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Acrimed | Action Critique Médias

02.08.2021 à 06:30

Merveilles de la PQR

Blaise Magnin
Lire 118 mots

Une sélection de Unes sur les mois d'avril, mai et juin 2021, tirée du Médiacritiques n°39.


(cliquer pour agrandir et zoomer)

30.07.2021 à 10:45

Israël-Palestine : escalade d'indigence au « 20h » de France 2 (Partie 2)

Arnaud Galliere, Pauline Perrenot

Dépolitisation au sommet, information au rabais.

- 2010-... La désinformation continue / , , ,
Texte intégral 2948 mots

Seconde partie de notre article consacré à la couverture médiatique du « conflit israélo-palestinien » par France 2.

Se contentant de coups de projecteur sur des « affrontements » qui, à intervalles réguliers, « ressurgissent », le 20h passe donc sous silence le cadre politique, social et économique qui pourrait seul leur donner un sens. Au premier rang de ces éléments indispensables et pourtant absent de tout reportage : la colonisation.

Quand l'équilibre vire à la désinformation

Dans notre article déjà cité, nous parlions d'un « syndrome Tom et Jerry » :

Tom et Jerry, célèbres personnages de dessins animés, sont en conflit permanent. […] Il n'est sans doute pas exagéré de considérer que les grands médias, notamment audiovisuels, nous offrent souvent, lorsqu'il s'agit du Proche-Orient, une information digne de Tom et Jerry […] Mais pourquoi ces deux-là se détestent-ils ? Bien souvent, le public n'aura pas de réponse. Il devra se contenter d'une couverture médiatique qui se focalise sur la succession des événements, sans s'interroger sur les causes profondes ou sur les dynamiques à long ou moyen terme. L'information est donc la plupart du temps décontextualisée, dépolitisée, déshistoricisée, quitte à flirter allègrement avec le ridicule.

Un constat qui s'applique parfaitement au 20h de France 2 sur la période étudiée.

C'est bien simple, en 17 reportages et 5 directs, le mot « colonisation » n'est pas prononcé une seule fois par un journaliste ou correspondant de la rédaction [1]. Et le mot « apartheid » est tout aussi tabou, alors que le terme, approprié à la réalité politique, est utilisé, comme le rappelle Alain Gresh [2], dans les rapports de « deux grandes organisations de défense des droits humains, l'israélienne B'Tselem et l'américaine Human Rights Watch ». Rapports qui « établissent que le système de gouvernement sur tout le territoire de la Palestine mandataire, pas seulement dans les territoires occupés, est un système d'apartheid selon la définition qu'en donnent les Nations unies, et qu'on peut résumer en une phrase : sur une même terre coexistent, parfois à quelques mètres les unes des autres, des populations qui ne disposent pas des mêmes droits, ne relèvent pas des mêmes juridictions, ne sont pas traitées de la même manière. Cette disparité produit les mêmes effets qu'en Afrique du Sud avant la chute du régime d'apartheid : l'insoumission, la révolte, l'émeute. »

Une information qui a échappé, manifestement, aux rédacteurs en chef du service public comme à certains correspondants sur place. Problème : de telles impasses génèrent inévitablement… de la désinformation en série. Exemple le 14 mai, lors du sujet « Proche-Orient : le spectre d'une guerre civile en Israël ». Laurent Delahousse introduit un direct sur la situation dans les villes « mixtes » avec Dominique Derda, auteur d'un reportage à Lod. Alors que le premier évoque « la crainte d'une guerre intercommunautaire sur le sol même de l'État hébreu », le second commence par dépeindre la démographie de la ville, où « un tiers environ sont des arabes israéliens, des Palestiniens dont les parents, les grands-parents ont choisi de rester dans ce pays après la création de l'État d'Israël en 1948 ».

Voilà d'emblée une étonnante façon de raconter l'histoire, qui donne l'impression que les Palestiniens auraient eu, lors de l'expulsion de 1948 où 800 000 d'entre eux ont dû quitter leurs terres, le « choix » de partir ou de rester. A fortiori lorsque l'on sait que les Palestiniens de Lod « restent hantés par l'épuration ethnique de 1948, quand les groupes armés sionistes avaient expulsé manu militari 70 000 d'entre eux » (Le Monde diplomatique, précédemment cité).

