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04.05.2026 à 11:57

Frédéric Martel, une tournée promo au secours de l'Occident

Jérémie Younes
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Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.

- Journalistes et auteurs /
Texte intégral (2599 mots)

Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.

« Voici un livre événement, une enquête monumentale sur tous ceux qui nous détestent ! Et quand je dis "nous", c'est nous, les citoyens français, les Européens, l'Occident, nos valeurs… » Nous sommes le 10 avril dans l'émission « Quotidien » (TMC), et Yann Barthès reçoit le nouvel héraut de l'Occident : le journaliste Frédéric Martel. Celui-ci vient de sortir un livre, Occidents (Plon, 2026), qui se présente comme une « enquête monumentale » composée de « plus de 1 900 entretiens » [1], « sur 8 ans », « dans 52 pays ». Un travail qui n'a toutefois pas empêché Frédéric Martel de tenir une émission hebdomadaire (« Soft Power ») sur France Culture durant la même période. Ou encore d'éditer les « Dits et écrits » de Jack Lang [2]. Un véritable bourreau de travail !

La thèse de Martel est audacieuse : « Cet Occident c'est au fond un fantasme », explique-t-il sur le plateau de « Quotidien », « c'est quelque chose qui a été inventé par nos ennemis pour nous critiquer… » Yann Barthès et son équipe semblent intéressés par cette théorie et se reconnaissent spontanément dans le « nous » de Martel :

- Yann Barthès : Pourquoi le -s à « Occidents », et pourquoi la boîte d'allumettes [sur la couverture] ?

- Frédéric Martel : La boîte d'allumettes parce qu'ils veulent mettre le feu, ils allument des mèches, […] c'est « Nous » face à « Eux ».

« Nous face à eux »

« Ce n'est pas seulement un livre, c'est une mine d'or », surenchérit le chroniqueur Paul Gasnier, qui n'a pas de mots assez forts pour exprimer son admiration : « Un travail colossal », composé de « portraits passionnants », « une fresque qui cartographie ceux qui nous détestent ». Encore ce « nous » qui paraît naturel à tout le plateau, et ce vague sentiment de citadelle assiégée par le monde barbare « qui nous a encerclés ». Gasnier poursuit : « Au fil du temps, "Occident" est devenu le synonyme d'un autre mot, de "démocratie", et donc la haine de l'Occident est devenue la haine de la démocratie. »

Démocratie contre dictature, civilisation contre barbarie, Occident contre Orient, « nous contre eux » : on reconnaît évidemment la filiation idéologique, depuis le concept de « despotisme oriental » jusqu'à celui de « choc des civilisations ». Espérons que « nos ennemis » ne franchiront pas Poitiers…

« Un grand livre de droite »

Avec un tel programme, Frédéric Martel ne pouvait que s'attirer les faveurs de la presse réactionnaire. Sans surprise, son ouvrage (« un pavé de plus de 600 pages ») est acclamé par toutes les nuances de la presse de droite. Pour Le Point, il s'agit « d'un guide de survie intellectuelle pour temps sauvage » (1/04) ; pour Les Échos, c'est une « passionnante nouvelle enquête du si talentueux Frédéric Martel » (15/04) ; Le Figaro a lu une enquête « foisonnante et précieuse » (15/04). Pourtant l'auteur de ce livre, comme tient à le préciser Sébastien Le Fol dans Le Télégramme (11/04), « n'est pas éditorialiste à Cnews, mais journaliste à France Culture. Il se réclame d'une gauche libérale et européenne ». Il est vrai qu'on aurait pu s'y tromper. « La détestation de l'Occident est l'une des aversions les plus répandues sur la planète », poursuit Le Fol, et le « livre édifiant » de Martel « nous en dévoile toute l'étendue ». Cette haine de l'Occident est produite « par les Occidentaux eux-mêmes », nous dit l'éditorialiste, qui voit dans cette « pathologie » le « poison lent » de la « haine de soi ». Le même Sébastien Le Fol reprend la plume quelques jours plus tard pour nous revendre le même livre, cette fois dans L'Express (14/04). Un entretien tout en complicité avec l'auteur qui culmine dans ces questions : « L'Occident est selon vous devenu "le grand vilain" dans le monde entier. Pourquoi cette détestation globale ? » ; « Israël est-il la pointe avancée de l'Occident, comme l'affirme Benjamin Netanyahou ? »

Du haut de ses 600 pages et de ses « 8 ans d'enquête », Martel manquerait presque d'adversaires à sa mesure : il inscrit son œuvre comme une « réponse » à Edward Saïd et à « l'orientalisme » ; balaye Fanon en fustigeant sa critique de l'universalisme occidental ; s'oppose à Marx et au Monde diplomatique : « En effet, la haine de l'Occident a été inventée essentiellement... en Occident. Les grands auteurs antioccidentaux sont européens, à commencer par Marx ; Fanon était français et Saïd parlait mieux anglais qu'arabe. » Sur la pensée postcoloniale, Martel va plus loin encore : « Ce courant intellectuel ne pourra jamais être légitime ni pris au sérieux tant qu'il ne prendra pas en compte les dérives, et parfois les échecs, de la décolonisation. » Et en fin d'entretien, le pompon :

- Sébastien Le Fol : Le meilleur démenti à la détestation de l'Occident, ce sont les migrations, selon vous. Où vont les gens ? Dans les pays occidentaux encore bien souvent !

- Frédéric Martel : Observons avec bienveillance le chemin des migrants. Les peuples votent avec leurs pieds. […] L'Occident reste le principal modèle, la boussole des migrants.

