquées localement et remplies de sarin, Bellingcat a ainsi dévoilé la nature et […]

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Texte intégral (6212 mots)

Au cours du long conflit syrien, Bellingcat a enquêté sur de nombreuses attaques chimiques ainsi que sur la nature des armes déployées au cours de ces attaques, à l’aide de données en sources ouvertes. Des bonbonnes de chlore modifiées aux roquettes sol-sol fabriquées localement et remplies de sarin, Bellingcat a ainsi dévoilé la nature et l’origine de ces armes chimiques, confirmant l’implication du gouvernement syrien dans plusieurs attaques chimiques.

Après une série d’attaques au sarin sur Latamné et Khan Cheikhoun en mars et en avril 2017, Bellingcat a utilisé des preuves en sources ouvertes pour reconstituer lentement la nature de la bombe utilisée dans ces attaques. Bellingcat avait d’abord publié ses propres conclusions en novembre 2017 et a continué depuis à amasser les preuves découvertes. Après la publication, le 8 avril, du rapport de l’Équipe d’enquête et d’investigation (IIT) de l’Organisation pour l’interdiction sur les armes chimiques (OIAC) détaillant le type de bombe utilisée les 24 et 30 mars 2017 dans des attaques au sarin à Latamné, nous avons désormais la confirmation qu’il s’agissait de la bombe chimique syrienne M4000.

Dans cet article, nous examinerons les éléments et les processus utilisés par Bellingcat pour identifier cette même munition et ce que cela révèle de l’utilisation du sarin comme arme chimique en Syrie, des années après la destructions supposée de ses stocks d’armes chimiques, au lendemain des attaques au sarin du 21 août 2013.

La chasse est ouverte

C’est peu après les attaques au sarin du printemps 2017 que l’équipe d’investigation de Bellingcat a commencé à reconstituer l’identité des bombes utilisées dans ces attaques, en les remontant pour ainsi dire pièce par pièces.

Après l’attaque au sarin du 4 avril 2017 sur Khan Cheikhoun, nous avons tenté d’identifier le type de munition utilisé, mais nous disposions alors de peu d’éléments. Des sources locales décrivaient la bombe comme ayant été larguée par un avion, mais seules quelques pièces métalliques avaient été identifiées sur le site de l’attaque, avec parmi elles un bouchon de remplissage. Ce bouchon correspondait à la manière dont on remplit une bombe au sarin, à travers ce genre de bouchon, mais aucune correspondance avec ce bouchon ne pouvait être trouvée en sources ouvertes à cette époque.

Bien que Bellingcat ait commencé a enquêter sur l’attaque du 4 avril 2017 sur Khan Cheikhoun presque immédiatement, nos investigations sur l’attaque de Latamné survenue le 30 mars 2017 ont commencé plus tard. À ce moment, l’essentiel de notre temps et de nos ressources étaient consacrés à la continuation de notre travail sur le crash du MH17. Les attaques chimiques en Syrie étaient quant à elles devenues quelque chose de quasiment banal, presque chaque semaine apportait son lot de nouveaux témoignages d’attaques chimiques quelque part dans le pays. Mais l’attaque de Khan Cheikhoun, son lourd bilan humain et les images choquantes partagées sur internet juste après ont attiré à nouveau notre attention sur l’utilisation des armes chimiques en Syrie.

Ce qui nous a particulièrement interpellé sur l’attaque du 30 mars à Latamné est la déclaration faite le 4 octobre par Ahmet Uzumcu, le directeur de l’OIAC, à l’AFP, indiquant que des échantillons de sarin avait été prélevés par l’équipe de la Mission d’établissement des faits (MEF) de l’OIAC sur le site de l’attaque du 30 mars.