Un « détail » qu'aurait pu mentionner Dominique Derda, qui poursuit son « analyse » :

[Les Palestiniens d'Israël] ont sur le papier les mêmes droits que les juifs israéliens, mais beaucoup d'entre eux se sentent comme des citoyens de seconde zone. Cette frustration s'est transformée en colère lundi dernier quand des policiers israéliens en plein ramadan ont pénétré à l'intérieur de la mosquée d'al-Aqsa à Jérusalem et tiré des grenades assourdissantes et des grenades lacrymogènes.

Il récidivera quatre jours plus tard, avec la même formule :

Sur le papier ils ont les mêmes droits que les Israéliens de religion juive, mais au quotidien beaucoup se sentent discriminés. (18 mai)

On ne saurait trop conseiller au correspondant de France 2 la lecture des rapports d'ONG précédemment citées. Ou, pour n'évoquer que le seul exemple de la propriété foncière, son confrère du Monde diplomatique, qui écrivait précisément à propos des Palestiniens de Lod :

Le même dessein reste à l'œuvre [pour Israël], même s'il se manifeste sous d'autres formes : il s'agit de « terminer le travail » en les poussant dehors. Les 8 000 logements en construction sont tous réservés aux Juifs, et ici, comme à Jérusalem ou en Cisjordanie, il est pratiquement impossible pour un Palestinien d'obtenir un permis de construire. Le fait qu'il possède un passeport israélien n'y change rien.

Une bonne raison – parmi d'autres – de « se sentir » discriminé…

Au cours de la période, aucun sujet du 20h ne compensera de tels manquements. Pas même les deux sujets d'analyse, revendiquant « recul » et « mise en perspective », mais particulièrement superficiels. Le premier (12 mai), pour expliquer les « origines de la flambée de violence », évoque les dernières menaces d'expulsion de familles palestiniennes à Sheikh Jarrah, un quartier de Jérusalem Est. Soit une seule cause, « immédiate »… et fort incomplète [3]. De même, nous apprenons que « la justice de l'État hébreu a donné raison [aux colons] en première instance », sans qu'aucun élément critique ne soit fourni sur le traitement de ces dossiers ou sur le fonctionnement de l'institution…

Quant au second « sujet d'analyse », intitulé « Conflit israélo-palestinien : les nouveaux acteurs d'une guerre sans fin » (15 mai), on y retrouve les mêmes travers. S'il commence en évoquant des « enjeux de pouvoir autour d'un conflit vieux de 70 ans », la colonisation ne sera même pas évoquée ! En lieu et place, une « escalade meurtrière entre deux ennemis », et quelques généralités politiciennes n'ayant rien à envier au bavardage des « experts internationaux » sur les chaînes d'information en continu : « Mahmoud Abbas en perte d'influence », « Le Hamas jou[ant] sa survie politique », « Benjamin Netanyahu son avenir », etc.

Les jeux politiciens contre l'enquête sociale

C'est bien là le dernier biais de l'information rapportée par France 2 sur la région : la réduction grossière des enjeux politiques à des batailles politiciennes, comme l'illustre ce reportage (12 mai), où l'on apprend que « les affrontements en cours permettent au Premier ministre Benjamin Netanyahu de masquer sa fragilité politique ou son échec à former un gouvernement. Et face à lui, le mouvement islamiste du Hamas voit ici une opportunité : récupérer la colère des Palestiniens épuisés ». Un angle – « équilibré » – qui intéresse particulièrement Laurent Delahousse : « Et tout de suite en direct de Gaza, on va retrouver Dominique Derda. Bonsoir Dominique. Un cessez le feu précaire, un conflit qui a été d'une rare violence. Une question : qui ce soir, politiquement, sort renforcé de cette escalade meurtrière ? » (21 mai). Parallèlement, les positions de la « communauté internationale » sont vite évacuées, dépolitisées au moyen de formules automatiques – « impuissante » ou appelant (pour certains pays) à « la désescalade ». À noter que le 20h n'a traité qu'à la marge la politique extérieure française, en contraste avec les nombreux commentaires sur la politique extérieure de l'administration Biden. Alors que les tractations américaines font l'objet de deux directs de Washington DC (les 15 et 22 mai), la politique française n'est mentionnée qu'au détour de petits commentaires du présentateur, comme le 17 mai, où l'on apprend (sans en savoir plus) que Macron reçoit le Président égyptien Al-Sissi à l'Élysée…