Le Figaro ne pouvait pas passer à côté d'un tel ouvrage. C'est Eugénie Bastié qui se charge de la recension (15/04). Elle aussi a remarqué en Frédéric Martel un homme « de gauche libérale », « particulièrement courageux » puisqu'il n'hésite pas à être d'accord avec elle, et, notamment, à dire du mal de la pensée postcoloniale : « La fabrique de l'ennemi occidental a servi de carburant idéologique et d'assurance-vie à des régimes autoritaires qui, de l'Algérie au Rwanda, se servent de la victimisation perpétuelle pour asseoir leur régime et exploitent sans vergogne la mauvaise conscience des Occidentaux. Avec la complicité d'intellectuels gauchistes participant à la haine de soi. » « Victimisation », « mauvaise conscience », « intellectuels gauchistes », « haine de soi » : les items de la pensée automatique de droite sont cochés. Sur X, le journaliste Jean-Dominique Merchet ne s'y trompe pas, et commente, enthousiaste : « Même s'il se revendique de gauche, le journaliste Frédéric Martel vient de publier un formidable livre de… droite ! » Bastié regrette néanmoins que Martel n'assume pas plus fermement l'aspect « choc des civilisations » de son ouvrage. Et de conclure : « Une civilisation peut mourir assassinée. Elle peut aussi mourir de ne plus savoir ce qu'elle est et d'où elle vient. »

« Les amis de Monsieur Mélenchon » et le Venezuela

La tournée médiatique de Frédéric Martel se poursuit et le voici invité des « Grandes Gueules » sur RMC (16/04), dans une ambiance que l'on a connu plus incisive. Dans la journée, quatre minutes de cet entretien vont être extraites par la radio pour faire un gros titre (et un article séparé) : « La révélation du jour - Frédéric Martel : "5 anciens ministres de Chávez m'ont dit qu'il avait financé, avec Maduro, des amis de Jean-Luc Mélenchon. Le parquet a été saisi pour financement illégal" ». Avec les « 8 ans d'enquête », les « 2 000 entretiens » et les « 52 pays », c'est l'autre emballage marketing du livre : celui-ci contiendrait des révélations sur un financement illégal « de Mélenchon et ses amis » (c'est la formule que Martel emploie partout). Arrêtons-nous un instant sur le gros titre de RMC : « 5 anciens ministres de Chávez », « m'ont dit que », « des amis de Jean-Luc Mélenchon » : à un tel niveau d'imprécision, difficile d'appeler cela une information. La fin de la phrase confinerait presque à la désinformation : quand Frédéric Martel affirme que « le parquet a été saisi pour financement illégal », il faut en fait comprendre qu'après avoir lu son livre, le député RN Julien Odoul a fait un courrier à la procureure de la République de Paris : « Julien Odoul ne veut pas laisser passer, écrivait le JDD le 3 avril, dans un courrier adressé à la procureure de la République de Paris, il évoque des éléments issus de l'ouvrage Occidents. Enquête sur nos ennemis du journaliste et chercheur Frédéric Martel. »

Un aspect des choses qui n'avait pas échappé au Point, qui avait dégainé dès le 1er avril : « De Mélenchon à Douguine : Frédéric Martel dévoile les réseaux secrets des ennemis de l'Occident ». Dans les « bonnes feuilles » publiées par le magazine se trouve le chapitre « L'argent du Venezuela », où l'on comprend qu'une partie des « révélations » de Martel ne sont pas si nouvelles, puisqu'elles reposent notamment sur le témoignage de l'opposant vénézuélien Rosmit Mantilla, exilé en France, et qui avait déjà formulé ses mêmes accusations contre Mélenchon (de façon tout aussi vague) dans une lettre ouverte publiée (déjà) par… Le Point, en 2019. Peu importe, Frédéric Martel aura compris que la presse était friande de cet aspect, qui permet de rapprocher le Hezbollah, Mélenchon, Xi Jinping, le régime algérien et Steve Bannon. Atlantico se saisit des « révélations » de Martel le 4 avril et se réjouit : « Les emmerdes volent décidément en escadrille pour la mélenchonie qui, dans le sillage de la mort de de Quentin Deranque et des tribulations policières de Rima Hassan, devra peut-être faire face à sa propre affaire de financements libyens... » En réalité, comme le note Libération un mois plus tard (2/05), les accusations de Martel n'ont pas de bases matérielles : « Cette grave mise en cause, basée uniquement sur des déclarations sans s'appuyer sur des documents, interroge. » Et le journal d'ajouter : « Ses détracteurs lui ont toujours trouvé une tendance à relier des points à la hâte pour confirmer ses thèses, à parfois préférer la légende à la réalité. Mais là, Martel voit les choses en grand : "C'est l'un des plus gros scandales de ces vingt dernières années". »

L'« enquête » de Martel intéresse jusque dans le journal confidentiel de Laurent Joffrin, LibreJournal, où l'on retrouve une autre recension particulièrement enthousiaste sous la plume de Bernard Attali (frère jumeau de). Avec ce passage édifiant : « En cherchant à expliquer l'Occident par les haines qu'il suscite, Martel finit par nous éclairer sur ce que nous sommes. Et ce que nous sommes, à cet instant du récit, c'est une civilisation qui, à force de s'interroger sur ses propres crimes historiques — réels, indiscutables —, a perdu le réflexe élémentaire de se défendre. L'autocritique, vertu libérale par excellence, s'est retournée contre elle-même : elle est devenue, dans certains cercles, une forme de capitulation anticipée. » Un véritable cri du cœur que nous serions tentés de résumer ainsi : « Occident, défends-toi ! »

***

Pour vendre son livre, Frédéric Martel a réalisé une tournée audiovisuelle royale en avril : le 8, il est l'invité des « Matins » de France Culture (la radio qui l'emploie) ; le 10, il est l'invité de 9h30 sur BFM-TV, puis le soir sur « Quotidien » ; le 11, France Inter lui accorde une heure entière, chez Thomas Snégaroff ; le 12, il est sur Loopsider, face caméra ; le 16, il est aux « Grandes Gueules » (RMC) ; le 18, le voici sur Franceinfo ; le 25, sur CNews.

