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Acrimed | Action Critique Médias

13.08.2020 à 07:00

Quand Paris Match roule pour le RN

Maxime Friot

Au menu : dépolitisation et peopolisation.

- L'art du portrait / , ,
Texte intégral

On le sait, Paris Match est coutumier des portraits « intimes » de responsables politiques, tout en complaisance et en dépolitisation. Des égards qui s'apparentent à des opérations de com, comme récemment à l'occasion de la « sortie pizza » de Brigitte et Emmanuel Macron. Et qui consacrent aussi, « dédiabolisation » oblige, les dirigeants du Rassemblement national (RN). Exemple en 2018, quand la « chef adjoint du service politique de Paris Match » Virginie Le Guay évoquait les chats de Marine Le Pen. Ou, plus récemment, quand elle dresse, dans un portrait daté du 7 août, les mœurs gastronomiques du « bon vivant [et] fin gourmet » Jordan Bardella.

Ce n'est, finalement, qu'une expression parmi d'autres de la coproduction lepéno-médiatique d'un RN « dédiabolisé ». Mais quelle expression… En l'espèce : un angle « art de vivre » offert sur un plateau au député européen RN. En entrée :

Risotto, osso-buco, spaghettis carbonara, tiramisu… Jordan Bardella connaît « ses » recettes sur le bout des doigts. Cuisiner est un de ses passe-temps favoris, et le jeune député européen du Rassemblement national peut rester trois heures s'il le faut devant ses fourneaux, afin de concocter un repas « digne de ce nom » à ses parents ou à sa « bien-aimée » Nolwenn, fine cuisinière elle aussi.

Puis le plat :

Pendant les deux mois de confinement, qu'il a passés seul, à son grand désespoir, dans son domicile des Hauts-deSeine [sic], le deuxième vice-président du parti lepéniste, qui aura 25 ans en septembre, s'est passionné pour les posts sur Instagram de Simone Zanoni, qui officie au George – une étoile au Guide Michelin –, un des restaurants de l'hôtel Four Seasons George V à Paris.

Et pour conclure (on vous épargne le fromage), un petit dessert :

La cuisine – et les breuvages qui l'accompagnent – est pour Jordan Bardella un moment de grande convivialité. Avec ses amis (comme David Rachline, le maire RN de Fréjus), il fait régulièrement la tournée des caves afin de dénicher le « petit vin parfait » qui s'accordera à leur repas. Il a récemment visité les vignobles de Châteauneuf-du-Pape, dans le Vaucluse, et voue un véritable culte à ce nectar aux treize cépages qu'il marie en général à un petit pecorino au poivre ou à la truffe. Bon vivant, fin gourmet (« Je ne résiste pas aux pâtes all'amatriciana »), il avoue ne pas avoir de problème de ligne pour le moment. « Il paraît que le corps se dérègle à partir de 30 ans, je serai vigilant. Pas question de devenir gros ! » jure ce grand sportif qui, dès qu'il le peut, chausse ses baskets pour s'en aller courir le long des rues ou des sentiers lorsqu'il est en vacances.

Une nouvelle démonstration, s'il en fallait, que Paris Match ne lésine pas sur la brosse à reluire – même avec l'extrême-droite.

Maxime Friot


12.08.2020 à 07:00

Patrick Le Lay, TF1 et la culture : des paroles et des actes

Thibault Roques

Retour sur un mirage et une méprise.

- TF1, des programmes en béton / ,
Texte intégral

Prémices du confinement oblige, la disparition de Patrick Le Lay, emblématique PDG de TF1 pendant 20 ans, n'a pas suscité le bilan qu'il méritait. Rapidement propulsé à la tête de la chaîne par Francis Bouygues, il fut en première ligne dès sa privatisation en 1987. Or on a trop vite oublié combien il avait promis en matière de culture. Et surtout, combien il a déçu. Retour sur un mirage et une méprise.

Note : cet article est tiré du dernier numéro de notre revue Médiacritiques, à commander sur notre boutique en ligne, ou à retrouver en librairie.