Un reportage viendra tout de même nuancer (un peu) le tableau désastreux de ce journalisme « par le haut » : contrairement à de nombreux médias, France 2 évoque le 18 mai la grève générale palestinienne du jour-même, massivement suivie dans les territoires occupés et en Israël. « Bémol » : le reportage se centrera sur Nazareth et les villes « mixtes » israéliennes : aucune image, ni aucun témoignage ne sera rapporté des territoires occupés. Et pour cause : le sujet ne dure que deux minutes. Et France 2 n'évoquera plus cet événement – d'une ampleur et d'une signification politique pourtant majeures – jamais vu depuis… 1936.

Face à cette pauvreté de l'information, et en dehors des grands conflits « militaires », le quotidien des territoires occupés ou des villes « mixtes » en Israël ne semble pouvoir être abordé par la rédaction de France 2 que lorsqu'il est exempt de conflictualité, et servir ainsi l'« histoire » que veulent entendre (et que se racontent ?) les rédactions en chef. Ainsi de ce reportage du 16 mai, tourné dans « l'hôpital d'Haïfa où juifs et arabes israéliens ont fait le choix de l'unité et du débat apaisé » (d'après le lancement de Delahousse). Un reportage « positif », plein de « bons sentiments », visant à apporter un contrepoint aux violences militaires en montrant qu'une coexistence pacifique est possible [4]

On ne saurait nier ces réalités, et encore moins refuser qu'elles soient traitées par des médias, mais on peut regretter que cette « histoire », sous cet angle, soit la seule à rendre compte de la vie sociale quotidienne au Proche-Orient dans un journal de service public.

***

Sur France 2, on reste sans surprise dans la droite ligne du traitement médiatique dominant. Focalisation sur les opérations militaires puis relégation du sujet aux oubliettes, lorsque les rédactions en chef estiment « qu'il ne se passe plus rien » ; renvoi dos-à-dos des acteurs (État et armée israéliens face au « Hamas »), effaçant la disproportion des forces militaires en présence, de la place et du poids des dits « acteurs » dans le paysage institutionnel, politique et économique ; escamotage total du contexte colonial, du système d'apartheid et invisibilisation des enjeux de long terme au profit d'un exposé d'une ou deux « causes immédiates » qui, au mieux, n'offrent qu'une compréhension partielle de la situation, au pire, désinforment purement et simplement.

Et une nouvelle fois, ce traitement médiatique médiocre met en relief le poids néfaste des formats télévisuels mais également des rédactions en chef parisiennes. Car ce n'est pas faute, pour France 2, de médiatiser le conflit (quand bien même la chaîne s'en désintéresse une fois le cessez-le-feu signé) ni d'avoir un bureau à Jérusalem, des JRI et deux correspondants sur place – Dominique Derda et Clothilde Mraffko sur la période étudiée. Mais le résultat est d'une pauvreté sans nom. Et le rapiéçage de reportages par des journalistes depuis Paris, accolant aux images leurs formules automatiques vides de sens, n'arrange rien.

Dès lors, la consternation rivalise avec la frustration. En particulier lorsque l'on observe ce que certains correspondants – Clothilde Mraffko par exemple – parviennent à produire dans d'autres espaces. En l'occurrence, des reportages et des papiers d'analyse de bien meilleure facture dans Le Monde, que l'on pense à la répression massive des Palestiniens d'Israël, au processus de colonisation sauvage de la Cisjordanie mené par des juifs orthodoxes ou encore, à la répression menée par l'Autorité palestinienne en Cisjordanie. On pourrait penser que la presse écrite facilite davantage le reportage… et ce serait une erreur. À moins de se satisfaire ou de prendre pour acquises les politiques éditoriales du 20h de France 2, faites de réduction constante des coûts, de formats courts à courte-vue, et de partis pris politiques indigents dans le « conflit israélo-palestinien ».

