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09.10.2026 à 16:48

Pauline Perrenot
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Interviewer pour mieux faire taire.

- Mouvement des lycéens (2026) /
Texte intégral (3466 mots)

Des plateaux télé aux studios de radio, du service public aux médias privés, les interviews de lycéens et de leurs porte-parole se succèdent (un peu) et se ressemblent (beaucoup). À l'instar de leurs soutiens, nombre d'entre eux ont dû affronter les injonctions et la morgue de l'éditocratie, dont la démarche se résume en une formule : interviewer pour mieux faire taire.

Début octobre, alors que le mouvement social gagne des centaines d'établissements partout en France, les chefferies éditoriales n'ont d'autre choix que de donner à entendre lycéens et dirigeants syndicaux de jeunesse, toutes et tous mobilisés contre la casse du service public de l'enseignement. Au cours de la semaine précédant la journée d'action du 6 octobre, ces derniers sont invités dans des dispositifs plus exposés que les sous-espaces (et leurs lots de micros-trottoirs) dans lesquels ils étaient jusque-là enfermés. Sabrine Kharbach, porte-parole de l'Union étudiante, est par exemple interviewée dans la matinale de RMC (01/10), puis dans celle de France Inter (02/10) aux côtés du président de l'Union syndicale lycéenne (USL), Ryad Rani, qui fut aussi reçu dans la matinale de RTL (30/09). Responsable fédéral de l'USL, Philémon Jouglet Marcus est présent quant à lui dans le « 8h30 » de Franceinfo (04/10). Tous ont également été sollicités par les chaînes d'information en continu, à l'instar de Marius Mesnil, co-secrétaire de l'USL, Nathanaël Combary, président de l'association Renouveau lycéen, ou encore Sofia Tizaoui, ex-présidente de l'USL.

Ces interviews ont-elles été l'occasion de faire entendre la voix des lycéens en mettant un coup de projecteur sur les enjeux structurels qu'ils soulèvent et les revendications de fond qu'ils défendent ? Loin de là… Si tous les entretiens ne sont pas également caricaturaux, les journalistes-intervieweurs y campent généralement un rôle de gardiens de l'ordre, endossant au choix la posture de procureurs – sommant leurs invités de « condamner les violences » (des manifestants) ; d'arbitres partiaux – disqualifiant telle ou telle revendication, généralement au nom de l'orthodoxie budgétaire ; de policiers – exigeant des lycéens qu'ils montrent patte blanche et dénoncent la « récupération » du mouvement imputée (exclusivement) à La France insoumise ; ou d'entremetteurs – enjoignant aux lycéens de « dialoguer » avec le gouvernement pour mieux « sortir de la crise ». Et parfois… tout cela en même temps !

De procureurs à entremetteurs : l'éditocratie au service du maintien de l'ordre

Conformément à la hiérarchie de l'information en vigueur dans la plupart des médias dominants, les intervieweurs hissent la question des « violences » (des manifestants) au premier plan de l'agenda, au détriment des revendications des syndicats lycéens et enseignants. Systématiquement à sens unique, les injonctions à « condamner » fusent par conséquent d'un plateau à l'autre… et constituent d'ailleurs un prérequis : aussi marginales soient-elles, les discussions sur les enjeux de fond auxquels sont confrontés les élèves, les professeurs et l'ensemble des professionnels intervenant ou travaillant au sein des établissements scolaires sont la plupart du temps conditionnées au bon respect de la marche journalistique imposée, lequel détermine également l'attitude des intervieweurs à l'égard de leur invité. Quiconque aurait ainsi le mauvais goût d'en dévier, de désaxer le conducteur ou les questions des journalistes, de ne pas s'exprimer dans les termes attendus, voire pire, de critiquer l'agenda et le traitement médiatiques sera impitoyablement renvoyé dans les cordes. Meilleur du pire en vidéo :

