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Acrimed | Action Critique Médias

28.05.2020 à 13:24

Actualité des médias : Macron serre la vis, médias en crise, harcèlement à France Télévisions…

Antonin Padovani, Arnaud Galliere, Frédéric Lemaire, Jean Tortrat, Kahina Seghir, Nils Solari, Sophia Aït Kaci

Du côté des programmes, des informations et des entreprises médiatiques.

- L'actualité des médias (2017-)
texte intégral

Ce numéro spécial de notre actualité des médias couvre la période de mars-avril, particulièrement riche en rebondissements malgré le confinement.

Du côté des journalistes

- « Un Président qui préfère la communication à l'information » – c'est le titre du communiqué courroucé de l'Association de la presse présidentielle (APP), composée des correspondants à l'Élysée chargés de suivre Emmanuel Macron (09/04). Le communiqué dénonce les conditions de la visite du président à l'hôpital du Kremlin-Bicêtre, dans le Val-de-Marne, alors qu'aucune rédaction n'avait été prévenue. Les seules images de la visite, particulièrement avantageuses pour Emmanuel Macron, ont été fournies par l'Élysée. L'APP ajoute que « ces dernières semaines, à plusieurs reprises, les équipes de l'Élysée ont également empêché ou interrompu des journalistes lors de prises de vue ou de son lors d'échanges du chef de l'État ». Selon un article du site Les Jours, la crise sanitaire aurait été le prétexte « d'un serrage de vis et d'un contrôle accru des images » avec un pool qui serait composé « de manière totalement opaque ». Les prises de parole publiques témoignent également d'un contrôle renforcé sur la communication gouvernementale, avec un seul ou une seule journaliste en charge d'interroger le Premier ministre lors de ses conférences de presse des 28 mars et 19 avril. La crise du coronavirus marque une nouvelle étape dans le rapport contrarié du pouvoir au droit d'informer [1].

- La France épinglée dans le classement de Reporters sans frontières (RSF) – L'ONG publiait le 21 avril son classement 2020 de la liberté de la presse [2]. Par rapport au classement 2019, la France « perd » 2 places, et pointe à une piteuse 34ème position, juste derrière la Slovaquie, la Slovénie, le Ghana et l'Afrique du Sud. L'ONG note que « l'année 2019 a été marquée par une hausse très inquiétante d'attaques et de pressions contre les journalistes. Nombre d'entre eux ont été blessés par les tirs de LBD (lanceurs de balles de défense) ou de gaz lacrymogène des forces de l'ordre, et agressés par des manifestants en colère pendant le mouvement des Gilets jaunes puis lors des manifestations contre la réforme des retraites ». Est également évoqué le « nombre croissant de cas d'intimidations judiciaires visant les journalistes d'investigation afin d'identifier leurs sources ».

- Clémentine Sarlat accuse le service des sports de France TV de harcèlement – Clémentine Sarlat, ex-journaliste à Stade 2 raconte, dans une interview à L'Équipe parue le 4 avril, avoir subi un harcèlement moral à son retour de congé maternité en janvier 2018. Faits rabaissants, bureau à part, blagues lourdes, graveleuses et misogynes. La journaliste a quitté le service des sports de France Télévisions à l'été 2018. Elle est aujourd'hui indépendante. Des faits établis qui ne sont malheureusement pas nouveaux au service des sports de France 2. D'autres témoignages font état de la manière dont les femmes ont été ostracisées, vilipendées et ridiculisées dans ce service essentiellement masculin où le sexisme fait des ravages. De plus si l'on est précaire et syndicaliste…

- Delphine Ernotte ne s'est pas présentée au tribunal – Le Canard enchaîné (04/03) relate que la présidente de France Télévisions, attendue le 27 février pour un procès au tribunal correctionnel où elle devait comparaître pour abus de CDD, ne s'est même pas présentée à la barre. Les plaignants, deux chefs opérateurs de France 3, qui avaient attaqué la dirigeante, avaient cumulé respectivement 25 ans et 21 ans de CDD ! La pratique est courante à France Télévisions. Des centaines de journalistes et personnels techniques ont d'ailleurs déjà gagné aux prud'hommes sur des abus de CDD avec l'appui des syndicats. Les avocats d'Ernotte avaient pourtant tout fait pour que le procès soit renvoyé au 9 juillet car elle brigue le renouvellement de son mandat à la tête du groupe public. Sa dernière proposition en date : un accord d'entreprise où les salariés permanents offriraient des jours de congé pour dédommager les précaires !

- La mobilisation se poursuit à Radio France – Depuis novembre, les salariés de la maison ronde, appuyés à des degrés divers par leurs syndicats se sont mobilisés dans une grève d'une ampleur inédite. C'est que le plan stratégique de la Présidente Sibyle Veil, « Radio France 2022 », qui prévoit entre autres joyeuses mesures un grand nombre de suppressions de poste est une conséquence directe de la baisse annoncée de la contribution de l'État [3]. Alors que la mobilisation avait été interrompue le 3 février pour cause de pandémie, la CGT avait annoncé une reprise du mouvement le 13 mars, avant d'annuler cet appel. La direction de Radio France avait alors accepté de suspendre les négociations sur les suppressions d'emploi. Suspension mais pas annulation : Sibyle Veil semble toujours aussi déterminée à faire mieux avec moins. Voilà ce qui a motivé une lettre ouverte de l'intersyndicale de Radio France adressée le 20 mai au ministre de la Culture qui se conclut en ces termes : « Au vu de la crise sanitaire, l'État quoi qu'il en coûte doit maintenir l'emploi partout où il est actionnaire ». Prenant ainsi au mot le « quoi qu'il en coute » du président Macron, les syndicats pointent le fait qu' « il serait irresponsable, alors que l'ensemble des salariés démontre […] le potentiel de service public de la radio, de détruire ce qui fonctionne en supprimant […] plus de 250 emplois et jusqu'à un tiers des effectifs dans certains services. »

- Bagarre aux Échos sur les éditos de Le Boucher — Arrêt sur Images révèle, dans un article paru le 23 avril, l'exaspération de la rédaction des Échos face aux éditos très politiques d'Éric Le Boucher. Deux éditos particulièrement virulents, fustigeant notamment « la tentation d'un absolutisme syndical » qui empêcherait la France de revenir au travail, ont provoqué un tollé sur les réseaux sociaux, et l'ire de la rédaction contre cet éditocrate dont la voix s'accorde toujours plus à celle du gouvernement.

- Mort de Patrick Le Lay – Patrick Le Lay, ancien PDG de TF1, est mort le 18 mars à 77 ans. Ce breton d'origine, remarqué par Francis Bouygues lors de son entrée dans le groupe éponyme en 1981, se verra confier le dossier de privatisation de TF1. Une fois la mise raflée, il en occupera la présidence durant 20 ans (1988 – 2008). Au côté d'Étienne Mougeotte, il met en œuvre la stratégie du « tout pour l'audience » qui se traduit à l'antenne par un cocktail mêlant émissions racoleuses (« Perdu de vue », « Les Marches de la gloire », « Tout est possible »), flux incessant de séries américaines (« ad nauseam », précise Le Point), jeux à gogo et téléréalité, après un habile partenariat noué avec Endemol, le champion mondial du genre… Une offre culturelle qui vaudra à la chaine le surnom de « boites à cons » attribué par les « Guignols de l'Info ». Le Lay est également à l'origine de la création de la chaine d'info continue LCI ou de la locale TV Breizh, mais aussi du rachat de TMC et d'Eurosport (avant sa revente à Discover). Mais son manque de foi dans la télévision numérique terrestre (TNT) finira par l'écarter de la plus grande chaine de télévision européenne en termes de parts de marché, notamment publicitaires. Car s'il est une chose que l'on ne peut oublier, c'est cette phrase prononcée en 2004 : « Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible [4] ». Et si Le Point trouverait « réducteur de ne retenir de Patrick Le Lay que [cette] phrase choc et maladroite », l'hebdomadaire poursuit tout de même, à propos de ce « manager brutal fidèle en amitié » qu'il ne faisait que « défini[r] alors ce qu'était le modèle de son entreprise : une machine à vendre des emplacements publicitaires au milieu de programmes qui dominaient outrageusement le paysage audiovisuel français ».

- Marcel Campion débourse 55 000 € pour s'offrir la une de VSD – Le Canard enchaîné du 11 mars nous a révélé que VSD a fait payer par Marcel Campion le tirage et 145 000 exemplaires supplémentaires de son numéro du mois de février. Le candidat à la mairie de Paris s'est offert grâce à Georges Ghosn, le patron de VSD, une jolie campagne de publicité. En Une du mensuel racheté à Prisma Média, il se voit attribué l' « incroyable destin d'un enfant de la balle ». L'éditorial estime qu'il « mériterait de gérer la ville ». À l'intérieur du journal, neuf pages sont consacrées à sa gloire. Marcel Campion a fait un chèque de 55 922 €, en « impression et en papier ». Bien pratique pour un magazine en redressement judiciaire. Sans compter l'échange de bons procédés pour Ghosn, candidat avec 0,5% sur la liste aux municipales dans le Ve arrondissement de Paris… sur la liste de Marcel Campion !

Du côté des entreprises médiatiques et de leurs propriétaires

- Lagardère galère, Bolloré et Arnault à l'affût — Arnaud Lagardère est en mauvaise posture : endetté jusqu'au cou, il est confronté à la fronde de l'actionnaire principal du groupe Lagardère, le fonds Amber Capital. Dès lors, il mobilise ses soutiens : fin février, il nommait Nicolas Sarkozy au Conseil de Surveillance du groupe propriétaire des journaux Paris Match, Le Journal du Dimanche et de la radio Europe 1. Une nomination qui n'est pas passée inaperçue : dans un communiqué publié le 3 mars, les sociétés des rédacteurs et des journalistes de ces médias s'inquiètent « du risque que cette nomination fait peser sur [leur] crédibilité ». Rappelant les mises en examens de l'ancien président, elles craignent « qu'il soit difficile pour [leur] rédaction de traiter cette actualité judiciaire en toute impartialité, dans le respect de la déontologie qui régit [leurs] métiers ». Arnaud Lagardère a sauvé in extremis son poste de dirigeant lors de l'assemblée générale du groupe le 5 mai, mais l'opération sauvetage se poursuit. Vincent Bolloré annonce le 21 avril une prise de participation — via Vivendi — à hauteur de 10,6 % du capital. Un soi-disant « placement financier » pour celui qui a déjà mis au pas le groupe Canal. Bernard Arnault vient quant à lui d'annoncer voler à la rescousse du fils de son grand ami Jean-Luc, en investissant 100 millions d'euros pour l'aider à payer ses dettes. Tant de générosité ne saurait être purement désintéressée… et le sauvetage du soldat Lagardère pourrait bien être le prétexte à un face-à-face Bolloré/Arnault qui pourrait secouer le petit monde des grands médias.

- Bolloré distribue les dividendes… tout en ayant recours aux deniers publics – Vivendi, la maison mère de Canal +, n'a pas renoncé à verser des dividendes selon un article du site en ligne Les Jours daté du 6 avril. L'entreprise va aussi racheter ses actions afin de faire artificiellement monter leur cours. Le groupe est, selon Les Jours, « en pleine forme financière », même si les revenus de Canal + sont en berne selon son directeur général. Le groupe va pourtant avoir recours au chômage partiel, via Canal +. Allant ainsi à l'encontre des recommandations du ministre de l'Économie Bruno Le Maire qui avait demandé aux entreprises d'être « exemplaires » et de ne pas verser de dividendes en cas de recours aux deniers publics. Si les dirigeants de la chaîne ont choisi de baisser leur salaire de 25%, Les Jours rappelle que les salaires ne constituent qu'une partie de leur revenu (s'y ajoutent les primes, retraites chapeau, et autres rémunérations en actions). La décision a été critiquée par les syndicats de Canal +.

- Altice Médias met en place des mesures de chômage partiel : dans un article daté du 24 mars, Le Monde évoque la décision de Patrick Drahi de recourir lui aussi aux aides publiques pour faire face à la crise. En tout, 20% des 1400 salariés d'Altice Médias seront concernés par le chômage partiel. Si les rédactions de BFM-TV et Libération ne sont pas concernées, celles de BFM-Business et RMC Sport le sont. Les pigistes permanents n'ont, quant à eux, plus une seule pige, comme le déplore un journaliste rédacteur de RMC dans les colonnes du Monde.