Arnaud Gallière et Pauline Perrenot

Annexe : Le traitement des manifestations de solidarité au peuple palestinien en France

Un mot, tout de même, au sujet de la couverture par France 2 des manifestations de solidarité au peuple palestinien organisées en France. Le 14 mai, le ministre de l'Intérieur interdit la manifestation parisienne. Le soir même, Laurent Delahousse relaie la position du gouvernement, sans dire un mot de l'argumentaire des organisateurs :

Et sachez que la manifestation en soutien au peuple palestinien qui devait se tenir à Paris a été interdite à la demande du gouvernement, en raison, je cite, des « risques de troubles publics ». La France insoumise a exprimé sa colère face à cette décision. En revanche Anne Hidalgo l'a soutenue. La maire de la capitale garde en souvenir les violences de 2014. Ce matin, c'est le ministre de l'Intérieur qui a tenu à préciser le socle de ce choix, confirmé ce soir par le tribunal administratif. On écoute Gérald Darmanin.

Circulez !

Il faut attendre le lendemain pour qu'un reportage traite des manifestations en régions. Une minute et vingt-huit secondes, une durée suffisante pour déformer – sinon désinformer : alors que le reportage s'ouvre sur des images à Marseille, au cours desquelles on entend clairement retentir le slogan « Une seule solution, arrêter l'occupation ! », la voix-off de la rédaction du 20h reformule : « Ils dénoncent l'escalade entre Israël et le Hamas » (sic). Aucun des micros-trottoirs recueillis et diffusés ensuite ne justifiera pourtant un tel résumé. Manipulation ou automatisme professionnel ? Peu importe. Quant aux manifestations des 22 et 23 mai, autorisées à Paris et partout en France, elles ne seront pas couvertes par la rédaction.


[1] À deux reprises, France 2 évoque les « colons », mais sans s'attarder, c'est le moins qu'on puisse dire, sur le contexte général. Exemple le 12 mai à propos des expulsions de Palestiniens de Sheikh Jarrah : « Ces maisons appartiennent à des Palestiniens dans ce quartier de Jérusalem Est, des colons israéliens veulent s'y installer. La justice de l'État hébreu leur a donné raison en première instance. »

[2] Lire « Guerres sans fin contre les Palestiniens », Le Monde diplomatique, juin 2021.

[3] Le reportage omettra par exemple de préciser que les expulsions dans ce quartier ont lieu depuis plusieurs décennies et la rédaction n'apportera évidemment aucune information, même minimale, sur l'ampleur de la colonisation.

[4] Si la comparaison a évidemment ses limites, on ne peut s'empêcher de rapprocher la philosophie de ce genre de reportage au parti pris général de la rédaction en faveur d'un journalisme « positif », « de solution » – ou de « paix sociale » diront certains esprits malins ! Reportages regroupés sous la bannière « Vos idées pour la France », diffusés dans le JT de 13h depuis 2021 avec l'arrivée de Julian Bugier comme présentateur.


29.07.2021 à 06:30

Israël-Palestine : escalade d'indigence au 20h de France 2 (Partie 1)

Arnaud Galliere, Pauline Perrenot

Dépolitisation au sommet, information au rabais.

- 2010-... La désinformation continue / , , ,
Texte intégral 3081 mots

Du 7 mai au 8 juillet, nous avons étudié de manière exhaustive les reportages et les directs que le 20h de France 2 a consacrés à la situation en Israël et dans les territoires palestiniens. De dépolitisation en désinformation, on y observe une couverture au rabais, usant quasi méthodiquement des biais traditionnels en la matière (auxquels nous avons consacré notre première émission sur Radio Cause Commune).

