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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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22.10.2026 à 12:09

Marion Moinet
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Registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.

- Mouvement des lycéens (2026) /
Texte intégral (3185 mots)

Nous avons étudié la couverture de la mobilisation du 17 octobre par La Provence. Bilan : registre guerrier, images choc, micros-trottoirs à répétition et invisibilisation des manifestants.

« Le chaos », puis « La désolation ». C'est ainsi que le quotidien régional La Provence décrit en Une, au lendemain et surlendemain du 17 octobre, la situation à Marseille. Poubelles en flammes, vitrines fracassées, nuages lacrymogènes et jets de pierre : les pages du quotidien regorgent d'images choc, assorties de titres mobilisant le registre de la violence et de la peur : « Marseille à feu et à sac » [1], « C'était pire que les émeutes de Nahel » [2], « Samedi noir dans l'Hexagone » [3]…

On l'aura compris : la seule chose qui mérite d'être retenue du 17 octobre, pour les responsables éditoriaux de La Provence, c'est les pillages et les violences qui ont mis la ville sens dessus dessous. Mais uniquement celles imputables aux contestataires : les titres des articles ne mentionnent ni gazages, ni nassages, ni manifestants blessés par les « forces de l'ordre » – ou seulement dans les brèves [4]. Comme dans de nombreux médias nationaux [5], le récit qui émerge dans La Provence au lendemain des manifestations est sensationnaliste. Il ne cherche pas à comprendre la mécanique des débordements qui ont conduit à ces « scènes honteuses » de chaos – qu'il se délecte d'ailleurs à décrire ad nauseam. Manichéen, ce récit médiatique oppose les « casseurs », « pilleurs » et autres « émeutiers » aux « forces de l'ordre », auxquelles il convient d'apporter un « soutien évident » (édito du 19/10). Quant au mouvement social porté par des milliers de manifestants, il a purement et simplement disparu – et leurs revendications avec.

De quoi s'interroger sur les choix éditoriaux de la hiérarchie du journal, dans l'édition du lendemain et du surlendemain : les angles qui ont été retenus, le choix des titres, la sélection des images et des interlocuteurs à qui le quotidien régional a donné, ou non, la parole.

« Ni compassion, ni circonstances atténuantes, ni excuses »

Au lendemain du 17 octobre, l'indignation est de mise dans la plupart des médias dominants. La Provence n'est pas en reste : l'éditorial du 18 octobre, intitulé « Arrêtons avec les excuses », donne le ton. « Ce à quoi nous avons assisté dans plusieurs villes françaises hier, en particulier à Marseille, est une honte », affirme le directeur de la rédaction, Olivier Biscaye. « Ça ne mérite ni compassion, ni circonstances atténuantes, ni excuses […]. Ce à quoi nous avons assisté est très grave, avec, sous nos yeux, des scènes d'émeutes, de pillages organisés, de guerre civile. » Et de conclure : « Cette insurrection […] doit être condamnée sans la moindre nuance. »

La comparaison des violences avec « des scènes de guerre civile » revient à plusieurs reprises dans le dossier de huit, puis de onze pages spéciales dans le journal du 18 et du 19 octobre. Celui du 18 octobre ne contient qu'une page et demie sur les manifestations [6] – contre 6,5 consacrées aux « émeutes », « casseurs », « pilleurs », ou encore à la « mise à feu et à sac » de la ville. L'édition du 19 octobre est exclusivement anglée sur la « casse », les « saccages », les « pillages » et les « violences ». Aucun titre ne fait référence aux manifestations pacifiques ou au vécu des manifestants. En pied de page, un article promet pourtant de s'intéresser à une « victime collatérale » des événements : s'agirait-il enfin de parler de manifestants blessés, de revendications invisibilisées ou d'une mobilisation tuée dans l'œuf aux premières heures du 17 octobre ? Non, il s'agit d'évoquer le report d'une course caritative, « annulée en raison des émeutes survenues la veille » [7].