- Le Point renfloué par Pinault – D'après Le Canard Enchaîné du 4 mars, Artémis, le groupe de François Pinault, a procédé à la recapitalisation de l'hebdomadaire Le Point à hauteur de 13 millions d'euros. Les Unes tapageuses sur « la menace de l'ultra-gauche » et « les territoires conquis de l'islamisme » n'auront visiblement pas permis de redresser les ventes de l'hebdomadaire…

- Proposition d'Aurore Bergé d'un crédit d'impôt sur les dépenses de publicité – Devant la chute des recettes publicitaires des médias due à la période de confinement, estimée par l'Institut Kantar Media à 70% sur avril (tous médias confondus), la députée LREM Aurore Bergé (rapporteure du projet de loi sur l'audiovisuel), a proposé la création d'un crédit d'impôt sur les dépenses des annonceurs. Une proposition problématique, dénoncée à juste titre par le collectif Résistance à l'agression publicitaire (RAP), dont nous avons reproduit le communiqué aux côtés de la tribune d'un groupe de médias indépendants. Nous sommes revenus sur cette question dans un article sur la presse imprimée au temps du coronavirus pour déplorer une telle initiative. Selon le RAP, en plus de participer à « la logique de mutualisation des coûts et de privatisation des profits », elle ne ferait ainsi que « renflouer un modèle déjà problématique ». On ne peut qu'insister sur le fait que repenser le modèle économique des médias, ce n'est pas s'en remettre « aux annonceurs [pour] sauver les médias » mais plutôt « sauver les médias des annonceurs ». Pour ce faire, des propositions ont été formulées par Acrimed et d'autres.

- Google propose à des médias français de rémunérer leurs contenus – Depuis l'adoption de la loi sur les droits voisins du 23 juillet 2019, qui, pour rappel, contraint les plateformes numériques à rémunérer les éditeurs de presse pour leurs extraits d'articles republiés sur leur site, Google n'a eu de cesse de refuser de payer. Par le biais d'accords commerciaux, l'entreprise américaine tente désormais de nouer des partenariats ad hoc avec certains titres (Le Figaro, Les Échos-Le Parisien, Le Monde, Ouest-France) plutôt que d'appliquer la loi, comme l'évoque un article du Monde (03/03). Une initiative encore loin d'aboutir : de nombreux éditeurs critiquent le caractère opaque de la proposition et s'inquiètent des avantages qu'en retireront les grands éditeurs. L'Alliance de la presse d'information générale et le Syndicat des éditeurs de la presse magazine ont par ailleurs déposé un recours contre Google auprès de l'Autorité de la concurrence pour abus de position dominante. La décision a été rendue le 9 avril 2020. L'Autorité a reconnu que le géant américain du numérique était susceptible de détenir une position dominante sur le marché français des services de recherche généraliste et a répondu favorablement aux demandes des éditeurs de presse : ordonner à l'entreprise de proposer une offre tarifaire, désigner un expert pour encadrer les négociations et fixer un délai de trois mois pour les tenir. Sachant que la loi sur les droits voisins est applicable depuis le 24 octobre 2019… Le feuilleton n'est pas terminé.

- Dépôt de bilan de Presstalis – Pendant la période de confinement, la crise du principal distributeur de journaux en France se poursuit. Comme nous l'évoquions dans un article dédié à la crise de la presse imprimée au temps du coronavirus (05/05), « le dépôt de bilan de Presstalis, initialement prévu pour le 25 mars, a été reporté face à la crise sanitaire. Il est finalement intervenu le 20 avril, mais avec continuation d'activité, ce qui évite un arrêt de la distribution. » Depuis, les négociations se sont poursuivies entre Bercy, les quotidiens, les magazines, et le syndicat du livre (SGLCE-CGT), sans succès. C'est finalement le plan de sauvetage proposé in extremis par les éditeurs de quotidiens nationaux (autrement dit les milliardaires), dont le représentant est le patron du Monde Louis Dreyfus, qui a été retenu. Selon Challenges (15/05) ce plan prévoit « que le système de distribution de la presse ne change pas fondamentalement », étant donné qu'il était déjà très favorable aux quotidiens. Il faudra compter avec l'opposition d'une partie de la coopérative des magazines, des Messageries lyonnaises de la presse (concurrente de Presstalis), et des ouvriers du livre. Ces derniers sont déjà en grève dans plusieurs régions (Marseille, Lyon) depuis le 13 mai, en raison du licenciement de plus de 600 salariés, licenciements dus surtout à la suppression des dépôts de distribution, filiales de Presstalis. L'interdiction de quitter Presstalis, mise en place par l'ARCEP depuis décembre 2019 a cependant été levée pour les éditeurs de magazines qui font moins de cinq millions d'euros de chiffre d'affaires. Certains d'entre eux ont même fondé une nouvelle coopérative.

- La liquidation très politique de Paris-Normandie — Le feuilleton touche à sa fin à Paris-Normandie. L'entrepreneur normand Jean-Louis Louvel, qui a racheté le titre en 2017, avait surpris son monde en annonçant sa candidature aux élections municipales de Rouen [5]. Ce mélange des genres avait surpris la rédaction du titre, qui n'était finalement pas au bout de ses surprises… Le dernier journal quotidien de la région rouennaise a été mis en liquidation judiciaire le 21 avril, et Louvel s'enlève « une double épine du pied », selon les mots du journal d'investigation Le Poulpe (17/04). Financière d'abord, avec une dette de 3 millions d'euros, et politique ensuite, les ambitions du patron ayant été refroidies au premier tour des municipales (où il a terminé troisième avec 16% des voix, malgré le soutien de LREM, de LR et du Modem). Le titre ne devrait pas disparaître pour autant, trois offres de reprises ayant été déposées le 23 mai (notamment par les propriétaires du Soir et de La Voix du Nord, et ceux de La Libre Belgique).

Sophia Aït Kaci, Arnaud Galliere, Frédéric Lemaire, Antonin Padovani, Kahina Seghir, Nils Solari, Jean Tortrat


[1] Voir notre précédent article « Macron contre le journalisme » (nov. 2019).

[2] Un classement « déterminé grâce à l'accumulation de réponses d'experts à un questionnaire » et visant à rendre compte du « degré de liberté dont jouissent les journalistes dans 180 pays et régions ».

[3] A ce sujet pour plus de détails, lire notre interview de Lionel Thompson (SNJ-CGT).

[4] L'occasion de relire notre article à ce sujet paru en juillet 2004.

[5] Voir à ce sujet notre actualité des médias d'octobre 2019.


26.05.2020 à 12:00

Lire : Amnésie médiatique : la réécriture de la crise économique, de Laura Basu

Arnaud Galliere

Aux éditions Pluto Press, 2018, 272 p.

- Des livres : présentations et extraits /
texte intégral

Comment les médias ont-ils traité la crise de 2008 et ses suites au Royaume-Uni ? Pour répondre à cette question, la chercheuse Laura Basu a suivi la couverture qu'ont accordée plusieurs médias britanniques aux événements de 2007 à 2015. Dans son ouvrage Media Amnesia : Rewriting the Economic Crisis [1], l'autrice montre comment cette couverture a contribué à mettre en sourdine les critiques les plus saillantes à l'égard du système économique dominant ; et en définitive comment elle a conduit à une forme d'amnésie médiatique vis-à-vis des causes même de la crise. Un ouvrage d'autant plus intéressant que nombre de constats soulevés par Laura Basu pour le Royaume-Uni ne manquent pas de faire écho avec le cas français, y compris aujourd'hui.

À partir de l'analyse d'émissions, d'articles [2], d'entretiens avec les journalistes et de travaux d'autres chercheurs, Laura Basu propose une étude panoramique de la couverture médiatique de la crise de 2008 et de ses suites. L'ouvrage se présente en cinq chapitres, isolant différentes périodes entre 2007 et 2015, et un chapitre de bilan dont voici une synthèse :

Le crash financier

La réponse médiatique à la crise a progressivement conduit à marginaliser les explications les plus critiques à l'égard du système économique dominant. Présentes initialement dans les médias (débat autour du socialisme, notamment dans les pages du Guardian), les approches critiques ont rapidement cédé le pas à des grilles de lectures plus conformistes. Ainsi, l'idée de réformer le système bancaire, très présent initialement, a presque totalement disparu des options envisagées dès 2009. Ce recadrage apparaît rapidement dans les médias conservateurs mais aussi dans le Guardian. Rapidement, les solutions proposées par l'establishment ont été acceptées sans trop de débat. Il faut ajouter que tout au long de la crise, l'aspect international est passé sous silence.

L'austérité

À partir d'avril 2009, le débat public et médiatique se recentre, au Royaume-Uni, sur la question des finances publiques. À mesure que la crise financière s'éloigne s'impose l'idée que les problèmes budgétaires sont dus aux dépenses excessives du Labour. Une première forme patente d'amnésie médiatique… L'austérité est, quant à elle, la principale solution évoquée. Les autres options sont, au mieux, présentées comme des compléments aux politiques de rigueur budgétaire (non comme des alternatives) et, au pire, ignorées. Ainsi, « même si l'austérité était controversée, un certain niveau de coupes budgétaires était présenté comme nécessaire et inévitable même dans la presse “de gauche” et à la BBC ». Ce manque de débat autour des alternatives à l'austérité a contribué, selon l'autrice, à faire de cette dernière la solution « naturelle » face au problème de la dette.

Comment expliquer une telle présentation partiale ? Tout d'abord par le haut degré de suivisme du journalisme vis-à-vis de l'agenda des principales forces du champ politique [3]. Selon Laura Basu en effet, le débat médiatique sur les enjeux budgétaires s'est articulé autour des propositions des deux principaux partis ; puisque ces deux partis prévoyaient l'un et l'autre des coupes budgétaires (notamment pendant l'élection de 2010), aucune remise en question en bloc de l'austérité ne pouvait s'exprimer.

Ce constat s'applique aussi à la BBC et au Guardian. Ainsi un journaliste de la BBC explique-t-il qu'il était conscient que l'austérité était une mauvaise politique, mais qu'il ne pouvait pas présenter des opinions autres qu'une austérité brutale ou molle car ce n'était pas son rôle « de faire le boulot de l'opposition » : il lui fallait rapporter les propos des principaux partis et chercher à savoir s'il existait d'autres solutions à la crise ne relevait pas, selon lui, de son travail de journaliste... Un facteur qui se combine à la vision biaisée que peuvent avoir certains professionnels de la « neutralité journalistique ». Toujours à la BBC, des journalistes ont expliqué que chercher des points de vue alternatifs reviendrait à ne plus être impartial. Ainsi, la BBC suggérait régulièrement dans ses programmes que l'austérité était nécessaire parce que les principaux partis la défendaient comme réponse à la crise.

La partialité peut s'expliquer, enfin, par une construction fantasmée des intérêts du « lectorat ». À ce sujet, on relèvera le témoignage d'une chroniqueuse du Guardian, expliquant que les pages « opinions » du journal ne devaient pas froisser ce dernier. La journaliste justifie l'absence d'article traitant d'un rejet pur et simple de l'austérité par le fait que cela ne l'intéresserait pas [4].

La stagnation économique

À partir de 2010, le crash de 2008 n'est souvent plus mentionné dans l'analyse médiatique comme la cause des problèmes économiques, mais comme simple point de comparaison, complètement déconnecté des événements en cours. Laura Basu rappelle que le périmètre du débat médiatique se restreint à deux options : l'austérité et les politiques de l'offre d'une part, les politiques de relance keynésienne d'autre part. Comment expliquer l'accueil favorable des premières dans les médias [5] ?

Dans le prolongement des témoignages apportés plus haut, l'autrice avance d'abord que les principaux journaux anglais sont proches de partis politiques eux-mêmes favorables à l'austérité. Laura Basu poursuit avec d'autres explications : (1) la restructuration des médias en de grands conglomérats bénéficiant des mesures pro-business ; (2) une marchandisation de l'information, qui conduit à donner la priorité aux informations sur la finance et le business au détriment des informations sociales. Et à l'infotainment, au détriment de l'enquête. Un format sans doute plus « rentable » compte-tenu du fonctionnement d'une entreprise médiatique, dont l'autrice souligne que le but reste, comme dans n'importe quelle entreprise, de réaliser du profit.

Mais ces tendances s'observent aussi dans le service public, comme à la BBC, impactée elle aussi par des restructurations, une centralisation des programmes et une « flexibilisation » des conditions de travail. Autant de facteurs qui aboutissent à une exclusion du monde du travail : en 2007, il y avait par exemple 5 fois plus de représentants du business que du monde ouvrier dans les émissions de la BBC. En 2012, ce rapport était passé à 20.

La diminution des moyens a pour conséquence une moindre ouverture de la chaîne et de ses journalistes. Ceux-ci s'informent auprès des mêmes sources (politiques, autres médias locaux ou internationaux) contribuant à un « effet de bulle » et à la diffusion d'une vision globalement conservatrice du monde. La couverture de l'actualité internationale a particulièrement été affectée par les coupes budgétaires. Ce d'autant plus que les deux agences de presse de référence pour l'actualité internationale, Associated Press et Reuters, ont également largement coupé dans les coûts. Suppressions de postes, augmentations des cadences de travail, sous-traitance de sujets à d'autres centres d'informations, etc. Un des résultats est l'absence de bureau dans de nombreux pays, ce qui ne permet pas une bonne connaissance des sujets, ni la production d'une bonne information...