Dans un premier temps, du 7 au 29 mai, 17 reportages et 5 directs ont traité du conflit opposant Israël aux Palestiniens. Un bilan non négligeable d'un point de vue quantitatif, qui représente d'ailleurs près d'un quart de la totalité des reportages d' « actualité internationale » de France 2 sur la même période, réduits pour la majorité d'entre eux à un sujet ponctuel, presque perdu au détour d'un JT [1].

Un peu de bruit puis presque rien

Mais cette focale médiatique de quelques jours ne saurait faire illusion. D'abord et avant tout, parce qu'elle n'est précisément qu'une focale. Une loupe grossissante, qui circonscrit la couverture médiatique dans le temps… militaire, soit l'un des biais ordinaires de l'information sur cette région (comme sur bien d'autres). Sur les 17 reportages recensés entre le 7 et le 29 mai, 13 (soit plus des trois quarts) ont en effet été réalisés entre le 11 et le 21 mai : la première date correspond aux premiers tirs de roquettes depuis la bande de Gaza et la seconde, au « cessez-le-feu ». Idem pour les directs, dont 3 sur les 5 ont été réalisés entre le 11 et le 21 mai.

Et depuis (du 30 mai au 8 juillet), le 20h de France 2 n'a livré que deux sujets sur la région : le 14 juin, à l'occasion du changement de gouvernement (« Israël : qui est le nouveau Premier ministre Naftali Bennett ? ») et le 25 juin (« Variant delta : nouvelle poussée de Covid en Israël »). Un classique : une fois un « cessez-le-feu » signé, le 20h – à l'image de la plupart des grands médias audiovisuels – se désintéresse de la région, comme si le « conflit » n'existait plus, comme si « le calme » était « revenu ». France 2 ne proclamait-elle pas, le 15 mai, avec une ironie involontaire : « Un conflit historique qui resurgit aujourd'hui ». Ce n'est pas le conflit qui « resurgit », mais bien son traitement médiatique qui se réveille, au bruit des tirs de roquettes et des bombardements.

Reste que sur cette chaîne, depuis le 21 mai, les Palestiniens ont à nouveau disparu des radars… ou presque. Le 29 mai, Thomas Sotto hasardait une brève, sorte de virgule entre la fête des mères et les manifestations en Colombie, dont le service public aurait pu se passer :

Quelques images d'insouciance, qui contrastent avec celles de guerre qu'on vous montrait il y a quelques jours encore là-bas. Regardez, c'est à Gaza ! Gaza, où les familles, les enfants se sont rués à la plage aujourd'hui encore. Vous le voyez, il y avait vraiment beaucoup beaucoup de monde, un peu de joie aussi, et je crois qu'il y avait même, vous allez le voir après cette scène de foule, un âne qui était en train de se rafraichir. Le voilà ! Les armes se sont à peu près tues dans la région depuis le 21 mai. 21 mai, date du cessez-le-feu observé aussi bien par les Israéliens que par les activistes du Hamas.

Quand l'indigence de l'information confine à l'indécence… Car de sujets anecdotiques en coups de projecteurs « militaires », France 2 peut se prévaloir d'images jugées « télégéniques » parfois captées par des drones, mais laisse l'information sur le bas-côté. À ne médiatiser que les événements « spectaculaires » (entendre roquettes et bombardement) – seuls à même de constituer une « actualité » – l'information est en effet amputée, et le public, privé d'éléments majeurs de compréhension des réalités sociales et politiques dans la région. En l'occurrence, depuis le cessez-le-feu, bien des reportages auraient pu voir le jour, pour constater le « calme » de la répression des Palestiniens d'Israël, le « calme » des manifestations en Cisjordanie réprimées par l'Autorité palestinienne, ou encore le « calme » quotidien à Gaza. Mais France 2 regarde ailleurs, et n'évoquera pas le bilan fourni le 23 mai par le Bureau de coordination humanitaire des Nations Unies : 242 Gazaouis tués, mais également « l'endommagement » par les bombardements de « 53 écoles […], 6 hôpitaux, 11 centres de soins de santé primaires et le laboratoire central d'analyse Covid-19, […] cinq des dix lignes électriques. » [2]

L'obsession de « l'équilibre »

Et quand France 2 parle du conflit, elle dépolitise l'information en reproduisant les biais que nous constatons régulièrement [3], comme le montre le contenu des 17 reportages étudiés [4].