Une telle surface médiatique donne l'occasion de dire pas mal de choses, mais, comme le veut l'exercice de la promotion, Frédéric Martel se répète souvent. Sur Loopsider, dans un format destiné aux réseaux sociaux, il fait néanmoins une déclaration qui permet de comprendre pourquoi son ouvrage a reçu un accueil si favorable : « Si vous aimez ce livre, vous êtes de gauche. Et si vous n'aimez pas ce livre, vous êtes d'extrême gauche. Et c'est la même chose à droite. » Avec son enquête « monumentale », et comme adore le faire l'espace médiatique, Martel croit avoir redéfini « l'arc de la raison », en confondant toutes les critiques de « l'Occident » (lui-même confondu avec « la démocratie libérale »), qu'elles viennent de Poutine ou d'Algérie, du Hamas ou de Caracas, de Mélenchon ou d'Orbán. Face à tant de confusion, l'analyse critique n'était pas à l'ordre du jour – tout juste une enquête à demi-critique de Libération (2/05), qualifiant Martel de « globe-trotter des idées ». Devant un « grand livre de droite », le rôle que se donne la presse dominante n'est pas d'analyser ou de décrypter ; mais de promouvoir et de prescrire.

Jérémie Younes


[1] « Le chiffre peut paraître farfelu » écrit pudiquement Libération (2/05).

[2] Jack Lang : Une révolution culturelle - Dits et écrits, Bouquins, 2021.

30.04.2026 à 10:41

« Affiche antisémite de LFI » : matrice d'un délire

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Extrait de Marc Joly et Christian Savestre, « En finir avec le déni », Anamosa, 2026.

- Des livres : présentations et extraits / , ,
Texte intégral (3957 mots)

Nous reproduisons un extrait de l'ouvrage de Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, paru chez Anamosa le 16 avril 2026.

Matrice d'un délire

Nous prions le lecteur, la lectrice, de s'armer ici de patience. Il va en falloir pour aller au fond de cette affaire de l'« affiche antisémite de LFI ». Mais cela ne sera pas inutile : il n'est pas si courant d'assister au surgissement d'un délire collectif, à partir d'une matrice identifiable et en réponse à une nécessité vitale d'expulsion du stigmate elle-même compréhensible, à condition de se doter des bons outils. L'enquête sur ce genre de mécanisme de défense peut être perturbante, car il semble avéré par la clinique que l'organisation du transfert des affects négatifs a besoin, pour réussir, d'être alimentée par le sentiment d'un triomphe narcissique absolu sur l'objet utilisé comme dépotoir et repoussoir. Tout élément susceptible de contrarier si peu que ce soit un tel triomphe doit être repoussé, ce qui accroît l'invention délirante, jusqu'à ce que l'opération s'arrête net, du fait de ses contradictions insurmontables, pour laisser place à la conviction inébranlable d'avoir eu raison, d'avoir pris l'autre en défaut et de tenir enfin la preuve certaine, sécrétable par simple allusion, du caractère maléfique de l'ennemi haï.

11 mars 2025, vers 18 h 30 puis à 20 h 00. Afin de mobiliser pour une marche qui doit avoir lieu le 22 mars contre « le racisme et le fascisme » (celle-là même au cours de laquelle Frank Tapiro se convaincra d'avoir entendu chanter « À bas les juifs », ce qui participe d'un seul et même délire), La France insoumise met en ligne sur sa page Instagram deux visuels, qui représentent successivement l'animateur Cyril Hanouna et le journaliste Pascal Praud, principaux visages des médias du milliardaire catholique d'extrême droite Vincent Bolloré.

Les jours précédents, toute une série de visuels avaient été diffusés de la même manière dans la perspective de cette marche du 22 mars : 21 février (photo de Steve Bannon faisant un salut nazi) ; 23 février (photo d'Elon Musk exécutant également un salut nazi) ; 28 février (six visuels dénonçant l'extrême droite dans le monde, en France et ses relais médiatiques) ; 10 mars (trois visuels représentant Trump, Poutine et une colombe de la paix).

L'un des six visuels diffusés par LFI le 28 février 2025.

11 mars 2025, 21 h 45. Le journaliste Jules Torres, chef de service au Journal du dimanche et au JDNews, mais aussi chroniqueur sur CNews et Europe 1 (autant dire qu'il est une pièce maîtresse des médias Bolloré), « tweete » un montage (sans en indiquer l'origine) qui place en vis-à-vis l'un de l'autre le visuel de LFI représentant Cyril Hanouna et une affiche du film de propagande nazi Le Juif éternel.

Le commentaire, insidieux, faussement interrogatif, se veut sobre : « À gauche, une affiche de propagande nazie pour le "Le Juif éternel" (1940), un film antisémite. À droite, une affiche de La France Insoumise visant Cyril Hanouna. Les mêmes ficelles visuelles pour désigner un ennemi. Jusqu'où iront-ils ? »

Mettons-nous un instant à la place de la personnalité dirigeante de LFI ayant validé, entre autres, les deux visuels représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud. Pouvait-elle anticiper leur dissociation et le soupçon, qui pèserait sur l'un d'eux, d'avoir été généré à partir de mots-clés suffisamment orientés pour correspondre aux traits d'une caricature antisémite ? Devait-elle nécessairement, spontanément penser à l'iconographie antisémite nazie ? Cette personne et celle(s) en charge de concevoir lesdits visuels (et dont le tort est d'avoir utilisé pour ce faire une IA générative, Grok), même dotées d'honnêtes connaissances sur le IIIe Reich et la Deuxième Guerre mondiale, peuvent ne pas y avoir songé (ce n'est pas leur culture politique), leur impératif axiologique et pratique étant de dénoncer le rôle de la bollosphère dans la diffusion-normalisation des fantasmes de l'extrême droite.

11 mars 2025, vers 23 h 00. Le dessinateur Joann Sfar relaye sur ses réseaux sociaux le montage en question, et officialise, sous le coup de l'émotion, ce que le message de Jules Torres n'avait fait que suggérer :

LFI puise désormais dans la pire tradition de l'imagerie antijuive pour sa communication. Pas une semaine ne passe sans que ce parti ne se vautre dans le harcèlement antijuif ou les dogwhistle antisémites. La question devient simple : Un parti antijuif a-t-il le droit d'exister dans l'espace républicain ? À ce jour quiconque refuse de voir est complice. Il existe des lois contre le racisme, l'antisémitisme et le harcèlement. Le programme LFI semble se résumer désormais au harcèlement des Français juifs. Merci d'éviter de m'écrire en commentaire qu'il s'agit d'une affiche de lutte contre l'extrême droite ou contre Hanouna. La dernière fois que ce genre d'image était sur les murs de Paris c'était sous Pétain ! LFI n'a plus rien à faire dans l'espace républicain. Ce parti est officiellement antijuif.

