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Acrimed | Action Critique Médias

14.05.2021 à 06:30

« Tribune des généraux » : LCI et la construction sondagière de « l'opinion publique »

Pauline Perrenot
Texte intégral 4749 mots

C'est une récidive : le 11 mai, Valeurs actuelles a publié sous forme de pétition une tribune de militaires d'active, écrite anonymement en soutien à la « tribune des généraux », déjà parue sur le site de l'hebdomadaire le 21 avril. Nouveau battage médiatique, entretenant le commerce de Valeurs actuelles – qui fait son auto-promotion dans les grands médias et actualise jour par jour le nombre de visiteurs uniques sur la page de la tribune – et son business de la peur. L'occasion pour nous de revenir sur la médiatisation de la tribune précédente. Et en particulier sur le rôle prépondérant joué par LCI dans la construction de l'opinion. Le 29 avril, la chaîne mobilisait en effet une grande partie de son antenne autour d'un sondage commandé à Harris Interactive, qui prétendait sonder l'opinion des Français au sujet de cette « tribune des généraux ». Un sondage qui révélait en lui-même bien des malversations, mais dont la promotion par LCI, orchestrée notamment par Éric Brunet, l'un des animateurs phares de la chaîne et ancienne plume de Valeurs actuelles, a décuplé la nuisance.

Mais de quoi parle-t-on ? Le 21 avril, Valeurs actuelles publiait une tribune-pétition signée par « une vingtaine de généraux, une centaine de hauts-gradés et plus d'un millier d'autres militaires ». Soutenu dès le lendemain par Marine Le Pen (qui appelle dans Valeurs actuelles ces militaires à la rejoindre), ce texte fustige le « délitement qui frappe notre patrie ». Il parle de « guerre raciale » que mèneraient des « partisans haineux et fanatiques » tenants d'« un certain antiracisme », avant de désigner « l'islamisme et les hordes de banlieue ». Les militaires formulent l'injonction au pouvoir politique de procéder à « l'éradication de ces dangers » avant de brandir la menace d'une intervention militaire : « Nous, serviteurs de la Nation, […] ne pouvons être devant de tels agissements des spectateurs passifs. […] [S]i rien n'est entrepris, le laxisme continuera à se répandre inexorablement dans la société, provoquant au final une explosion et l'intervention de nos camarades d'active ». Menace séditieuse redoublée à la fin du texte : faute d'action, « la guerre civile mettra un terme à ce chaos croissant, et les morts, dont vous porterez la responsabilité, se compteront par milliers. »

Il faut souligner combien cette tribune fut d'abord superbement ignorée par les grands médias. Sa conversion en un « sujet » à part entière, réellement digne d'intérêt, tient surtout au fait que le gouvernement ait finalement décidé de l'inscrire à son agenda [1]. Il a fallu donc attendre près d'une semaine pour que l'appel des généraux soit « porté au débat » dans les grands médias, et plus précisément, indexé dans le catalogue des « polémiques » médiatiques. Aussi est-ce en guise de contribution à « l'information » que LCI a décidé de sonder l'opinion sur cette tribune, en confiant cette tâche à l'institut Harris Interactive.

Le sondage est exemplaire de la production de ces « artefacts dépourvus de sens » dont parle Pierre Bourdieu dans sa conférence « L'opinion publique n'existe pas ». Réalisée sur un échantillon de 1 613 personnes, l'étude comporte un préambule édifiant : les sondés sont d'abord interrogés sur leur connaissance du dossier – ont-ils « entendu parler » de la tribune publiée par Valeurs actuelles ? 36 % des sondés répondent négativement et 26 % déclarent qu'ils « ne voient pas précisément ce dont il s'agit ». Autrement dit, une majorité de sondés répondent qu'ils ne savent pas de quoi il est question. L'histoire aurait donc pu (dû) s'arrêter là : à quoi bon sonder une « opinion » sur un sujet que près de deux tiers des sondés déclarent ne pas connaître – du tout ou « précisément » ?

Mais les artefacts n'effraient pas les sondologues, qui préfèrent s'auto-légitimer en tirant la couverture du « bon » côté : aussi cette première séquence est-elle surmontée d'un titre avantageux, pointant que « 64% des Français déclarent avoir entendu parler de la tribune publiée par des militaires sur le site de Valeurs Actuelles ». Harris Interactive additionne ainsi les 38% déclarant qu'ils en ont entendu parler et voient précisément ce dont il s'agit, et les 26% qui en ont entendu parler, sans pour autant voir précisément ce dont il s'agit. Le miracle est accompli… et ne pose visiblement aucun problème méthodologique ou déontologique. Le 30 avril, Frustration a interrogé à ce sujet l'auteur du sondage, Jean-Daniel Lévy, qui répond doctement : « Il n'y a pas de règle idéale. Cela ne fait pas de très grande différence, que les personnes en aient entendu parler ou pas, on effectue une mise à niveau. »

Une « mise à niveau » censée « résumer les enjeux », non un certain nombre de biais que l'on peut observer :

Une vingtaine de généraux à la retraite de l'armée française, une centaine de hauts-gradés et plus d'un millier d'autres militaires ont signé une tribune publiée sur le site de l'hebdomadaire Valeurs Actuelles. Adressée au Président de la République, au gouvernement et aux parlementaires, elle dénonce le « délitement » de la France du fait « d'un certain antiracisme », de « l'islamisme et des hordes de banlieue » et de la politique de maintien de l'ordre portée par le gouvernement, notamment lors des manifestations des Gilets Jaunes. Ils les mettent en garde d'une intervention de l'armée qui agirait d'elle-même pour rétablir l'ordre. Soutenez-vous ou non les militaires qui ont signé cette tribune ?

Passons sur les euphémismes et les « épouvantails » présentés à « l'opinion » sans être assortis de la moindre définition : leur usage médiatique courant semble faire office de gage scientifique… Passons également sur le nombre de considérants qui auraient pu être ajoutés à cet énoncé afin d'éclairer un jugement que l'on prétend solliciter [2]… Reste que 58% « des Français » déclarent soutenir (« tout à fait » ou « plutôt ») les militaires.

Et Harris Interactive est allé plus loin, se fendant ensuite d'un volet « contextuel » [3] : les sondés ont dû se prononcer de manière binaire (« d'accord »/« pas d'accord ») sur un ensemble d'énoncés « sécuritaires ». Exemples : « La société française est en train de se déliter » ; « Dans certaines villes et certains quartiers les lois de la République ne s'appliquent pas » ; « En France, la violence augmente de jour en jour » jusqu'à… « La France connaîtra prochainement une guerre civile ». Des énoncés qui appellent deux remarques :

1) Ils distinguent et reprennent des « phénomènes » qui sont précisément ceux que les militaires ont choisi de mettre en avant dans leur tribune. Énoncés qui sont en outre formulés (en grande partie) dans les termes-mêmes de la tribune des militaires : « délitement » de la France, « guerre civile », etc.

2) Ils juxtaposent ces énoncés, créant une toile de fond qui correspond au récit de « cadrage » général choisi par les militaires.

Convenons que les réponses donnent quelques indices, et pas plus, mais à condition de ne pas frauder leur présentation.

LCI : une promotion en grande pompe du sondage-maison

En effet, ces multiples biais – pour ne pas dire malversations – auraient dû inviter la rédaction de LCI et les autres médias à la plus grande prudence. Pour les seconds, Frustration a documenté combien le sondage « est […] devenu en un rien de temps une preuve politique du soutien populaire à l'appel au putsch », tant BFM-TV, RT, Atlantico, Radio Classique et une partie de la presse régionale l'ont relayé sans prendre la moindre pincette. Mais sa promotion en grande pompe revient d'abord et avant tout à la chaîne commanditaire. Le 29 avril en effet, LCI a ventilé les « conclusions » du sondage sans aucune précaution et sollicité l'opinion des commentateurs à leur propos. Du matin jusqu'au soir.

On trouve une première apparition du sondage dès 6h du matin, à la fois dans un article de synthèse publié sur le site, et à la télé, pendant le journal d'information. Si l'article mentionne a minima que seuls « 38% [des personnes interrogées] voient précisément de quoi il s'agit », ce n'est absolument pas le cas du sujet diffusé à l'antenne, où aucun élément de distanciation n'est évoqué, ni même mentionné le préambule du sondage. Pire encore : le sujet télé en extrapole les résultats en les juxtaposant à deux micros-trottoirs, axés quant à eux sur la liberté d'expression des militaires, soit une question différente de celle que pose le sondage lui-même [4]. Le gloubi-boulga se concluant ainsi :

Ces sujets préoccupent les Français, même s'ils ne sont pas favorables à l'intervention de l'armée : ils sont plus de 80% à s'inquiéter des zones de non-droit et à ressentir une montée de la violence.