La crise de la zone euro

Au sujet de la couverture médiatique de la crise de la zone euro (ou crise de la dette souveraine), Laura Basu note, comme précédemment, que la plupart des articles étudiés ne prennent pas la peine de s'intéresser en profondeur aux causes des problèmes évoqués. Et lorsqu'ils le font, les principales citées sont les dépenses et la corruption – en ayant d'ailleurs souvent recours à des stéréotypes (citoyens des pays du Sud de l'UE fainéants et corrompus) – et non la crise financière de 2008. D'une manière générale, c'est le secteur public qui est tenu pour responsable de la crise. Laura Basu cite par exemple plusieurs études témoignant d'un « Grèce bashing » dans les médias de différents pays, dont le Royaume-Uni.

Parmi les articles de presse étudiés par l'autrice, certains ont cependant cherché à comprendre les causes structurelles de la crise, aussi bien chez le Guardian (europhile) que le Telegraph (eurosceptique). Mais parmi ces articles, rares sont ceux qui remettent en cause la logique des politiques d'austérité. En ce qui concerne les solutions avancées face à la crise de la zone euro, les principales citées sont conformes aux mesures préconisées par les autorités : sauvetage des banques (présenté comme le sauvetage des États) et rigueur budgétaire. Dans la plupart des cas, plutôt que de s'intéresser aux détails des sauvetages bancaires, les médias les ont présentés comme nécessaires pour faire face à la catastrophe, ce qui revient à les accepter, même implicitement.

L'irruption sur la scène politique de forces politiques opposées aux politiques d'austérité n'a pas provoqué de grands changements. À titre d'exemple, l'autrice se réfère à une étude consacrée au traitement, par les médias espagnols, du parti grec Syriza et de Podemos. Tous deux furent présentés comme des menaces à la stabilité nationale. Quant à leurs propositions, les médias les ont négligées, en les présentant comme des discours vagues, utopiques et impraticables. Laura Basu explique qu'un parallèle peut être fait avec le traitement de Jeremy Corbyn par les médias britanniques, le Guardian compris. Selon l'autrice, « le Guardian se donne une image de publication sociale-démocrate. Mais dès lors que des sociaux-démocrates commencent à atteindre des positions de pouvoir, le journal serre les rangs ».

La montée des inégalités

Selon Laura Basu, la couverture médiatique de la question des inégalités pose, sur la période étudiée, plusieurs problèmes. Si les articles mentionnent régulièrement les causes des inégalités (principalement l'austérité, les salaires stagnants/en baisse et la hausse des prix) ; les perspectives politiques apportées en guise de « solutions » sont très peu présentes, ou réduites, là encore, aux points de vue dominants.

À cela s'ajoute un traitement de la pauvreté souvent caricatural. Laura Basu s'appuie sur plusieurs études centrées sur les médias britanniques, faisant état d'une conception majoritairement individualiste du phénomène (les pauvres sont responsables de leur situation). Une tendance confortée par la concentration des médias dans les années 1960 et 1970, qui s'est accompagnée d'un recul des médias de gauche et sociaux-démocrates : faillite de certains titres, recentrage des titres ayant survécu et difficulté de créer de nouveaux journaux. Beaucoup de journaux ont ainsi fermé dans les années 1960, non pas nécessairement à cause d'un manque de lectorat, mais parce que ce lectorat n'attirait pas les annonceurs.

Laura Basu évoque également rapidement dans ce chapitre le dernier événement politique en date dans la période étudiée : l'élection de Corbyn à la tête du Labour en 2015. À l'appui, plusieurs études illustrant comment le candidat travailliste a été ridiculisé par la presse, de droite mais aussi de gauche, le considérant comme « inéligible ». Un constat basé sur des sondages d'opinion, jugés représentatifs de « l'opinion publique ». D'après un journaliste du Guardian, cette idée était assez répandue parmi les journalistes, de même que l'idée selon laquelle ses politiques n'étaient pas « des politiques d'adulte ». L'autrice conclut en soulignant que les qualificatifs « éligible » ou « politique d'adulte » sont évidemment des constructions politiques… auxquelles contribuent très largement les médias.

Quelques solutions

Laura Basu dresse le bilan de son analyse en ces termes :

Hormis quelques exceptions notables, la couverture tend à être superficielle, ne donnant souvent aucune explication aux problèmes. Lorsque des explications sont données, elles sont vagues ou superficielles. Parfois, comme à propos de la prétendue débauche de dépenses publiques, elles sont fausses.

Et d'ajouter :

Lorsqu'il y a des controverses, c'est souvent parce que l'establishment politique est divisé (le Brexit étant un exemple frappant). Les deux versants du débat seront ceux donnés par les deux versants de la fracture au sein de l'establishment. Ces deux aspects ne couvrent pas l'éventail des positions existant dans la société et aucun ne représente en général les intérêts de la majorité.

En guise de conclusion, l'autrice décrit la nouvelle « écologie médiatique » qui s'est développée sur la période : les médias alternatifs, les slow news (journalisme des formats longs, avec une périodicité de publication espacée dans le cas du papier), la montée en puissance des réseaux sociaux. Sans peindre pour autant un tableau idéal (les « nouveaux médias » pouvant avoir leurs défauts) : mauvaises conditions de travail ; marginalisation de certains points de vue ; manque de ressources financières limitant les possibilités d‘enquêtes ; agenda calqué sur celui des grands médias, notamment dans le traitement de l'actualité politique ; public restreint. Laura Basu rappelle qu'une part importante de la population continue d'utiliser les médias mainstream comme source principale d'information, et ce malgré le scepticisme ambiant à l'égard de ces médias. Elle esquisse enfin quelques pistes, allant de la réglementation plus forte des conglomérats médiatiques à un contrôle accru exercé par les travailleurs et les journalistes eux-mêmes, en passant par un plus grand financement public.

***

Dans son livre, Laura Basu met ainsi en évidence les travers de la couverture médiatique des enjeux associés à la crise de 2008 : (1) un manque d'explication historique ; (2) un débat réduit aux points de vue de l'establishment ; (3) un manque de contextualisation internationale. Pour elle, ces manquements fondent les critiques qui peuvent être adressées aux médias dominants : quelles sont les idées qui arrivent (ou n'arrivent pas) sur le devant de la scène et dans le débat public ? Quelles sont les questions qui sont posées, et celles qui restent dans l'ombre ? Quel est le rôle des médias dominants dans la construction de débats publics souvent tronqués ? Notons également qu'une part significative du livre est consacrée à détailler les grilles de lecture ignorées par les médias. Ces analyses dépassant largement le cadre de la critique des médias, il n'en a pas été question ici. Reste que nombre des critiques visant les médias britanniques valent pour leurs homologues français [6]. Sans doute plus encore à l'heure actuelle : alors qu'une nouvelle crise économique se profile, l'analyse de Laura Basu des angles morts médiatiques est assurément d'actualité.

Arnaud Galliere


[1] Le titre peut se traduire ainsi : « Amnésie médiatique : la réécriture de la crise économique ». Le livre n'a pas été traduit en français, les traductions proposées dans cet article sont donc de notre fait.

[2] Cinq journaux ou JT sont en particulier étudiés : le programme de la BBC « News at Ten » (publique), le Guardian (centre gauche), le Telegraph (conservateur), le Sun (conservateur) et le Mirror (centre gauche).

[3] Globalement, c'est un constat général du livre que celui de l'alignement des médias étudiés sur l'agenda politique, mettant uniquement en lumière les propositions de l'establishment.

[4] Oubliant par-là que ces articles participent à la construction des opinions et n'en sont pas un pur reflet.

[5] Ces politiques ont en effet été largement soutenues par les médias conservateurs et la BBC, et dans une moindre mesure dans le Guardian et le Mirror.

[6] Sur la question de la médiatisation des « réformes » et des mouvements sociaux qu'elles suscitent depuis des décennies, voir par exemple notre vaste rubrique.


22.05.2020 à 13:01

Coronavirus : les patrons de presse brocardent les postiers « déserteurs »

Jean Pérès

… alors que tant d'autres se comportent en héros. (crédit photo : Amre Ghiba)

- Crise du coronavirus /
texte intégral

Le 25 mars, Philippe Wahl, Pdg de La Poste [1] décide de réduire la distribution du courrier à trois jours consécutifs par semaine (mercredi, jeudi et vendredi) à partir du 30 mars. L'objectif affiché : protéger les personnels de La Poste de la pandémie. De nombreux patrons de presse et éditorialistes ne l'ont pas entendu de cette oreille : arguant du fait que les abonnements distribués par La Poste subiraient un retard très préjudiciable aux lecteurs et aux journaux, ils ont vivement protesté. Allant parfois jusqu'à brocarder les postiers, et les traiter de « déserteurs ». Toute décence confinée…

Haro sur La Poste !

Quelques éléments de contexte : depuis le début de la pandémie, les syndicats de La Poste avaient alerté la direction sur les carences dans la protection des personnels, surtout pour les facteurs et factrices, dépourvus de masques, de gants, etc., ainsi que dans les centres de tri, sans écrans de séparation, ni masques. La fédération Sud-PTT avait même assigné La Poste en référé pour la contraindre à mettre en place des mesures de sécurité pour ses agents. La situation difficile des personnels de La Poste a d'ailleurs été relatée par de nombreux journaux, par exemple par Ouest-France, ou encore Le Figaro, Le Monde, Le Parisien, ou 20 Minutes.

Mais le ton change du tout au tout après le 25 mars et l'annonce de Philippe Wahl, qui limitait aux mercredi, jeudi et vendredi, la distribution du courrier et donc des abonnements. Les patrons de presse et leurs éditorialistes affidés entrent alors en guerre médiatique contre La Poste et les postiers. Leur syndicat, l'Alliance de la presse d'information générale (APIG, 298 journaux adhérents), dirigé par Jean-Michel Baylet, lance la campagne avec la tribune « La Poste nous abandonne », déclarant notamment : « Il faut respecter ses clients et assurer la continuité du service public aux citoyens » et que La Poste « bafoue ses engagements contractuels tant vis-à-vis des éditeurs qu'envers l'État et les contribuables, qui lui versent 100 millions d'euros par an pour assurer la distribution. » [2]

Certains quotidiens reprendront la tribune de l'APIG, comme Le Télégramme ou La Montagne. Plus belliqueux encore, le banquier d'affaires Philippe Villin, ancien Pdg du Figaro, parle de « désertion de La Poste » (Figarovox, 29/03). Et La Dépêche, le journal de Baylet, ne dit pas moins : « "Nous sommes en guerre" donc, et La Poste déserte… » (La Dépêche, 27/03) La Gazette du Var propose une autre version : « Ces postiers qui ont trahi leur entreprise… » et poursuit : « Avant même les premières heures du combat, 10 000 postiers ont exercé leur droit de retrait pour se confiner chez eux, sur leur terrasse, sur leur balcon, dans leur jardin… » (14/04) Ne manque que la dénonciation rituelle de la « prise d'otages », La Montagne y pourvoit : « Comme vous, nous sommes pris en otage. Par une entreprise qui se revendique du service public et qui ne l'est d'évidence plus. » (27/03) Sous la plume de sa directrice des rédactions (Sandrine Thomas), le Groupe Centre France se fend même d'une pétition aux accents misérabilistes, laissant entendre que les abonnés à la PQR n'ont pour seul lien avec la société que leur journal quotidien. Loin de nous l'idée de nier l'importance d'un tel lien, mais le ton enfantin de la pétition semble davantage prendre prétexte de ces populations que s'en soucier réellement... Le texte, qui réclame une distribution un jour sur deux, a recueilli au bout d'un mois 12 500 signatures.

Oubliés les articles de la période précédente où il était question des conditions de travail des postiers et postières, de l'absence de masques de protection pour les facteurs qui vont au travail « la boule au ventre », des risques de contamination dus à leurs multiples contacts, du fait que nombre d'entre eux ont été effectivement contaminés. Comme si le fait que les journaux soient ici directement concernés les dispensait d'une approche un tant soit peu équilibrée de l'information.

Au-delà de la presse quotidienne, les éditorialistes ne sont pas en reste. Près de deux mois plus tard, le pilier de comptoir médiatique Olivier Truchot semble ne pas vouloir lâcher l'affaire : « Il faudra quand-même à un moment donné se poser la question : pourquoi La Poste n'a pas, au début, accompli son rôle de service public ? […] On ne peut pas à la fois plaider pendant toute l'année pour le maintien du service public et, quand on a plus que jamais besoin du service public, ils sont aux abonnés absents ! » (« Grandes Gueules », RMC, 20/05). Ce qui ne saurait faire oublier qu'avant lui, un éditocrate de la même trempe s'était jeté dans la bataille : Jean Quatremer.