Les reportages « à chaud » suivent, dans l'ensemble, le même schéma narratif. Dans un premier temps, le reportage montre les violences d'un « camp » contre l'autre, puis dans une deuxième partie, explique que ce deuxième « camp » est aussi responsable de violences. Le JT se limite donc à évoquer des « affrontements » – l'expression revient dans 7 reportages – constituant une flambée de « violence » à laquelle chaque « camp » contribuerait à parts égales, comme le suggère le lexique journalistique consacré, et désormais quasi automatique : ainsi des « violents heurts entre des Palestiniens et la police israélienne » (8/05), de la « flambée de violences » (12/05), de la « surenchère de violences » (12/05), de l'« engrenage de violences » (12/05), de l'« escalade de violence » (13/05), de la « nouvelle journée sous le signe de la violence » (14/05), de l'« escalade meurtrière » (15/05 et 21/05) ou encore cette formule d'Anne-Sophie Lapix : « Le cycle de la violence est enclenché et rien ne semble en passe de l'arrêter » (17/05).

Autant de tournures qui neutralisent les rapports de force, par souci d'équilibrer une situation qui, pourtant, est loin de l'être : rappelons une énième fois que « s'il existe bien un "conflit" opposant deux "parties", nul ne doit oublier que ses acteurs sont, d'une part, un État indépendant et souverain, reconnu internationalement, doté d'institutions stables, d'une armée moderne et suréquipée et, de l'autre, un peuple vivant sous occupation et/ou en exil, sans souveraineté et sans institutions réellement stables et autonomes. »

Mais France 2 préfère ne pas voir la différence entre des roquettes et des bombardements, et présenter les seconds comme des « répliques » ou une « riposte » aux premières. Ainsi le 12 mai : « Dans le ciel de Gaza, l'écho des frappes israéliennes a résonné toute la journée. Virulente riposte de l'État hébreu après une nuit d'escalade meurtrière. » Le décompte des roquettes – fourni par l'armée israélienne – intervient quasi systématiquement comme le pendant ou la cause des bombardements (non chiffrés), comme dans cette annonce d'Anne-Sophie Lapix : « Si le gouvernement israélien appelle la population au calme, pas question de cesser les bombardements de Gaza alors que le Hamas a tiré plus de 1600 roquettes sur Israël. » Et la correspondante sur place, Clothilde Mraffko, de brillamment résumer la situation :

Israël doit faire face, ce soir encore, à des tirs de roquettes depuis Gaza vers son territoire. L'État hébreux a été surpris par l'ampleur des attaques du Hamas et l'heure n'est pas à l'apaisement malgré les efforts de médiation internationale, c'est l'escalade de violence la plus violente depuis la guerre de 2014 à Gaza.

À force de tordre le réel à la recherche d'un impossible équilibre, France 2 parvient même à inverser les rapports de force, comme dans ce remarquable extrait d'un « sujet d'analyse » diffusé le 15 mai :

Déjà 3 guerres contre le Hamas à [l'] actif [de Benjamin Netanyahu]. Résultat : une pluie de roquettes tirée depuis Gaza sur des zones civiles. En réponse, des frappes de l'armée israélienne sur l'enclave palestinienne. Comment ce si petit territoire soumis à un blocus parvient-il à menacer l'État hébreu ? Le Hamas peut compter sur le soutien d'alliés dans la région, l'expertise et la technologie de l'Iran, le Qatar pour l'aide humanitaire et les financements. Mais il a surtout développé un savoir-faire militaire pour fabriquer ses propres armes.

Et plus Gaza compte ses morts, plus cet « équilibre » pèse sur l'information. Le 14 mai, quand bien même l'asymétrie des armes en présence (et des dégâts qu'elles causent) se reflète dans les images rapportées par les JRI, le titre du sujet du 20h reste imperturbable : « Proche-Orient : une nouvelle journée sous le signe de la violence ».