Dans la plupart de ces entretiens, les journalistes ont également endossé une fonction d'entremetteurs, négligeant leur rôle d'intervieweurs pour mieux engager les lycéens sur le chemin du « dialogue » institutionnel, les incitant à porter leurs revendications « au moment des urnes » sept mois plus tard (Myriam Encaoua, Franceinfo, 01/10) ou à « ouv[rir] la porte » au ministre de l'Éducation nationale, selon les termes de Marc-Olivier Fogiel (RTL, 30/09), le tout pour mieux répondre à la question que lui (et ses confrères) se posent en chœur : « Comment on en sort, en fait ? » Quelques exemples :

Enfin, les journalistes ont régulièrement pris des attitudes policières, exigeant de leurs interviewés non pas seulement qu'ils fassent état d'une éventuelle affiliation partisane, mais, plus avant, de témoigner de possibles « liens directs ou indirects avec La France insoumise » (Quentin Lafay, France Inter, 02/10) ou « proximité avec La France insoumise » (Camille Girerd, Franceinfo, 04/10). Loin d'être appliquée à l'ensemble des invités (lycéens ou non) s'exprimant dans le cadre de ce mouvement social – et c'est un euphémisme –, cette exigence de transparence a même été initialement mobilisée de façon exclusive dans des cas de sympathie présumée pour LFI. À des fins de délégitimation, là encore, néanmoins dans la droite ligne du récit médiatique dominant, n'ayant eu de cesse de véhiculer la représentation complotiste d'un mouvement lycéen téléguidé en sous-main par LFI et ses « proxys d'ultra-gauche », dans la roue du gouvernement, de la police et des services de renseignements. Florilège :

Mais au-delà de ces fonctions symboliques exercées par les présentateurs, les dispositifs contribuent eux aussi au maintien de l'ordre.

Déséquilibres et « deux poids, deux mesures »

Premier exemple avec la matinale de Franceinfo (04/10), où le responsable fédéral de l'USL Philémon Jouglet Marcus est invité aux côtés de Carole Zerbib, proviseure d'un lycée parisien : « On a voulu vous réunir aujourd'hui tous les deux, un lycéen, une proviseure, pour évoquer les enjeux de la mobilisation du moment », expose le journaliste Benjamin Fontaine. Sous le « dialogue », une fausse symétrie, aveugle au rapport de domination qui s'installe sans surprise dès les premières minutes de l'interview croisée. Avant même qu'on le lui demande, la proviseure consacre l'intégralité de sa première intervention à condamner « la violence » de la mobilisation, alors que la journaliste la questionnait… sur son « ampleur » : « Ces revendications ne doivent pas être le prétexte pour régler des comptes avec des personnels », généralise-t-elle. Benjamin Fontaine embraye : « Et ça, vous avez pu le dire justement aux représentants syndicaux comme Philémon ? » Carole Zerbib : « Bah je lui dis ! » Le journaliste se tourne vers l'intéressé : « Vous l'entendez ? » Et la journaliste Camille Girerd de rebondir quelques secondes plus tard en recadrant Philémon : « Philémon, la question c'est : est-ce que vous-même vous avez été surpris par cette violence, est-ce que vous-même vous avez été dépassé ? » De quoi installer une certaine ambiance dans le studio, où un adolescent de 16 ans – nécessairement peu familier des plateaux télé quoique représentant syndical – est d'emblée pris à partie, pointé du doigt et mis en porte-à-faux. Sans doute des journalistes (véritablement) soucieux de recueillir sa parole – qui plus est dans une matinale écoutée par 2,5 millions de personnes, en plein mouvement social – se seraient-ils davantage interrogés sur leur mise en scène, tout en redoublant d'efforts pour mettre leur interlocuteur à l'aise. À défaut : un simulacre d'égalité. Loin de s'être démonté, le lycéen s'est toutefois attelé à capter la parole. Au bout du compte, il cumule un temps d'expression plus élevé que celui de la proviseure, en dépit d'un total d'interruptions quatre fois supérieur (15 contre 4).