Le caquet de Jean Quatremer

Déjà remarqué, entre autres, comme pourvoyeur de fake news, Jean Quatremer a tenu, très tôt, à participer à la curée anti-poste :

Dans un premier tweet (27/03), le journaliste de Libération affirme que La Poste « ne distribue plus les journaux ». On se demande où Jean Quatremer trouve ses informations pour sortir une telle contrevérité. Certes, il a rectifié avec son second tweet (sans doute renseigné par un lecteur charitable). Dans ce second tweet justement, il apporte, écrit-il, une « précision ». En fait de « précision » il s'agit du contraire de ce qu'il affirmait dans le premier tweet, mais « précision » fait partie du langage des éditocrates pour faire croire qu'en réalité ils ne se sont pas trompés : ils n'ont pas été assez « précis ». La « précision », c'est que « le courrier est en fait diffusé trois fois par semaine », ce qui est exact, en passant sur la confusion que fait Quatremer entre diffusion et distribution [3]. Puis il affirme aussitôt, avec une certaine dose de mauvaise foi, que cela « ne change rien pour les quotidiens ». Là, on est quasiment perplexe sur l'état de la pensée quatremarine. Trois jours, c'est mieux que pas du tout, et certes moins bien que six jours ; en tout cas, ça change quelque chose pour les quotidiens. Mais que ne dirait-on pas pour se donner raison ?

Et, pour finir, une injonction : « Et qu'on ne nous rabatte plus les oreilles sur la "continuité" du service public. Les entreprises privées assurent cette continuité ». Voilà une bonne nouvelle, les journaux vont être contents ! Et dans cette saillie finale, encore une erreur (on ne peut qu'être étonné d'en voir autant dans le peu de mots que permet un tweet), certes anecdotique, mais dont on se permettra de sourire : en bon français on ne dit pas « rabattre » mais « rebattre » les oreilles. « Rabattre » s'emploie, par exemple, dans l'expression « rabattre le caquet ». À bon entendeur…

Les postiers réagissent

Les réactions des postiers ne se sont pas fait attendre, notamment par la voix de leurs syndicats. Réactions peu audibles cependant car peu relayées, alors que certains médias orchestraient une campagne contre eux. Il faudra un communiqué significativement conjoint de Sud-PTT et du Syndicat national des journalistes (SNJ), dès le 1er avril, pour entendre un autre son de cloche, qui dénonce à la fois les patrons de presse et ceux de La Poste :

En réalité, patrons de la presse et dirigeants de La Poste, au-delà des divergences affichées, font preuve de la même légèreté quant à la santé et à la sécurité des postières et des postiers, comme de la population. La nouvelle organisation de la distribution du courrier s'est faite sous la pression des personnels (notamment via l'exercice massif du droit de retrait) et des organisations syndicales postales. Cela permet certes aux postier·e·s de souffler un peu, mais les risques de contamination demeurent. La décision de distribuer le courrier trois jours d'affilée dans la semaine a, de plus, été prise unilatéralement.

Dans le même sens, la CGT de La Poste : « La maltraitance des postiers, ça suffit ! » (10/04) et la CFDT : « La Cfdt dénonce les conditions de travail des postiers qui seraient de plus en plus problématiques » (29 avril). À lire également, publié par Le Postillon [4], le témoignage instructif d'un postier écœuré par le « lynchage médiatique » :

Et puis la déferlante médiatique s'est transformée en lynchage en règle contre les postiers. Tandis que les infirmières et les caissières étaient des héroïnes, nous, les postiers, on était des salauds, des déserteurs […] Alors tout ça m'a mis en colère.

Et de décrire la situation pour le moins alarmante des postiers dans sa région [5]...

De son côté, le Pdg de La Poste n'a pas attendu pour reconnaître « une erreur », s'excuser auprès des patrons des journaux, et s'accorder avec l'APIG pour une distribution sur quatre jours, effective pour les journaux dès le 6 avril, et sur cinq jours un peu plus tard. Et pour cela, mobiliser en catastrophe « plus de 3000 personnes supplémentaires avec des volontaires, des salariés de la filiale Mediapost (distribution de publicités), des intérimaires et des CDD. » (Le Parisien, 01/04). Le 14 avril, Le Figaro célébrait d'ailleurs cette entente retrouvée entre patrons en réalisant une interview commune à Philippe Wahl, Jean-Michel Baylet, et Marc Feuillée (directeur du Figaro), représentant respectivement La Poste, la presse régionale et la presse nationale à l'APIG. Tout est donc rentré dans l'ordre…

Pourquoi tant de haine ?

On peut se demander pourquoi les médias, surtout les journaux, se sont lancés dans une campagne si véhémente contre La Poste et les postiers. Pourquoi avoir mis dans le même sac le Pdg et les personnels de La Poste, alors qu'il était clair que la décision sur les trois jours était le fait du seul Pdg, et que plusieurs syndicats étaient favorables à la même solution qui fut proposée par le groupe de presse Centre France, soit une distribution alternée un jour sur deux ? Il eut été plus logique d'interpeller le seul Philippe Wahl, d'ailleurs tout disposé à rétropédaler, comme la suite l'a montré.

Une information digne de ce nom aurait ainsi pu interroger la décision de ce dernier, tout en prenant en considération la situation des personnels : leurs protections jugées insuffisantes par les syndicats, suffisantes par la direction ; le fait qu'ils ne bénéficient pas, comme les personnels hospitaliers et policiers de gardes d'enfants dans les crèches et les écoles, d'où un absentéisme plus important ; les conditions de travail des facteurs et dans les centres de tri ; le nombre de contaminés par le coronavirus, sans oublier tous ceux qui ont fait leur tournée malgré les conditions difficiles (des héros ?), etc. Toutes ces questions auraient pu faire l'objet de véritables enquêtes ou reportages, qui auraient permis de mieux comprendre la situation de La Poste dans son ensemble, sans pour autant atténuer la revendication d'une distribution mieux ordonnée des abonnements ; peut-être même cette contextualisation l'eût-elle plus solidement soutenue.

Au lieu de cela, le journalisme de commentaire a produit des doléances en série contre le service public postal. Doléances venues en particulier de la presse de droite, lui réclamant opportunément une meilleure qualité, et surtout une plus grande continuité – et ce « après trois décennies d'éditos favorables à la "restructuration" de la Poste », comme le soulignait Arrêt sur images [6]. Car en effet : qu'est devenu le service public du courrier ? Et surtout : patrons de presse et éditocrates ont-ils jamais documenté (avec continuité !) ou protesté contre les trente années de mise en pièces de ce service public, et contre sa privatisation rampante [7] ?

Ont-ils protesté lorsque la Cour des comptes dans son dernier rapport de février 2020 (prémonitoire ?), a proposé de réduire le nombre de tournées des facteurs et factrices à cinq jours au lieu de six, voire à trois jours alternés pendant une semaine, et deux jours la suivante ? Phénomène que relatait certes La Dépêche du 26 février dernier, sans exprimer alors la moindre irritation.

Questions rhétoriques : pour les tenants de l'idéologie libérale, il en est des services publics comme des aides de l'État : à circonscrire ou privatiser par principe, à réclamer avec la plus grande fermeté quand ils leur sont utiles… Par exemple, à l'heure de fustiger les dépenses publiques, on ne trouvera pas éditocrate qui vive pour évoquer le dossier des aides à la presse [8].

Car il est toujours des cibles plus faciles que d'autres pour les sommités des médias. À ce propos, on soulignera enfin le fléchage à sens unique de leurs cris d'orfraie, qui étrillent La Poste, mais prennent grand soin d'épargner les annonceurs, pourtant responsables des plus grandes difficultés de la presse imprimée pendant la crise sanitaire.

La différence est simple : annonceurs et patrons de presse – certains, de plus en plus nombreux, sont d'ailleurs les deux à la fois ! – font partie des dominants desquels dépendent les chefferies des médias, et les médias eux-mêmes. Une pression économique, on en conviendra, bien plus conséquente que celle que pouvait en réalité représenter la restriction de la distribution des journaux...

Héros et déserteurs

Dans la guerre déclarée au coronavirus par le président Macron, il y a, pour certains, les héros [9], soit le personnel soignant, les caissières, les éboueurs, etc., et les déserteurs : ici les postiers.

Relayant le président et son gouvernement, les médias dominants et leurs têtes de gondoles, ont tôt fait de remercier, de glorifier, d'élever au rang de « héros » les salariés indispensables à la survie de la population et au fonctionnement du système sanitaire. Mais la proclamation de leur héroïsme et les applaudissements associés [10] sont aussi des invitations à rester à leur place, à défaut d'encouragements plus matériels, toujours remis à demain. Idem pour les soi-disant « déserteurs », même traitement, mais en sens inverse, le vocable infamant succédant à la louange pour les faire rentrer dans le rang. Sous les termes de « héros » « et « déserteurs » ce n'est jamais que l'injonction ordinaire faite à la France d'en bas d'aller bosser quoi qu'il en coûte, affublée d'un vocabulaire de propagande de guerre, médiatiquement asséné.

Jean Pérès


[1] Philippe Wahl, nommé à la direction de La Poste en 2013, et reconduit tout récemment, le 4 mars, par Emmanuel Macron est un libéral pur sucre. Banquier de formation, il est un assidu du « dîner du Siècle » où se réunit l'élite politique, économique et médiatique. Il est également membre de la direction de l'Institut Montaigne, think tank ultra libéral, à l'origine d'une très récente note sur le temps de travail dont nous avons analysé la surexposition médiatique lors de sa parution.

[2] Pour nuancer cette affirmation, rappelons que cette somme n'est pas un cadeau à La Poste, mais une aide à la presse versée à La Poste en compensation des tarifs réduits qu'elle doit accorder aux journaux.

[3] Pour les lecteurs et lectrices qui ne sont pas forcément au courant de ces notions familières aux journalistes, surtout dans la presse imprimée (comme Libération où travaille Jean Quatremer), nous précisons que le diffuseur est le marchand de journaux, tandis que le distributeur, entre autres, c'est La Poste.

[4] Le Postillon est un bimestriel indépendant et sans publicité de Grenoble, « avec pour unique business plan d'occuper le créneau porteur et néanmoins complètement délaissé de la presse locale critique ».

[5] « Entassés casiers contre casiers, les facteurs tombaient malade les uns après les autres et les centres courriers devenaient des foyers de contagion du virus, des clusters postaux. À Saint-Laurent du Pont, Moirans, Saint-Marcellin, Grenoble, des facteurs se sont saisis du droit de retrait pour dénoncer le manque de mesures de prévention et de protection. Des alertes pour "danger grave et imminent" ont été déposées par les syndicats dans plein de centres, comme à Moirans où six salariés ont été contaminés. »

[7] Les occasions n'ont pourtant pas manqué : ouverture à la concurrence (1991), suppressions continues de postes (100 000 sur 350 000), transformation en société anonyme (2010), suppressions de bureaux de poste (de 17 000 à 9 000). Dernière étape toute récente : le 4 mars 2020, La Poste quitte le giron de l'État (la première fois depuis Louis XI, selon Le Monde) pour passer sous le contrôle de la Caisse des dépôts et consignations (66 % du capital). On imagine facilement que le contrôle de cette institution financière ne va pas faciliter le transport du courrier dans les campagnes profondes, et favoriser plutôt des activités plus « rentables ». A-t-on entendu les patrons de journaux et leurs éditocrates protester à cette occasion ?

[9] On notera que la pétition lancée par La Montagne range ostensiblement les éditeurs (= patrons) de presse parmi ceux-ci : « Partout en France, les éditeurs de presse quotidienne réalisent des prouesses incroyables pour maintenir une offre d'information, de service et de distraction, en imprimant tous les soirs [le] journal, avec un maximum de sécurité sanitaire pour tous les métiers de la chaîne de production. » On applaudit !

[10] Nous ne nions nullement, évidemment, le courage et l'humanité de toutes ces personnes, bien au contraire. Il s'agit ici de souligner le caractère intéressé de certains de leurs laudateurs.


20.05.2020 à 12:34

Lire : Bâtonner. Comment l'argent détruit le journalisme, de Sophie Eustache

Maxime Friot

Aux Éditions Amsterdam, 2020, 115 p.

- Des livres : présentations et extraits
texte intégral

Début 2020, la journaliste Sophie Eustache a publié aux Éditions Amsterdam Bâtonner. Comment l'argent détruit le journalisme. Un ouvrage utile qui recense les logiques commerciales à l'œuvre dans les médias, et décrit leurs conséquences sur l'exercice du métier de journaliste.