Dans la titraille de ces deux journaux, La Provence mobilise presque exclusivement le registre émotionnel de la peur et de la violence : « "On a peur pour la suite" : la vie continue malgré tout sur la Canebière » [8], « Des plaies à l'âme qu'on ne peut oublier » [9], « Des attaques jamais vues » [10], ou encore « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes » [11]. Les journalistes semblent avoir reçu pour consigne de sillonner les rues les plus dévastées de la ville pour en tirer des « témoignages », quand bien même les interlocuteurs ne sont pas tous des « témoins » à proprement parler, n'ayant pas assisté aux événements de la veille. Devant les micros tendus, les passants, commerçants ou touristes rivalisent de comparaisons martiales. « On dirait un lendemain de guerre » [12], confie un habitant qui estime que « dans ces cas-là, il faut faire venir l'armée ». « Je n'ai jamais vu ça sauf chez moi au Pérou, où cela avait été considéré comme du terrorisme » [13], explique une autre. « On a assisté à des scènes de guerre » [14], ajoute un troisième.

Des micros-trottoirs à répétition

Grâce à la multiplication de ce genre de micros-trottoirs, le pathos est omniprésent dans ces deux dossiers spéciaux. Mais les faits, les chiffres et l'analyse manquent cruellement. Du déroulement des manifestations elles-mêmes (présence policière, stratégie déployée contre les manifestants, composition des cortèges), on n'apprendra rien – si ce n'est au détour d'un énième micro-trottoir : « Ils ont tout fait pour nous voler la manif. J'ai été gazé cinq fois depuis ce matin » [15], dit un manifestant. « J'ai eu peur avec toute la lacrymo qu'on a reçu dessus » [16], indique un lycéen. « On voulait manifester mais on a été bloquées et gazées et on est vite rentrées » [17], ajoutent deux Marseillaises.

Ces témoignages, épars et vite expédiés, ne permettent pas d'en savoir plus sur le dispositif policier mis en place, si tôt dans la journée que « des affrontements entre policiers, casseurs et manifestants » [18] avaient démarré avant même l'heure du rassemblement, empêchant des manifestants de rejoindre le cortège. Mais pour La Provence, là n'est pas le sujet ! D'ailleurs, les manifestants ne seront jamais dénombrés : le seul article consacré au déroulement des cortèges à Marseille [19] y renonce, expliquant que « la Préfecture n'a pas souhaité communiquer de chiffres précis ». Un décompte de « 30 000 pilleurs » sera cependant fourni le lendemain [20] – chiffre que les journalistes eux-mêmes présentent comme peu fiable puisque la préfecture a « refusé de dissocier les manifestants pacifiques (…) et les pilleurs en action ».

Dans cette flopée d'articles sensationnalistes, quelques papiers (un peu) plus informatifs surnagent tant bien que mal. Ainsi de cet article paru le 19 octobre et intitulé « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », qui a le mérite de s'interroger sur les choix politiques ayant conduit à une telle situation : le journaliste y confronte les chiffres avancés par le préfet (30 000 « pilleurs », dont 8 000 « émeutiers ») à ceux de sources syndicales policières, de certains gradés et journalistes présents lors des émeutes. Regorgeant de chiffres (avancés par la préfecture), il contraste avec les autres articles du dossier, qui n'en contiennent presque aucun.

Enfin, l'abondance de micros-trottoirs contraste aussi avec l'absence de sources susceptibles d'éclairer les ressorts sociaux, économiques ou politiques de ces violences, leur signification, ou de les comparer avec des mouvements sociaux passés. Aucun sociologue, politiste, historien ou spécialiste du « maintien de l'ordre » n'a été mobilisé dans les éditions du 18 et du 19 octobre pour analyser les événements. La Provence ouvre cependant ses colonnes à deux reprises à une voix critique des actions des « forces de l'ordre » : le maire de la ville, Benoît Payan, qui pose des questions que les journalistes n'ont osé formuler dans aucun article. « Quels ordres ont été donnés [aux policiers nationaux, aux gendarmes] ? Leur a-t-on demandé uniquement de lancer des lacrymos sur les manifestants mais de ne pas s'occuper des pillages ? » [21]

Invisibilisation des revendications

Décrites comme « honteuses » à plusieurs reprises par les journalistes, dans l'édition du 18 comme du 19 octobre, les scènes du 17 octobre méritaient-elles pour autant que le journal y consacre la quasi-totalité de ses deux éditions spéciales, au détriment de la couverture des manifestations elles-mêmes, des revendications, des réactions des organisations syndicales après ces débordements, ou d'une analyse plus fine des causes – et conséquences politiques – de ce « chaos » ?