Le 16 mai, un sujet est intitulé « Israël-Palestine : un déluge de feu continue de s'abattre sur les populations ». « Les populations » ? Le 16 mai, 42 Palestiniens sont en effet tués par les bombardements – mais pas un blessé israélien ne sera recensé, comme nous l'apprend France 2 elle-même, qui reste sur une transition des plus classiques (« Le Hamas, qui lui aussi attaque avec ses tirs de roquettes sur Israël », « 3000 […] lancées sur l'État hébreu ces 6 derniers jours ») avant de partager à égalité le temps d'antenne, comme de coutume, entre les ravages des bombardements sur Gaza et la « terreur des civils » israéliens. Le clou de « l'équilibre », que Delahousse enfonce en conclusion : « Alors où sont les espoirs d'apaisement ? Les hommes de bonne volonté ont-ils encore une voix face à la radicalisation ? » Mais de quelle « radicalisation » parle-t-on ?

Et nous ne commenterons pas davantage l'exploitation « esthétique » des dits « affrontements » par une rédaction manifestement aveugle à son propre cynisme… Ainsi du sujet « Photo Hebdo », diffusé dans le JT du 14 mai :

En Israël c'est la haine qui a pris le dessus. Avec une surenchère des armes, comme une chorégraphie de feu. Aux roquettes palestiniennes, la riposte de l'artillerie israélienne et vice-versa sans que nul ne sache ce qu'il adviendra de cet engrenage.

Quelle peut bien être la valeur informative d'un tel sujet ?

Les « affrontements », ou comment minimiser la violence de l'agresseur

Même cause, mêmes effets dans les sujets qui traitent de la répression des manifestations à Jérusalem entre le 8 et le 10 mai. Là encore, France 2 préfère parler de « violents heurts entre des Palestiniens et la police israélienne » (8/05) ou pire… d'« affrontements entre Israéliens et Palestiniens » (10/05), en faisant tout simplement disparaître la police ! On évoque prudemment une « confrontation » qui « dégénère », un « regain de tension », des « répliques » de la police face aux jets de projectiles. Ou encore d'« affrontements […] qui ont fait plus de 300 blessés », sans préciser que ces blessés sont… Palestiniens.

Dans un des tout premiers sujets réalisés (10/05), Maryse Burgot, prêtant sa voix aux images depuis Paris, accumule ainsi bévues et euphémismes :

Ces hommes sont Palestiniens. Ils refusent d'évacuer les lieux, et lancent des projectiles. Face à eux, des policiers israéliens : ils ont investi la place. Ces forces de l'ordre répliquent avec grenades assourdissantes et balles en caoutchouc. Et les affrontements se poursuivent jusqu'à l'intérieur de la mosquée al-Aqsa. […] Impressionnantes images d'un lieu de prière, devenu zone d'affrontements.

Jusqu'à la désinformation… Il faudra en effet chercher du côté de la presse [5] pour obtenir des témoignages de manifestants (France 2 n'en rapporte strictement aucun). Et pour comprendre qu'entre le 8 et le 10 mai, la police israélienne n'a pas « répliqué » ni « investi les lieux », mais livré de véritables assauts pour réprimer les manifestants, en ayant « envahi les lieux » et la mosquée dans un « fracas de tirs » (Le Figaro, 10 mai). Il faudra également chercher du côté de la presse pour en apprendre davantage sur les « balles en caoutchouc » évoquées par Maryse Burgot : des balles en métal, recouvertes d'une fine pellicule en caoutchouc, comme le précise Jean-Pierre Filiu sur son blog du Monde (16/05) : « En cas de tir en pleine tête, les blessures peuvent être irréversibles, voire mortelles. »

