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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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05.10.2026 à 11:43

Olivier Poche
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Texte intégral (1294 mots)

France Info « peine à entendre » les revendications des lycéens, rendues inaudibles par les « violences » qui saturent l'antenne de France Info.

Dimanche 4 octobre, dans le « 10/14 » de France Info, Soizic Bour reçoit Franck Leroy, président de la région Grand-Est. Pour parler des revendications des lycéens mobilisés depuis des semaines ? Pas exactement, comme la première question le laisse entendre très clairement :

Soizic Bour : Des façades incendiées, des portails et des vitres cassées, les dégâts sont nombreux et coûteux, bonjour Franck Leroy, président divers-droite de la région Grand-Est, en charge donc des lycées. Il y a eu des dégradations chez vous, on va évidemment y revenir, mais avant j'aimerais qu'on parle de l'agression de ce policier près du lycée Courbet à Belfort. C'était vendredi, l'enquête avance, hier déjà des suspects ont été identifiés, il y a donc deux personnes qui sont en garde à vue ce matin, j'aimerais avoir votre réaction sur cet événement.

Franck Leroy nous fait part de sa « réaction évidemment d'indignation », et Soizic Bour peut enchaîner :

Soizic Bour : Justement par rapport à ces dégradations, est-ce que vous avez un bilan chiffré de ce que ça va coûter ? On rappelle qu'il y a eu des dégradations dans des établissements à Reims, à Épernay, à Saint-Avold, à Mulhouse, à Strasbourg, dans votre région, vous avez un bilan chiffré ?

Pas encore, répond Leroy, qui regrette un « immense gâchis » parce que « le mouvement lycéen méritait d'être entendu sur le fond » : il invite les lycéens à « passer de la rue à la table des discussions ». L'occasion d'évoquer leurs revendications ? Non, car Soizic Bour a mieux à faire :

Soizic Bour : On va y revenir si vous le voulez bien Franck Leroy, avant j'aimerais qu'on écoute les explications d'Hélène Terzian sur la réponse pénale face à ces dégradations qu'a avancée le gouvernement, il a annoncé avoir avancé le calendrier du projet de loi « casseurs-payeurs », on en parle juste après.

Et en effet, « on en parle juste après » le reportage :

Soizic Bour : Franck Leroy, avancer le projet de loi « casseurs-payeurs » dans ce sens, pour vous c'est une bonne chose ?

C'est alors que, après 5 bonnes minutes d'interview, Soizic Bour décide d'aborder enfin le fond du problème, avec sérieux, rigueur et détermination :

Soizic Bour : On a compris Franck Leroy que vous condamniez les violences et que vous estimez que la colère lycéenne est légitime, mais que dites-vous aux lycéens qui dénoncent des choses très concrètes, des établissements vétustes, des toilettes en sous-nombre, des classes surchauffées en été… Il y a une vraie question du bâti, et que vous ne pouvez pas forcément ignorer en tant que président de région.

Passons sur la réponse de Franck Leroy, qui botte aussitôt en touche (« Mais je ne l'ignore pas, mais attendez, quand on parle de locaux surchauffés, qui n'était pas cet été dans des locaux surchauffés ? »), pour mieux revenir au sujet de départ (« Est-ce que tout le monde s'est mis à détruire ? Non. ») Il a manifestement oublié qu'une journaliste digne de ce nom ne se laisserait pas détourner de son objectif par une manœuvre aussi grossière. Heureusement pour lui, Soizic Bour l'a manifestement oublié aussi ! En tout cas, elle en revient benoîtement aux affaires courantes :

Soizic Bour : Les lycéens ont annoncé qu'ils allaient continuer leur mouvement Franck Leroy, et se mobiliser fortement mardi, jour de manifestation nationale. Est-ce que vous craignez de nouveaux débordements dans votre région ?

La fin de l'entretien sera à l'avenant : un exercice de prédiction, qui ne portera que sur les « désagréments » en cas de continuation du mouvement.

Résumons en quelques chiffres : sur 8 minutes 40 d'interview, 25 secondes porteront sur les revendications lycéennes, c'est-à-dire 4,8 %. Sur les 362 mots prononcés par Soizic Bour, 30 concernent les revendications « très concrètes » des lycéens mobilisés, soit environ 8 %.

Des chiffres comparables, du reste, à nos constatations portant sur les JT de France 2.

De « l'info » as usual ?

Les heures qui suivent sont ponctuées par un nombre appréciable de « fils info » revenant systématiquement sur la mise en examen d'un jeune pour « acte de barbarie » et sur la garde à vue de deux suspects pour l'agression d'un policier à Belfort. Des « fils info » pendant lesquels les « violences » attribuables au mouvement lycéen sont donc omniprésentes, et, notons-le au passage, les violences attribuables aux policiers et gendarmes pratiquement absentes.