Emballé c'est pesé !

Et il en est allé de même tout au long de la journée, où présentateurs et journalistes n'ont eu de cesse de recueillir l'avis des commentateurs sur le sondage en particulier, et sur la tribune en général. Un défilé en famille, tant le gâteau des invités s'est très majoritairement découpé entre la droite et l'extrême droite. De 8h du matin, où Élizabeth Martichoux a reçu Thierry Mariani (député européen RN) jusqu'à 20h, où Darius Rochebin a réservé son « Grand entretien » à Zineb El Rhazoui. À chaque fois, le sondage est évoqué sans aucun recul ; évocation soutenue par les réactions des invités au fur et à mesure de la journée. Thierry Mariani déclare le matin que les généraux « sont des lanceurs d'alerte » ? La formule donne partiellement son titre (sans guillemets) à l'émission d'Éric Brunet deux heures plus tard :

Éric Brunet, ou la mort du journalisme d'information

L'émission « Brunet Direct » mérite qu'on s'y attarde, tant elle est symptomatique de la faillite du journalisme d'information, neutralisé par les commentaires envahissants du présentateur et de la manipulation de l'information elle-même.

La place accordée aux « invités » auxquels Éric Brunet a donné la parole sur ce sujet – en plateau, en duplex ou en rediffusant des extraits d'interviews – est éloquente : elle a occupé près des trois quarts de l'émission [5].

La liste des « invités » et des personnalités interrogées est non moins significative :

- Rediffusion d'extraits de l'interview de Thierry Mariani (RN) sur LCI

- Premier plateau avec Guillaume Perrault (rédacteur en chef du FigaroVox) et Raphaëlle Rémy-Leleu (EELV)

- Rediffusion d'extraits de l'interview de Rachida Dati (LR) sur France Info

- Interview en duplex d'Hervé Grandjean (porte-parole du ministère des Armées)

- Rediffusion d'extraits de l'interview de Marion Maréchal Le Pen sur RMC/BFM-TV

- Rediffusion d'extraits de l'allocution de Jean Castex (LR/Premier ministre)

- Interview en duplex de Julien Odoul (RN)

- Second plateau avec un général signataire de la tribune, Emmanuel de Richoufftz, Yaël Braun-Pivet (LREM), et Charles Beigbeder, présenté par Éric Brunet en ces termes : « Président de Audacia, vous êtes un serial entrepreneur, […] plutôt un homme de droite ». Disons plutôt d'extrême droite [6].

- Rediffusion d'extraits de l'interview d'Édouard Philippe (LR) sur RTL.

En voilà un pluralisme à toute épreuve ! Ce que soulignera d'ailleurs la seule intervenante de gauche sur les treize interlocuteurs [7] : « J'aimerais bien d'ailleurs qu'il y ait un peu plus d'équilibre par rapport aux interventions de gauche », qu'Éric Brunet conclura par une fin de non-recevoir : « Allons donc ! »

C'est donc entre personnes majoritairement convaincues du bien-fondé de la « tribune des généraux », et d'accord entre elles sur les constats politiques qu'elle pose, que ce faux-débat se déroule pendant plus d'une heure. Le tout sur la base d'une présentation mutilée d'un sondage, commandé par la chaîne, dont Éric Brunet chante régulièrement les louanges :

- Éric Brunet : [Thierry Mariani] fait référence à un sondage. Car Harris Interactive et LCI, grande maison, ont organisé hier soir un sondage. Et voilà la question qui a été posée aux Français : « Soutenez-vous les militaires qui ont signé cette tribune ? » Et là, patatras ! On a été nous les premiers étonnés ! Nous sommes à LCI ceux qui ont commandé ce sondage : 58% des personnes interrogées – et elles sont nombreuses, ce n'est pas un tout petit sondage qu'on a fait, c'est un sondage ambitieux – ont répondu : « Oui, nous soutenons ces militaires ». Ça veut dire que toute la communication du gouvernement […] pour montrer qu'ils étaient fascistes, factieux, putschistes, etc. etc. n'a pas été d'une efficacité subjuguante.

Il ne précisera jamais au cours de l'émission que 62% des sondés n'avaient jamais entendu parler de la tribune ou ne voyaient pas précisément ce dont il s'agissait.

Quelques minutes plus tard, il enchaîne :

J'interpelle tous mes invités […] ! Ce sondage, il est édifiant ! Voilà donc un sondage, que LCI a demandé hier à Harris Interactive, une grande maison de sondeurs. […] Regardez les autres questions que nous leur avons posées, par exemple sur le délitement. […] 73% de Français considèrent que la société est en train de se déliter. Voilà. Alors ça, ce n'est quand même pas anodin. Deuxième questionnement que nous leur avons soumis […] : 45% des Français considèrent que le pays connaîtra prochainement une guerre civile. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. Je ne sais pas trop ce que ça veut dire. [Sic] Y a-t-il du rationnel derrière tout cela ou pas ? En tout cas c'est un chiffre très inquiétant qui montre le niveau d'inquiétude des Français, non pas sur des questions traditionnelles qui sont le chômage, est-ce que vous aurez une meilleure vie plus tard […], non non ! Là ce qui est intéressant, c'est qu'ils pensent qu'il y aura une guerre civile ou quelque chose.

Un festival de commentaires au marteau-pilon. Le chômage ne faisant en outre pas partie des énoncés soumis à la cote de préoccupation « des Français », le fait que le phénomène ne soit pas mentionné dans les résultats est d'une surprise renversante. En revanche, aux yeux d'Éric Brunet, rien de renversant à sonder un échantillon de personnes sur la prédiction d'une « guerre civile ». Quant au commentaire de cet exercice de divination, c'est visiblement une entreprise très journalistique :

Quand vous en avez un sur deux, ça dépasse la notion de propos de bistrot. Ce n'est pas « Ouais ouais, tu vas voir, on aura une guerre civile un de ces 4 ! » Ça, c'est une chose. Quand il y a un sur deux qui vous disent qu'il va y avoir une guerre civile…

Et d'en remettre une couche encore plus tard :

Je voudrais vous montrer un sondage que nous avons commandé nous, LCI, hier, à l'institut de sondage Harris Interactive, maison très sérieuse. On n'a pas demandé un petit sondage sur 33 Français hein. On a demandé the big one. Sur un échantillon très très large. Regardez d'abord la première réponse sur la question du délitement de la société française qui est d'ailleurs un des éléments évoqués par ces généraux. […] Et sur les généraux, regardez bien, c'est assez incroyable. Soutenez-vous les militaires qui ont lancé cette tribune ? Oui à 58%. 58% des Français votent oui ! C'est absolument édifiant.

À noter qu'aucun invité en plateau ou en duplex n'aura l'illumination de questionner les conditions de fabrication du sondage, ses biais et ses limites. Charles Beigbeder, visiblement très informé de l'étude qu'il s'autorise à commenter, en réinterprète même les résultats : « Alors les gens ont sans doute lu la tribune ». Eh bien justement non ! « Ou sinon les grandes lignes. Et c'est difficile de ne pas être d'accord parce qu'on voit bien que la France va mal et qu'on a de multiples crispations dans les territoires perdus. »

Une analyse percutante, qui vaut au moins celle du rédacteur en chef du FigaroVox. La tribune ? « Un peu raide dans l'expression. » Seulement ? « Ça n'a rien d'un putsch, ça n'a rien de factieux ». L'affaire ? Des « proportions totalement absurdes ». Les diverses réactions politiques ? Des « délires ». Les sanctions contre les militaires ? « Totalement excessif et disproportionné. Ce qu'ils disent, c'est ce que des millions de Français disent sur l'état du pays chaque jour ! », déclare Guillaume Perrault, avant d'opérer un retournement dont seuls sont capables les polémistes les plus audacieux, quand ils sont gagnés par le complotisme :

Toute cette affaire, on sait très bien comment elle a commencé. C'est une manipulation très habile de Mélenchon qui a hyper communiqué sur cette affaire, qui, sinon, serait passée comme une lettre à la poste. Et qui tombait providentiellement pour lui pour masquer son embarras face au terrorisme islamiste, puisque c'était pile au moment de l'attentat de Rambouillet. Je dis bravo l'artiste à Mélenchon, mais je dis aussi qu'électoralement, ça sera une perte. Ce qui me paraît grave c'est de nier ces évidences.

Et d'insister :

Cette affaire, qui serait restée assez anecdotique, a été montée en épingle par Mélenchon, qui sait faire ça très habilement. Et ça a pris des proportions absolument risibles. C'est une histoire totalement ridicule.