Oui, répond sans hésiter La Provence, qui estime même, dans le chapô de l'article ouvrant le dossier du 18 octobre [22], que ces violences font « oublier toutes les revendications qui sont, pourtant, légitimes ». Voilà une question trop vite expédiée : les journalistes pourraient pourtant s'interroger sur leur propre responsabilité dans cette invisibilisation des revendications, qui relève de leurs propres pratiques journalistiques, sinon de choix éditoriaux, et non d'un état de fait, conséquence inévitable de l'intensité des pillages. « [Les] casseurs ont, hélas, fait totalement oublier la véritable manifestation », insiste le journaliste, qui, après un minutieux état des lieux des dégradations, ne consacrera pas une ligne de son article aux revendications des manifestants. Il tendra néanmoins le micro en fin d'article à Violaine, 62 ans, qui déplore que les manifestants aient été « dépossédés du mouvement, spoliés ». Par les casseurs, suggère entre les lignes le journaliste. Mais aussi par La Provence, qui s'est rendue volontairement complice de cette spoliation.

Marion Moinet


[1] 18/10, p. 2.

[2] 18/10, p. 5.

[3] 18/10, p. 8.

[4] La page 9 du journal du 18/10 contient une brève intitulée « Une main arrachée à St-Etienne », en 4e position (sur 5) dans la colonne de brèves.

[5] Lire par exemple ces communiqués à propos du 20h de France 2.

[6] Un article en page 4 sur la manifestation marseillaise (« On en a vraiment ras-le-bol et ce n'est que le début »), et un article d'une demi-page en page 9 (« Les manifestants étaient bien présents »). Il est placé juste sous un premier article intitulé « Les pilleurs arrivent en ville », illustrant la hiérarchie de l'information selon le journal : d'abord les pillages, ensuite les manifestations.

[7] « On essaie de rebondir après ce coup de massue », 19/10, p. 5.

[8] 19/10, p. 3.

[9] 19/10, p. 2.

[10] 19/10, p. 3.

[11] 19/10, p. 6.

[12] 19/10, p. 2.

[13] 19/10, p. 2.

[14] 19/10, p. 2.

[15] 18/10, p. 4.

[16] 18/10, p. 4.

[17] 19/10, p. 2.

[18] 18/10, p. 4.

[19] 18/10, p. 4.

[20] « Pillages et violences : la préfecture de police fait ses comptes », 19/10, p. 6.

[21] « Je veux savoir quels ordres ont été donnés aux CRS », 19/10, p. 4.

[22] « Marseille à feu et à sac », 18/10, p. 2.

21.10.2026 à 15:50

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Des communiqués CGT, CFDT et SUD suite au JT du 18 octobre.

- Mouvement des lycéens (2026) / , ,
Texte intégral (3431 mots)

Nous reproduisons ci-dessous trois communiqués : un premier de la CGT France Télévisions (20/10), un deuxième de la CFDT France Télévisions (19/10), et un troisième de Sud France Télévisions (21/10). Les trois font suite au même JT : le 20h du 18 octobre, sur France 2.

« 20h de France 2 du 18 octobre 2026. Sous les pavés, la propagande ! » (communiqué CGT France Télévisions)

Le ministère de l'Intérieur en a rêvé, le 20h de Laurent Delahousse l'a fait ! Un clip de propagande intitulé « Au cœur des violences » qui décrédibilise les manifestants du 17 octobre. Un mouvement social d'ampleur nationale réduit à un message de haine sans filtre. Le 20h fait la démonstration de sa fascination pour la violence, une obsession.

12 minutes d'images de casse jusqu'à la nausée. Comme dans un film trash, s'inspirant des 3 règles du théâtre classique : unité d'action, de lieu, de temps. Lancé de pavés des casseurs, Place de la République à Paris, l'après-midi du 17 octobre.

