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12.05.2022 à 12:45

Anatomie d'une campagne médiatique contre la gauche (1/3)

Pauline Perrenot

Mépriser, moquer, délégitimer : les chiens de garde sont lâchés.

- Élections législatives 2022 / , , ,
Texte intégral (6431 mots)

« Illusionniste », « prestidigitateur », « chefs à plume », « petites cervelles », « fascisme à visage humain », « Polichinelle hâbleur », « escroquerie », « chiens », « pitbulls », « danger pour la France », « insurgé de prédilection »… La campagne de la France insoumise pour les élections législatives, à laquelle se sont ralliées les autres formations de la gauche parlementaire (Générations-EELV-PS-PCF), a littéralement déchaîné les médias dominants. Éditorialistes et journalistes politiques ont orchestré, du PAF aux grands quotidiens nationaux, une cabale d'une rare violence que nous traiterons en trois temps : 1) Mépriser, délégitimer : l'Union populaire n'adviendra pas ; 2) Stigmatiser : haro sur les « islamogauchistes » ; 3) Traquer : sus aux « déviants » de la social-démocratie. Premier mouvement.

Aussitôt Emmanuel Macron réélu, les chiens de garde sécurisaient le périmètre de la « démocratie » en étouffant les critiques. « Dire du président qu'il a été "mal élu" ? C'est "ébranler la légitimité du vote, et par là même les fondements de la démocratie représentative" pour Le Monde. C'est "alimenter une défiance dans les institutions, dans notre système démocratique" pour David Pujadas. Des syndicats qui souhaitent être pris en compte ? "C'est factieux !" s'indigne Jean-Michel Aphatie. » Ce n'était là qu'un début.

« Des gens dangereux »

Pour Mathieu Bock-Côté (Europe 1, 27/04), « Jean-Luc Mélenchon veut accélérer la crise de régime », tenter « un coup de force » et « un dernier tour de piste avant de se laisser momifier vivant à la manière d'un petit Lénine français vénéré et contemplé par tous les sectateurs de la Révolution ». Un peu plus tôt sur la même antenne, face à Sonia Mabrouk, Raphaël Enthoven commentait l'affiche « Mélenchon Premier ministre » de la France insoumise, qui révélerait selon lui « qui [sont] les gens dangereux […] susceptibles de s'asseoir [sur les institutions] pour un bénéfice à peu près nul. » Un verdict partagé par l'ex-plume de Valeurs actuelles, Louis de Raguenel, désormais chef du service politique de la radio Bolloré : « À force de marteler ces messages dangereux, ça finit par donner aux ultras des espoirs de renversement de l'État. » (Europe 1, 2/05)

C'est donc de (violent) concert avec l'extrême droite que les chantres de « l'extrême centre » pointent, d'un seul et même doigt, le péril de l'époque : la France insoumise et l'union de la gauche. Sur LCI, Jean-Michel Aphatie prévenait ses confrères (29/04) :

Le fond de l'affaire, c'est qu'on dit que Marine Le Pen n'est pas républicaine, n'est pas démocrate, très bien, ça fait vingt ans qu'on fait une danse là-dessus à l'extrême-droite ! Et la France Insoumise, elle est comment ? Quel attachement à la démocratie et aux valeurs ?

L'éditocratie poursuivra précisément sur cette lancée. À commencer par Catherine Nay (Europe 1, 30/04) :

Si ça ne se passe pas comme prévu, « il faudra aller chercher la victoire dans la rue pour faire avancer la société ». Qui le dit ? C'est la Clémentine Autain [sic]. Vous savez avec son joli sourire et ses yeux myosotis. Et elle dit ça sans être morigénée par quiconque, c'est sa vision de la démocratie ! Ça s'appelle le fascisme à visage humain.

Dans Le Figaro (6/05), Ivan Rioufol monte d'un cran : « S'il y a un totalitarisme qui vient, c'est au cœur de la gauche marxiste et révolutionnaire qu'il faut le traquer, comme toujours historiquement. » Et de poursuivre : « L'entourloupe sur "le cordon sanitaire" a permis à l'extrême gauche, sectaire et violente, de se comporter en terrain conquis. Oui, il y a un danger pour la République. Mais il est à débusquer dans la stratégie d'infiltration insurrectionnelle du soi-disant Insoumis. » Le totalitarisme, c'est également ce que l'union de la gauche inspire à Bernard-Henri Lévy : « Avec cet accord Insoumis/socialistes, c'est Chavez qu'on accorde avec Jaurès. Poutine avec Léon Blum. Et voilà bradé, pour un plat de lentilles (une poignée de circonscriptions), tout le patient travail de la gauche, depuis 50 ans, pour conjurer sa tentation totalitaire. Navrant. » (Twitter, 4/05).