S'il n'y a plus personne ou presque pour s'émouvoir de la concession en forme d'offrande faite à Bouygues au mitan des années 80 [1], la transformation de la première chaîne publique en une chaîne commerciale en surprit plus d'un. Pour décrocher la timbale, Bouygues sortit la grosse artillerie et les belles promesses. Ainsi, lors de l'audition devant le CNCL [2] qui décida qui, du marchand de canon (Jean-Luc Lagardère, alors à la tête du groupe Hachette) ou du marchand de béton (Francis Bouygues, leader du BTP) présiderait aux destinées de TF1, ce dernier déclara bien imprudemment : « il n'est pas vrai de dire qu'une télévision privée soit condamnée à être une télévision mercantile. Cette télévision-là, elle n'a pas d'avenir » avant de dérouler le programme : « informer, divertir, cultiver ».

Bernard Tapie, alors étoile montante du management triomphant, fut appelé à la rescousse. En bon spin doctor, il affirma vouloir « relever la production française », refusant « d'acheter les feuilletons à l'étranger » et de « gaver les enfants de séries débiles ». Quant à Patrick Le Lay, futur vice-président de la chaîne, il livra à son tour un programme alléchant, la gorge un peu nouée :

En ce qui concerne la musique, nous avons prévu au moins 8 concerts qui représenteront 16h de diffusion et au moins 8 spectacles lyriques et chorégraphiques dont au moins 5 grands événements de 2h30 en moyenne type festival d'Aix, Bayreuth, chorégraphies d'Orange (sic), 3 spectacles appartenant à un répertoire plus populaire.

Et Tapie de renchérir, souhaitant que la première chaîne célèbre « l'année Ravel » ou « l'anniversaire d'Olivier Messiaen » dans le souci d'associer « la noblesse du son et de l'image sur TF1 »…

À l'époque, le ministre de la Culture François Léotard attend également de la privatisation de TF1 qu'elle incarne le « mieux disant culturel ». Il n'en sera évidemment rien et les promesses joufflues passeront bien vite par pertes et profits. L'épée de Damoclès censée s'abattre sur Bouygues au bout de 10 ans en cas de renoncement à ses objectifs - notamment culturels - ne tombera cependant jamais : le renouvellement de la concession se fera automatiquement sans que personne n'y trouve à redire. « J'ai un peu honte » avouera quand même François Léotard sur le canapé rouge de Michel Drucker près de 20 ans après la privatisation devant l'inanité des programmes culturels ou éducatifs proposés. Et le CSA, pour sa part, infligera des amendes à la première chaîne pour non-respect des engagements pris en faveur des productions artistiques françaises.

Mais rien ne changea, au fond, et la plus puissante chaîne française finit par afficher ouvertement le but poursuivi dès le départ, via une fameuse déclaration de son désormais PDG :

Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective "business", soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (...). Or pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible (Patrick Le Lay, interrogé parmi d'autres patrons dans un livre intitulé Les dirigeants face au changement)

Aussi le mieux disant culturel céda-t-il promptement la place au plus offrant économique(ment). Et la promotion en trompe-l'œil de la culture sur TF1 s'apparenta à une immense tromperie sur la marchandise. « Trêve d'hyprocrise » dirent les uns ; « vive les cynisme » clamèrent les autres. De la course à l'audimat à la « quête de sens » (maigre gage brandi par Le Lay), il n'y avait qu'un pas, jamais franchi. Mais qui s'émeut encore de ce grand bond en arrière, illustré par le passage d'une chaîne publique à un média privé et d'un public à qui l'on a promis monts et merveilles culturels à un téléspectateur assailli et abruti de publicités entrelardées de programmes sans contenu éducatif ni saveur culturelle ?

Et pourtant… C'est que trente ans plus tard, la réappropriation démocratique des médias attend encore, comme l'ambition culturelle. Y compris sur les chaînes du service – toujours – public.

Thibault Roques


[1] Voir tout de même le film de Pierre Carles Fin de concession à ce propos.

[2] La défunte Commission Nationale de la Communication et des Libertés, ancêtre du CSA, lui-même moribond.