Notre premier article sur l’attaque de Latamné, publié le 26 octobre 2017, analysait des éléments disponibles en sources ouvertes et d’autres informations au sujet de l’attaque. Quelques organisations, dont la Commission d’enquête internationale indépendante sur la Syrie des Nations unies et Human Rights Watch, avaient déjà mentionné cette attaque, et les symptômes inhabituels observés sur les victimes, sans pour autant parler explicitement de l’usage du sarin. Des groupes soutenant les cliniques et les hôpitaux locaux ayant reçu des patients après l’attaque, tel que le directorat de la santé d’Hama et l’Union des Organisations de Secours et Soins médicaux (UOSSM) avaient également publié des déclarations juste après l’attaque au sujet des symptômes correspondant à l’exposition au sarin, mais là aussi sans affirmer explicitement que du sarin avait bien été utilisé.

Mais aucune de ces organisations n’a examiné le site de l’impact ou les débris documentés à cet endroit qui allaient se révéler essentiels pour identifier le type de munition qui avait été utilisé. Quelques vidéos sur l’attaque du 30 mars ont été publiées sur internet, montrant les victimes de l’attaque en train de recevoir des traitements et les Casques blancs collectant des preuves sur le site. L’un des objets filmés par SMART TV dans une vidéo tournée près du site de l’impact, supprimée depuis, a fourni un lien crucial avec l’attaque au sarin du 4 avril 2017 à Khan Cheikhoun :

C’est cet objet métallique circulaire à droite qui a attiré notre attention sur ces débris. À première vue, cet objet semblait identique au bouchon de remplissage aperçu sur le site de l’attaque de Khan Cheikhoun survenue le 4 avril, soit quelques jours à peine après celle de Latamné. Il était impossible de mesurer les dimensions de l’objet sur la base de la vidéo, nous voulions malgré tout vérifier si ces deux bouchons étaient similaires. Nous avons ainsi comparé la distance séparant les deux trous percés au centre du bouchon par rapport à son bord extérieur pour vérifier une éventuelle correspondance :

On voit sur l’image du haut les deux bouchons superposés, ce qui montre que le trou visible se trouvait exactement dans la même position. Il était donc probable que ces deux bouchons soient de la même conception, et donc que la munition utilisée à Khan Cheikhoun soit la même que celle utilisée à Latamné. Un élément significatif puisque le Mécanisme d’enquête conjoint (JIM) de l’OIAC et de l’ONU, qui avait publié un rapport sur l’attaque de Khan Cheikhoun accusant l’armée arabe syrienne d’en être responsable, précisait que ce bouchon de remplissage « ne pouvait correspondre qu’avec une bombe aérienne syrienne ». Mais une question se posait toujours : quelle type de bombe était utilisé dans ces attaques au sarin ?

Merci la Russie

Le mois de novembre de 2017 a conduit à de nombreux développements significatifs dans nos recherches et c’est, ironie du sort, grâce aux tentatives de la fédération de Russie de défendre son allié syrien contre les accusations d’utilisation de sarin.

Début novembre, la MEF de l’OIAC venait de sortir son rapport sur plusieurs attaques chimiques, dont celle du 30 mars 2017 sur Latamné, incluant les dimensions de plusieurs débris. L’un de ces débris mesurés et photographié ne comprenait pas un mais bien deux bouchons de remplissage prélevés sur le site de l’attaque du 30 mars :

Or, le bouchon de remplissage de Khan Cheikhoun avait lui aussi été mesuré :

Il était également possible de voir que les deux faces des bouchons étaient d’un design et de dimensions similaires :

Nous pouvions donc affirmer que le design et les dimensions des bouchons de remplissage prélevés à Latamné correspondaient parfaitement à celui présent sur le site d’impact à Khan Cheikhoun, ce dernier étant décrit par l’OIAC-ONU comme « ne pouvant correspondre qu’à une bombe chimique aérienne syrienne ».