L'obsession de l'équilibre impacte aussi le traitement des violences entre les civils : seules seront rapportées des informations susceptibles de pouvoir être traitées « en miroir ». Ainsi du sujet « Israël-Palestine : près de Tel-Aviv, une scène de lynchage en pleine rue » diffusé le 13 mai, débutant par le passage à tabac d'un Palestinien par des juifs d'extrême droite, puis enchainant sur le fait que « des agressions existent aussi dans l'autre sens ». Et parfois, les obsessions troublent notre perception du réel. Ainsi Maryse Burgot, commentant des images rapportées de Jérusalem, y voit « un corps-à-corps entre une policière israélienne et une femme palestinienne. Image symbolique d'un engrenage de violence ». Sur les images en question : trois policières surarmées (entourées d'une dizaine d'autres policiers) qui empoignent violemment une femme palestinienne et la repoussent dans une rue. Et nous n'aurons aucune information sur le pourquoi de ce « corps-à-corps »… décidément très « équilibré ».

Pour France 2, et pour tant d'autres, « la violence » au Proche-Orient ressemble à un phénomène météorologique qui, avec une périodicité « cyclique », apparaît et saisit « les populations » de la région, avant de disparaître. Pas tout à fait cependant : il « gangrène les esprits les plus jeunes », comme le raconte une journaliste sur fond d'images de manifestations, montrant des enfants palestiniens jetant des pierres à Hébron (14/05)…

À suivre...

Arnaud Gallière et Pauline Perrenot


[1] Un sort réservé par exemple à la répression des manifestations en Colombie, traitée par France 2 le 29 mai, avant de passer aux oubliettes du 20h. À titre d'exemple sur la même période, les autres principaux sujets internationaux concernent l'accident de téléphérique en Italie (5 reportages), et les événements à Ceuta (4 reportages).

[2] Et au total, « 258 bâtiments abritant des habitations et des commerces ont été détruits, et près de 770 autres habitations ne sont plus habitables » alors que « plus de 77.000 civils à Gaza ont dû fuir leurs maisons pour se protéger. » (ONU Info, 23 mai).

[4] Sur les 17, 11 relatent le déroulé des événements, 3 peuvent être assimilés à des « sujets d'analyse » et les 3 restants se partagent entre une brève, un sujet photo et un reportage sur les manifestations de soutien au peuple palestinien en France (voir la deuxième partie de notre étude pour le détail de ce reportage).

[5] Lire, par exemple, un long récit du Figaro, « À Jérusalem, le chaos et la rage sur l'esplanade des mosquées », 10 mai.


26.07.2021 à 06:30

Les jeux d'été d'Acrimed (I) : les mots croisés médiatiques

Maxime Friot

Des jeux publiés dans le Médiacritiques n°39.

- Les jeux de l'été d'Acrimed
Lire 444 mots

Ces mots croisés médiatiques sont l'un des jeux de l'été publiés dans le Médiacritiques n°39.

Horizontalement

1. Trop de médias en dépendent.
2. Les propriétaires de médias en possèdent beaucoup. Site d'actualité sur le football.
3. Pour un porte-parole ? Le parti d'un Brésilien peu aimé des médias. Réponse aux boomers.
4. Selon Léa Salamé, « tout le monde rêve de savoir » si Carlos Ghosn a voyagé dedans. La mémoire du PAF.
5. Réunion d'auteurs.
6. Manifester vous y expose, couvrir une manifestation aussi. Le terme convient à la plupart des propriétaires de médias.
7. Comme la distribution de la parole dans un débat médiatique.
8. On s'y forme au journalisme à Cannes ou à Lannion. Un journal peut les boucher !
9. Débit sur une chaîne en continu.

Verticalement

I. Récompense pour journaliste servile.
II. Radio coupée. Pas off.
III. Grand bienfaiteur des médias, combattant acharné de toutes les censures.
IV. Sigle de droite. Pour Lire Pas… Les journalistes embedded montent dans leurs jeeps.
V. A longtemps servi la soupe à 13 heures.
VI. Groupuscule qui bloque la France. Plateforme de VOD des groupes TF1, M6 et France Télévisions.
VII. Comme Bruno Jeudy, tourne autour de Jupiter. L'alpha et l'oméga de Bolloré.
VIII. Mord et vrombit comme un éditocrate en furie.
IX. Sa longévité est un inquiétant symptôme.

Solution dans le Médiacritiques n°39.


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