Ce commentaire définitif se diffuse comme une traînée de poudre, et contribue à imposer l'idée selon laquelle LFI aurait intentionnellement « recyclé », sans contestation possible, une iconographie « antijuive » ou « typiquement antisémite », conformément à une stratégie du dog whistle qui consisterait à envoyer des messages apparemment anodins à une clientèle spécifique disposée à en déceler le contenu radical (en clair, ici, l'électorat musulman…). Les condamnations pleuvent ; la polémique enfle ; LFI retire le visuel incriminé.

12 mars 2025, 17 h 12, « On marche sur la tête » (Europe 1). « C'est une caricature qu'ils ont faite, et une caricature qui nous ramène aux heures les plus sombres, bien entendu, et, pour moi, il n'y a aucun doute, c'est fait sciemment. Ils ont tenté le coup, comme d'habitude, […] ils font des tests, comme ça, mais sachez-le, ils ne le font pas par hasard, La France insoumise : ils savent qu'il y a une grande partie de leurs électeurs qui vont apprécier cela, ben oui », réagit Cyril Hanouna. Il ajoute que Pascal Praud est « une victime collatérale » : « Comme ils avaient fait l'affiche sur moi, où ils ont eu le temps de la travailler, qu'ils avaient fait ça depuis des jours et des jours, ils ont eu le temps de me caricaturer, et ils l'ont mise ; après, ils se sont fait taper sur les doigts sur les réseaux, donc ils se sont dit : "bon il faut sortir un autre mec, sinon on va dire qu'on est antisémites" ; ils se sont dit : "ben sortez Praud". Alors ils n'ont pas eu le temps de le caricaturer complètement, ils ont juste fait une bouche un peu bizarre […] c'est vite fait, et le pauvre Pascal s'est retrouvé sur les affiches. Donc voilà. [...] Je vous le dis : c'est vrai ». L'utilisation répétée du pronom personnel « ils » et de locutions comme « sachez-le » ou « je vous le dis » (courantes chez Hanouna) renforcent la logique de centration obsessive sur un objet dont les intentions maléfiques de longue main et la déloyauté des procédés sont pointées sans appel.

12 mars 2025, vers 20 h 30, « TPMP » (C8). Avec calme, en plein triomphe narcissique, sûr de sa toute-puissance et de la malfaisance de l'objet honni, Cyril Hanouna prolonge dans son émission de C8 la même projection persécutive : « Ils ont grossi tous les traits, ils ont fait une caricature. […] Pascal Praud, il était même pas prévu dedans. [...] Aujourd'hui, on peut le dire : la LFI est clairement un parti antisémite. […] L'extrême droite, aujourd'hui, c'est l'extrême gauche ». Le transfert projectif est achevé. Le chroniqueur Gilles Verdez campe l'électeur de LFI inconséquent, veule et qu'« on ne peut pas respecter » (« on ne peut pas vous respecter », lui lance Hanouna). Tout en reconnaissant que LFI a produit une « affiche de la honte », « clairement antisémite », Verdez affirme vouloir continuer à voter pour ce parti et essuie les leçons de morale et les moqueries affligées de ses partenaires de jeu, qui ont le beau rôle. Hanouna lui fait subir sa traditionnelle séance d'humiliation publique : « Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, et je le dis, et je le pense, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous savez très bien pourquoi je dis cela, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte pour la France, vous n'aimez pas la France, vous n'aimez pas les Français, vous n'avez plus rien à faire dans ce pays, pour moi ! Quand on n'aime pas la France, on la quitte ! Excusez-moi, mais c'est vrai : quand on n'aime pas la France, on la quitte ! » Toute une vision du monde. « La prochaine étape, c'est le passage à l'acte », surenchérit le député du Rassemblement national Julien Odoul, présent sur le plateau.

14 mars 2025, 16 h 12. Un autre député du RN, Philippe Schreck, demande à ses équipes de tester une commande comportant le mot « juif » pour démontrer que LFI aurait bien voulu obtenir du logiciel Grok « le même résultat que celle [l'affiche] de Goebbels en 1935 ». Il rend public le « résultat » de leur « travail » sur son compte X et sur YouTube. C'est parfaitement grotesque.

14 mars 2025, vers 19 h 40, « Face à Philippe de Villiers » (CNews). Le journaliste Eliot Deval introduit un nouveau chapitre, « Les affiches de la honte de LFI », de l'émission de CNews qu'il anime chaque vendredi autour de l'ex-député de Vendée Philippe de Villiers :

Eliot Deval : Autre sujet à présent Philippe de Villiers : La France insoumise a ciblé deux de nos confrères, deux de nos amis, à savoir Cyril Hanouna et Pascal Praud, à travers des affiches pour un rassemblement organisé le 22 mars prochain intitulé « Manifestations contre l'extrême droite, ses idées et ses relais ». Et ils ont été accusés – et vous voyez donc ces images – d'avoir emprunté pour représenter Cyril Hanouna des codes antisémites des années 1930. LFI a retiré ce visuel, mais n'a jamais présenté ses excuses ni exprimé le moindre regret.

Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, ce ne sont pas deux visuels – ceux représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud – qui sont alors montrés aux téléspectateurs et téléspectatrices de CNews, mais, en plein écran, trois images, de gauche à droite : un portrait en noir et blanc de Cyril Hanouna, à propos duquel aucune information n'est livrée ; le visuel incriminé de LFI ; une affiche du film « documentaire » Der ewige Jude, réalisé en 1940 sous la supervision de Joseph Goebbels.