Ça saute aux yeux : l'équipe a les deux pieds dans le même sabot, même une caméra de vidéosurveillance aurait fait mieux. On tourne en rond autour des poubelles en feu, le démontage du mobilier urbain, dans les nuages de gaz lacrymogènes. Leur mission ? Filmer les casseurs en action qui jettent des pavés à répétition, sous le nez des CRS et des manifestants piégés. C'est sans fin.

Des manifestants qui ne parlent pas de leurs revendications

Les manifestants au milieu du chaos ont répondu présents Place de la République. Ils étaient venus porter leurs revendications. On attendait des sonores puissants, mais on est loin ici de Victor Hugo et de ses descriptions des barricades de juillet 1830 dans « Les Misérables ».
Le 20h de France 2 reste au ras du bitume et nous livre pêle-mêle avec des ambiances sonores captées à l'arrachée : « c'est toujours plus ou moins le bordel mais aujourd'hui ça commence tôt », « Marianne est en train de cramer », « ça m'a atterri dessus… ils tirent à bout portant… ils commençaient à utiliser les bombes au poivre... et tout le monde est parti et ils m'ont lancé une grenade assourdissante dessus… ça a impacté ma main… ».

Tant pis pour les revendications des manifestants, on ne les entendra pas. Des pompiers passent devant la caméra, on espère l'interview des hommes du feu, mais non, rien : le néant.

Une histoire sans parole ou presque, qui vise Mélenchon

Après 4 longues minutes de violence, de chaos, de feu, d'effroi, de peur, de malheur, la voix de la journaliste refait surface, comme si de rien n'était. Sans transition elle annonce :
« À quelques mètres de là, dans une ambiance bon enfant, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ».

J-L Mélenchon : « Une mise en mouvement de toute la jeunesse du pays, moi je ne suis pas capable là comme ça de trouver une comparaison, c'est plus puissant que Mai 68, au sein de la jeunesse, donc c'est vraiment un événement qui nous apprend des choses sur notre pays et surtout c'est incroyable ! »

Vous l'aurez compris, le leader insoumis répond à une question sur les revendications des manifestations, et non sur la violence et les casseurs que l'on nous a servi tout au long du sujet. Un contre-sens évident, assumé par l'autrice du reportage et sa rédaction en chef. Un procédé grossier et malhonnête qui fait honte à la profession et qui par la même occasion éclabousse la crédibilité de toutes les rédactions de France Télévisions, de toutes les équipes qui peuvent en subir les conséquences sur le terrain.

Après les tags de l'extérieur des locaux de France 3 à Grenoble le 18 septembre, c'est France 3 à Caen qui en a fait les frais en début de semaine avec le tag « Journaliste collabo. La Pref vous parle tous les soirs ».

Appel à la démission de l'équipe du 20h week-end

Le 20h week-end a choisi son camp. Desservir la cause des revendications légitimes portées par les lycéens et les citoyens : redonner des moyens à l'école, l'amélioration des conditions d'accès à l'éducation, l'égalité des chances, la fin de Parcoursup.

Le 20h week-end ne représente en aucun cas l'opinion de l'ensemble des journalistes de France Télévisions. Seule une fraction bâtit ce narratif nauséabond.

La CGT se désolidarise complètement de ce JT de désinformation, porte-parole du ministre de l'Intérieur. Une télé de préfecture. La politique du pire à France Télévisions est à l'œuvre. Nous attendons des réponses claires du directeur de l'information pour savoir quelles suites il compte donner à ce crash éditorial. Pour la CGT, toute l'équipe du 20h du 18 octobre a failli et doit démissionner.

***

« Tout feu, tout flamme : retour sur l'édition spéciale du 20h de France 2 » (communiqué CFDT France Télévisions)

Voilà quelque temps déjà que ce tract couvait. Comme un feu de poubelle.
Le traitement des manifestations lycéennes par France Télévisions.

Mais, hier soir, comment dire, avec cette édition spéciale « La France sous le choc », France 2 a franchi un cap que même BFM n'aurait imaginé. Une ligne rouge déontologique. Piétinant à l'instar des casseurs qu'elle dénonce, comme insane, le contradictoire, la mesure, le traitement des faits, tous les faits.

Un choc, oui.