Le tout couronné par Éric Brunet, un « présentateur » qui loin de jouer un rôle d'arbitre, n'essaie même pas de sauver les apparences et éditorialise sans retenue. Effaré comme son confrère du FigaroVox par les « proportions » prises par la tribune, il enchérit : « On fait semblant de croire que c'est une tribune putschiste. » Les soldats menaçant d'une opération de force ? « C'est d'autant plus amusant qu'ici même, dans ce studio, combien de fois avons-nous évoqué l'hypothèse de l'intervention de l'armée ! » C'est très « amusant » en effet !

Et tellement attrayant, comme le montre la première question à Julien Odoul (RN) : « Est-ce que c'est un joli coup pour Marine Le Pen que d'avoir apporté d'emblée son soutien à ces généraux pétitionnaires ? »

Et tellement séduisant, comme le montre l'extrême bienveillance avec laquelle l'hôte accueille « en exclusivité » Emmanuel de Richoufftz, l'un des généraux signataires. Florilège :

- On a plein de questions à vous poser, est-ce que vous allez bien d'abord ? Passer dans l'essoreuse médiatique, c'est quelque chose quand même à laquelle les militaires ne sont pas forcément habitués ou préparés.

- Vous avez œuvré aussi en banlieue, vous êtes un général qui a permis, par les actions qu'il a menées, de délivrer notamment des permis de conduire à des jeunes dans les quartiers. [Emmanuel de Richoufftz : Non c'est pas tout à fait exact.]

- Dites mon général, quand vous voyez Marlène Schiappa et les membres du gouvernement qui nous expliquent par le menu que vous faites partie d'un complot putschiste, factieux, vous acceptez cela ou ça vous agace, ça vous énerve ?

- Ces militaires vont être sanctionnés. Qu'est-ce qu'on va leur faire ? […] Est-ce que c'est normal ?

Le militaire est au tapis. C'est donc tout naturellement qu'il remercie cette vaste escroquerie médiatique en fin d'émission :

La population nous suit. Votre sondage est très significatif à cet égard. Et je pense que le peuple français a bien compris les enjeux.

La boucle est bouclée. Deux heures plus tard, une partie de son interview sera d'ailleurs rediffusée au JT de 13h de TF1 (autre chaîne du groupe Bouygues), dont le sujet se conclut sur le sondage de LCI : « Des conseils de discipline auront lieu dans les prochains jours. En attendant, selon un sondage, six Français sur dix soutiennent les militaires signataires. »

***

Cette séquence est exemplaire du climat dans lequel évolue le débat public et médiatique actuel. Un journalisme de commentaire permanent, où dominent l'éditorialisation et l'« opinion », délestées de toute épaisseur et de toute rigueur quand on sollicite l'opinion de personnes sur un objet dont elles-mêmes déclarent ne pas avoir entendu parler, ou ne pas connaître précisément. Avant que cette « opinion » – qui n'existe pas – fasse à son tour l'objet de commentaires pendant des heures sur la chaîne d'information qui l'a co-produite (et jusque dans les JT de TF1, appartenant au même groupe). Le tout mis en scène dans des « débats » réservés aux diverses variétés de la droite et de l'extrême droite, auxquelles les animateurs déroulent le tapis rouge – quand ils n'en sont pas tout simplement les sympathisants.

Pauline Perrenot


[1] À travers une dépêche AFP en date du 24 avril, la première (et maigre) phase de médiatisation a moins porté sur le fond de la tribune que sur la « controverse » que la tribune a suscitée dans les rangs de l'extrême gauche et de la France insoumise. Côté pouvoir politique, ce n'est qu'après avoir largement minimisé la gravité et la portée politique du texte, que certains membres du gouvernement ont fini par s'en offusquer.

[2] Par exemple : des éléments entourant la publication de la tribune (Valeurs actuelles a choisi le 21 avril 2021, soit les 60 ans, jour pour jour, du putsch des généraux d'Alger) ou concernant le statut de la parole publique des militaires.

[3] Enfin, une dernière partie du sondage recueille l'appréciation des sondés quant au fait que Marine Le Pen ait « invité les militaires qui ont signé cette tribune à la rejoindre ».

[4] Au vu des réponses des deux passants (« Chacun d'entre nous peut s'exprimer », « C'est normal que les gens s'expriment et donnent leur opinion »), on se doute que la question du journaliste portait davantage sur la liberté d'expression des militaires, ce qui est encore différent du fond de la tribune et de la question de l'adhésion des Français vis-à-vis de cette démarche de fond.

[5] 1h05 au total, sur 1h30 d'émission. Les deux autres thématiques abordées par Brunet : l'agression d'un policier de Bagnolet et les rodéos à Lyon, dont on ne peut résister à livrer l'accroche, fort « brunesque » : « Lyon et la folie des rodéos ! Qui ne sont désormais plus circonscrits aux traditionnelles banlieues. Non ! C'est bien dans nos centre villes maintenant qu'ils se déroulent mesdames messieurs, jusque sur ses places les plus prestigieuses ! »

[6] Puisque Charles Beigbeder a co-fondé le mensuel L'Incorrect (dont il est actionnaire minoritaire), soutenu la fondation de l'école de Marion Maréchal Le Pen et affirmé en 2015 qu'il « "n'hésiterai[t] pas une seconde et n'aurai[t] aucun état d'âme à soutenir le FN", lors de l'élection présidentielle de 2017 », selon des propos rapportés par L'Obs (30 juil. 2015).

[7] Nous incluons évidemment Éric Brunet dans ce décompte, ainsi que les personnalités dont les interviews sont diffusées : leurs propos cadrent le débat puisque les invités (en plateau ou en duplex) les commentent.


12.05.2021 à 12:41

Lire : Dirigeants de médias. Sociologie d'un groupe patronal, de Julie Sedel

Maxime Friot

Presses universitaires de Rennes, 2021, 273 p.

- Des livres : présentations et extraits
Texte intégral 4321 mots

La sociologue Julie Sedel publie, aux Presses universitaires de Rennes, Dirigeants de médias. Sociologie d'un groupe patronal. Un ouvrage tiré de son habilitation à diriger des recherches (HDR) en sociologie, soutenue en 2018, et dont une partie des conclusions avaient été présentées dans la revue Sociétés contemporaines en 2019 [1].

Le travail de Julie Sedel sur les dirigeants des médias recoupe plusieurs dimensions de ce « groupe patronal », de la question du recrutement social (origine sociale, habitus, etc.) et professionnel (formation, carrière…) à celle de l'exercice du rôle (rapport à l'employeur, rôle de représentation de l'institution, tensions entre le pôle éditorial et le pôle gestionnaire). Un travail riche par les aspects étudiés, mais aussi riche par les matériaux mobilisés.

Ainsi le livre, construit en sept chapitres (cf. la table des matières en annexe), synthétise-t-il une œuvre prosopographique [2] importante… et très intéressante, d'autant que la présence foisonnante d'entretiens et de descriptions biographiques de « dirigeants de médias » permet une lecture tout à fait plaisante.

Portrait de groupe

Commençons par le commencement. Qu'est-ce qu'un « dirigeant de média » ? Julie Sedel explique qu'elle a retenu cette expression « pour caractériser ceux qui prennent les décisions stratégiques concernant la fabrication des actualités. Les dirigeants peuvent être journalistes ou/et "managers", connus du public ou pas ».

Concrètement, la sociologue a « construit une population de directeurs de médias à partir des organigrammes de 60 médias d'information politique et générale (écrits, audiovisuels, en ligne) [3]. […] La population des dirigeants inclut à la fois les directeurs de publication, les directeurs généraux, les responsables éditoriaux (qui endossent le titre de directeur de la rédaction). » Elle écarte les « niveaux intermédiaires (chefs de service, adjoints aux directeurs de la rédaction) » et les propriétaires, « sauf lorsque le propriétaire est directeur de la publication ».

Julie Sedel propose une « photographie des dirigeants de médias » en poste en 2016 (« ce qui représente 93 personnes »), qui lui permettra de dégager des tendances sur les parcours professionnels, les caractéristiques sociales, etc.