Philippe de Villiers prend ensuite la parole. Tout le temps que dure son intervention, les trois mêmes photos restent à l'écran et personne – ni lui, ni Eliot Deval, ni le journaliste Geoffroy Lejeune dont le rôle se limite à mettre en valeur le patriarche – ne fournit la moindre explication quant au choix éditorial consistant à les associer et, en particulier, quant au statut du portrait de gauche. Sa tirade a été soigneusement préparée :

Philippe de Villiers : Nous sommes devant en fait un antisémitisme historiquement référencé, puisque c'est le morphotype du juif éternel du film de Goebbels Le Juif éternel. C'est aussi référencé avec le stéréotype du juif ploutocrate de la vieille gauche, en fait. On oublie qu'elle était profondément antisémite : Proudhon, Jaurès. C'est un antisémitisme qui est politiquement assumé. Un antisémitisme électoraliste. Un antisémitisme communautariste, pour aller chercher les voix dans les banlieues, c'est aussi simple que ça. C'est un antisémitisme qui est protégé, ignifugé, immunisé, c'est-à-dire qu'en fait la justice ne s'en occupe pas et la société médiatique le protège, c'est-à-dire on n'en parle pas. Et enfin, j'insiste là-dessus quand même, il y a des gens qui devraient être gênés : tous ceux qui ont fait l'alliance. C'est un antisémitisme d'appoint, pour les forces électorales qui ont besoin au deuxième tour des élections législatives de faire une alliance. C'est-à-dire que le camp du bien, il accepte ça ! [...] Le camp du bien contre le camp du mal, et le camp du bien, on a le droit d'être antisémite : voilà !

Philippe de Villiers mobilise un vocabulaire issu du bouillon idéologique de l'extrême droite – de l'idée d'hérédité et de déterminisme bio-racial suggérée par le terme « morphotype » à la dénonciation drumontienne de la « ploutocratie juive » – pour mieux l'attribuer projectivement à la gauche et briser ainsi tous les liens qui, dans son histoire, la rattachent au « camp du bien » (du combat d'un Jaurès pour l'innocence du capitaine Dreyfus à la résistance antifasciste). L'ancien député parachève ce transfert projectif en évoquant, la larme à l'oeil, le souvenir de son père, Jacques, lieutenant fait prisonnier par les Allemands en juin 1940 (internement plus présentable que la brève incarcération ultérieure de l'officier, pour cause de participation aux activités de l'OAS) [1].

Magie de la projection. Les sentiments et les visées existentielles de la partie qui projette sont vierges du passé de la collaboration et de Vichy, de toute idée de racisme, de tout soupçon de compromission historique avec le fascisme et l'antisémitisme nazi, c'est-à-dire avec « le camp du mal », puisque : le racisme, c'est les autres ; l'antisémitisme, c'est les autres ; le fascisme et le nazisme, c'est les autres ; Vichy, c'est les autres. « Les polémiques récurrentes sur les statuts d'insulteur et d'insulté : "la violence, c'est les autres [2]" », que relève Cédric Passard dans le champ politique, doivent beaucoup à la systématisation par l'extrême droite et ses relais médiatiques, aux dépens de LFI, d'un mécanisme d'évacuation par projection de toutes les traces insupportables laissées par la collaboration avec le mal ultime, le nazisme hitlérien. Ce processus n'a cessé de gagner en intensité ces derniers temps et s'embarrasse de moins en moins de subtilité. « LFI, c'est la France insoumise ou la France de Vichy ? », interroge ainsi Frédéric Haziza sur Radio J, le 14 décembre 2025.

15 mars 2025. Jules Torres écrit dans les colonnes du Journal du dimanche que « le mouvement de Jean-Luc Mélenchon s'enferre au mieux dans le déni, au pire dans la victimisation ».

16 mars 2025, 10 h 07, « Le Grand rendez-vous » (CNews). La machine CNews élève d'un cran son activité de projection persécutive centrée sur LFI en soumettant à la question le coordinateur de celle-ci, Manuel Bompard.

Le même dispositif de visuels est utilisé. Il faut que le coordinateur de LFI reconnaisse publiquement la perception que lui prête comme si cela n'était pas discutable l'éditorialiste Mathieu Bock-Côté :

- Pierre de Vilno : Vous allez voir à l'écran trois visuels, celui d'une photo de Cyril Hanouna non modifiée, votre affiche qui représente donc le visage de Cyril Hanouna modifié sur un fond noir et une affiche nazie des années 1930. Ma première question Manuel Bompard, c'est : qui a eu l'idée de fabriquer un tel visuel ?

- Mathieu Bock-Côté : Vous voyez cette affiche quand elle sort, avant de la diffuser, vous, je ne doute pas un seul instant que vous avez une culture historique. Vous voyez cette image avant qu'elle soit diffusée, vous vous dites : « mais bon Dieu, c'est le juif Süss ! », c'est une représentation nazie, je dis, vous vous rendez compte que l'intelligence artificielle a généré une image qui marque une proximité nette avec l'imaginaire nazi, ça vous le constatez avant de la diffuser ?

- Manuel Bompard : Quand je le constate, c'est au moment où ces différents visuels sont mis en comparaison […].

- P de V : Je parle des deux premières, les deux premières. Vous voyez bien que, là, c'est un portrait de Cyril Hanouna que vous pouvez retrouver sur Internet, qui n'est pas retouché…

- M B : Mais elle n'a pas été retouchée. Cessez de dire des choses qui sont inexactes !

- P de V : Mais vous venez de me dire qu'elle a été retouchée par l'intelligence artificielle…

- M B : Mais non elle n'a pas été retouchée, elle a été produite par de l'intelligence artificielle. Ça n'a aucun rapport : il n'y a pas de volonté de modifier volontairement des traits du visage.

- P de V : Philippe Schreck qui a fait la manip sur Grok a dit que pour faire cette affiche il fallait utiliser le mot « juif » !

On remarquera que Manuel Bompard se garde d'évoquer le « portrait » non « retouché » d'Hanouna, malgré l'insistance de Vilno : sans doute a-t-il senti le piège dans lequel il s'agissait de l'entraîner en le faisant jouer au jeu scabreux des comparaisons (ce portrait pouvant précisément faire penser à… l'affiche de Der ewige Jude, « documentaire » prisé aujourd'hui encore par des militants néonazis qui ne manqueraient pas de sortir de l'ombre si jamais l'extrême droite, la vraie, devait arriver au pouvoir).