Sur LCI (6/05), Jean-François Kahn qualifie sans rire les Insoumis de « néo-bolcheviks ». « Un parti factieux, séditieux ? » interroge de son côté Frédéric Haziza (Radio J, 8/05). « Une secte » affirmait deux jours plus tôt Philippe Val (Europe 1, 6/05) : « Une secte dont certains militants se radicalisent sur internet, comme cette femme "gilet jaune", anti vax et mélenchoniste qui a récemment agressé un pompier », mais également « des irresponsables [qui] jouent la violence sociale contre le suffrage universel. » Un parti qui, en tout cas, « a réussi son pari de caler la gauche sur les extrêmes » selon Challenges (5/05), qualificatif employé partout, inspirant un espoir à Thomas Sotto face à Jean-Luc Mélenchon : « Est-ce que ça ne va pas faire le jeu d'Emmanuel Macron une gauche qui se radicalise ? » (France 2, 6/05).

Le 2 mai, date de l'accord entre la France insoumise et Europe Écologie les Verts (EELV), David Reyrat, journaliste sportif au Figaro, synthétise : « Pour être certain de ne pas être coincé dans une faille temporelle. On parle bien en 2022 de porter au pouvoir en France des trotskistes, des maoïstes, des communistes, des khmers verts. En 2022. En France. C'est bien ça ? Vous confirmez ? » (Twitter, 2/05, tweet supprimé depuis). Franz-Olivier Giesbert confirme dans Le Point (5/05) : « La haine est en marche et rien ne semble pouvoir l'arrêter ». On ne le lui fait pas dire… « Certes, nous ne sommes pas en 1789 quand la populace […] saccageait et pillait tout sur son passage. […] Il y a en ce printemps ensoleillé mais saturnien beaucoup d'électricité dans l'air, une violence verbale peu ordinaire, en particulier du côté des chefs à plume de la France insoumise. » Et le non-violent-verbal de qualifier les responsables insoumis de « mufles » et de « braillards », quelques lignes seulement avant de fustiger la « décomposition démocratique » du pays : « Une partie des "élites" de la France d'en haut […] commence à basculer dans l'extrémisme de gauche ». Diantre ! L'élite médiatique, au moins, aura été épargnée.

Pendant ce temps sur Twitter, en écoutant François Ruffin sur BFM-TV, l'ancien directeur du Nouvel Observateur Claude Weill weillise :

Ce type est un grand malade. « Il y a un bâton pour chasser Macron ! » […] s'excite-t-il. Étonnez-vous que des petites cervelles insoumises, échaudées par ces appels incessants à la haine et au déni de démocratie finissent par aller taper sur des pompiers… (3/04)

Qui est excité ?

Jacques Julliard dans Marianne, sans nul doute. Le 4 mai, il tempête dans l'édito « Oui à l'union, non à Mélenchon ! » : « Le mélenchonisme n'est ni l'avenir ni la justice, c'est une construction qui repose sur un homme et sur les branches pourries du mouvement social. Épargnons-nous ce retour en arrière. » Sur France 5 (5/05), Denis Olivennes alerte :

Il faut se souvenir de ce qu'a été Jean-Luc Mélenchon ! […] Il a quand même conspué les juges indépendants et la presse indépendante ! Je ne crois que ce que je vois. Et ce que je vois, c'est un leader qui a attaqué l'indépendance des juges, attaqué les journalistes, dont les amis c'est Poutine et Maduro, des gens qui n'acceptent pas la démocratie ! C'est ça Mélenchon !

Le magazine hebdomadaire des Échos fait campagne plus qu'à son tour, et directement par la voix de son directeur adjoint de la rédaction : « Mélenchon ou la défaite de la raison » titre-t-il son édito (2/05). Tout y passe : « Héros fatigué d'une gauche en déliquescence », « amoureux transi des dirigeants d'un Venezuela en ruine », « un "insoumis sauf avec les dictateurs" », des « convictions […] flottantes », la « gauche régressive ». Bref… « la folie Mélenchon ».