Les déséquilibres sont encore plus importants dans la matinale de RTL. Le 30 septembre, dans l'« entretien de référence » autoproclamé de 8h30, les temps de parole sont tels qu'on se demande qui du journaliste (Marc-Olivier Fogiel) ou du porte-parole des lycéens (Ryad Rani) reçoit l'autre : le président de l'USL s'exprimera 5 minutes et 25 secondes au total ; seulement 40 secondes de plus que… son intervieweur ! Une demi-heure plus tôt, dans la même matinale, l'interview du ministre de l'Éducation nationale Édouard Geffray se soldait par un ratio bien différent : le premier bénéficia d'un temps de parole de 6 minutes et 15 secondes, contre 1 minute et 45 secondes du côté de la journaliste. Au cours de cet entretien, seules deux questions (sur neuf) ont porté sur les « revendications parfois légitimes des lycéens », toutes deux axées sur les « heures de cours non remplacées ». Les enjeux de fond ont été tout autant marginalisés face à Ryad Rani. Ainsi, sur les 19 questions et/ou relances (hors commentaires stricto sensu) de Marc-Olivier Fogiel :

- 5 portent sur le « dialogue social » et les annonces gouvernementales du lendemain, incluant trois remontrances à l'endroit de Ryad Rani, coupable de ne pas avoir engagé de discussion avec le ministre dans les couloirs de RTL !

- 5 sont axées sur « la violence » (des manifestants) et « le côté gangréné du mouvement » par « ceux qui sont cagoulés, en gros », là où une seule relance portera sur le maintien de l'ordre ;

- 4 sont dédiées à la « récupération politique de LFI » et aux représentants insoumis « qui s'intéressent moins au fond qu'à l'agitation » ;

- 4 réclament de Ryad Rani qu'il expose les conditions pour que cesse la mobilisation, enjeu majeur aux yeux de Marc-Olivier Fogiel si l'on en croit son disque rayé :

Marc-Olivier Fogiel : Concrètement comment on en sort en fait ? Parce que si vous n'allez pas discuter avec les instances de dialogue démocratiques, il y a ces blocages […], comment on en sort en fait ? Vous dites on en sort comment ? Vous, vous l'avez pas fait avant en entrant dans le studio avec le ministre, au micro vous dites quoi ? […] Mais vous lui demandez quoi concrètement ? Concrètement, comment on en sort ? […] Comment vous remettez les élèves en cours ? […] Qu'est-ce qui serait de concret qui ferait que les élèves retournent en cours […] ?

Ryad Rani pourra à ce moment-là parler un tant soit peu du fond. Mais le dispositif a ceci de pervers que si la question des revendications est abordée, en tout cas verbalisée – Marc-Olivier Fogiel prononcera le terme six fois pendant l'interview –, elle n'est jamais l'objet, à proprement parler, de la discussion. Ainsi, le journaliste attend moins de son invité qu'il explique ou détaille des revendications en évoquant réellement la situation « concrète » des lycéens et les problèmes qu'ils dénoncent qu'à ce qu'il liste, brièvement, les conditions auxquelles le mouvement social pourrait prendre fin… et les méthodes envisagées à cet effet. Exemple exemplaire :

Marc-Olivier Fogiel : Sur le fond, vous avez entendu le ministre : toutes vos revendications, elles sont légitimes, mais y a des instances de dialogue social, démocratiques, qui sont faites pour ça, et qu'en fait, il suffit d'aller les voir et de discuter avec eux, plutôt que de poser ça aussi fortement sur la table. Et c'est vrai que quand on voit vos demandes, c'est assez disparate. On parle de bâtiments, d'emplois du temps, de téléphones portables, de portions de cantine. Tout ça, c'est de la vie quotidienne des lycéens et c'est bien normal de poser ça sur la table. Mais pourquoi pas le faire dans ces instances de dialogue social ?

Ou comment parler des revendications… pour mieux les évacuer.

BFM-TV : le cirque de la « violence »

Si les interviews agissent structurellement comme des étouffoirs capables de canaliser, d'anesthésier voire de dompter les paroles subalternes, les chaînes d'info réservent aux lycéens les dispositifs les plus violents.