En bref, il y a ce que la simple logique (une logique psychosociale élémentaire) permet d'avancer : la jonction entre un réflexe sociocentrique (perception judéocentrée déterminée par une échelle particulière de référence, en la circonstance la mémoire traumatique de la Shoah) et une stratégie d'expulsion projective du stigmate d'antisémitisme mise en œuvre par l'extrême droite sur le dos de la gauche a contribué à ce qu'un montage qui, en d'autres temps, serait passé inaperçu ou aurait unanimement semblé grotesque ou pervers (voire antisémite en lui-même) soit reçu de manière absolument indiscutable comme la preuve des intentions évidemment « antisémites » d'un parti de gauche appelant à combattre l'extrême droite. Et il y a ce que l'enquête (une enquête elle-même élémentaire) a pu dans un second temps confirmer. Par l'entremise d'un ami, l'un d'entre nous a eu la possibilité de s'entretenir le 12 février 2026, à l'Assemblée nationale, avec une personnalité dirigeante de LFI. Nous pouvons certifier que le même prompt a été utilisé pour générer les visuels d'Hanouna et de Praud (du genre « Hanouna/Praud, visage méchant, agressif ») [3]. Il va de soi que ledit prompt ne fait aucune référence aux origines juives d'Hanouna. Il a été décidé, à LFI, de ne plus produire de visuels représentant des visages de personnalités.

Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, Anamosa, 2026, p. 45-56.


[1] Notons que Jacques de Villiers, maire d'un village vendéen de 1947 à 1983, a fait mettre en berne le drapeau de sa mairie à la mort de Pétain, en juillet 1951. Voir Yves Hello, Vichy, collaboration, épuration en Vendée, La Crèche, Geste, 2015.

[2] Cédric Passard, « Introduction. Le théâtre politique de l'insulte », in C. Passard (dir.), Les Usages politiques de l'insulte, Paris, Classiques Garnier, 2024, p. 18.

[3] Nous ne citons pas ce prompt précisément pour des raisons judiciaires.

23.04.2026 à 12:00

Les fruits et les fleurs de la concentration éditoriale

Thierry Discepolo
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Extrait actualisé et complété de La Trahison des éditeurs.

- Édition /
Texte intégral (3504 mots)

Nous reproduisons un extrait actualisé et complété de La Trahison des éditeurs (Thierry Discepolo, Agone, 2023), paru il y a quelques jours sur le site d'Agone.

Le 15 avril, Olivier Nora, PDG des éditions Grasset, propriété de Vincent Bolloré, a été limogé. Cette décision a provoqué la prise de conscience d'une centaine d'auteurs : leurs idées et leurs œuvres sont, depuis trois ans, la propriété de Vincent Bolloré. Et donc au service de son idéologie. Un pas de plus doit être fait : cette situation est une conséquence prévisible de la concentration qui, en France, fait d'un quarteron de patrons les maîtres de l'édition française.

En 2007, Le Figaro offrait une série estivale sur les « grands éditeurs ». Ouverte avec Claude Durand (1938-2025), la définition qu'il y donnait de lui-même donnait en même temps une définition de son engeance : « Je suis un mercenaire, quelqu'un qui se vend mais qui est libre. » La série comptait aussi Olivier Nora.

Chez Hachette, Olivier Nora est ce qu'on doit appeler un « éditeur maison », pas seulement parce que son père, Simon Nora, fut directeur du groupe à la fin des années 1970. Après avoir fait ses classes au Bureau du livre français à New York au début des années 1990, Olivier Nora est nommé, en 1996, directeur général de Calmann-Lévy (propriété d'Hachette à 84 %), avant de recevoir la direction de Grasset en 2000, qui ne lui est pas reprise lorsqu'il succède à Claude Durand, deux ans après, à la direction de Fayard – où il est resté jusqu'en novembre 2013, quand il cède la place à Sophie de Closets, qui y restera jusqu'à sa nomination à la tête de Flammarion en juillet 2022. (Ce genre de ballet est emblématique de la population de PDG qu'emploient indifféremment les quatre principaux groupes éditoriaux français.)

Quand on lui demande quel est, selon lui, l'« âge d'or de la maison Grasset », le bon élève Olivier Nora mentionne la période 1910-1930, « particulièrement fertile », puis la « grande aventure de la littérature féminine à partir de la fin des années 1950 ». Il est vrai que, entre les deux moments de grâce, Grasset porte, sur son seul nom, une part notoire de la collaboration des éditions françaises avec l'occupant nazi. N'empêche, comme dit Olivier Nora, son fondateur, « Bernard Grasset, était un pur génie de l'édition [1] ». On a de ces pudeurs dans le monde des lettres françaises…

Après une évocation du « caractère », du « passé » et de la « culture » des éditions Grasset, Olivier Nora précise sa vision d'une maison « forgée par son comité de lecture, où les écrivains sont majoritaires, [… et que les] auteurs se sont appropriée au point de souhaiter voir la rejoindre les écrivains qu'ils estiment » ; une maison où l'on prend « la chose littéraire au sérieux, [et dont l']héritage suinte des murs ». Etc. Etc.

Une fois placée la légende, Olivier Nora retrouve ses marques. Car Bernard Grasset ne fut pas seulement condamné à la dégradation nationale à vie et à la confiscation de ses biens pour faits de collaboration. Ce « génie de l'édition » a plus innové dans la manière de faire parler des livres que dans la manière de les faire : metteur en scène de la « littérature » comme fétiche et de l'« auteur » comme produit, grand acteur dans le cirque du « vient de paraître », Grasset donna aux campagnes de presse et publicitaires une ampleur jusque-là inconnue. Innovant dans les opérations de communication, voire de harcèlement, ce « génie de l'édition » associe scandales, fausses annonces, faux chiffres de vente, etc. Pour ce Grasset-là, « tout s'achète : auteur, critique, public » [2]. Quand un journaliste rappelle, discrètement, à Olivier Nora ces temps (révolus) où, pour le dire franchement, « tous les moyens étaient bons » pour promouvoir les auteurs et qu'il lui demande : « Y a-t-il des méthodes que vous vous interdisez ? », sans tergiverser, l'« éditeur maison » déclare : « Je m'inscris totalement dans la filiation Grasset. Je pense que notre devoir quotidien, c'est de faire en sorte que nos auteurs soient lus par le maximum de lecteurs. »

Les gardiens de la plus pure tradition de la littérature française peuvent retourner à leurs chères bibliothèques. Sont assurées pour mille ans la qualité et la fidélité rendues par la maison qui a charge des œuvres, entre autres penseurs et écrivaines éternelles au service de l'humanité souffrante, de Bernard-Henri Lévy, Jean-Paul Enthoven et Pascal Bruckner, de Caroline Fourest, Frédéric Beigbeder et Michel Onfray, d'Alain Minc, Yann Moix et Patrick Poivre d'Arvor, d'Anne Sinclair, Laurent Joffrin, Claire Chazal et Laure Adler entre autres Arnaud Montebourg et Manuel Valls.