« Bâtonner » : « réécrire de manière intensive les dépêches produites par les agences de presse ». Sophie Eustache [1] nous immerge dans un monde professionnel, celui des petites mains des services web des grands médias, et nous initie à son jargon. Un monde où les « deskeurs » (des « journalistes assignés à un travail de bureau ») sont appelés à « produire des contenus » (en général une bonne demi-douzaine d'articles par jour, au moins). Où l'objectif est l'audience, mesurée instantanément, et où « bâtonner » est devenu l'alpha et l'omega du journalisme. Un exemple avec BFM-TV :

[…] Le service web de BFM-TV s'étend sur un vaste open-space, divisé par des rangées de bureaux en enfilade. La journée commence par la conférence de rédaction : les chefs d'édition soumettent au directeur les sujets de la matinale, ceux réalisés entre six et neuf heures, et les sujets à venir. C'est ensuite au tour des chefs des différents services (éco, automobile, people, tech) de présenter les actualités qui ont retenu leur attention. Pendant ce temps, une trentaine de petites mains font tourner l'usine de contenus. Les deskeurs, journalistes assignés à un travail de bureau, en produisent sans discontinuer pour alimenter le site web. Dans l'ombre des éditorialistes vedettes, ils remanient des dépêches de l'Agence France Presse (AFP) ou assemblent un article de « curation », agrégat d'informations picorées dans d'autres titres. En quelques minutes, il faut écrire, intégrer le texte dans le back office [le site internet côté administrateur, NDLR], trouver une illustration dans les bases d'images, tailler la photo au bon format et soumettre le tout à la validation des supérieurs hiérarchiques. Souvent jeunes (la moyenne d'âge est inférieure à trente ans), ces journalistes en fauteuil écrivent entre six et huit articles par jour.

Comment a-t-on pu en arriver là ? En brassant des témoignages, des portraits de journalistes, des exemples de leurs conditions de travail, mais aussi divers documents (d'annonces de recrutement en comptes rendus d'audience prud'homale, en passant par des rapports de services marketing), Sophie Eustache donne corps aux dynamiques qui bouleversent le champ journalistique depuis des dizaines d'années. Concentration des médias entre les mains de quelques hommes d'affaires, externalisations, indexation des stratégies éditoriales sur des logiques commerciales (« quête de nouveaux espaces publicitaires », course à l'audience et au clic…), suppressions d'emplois dans les rédactions…

Autant de phénomènes qui rendent amères les conditions d'exercice du métier de journaliste, et délétère l'information produite par ces médias. Les diktats donnent d'ailleurs au livre ses sept titres de chapitres : « Déposséder », « Marchandiser », « Numériser », « Copier-coller », « Couper », « Censurer/Sensurer », « Checker », synthétisant les fondements d'une politique qui, au bout du compte, « anéantit de fait le journaliste en tant que travailleur intellectuel autonome ».

Disparition du « rubriquage », qui « a dépossédé les journalistes de leur expertise », publi-reportages à outrance : les rédactions se retrouvent ainsi – à des degrés divers – impactées par le moins-disant éditorial… Les « nouveaux venus » du web étant sans doute l'incarnation la plus « spectaculaire » de ce journalisme « Uber » [2] :

Aujourd'hui, des start-up comme Konbini ou Melty ont construit leur modèle économique sur la fabrication de « contenus sponsorisés » (des publi-reportages) et d'articles d'info-divertissement standardisés. Ces escouades sont spécialisées dans la conception de papiers calibrés pour les réseaux sociaux et les moteurs de recherche, et chaque rédacteur en usine jusqu'à huit par jour. Dans ces médias, la publicité ne sert plus à financer l'information, elle se travestit en information. Les industriels paient non pas pour afficher un bandeau à côté des publications, mais pour enkyster leurs boniments dans le texte lui-même. […] « Je me rappelle d'une campagne pour le parfum One Million de Paco Rabanne au moment du festival de Cannes. Il y avait carrément un espace dédié sur le site payé par la marque, qui avait mis à peu près 100 000 euros sur trois semaines. Tous les sites étaient mis à contribution, et chacun des sites avait une dizaine ou une quinzaine d'articles à écrire. […] », relate Mikaël, ancien rédacteur en chef adjoint chez Melty.

Si tous les journalistes ne sont évidemment pas soumis à de telles pratiques – illustrant une fois de plus à quel point le métier est profondément disparate – reste que souvent, l'enquête au long cours est sacrifiée sur l'autel de la « production de contenus », elle-même dictée par les « tendances » des réseaux sociaux et les dépêches des agences de presse. Résultat : les mêmes (pauvres) articles dans tous les médias.

« Entrer dans le journalisme, c'est adopter une langue, un vocabulaire, une grammaire » écrit Sophie Eustache. Elle montre comment les « exécutants » des services web sont contraints de s'adapter corps et âme à des logiques professionnelles qui étouffent toute autonomie.

Car il s'agit bien de s'adapter ou de périr – partir ou se faire pousser dehors : ce que montre Bâtonner, c'est que dans les conditions actuelles, il est impossible de bien faire un travail de journaliste.

Dès lors, « comment expliquer l'adhésion de la majorité des journalistes à un système qui les dépossède de leur travail ? » interroge Sophie Eustache en tête d'épilogue. Précarité, chômage massif, peur, mais aussi « mécanismes de socialisation et de normalisation des pratiques », « homogénéité sociologique », placardisation des « fortes têtes », « contraintes sublimées [jusqu'à devenir] une qualité intrinsèque du métier », persistance du mythe d'un journalisme comme « pilier de la démocratie » et quatrième pouvoir… Autant d'ingrédients qui peuvent en partie expliquer une profession « largement apathique », et dont les « foyers de contestation […] ne sont jamais assez importants pour renverser la donne ».

Raison de plus, sans doute, de rappeler que la question des médias n'est pas l'apanage des seuls journalistes et que, contre la mainmise de l'argent sur le journalisme, une réappropriation démocratique des médias est nécessaire.

Maxime Friot avec Pauline Perrenot


[1] Sur le site d'Acrimed, lire un extrait de son précédent livre Comment s'informer ?

[2] Dans Le Monde diplomatique (août 2017), Sophie Eustache leur consacrait déjà une enquête à part entière : lire « De l'information au piège à clics ».


19.05.2020 à 07:30

George Orwell : « Nationaliser la presse pèserait-il sur sa liberté ? »

George Orwell

Extrait des chroniques de l'écrivain, « À ma guise » (1943-1947).

- Critiques des médias et des journalismes
texte intégral

Dans ses chroniques publiées dans l'ouvrage « À ma guise » (1943-1947), George Orwell évoque notamment la question des médias [1]. Dans un texte daté du 4 avril 1947, il avance une hypothèse iconoclaste : celle de la nationalisation de la presse. S'il dénonce la mainmise de « quelques millionnaires » sur l'information, il pose cependant des jalons pour que la presse ne tombe pas « sous la tutelle de quelque énorme ministère ».

Nous publions en tribune ce texte certes rédigé dans un contexte bien particulier, mais qui n'en demeure pas moins stimulant pour la réflexion sur la question de la propriété des médias. (Acrimed)

Il me semble qu'il est temps de commencer à débattre le problème que représente la sauvegarde d'une presse libre dans une économie socialisée. Parce que, à moins de prendre conscience des difficultés avant qu'elles ne s'abattent sur nous, la presse dans ce pays finira dans une situation pire qu'il n'est nécessaire.

Pendant la crise des combustibles [2], j'ai fait remarquer à plusieurs personnes que le gouvernement avait du mal à présenter son action à l'opinion, et chaque fois on m'a répondu que le gouvernement actuel ne contrôle presque aucun des organes d'expression. Ce qui, évidemment, est vrai. J'ai dit alors : « Pourquoi pas absorber le Daily *** et en faire un organe du gouvernement ? » Cette suggestion a toujours provoqué une exclamation d'horreur. Il semble que nationaliser la presse serait du « fascisme », alors que la « liberté de la presse » consiste à permettre à quelques millionnaires de contraindre plusieurs centaines de journalistes à falsifier leurs opinions. Mais je laisse tomber la question de savoir si la presse britannique est vraiment libre en ce moment. Ce que je voudrais savoir, c'est ce qui va finalement arriver si la tendance actuelle vers la nationalisation se poursuit.

Tôt ou tard, semble-t-il, la presse sera nationalisée, en tout cas les plus grands journaux. Elle pourrait difficilement continuer à exister sous la forme d'un immense secteur d'entreprises privées, comme une sorte de chasse gardée, au milieu d'une économie collectivisée. Mais cela signifie-t-il que toutes les voies d'expression finiront par être contrôlées par les bureaucrates ? Une telle chose pourrait facilement arriver si les personnes les plus concernées restent indifférentes à leur destin. Il n'est pas difficile d'imaginer les journaux, les périodiques, les magazines, les livres, les films, la radio, la musique et le théâtre mis dans le même sac et « coordonnés » sous la tutelle de quelque énorme ministère des Beaux-Arts (ou tout autre nom). Ce n'est pas une perspective plaisante, mais je crois qu'on peut l'éviter si le danger est compris à l'avance.

Que signifie la liberté de la presse ? La presse est libre, je dirais, lorsqu'il est facile et non illégal d'imprimer des opinions minoritaires et de les diffuser auprès du public. La Grande-Bretagne a sur ce point plus de chances que la plupart des pays, et il est équitable de dire que cela est dû en partie à la diversité qui existe au sein de la grande presse commerciale. Les principaux quotidiens, aussi peu nombreux qu'ils soient, proposent plus de teintes différentes que ne le ferait sans doute une presse sous le contrôle du gouvernement. Cependant, les gardiens essentiels des opinions minoritaires sont les petits hebdomadaires et mensuels, ainsi que les maisons d'édition. Ce n'est qu'à travers ces canaux qu'on peut être certain que n'importe quelle opinion qui n'est ni diffamatoire ni une incitation à la violence sera présentée au public. En conséquence, si la grande presse doit nécessairement être nationalisée de toute façon, ne pourrions-nous pas poser ce principe à l'avance : que la nationalisation ne s'appliquera qu'à la presse qu'on définit comme « de grosses entreprises » et qu'on ne touchera pas aux petites entreprises ?

Évidemment, le propriétaire d'une chaîne de cent journaux est un capitaliste. De même que, à proprement parler, le petit éditeur ou le rédacteur-propriétaire d'un magazine mensuel. Mais il n'est pas obligatoire de les traiter tous les deux de la même façon, pas plus que, en abolissant la grande propriété agricole, il n'est obligatoire d'arracher ses quelques arpents au petit fermier ou au maraîcher. Tant qu'existera une presse à petit tirage, tant qu'on pourra compter sur sa survie, même dans un coin, les principales libertés seront sauvegardées. Mais la première étape est de comprendre que la nationalisation est inévitable et de préparer l'avenir en conséquence. Sinon les gens particulièrement concernés, les journalistes, les artistes, les acteurs, etc., seront en mauvaise position pour négocier à ce moment-là, et ce ministère des Beaux-Arts si peu appétissant pourra les avaler tout crus, du premier au dernier.


[1] On trouvera une présentation de cet ouvrage sur le site d'Agone.

[2] NDR : Au début de l'année 1947, la Grande-Bretagne, comme de nombreux pays européens, a connu une importante pénurie de charbon.


18.05.2020 à 12:00

« Désinfox » gouvernemental : un tollé justifié… à généraliser

Jean Pérès, Pauline Perrenot

Les velléités de contrôle de l'information par le gouvernement ne se limitent pas au « désinfox ».

- Crise du coronavirus
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« La crise du COVID19 favorise la propagation de fake news. Plus que jamais, il est nécessaire de se fier à des sources d'informations sûres et vérifiées. C'est pourquoi le site du gouvernement propose désormais un espace dédié » tweetait le 30 avril Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement.

Cet espace « dédié », dénommé « Désinfox », n'a fonctionné que quelques jours. À la suite de nombreuses et vives protestations des milieux journalistiques, le gouvernement a fini par le retirer de son site le 5 mai. Nous revenons sur cette initiative et les réactions parfaitement légitimes qu'elle a suscitées. Une initiative loin d'être isolée : elle s'inscrit dans un contexte plus large, caractérisé par différentes tentatives de mise au pas de l'information par le gouvernement – qui méritent tout autant d'être contestées.

La rubrique « Désinfox coronavirus » a été ouverte le 23 avril sur le site du gouvernement. Le Service d'information du gouvernement (SIG), dirigé par Michaël Nathan (ancien vice-président de Dassault Systèmes) et placé sous l'autorité directe du Premier ministre, en était à l'origine. Le principe : proposer des articles de presse dévoilant les fake news concernant l'épidémie. Des articles issus des cellules de fact-cheking de cinq sites présélectionnés, Le Monde (Les Décodeurs), Libération (Check News), AFP (AFP Factuel), 20 Minutes (Fake Off) et France Info (Vrai ou fake).