Un seul exemple, sur l'antenne de BFM-TV, le 1er octobre. Porte-parole de l'Union étudiante, Sabrine Kharbach est invitée dans l'émission conduite par le duo Olivier Truchot/Alain Marschall. Sur 1 heure et 9 minutes d'échanges consacrés au mouvement lycéen, elle s'exprimera à peine 5 minutes en cumulé. Au cours de la première phase d'interview, pour 2 minutes 47 de temps de parole, elle est interrompue par les deux présentateurs à 15 reprises, soit toutes les 11 secondes en moyenne. La situation empire par la suite : 9 interruptions durant sa deuxième intervention de 82 secondes, soit une fois toutes les 9 secondes en moyenne ! Elle parlera brièvement une troisième (et dernière fois), pour un total de 48 secondes…

Tous les intervenants en plateau ne sont pas logés à la même enseigne. À titre de comparaison, sur la première demi-heure, le policier et délégué national du syndicat Alliance, Stanislas Gaudon, fait une première intervention de 2 minutes et 29 secondes ponctuée de 4 interruptions seulement (soit toutes les 37 secondes en moyenne). Parcours sans trop d'embûche non plus pour le principal de collège Hugues Poirier, récompensé pour avoir consacré la quasi-totalité de son intervention aux « violences » des « jeunes » : 2 interruptions seulement sur 2 minutes et 34 secondes de temps de parole (une fois toutes les 77 secondes en moyenne). Mais au cours de cette même demi-heure, l'intervenant le mieux traité restera le député RN Aleksandar Nikolic : gratifié de la plus « longue » prise de parole en continu (1 minute et 25 secondes), sa première intervention de 2 minutes et 3 secondes n'aura eu à subir qu'une seule coupure. Et pour cause : de dénonciation spontanée des « violences graves » en condamnations de La France insoumise, en passant par des appels à la « responsabilisation », son discours est en parfaite harmonie avec le ronron médiatique. La complicité objective entre les deux présentateurs et le député RN éclate dans une intervention où ce dernier remplace les premiers dans la conduite de l'interrogatoire de Sabrine Kharbach. Et reconnaissons-le, il est parfait dans le rôle :

Aleksandar Nikolic : On ne comprend pas très bien quelles sont les revendications précises. [Sabrine Kharbach : On nous a pas demandé, hein !] Vous avez la parole, c'est dommage que vous ayez utilisé votre temps de parole pour dire plutôt [sic] que c'était des agressions de la police ou parler de choses qui n'ont rien à voir ! Et quand on vous demande de condamner les violences, vous dites : « C'est pas nous qui avons fait ces violences ». Mais en aucun cas vous avez dit : « On condamne les violences ».

Le Rassemblement national, un laquais de l'éditocratie ? Et vice versa. S'ensuivra cet échange :

- Sabrine Kharbach : Je suis venue pour parler de fond, monsieur.

- Olivier Truchot : Pas tout à fait…

- Sabrine Kharbach : On ne pose des questions que sur le sensationnel et le spectaculaire. Moi, j'étais venue parler du fond des revendications.

- Alain Marschall : C'est pas le spectaculaire, c'est le factuel qui s'est passé aujourd'hui.

« On a du mal à voir concrètement quelles sont les revendications », osera même Olivier Truchot. « On ne veut ni ne cherche à connaître vos revendications » aurait sans doute été une formule plus appropriée compte tenu du bilan chiffré de l'émission. Sur 1 heure et 9 minutes d'échanges consacrés au mouvement lycéen, le chapitre sur « le-mouvement-qui-dégénère » a occupé 79% du temps d'antenne – incluant quelques passages de choix sur La France insoumise. Alain Marschall avait du reste annoncé la couleur en présentant Pauline Revenaz, cheffe du service police-justice de BFM-TV chargée de « faire le panorama de la journée », autrement dit, de « voir précisément combien d'agressions, ce qui s'est passé, les interpellations, etc. » En parallèle, 7% seulement du temps d'antenne fut dédié à la question des violences policières. Les 14% restants correspondent aux enjeux de fond, abordés bien souvent de manière superficielle.

Sabrine Kharbach y viendra au bout d'une demi-heure de plateau. Mais dans quelles conditions : lors de sa dernière prise de parole… de 48 secondes. D'autres intervenants, jugés visiblement plus qualifiés, se partageront cette tâche sur une durée cumulée d'environ 8 minutes et 45 secondes : Rayan Nezzar, professeur des universités en finances publiques et ancien haut-fonctionnaire de Bercy ; les députés Charlotte Parmentier-Lecoq (Horizons), Arthur Delaporte (PS) et Aleksandar Nikolic (RN), qui parlera « climatiseurs réversibles » et fin du collège unique pendant deux minutes ; l'étudiant Eustache Bonnet (pendant 15 secondes, à l'occasion d'un micro-trottoir en duplex).