10.08.2020 à 12:00

Chloroquine et Didier Raoult : la mauvaise foi de Patrick Cohen

Frédéric Lemaire, Mathias Reymond

Quand les éditocrates s'emparent du débat scientifique…

- Crise du coronavirus / , , ,
Texte intégral

Le journalisme scientifique a été largement marginalisé dans le débat médiatique de ces derniers mois sur la chloroquine et son dérivé l'hydroxychloroquine (HCQ). Nous l'avons documenté dans les précédents articles de notre série estivale sur ce thème, les éditocrates n'ont pas manqué de prendre en main la controverse scientifico-médiatico-politique sur les plateaux télévisés. Tordant au passage des arguments ou critiques (parfois légitimes) en faveur ou en défaveur de la chloroquine, pour mieux faire valoir leurs certitudes (et détestations) du moment… Illustration avec un cas d'école : celui de Patrick Cohen.

Nous l'avons déjà dit : ce n'est pas le rôle d'Acrimed de prendre parti dans une controverse d'ordre scientifique. Seul nous importe son traitement médiatique. Critiquer Patrick Cohen, comme nous le faisons ici, ne revient pas à prendre la défense de Didier Raoult – qui dispose d'assez de tribunes pour le faire lui-même. Il ne s'agit donc pas d'établir qui a tort ou raison, mais de rendre compte de la manière dont les éditocrates – plus à l'aise dans les effets de manche (et de plateaux) que dans la discussion proprement scientifique – ont parasité le débat par la mauvaise foi ou le caractère mensonger de leur discours.

Les interventions de Patrick Cohen sont à ce titre exemplaires. Dans l'émission « C à vous » sur France 5, le chroniqueur s'en est pris à plusieurs reprises à Didier Raoult en lui reprochant tantôt de nier l'inefficacité de son protocole de traitement mis en place, tantôt… de dissimuler ni plus ni moins la toxicité de l'HCQ.

Sur la question de la preuve scientifique de l'efficacité de la molécule en particulier, Patrick Cohen a pilonné avec régularité. Le 25 mai, il vante « l'étude du Lancet, très robuste, sur près de 15 000 malades traités ». Puis se moquant de Didier Raoult qui qualifie l'étude de « foireuse », Patrick Cohen ajoute que « rien ne fera dévier Didier Raoult, je pense il est trop tard pour lui pour faire demi-tour. » Patatras : l'étude tant vantée s'est bel et bien avérée « foireuse » (et retirée de la publication). Plutôt que de « dévier », de faire une autocritique ou de se taire, Cohen a réajusté son canon : « Avant l'étude du Lancet, une vingtaine d'études avaient conclu la même chose : pas ou peu d'effet, et pas de bénéfice. » (6 juin)

Nous reviendrons plus en détail sur le scandale du « LancetGate ». Au moins pouvons-nous en tirer d'ores-et-déjà un enseignement : la plus grande prudence aurait dû être de mise dans la médiatisation des différentes études sur les potentiels traitements du Covid-19. Qu'il s'agisse des travaux censés démontrer l'efficacité du protocole Raoult (et il y en a eu contrairement à ce que laisse entendre le chroniqueur) ou sa dangerosité, les limites sont nombreuses : méthodologie, faiblesse des échantillons, protocole de traitement étudié [1]... Et pourtant de prudence, il fut rarement question dans les médias : on a plutôt assisté, au plus fort de la controverse sur la chloroquine, à la reprise tous azimuts, sans recul, de résultats d'études (parfois au stade de prépublication) utilisés comme arguments d'autorité dans le débat médiatique – comme le fait Patrick Cohen.

L'éditorialiste de « C à vous » ne se contente pas de faire valoir ses certitudes sur le fond de la controverse scientifique. Comme de nombreux commentateurs médiatiques, il en fait une affaire de personne [2]. En l'occurrence, il concentre ses critiques (ou ses attaques) sur la personne de Didier Raoult. Extraits de vidéos à l'appui, il s'applique à démontrer ce qui constitue selon lui une incohérence.