Après avoir présenté la construction de son objet d'étude dans un premier chapitre, elle consacre le suivant à une histoire de la Fédération nationale de la presse française (FNPF), née de la Résistance en 1944 et dissoute en 2009, un chapitre pour lequel nous nous contenterons ici de citer les enjeux tels qu'ils sont résumés par Julie Sedel elle-même :

Les premières organisations patronales de presse qui apparaissent dans les années 1920 s'évertuent à délimiter leur périmètre en se distinguant des journalistes. Cette distinction est l'une des conséquences du développement des journaux et de l'essor des effectifs rédactionnels engendrant une séparation entre propriétaires et dirigeants, d'une part, entre dirigeants et journalistes, d'autre part. […] À la Libération, les organisations patronales de presse sont reprises en main par des personnalités proches des réseaux intellectuels et de la Résistance. Les dirigeants de presse sont recrutés sur des critères de cooptation politique. En siégeant dans les conseils d'administration des structures connexes – papier, distribution, agence d'information, écoles de journalisme), ils contribuent à organiser le secteur de la presse aux côtés de l'État. Lieu de rassemblement des syndicats patronaux de presse, la Fédération nationale de la presse française cristallise ce moment. [4] Mais, rapidement, la fédération est confrontée à une série de crises, révélatrices des divisions internes et des rapports de forces entre familles de presse. Elle parvient à surmonter ces tensions grâce à la cohésion relative de ses membres ainsi qu'à la reconnaissance de son statut de porte-parole de la presse par l'État. En revanche, la privatisation de ce secteur, dans les années 1980 et 1990, entraînant la constitution de groupes oligopolistiques, la concurrence des médias audiovisuels, le retrait de l'État et les rivalités entre familles de presse, vont entraîner la dissolution de la FNPF.

Division du travail

Dans le troisième chapitre, Julie Sedel revient d'abord sur le rapport des dirigeants à leur employeur (en particulier leur rapport aux actionnaires). Elle étudie aussi les rôles qui incombent aux dirigeants.

Celui, par exemple, de « représenter l'institution ». Ainsi de cet « ancien dirigeant du Monde [qui] décrit la part qu'occupent les rencontres avec les acteurs économiques, politiques, intellectuels dans son emploi du temps » :

« Je suis plus quand même au journal mais mes dîners, mes déjeuners… Souvent les week-ends, etc., les soirs, je rencontre des gens oui… Ou des gens qui viennent. Il y a Bill Gates qui vient la semaine prochaine, je le reçois ici, il veut voir le directeur du Monde. Moi, voir Bill Gates, ça ne me gêne pas, le patron de Microsoft, le fondateur. Je vois un dirigeant chinois qui passe, qui veut me voir […] Je rencontre des gens de toutes origines ou de toute nature. Pour évoquer les jours qui viennent de se passer, j'ai eu un déjeuner avec douze ambassadeurs des pays arabes à Paris, réunis autour d'une table. J'ai, à l'occasion du salon de l'auto, eu une rencontre organisée par les patrons de l'industrie de l'automobile. J'ai déjeuné hier ou avant-hier avec François Hollande. On était quatre ou cinq journalistes du Monde. Je rencontre tout le monde, des intellectuels […] (entretien, 2012) »

Julie Sedel explique que « le travail relationnel avec les acteurs économiques dépend des modes de financement du média, de son modèle et de ses contraintes économiques. L'essentiel de l'activité de l'ancien P.-D.G. de TF1, chaîne cotée en bourse dont plus de 60% des ressources provient de la publicité, consistait à rencontrer "de gros clients" […], à "négocier de gros contrats" publicitaires et des droits de diffusion » :

« Ah oui, je pouvais voir qui je voulais… L'essentiel, pour moi, c'était de voir les gros clients. Les personnes importantes pour moi, c'était le président de L'Oréal, le président de Peugeot-Renault-Citroën, les plus gros patrons. J'avais tous les types, hein, déjà la régie publicitaire, 200 personnes, était faite pour ça hein. […] J'avais donc à négocier les contrats, les conditions publicitaires, tous les ans, les rabais ou pas. C'est un truc… C'est gérer une épicerie, gérer TF1, aussi. »

La sociologue parle d'une « division sociale du travail », entre les tâches éditoriales et journalistiques d'un côté, les tâches administratives et gestionnaires de l'autre. « Dans la plupart des organisations médiatiques, une division sociale du travail confie la direction éditoriale à un journaliste, la direction de la gestion et de l'administration à un "manager" ».

Parmi les rôles d'un « manager de média », en plus, donc, de « rencontrer les clients potentiels et les financeurs (annonceurs, financeurs, actionnaires) », il y a « surtout définir la stratégie industrielle : changer le format du journal pour réaliser des économies sur le papier, modifier l'horaire de parution, développer des suppléments qui permettent d'engranger des profits publicitaires, déployer l'information sur les supports numériques ».

Ceci étant, même si, « dans les années 2000, l'expression "journaliste-manager" est entrée dans le langage des acteurs pour désigner ceux qui disposent d'une double compétence à la fois éditoriale et gestionnaire […], ces situations de prise en charge, par les journalistes, d'aspects industriels, matériels existaient […] auparavant ».

Pour illustrer la problématique de ces journalistes-dirigeants confrontés aux tâches gestionnaires, Julie Sedel mobilise un entretien avec un dirigeant de Libération :

« Alors j'ai appris à faire un budget – enfin, ce n'est pas moi qui le fait [sic], mais à prendre les options de budget… à vérifier les comptes, à lire le bilan, à lire le compte d'exploitation […]. Et puis je vais chercher toujours des idées d'activités nouvelles pour gagner de l'argent. C'est pour ça qu'à Libé j'ai développé des forums, par exemple, qui sont devenus une source de profit […] Moi je suis journaliste économique, au départ, donc j'avais une vague idée de ce que ça pouvait être. Et… et puis, quand on est directeur de la rédaction, on est quand même associé un petit peu à la gestion. On est très attentif aux ventes […]. Et puis, qu'est-ce qu'on apprend ? Bon, il y a la technique, donc, de gestion… le crédit… Alors, le pire, c'était la trésorerie ! Parce que vous avez un plan de trésorerie, vous savez quand l'argent rentre, quand il sort, etc. Et puis, quand il y a un trou, ben il y a un problème. D'autant plus que Libération n'avait plus de crédit. Donc, on cherchait toujours… très souvent, on se disait : "Mais on n'a pas d'argent pour finir le mois." Pour faire la paye, quoi. On était patron de PME. Donc il faut trouver de l'argent, on va voir les actionnaires, on va voir l'État : "Telle subvention que vous devez nous verser en septembre, vous ne pouvez pas nous la filer en juin, parce qu'on a un trou", etc. Enfin bon, on a été obligé de faire des tas de choses qu'on n'apprend pas dans les écoles de journalisme […]. Sur le plan économique, la rédaction aussi. Surtout à Libé, j'allais au… comment ça s'appelle, au comité d'entreprise. Parce que j'ai fait le plan social ! Je ne savais pas faire ça du tout, hein. Le plan social, il y a des règles juridiques très précises. Il faut donner un organigramme existant et un organigramme futur, en donnant tous les postes. Or je ne savais pas, moi, quel serait l'organigramme futur, parce que j'arrivais. Il a fallu que j'invente un organigramme pour dire comment le journal va évoluer, combien de gens il y aura par services, etc. J'ai fait ça en un week-end. » (entretien, 2012)

Toujours à Libération (on ne sait pas s'il s'agit de la même personne) :

« Alors le problème, quand je suis arrivé à Libé, il y avait plus de publicité, c'était Tchernobyl. Alors, une des raisons était que… Il y avait beaucoup de raisons, mais la principale était que le journal allait mal et qu'il avait même la réputation d'être en faillite. Il risquait de s'arrêter. Les mecs ne vont pas mettre de la publicité dans un journal qui risque de s'arrêter […]. Donc il a fallu les rassurer sur l'avenir du journal, et l'autre affaire, c'est que culturellement, Libé était hostile à la pub. Donc à chaque fois que la régie demandait un truc, les mecs disaient "non". Et moi j'ai remplacé, j'ai dit : "À chaque fois que la régie demande un truc, on dit oui." Sauf si ça pose un problème énorme. Déontologique. Donc j'ai réconcilié, au fond, le journal et le marché publicitaire. Pour le faire vivre ! Et effectivement, là, la situation économique du journal a joué un rôle, parce qu'on a redéveloppé le service économique, on a fait des pages qu'on appelait "Vous", qui étaient des pages de vie quotidienne, tout ça. » (entretien, 2012)

Un homme, français, âgé, issu de la bourgeoisie moyenne et supérieure

Après un court quatrième chapitre sur les logiques explicites et implicites du recrutement et des « logiques de circulation du groupe », la sociologue se consacre, dans le cinquième chapitre, à une étude de son échantillon (93 dirigeants en poste en 2016).