Mais aussi – et l'épisode constitue sans nul doute le clou du spectacle – Romain Dominati, introduit en plateau comme le « fondateur du mouvement et du compte X "Les Miléistes français" ». Un partisan de Javier Milei donc, à ce moment-là en visite en France : « L'homme à la tronçonneuse ! » s'esclaffe Olivier Truchot ; « l'homme à la tronçonneuse qui a relancé quand même l'Argentine », corrobore sans honte Alain Marschall. L'occasion, pour notre expert du jour, de prescrire un changement de paradigme « à la Milei » dans le domaine de l'enseignement. Quèsaco ? La distribution aux parents d'un « bon éducation » à dépenser dans l'établissement de leur choix, de manière à mettre « la pression sur les profs pour être bons, parce que sinon, plus personne ne viendra dépenser le bon chez eux », et ainsi observer « tout simplement, comme par magie, comme d'habitude, la liberté et la concurrence [faire] que bah… la solution émerge naturellement ». Loin de provoquer l'hilarité en plateau, Olivier Truchot relance ce fanatique du marché de manière bien plus courtoise qu'il ne le fit face à la représentante des lycéens : « Donc si je comprends bien, […] pour vous, le problème de l'éducation, c'est pas une question de budget, c'est une question d'organisation : faut revoir tout. » « Tout à fait. Exactement. » Rideau.

***

Le 5 octobre, en plein direct devant le lycée Turgot à Paris, un manifestant s'approchait de la caméra de BFM-TV en brandissant une pancarte où était inscrit le message suivant : « Médias = diffamation ». Apolline de Malherbe prit instantanément la mouche :

Apolline de Malherbe : Alors ça, c'est un bon classique hein !… […] Alors précisément que nous sommes en train de montrer ce qui se passe, de donner la parole aux lycéens, il y a marqué « Médias = diffamation »… Je vous laisse juger, mais je trouve ça toujours assez inouï ! C'est-à-dire que c'est notre caméra qui est là, de manière calme […] et ces panneaux sont désormais donc pour nous insulter ! Je trouve quand même que c'est absolument inouï !

Inouï, en effet. Et pour l'autocritique, on repassera.

Pauline Perrenot

07.10.2026 à 09:38

Florent Michaux, Jérémie Younes
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Texte intégral (2657 mots)

À force de recouvrir les causes et les revendications de leurs commentaires sur les « violences » (jamais policières), les éditocrates se sont mis hors d'état de comprendre le mouvement lycéen. Jusqu'à l'envisager comme un grand complot de LFI et de ses « proxys d'ultra-gauche »…

Lundi 28 septembre, France 2 consacre dans le JT de 20h son tout premier sujet au mouvement des lycéens qui a pourtant démarré depuis plus d'une semaine. D'emblée, Jean-Baptiste Marteau pose un cadre : « Dans l'actualité également, la colère des lycéens... et le ton monte entre le gouvernement et La France insoumise… » Le journal télévisé n'a pas encore dit un mot du mouvement mais on comprend qu'il n'en dira pas grand-chose : à peine évoquée, « la colère des lycéens », ce qui constitue déjà une dénomination réductrice et déformante, est révoquée. Le vrai sujet est ailleurs, dans « le ton [qui] monte entre le gouvernement et La France insoumise ».

Le court reportage ainsi introduit tient toutes ses promesses. Après une minute trente, parole à Laurent Nuñez, puis à Jean-Luc Mélenchon pour le démenti. Résultat : près de la moitié du sujet est consacré à la question de savoir si LFI « incite » les lycéens à bloquer – et pas le moindre mot sur les revendications qu'ils portent.