À la suite de l'annonce faite le 30 mars par Sibeth Ndiaye, les protestations ont été unanimes dans les médias, y compris de la part de ceux qui faisaient partie de la sélection. Une tribune commune à une trentaine de médias et sociétés de journalistes, intitulée « L'État n'est pas l'arbitre de l'information » a été publiée le 2 mai par les signataires [1]. Le même jour, les syndicats de journalistes sont montés au créneau avec un communiqué commun, « Liberté de la presse, une conquête permanente », suivi, le 4 mai, d'un communiqué du seul SNJ relatif au dépôt d' un référé-liberté devant le Conseil d'État pour atteinte à la liberté de la presse et demandant le retrait de la rubrique « Désinfox coronavirus » du site du gouvernement.

Nous ne pouvons qu'abonder dans le sens de ces fortes protestations : oui, la presse doit être indépendante de l'État, non, il ne revient pas à l'exécutif de désigner les journaux qui luttent le mieux contre les fausses informations. D'autant que le gouvernement est particulièrement mal placé pour en juger, ayant lui-même été à l'origine de fausses informations et de mensonges depuis le début de la crise sanitaire [2]… et bien avant ! Le gouvernement Philippe espère peut-être qu'en polarisant la méfiance de la population sur les fake news des autres, il fera oublier les siennes…

Reste que l'initiative « Désinfox » n'est pas un cas isolé. Elle n'est en fait que le dernier instrument d'une politique de mise au pas des médias et de l'information, brillant par sa cohérence et sa constance depuis le début du quinquennat.

Rien de nouveau sous le macronisme

La chronique des atteintes à la liberté de l'information par le pouvoir actuel est en effet bien fournie. Dès juin 2018, nous dénoncions la série de mesures liberticides intervenues depuis l'accession d'Emmanuel Macron à la présidence de la République. Une deuxième série, tout aussi copieuse, fit l'objet d'une suite en février 2019, puis d'une autre deux mois plus tard en avril 2019, suivie, en novembre, d'un article de synthèse : Macron contre le journalisme.

Dénigrements de la profession, dépôts de plaintes contre des journaux, entraves et poursuites judiciaires, législations en série restrictives de la liberté d'informer (dont trois lois ont abouti malgré les contestations de la « société civile »), violences policières contre les journalistes… : tout est bon pour tenter de domestiquer les médias. Rien d'étonnant, par conséquent, à voir le gouvernement, en pleine crise sanitaire, politique, sociale et économique, sortir de son chapeau son « Désinfox ». Cette initiative s'inscrit parfaitement dans une logique et une pratique du pouvoir qui trahit tout à la fois :

- Incompétence d'abord : en désignant cinq médias comme « rempart contre les fake news », il mettait les cinq élus dans une position intenable de média labellisé par le gouvernement… position plutôt inconfortable pour qui prétend participer à un « contre pouvoir » ! D'ailleurs, les cinq « labellisés » ont rapidement proclamé haut et fort qu'ils n'étaient au courant de rien [3]. Mais surtout : quid des autres médias et autres journalistes (en particuliers des indépendants), et selon quels critères sont-ils jugés indignes de contribuer à la lutte gouvernementale contre les fake news ?

- Bouffonnerie ensuite. Comment qualifier autrement l'argumentation par Sibeth Ndiaye de ses « bonnes intentions » quand elle les justifie ainsi, sur Europe 1, trois jours après le retrait de « Désinfox » :

Quand vous entendez dans des vidéos qu'il faut boire de l'eau de javel pour pouvoir guérir du coronavirus, il est normal que le gouvernement souhaite faire en sorte que le maximum d'informations sûres et vérifiées soient mises à disposition. C'était l'unique but que nous recherchions. Malheureusement, cela a été mal compris.

Ou quand elle ment effrontément :

En aucun cas le gouvernement et l'État ne choisissent les articles de presse. [...] Le site du gouvernement ne fait qu'effectuer une forme de [...] recension de l'ensemble, sans choix réalisé entre les médias, de l'ensemble des fact-checking réalisés [4].

Contrairement à ce que prétend Sibeth Ndiaye, les articles étaient bien évidemment sélectionnés dans le « Désinfox », et on n'y trouvait pas toutes les critiques des « infox » du… gouvernement, loin de là !

- Autoritarisme enfin : comme bien d'autres initiatives gouvernementales, la mise en place du « Désinfox » a été justifiée selon un principe « d'exception », révélant surtout une décision imposée « par en haut », sans concertation :

[Cette page] a vocation à être supprimée une fois la crise terminée. […] Nous avons mis en place différents espaces numériques sur le site gouvernement.fr, qui ont vocation à répondre aux attentes légitimes de nos concitoyens en quête d'une information fiable et vérifiée.

Toujours est-il que lorsque les médias et les syndicats décident ensemble de se dresser contre une atteinte à la liberté d'informer, ils peuvent obtenir satisfaction. On ne peut que se réjouir de l'unité de la profession face à cet affront, et ce d'autant qu'elle a payé : la rubrique incriminée a été retirée. Cet exemple est la preuve que de telles mobilisations sont non seulement possibles, qu'elles peuvent même être largement médiatisées, et aussi qu'elles gagneraient à être généralisées.

Une indignation à géométrie variable

Si de nombreux journalistes se sont mobilisés contre le « Désinfox » du gouvernement, ce n'est pas le cas de tous… On le sait, parmi les éditocrates et haut gradés de l'information [5] la docilité est de mise. Là où sévissent les Barbier, Aphatie, Jeudy, Duhamel, Elkrief, Salamé, Demorand, Calvi, De Malherbe, et autres Brunet etc. la critique ne repousse pas !

En témoignent les interviews des représentants du gouvernement par certaines de ces têtes d'affiche : alors que les tribunes de protestation ont été publiées dès le 2 mai, Ali Baddou et sa compagnie d'éditorialistes en ont-ils profité pour en relayer le contenu auprès de Sibeth Ndiaye, co-responsable du projet, qu'ils recevaient le lendemain dans « Questions politiques » sur France Inter ? Pas un mot. Franck Riester, ministre de la Culture, a-t-il été interrogé à ce sujet sur Europe 1 le 5 mai ? Non plus. On n'a pas plus entendu les intervieweurs en vue et autres éditocrates à cette occasion que lors de précédentes mobilisations…

De manière générale, ces haut gradés de l'information ne se bousculent pas au portillon pour donner de l'écho aux protestations de journalistes quand elles existent, qu'elles émanent d'autres médias… ou des leurs. Pour trois exemples très récents, on se reportera à la couverture médiatique quasi nulle dont a bénéficié la grève de Radio France sur les antennes du groupe. Au silence de ces mêmes antennes (et d'ailleurs) concernant le communiqué de la CGT de Radio France, dénonçant un projet de partenariat du service public avec le très libéral « Cercle des économistes » : lourde entrave à l'indépendance des journalistes, sans doute bien plus grave que la page « Désinfox » [6]... Ou encore à l'absence totale de réactions autour de l'alerte lancée par le SNJ de France Télévisions qui, début avril, dénonçait l'« interminable défilé de ministres et responsables politiques LREM » dans les 20h et une ligne éditoriale portant un « discours unique et formaté, relayant la communication gouvernementale ».

La tribune de protestation, commune à des SDJ de médias aussi opposés qu'Arrêt sur images et BFM-TV ou Mediapart et Le Point, révèle cependant que des mobilisations larges sont possibles incluant y compris les journalistes des médias dominants. Et qu'une pression exercée par des sociétés de journalistes ou de rédacteurs, ou des syndicats, peut l'emporter malgré le silence ou l'absence de soutien de la hiérarchie.

Ni « désinfox »… ni « décodex »

Quand la porte-parole du gouvernement Philippe, à peine nommée, déclare « assumer parfaitement de mentir pour protéger le président », on peut évidemment avoir quelque scrupule à lui faire confiance pour traquer les mensonges médiatiques, fake news et autres fausses nouvelles. Au-delà de ce cas particulier, on l'a dit : pour des raisons assez évidentes, il n'est pas souhaitable que le gouvernement soit en charge de démêler le vrai du faux.

Mais que cette tâche incombe exclusivement aux médias eux-mêmes pose également question : dans le système médiatique existant, il semble en effet pour le moins critiquable que les « fact-checkeurs » et les « grands » médias revendiquent la légitimité pleine et entière de certifier l'information. On a vu l'efficacité des médias dominants dans la traque de la désinformation quand le gouvernement des États-Unis a soutenu la plus énorme et mortifère fake news du début de ce siècle en inventant des armes de destruction massive en Irak. Dans un registre tout différent, et plus récemment, la fausse arrestation de Xavier Dupont de Ligonnès en témoigne également : quasiment tous les médias de France se sont précipités sur la fausse nouvelle ; de nombreux médias avaient également relayé la fausse attaque d'un hôpital par des manifestants au soir d'un 1er mai.

Dans la crise actuelle, des informations contradictoires d'un jour – voire d'une heure – sur l'autre sont publiées, au sujet, pêle-mêle, des masques, de la chloroquine, de l'immunité face au Covid-19, de la contagiosité des enfants, du rôle de la nicotine, etc. Des fausses nouvelles qui ne se cantonnent donc pas aux réseaux sociaux, mais se retrouvent exposées par des médias qui cèdent (entre autre) au tempo effréné des chaînes d'info. Un rythme à contretemps de celui de la connaissance et de la vérité scientifiques, et qui ne fait jamais bon ménage avec l'information tout court [7].

Pourtant, ces failles répétées n'ont pas empêché les grands médias de se déclarer au fil du temps garants de la bonne information, fiable et vérifiée. La détection des fausses informations et le « fact-checking » constituent même une branche « professionnelle » spécifique dans le métier, accompagnée de pratiques et d'espaces médiatiques dédiés : de rubriques à part en dispositifs de « labellisation », les grands médias s'octroient la légitimité d'étiqueter le degré de « fiabilité » de l'information. Les limites de tels exercices sont nombreuses, comme le montrent les critiques que nous en avons fait ces six dernières années [8]. Autant de critiques qui questionnent le pouvoir d'arbitrage sur la vérité que souhaiteraient s'attribuer les médias traditionnels.

Le « Désinfox » est enfin représentatif d'une tendance : l'instrumentalisation de la lutte contre les fausses nouvelles pour mieux promouvoir une information « officielle », certifiée en quelque sorte par les autorités. Dans un autre registre, la campagne audio menée par l'UNESCO dès le début de la crise est un bon exemple. L'organisation internationale a en effet diffusé des « spots », notamment sur les antennes du service public, visant à orienter l'attention des auditeurs vers « les sources d'information officielles et les médias crédibles ».

Un message bien simpliste tant le traitement médiatique de la crise actuelle nous rappelle que les « sources d'information officielles » sont loin d'être au-dessus de tout soupçon, et que « les médias crédibles », à supposer que cette expression ait un sens, ne sont pas toujours ceux que l'on croit, comme en témoigne la rubrique déjà bien fournie de notre site. Et dans le détail, les spots prêtaient encore plus à sourire...

Ainsi l'UNESCO appelle-t-elle les parents à éduquer leurs enfants à se méfier des informations « sur internet »… mais à croire sur parole les « médias crédibles ». Comme BFM-TV sans doute ?

Autre message : méfiez-vous des imposteurs… mais tournez-vous une fois de plus vers les « médias crédibles », comme les chaînes d'info et leurs experts... à l'instar de Michel Cymès, expert en fausses informations.

Dernier message : « réfléchissez avant de cliquer »… mais pas de zapper sur ces « médias crédibles » qui font de l'information spectacle une spécialité. Quand ils ne s'emploient pas à vendre aux annonceurs « le temps de cerveau disponible » de leurs lecteurs, auditeurs ou téléspectateurs.

***

En définitive, il ne revient ni au gouvernement, ni à une poignée de médias « autorisés » de certifier certaines informations comme crédibles (en décrédibilisant les autres), c'est-à-dire de trier le bon grain de l'ivraie médiatique. La crise du coronavirus a vu se multiplier les fausses nouvelles, y compris émises par les autorités et relayées sans recul par les médias soi-disant « sérieux ». Autant d'errements qui mériteraient une introspection d'une portée bien plus large que le seul refus de l'instrumentalisation du fact-checking par le gouvernement.

La vérification de l'information est à la base du métier de journaliste. Refuser qu'elle soit soumise à la certification du gouvernement est salutaire. Mais, aussi indépendante soit-elle, elle ne suffira pas à combler la défiance considérable du public à l'égard des médias. Surtout lorsque ces médias laissent largement la place à des pratiques conduisant structurellement à la diffusion de fausses nouvelles : docilité à l'égard des pouvoirs, et notamment à l'égard des propriétaires privés de médias, course à l'audimat, à l'information spectacle, aux annonceurs… Autant de fondements de la défiance du public et de la « malinformation » contre lesquels des mobilisations tout aussi larges gagneraient à voir le jour.