Cela lui permet de dresser le « profil socio-démographique des dirigeants de médias » : « En France, être un homme, de nationalité française, âgé, d'origine sociale relativement élevée, diplômé de grande école ou d'école de journalisme, et résider à proximité de la capitale facilite l'accès aux états-majors des médias. Trois types de capitaux sont nécessaires pour accéder à ces postes : un capital symbolique (basé sur le parcours professionnel), un capital culturel (lié à la formation, au volume de connaissances dans les arts, les lettres, la politique), un capital social (lié au milieu d'origine, à la trajectoire scolaire et professionnelle, au lieu d'habitation). »

Ainsi donc « les dirigeants de médias sont avant tout des hommes (86%) ». « Ce sont aussi, pour la plupart, des enfants "bien nés", issus de la bourgeoisie moyenne et supérieure. Sur les 59 dirigeants pour lesquels les informations sont disponibles […], 70% des pères sont cadres, professions intellectuelles et supérieures, ce qui atteste d'un taux de reproduction sociale relativement élevé. »

Julie Sedel montre aussi que « les dirigeants de médias forment une "noblesse scolaire" », notamment par un passage en école de journalisme et par la place centrale qu'occupe Sciences Po Paris : « L'Institut d'études politiques de Paris joue un rôle prépondérant dans le parcours des dirigeants de médias puisque 40% de mon échantillon en est issu (contre 26% des élites économiques et 18% des élites politiques). »

« Du point de vue des styles de vie, l'espace des dirigeants est éclaté en différents pôles. La majorité des dirigeants se démarque par l'adoption de modèles de consommations et de goûts valorisés tandis qu'une autre fraction, minoritaire, met en avant des goûts populaires. » Un « rapport à la "culture cultivée" » que Julie Sedel matérialise en exposant l'insertion d'une partie de son échantillon dans les « instances de direction d'institutions d'élite ou de festival ; opéras, musées, théâtres nationaux, festivals et écoles d'art » :

Sur 93 dirigeants en poste en 2016, onze figurent au conseil d'administration de l'une de ces institutions : cinq, dans un musée (musées Rodin, Picasso, musée du Louvre [2], musée d'Orsay, 104), trois, dans un théâtre (théâtre de l'Odéon, théâtre du Chatelet [2]), une école d'art (École nationale de la photographie). Trois d'entre eux participent au CA de plusieurs institutions. La génération de dirigeants précédente était aussi intégrée à ces établissements culturels et artistiques : Pierre Bergé (ancien actionnaire de Têtu et actionnaire du Monde), était membre du CA du musée du Louvre, de même que Denis Jeambar (ancien dirigeant de L'Express). Jérôme Clément, ancien président d'Arte, participait au musée d'Orsay, à celui du musée de l'Orangerie, du théâtre du Châtelet, de la Fémis. Rémy Pflimlin, ancien président de France Télévisions qui dirigea le festival de musique classique Musica, était au CA du Conservatoire national de musique et de danse de Paris ; Patrick [de] Carolis, à celui [de] l'École nationale de la photographie, de l'Académie des beaux-arts… [Moins] hauts dans l'échelle des légitimités, les festivals (Eurokéennes [sic], Festival de Rocamadour, Festival de cinéma premier plan à Angers) et les Rencontres (Rencontres de la photographie d'Arles) sont également parfois présidés par des dirigeants de médias.

En combinant une dizaine de caractéristiques (sexe, âge, diplôme, décorations, nombre de livres publiés, etc.), Julie Sedel cartographie un « espace des dirigeants de médias », structuré autour de deux axes : l'un opposant « capital de métier » et « capital administratif », et l'autre mesurant « l'ancienneté dans le champ et le volume de consécration ». D'où un classement en abscisse entre d'un côté « les détenteurs d'un capital de métier, représentés par les journalistes, les patrons éditoriaux, les diplômés d'écoles de journalisme (ou, pour la génération plus âgée, les diplômés d'une licence), ceux ayant fait l'essentiel de leur carrière en presse écrite. » ; et de l'autre, les « détenteurs de capital administratif incarnés par les "P.-D.G.", les membres du "Siècle", les diplômés de très grandes écoles (d'ingénieur, ENS, Ena ou d'écoles de commerce), passés par un ministère, décorés de la Légion d'honneur ou de l'Ordre national du mérite. »

Et en ordonnée une répartition des « nouveaux entrants, diplômés d'écoles de commerce, travaillant dans la presse audiovisuelle et ne bénéficiant pas de signe de reconnaissance spécifique » ; qui « s'opposent aux dirigeants plus âgés, diplômés de Sciences Po, reconnus par les pairs et par la profession s'agissant des journalistes, par le pouvoir temporel (décoration, appartenance au Siècle, présence dans le Who's Who), pour les "managers" et les journalistes. »

« Cinq filières d'accès à la direction des médias »

Julie Sedel dégage, dans son sixième chapitre, des catégories idéal-typiques de parcours qui permettent d'en arriver là : des « filières d'accès à la direction des médias », qui ne sont pas exclusives les unes des autres – entendre qu'un même dirigeant peut cumuler plusieurs de ces filières.

Elle en dégage cinq, dont la première, la « filière journalistique », est la plus représentée : 73% des dirigeants de l'échantillon y sont rattachés. Il s'agit donc de journalistes, aux parcours variés, souvent passés par une école de journalisme, et qui « ont en commun leur attachement au métier » (la « vocation »). Exemple : Luc Bronner (directeur de la rédaction du Monde au moment de l'enquête). Les quatre autres filières sont les suivantes :

- La « filière intellectuelle » (25% de son échantillon), qui regroupe les éditorialistes et les détenteurs du capital littéraire. Julie Sedel distingue « l'intellectuel engagé » (exemple : Serge Halimi, directeur du Monde diplomatique) de « l'intellectuel médiatique » (exemple : Christophe Barbier, alors directeur de L'Express).

- La « filière militante » (12%), qui rappelle que plusieurs dirigeants de médias ont un passé politique et militant (en particulier à gauche ou à l'extrême gauche). Exemples : Edwy Plenel (directeur de Mediapart), Denis Sieffert (directeur de Politis).

- La « filière économique » (10%) : on y trouve ceux qui occupent « les positions les plus élevées à la direction de grands groupes ». Ils ont pour point commun d'avoir « accumulé des ressources internationales ». Exemples : Louis Dreyfus (président du directoire du Monde), Delphine Ernotte (présidente de France Télévisions). La sociologue relève l'existence de deux discours distincts, l'un provenant du service public centré sur « l'intérêt général » et un autre provenant des « managers des médias commerciaux privés », centré sur la recherche de rentabilité.

- La « filière politico-administrative » (10%) : elle y range « les diplômés de l'École nationale d'administration, les anciens hauts fonctionnaires et ceux qui ont travaillé dans des cabinets ministériels ». Exemple : Denis Olivennes (alors président de Lagardère active : Europe 1, Paris Match, JDD).

« La direction de médias s'énonce au masculin »

Enfin, dans son septième et dernier chapitre, Julie Sedel explore l'une des caractéristiques majeures du portrait-robot du dirigeant de média : le genre. « Les temporalités, le mode de commandement, les sociabilités freinent l'accès des femmes aux fonctions de direction de médias. Plus encore, les mécanismes qui fondent la croyance et le charisme s'appuyant sur des valeurs de virilité, les femmes sont plus facilement exposées aux risques de discrédit que leurs homologues masculins. Ainsi, si l'entrée progressive des femmes dans le journalisme a entraîné une redéfinition des pratiques, elle n'a pas pour autant bouleversé leur place dans les hiérarchies. »

***

Julie Sedel conclut en évoquant le renforcement des « parcours vers les filières administratives » (filières « économique » et « politico-administrative »). C'est, globalement, « un double mouvement [qui] s'opère au sein des médias » : d'un côté donc, l'importance croissante du pôle gestionnaire et du capital économique. Mais en parallèle c'est aussi la « réaffirmation d'un capital de métier en marge des grandes enseignes », où d'anciens journalistes de titres installés (Le Monde, Libération) sont aujourd'hui des dirigeants de médias dans lesquels le rapport au journalisme reste le fondement de la légitimité (Reporterre, Mediapart, Les Jours, etc.).

Maxime Friot

Annexe




[1] Julie Sedel, « Les dirigeant-e-s de médias. Sociologie d'un "espace carrefour" », Sociétés contemporaines, janvier 2019, n° 113, p. 13-44.

[2] « Une prosopographie pourrait être définie, a minima, comme une étude collective qui cherche à dégager les caractères communs d'un groupe d'acteurs historiques en se fondant sur l'observation systématique de leurs vies et de leurs parcours. Son ambition première est donc descriptive : il s'agit de rechercher la structure sociale d'un collectif par l'accumulation de données structurées sous la forme de fiches individuelles relatives à chacun de ses membres, avec l'objectif final d'en saisir la structure de groupe par-delà les discours qu'il produit. » (Pierre-Marie Delpu, « La prosopographie, une ressource pour l'histoire sociale », Hypothèses, janvier 2015, p. 265.)

[3] Dont des médias indépendants comme Mediapart, Arrêt sur images, Les Jours, etc.