L’autre pièce clé de nos recherches a été fournie par la fédération de Russie. Lors d’une conférence de presse, le 2 novembre 2017, censée répondre au rapport du JIM de l’OIAC-ONU sur Khan Cheikhoun, les ministres russes des Affaires étrangères, de la Défense et de l’Industrie et du commerce ont présenté plusieurs informations pour prétendre que la République arabe syrienne n’était pas responsable de cette attaque. Au cours de cet exposé, ils ont montré un schéma représentant deux types de bombes chimiques syriennes, la M4000 et la MYM6000 :

Étonnamment, la fédération de Russie venait ainsi de fournir les premières informations publiques sur la nature de ces deux bombes, avec des détails sur leurs mécanismes internes, leurs dimensions et leurs poids qui seraient cruciaux pour identifier celles qui avaient utilisées lors des attaques au sarin de 2017 en Syrie. Les deux images en haut du schéma représentaient une bombe chimique MYM6000 avant et après remplissage. Le processus de remplissage avait été décrit par un ancien membre du Centre d’études et de recherches scientifiques (CERS) dans un article de Mediapart, en juin 2017 :

« Et ce qui a impliqué aussi, pour les ingénieurs du CERS, de concevoir des bombes très différentes des munitions classiques. « Extérieurement, explique l’un d’entre eux, elles ressemblent aux bombes conventionnelles de 250 et 500 kg chargées de TNT. Mais à l’intérieur, elles sont totalement différentes, divisées en deux compartiments distincts. Le premier, à l’avant, reçoit le DF [Difluorure de méthylphosphonyle]. Le second, à l’arrière, le mélange d’isopropanol et d’hexamine. Ce mélange est brassé par un agitateur que l’on peut actionner par une sorte de manivelle à l’arrière de la bombe. Lorsque les deux compartiments sont remplis, un technicien actionne la manivelle qui fait avancer l’agitateur jusqu’à briser la paroi de mica. La réaction de synthèse du sarin se déclenche alors dans la bombe, placée sous une “douche froide” et maintenue à une température très précise, contrôlée par un thermomètre laser. Après quoi il ne reste plus qu’à introduire dans le logement prévu, à la pointe de la bombe, la charge explosive et le détonateur, altimétrique, chronométrique ou autre, et à accrocher la bombe sous l’aile de l’avion. La charge doit être très précisément dosée. Si elle est trop importante, la chaleur dégagée risque de provoquer la décomposition du produit, ou la formation du nuage de gaz trop loin du sol, ce qui le rendra inefficace. En principe, une bombe de 250 kg contient 133 litres de sarin, quelques kilos de TNT et un lest destiné à préserver les caractéristiques aérodynamiques de la munition. Une bombe de 500 kg contient 266 litres de sarin. L’altitude idéale d’explosion de la bombe et de formation du nuage est autour de 60 mètres. »

Les deux bouchons de remplissage visibles dans le schéma, ainsi que le mélangeur (en vert) et la paroi séparant les deux sections de la bombe correspondaient bien au processus décrit dans l’article de Mediapart, publié quelques mois seulement avant la conférence de presse de la fédération de Russie. Cette description correspondait également à l’explication du processus de remplissage détaillé dans le récent rapport de l’IIT [équipe d’enquête et d’identification] de l’OIAC sur les attaques au sarin des 24 et 30 mars :

« La M4000, conçue et fabriquée par la République arabe syrienne pour propager des agents chimiques, dont du sarin, est une munition sans guidage larguée depuis les airs pesant 350 kg. Sa conception interne comprend deux compartiments, chacun avec son propre bouchon de remplissage et séparés par une membrane constituée de deux disques rattachés à un anneau. Le bouchon du compartiment avant est utilisé pour charger le difluorure de méthylphosphonyle (DF) dans la munition, alors que l’autre est utilisé pour la remplir d’hexamine et d’isopropanol. Le nez de la bombe est composé d’un cône lourd pour forcer la bombe a tomber le nez en avant. Un adaptateur est présent sur ce nez pour le rattacher à la fusée. À l’intérieur du compartiment avant se trouve un tube de dispersion avec une charge explosive d’environ 3 kg de TNT. Sur le compartiment arrière est attaché un aileron de queue, destiné à stabiliser la munition pendant sa chute. Ce compartiment dispose également d’une manivelle qui perce la membrane séparant les deux compartiments pour mélanger les précurseurs (le DF, l’hexamine et l’isopropanol) pour préparer la munition avant de la charger dans un aéronef. La bombe dispose de deux pattes de suspension sur son corps pour l’attacher à l’aéronef. »