Jean Pérès et Pauline Perrenot


[1] Les SDJ et SDR d'Arrêt sur images, BFMTV, Courrier international, Les Echos, Europe 1, Le Figaro, France 2, France 3 National, France Info, franceinfo.fr, France Inter, Le JDD, Libération, M6, Marianne, Mediapart, LCP, Le Monde, L'Obs, Le Parisien, Paris Match, Le Point, Premières Lignes, RFI, RMC, RTL, Sud Ouest, Télérama, La Tribune, TV5 Monde, 20 Minutes, et la Société des personnels de L'Humanité.

[2] Lire à titre d'exemple sur la question des masques de protection : « Masques : après le mensonge, le fiasco d'État » (Mediapart, 10/04).

[3] À ce sujet, et pour un retour chronologique sur les faits, on pourra se reporter à l'article d'Arrêt sur images, « Contre les fake-news, le gouvernement dégaine… des mensonges » (05/05).

[4] Cette citation, comme la suivante, est rapportée dans Le Figaro (02/05).

[5] Qu'il s'agisse des directeurs d'information, rédacteurs en chef, animateurs des séquences d'information (matinales de la radio, journaux télévisés) ou des débats politiques des chaînes de télévision, notamment celles des chaînes d'info en continu.

[6] Redoutable dans son principe, cette rubrique « Désinfox coronavirus » du site du gouvernement semblait devoir être assez inoffensive dans la pratique. Mise en place le 23 avril, il a fallu un tweet de Sibeth NDiaye le 1er mai, soit une semaine plus tard, pour que les médias remarquent son existence, et protestent.

[7] Comme nous l'écrivions dès mars, loin d'Acrimed l'idée de relativiser la présence de « fake news », aux portées nocives, en particulier pendant une crise sanitaire, ni leur vitesse de circulation sur les réseaux sociaux. Mais nous nous empressions de rajouter : « [les grands médias] oublient, comme de coutume, de faire leur autocritique. […] Parce que les frontières entre médias traditionnels et réseaux sociaux ne sont pas toutes si étanches, il est légitime de questionner le pouvoir d'arbitrage que se confèrent les premiers, sans tomber – et c'est très important ! – dans le relativisime ou dans la « critique » du « tous les médias mentent »... En d'autres termes, il faut que la critique porte la même exigence que l'information : documentée, argumentée et de qualité ».


16.05.2020 à 12:00

« Sois belle ! Garde la ligne ! Travaille ! Éduque ! » Les injonctions assourdissantes des féminins (2/2)

Alain Geneste , Denis Perais, Elsa Tremel, Kahina Seghir, Olivier Moreau, Pauline Perrenot
texte intégral

Dans le premier volet consacré au « meilleur du pire » des magazines féminins, nous passions en revue les injonctions à « être belle » et à « garder la ligne ». Des injonctions certes traditionnelles, mais dont le confinement – et donc la présence d'un certain nombre de femmes à la maison – a décuplé le potentiel. Cette forme de « journalisme de solutions », qui mélange publicité, communication et récit personnel, s'impose partout comme un modèle dominant et renforce, dans la majorité des magazines, certains des piliers les mieux ancrés de l'aliénation de genre et de classe.

Cette seconde partie, consacrée à l'analyse des articles portant sur le travail professionnel et domestique, aboutit aux mêmes conclusions. Par leurs choix éditoriaux, leurs injonctions permanentes à la « productivité » appliquées à toute activité, et leur fonction de vase communicant avec le monde de la publicité, les magazines confirment leur adhésion aux modèles libéraux dominants. Des modèles en capacité de passer à la moulinette à peu près tout et n'importe quoi, l'émancipation des femmes y compris. Car si ces magazines prétendent encore s'en soucier, ils expliquent surtout à leurs lectrices comment ne jamais remettre en cause l'exploitation. Quand ils ne leur donnent pas tout simplement des « conseils » pour, en définitive, s'exploiter elles-mêmes (et les autres) comme il se doit !

Comme toutes les travailleuses et travailleurs, les lectrices de féminins sont appelées à rester « productives » en cette période de crise. Les magazines se donnent ainsi pour mission d'« accompagner » les femmes dans leurs quotidiens… en tout cas, celles qui télétravaillent [1] ! Quant aux travailleuses qui continuent à mener à bien les activités dites « essentielles », en particulier les services à la personne, elles font l'objet d'un intérêt très limité.

Ainsi les féminins regorgent-ils de conseils pour bien « gérer » le quotidien, et jongler au mieux entre télétravail, vie sociale et obligations familiales. Pour les femmes-type qui intéressent des magazines soucieux d'offrir un « journalisme de solutions », « productivité » et « efficacité » semblent être les mots d'ordre indépassables, reconduisant tous les travers irriguant d'ordinaire le champ du « développement personnel » : « l'empowerment » auto-centré et dépolitisé. Celui-là même qui veille à faire de chaque individu un « gestionnaire » de sa propre vie déconnectée des problématiques collectives en général, et de son milieu professionnel en particulier.

Une vision qui n'est pas sans rappeler celle que porte le gouvernement via le secrétariat d'État chargé de l'égalité entre les femmes et les hommes. Dès mars, et comme le signalait la journaliste Ellen Salvi de Mediapart, l'équipe de Marlène Schiappa éditait en effet un « Guide des parents confinés », listant, à la manière des féminins, « 50 astuces de pro ». À juste titre, Ellen Salvi, mettait en relief un extrait pour le moins éloquent, invitant à « faire sortir en chacun l'entrepreneur qui est en lui » [2]...

Un magazine féminin n'aurait pas mieux dit ! Certains d'entre eux avaient même anticipé, à l'instar de Grazia qui, dès le 13 mars, adoptait cette ligne :

On a listé des tips pour continuer à bien travailler et être productif.ve de chez soi. […] Toutefois, ne traîner (sic) pas trop sur Instagram ou Twitter [...]. Vous vous rendrez bien vite compte que vous avez passé 3 heures dessus plutôt qu'à faire quelque chose de productif, utile à votre travail.

Le précepte est donc clair : vous n'êtes que « travail ». Hormis l'écoute de podcasts, les pré-requis édictés par le magazine ne concèdent aux femmes aucun temps-mort, ou plutôt, aucune activité qui soit déconnectée d'intérêts primaires ou strictement utilitaristes. En d'autres termes, le monde social n'existe pas en dehors de sa propre sphère personnelle.

Dès le 16 mars, date de l'annonce formelle du confinement, la relève ne tarde pas avec – entre autres – Elle, Marie Claire et Madame Figaro :

Si Marie Claire et Elle enjoignent de manière indifférenciée leurs lectrices de « télétravailler efficacement » pour la première, et « rester productive » pour la seconde, Madame Figaro assume plus frontalement le ciblage des « managers », des « cadres »… et leur fantaisie coutumière : « Comment remplir ses objectifs de performance vu le contexte ? » Conseillé par un expert psychologue, le magazine propose donc aux femmes de suivre les « recommandations de l'État et de [leur] hiérarchie » (bon courage !) tout en « faisant preuve d'exemplarité ». Tout ce qu'on attend d'une cadre aux ordres !

Dans un autre article, Madame Figaro (1/04) ne se prive pas pour vanter « l'adaptation aux standards patronaux – être disponible à toute heure » dont nous parlions dans notre premier volet. Le magazine répercute en effet cette injonction sur les dirigeantes, sans oublier de les appeler à faire de même vis-à-vis de leurs subordonné(e)s (une forme de harcèlement au travail, formulée, évidemment, avec tous les froufrous de la novlangue managériale) :

En tant que manager, dire à ses équipes « appelez-moi dès que vous voulez » est nécessaire, mais pas suffisant. La stimulation des équipes est à déclencher. C'est en étant proactif, en sollicitant les salariés, qu'on les aide à rester motivés et engagés.

Un paternalisme que Madame Figaro relie aux « valeurs de l'entreprise »« lieu de partage comme les autres » (sic) : vive la « start-up maison » ! Valeurs dont le magazine fait en outre la propagande à travers quatre axes éditoriaux principaux : « communiquer », « réfléchir à court-terme », « rester flexible » et « miser sur la solidarité » – la « solidarité » étant entendue, pour le magazine, comme l'injonction à faire le travail des autres (« Remplacer au pied-levé un collègue, prendre sa relève sur un dossier urgent ») ! Ou comment un dépliant de start-up se transforme, par magie, en article « journalistique » !

Du côté de MadmoiZelle, pureplayer destiné aux femmes de 18-30 ans, on ne rate pas le coche non plus, et la philosophie productiviste s'adapte donc à ses lectrices, encouragées à être efficaces… dans leurs études :

Et là encore, le registre et les champs lexicaux employés par la rédactrice en chef ne diffèrent guère de ceux d'autres magazines : « [sois] efficace », « note les tâches que tu auras à accomplir dans la journée, définis un ordre et un temps pour chaque tâche », « réalise tes missions », « accomplis une ou plusieurs tâches, et quand tu sens ta productivité s'amoindrir, pose-toi dans ton lit ». Sans oublier le dépliant publicitaire : une dizaine de réclames s'insèrent entre les paragraphes pour des bureaux, ballons de yoga, « cookies bio », plaids, lunettes ou repose-poignets ergonomiques dont les liens renvoient directement, pour les deux derniers, à une commande… sur Amazon ! Vous avez dit « déconnecté » ?

Et il en va des préceptes « travail » comme des préceptes « beauté » : l'espace-temps des femmes est parfaitement quadrillé par les magazines féminins. C'est pourquoi, dans les jours qui suivent, les conseils continuent d'affluer sur l'organisation du fameux « espace de travail » à la maison. De la même manière que les magazines attendent des femmes qu'elles se « rendent belles » en prévision des visio-conférences (voir notre précédent volet), ils préconisent qu'elles « rendent beau » leur environnement. S'entrecroisent ainsi les injonctions de tout ordre, au nom de la sacro-sainte productivité. Ainsi, chez Marie Claire (16/03) :

Travailler chez soi efficacement quand l'entreprise l'autorise nécessite la mise en place d'une nouvelle routine de travail mais aussi de quelques aménagements pour réussir à se créer une bulle de travail confortable et rassurante […]. Comment agencer l'espace, le décorer et bien travailler ? Changer les meubles de place, décorer les murs, isoler vous (sic) avec style !

« Travail, beauté, achat ». C'est aussi le triptyque de rêve que vend le magazine Elle à ses lectrices, proposant des « astuces déco pour un bureau agréable », doublées d'une invitation peu subtile à consommer : LA liste de 50 objets à acheter, « à la rentrée, promis », figure au pied de l'article. Il est vrai que les intérieurs photographiés font tous peine à voir.

À ce stade, il devient fort difficile de distinguer un magazine féminin bourgeois du catalogue haut-de-gamme d'une boutique d'ameublement.

Du côté de MadmoiZelle (27/03), l'article « 4 conseils de médecin pour étudier chez toi sans t'abîmer la santé » a pu faire illusion l'espace d'un instant : faire appel à un médecin du travail, un réflexe inhabituel et donc intéressant ! Mais qu'on ne s'y trompe pas : pour chaque conseil donné, une invitation à consommer ! Attention à ta posture : achète un coussin « Maison du Monde » ; protège-toi des bruits : achète un casque anti-bruit ; hydrate-toi : achète une « bouteille isotherme zéro déchet Nature & Découvertes » ! Et surtout, fais des exercices et abonne-toi à Fizzup (partenaire commercial de MadmoiZelle pour les applications sportives). Difficile, dans un tel gloubi-boulga éditorial, de ne pas voir dans ce pauvre médecin du travail un prétexte et un appât publicitaire de plus…

« Éduque les enfants » !

Au fil des articles, on perçoit parfois combien le confinement réactive, chez les magazines féminins, l'imaginaire rétrograde de la « ménagère parfaite »… Et que les magazines trouvent là un terrain éditorial très fertile ! Car une nouvelle fois, les préoccupations des rédactrices renvoient les lectrices à un « champ des possibles » fort restreint. « Garde des enfants, télétravail, gestion du quotidien, nos conseils pour survivre au confinement », résume ainsi Madame Figaro. Et de poursuivre : « Fixez-vous un emploi du temps (travail, gestion de la maison et des enfants) afin de gagner en efficacité ». Ou encore : « Courses, préparation, ménage : mettez les enfants à contribution afin de les responsabiliser et les occuper ». Voilà ce que l'hebdomadaire attend globalement des femmes en cette période de confinement !