Autant, avec Claude Durand, la légende poudrée des lettres françaises était à son aise. On y sentait même ce parfum de cire, d'ascension façon IIIe République et de vieux papiers indissociable des amitiés et des traîtrises littéraires. Autant, avec Olivier Nora, on le voit bien, c'est autre chose. Certains aspects rappellent le style décomplexé d'Arnaud Lagardère. Un effet de génération, sans doute. Mais aussi le côté héritier. Un autre héritage, bien sûr. Une version moins tapageuse. Apprécions à sa juste mesure le portrait ingénu qu'on fait d'Olivier Nora dans Le Monde : « Grand, courtois, "le bel Olivier" qui séduisait tant les Américaines dégage une élégance aristocratique. […] Quand Valéry Giscard d'Estaing se déplace chez Grasset, […] il se rend aussi chez son petit cousin. Par sa mère, née Georges-Picot, Olivier Nora descend, comme l'ex-président de la République, de Louis XV. […] La politique, les débats d'idées, mais aussi le cinéma : à "Noraland", la propriété de famille des Yvelines où il aime à se retirer le week-end pour y lire ses manuscrits, crayon en main, on peut croiser ses amis d'enfance, des éditeurs, des auteurs, mais aussi les acteurs Sophie Duez ou Jean Reno. » Et comme Arnaud, le sport : Olivier jouerait au golf, lors de ses vacances aux États-Unis, avec l'ancien vainqueur de Roland-Garros Ivan Lendl [3].

Par d'autres aspects, le « jeune commandeur des lettres » peut se prévaloir de ce qui se fait de mieux en matière de pedigree « aristocratie républicaine française » : fils du résistant Simon Nora (conseiller de Pierre Mendès France puis de Jacques Chaban-Delmas), il fut éduqué au lycée Henri-IV et à Normale-Sup. Une formation couvée par deux oncles : d'abord Pierre Nora, l'historien, académicien, directeur de collection chez Gallimard et de la revue Le Débat – avec celui-ci, l'éditeur « entretient une connivence intellectuelle plus qu'une complicité humaine » ; ensuite François Furet, l'auteur de Penser la Révolution française et « âme de la défunte Fondation Saint-Simon, [qui] a politiquement marqué l'éditeur » [4].

Olivier Nora n'est pas seulement bien né. Il a aussi su garder des relations de jeunesse, comme Denis Olivennes. Ce dernier a l'avantage, pour un éditeur, d'avoir été patron de la Fnac puis du Nouvel Observateur, et PDG d'Editis depuis 2023. En novembre 2010, les deux vieux amis se sont encore rapprochés. Denis Olivennes a été lui aussi recueilli par le groupe Lagardère : placé à la tête d'Europe 1, du Journal du dimanche et de Paris Match. Ensemble, les deux compères se seraient bâti « un réseau relationnel au Siècle, où Olivier Nora est parmi les siens, comme un poisson dans l'eau ». Les « siens », c'est-à-dire quelques centaines de membres qui composent l'élite du pouvoir en France, dont les dîners mensuels du Siècle huilent la socialisation [5]. Aux côtés de quelques confrères comme Claude Cherki (ex-Seuil), Odile Jacob, Teresa Cremisi (ex-Flammarion) ou Denis Jeambar (journaliste itinérant et PDG par intérim du Seuil), Olivier Nora pouvait surtout croiser au Siècle d'anciens ministres et personnalités politiques plus ou moins en activité ; de plus ou moins grands patrons et PDG ; toutes sortes de gens utiles à tout, comme Jacques Attali ou Alain Minc ; et bien sûr le meilleur du journalisme, ceux dont il est vain de citer les noms [6].

Si jamais il y en a eu, tout danger de dissidence dans les maisons d'édition cornaquées par Olivier Nora est écarté. Ce qui est rassurant. Car à l'aube des années 2020, la conjugaison d'une concentration éditoriale galopante et d'une malheureuse transmission d'héritage entre Jean-Luc et Arnaud Lagardère livrait la maison Hachette aux mains de Vincent Bolloré. En mars 2021, un désaccord entre le milliardaire breton et Arnaud Nourry, le PDG du groupe, débouche sur son licenciement. Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.

Un an plus tard, un tollé accompagne l'accueil par Vincent Bolloré de Rubempré, maison fondée par Éric Zemmour pour lancer sa campagne avec son dernier livre, La France n'a pas dit son dernier mot. Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.

La même année, Sophie de Closets quitte la présidence de Fayard. Éditrice peu remarquée de Philippe de Villiers et de son frère, Pierre, ancien chef d'état-major des armées, elle semblait pourtant prête à tenir la ligne du nouveau propriétaire. Mais elle aurait subi, de la part de Nicolas Sarkozy, ami d'Arnaud Lagardère et membre du conseil d'administration du groupe, des tentatives d'intimidations. De même qu'Olivier Nora, mais qui ne bouge pas, ses auteurs non plus.

En 2025, l'insolent succès des livres de Jordan Bardella, de Philippe de Villiers et de Nicolas Sarkozy parus chez Fayard scandalise les âmes sensibles. Olivier Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.