[4] On lui doit même cette déclaration bien connue : « Art. 1. La presse n'est pas un instrument de profit commercial, mais un instrument de culture ; sa mission est de donner des informations exactes, de défendre des idées, de servir la cause du progrès humain.
Art. 2. La presse ne peut remplir sa mission que dans la liberté et par la liberté.
Art. 3. La presse est libre quand elle ne dépend ni de la puissance gouvernementale ni des puissances d'argent mais de la seule conscience des journalistes et des lecteurs. » (note d'Acrimed.)


11.05.2021 à 12:18

Une brève histoire de Jacques Attali

Thibault Roques

Portrait d'une girouette politique et intellectuelle.

- Journalistes et auteurs / , ,
Texte intégral 1422 mots

Il est des figures qu'on ne se lasse pas de retrouver année après année, livre après livre, de matinale radio en tribune de presse et de talk-show vespéral en chronique hebdomadaire. Jacques Attali est évidemment de ceux-là.

Note : cet article est tiré du numéro 38 de notre revue Médiacritiques, qu'il est encore temps de commander !

À l'instar de Jean-Pierre Elkabbach ou d'Alain Duhamel, il semble être depuis toujours dans le paysage médiatique. La parution de son dernier opus, Histoire des médias, en est une nouvelle confirmation. Alors qu'Acrimed tente, depuis 25 ans et en quelques milliers d'articles, de démonter les mécanismes du fonctionnement médiatique, notre auteur se propose modestement de condenser 5 000 ans d'histoire des médias en 500 pages. Il était sans doute le seul à pouvoir accomplir ce tour de force. Qu'il nous soit permis, dans les lignes qui suivent, de brosser le portrait d'un essayiste hors pair.

Marathonien des médias

L'admiration mutuelle entre Jacques Attali et les médias est ancienne, mais toujours recommencée. Et les preuves d'amour ne manquent pas. Que l'on en juge à l'aune de la mobilisation sans faille autour de son dernier livre : le service public radiophonique l'a invité pas moins de quatre fois en l'espace de quelques semaines ; sur France Inter, il fut même accueilli deux fois la même semaine, d'abord par Sonia Devillers dans « L'instant M » (18 janv.) puis dans la matinale du week-end par Éric Delvaux (24 janv.), « La bande originale » de Nagui (16 mars) et France Culture (22 janv.) venant compléter son tableau de chasse. Notre penseur ne fut pas vraiment maltraité ailleurs puisqu'il put également compter sur la bienveillance de TMC (via l'émission « Quotidien » de Yann Barthès), du JT de France 3, de Canal +, France 5 (« C à vous »), TV5 Monde, LCI, mais également France Info, la RTBF, Europe 1, Le Télégramme. Et on en oublie sans doute...

L'expertise au pluriel

Depuis toujours, Jacques Attali conjugue l'expertise au pluriel. Plus encore qu'à ses déclarations inspirées, on reconnaît un vrai éditocrate au nombre de ses casquettes. Sur France Inter, Sonia Devillers décrit son hôte en ces termes : « Intellectuel, économiste, conseiller du pouvoir, banquier ». C'était oublier ses autres attributs, que des confrères prirent parfois la peine d'égrener, d'« enseignant » à « éditorialiste » en passant par la variante « conseiller des puissants ». De multitâche à toutologue, il n'y a souvent qu'un pas, qu'Attali franchit allègrement... par exemple lors de son passage sur Canal +, face à Yves Calvi, où après avoir évoqué son dernier opus – promotion oblige – il n'hésite pas à deviser successivement sur les bandes de jeunes, le vrai et le faux, le bien et le mal, le moral des Français (sondages à l'appui), la crise économique à venir, et autres considérations d'actualité ou de toute éternité.

On ne fut guère surpris de l'entendre, deux semaines à peine après le début du premier confinement, nous offrir son diagnostic et ses lumières sur le monde de demain (santé, éducation, écologie, alimentation, recherche, etc.). Car un bon expert est souvent un grand prophète. Et Attali est aussi cet oracle : si l'on ne compte plus les références à l'art divinatoire dans son œuvre ou ses interventions (depuis sa Brève Histoire de l'avenir jusqu'à La Crise, et après ? en passant par Vivement après-demain !), notre écrivain a pu étonner dernièrement, en annonçant sans trembler l'avènement prochain de « l'âge des hologrammes ». C'est que non content d'être un analyste lucide du présent, Jacques Attali est aussi celui du futur. Même si c'est loin de marcher à tous les coups ! [1]

Un concert de louanges

On l'aura deviné : dans un monde médiatique bien constitué, les passages innombrables de Jacques Attali ne pouvaient générer qu'éloges et dithyrambes. À propos de son Histoire des médias, le vocable « passionnant » fut ainsi repris quasi unanimement – il est vrai qu'il figurait en quatrième de couverture du livre. Mais c'était encore un peu court. Sonia Devillers, notamment, n'y alla pas avec le dos de la brosse à reluire : « Le livre de Jacques Attali va sortir en librairie mercredi. Une “Histoire des médias”. 5 000 ans en 500 pages. Une somme aérée, fluide, très facile à lire. [...] Jacques Attali s'est retroussé les manches. Je vous préviens. Son analyse, passionnante, n'est pas pessimiste, elle est apocalyptique ». Rien que ça. C'est peu de dire que l'accueil fut généralement chaleureux – « extraordinaire », « captivant » et « passionnant », donc, furent les adjectifs les plus employés –, nous donnant presque des remords de n'avoir pas pris la peine de lire cet énième chef-d'œuvre. André Bercoff et Céline Alonzo, animateurs de Sud Radio, achevèrent de polir la statue Attali, parlant de « cette formidable “Histoire des médias” qui est quand même étonnante », ou encore d'une « plongée fascinante dans le monde de l'information ». On comprit mieux leur émoi lorsque nos deux présentateurs lui donnèrent du « Jacques », et que « Jacques », en retour, répondit tout naturellement à « [s]on vieil ami André ». Étrange familiarité estimeront certains ; simple sens de l'accueil diront les autres.

Girouette politique et intellectuelle

La caractéristique ultime du penseur tout terrain est une plasticité idéologique à toute épreuve. Ici encore, Jacques Attali fait figure de modèle. Ex-conseiller de François Mitterrand, il fut missionné par Nicolas Sarkozy pour « libérer la croissance » à la fin des années 2000, avant de murmurer à l'oreille de François Hollande. Co-découvreur, avec Alain Minc, de l'actuel président de la République, il juge à l'automne 2019 que « globalement, le mandat de Macron est une réussite ». Membre du Siècle et dirigeant d'ONG, il combine sans états d'âme dîners d'élite et lutte contre la pauvreté. Hier chantre du marché et de ses mille vertus, il milite aujourd'hui pour le démantèlement des Gafam via l'intervention d'un État fort, capable de réglementations strictes. Bien sûr, on pardonnera à celui qui déclarait tout récemment « Je suis libéral au sens politique, mais s'il s'agit d'être favorable à l'économie de marché pure et dure, non, ça n'a jamais été mon état d'esprit, j'ai toujours pensé comme ça » d'avoir la mémoire et les valeurs qui flanchent. Rappelons simplement que vingt ans en arrière, le même disait tout aussi fermement : « La libéralisation des échanges est une nécessité. Elle doit se poursuivre ». Ainsi va la souplesse d'un alchimiste. Une chose est sûre, toutefois : quand BHL n'aura plus rien à dire et que Michel Onfray se sera tu, il restera fort heureusement Jacques Attali. Éternel héraut de la pensée en zigzag et chouchou des médias.

Thibault Roques


[1] Lire Mathias Reymond, « Jacques Attali, l'insubmersible imposteur », Les Éditocrates, La Découverte, 2009.


10.05.2021 à 07:00

Filmer la misère du journalisme politique

Pauline Perrenot

À propos du documentaire « Première campagne » d'Audrey Gordon (2019).

- Journalisme et politique / , , , ,
Texte intégral 3605 mots

Dans le documentaire Première Campagne (2019), Audrey Gordon suit la journaliste Astrid Mezmorian, en charge pour France 2 de la couverture de la campagne présidentielle d'Emmanuel Macron. Un film qui illustre, à son insu, le naufrage d'un certain journalisme politique.

Note : cet article est tiré du numéro 38 de notre revue Médiacritiques, qu'il est encore temps de commander !

C'est un petit bijou offert à la critique des médias. Un très bon documentaire [1], pour sûr, qui n'en reste pas moins (contre sa volonté) une impeccable illustration des travers du journalisme. En tout cas, d'une partie d'entre eux : manipulation de l'information, mimétisme qui préside à sa fabrication, domination des chefferies éditoriales, division jusqu'à l'absurde du travail, bricolage, obsession du temps court et urgence permanente, décrites comme une sorte de « fatalité » par ceux qui la subissent, pour le plus grand bonheur des directions médiatiques acquises à la politique du « faire plus avec moins ».