Avec la publication du rapport de la FFM de l’OIAC sur l’attaque de Latamné nous disposons également d’autres débris à examiner. Parmi eux, un deuxième bouchon de remplissage, avec une conception et des dimensions identiques à celui qui avait déjà été retrouvé à Latamné, avec une patte de suspension attachée dessus. Sa conception correspond avec le schéma de la M4000 présenté par la fédération de Russie, montrant les deux bouchons, l’un effectivement proche d’une patte de suspension :

Le rapport mentionne également deux grosses pièces métalliques, une semi-circulaire sur laquelle est attachée une pièce plus petite, et les restes de ce qui semble être un anneau de queue avec des ailerons :

L’assemblage de l’aileron de queue et de l’anneau peut se révéler crucial pour identifier la bombe. Très peu de bombes, si ce n’est aucune parmi celles qui ont été utilisées en Syrie, n’ont une conception identique au niveau de cet assemblage. Par exemple, les images ci-dessous montrent deux types de bombes qui sont parfois confondues entre elles, la bombe à fragmentation hautement explosive OFAB 250-270 (à gauche) et la bombe à sous-munitions RBK-500 (à droite) :

Chacune de ces bombes dispose de huit ailerons de queue, dont certains dépassent l’anneau métallique. L’OFAB 250-270 dispose d’un second anneau de queue intérieur là où les ailerons s’arrêtent, mais sur la RBK-500 les ailerons pointent jusqu’à la base de la bombe. On peut aussi pointer d’autres détails comme les encoches à la base des ailerons de la RBK-500 – là où ils rejoignent la base de la bombe – et d’autres encoches sur les extrémités des ailerons de l’OFAB 250-270.

Concernant les débris de l’attaque du 30 mars à Latamné, nous avons d’abord voulu établir la configuration de l’aileron de queue et de son anneau. Timmi Allen de Bellingcat a créé une modélisation simple des débris en 3D, pour établir les bases de cette configuration :

Cela nous a permis d’établir qu’un deuxième anneau plus petit se trouvait à l’intérieur du grand, avec huit pièces métalliques pour les rattacher. Cependant, une de ces pièces était manquante ; seules sept d’entre elles étaient donc visibles sur ce débris. Quatre de ces pièces ne correspondaient pas à des ailerons, mais à des pièces rectangulaires qui ne s’étendaient pas au delà du diamètre de l’anneau de queue. Trois pièces plus grandes, placées en alternance entre les quatre autres, étaient également visibles, avec un interstice là où aurait du se trouver une quatrième pièce. Il s’agissait bien d’ailerons, et ils ne s’étendaient pas au delà du diamètre de l’anneau.

Alors où se trouvait cette pièce manquante, le quatrième aileron ? Le rapport de la FFM de l’OIAC fournit des explications dans sa description d’une pièce métallique semi-circulaire :

« Une pièce métallique triangulaire est attachée au corps de l’objet. Cette pièce ressemble à un aileron (étiqueté 2). Les restes de trois autres pièces (étiquetés 3) de longueur similaire et approximativement équidistant les uns des autres sont aussi observables. Cela pourrait indiquer la présence de trois autres objets équivalents. »

Ce qui indique que les deux pièces de métal, l’assemblage des ailerons de queue et la pièce semi-circulaire étaient les restes de la queue de la munition. De plus, l’aspect de cette queue, avec des ailerons ne dépassant pas de l’anneau, correspondait au schéma d’une bombe chimique M4000 présenté par la fédération de Russie dans sa conférence de presse.