Dans « C à vous » du 6 juin, Patrick Cohen faisait part aux téléspectateurs de France 5 d'une sombre dissimulation : « c'est le point le plus sérieux, le plus problématique qui n'a d'ailleurs jamais été débattu avec Didier Raoult : la toxicité de l'HCQ chez les malades du COVID. Ce traitement a provoqué des accidents cardiaques, il a fait des morts ». Le professeur de l'IHU de Marseille dissimulerait-il la toxicité de l'HCQ ? Heureusement, Patrick Cohen veille. « Voici ce qu'il disait en anglais et qu'il n'a jamais dit en français » poursuit le chroniqueur d'un ton solennel, avant de diffuser l'extrait traduit d'un entretien de Didier Raoult :

La posologie est très importante parce qu'à trop grosse dose, l'HCQ pose des problèmes. La chloroquine est dangereuse si vous utilisez un dosage trop élevé. Il y a même des gens qui se suicident avec. C'est comme les antalgiques, vous pouvez en prendre, mais si vous les utilisez à trop forte dose, vous pouvez mourir.

Patrick Cohen de conclure d'un ton lugubre : « vous pouvez mourir ». Incompétence, ou mauvaise foi ? Dans cet extrait, Raoult ne dit pas que l'HCQ est toxique mais que c'est la dose qui fait le poison. Mais surtout dans une vidéo diffusée le 25 mai 2020 sur la chaîne Youtube de l'IHU, et visionnée plusieurs centaines de milliers de fois, Didier Raoult explique déjà : « c'est sûr que si vous prenez de l'HCQ, on peut se suicider avec quand on en prend trop. » [3] Il n'a donc n'a pas caché aux Français « cette histoire de toxicité ». Le fait que l'HCQ soit dangereuse à forte dose ne signifie pas qu'elle soit toxique à plus faible dose – déterminer d'éventuels effets secondaires néfastes est d'ailleurs un des enjeux des essais cliniques. Etonnant que Patrick Cohen qui semble suivre de près les interventions de Didier Raoult n'ait pas vu passer cet autre extrait, d'autant plus qu'il se sert de la plupart des vidéos diffusées sur le site de l'IHU pour construire ses (dé)montages à charge…

Quelques semaines plus tard, le 24 juin 2020, le chroniqueur commente le morceau suivant de l'audition du professeur marseillais face aux députés :

[Le Conseil Scientifique] a été tenté de faire une vraie évaluation de l'HCQ avec l'Azythromycine, mais la mise en place de ça a été tardive (…). Mais il n'y a aucune évaluation d'essai du tout qui a été mise en place par ce Conseil Scientifique, c'est une faillite totale. Il n'y a rien du tout. Rien.

De ces quelques mots diffusés, Patrick Cohen tire une conclusion bien étrange : « Alors c'est une déclaration d'autant plus curieuse que là Didier Raoult semble reconnaître qu'il n'y a pas de preuve scientifique d'efficacité d'HCQ, en tous cas, qu'il n'y a pas eu de tests réalisés. » À nouveau, mauvaise foi ou incompétence ? Contresens en tout cas : car à la date de sa chronique, des tests ont bien été réalisés, mais ils ne réunissaient pas les conditions suffisantes pour faire preuve – d'où la « tentation » d'une véritable évaluation, d'une ampleur forcément plus importante.

***

Une critique argumentée des travaux de Didier Raoult – sur le plan scientifique, méthodologique, comme sur le plan de la communication et du recours aux médias – était possible [4]. Mais plutôt que de rendre compte de la controverse sur l'utilisation de l'HCQ comme traitement du Covid-19, Patrick Cohen a, comme nombre de ses homologues, fait l'étalage de certitudes (souvent) mal placées.

Mathias Reymond et Frédéric Lemaire


[1] Ces limites sont généralement indiquées par les équipes de recherche elles-mêmes

[2] Comme nous l'avons documenté dans un précédent article.

[3] Dans d'autres interventions Raoult précise aussi qu'il faut un « suivi » cardiaque.

[4] Voir par exemple l'article du journaliste Florian Gouthière publié en mars sur son blog.