Une tendance préoccupante

Acrimed avait déjà épinglé France 2 au début du mois pour sa « hiérarchie » de l'information. Du lundi 28 septembre au jeudi 1ᵉʳ octobre, 13 h et 20 h cumulés, l'observatoire des médias note que le traitement des « violences » en marge du mouvement a été neuf fois plus important que les causes ou les revendications du mouvement lui-même. Les violences policières, elles, n'existant quasiment pas.

Les accusations du gouvernement contre LFI devancent même les revendications des lycéens dans la hiérarchie de l'info.

Le 13 octobre, c'est Arrêt sur images qui fait ses comptes sur France info. De 6h à 22 h, ce jour-là, les lycéens ont eu droit à 13 mn et 16 s, soit 1,38 % du temps d'antenne.

En comptant les porte-parole du mouvement, non lycéens, et en ajoutant les étudiants interrogés dans les cortèges, la chaine plafonne à 25 minutes, soit 2,6 % du temps d'antenne.

Plein gaz (lacrymo)

Hier soir, nous avons voulu faire nos propres comptes lors de cette édition spéciale sur France 2 intitulée « La France a peur », heu non pardon « La France sous le choc ».

Précision : nous ne critiquons évidemment pas ici les équipes de reportage qui se sont mobilisées tout le week-end dans des conditions extrêmement difficiles.
Ce que nous dénonçons, ce sont les choix éditoriaux, les angles des sujets, les « commandes » qui ont pu leur être passées.

Pour nous mettre dans l'ambiance avant l'allocution du président de la République, sujet de 2 min consacré aux violences du week-end, cinq secondes sur les revendications.

« En regardant ces images, nous nous sommes tous demandé : qu'ont-ils en tête, comment des Français peuvent faire cela à la France ? » déclare fort à propos le président.
Vient-il de visionner le reportage de France 2 ? « Comment peuvent-ils en arriver là ? »
Justement, retour plateau, Laurent Delahousse se pose la même question. Exactement. « Comment en est-on arrivé là ? »

Là, on était en droit d'attendre du service public des réponses.
Un éclairage politique, social et économique, des sujets sur le budget de l'éducation nationale, sur le schéma du maintien de l'ordre « à la française », sur la baisse du pouvoir d'achat… Du fond, quoi.

Que nenni. On est là et on y restera. Pendant 56 minutes. Et, le fond, on l'a touché, oui. Les sujets s'enchaînent, les mêmes images tournent en boucle et les synthés sont anxiogènes au possible : « Tensions maximales dans les centres-villes », « sidération à Limoges », « les forces de l'ordre dépassées ».

C'est la circulation circulaire de l'information, au sens propre. Effet siphon (cérébral) garanti.

– Dans « Sidération à Limoges », le maire accuse même « l'ultra-gauche » d'avoir brûlé le beffroi, « elle a signé son crime », assène Sherlock… sans la moindre once de preuve ni parole contradictoire. On le laisse tranquillement dérouler.
C'est pourtant à Limoges, souvenez-vous, que l'extrême droite a eu le privilège de connaître le contenu d'un reportage sur Oradour avant même sa diffusion, au nom du même sacro-saint contradictoire.

– Dans le sujet « 24 h qui ont bouleversé le pays » : sur les 4 minutes de reportage, six secondes données à une lycéenne qui manifeste, 24 secondes sur les manifestations « pacifiques ». Tout le reste n'est que pillage, casse, incendies…
Règle de trois basique : si 24 h font 4 min, il y a eu dans cette journée « bouleversante » : 3 h de manifestations et 21 h de chaos.

S'ensuit évidemment un direct sur les 2300 interpellations, le profil des 550 gardés à vue. En pied, grand-écart, « autre information », en bref, très bref, 5 secondes, montre en main, sur les enquêtes de l'IGPN suite aux blessures graves de mineurs à St-Etienne et Mulhouse. Retour aussitôt sur les « 3000 pilleurs à Marseille ». C'est quand même plus grave. Que vaut une main arrachée face à une Marianne de plâtre qui a perdu son nez ?

Il faut attendre plus de 36 minutes pour que France 2 reconnaisse que « les revendications sont toujours là » traitées sous l'angle, faut pas abuser non plus, du « sentiment de gâchis des manifestants ».