Mais ce n’était pas tout. En utilisant les dimensions des débris d’ailerons de queue fournies par le rapport de la MEF de l’OIAC, il était également possible d’obtenir des dimensions approximatives pour chaque partie de la bombe, laquelle était proche des 460 mm de longueur de la bombe chimique M4000 telle que décrite dans le schéma russe. Après avoir examiné une large variété de munitions connues,on pouvait donc affirmer que la seule bombe connue possédant ce type de queue et ces dimensions était bien la bombe chimique M4000, d’après le schéma publié par la fédération de Russie.

En comparant les images de débris avec celle du schéma de la M4000, il était possible d’indiquer l’emplacement probable des débris, comme démontré ci-dessous :

Plus tard, avec l’aide de Forensic Architecture, nous avons produit une modélisation de la bombe basé sur le schéma russe et des des débris aperçus dans le rapport de la MEF de l’OIAC ; ceux-ci ont été restaurés dans leur état initial et replacés sur le modèle de la bombe, ce qui a montré qu’ils coïncidaient parfaitement avec le schéma de la M4000 :

Alors que nous avions trouvé de nombreuses correspondances entre le schéma de la M4000 et les débris retrouvés sur les lieux de deux attaques chimiques distinctes, nous ne disposions toujours pas de l’image d’une bombe M4000 complète. Près de deux ans après le début de nos recherches, nous avons finalement découvert la dernière pièce du puzzle.

La preuve définitive

En septembre 2019, nous avons été contacté par un lecteur de Bellingcat qui venait de tomber sur cette vidéo, publiée pour la première fois le 13 avril 2013 :

Cette vidéo semblait montrer une bombe chimique M4000 complète. Mais nous voulions en avoir le cœur net, et nous avons donc commencé à la comparer avec le schéma russe. Les ailerons de queue correspondaient effectivement avec les débris retrouvés à Latamné et les deux bouchons de remplissage étaient présents, tout comme le mélangeur et les deux pattes de suspension. Mais nous devions également mesurer la bombe de la vidéo. Une fois de plus, nous avons donc créé une modélisation en 3D en utilisant les dimensions des bouchons précédemment établies au cours de nos recherche pour définir les dimensions proportionnelles de cette bombe. Elle s’est révélée être large d’environ 460 mm, comme la M4000 du schéma publié par la Russie :

Pour un avoir un deuxième avis, nous avons également demandé à Forensic Architecture de réaliser leurs propres mesures. En utilisant la photogrammétrie, ils ont eux aussi réalisé un modèle 3D qu’ils ont mesuré en partant du postulat que le diamètre des bouchons était de 107 mm, comme constaté lors d’attaques antérieures. Là aussi, la largeur de la bombe ainsi obtenue était de 460 mm :

En plus de la correspondance entre des caractéristiques importantes comme les bouchons, les pattes de suspension et les ailerons, de nouveaux détails concordants et plus petits sont apparus. Dans l’image ci-dessous, on peut voir que l’extrémité la plus fine de la queue ne se termine pas en un point, aligné avec la base de la bombe, mais avec une encoche en angle droit. Un détail mineur mais que l’on retrouve également sur les débris de Latamné et sur la bombe M4000 complète documentée dans la vidéo d’avril 2013 :

Ce détail et bien d’autres caractéristiques confirment que la bombe est une M4000, correspondant aux débris de celle de Latamné, qui eux-mêmes correspondaient au schéma russe de la M4000.

Il existe aussi un lien intéressant avec l’attaque chimique de Khan Cheikhoun du 4 avril 2017. Peu de débris ont été retrouvés sur le site de cette attaque, mais l’un d’entre eux, le bouchon de remplissage correspondait, là encore, exactement à ceux de la M4000. Un autre débris, une pièce métallique tordue (ci-dessous), avait engendré de nombreux débats. Pour certains, il s’agissait en réalité d’un tube métallique, soit un élément d’une roquette, soit un tube rempli de sarin muni d’une charge explosive pour libérer le gaz :