Puis, trois heures après son interview du président de la région Grand-Est, nous retrouvons Soizic Bour, qui reçoit cette fois-ci Ulysse Rabaté, chercheur en sciences politiques à Paris-VIII. Nouvel interlocuteur, perspective similaire :

Soizic Bour : Avant d'évoquer le mouvement en lui-même et les violences qui en ont découlé, j'aimerais qu'on écoute le ministre de l'Éducation nationale, Édouard Geffray [qui évoque une « entreprise d'attaque et de destruction du service public de l'Éducation nationale »]. Ulysse Rabaté, vous faites la même analyse du mouvement lycéen ?

Mais alors qu'Ulysse Rabaté répond qu'il pense à peu près le contraire, Soizic Bour a une révélation :

Soizic Bour : Oui il y a effectivement une réelle inquiétude des lycéens sauf qu'on peine à l'entendre cette inquiétude, parce que les violences la rendent pratiquement inaudibles, le fait qu'on parle beaucoup de ces violences, de ces dégradations, ça fait passer les revendications des lycéens au second plan ?

De la part d'une journaliste qui vient de conduire une interview avec un président de région (en charge de la gestion et de l'entretien des lycées – et dont le budget, dans le Grand-Est, a baissé de 10 % en 3 ans...) en parvenant à ne parler presque exclusivement que de débordements et de violences, la remarque ne manque pas de sel. Mais Soizic Bour n'a manifestement pas conscience de l'énormité de sa remarque. Laquelle n'aura d'ailleurs pas de suite : la journaliste qui « peine à entendre » en s'assourdissant elle-même préférera s'inquiéter de la possibilité pour le mouvement de « faire tache d'huile » – c'est-à-dire de « dégénérer » en « agrége[ant] d'autres luttes ».

Rien de bien nouveau pour qui connaît les œillères avec lesquelles les journalistes des médias dominants observent les mouvements sociaux pour n'en retenir que les aspects qui leur conviennent : violences et désagréments. On a plus rarement l'occasion d'admirer aussi nettement leur aveuglement quant à leur propre responsabilité dans l'impossibilité d'un mouvement à faire entendre sa voix.

Olivier Poche

03.10.2026 à 18:09

Acrimed
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Texte intégral (1079 mots)

Hommage à notre ami et camarade.

Nous venons d'apprendre avec une immense tristesse le décès de notre ami, camarade, fondateur et principal animateur d'Acrimed, Henri Maler.

Bien qu'il ait été en retrait de l'association depuis une dizaine d'années, il restait très attentif à toutes ses activités. Alors qu'Acrimed apparaît aujourd'hui comme une association installée dans le paysage de la critique des médias, il ne faut pas oublier la somme de travail qu'il lui a fallu pour la faire exister, à une époque où la critique des médias était loin d'être aussi évidente et répandue qu'aujourd'hui.

C'est qu'Henri avait la question médiatique chevillée au corps. À ses yeux, le droit à l'information, le pluralisme, la réappropriation démocratique des médias n'étaient pas des slogans sans chair : militant de l'émancipation, il était intimement convaincu de leur nécessité dans et pour « un autre monde », comme de leur puissance politique, en particulier dans des moments de lutte et de mobilisation.

Henri a toujours cherché à actualiser notre critique des médias, à affiner les propositions de transformation, à comprendre le champ journalistique et ses évolutions. Il s'agissait de ne jamais penser les grands médias comme un objet figé ; ni le journalisme en dehors des conditions sociales et matérielles dans lesquelles il se pratique. Aussi est-il resté attentif aux productions des sciences sociales, dont il a toujours cherché à diffuser les résultats en rédigeant nombre de notes de lecture et de recensions pour le site d'Acrimed.

Henri n'a pas seulement contribué à penser, construire et pratiquer, avec d'autres, une critique radicale des médias. Il a aussi consacré une énergie débordante à faire vivre concrètement cette idée : réunir des militantes et militants, solliciter des rédacteurs et rédactrices, susciter des collaborations, organiser des rencontres, rédiger (et corriger) des textes, des articles, des appels… En un mot : bâtir et maintenir le lien au sein d'une structure associative en pleine expansion.

Et si Acrimed existe encore trente ans après sa création, c'est précisément parce qu'Henri, en bon marxiste, n'a jamais conçu la critique des médias comme une simple posture théorique. Acrimed s'est construite dans un va-et-vient permanent entre production intellectuelle et construction collective.

Longtemps, son propre domicile a tenu lieu de local et de quartier général. Il s'occupait alors d'à peu près tout et insufflait son énergie dans chaque initiative. Il fallait écrire et argumenter, mettre en page, et bientôt – avec le lancement du site internet – mettre en ligne plusieurs fois par semaine de nouvelles publications. En arrivant à Acrimed, dans les années 2000, impressionné par son activité éditoriale foisonnante, on ne pouvait imaginer qu'elle reposait sur une poignée de rédacteurs mobilisés par le volontarisme d'Henri Maler !