Le recrutement par Hachette de Boualem Sansal, qui fait la une des médias, s'accompagne d'une ingénue découverte de l'ampleur de son engagement à l'extrême droite, pourtant au cœur de son œuvre maquillée en littérature chez Gallimard depuis vingt ans [7]. Le patron de Grasset explique au Monde : « Je ne connais aucun confrère qui n'aurait accueilli Boualem avec reconnaissance [8]. » (Nous devrions pouvoir présenter sans difficultés à Olivier Nora plusieurs confrères qui n'auraient jamais accueilli « Boualem ».) Le nouvel académicien est mis en scène comme une rock star lors des 200 ans d'Hachette au Palais Brongniart, à Paris ; et le 12 avril 2026, il affole ses anciens alliés en s'abouchant avec le baron du Puy-du-Fou en une du Journal du dimanche. Olivier Nora ne bouge pas, ses auteurs non plus.

Le soir du 15 avril où leur charismatique éditeur était viré, une centaine d'auteurs signe une lettre ouverte où ils refusent – avec au moins trois ans de retard –, que « nos idées et notre travail soient la propriété de Vincent Bolloré ». Toutes ces années, « par son élégance morale, sa disponibilité et son engagement », le corps d'Olivier Nora avait été « le rempart et le ciment » de leur maison (d'édition) [9]. La puissance de certaines illusions collectives n'est plus à démontrer. Ainsi toutes et tous ont-ils dû attendre qu'il leur prenne la main pour qu'ils prennent la porte.

Le différend qui a provoqué le limogeage du grand éditeur fait l'objet de spéculations. Selon certains, on aurait imposé à Olivier Nora la date de publication du récit tant attendu de la détention de Boualem Sansal. Le premier proposait octobre et le second voulait juin. Intrusion inacceptable pour l'éditeur : « La question de la parution d'un livre relève de l'éditeur et pas de l'auteur [10]. » (Est-ce bien sérieux ?)

Selon d'autres, Olivier Nora aurait refusé d'éditer le récit de voyage d'un certain Nicolas Diat, éditeur maison chez Hachette de Philippe de Villiers, de Jordan Bardella et coauteur du très réactionnaire cardinal Robert Sarah, Rome, objet d'amour, refourgué par Fayard.

Le 16 avril sur France Culture, un chœur de pleureuses vertueuses donnait, en hommage à Olivier Nora, une homélie sur les malheurs, non seulement de l'édition française, mais aussi « de notre démocratie et [de] la liberté de l'esprit qui est un élément de notre civilisation » – rien de moins ! Entre autres qualités dont a été paré l'éditeur licencié, celle d'avoir su « réunir des gens qui ne sont absolument pas d'accord entre eux, qui font tout l'échiquier politique ». Olivier Nora a-t-il perdu ses talents diplomatiques ? ou la place accordée chez Grasset aux auteurs réactionnaires était-elle déjà saturée ?

En attendant d'en savoir plus, une question persiste : malgré toutes les raisons dont une seule aurait suffi à n'importe qui pour partir la tête haute, pourquoi Olivier Nora a-t-il si longtemps attendu que son patron le pousse dehors ?

Post-scriptum

Dans le JDD du 19 avril, la réaction de Vincent Bolloré à la campagne médiatique autour du licenciement d'Olivier Nora donne une réponse à notre question, avec quelques éléments qui laissent penser que les raisons ont moins à voir avec une divergence idéologique qu'une décision économique : alors qu'entre 2024 et 2025 la rémunération annuelle du PDG de Grasset serait passée de 0,83 à 1,017 millions d'euros, le résultat opérationnel de sa marque aurait chuté de 1,2 à 0,6 millions d'euros. Ce ne serait pas la première fois que le PDG d'une marque de groupe éditorial maquille en grande cause son licenciement pour incompétence : ainsi, Hugues Jallon, recruté en 2018 à la tête du Seuil comme caution de gauche par le nouveau patron de Média-Participations, qui l'aurait viré six ans plus tard parce qu'il était… de gauche — en fait pour le remplacer par une employée plus rentable.

Autrement dit, le pluralisme politique est requis (sinon toléré) s'il est compatible avec la rentabilité. Que baisse le profit et la bataille culturelle se durcit. On ne pouvait trouver affaire plus révélatrice de l'alliance entre fascisme et grand capital. Une alliance dont tous les autres groupes ne sont qu'une version maquillée : une seule alternative, l'édition indépendante.

Thierry Discepolo
Version actualisée et complétée d'un extrait de La Trahison des éditeurs (2011, 2017, 2023).


[1] « Olivier Nora, le diplomate », Le Figaro, 27 juillet 2007 – sauf indication contraire, les citations qui suivent en sont extraites.

[2] Roger Chartier et Henri-Jean Martin (dir.), Histoire de l'édition française. Le livre concurrencé (1900-1950), Fayard-Cercle de la librairie, (1986) 1991, p. 142, 207-208.

[3] Alain Beuve-Méry, « Olivier Nora, héritier des lettres », Le Monde, 10 avril 2009 – les citations des deux paragraphes suivants en sont extraites.

[4] Entre think tank à l'américaine et club de réflexion à la française, créée dans le but de faire se rencontrer les mondes de l'entreprise et de l'université en dépassant les oppositions droite-gauche, la Fondation Saint-Simon est impulsée en décembre 1982 par les historiens François Furet, Emmanuel Le Roy Ladurie, Pierre Nora et Pierre Rosanvallon, le technocrate Simon Nora, l'affairiste Alain Minc et le patron de Saint-Gobain Roger Fauroux. (Lire Vincent Laurent, « Les architectes du social-libéralisme. Enquête sur la Fondation Saint-Simon », Le Monde diplomatique, septembre 1998.)

[5] Lire François Denord et Paul Lagneau-Ymonet, Le Concert des puissants, Raisons d'agir, 2016.

[6] Lire François Denord, Paul Lagneau-Ymonet et Sylvain Thine, « Aux dîners du Siècle, l'élite du pouvoir se restaure », Le Monde diplomatique, février 2011.

[7] Sur la réalité des prises de position de Boualem Sansal, lire Faris Lounis, « Un cadavre de la colonisation immortalisé par l'Académie française », Antichambre, 17 avril 2026.

[10] Ibid.

3 / 10

 

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