À partir de septembre 2016, quoique principalement centré sur les mois de mars-avril 2017, Première Campagne suit donc la route d'Astrid Mezmorian. La journaliste ne fait alors que débuter au service politique de France 2 quand la cheffe du moment, Nathalie Saint-Cricq, lui demande de couvrir la campagne d'Emmanuel Macron. Au fil du documentaire, on replonge au cœur d'épisodes ayant jalonné la course de l'actuel président : ici un meeting à Bordeaux, là une opération de communication soigneusement montée à La Mongie (cf. annexe), dans les Hautes-Pyrénées, mais aussi des déplacements à Oradour-sur-Glane, en Corse ou à la foire de Châlons-en-Champagne. Autant de marathons « en extérieur » – où la nuée de micros et caméras qui s'abat sur le candidat dessine comme une carapace de tortue – alternant avec d'autres marathons, tournés cette fois « en intérieur », au siège de France Télévisions.

Fabrique de la désinformation

Si cette plongée dans le « journalisme en train de se faire » est donc l'objet (et l'intérêt) central du documentaire, qu'on ne s'y trompe pas : la réalisatrice n'entendait pas du tout produire un réquisitoire à charge sur le métier. Reste que certaines images parlent d'elles-mêmes… À commencer par la scène d'ouverture. Dans le train pour Talence, où doit se tenir un meeting de Macron, Astrid Mezmorian alerte les deux confrères – journaliste reporter d'image (JRI) pour l'un d'entre eux – qui l'accompagnent : « Ça sera vraiment en mode urgence quoi. Trouver les gens, [il faut] qu'on ratisse tout. » La consigne de la rédaction est claire : trouver « des gens qui a priori veulent voter Hamon, mais face à la campagne qui patine, face au risque Le Pen, face à la dynamique Macron, s'interrogent, sont curieux et viennent au meeting [de Macron]. » Un scénario préemballé depuis Paris, qu'Astrid Mezmorian va chercher à plaquer sur le terrain indiqué. Non sans une certaine réserve : « Je vais limite me faire une pancarte “Y a-t-il un hamoniste dans la salle” ! » Une idée de génie… selon l'un des confrères : « Bah oui, c'est ça ! Non mais je pensais à ça, carrément. À l'entrée de la salle ! »

Et la pancarte fut, pour de vrai : « Cherchons hamoniste », dessine-t-elle au stylo-bille, en grosses lettres sur un A4. Éjectée d'une voiture au pied de la file d'attente du meeting, la journaliste a une demi-heure pour tourner et envoyer deux micros-trottoirs à la rédaction. « Bonjour, excusez-moi de vous déranger, je suis journaliste pour France 2. On a une recherche un peu spéciale. » Et de continuer parmi les badauds : « En fait je cherche des gens qui a priori auraient plus envie de voter Hamon, mais qui viennent se faire une idée sur Macron. C'est votre cas ou pas du tout ? » Peinant à mettre la main sur le bon client, sorti de l'esprit de Nathalie Saint-Cricq, la journaliste s'impatiente : « Il n'y a aucun hamoniste ici ?! Il n'y a personne qui veut voter Benoît Hamon ? Non ? » Visiblement non. Quelques instants plus tard pourtant, elle croit toucher au Graal : « Mais dites-moi si je me trompe, est-ce qu'on peut résumer votre pensée en disant que finalement, votre vote de cœur, ce serait Hamon, mais qu'avec tout ce qui se passe autour, c'est-à-dire la montée de Marine Le Pen, une certaine dynamique créée pour l'instant par Emmanuel Macron, vous pourriez vous dire que le vote utile, c'est lui ? » Caramba ! « Non pas du tout », répond l'interviewé. Fin de partie ? Pas vraiment. Car in extremis, le messie tombe du ciel : « J'ai voté aux primaires pour Benoît Hamon et je viens écouter Emmanuel Macron parce que je crains d'être obligé de faire un vote utile pour éviter l'arrivée de Marine Le Pen au pouvoir. » Sourire aux lèvres, Astrid Mezmorian ne cache pas son soulagement : « Merci beaucoup. Merci Monsieur, c'est parfait ! C'est super ! » Et les rushs sont envoyés à Paris, juste à temps pour le 20h.

À la télévision, quelques minutes plus tard, la grand-messe lance le produit fini : « Gauche : le doute des électeurs socialistes [2] ». « Militants et sympathisants socialistes s'interrogent : faut-il un vote de conviction ou un vote utile ? » demande une voix off (écrite à la va-vite depuis Paris) qui poursuit après plusieurs micros-trottoirs : « À Bordeaux ce soir dans la file d'attente du meeting d'Emmanuel Macron, certains sympathisants de Benoît Hamon, curieux et indécis. » S'enchaînent alors les deux témoignages récoltés par Astrid Mezmorian. Mais aucun indice ne permettra aux téléspectateurs de savoir que ce profil d'électeur était de toute évidence ultra-minoritaire.

Plus grave encore : ce cas flagrant de désinformation, pour ne pas dire de manipulation, ne semble pas gêner outre mesure Astrid Mezmorian. Interrogée à ce sujet sur le plateau d'Arrêt sur images [3], la journaliste botte en touche : « C'est tellement difficile une campagne au jour le jour. Il y a une injonction au renouvellement et […] c'est difficile de faire avancer la narration, de faire vivre cette campagne aux téléspectateurs. Évidemment que par moment, il y a des problématisations moins pertinentes que d'autres. » Moins pertinentes, seulement ? En sa compagnie sur un autre plateau, cette fois sur France Inter [4], l'éditorialiste maison Thomas Legrand joue le soutien « corpo », quoique passablement gêné aux entournures : « Nos auditeurs se disent : “Ah mais alors, on fabrique l'info !” On la fabrique mais en fait, si le rédacteur en chef lui a demandé ça, ou si Astrid a décidé de faire ça, c'est [parce qu'] on connaît tous des gens qui voulaient voter Hamon et qui se disaient “Oulala, le Front national monte […] !” Il y avait une tendance comme ça, elle a voulu l'illustrer. Alors l'illustrant, est-ce qu'elle l'accentue ? C'est notre grand débat. » Débat déontologique qu'Astrid Mezmorian a tranché, sans singer l'hypocrisie de son confrère : « Ce n'est pas si absurde comme recherche. C'est absurde de trouver [les témoignages] en cinq minutes. »

Esprit critique, es-tu là ?

Manifestement, la seule autocritique dont est capable la profession concerne le rythme effréné auquel elle est soumise. Et de fait, les temps et les formats courts imposent des contraintes dont découlent des conditions de travail déplorables, qui ne peuvent que nuire à l'information. Ce que le documentaire illustre à merveille à travers de nombreuses scènes qui, soit dit en passant, devraient suffire à démystifier le métier aux yeux de tout apprenti journaliste !

Ainsi de sujets réalisés au pied levé, en voiture, ordinateur sur les genoux. Ainsi d'une supérieure hiérarchique dictant à Astrid Mezmorian des commentaires plus « punchy » pour son texte d'accompagnement – « Tu sais, ce n'est pas toujours sujet, verbe, complément hein ! » Ainsi de la panique (réelle) dans laquelle évolue la journaliste, contrainte, faute de temps, de devoir presque improviser une voix off en direct du 20h, courant « en cabine » en pleine cacophonie, entre les incessantes sonneries de téléphone et les décomptes des secondes du JT lus à haute voix… Ce marathon, Astrid Mezmorian le remet en question à plusieurs reprises. Comme dans cet échange avec son confrère JRI :

- Elle : Je dis juste que c'est déséquilibrant émotionnellement d'être tout le temps dans une sorte de surchauffe.

- Lui : Ouais d'accord… Mais déjà un, tu as plein de métiers où tu as ça. Et deux, je t'avouerais que le métier où tu n'as aucune excitation et où l'encéphalogramme [sic] ne dépasse pas les 80 pulsations minute, ben…

- Elle : Excuse-moi mais l'excitation, ce n'est pas proportionnel à la réflexion. Au contraire, en général, plus t'es excité, et moins tu peux penser.

Plus tard dans le documentaire, au siège de France 2, un confrère plus aguerri débarque à ses côtés avant de s'avachir dans un fauteuil, pieds sur le bureau. Consignes et tempo reviennent sur la table :

-Lui : Ça se passe bien ta première campagne ? T'es heureuse ? C'est marrant quand même…

-Elle : Mais oui, hyper drôle ! Moi j'adore. Hyper drôle, c'est excitant ! [Mais] il y a plein de déplacements où je suivais Macron, j'avais vachement envie de lui poser des questions de fond… Et en fait, je ne pouvais pas parce que déjà, t'as pas l'espace pour, et d'autre part, ce n'est de toute façon pas ce qu'attend l'édition, vu qu'on a un angle très précis […]. Et du coup, hop ! ça passe à la trappe complètement.