Au cœur des violences

Les « médias internationaux manquent de mots ce soir », entend-on. Visiblement France 2 aussi. Pour boucler cette spéciale qui tourne en rond, France 2 propose un sans commentaire (ou presque) de onze minutes. C'est dire la bizarrerie du concept : on a cru à un énième bug de la box.

« Au cœur des violences », soit Orange Mécanique, sans chapeau mais avec le melon. Une « immersion » que, soit dit en passant, tout le monde peut désormais vivre en direct sur les réseaux sociaux grâce à la foultitude de manifestants vidéastes amateurs, sans com et avec un même son dégueulasse.

Ça commence par une minute de manifestations disons « normales », on ne sait plus quel mot employer à force, avant d'embrayer sur quatre minutes de « scènes chaotiques de pure violence », sans commentaire, sans recul, sans explication.

Là, accrochez-vous, l'enchainement est très douteux. On retrouve « à quelques mètres de là, entouré de jeunes qui manifestent dans le calme, Jean-Luc Mélenchon qui analyse la situation ». Quelle situation, on ne sait pas, et c'est là tout le problème. Ce dernier, ravi, sourire aux lèvres, répond : « C'est plus puissant que mai 68 dans sa genèse… C'est incroyable ! »

Inséré au chausse-pied entre deux séquences de « pure violence », le moment est lunaire. Soit le montage est mal foutu, soit il est orienté. Dans les deux cas, c'est très grave. Retour sans transition sur les violences qu'on a déjà vues et revues. Elles durent cette fois six minutes supplémentaires.

Sur les 48 min d'émission spéciale (hors allocution présidentielle), selon nos comptes, moins de deux minutes ont été consacrées aux revendications lycéennes et au plus de 600 000 manifestants dans les rues de France.

Nous poserons tous les points soulevés ci-dessus en commission déontologie.

En attendant, la CFDT FTV déplore ce traitement médiatique qui, ne soyons pas naïfs, fait le lit du RN et de son obsession pour le tout sécuritaire et l'ensauvagement de la France.

Nous nous tirons aussi une balle de LBD dans le pied et dans l'œil. Dans le pied, car TF1, qui a beaucoup moins tartiné que nous hier soir, a réuni 2,5 millions de téléspectateurs de plus que nous. Dans l'œil, parce que nous sommes manifestement incapables de voir ce qu'attendent les jeunes des médias et de nous en particulier (il suffit pourtant de lire leurs pancartes).

Ce que nous devons à la société française. Une information équilibrée, froide, vérifiée, de l'analyse, du recul.

France Télévisions voulait « rassembler » les Français, là elle les divise. Pire, elle les occulte. Comment, oui, en est-on arrivé là ?

***

« 20h du 18 octobre. France 2 ou les casseurs de la déontologie » (communiqué Sud France Télévisions)

« La France sous le choc » : c'est le titre qu'a choisi France 2 pour son JT spécial du 18 octobre. D'entrée de jeu, le cadrage est clair, on ne parlera pas d'une France en colère, mobilisée, ou révoltée, d'une France qui manifeste ou qui s'exprime, mais d'une France « sous le choc ». Et ce n'était que le début d'une heure catastrophique d'antenne, qui nous a donné la nausée. Déontologie bafouée, information maltraitée, journalisme piétiné : tout était fait pour recracher le narratif du pouvoir en place et alimenter les discours de l'extrême droite.

La voix de son maître : un JT au service du gouvernement

« Sous le choc », c'est ainsi que nous laisse ce journal télévisé ni fait ni à faire. 56 minutes sans queue ni tête journalistique, centrées en grande partie sur les dégradations de biens, que les journalistes qualifient en boucle de « violences ». On vous laisse apprécier la mesure dans le choix des mots : « violences extrêmes », « guérilla urbaine », « centres-villes dégradés », « commerces saccagés », « riverains médusés », « sidération »… En revanche, il y a des termes que vous n'entendrez jamais : « nasse », « charge policière », « manifestants blessés »… Au total, dix secondes seulement seront consacrées à traiter à la fois une main arrachée par une grenade, et une adolescente éborgnée. Pas une seule fois, la stratégie du maintien de l'ordre décidée par le gouvernement ne sera interrogée ou remise en question.