« Gérer les enfants » semble être une tâche qui incombe d'ailleurs spécifiquement aux femmes, en tout cas si l'on s'en tient au nombre d'articles dédiés à cette thématique dans la plupart des magazines [3] ! Loin de nous l'idée de nier le fait qu'elles sont très nombreuses à être, encore plus que d'ordinaire, confrontées à cette problématique ! Toutefois, et quand bien même certains de ces articles font appel à la responsabilité des parents (et pas seulement des mères), force est de constater qu'une fois de plus, l'injonction est à destination des femmes – qu'elles soient encouragées par les magazines à « prévoir », « imaginer l'organisation » ou tout faire tout court.

Dans le registre de l'école à la maison par exemple, Femme Actuelle reconnaît qu'il est « inutile de se mettre la pression et de s'imposer trop de rigueur » (19/03). C'est pourquoi les 17, 18, 19, 24 et 25 mars, le magazine montre l'exemple, et s'applique à lui-même le « relâchement » tant préconisé… :

D'autres emboîtent le pas, comme Marie Claire les 16/03, 23/03, 2/04, 6/04 :

Ou encore Madame Figaro les 20/03 et 27/03 :

Le même ton est partagé par les magazines ayant recours au « journalisme de solutions » : enseigner comment s'organiser à toutes celles décidément incapables de le faire. De là à (ré)éduquer les femmes, il n'y a qu'un pas, que Madame Figaro (31/03) semble toujours prêt à franchir :

[Nous sommes dans] une période contrainte qui nous oblige à nous adapter. Comment garder un rythme de vie normal sans sortir de chez soi ? Télétravailler efficacement tout en s'occupant des enfants ? Que lire, regarder, écouter pour comprendre la crise ? Et pour évacuer un peu de l'angoisse que provoque la pandémie ? Cinq entrepreneures et dirigeantes nous racontent leur routine du confinement et nous livrent leurs conseils pour mieux les vivre.

Aux grands maux, les grands remèdes : les magazines féminins n'hésitent pas à ériger en symbole des « modèles d'autorité » parfaitement en phase avec les dogmes dominants, alliant sans cesse le paternalisme à l'infantilisation. Car on saura tout de ces femmes vraiment exceptionnelles aux yeux des rédactrices. Capables non seulement de continuer à diriger leurs entreprises, de s'occuper de l'éducation des enfants quand elles en ont, d'entretenir des liens avec leurs proches à distance, de faire la cuisine, tout en dégageant quand-même du temps pour des activités d'évasion : s'adonner à la lecture, écouter de la musique, construire un potager, confectionner des albums photos, faire un footing ou du yoga, etc. ! Un éloge de « super-femmes » en somme, mais de « super femmes » dans les clous : rien ne perturbe jamais l'ordre établi. Celui qui impose une productivité maximale à tous les niveaux et qui ne cesse de rappeler aux femmes qu'au bout du compte, la « bonne marche » du foyer reste leur chasse gardée. Vous avez dit « émancipation » ?

La charge mentale : l'errance des magazines

Ces mêmes rédactions, qui s'intéressaient quelques mois plus tôt à la question de la charge mentale des femmes, semblent ainsi faire preuve d'une curieuse amnésie en cette période de crise du coronavirus. Seuls quelques articles, noyés au milieu de centaines d'autres, tentent d'aborder frontalement le sujet.

Le 8 avril, Marie Claire élargit par exemple un peu son horizon éditorial, en commentant un sondage consacré à la répartition des tâches, lui permettant en outre d'entrevoir des situations économiques et sociales hétérogènes :

Mais l'assimilation du concept ne va pas de soi, semble-t-il. Ainsi le même Marie Claire republie-t-il le 31 mars un article vulgarisant le travail d'une « coach professionnelle » proposant « 7 clés pour répartir au mieux la charge mentale au sein du couple ». Toutes reposent sur des actions à mener… par les femmes, à qui l'on propose entre autres d' « apprendre à communiquer » ou d'apprendre à « gérer son stress » ou à « gérer son temps ».

Même tropisme chez Elle, qui interroge une psychiatre le 1er avril. Une interview en trois questions dont l'une est : « Justement, comment optimiser son espace de travail ? Le rangement a-t-il un rôle à jouer dans la gestion de cette charge mentale ? » Donc pour mieux organiser la répartition des tâches du foyer, il faut réorganiser son foyer… Elle ne précise pas qui assurera le rangement et l'ameublement ! Quant à Femme Actuelle, on peut dire, à la seule lecture du titre d'un article du 19 mars, que les rédactrices ont tout compris à la charge mentale !

Le concept est dévoyé dès le titre même, et la suite de l'article est à l'avenant : « J'instaure des routines familiales » ; « Je fais de mon conjoint et de mes enfants des co-équipiers » et surtout, « Je passe en mode zen ». Ou comment être une bonne « manageuse de maison », en somme.

Même sentiment à la lecture de Grazia (13/03) :

En passant vos journées entières chez vous, vous vous rendrez vite compte qu'il y a beaucoup de choses à faire : vider le lave-vaisselle, nettoyer vos carreaux, faire la poussière sur l'étagère… Ne laissez pas toutes ces tâches ménagères vous envahir : faites-vous un programme. Décidez à quelle heure vous prendrez une pause pour mettre votre linge à laver. Le télétravail ne devrait pas changer le déroulement de vos journées.

Ainsi certains magazines réhabilitent-ils, sans vergogne, la double voire triple journée de besogne pour les femmes, reconduisant ainsi les clichés les plus rétrogrades au lieu de les questionner, voire – on peut rêver … – de les critiquer !

Quant à Madame Figaro, au travers de l'article « Charge mentale en confinement : "L'impression de vivre la vie d'une femme au foyer des années 1950" » (23/03), l'analyse se heurte à un fort prisme de classe. Si la surcharge de travail (domestique, professionnel, etc.) des femmes est sans conteste bien exposée, les témoignages recueillis concernent une femme travaillant dans un « cabinet de conseil », une seconde « à la tête d'une agence de design », une troisième « mère célibataire […] [ayant] préféré quitter la capitale le temps du confinement pour gagner sa maison de campagne en Normandie » et une quatrième « salariée » dont l'article ne dit rien du travail, contrairement à celui de son conjoint : « Lui ne peut pas mettre son travail entre parenthèses. » Évidemment...

Et si la « charge mentale » est traitée dans l'article, elle tend (souvent) à être assimilée à un phénomène « exceptionnel », qui ne serait que la conséquence (certes exacerbée) de la situation « extraordinaire » de confinement. Comme le démontre toute une série de témoignages, parfois teintés de mépris de classe, et vis-à-vis desquels la journaliste ne prend jamais aucun recul : « Sa routine [a] bascul[é] en quelques jours » ; « "J'ai l'impression de vivre la vie d'une femme au foyer des années 1950, entièrement dévouée et dédiée à la maison et aux enfants" » ; « Avant la quarantaine, Clémence pouvait compter sur les services d'une aide ménagère mais aussi d'une "nanny" pour s'occuper de ses enfants », etc., Madame Figaro se borne à constater que « la crise fait ressortir les inégalités ». Viendrait-il donc à l'esprit du magazine de parler des conditions de vie de l'aide-ménagère et de la « nanny » de Clémence ? Eh bien non ! Nous en resterons au « quotidien chamboulé » de la bourgeoisie [4] !

Globalement, les articles cherchant à prendre des distances avec les injonctions/conseils, etc. sont rares. Et quand ils existent, ils sont donc souvent empreints de biais, voire de vives contradictions. Tel ce billet de blog d'Élodie Petit (2/04), cheffe de service culture people à Elle (qui se décrit comme « diplômée en famille royale britannique et docteur ès enfants des stars ») où la journaliste crie « stop aux injonctions : il n'y a pas de bon ou mauvais confinement ». Apparemment réticente aux injonctions de ses consœurs, elle termine tout de même son article par une dose de culpabilisation (comment faire sinon ?) : « Mais attention, je ne suis pas une larve passive qui vit dans le sale. Non, je fais ma vaisselle, je travaille, j'appelle mes amis sur Houseparty, je suis scotchée à Amazon Prime Video, je me suis même coupé les cheveux moi-même ». Nous voilà nettement plus rassurés...

Pour sa part, au milieu de multiples « publications-conseils », Marie Claire appelle tout de même judicieusement ses lectrices à s'affranchir des diktats productivistes : « To-do list et planning surchargé en confinement : et si on se fichait la paix ? » (26/03) Citant un tweet de Mona Chollet en introduction, le magazine semble lâcher du lest : « Si on se laissait un peu vivre ? » ; « Profitons-en pour nous poser, faire chez nous ce que nous aimons mais que nous avons abandonné par manque de temps. » Sans aller jusqu'à inclure les femmes des classes laborieuses continuant d'aller au travail ni remettre en cause la surveillance managériale accrue des entreprises via le télétravail, la conclusion de l'article tranche avec bon nombre de publications : « Vous l'aurez compris, le confinement n'est pas un stage de développement personnel, et personne ne viendra évaluer votre productivité à la fin – sauf si vous êtes en télétravail. Sans injonction, aucune : n'hésitez donc pas à vous ficher la paix. »

Nous ficher la paix : une ligne que devraient s'appliquer les magazines féminins.

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Car une chose est claire : la situation de crise actuelle ne fait nullement vaciller les deux piliers idéologiques des sociétés libérales, et allègrement reconduits par les magazines féminins, que sont la « productivité » et « l'efficacité ». Des injonctions que les magazines appliquent au travail professionnel, mais également au travail domestique, renforçant ainsi les carcans sociaux et genrés, tout en prétendant fournir aux femmes des « clés » et des « conseils » pour les comprendre, voire, chez certains, les dépasser… Sans oublier les biais de classe, omniprésents. Ces derniers laissent dans l'angle-mort les travailleuses des classes populaires et témoignent du cercle socio-économique restreint dans lequel évoluent les journalistes. En définitive, les articles « journalistiques » se proposant d'analyser voire de s'affranchir de ces injonctions sont rares, souvent noyés dans le flux publi-rédactionnel que produisent les magazines au nom de la machine à clic.

À ce sujet, la crise met d'ailleurs en lumière la manière dont sont produits certains magazines papiers. Des produits conçus d'abord et avant tout comme de simples marchandises et de vulgaires dépliants publicitaires, où le « rédactionnel » n'est bien souvent qu'un prétexte. Exemple : le dernier numéro papier de Marie-France, daté de mai et paru le 3 avril, ne comporte de nouveau [5] rigoureusement aucune allusion à la crise actuelle ! Pas même dans l'édito. Quant au carnet de sorties (cinéma, théâtre, expositions, etc.), il reste absolument inchangé. Un décrochage complet avec la réalité, à peine croyable, qui dévoile en creux la précarité d'une production archi-cadenassée, tellement tenue – contractuellement – par les donneurs d'ordre que rien ne semble pouvoir être retouché… Si le web permet à cet égard une liberté plus grande, il est aussi le lieu qui génère le plus de recettes publicitaires pour les magazines. L'un dans l'autre, ce secteur n'a donc plus grand-chose à voir avec le journalisme, et encore moins avec une quelconque émancipation féministe [6]

Elsa Tremel, Kahina Seghir, Pauline Perrenot, Olivier Moreau, Alain Geneste, Denis Pérais


[1] Comme nous l'écrivions dans notre premier volet, « la crise sanitaire mondiale semble [ne] pas exister dans les magazines, hormis à travers une seule de ses conséquences : le confinement ».

[2] « Dans un premier temps, définissez une organisation à mettre en place sur votre lieu de confinement, qui respecte et s'adapte aux besoins de chacun, il est important de retrouver des repères, un centrage. Puis établissez un plan d'actions, step by step, en faveur d'une reprise immédiate de l'activité dès que la situation nous le permettra. C'est la voie à prendre. À la fin du chemin, c'est l'état d'esprit qui compte ! C'est (souvent) au pied du mur que l'on découvre l'ampleur de nos capacités et du champ des possibles. Les crises constituent un moment exceptionnel pour faire sortir en chacun l'entrepreneur qui est en lui. » (Le surlignage n'est pas de notre fait !)

[3] Les articles « conseils » à ce sujet sont nettement moins présents dans la presse dite « masculine », voire inexistants. On ne relève, par exemple, qu'un seul entretien avec un psychiatre dans GQ (19/03), visant à donner « quelques conseils pour divertir vos petits et leur parler du coronavirus. »

[4] Une focale qui peut être justifiée, tant les inégalités de genre transcendent relativement les classes sociales, mais à condition de ne pas occulter les secondes... ce qui est le cas ici.

[5] Il en allait de même pour le précédent.

[6] Pour aller plus loin, on peut se référer à nos différentes rubriques : « La presse féminine, laboratoire de "l'information" publicitaire » et « La presse féminine ».


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