Difficile d’expliquer comment une munition explosive aurait pu créer un débris de cette forme, d’autant plus qu’il apparaît comme replié vers l’intérieur, et non vers l’extérieur, comme on pourrait s’y attendre après une explosion. La bombe de la vidéo d’avril 2013 fournit une explication possible. Dans cette vidéo, on aperçoit clairement une pliure sur la partie de la bombe située à la base du nez. D’après le schéma de la M4000, cette partie de la bombe contient une charge explosive et du lestage lourd, et la pliure semble bien se trouver juste après la base du nez :

En cherchant plus loin, nous avons découvert qu’il ne s’agissait pas de la seule occurence d’un débris de M4000 répertorié avant les attaques de 2017. Une autre vidéo, publiée en 2014, montre les restes d’une M4000, avec le même élément présent à la base du nez de la bombe :

Cela pourrait confirmer que le débris de Khan Cheikhoun n’était pas un tube métallique comme certains l’ont assuré, mais un débris formé pendant l’explosion par la pièce métallique à la base de la tête de la munition.

La vidéo ci-dessus est également intéressante, puisqu’elle semble confirmer au moins l’une des affirmations du gouvernement syrien au sujet des M4000. Le rapport de l’IIT de l’OIAC cite la déclaration du gouvernement syrien selon laquelle certaines de ses bombes chimiques ont été reconditionnées en bombes conventionnelles. Or la vidéo ci-dessus montre qu’il manque une section rectangulaire sur le flanc de la bombe, avec un remplissage solide. Il est donc possible que cette vidéo montre justement l’une de ces bombes chimiques reconditionnée en bombe conventionnelle, chargée d’explosifs solides. Bien que [la bombe] soit brisée, aucune attaque chimique n’a été signalée à l’endroit et à la date où cette vidéo a été tournée. Il paraît donc peu probable que les personnes l’ayant filmé l’aient associée à une attaque chimique.

Certains prétendent que ces vidéos plus anciennes prouvent que les rebelles syriens auraient pu utiliser ces restes de bombes pour simuler les attaques chimiques de Khan Cheikhoun et Latamné. Cette hypothèse est justement examinée par l’IIT de l’OIAC dans son rapport sur l’attaque de Latamné.

« Afin de déterminer la provenance possible du sarin propagé au cours des incidents de mars 2017 à Latamné, l’IIT a suivi un certain nombres d’étapes. Des échantillons ont été prélevés sur les bouchons de remplissages, les débris ont été identifiés comme faisant partie du mélangeur de la bombe d’une munition chimique utilisée le 30 mars, et ils ont été analysés à la demande de l’IIT. Les experts ont décrit les bouchons comme “intacts” et fermés, alors que la partie extérieure du mélangeur était brisée. Ces trois débris n’aurait pu être détruits qu’avec difficulté. La probabilité que du sarin (et/ou un autre composé suggérant la présence de sarin) du même type que celui produit par la République arabe syrienne ait été ajouté sur le site pour « mettre en scène » dans chacun de ces trois débris est donc extrêmement faible. De plus, en ouvrant un morceau du mélangeur, l’IIT a pu observer de la graisse, ce qui, d’après des experts consultés par l’IIT, correspond avec ce qui serait nécessaire pour lubrifier l’axe du mélangeur pour mélanger les composés du sarin. »

Vu les preuves rassemblés sur les attaques au sarin des 24 et 30 mars à Latamné, l’idée que ces attaques auraient pu être simulées – alors même qu’il n’y a eu aucune couverture médiatique de l’attaque du 24 mars par des groupes d’opposition et à peine plus pour celle du 30, sans parler de la préparation complexe et méticuleuse requise pour de telles mises en scènes – est donc complétement absurde.

Les données en sources ouvertes, et désormais le rapport de l’IIT de l’OIAC, démontrent ceci : bien que la République arabe syrienne ait adhéré à la Convention sur les armes chimiques en 2013 et qu’elle ait annoncé avoir déclaré l’ensemble de ses stocks d’armes chimiques à l’OIAC, elle continue à utiliser des armes chimiques, y compris les bombes qu’elle affirme avoir détruites, pour empoisonner sa propre population.

Un article d’Eliot Higgins traduit par Syrie Factuel

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