Pourtant, juste après l'allocution d'Emmanuel Macron, Laurent Delahousse pose la question : « Comment en est-on arrivé là ? » On s'attend alors à de l'analyse, à du recul, à des explications. Raté : on revient aux images, en boucle, de pillages des magasins, d'affrontements, sans jamais les interroger, ni les mettre en perspective. On devra se contenter d'un enchainement de micros-trottoirs et d'interviews, comme celle du maire de Limoges qui assure que « l'ultra-gauche a signé son crime ». Que fait-on avec ça ? Aucun contradictoire, aucune preuve, aucune recherche d'information, aucune remise en question journalistique. Ces accusations seront assenées à trois reprises dans le JT. On apprendra pourtant, le lendemain, par la bouche de la procureure de Paris, qu'elle ne peut « absolument pas confirmer » que les auteurs des violences sont des « personnes politisées vers l'ultragauche ».

Par le choix des titres, par les angles des reportages, par la hiérarchisation des informations, par le manque criant de recul et d'analyse, Laurent Delahousse s'est transformé en idéologue et le JT est devenu un organe de propagande au service du ministère de l'Intérieur. Notez d'ailleurs que les seuls syndicats interrogés, au lendemain d'une mobilisation sociale historique, sont ceux… de la police.

CNews n'aurait pas fait pire

Mais c'est au bout de 43 minutes qu'arrive le clou du spectacle, le plus sordide. Le présentateur promet « une immersion au cœur de cette journée du 17 octobre ». C'est en fait 11 minutes 30 d'images d'affrontements, de sons d'explosions dans la capitale… le tout presque sans commentaire. On se demande ce qu'il se passe. La régie est-elle en train de diffuser par erreur un bout à bout de rushes bruts ? Ah non ! Après cinq minutes d'images de chaos sans aucun contexte, la rédactrice annonce : « à quelques mètres de là, Jean-Luc Mélenchon analyse la situation ». Une tournure bien malhonnête : on croirait qu'il s'exprime sur les images de chaos qu'on vient de voir, alors qu'il se trouve, lui, dans un cortège tout à fait calme. Le candidat à l'élection présidentielle dira une phrase, à peine audible tant le son est médiocre. Il parle d'une « mise en mouvement de la jeunesse » et ajoute que « c'est plus puissant que mai 68, (…) et surtout, c'est incroyable ». Puis, la journaliste enchaîne : « et pendant ce temps-là, place de la République… » Et c'est reparti pour six minutes d'images de chaos, toujours sans analyse ni commentaire. La manipulation est grossière.

Comment ne pas être d'accord avec nos confrères de Télérama, qui écrivent : « France 2 assume de renoncer totalement au journalisme » ? Comment ne pas avoir honte, en tant que salarié·es du même groupe, de ce traitement indigne du moment historique que traverse le pays ? Comment ne pas avoir peur, en tant que reporters de France Télévisions, d'être assimilé·es à ce simulacre de journalisme ?

Sud dénonce avec force cette heure d'antenne consacrée à faire la propagande du gouvernement et le lit de l'extrême droite. Notre carte de presse ne doit pas être qu'un symbole, elle nous oblige. Défendons-la. Sud exige une réponse du directeur de l'information aux nombreuses critiques internes et externes à France Télévisions.

21.10.2026 à 09:20

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Une tribune signée par 780 étudiants en journalisme.

- Mouvement des lycéens (2026)
Texte intégral (971 mots)

Nous reproduisons cette tribune signée par 780 étudiants en journalisme, et parue initialement dans L'Humanité le 16 octobre.

Dans le contexte du mouvement social lycéen actuel d'ampleur, nous, étudiantes et étudiants en école de journalisme, soutenons les revendications sociales de l'Union Étudiante dans sa pétition lancée le 5 octobre 2026, qui a récolté à ce jour 75 000 signatures [1].

Nous dénonçons la couverture médiatique actuelle du mouvement lycéen par une grande partie des médias. Nous l'estimons intolérable. Les revendications lycéennes se retrouvent invisibilisées par des lignes éditoriales sensationnalistes et orientées.