Mais le film montre aussi comment ce semblant d'esprit critique est étouffé dans l'oeuf, victime du surmenage, lui-même relativisé pour faire bonne figure (« Non mais je ne me plains pas ! »), quand les contraintes ne sont pas tout bonnement intégrées et avalisées par les professionnels eux-mêmes, entretenant le mythe de l'« adrénaline », à l'origine de « l'addiction […] dans ce métier » : « Le timing, c'est de la cuisine interne, c'est normal, on est là pour ça », analyse un JRI.

Et de continuer à « faire avec », inlassablement… quitte à appliquer des consignes plus insignifiantes les unes que les autres. Alors que touche à sa fin le dernier grand raout de Macron (17 avr. 2017), la journaliste en vient à appeler le pôle communication d'« En Marche ! », faute – on le comprend – d'avoir pu photographier Vincent Lindon, pour obtenir l'image qu'attendait un certain « Jeff » (Wittenberg ?) à France 2. Elle ironise : « Écoutez, c'est décisif pour la chaîne de haute information qu'est France 2. C'est pour notre rubrique Cinéma… Non je blague ! » Avant de pester en aparté : « J'ai authentiquement l'impression de bosser pour Gala. »

Et quand les contraintes ne dérivent pas des consignes, elles découlent d'une autre pratique : le mimétisme. Soit faire à tout prix comme les autres, être là où sont les confrères, capter le même son, écrire les mêmes choses. À l'écoute de France Info dans un voyage en voiture, Astrid Mezmorian entend que « Macron a fait applaudir Juppé » lors de son meeting à Talence. Et la journaliste réagit : « Ouais, c'est quand même ça le sujet… Putain, comment je vais faire ! » Jour après jour, une telle routine tourne à la bêtise : lors d'un bain de foule en Corse, on voit la journaliste tenter ardemment de se frayer une place auprès du candidat. Il faut dire que l'enjeu est de taille : « Monsieur Macron ! Une petite question ! Napoléon avait 40 ans quand il a pris le pouvoir en France, est-ce que vous espérez battre son record ? »

Et en définitive, à entendre Astrid Mezmorian parler de son propre métier, on comprend bien vite que le type de socialisation professionnelle auquel est confrontée cette diplômée de Sciences Po, comme la fréquentation – qu'elle revendique « distanciée » – des milieux favorisés qu'elle couvre, signent l'arrêt de mort de tout recul critique :

J'avais très peur qu'il n'y ait rien d'authentique, qu'on m'assène trop d'éléments de langage mais en fait, moi j'ai un peu l'impression d'aller au théâtre chaque jour. Et puis je m'amuse, parce qu'il y a quand même une dimension psychanalytique : qu'est-ce qui donne à un homme l'envie d'embrasser un destin national ? Pour moi ça relève du mystère, donc ça m'attire. Et puis d'autre part, ce sont quand même des gens lettrés, cultivés, on apprend toujours quelque chose avec un homme politique. (France Inter, 13 avr. 2019)

Jusqu'à ne trouver rien à redire du monopole de l'insignifiance par rapport aux sujets de fond :

[On est aux] deux derniers mois de la campagne : les programmes sont connus, on les a décortiqués à l'antenne [sic]. Et après, c'est la joute verbale qui commence ! On sent qu'on arrive vers un duel inévitable, on savait qu'il y aurait Marine Le Pen au second tour et c'est vrai qu'à la télévision, mais en fait dans tous les autres médias, […] il y a peut-être cette guéguerre de la petite phrase, et qu'on est peut-être un peu trop là-dessus. Mais ça fait partie de la narration de la campagne.

Ou comme lorsqu'elle considère que les communicants sont « une source d'information précieuse » et se réjouit de pouvoir leur téléphoner « quand on manque d'info pour étayer et déployer un reportage avec du fond, tout en triant les éléments de langage ». Misère…

Spécialités des « chefs »

À sa décharge, les plus haut placés ne relèvent pas le niveau. On se délecte par exemple de ce coup de téléphone, au cours duquel Nathalie Saint-Cricq, alors cheffe du service politique de France 2, formule à Astrid Mezmorian (alors en vadrouille) une demande urgente… et très informée :

Essaie de te débrouiller pour… euh… tu sais, il y a les politologues, les mecs qui disent que la cristallisation du vote, ça se fait deux mois avant. Bon, bref… Là, [Macron] est en tête dans les sondages, démerde-toi pour lui poser une question autour de la cristallisation parce que j'en ai besoin pour mon « Mot de la semaine » la semaine prochaine. […] J'ai demandé à Hélène de le faire dire à Hamon, il faudrait que Macron le dise aussi.

La journaliste regarde la signification de cet emprunt littéraire sur son portable, parle de Stendhal au candidat Macron dans la foulée, puis (on suppose) bricole à son retour une interview très philosophique avec un spécialiste du genre, insère un extrait d'Yves Calvi sur RTL et… magie ! le sujet passe au 20h (« Lexique de campagne : c'est quoi la cristallisation ? », 17 avr. 2017) :

Ou encore cet extrait au cours duquel Nathalie Saint-Cricq (toujours…) raconte une mésaventure à ses confrères :

Ils m'ont invitée à « C dans l'air ». Je n'avais pas le droit de parler de Macron, et si je parlais de Hamon, il fallait que je dise du bien pendant le temps d'antenne. Donc au bout d'un moment je leur ai dit : « Ben je vais juste fermer ma gueule, ça va gagner du temps, ça va être beaucoup plus simple. » Et à France Inter dimanche prochain, on doit inviter des gens qui ne sont pour personne, qui ne jugent personne, mais qui parlent politique quand même… [Elle écarquille les yeux.] Tu peux prendre deux économistes par exemple, mais ils n'ont pas le droit de se prononcer. Donc je ne sais même pas si ça va être jouable.

Quand les chefs ne prennent pas tout simplement les jeunes journalistes pour des laquais. On admirera ainsi le sympathique Gilles Bornstein, débarquant en trombe dans le bureau d'Astrid Mezmorian alors en plein travail : « Tu peux faire en plateau chez moi ton sujet “Avec qui gouverner ?” Ce soir, à 21 h 10 ? » Alors qu'elle répond qu'elle doit en terminer avec le 20h et qu'elle se lève à 4h le lendemain, le prince insiste, en vain… avant de s'en retourner bougon.

***

Qu'on se le dise, les coulisses filmées de France 2 font encore moins rêver que ce que nous en laissent imaginer les contenus diffusés à l'antenne ! « Comment fait-on pour prendre du recul en pleine tempête ? » demandera plus tard une journaliste de France Inter à Astrid Mezmorian. La réponse semble dans la question. Et bien plus qu'une illustration d'un métier « tempétueux », le documentaire donne à voir un vaste panel de contraintes, de pratiques et de préjugés idéologiques qui mutilent chaque jour l'information – campagne présidentielle ou non. Ce qui attriste davantage, c'est l'accoutumance (par adhésion, adaptation ou résignation) de cette nouvelle recrue, qui travaillait auparavant pour un format plus « long » (« L'œil du 20h »). Et, osons le mot, son aveuglement : on tombe (presque) de sa chaise en entendant Astrid Mezmorian se déclarer « libre » en toutes circonstances, quelques secondes après avoir reconnu que « [la liberté], on ne peut pas la déployer tout le temps, il y a des moments où il faut être efficace »… Mais on ne rit (vraiment) plus quand elle se dit animée d'un « souci d'un peu d'irrévérence » et peu (voire pas) « dépossédée de [s]on travail », pour terminer en tressant des lauriers à France Télévisions, « dernier bastion de grande liberté dans le journalisme » [5]. Cela ne nous avait pas sauté aux yeux…

Pauline Perrenot

Annexe


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[1] Disponible en VOD sur la plateforme des Mutins de Pangée.

[2] Sujet diffusé au 20h de France 2 le 9 mars 2017.

[3] « Campagne Macron 2017 : “Ma liberté était proche du néant” », Arrêt sur images, 9 déc. 2020. Au cours de l'émission, Daniel Schneidermann confronte deux sujets du 20h tels qu'ils furent diffusés aux coulisses de leur production, telles que filmées dans le documentaire.

[4] « Quand le cinéma pose un autre regard sur la jeunesse et la politique », « On aura tout vu », France Inter, 13 avr. 2019.

[5] Ces dernières citations sont extraites de l'émission d'Arrêt sur images précédemment citée.


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