Tout au long de la semaine, ce cadrage ne va faire que se resserrer. Le tout premier article du Monde sur le mouvement (28/09) était d'ailleurs anglé de la même façon. Le mouvement social est-il un vaste complot de LFI et de « l'ultra-gauche » ? La question obsède les plateaux et les journaux, et tous les registres sont employés pour l'explorer : reprises en écho inextinguibles de déclarations politiciennes tonitruantes, Gabriel Attal sur Europe 1 (30/09), Édouard Geffray sur RMC (28/09) ou encore Valérie Pécresse, dans une tribune enflammée pour Le Point (28/09) (« Non, Monsieur Mélenchon, nos jeunes ne sont pas de la chair à canon électorale ») ; graves chroniques des meilleurs éditorialistes, Ruth Elkrief (LCI, 30/09), Renaud Dély (France Info, 02/10), Antoine Oberdoff (L'Opinion, 02/10), etc. ; gardes à vue télévisuelles et radiophoniques pour les représentants de gauche, quels qu'ils soient, sommés de se désolidariser des violences et de s'expliquer sur ce complot qu'ils ont ourdi, « selon le gouvernement » ; débats de plateaux à n'en plus finir, entre personnes qui s'accordent sur l'essentiel, « LFI manipule et instrumentalise »... Florilège (non-exhaustif) :

Parallèlement à ce matraquage, naît logiquement l'idée de mesurer (scientifiquement) son impact dans l'opinion publique. On peut ainsi continuer à matraquer, en toute bonne conscience, puisqu'on ne fait que commenter « l'opinion des Français ». Sondage Odoxa dans Le Figaro, dont on appréciera la charge informative : « 70 % [des Français] dénoncent l'implication des Insoumis » dans le mouvement lycéen. Sondage CSA dans Le JDD, Europe 1 et CNews : « Blocages : 55 % des Français jugent que les lycéens sont instrumentalisés par LFI ». Bref, à force de martèlement, les accusations manifestement lancées, au départ, par un gouvernement aux abois soucieux de délégitimer un mouvement social… sont devenues l'analyse journalistique hégémonique. Une évidence, qui permet de distinguer le bon grain de l'ivraie : en douter revient à s'exclure de l'arc des « raisonnables », qui appellent au calme…

La « note des renseignements »

Jeudi 1er octobre, ce journalisme de maintien de l'ordre se double d'un bel épisode de journalisme de préfecture. Exclusif ! Le Figaro dévoile « une note des renseignements » qui indique que LFI est à la manœuvre derrière ce mouvement social (01/10). Lecornu en avait dit quelques mots le matin même, et les chaînes d'info s'en régalaient déjà : « Matignon accuse LFI et ses proxys de l'ultra-gauche d'être à l'origine du mouvement », pouvait-on entendre sur BFM-TV, sans aucune distance ni questionnement sur ce curieux terme de « proxy », passé de l'informatique à la rhétorique militaire (notamment celle d'Israël désignant ainsi les relais et soutiens plus ou moins officieux du régime iranien : pour évoquer LFI et « l'ultra-gauche », le mot est pourtant à lui seul un éditorial fachosphérique). Mais c'est au Figaro que revient la primeur d'un best-of de cette « note des renseignements ». Le titre est grandiloquent : « Blocage des lycées : la note de renseignement qui pointe le rôle clé de LFI ». Mais le contenu est loin d'être à la hauteur… En tout et pour tout, trois passages de l'article mentionnent LFI, et aucun d'entre eux n'autorisent à parler d'un « rôle clé ». Les voici :

- [Les] services [de Matignon] relèvent que, ce 29 septembre, une vingtaine d'élus nationaux LFI étaient d'ailleurs « impliqués dans le mouvement », de Lille à Rennes, en passant par Toulouse, Albi, Rouen, Clermont-Ferrand, Bègles ou Avignon.

- « Ceci rappelle fortement le "blocus challenge" lancé en mars 2023 par le député (LFI) du Val-de-Marne Louis Boyard pendant le conflit social lié à la réforme des retraites pour créer une émulation entre lycéens », se souviennent les analystes.

- De toute évidence, les lycéens sont poussés à ces actions par des éléments d'extrême gauche repérés tant parmi des structures syndicales étudiantes de l'université Paris 8 (Le Poing levé, FSE) ou Paris Nanterre (FSE) que des organisations politiques comme les Jeunes communistes révolutionnaires, Révolution permanente ou LFI .