Tout comme la Ligue des droits de l'Homme, nous accusons certains médias d'omettre les violences policières, en se concentrant davantage sur les incidents provoqués par des « individus extérieurs », qui se seraient greffés aux groupes des lycéen·nes. Il est également important de souligner que certains médias refusent toujours de flouter les mineur·es pris·es en photos et vidéos, bafouant ainsi leurs droits.

Sous couvert d'une prétendue impartialité journalistique, certaines rédactions faussent l'accès à l'information pour décrédibiliser le mouvement. ACRIMED, l'Observatoire des médias, relate qu'entre le 28 septembre et le 1er octobre 2026, les JT de France 2 (ceux de 13h et 20h) ont consacré seulement 11 sujets aux mobilisations lycéennes : 75 % du temps des sujets abordaient la dégradation matérielle, 8 % les revendications et seulement 3 % concernaient les violences policières, soit 47 secondes d'antenne… Nous observons une dissonance entre ce que nous voyons nous-même sur le terrain, au contact des personnes qui luttent et ce que relaie la majorité des médias.

Une telle couverture médiatique ne masque-t-elle pas les enjeux de la mobilisation ? Les rédactions mettent sous silence ce mouvement social. En tant que futur·es journalistes, nous nous indignons de ces méthodes, contraires à la déontologie journalistique. C'est pourquoi nous devons nous montrer solidaires et affirmons que nous soutenons nos camarades étudiant·es et lycéen·nes face à la répression policière et médiatique.

On nous apprend que les mots servent d'abord à présenter les faits. Les événements récents mettent en lumière la manière dont la majorité des médias opèrent une inversion symbolique, consistant à traiter davantage les dégâts matériels que la perte d'un œil, d'une main ou d'une mâchoire fracturée. Nous dénonçons ici une manipulation sémantique. Pour criminaliser les revendications en cours, les médias qualifient des feux de poubelle de « violences urbaines ». Ils décrètent « violents » les moindres dégâts matériels quand la répression et les sévices physiques apparaissent sous l'appellation « maintien de l'ordre ». Il ne s'agit donc pas seulement d'une différence de vocabulaire mais d'un choix éditorial.

Ces sujets nous concernent toutes et tous. Nous devons nous mobiliser afin que ces enjeux déontologiques ne soient pas étouffés au service de cette répression exercée sur la liberté d'expression. L'essor grandissant de nouveaux médias, sur les réseaux sociaux notamment, est un indicateur important du besoin de représentation que ressentent de nombreux·ses jeunes.

Nous nous opposons aux méthodes de traitement de l'information de certains médias grand public. Ils devraient réaliser un travail important de recontextualisation, qui permettrait de comprendre la complexité d'un mouvement social. En tant qu'étudiant·es en journalisme, il est de notre devoir de nous unir contre cette désinformation qui porte préjudice à la reconnaissance des revendications et occulte les violences policières subies, en grande partie par des mineur·es.

Le journalisme est un contre-pouvoir par nature et l'information, un bien commun. N'oublions pas que l'essor de la presse prend ses racines en pleine Révolution Française, en suivant l'idée républicaine : par le peuple, pour le peuple.

Nous nous reconnaissons davantage dans la couverture de certains médias à la ligne éditoriale indépendante et appelons les médias grand public et leurs journalistes à se responsabiliser. D'autant plus que dans un contexte de campagne présidentielle, le rôle des médias occupe une place majeure.

Chaque journaliste a une responsabilité. S'affranchir du cadre déontologique, en faisant primer l'opinion sur la véracité des faits, revient à condamner à mort, non pas uniquement la profession, mais la démocratie elle-même. Nous ne voulons pas de ce journalisme.

780 étudiantes et étudiants de 15 écoles de journalisme (École de journalisme de CY Cergy, Celsa – Paris, CFJ – Paris et Lyon, ESJ – Lille, École de journalisme de Grenoble, les étudiant.es de l'école de journalisme de l'IFP – Paris, EJCAM – Marseille, les étudiant.es mobilisé.es de l'IJBA – Bordeaux, IPJ – Paris, EDJ – Paris, CUEJ – Strasbourg, IUT de Lannion, EJC – Cannes, Master de journalisme de Metz, EPJT – Tours).


[1] Depuis la parution de la tribune, ce nombre a augmenté. Au 21 octobre, la pétition compte 91 000 signataires. Note d'Acrimed

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