Auteur de près de 700 articles pour Acrimed, il lui fallait aussi tenir des listes, organiser des réunions, imaginer des ordres du jour pour les CA et les AG, préparer des débats ou des manifestations, diffuser des communiqués, monter des rencontres, trouver des salles et solliciter des intervenants… et bien souvent, tout mener de front ! Profondément attaché au terme « action » dans l'acronyme Acrimed, il ne ratait jamais une manif, prenant un plaisir évident à tracter, à faire connaître l'association, à discuter de nos propositions de transformation des médias.

Toutes celles et ceux qui ont un jour été actifs dans l'association peuvent en témoigner : Henri téléphonait beaucoup, longuement, tous les jours, envoyait des courriels, frénétiquement, et relançait inlassablement ses interlocuteurs. Ces dernières années il a aussi beaucoup tweeté, savourant de se faire bloquer par tel ou tel éditocrate, chatouillé un peu trop fort par sa plume acerbe. Il alimentait aussi un blog, relatant divers aspects de sa vie intellectuelle, militante et personnelle. On y découvre la richesse et la cohérence d'un parcours qui l'a mené de l'engagement au sein des Jeunesses communistes révolutionnaires pendant mai 68 à la création de Révolution ! en 1971, qu'il quitte en 1978. Après la soutenance d'une thèse sur l'utopie chez Marx, il devient enseignant-chercheur à l'université Paris 8 et participe activement au mouvement social de novembre-décembre 1995, à la suite duquel il fonde Acrimed.

Son abnégation et son énergie inépuisable lui ont permis de créer et de faire vivre cet espace unique où des journalistes et des professionnels des médias (quelques-uns), des chercheurs et des militants (davantage), et beaucoup de simples citoyens irrités par le matraquage médiatique dominant pouvaient confronter leurs analyses et porter collectivement leurs revendications. Son esprit brillant, sa clairvoyance, son humour, sa générosité, sa passion de transmettre, la fougue avec laquelle il faisait valoir ses convictions ont fait de lui une personnalité marquante pour tous les adhérents et toutes les adhérentes qui l'ont croisé. Si Henri a tenu Acrimed à bout de bras pendant près de 20 ans, il a toujours veillé à en faire une œuvre authentiquement collective. C'est là tout le secret de la longévité d'Acrimed.

Trente ans après sa création, Acrimed est toujours là. Et le mouvement auquel Henri a consacré une part considérable de son temps, de son énergie et de sa vie se perpétue, non comme un héritage figé, mais comme une pratique vivante de la critique et de la lutte. Une pratique radicale et indépendante qui continue, grâce à Henri, à se transmettre, à se renouveler et à s'incarner dans de nouvelles générations.

Aujourd'hui, nos pensées vont à ses proches, à qui nous envoyons toute notre affection.

Acrimed

02.10.2026 à 19:18

Jérémie Younes
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Lire plus (494 mots)

Hiérarchie de l'information selon France 2.

D'abord négligé par les médias (et par le pouvoir), le mouvement des lycéens a pris de l'ampleur et de la place dans l'actualité médiatique. Comment les JT de France 2 en ont-ils parlé ? Nous avons observé les journaux télévisés de 13h et de 20h du lundi 28 septembre au jeudi 1er octobre. Le constat que nous tirons ne s'écarte en rien de la couverture habituelle des mobilisations sociales : focalisation sur les violences et les poubelles qui brûlent ; quasi-absence des causes et des revendications. Certains chiffres valant mieux que mille mots, voici quelques données brutes, permettant de rendre compte quantitativement de la bonne hiérarchie de l'information selon France 2.

En résumé :

– Du 28/09 au 01/10, les journaux télévisés de France 2 ont consacré 11 sujets aux mobilisations lycéennes.

– Ces 11 sujets font, en cumulé, 24 minutes et 53 secondes.

– Sur ces 24 minutes et 53 secondes, 19 minutes et 26 secondes sont consacrées aux « violences », « incendies », « feux de poubelle » ou « affrontements » entre lycéens et policiers. Parmi elles, 47 secondes (en tout et pour tout), réparties en trois sujets, sont consacrées à une éventuelle « réponse démesurée » de la police.

– 2 minutes et 58 secondes sont consacrées aux accusations du gouvernement envers LFI.

– 1 minutes et 56 secondes (en tout et pour tout) sont consacrées aux revendications des lycéens.

– 33 secondes (en tout et pour tout) sont consacrées à l'organisation du mouvement lycéen (tracts, boucles WhatsApp…).

Selon une stricte logique comptable, les « violences » en marge du mouvement sont donc neuf fois plus importantes, selon France 2, que les causes ou les revendications du mouvement lui-même. Les violences policières n'existent quasiment pas. Et la cabale du gouvernement contre LFI devance même les revendications des lycéens dans la hiérarchie de l'info. Et ce n'est là qu'un aspect du traitement infligé aux manifestants. À suivre.

Jérémie Younes

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