Voilà tout. Résumons et reformulons les arguments, pour plus de clarté : « des élus LFI étaient présents » (comme à chaque mobilisation sociale d'ampleur) ; « cela rappelle le blocus challenge de Louis Boyard en 2023 » (ou n'importe quel blocus depuis mai 1968) ; « de toute évidence, les lycéens sont poussés » (il s'agit, « de toute évidence », d'une affirmation non-corroborée). La gigantesque pantalonnade que constituent ces extraits d'une « note des renseignements » ne va toutefois pas empêcher « l'exclusif » du Figaro de se répandre à toute vitesse. Au contraire. C'est la Nouvelle République des Pyrénées qui, en toute transparence, nous décrit le procédé, et nous fait entrer dans le cœur des désastreuses routines du métier (02/10) : « La note est tombée vers 16 heures sur les boucles WhatsApp qui permettent à Matignon de communiquer avec la presse. En style télégraphique, elle résume ainsi l'un des points abordés lors de la réunion de crise organisée par le Premier ministre hier après-midi : "constat partagé par les services de renseignements sur l'origine du mouvement (lycéen NDLR) : manœuvre organisée par LFI et ses proxys de l'ultra gauche". » Or, on commentait déjà les « informations des services de renseignement » à 16h15 sur LCI, ce qui laisse, au fond, assez peu de temps pour vérifier (une petite quinzaine de minutes). Fascinés par les sources officielles tout autant que par les polémiques politiciennes (surtout quand elles visent LFI), et se prenant volontiers eux-mêmes pour des privilégiés ayant accès à des secrets d'État, de nombreux journalistes vont ainsi plonger la tête la première dans cette communication et reprendre, voire amplifier les accusations de « Matignon » et de ses « services ».

D'autres vont même pousser le bouchon un peu plus loin, en relayant sans broncher les propositions les plus radicales de la droite, comme celle de Bruno Retailleau, proposant sur BFM-TV (01/10) de « lancer dans le débat public » la question de la « dissolution de LFI ». Et trouvant quelques relais complaisants pour effectivement mettre cette question à l'agenda, comme l'éditorialiste de France Inter Yaël Goosz (05/10), se demandant à la cantonade : « Faut-il, et peut-on, interdire La France insoumise ? » Sa réponse est plutôt non, mais la question méritait d'être posée !

Notons toutefois que pour des journaux comme Le Monde ou Libération, les faiblesses de la « note » étaient trop manifestes pour la recracher telle quelle. Le Monde, par exemple, conclut sa recension ainsi : « Sollicités pour savoir si Matignon avait d'autres éléments que cette note pour accréditer l'instrumentalisation du mouvement, les services du premier ministre n'ont pas répondu. » (02/10)

Les complotistes

D'autres, au contraire, ont redoublé de théories farfelues pour abonder dans le sens du gouvernement, refusant aux lycéens l'initiative de leur mouvement. Incapable de comprendre (ou de documenter) les dynamiques historiques, matérielles, sociales ou politiques qui expliquent ce mouvement de luttes lycéennes, Le Point s'est donc vu contraint de recourir à des explications… authentiquement complotistes. Voyant, dans ces « violences urbaines », outre l'influence de LFI, la main de l'Iran ou des Frères musulmans...

Invitée chez Sonia Mabrouk sur BFM-TV (05/10), Nora Bussigny peut revenir sur cette fulgurante « enquête » qui consiste à dénoncer encore et toujours, derrière la viralité des vidéos des violences policières sur les réseaux sociaux, la main de l'Iran qui tiendrait celle de « l'ultra-gauche », dans un gloubi-boulga lancé d'une voix chevrotante, qui mérite d'être transcrit in extenso :

Nora Bussigny : Ce qui m'a intéressé dans ce mouvement, c'est effectivement les relais numériques qui sont extrêmement conséquents et qui parviennent d'agréger [sic] différents collectifs pour instrumentaliser et radicaliser les messages lycéens, qui sont, je trouve, initialement primordiaux. En l'occurrence, on trouve en premier lieu un homme qui s'appelle Shahin Hazamy, c'est un agent du régime iranien […]. Et lui il fait partie de ceux qui ont poussé des vidéos extrêmement virales de violences policières, toujours avec un biais d'appel à la déstabilisation de l'État, parce que c'est le propre de l'ultra-gauche ! Si on doit définir en deux mots l'ultra-gauche, c'est un ensemble de groupes militants qui ont en commun un rejet des institutions démocratiques, un rejet de l'État, et une volonté de déstabilisation de ces institutions.

Dans cette salade indigeste, Nora Bussigny passe sans transition ni lien logique d'un « agent » de la « mollarchie » à « l'ultra-gauche », dont elle nous livre pour finir une définition qui éclaire surtout la détestation qu'elle lui voue. Résumé des révélations ? Un « agent du régime » aurait retweeté (ou reposté sur TikTok, nous ne le saurons pas), une vidéo de violences policières. C'est bien la preuve que c'est l'Iran qui essaye de déstabiliser l'État, tout comme l'ultra-gauche d'ailleurs ! Intriguée par ce niveau d'investigation et par la thèse iranienne, Sonia Mabrouk relance : « Et vous dites que ces personnes ont infiltré, noyauté ce mouvement ? » « Oui, répond Nora Bussigny, avant de retouiller sa grande macédoine : « On retrouve Shahin Hazamy, mais on retrouve d'autres groupuscules. » Et Bussigny de mettre dans la phrase qui suit, et dans le même souffle, l'agent iranien, Extinction Rebellion et Red-jeunes (une scission de la Jeunesse communiste). Nous n'en saurons pas plus sur l'implication de l'Iran…

Pugnace, Mabrouk y revient encore quelques minutes plus tard : « Quel est le lien entre un élu LFI, un lycéen, et un proche d'un régime iranien ? Quel est le lien ? » Bussigny, décidément peu à l'aise, esquive à nouveau, et répond sur… Clémence Guetté et Louis Boyard. Toujours pas de traces de l'Iran [1].

L'aspect conspirationniste de cette théorie du « complot LFI » n'a pas échappé à tout le monde [2]. Il faut dire que les éditorialistes les plus épais repoussent toujours plus loin leurs limites et leur absence de scrupules. C'est ainsi qu'Éric Naulleau, chroniqueur régulier de CNews, a cru bon de partager, pour résumer son idée, un dessin généré par IA, reprenant une vieille iconographie antisémite parfaitement identifiable. On y voit un Mélenchon maléfique, représenté en grand marionnettiste. Au bout de ses ficelles, les lycéens sont ses pantins.

***

Pour l'éditocratie qui divague, un mouvement social ne peut-être qu'un complot de « l'ultra-gauche ». Déléguant leur travail d'enquête aux « services » de « Matignon », s'y fiant comme à l'évangile, ces commentateurs se sont mis hors d'état de comprendre ce qui se déroulait sous leurs yeux. Mais la vision du monde social qu'ils propagent ainsi ne contribue pas qu'à obscurcir les causes politiques qui ont mené à ce mouvement : elle construit également par avance la justification de sa répression.

Jérémie Younes, et Florent Michaux pour la vidéo


[1] À propos de la « viralité » du mouvement social sur les réseaux sociaux, le premier article du Monde (28/09) se terminait par le paragraphe suivant : « Cette diffusion à grande échelle semble avoir été "naturelle", sans relais politiques particuliers ni promotion artificielle […]. Viginum, l'organisme chargé de la détection et de la lutte contre les ingérences étrangères, explique au Monde n'avoir constaté à ce stade aucune amplification artificielle des contenus liés aux blocages par des acteurs étrangers. »

[2] Lire par exemple : « LFI et la jeunesse "manipulée" : le retour d'une vieille rengaine », Mediapart, 02/10.

06.10.2026 à 16:35

Florent Michaux
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Est-ce que vous appelez au calme ?! Est-ce que vous condamnez les violences ?! C'est un grand classique de la couverture médiatique des mouvements sociaux : les chiens de garde veulent rétablir l'ordre. Zapping.

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