Un crachat que reprend en écho le rédacteur en chef adjoint de L'Est Républicain, dans l'édito qui garnit les huit titres du groupe Ebra – propriété du Crédit Mutuel (28/04) : « Jean-Luc Mélenchon incarne à merveille le Polichinelle hâbleur d'une gauche désorbitée, entraînée vers les abîmes d'une tragique bouffonnerie. » D'une rare brutalité contre « Méluche, le magnifique », l'éditorial se conclut sur un incontrôlable accès de mépris de classe : « Les chiens sont lâchés. Ses pitbulls aboient et mordent. [Mélenchon] est, nous dit-on l'idole des jeunes. Même diplômés. C'est dire l'incurie de l'époque. »

Un désespoir partagé par l'une des grandes figures macronistes du Monde, Françoise Fressoz, qui aligne les formules de courtoisie à l'égard de Jean-Luc Mélenchon : « Trublion », « prestidigitateur », « acteur talentueux, doublé d'un séduisant bonimenteur. À 70 ans, il joue la partition de sa vie, fait croire que la gauche radicale peut gouverner le pays. » (10/05) Le désarroi puise sa source au milieu de l'article : « Avant le premier tour, il y avait deux France, celle d'Emmanuel Macron et celle de Marine Le Pen. Le soir du 10 avril, une troisième a surgi, celle de Jean-Luc Mélenchon. Depuis, le vaincu s'emploie à la faire survivre et prospérer, au prix d'une personnalisation du pouvoir totalement assumée. »

Pendant ce temps sur Twitter, Raphaël Enthoven enthovenise :

UE, OTAN, Syrie, Russie, gilets jaunes, vaccins, oligarchie, populisme, mépris de la constitution... L'avenir de LFI est dans l'alliance avec le RN, plutôt que dans une OPA sur la gauche dont les autres membres doivent renoncer à leur identité pour gratter quelques circos. (2/04)

« On n'est pas en dictature ! Ce n'est pas Mélenchon qui décide ! »

« OPA », « coup de force », « au forceps », « destruction », « soumission ». Partout, le champ lexical mobilisé pour décrire le processus d'accord est celui de la violence, les journalistes politiques moulant leur discours dans les diatribes et le narratif des grands pontes du PS qui refusent l'alliance avec la France insoumise.

Le 5 mai, Le Figaro s'illustre à cet égard par sa Une tout en retenue – « Mélenchon soumet les Verts et le PS à la gauche extrême » – doublée d'un édito signé Vincent Tremolet de Villers, « Bienvenue en mélenchonie » :

De Catilina à Jean-Luc Mélenchon, on peut écrire, sans risque, que le niveau s'est effondré. Les grossiers appétits écrasent, sans aucune gêne, toute autre considération. Fabien Roussel lâche tout pour un steak aux lentilles, Olivier Faure montre qu'il a les dispositions pour ouvrir un stand à la grande braderie de Lille.

Brillant. Au moins autant que la chronique de son confrère Guillaume Tabard une page plus loin, relatant la « soumission idéologique » des « socialistes, écologistes et communistes […], passés sous les fourches caudines de l'Insoumis en renonçant à bien de leurs valeurs ». Dans « C ce soir » (France 5, 5/05), Thomas Snegaroff introduit l'émission – « Est-ce que le PS vit son moment populiste ? » – avant de présenter, entre autres, Denis Olivennes, « essayiste, chef d'entreprise » (et accessoirement co-gérant de Libération) : « Vous faites partie de ces figures de la gauche qui voient dans cet accord une forme de reddition, de capitulation, de soumission, de trahison, de suicide, vous me direz quel est le mot que vous préférez. » Réponse de l'intéressé : « Tous. »

Le but de Jean-Luc Mélenchon selon Christophe Barbier ? « Faire une OPA sur tous les restes de la gauche ». Plus encore ? « Digérer et déchirer la gauche […], et ce qu'il ne digère pas, il veut le déchirer. […] Le rêve du trotskyste Mélenchon, c'est de détruire ce qu'il déteste le plus : ce n'est pas la droite, ce n'est pas l'extrême droite, ce n'est pas Macron ! C'est la social-démocratie ! » (RMC, 3/03) « Lider maximo » titre encore BFM-TV (5/05), dont Alain Marschall donne une déclinaison au moment d'interroger Aymeric Caron : « Le parti socialiste a été liquidé avec gourmandise ? » Sur RMC (3/03), la journaliste Catherine Rambert s'insurge : « On n'est pas en dictature ! Ce n'est pas Mélenchon qui décide ! » avant de s'illustrer par des propos homophobes et orduriers :

- Catherine Rambert : J'ai une pensée et beaucoup de compassion pour les communistes, pour le PS et pour les Verts qui sont en train d'avaler d'énormes couleuvres pour rentrer dans cette union au forceps. Et quand je dis « avaler des couleuvres », je ne suis pas certaine que ça passe par là mais enfin bon, on ne va pas faire un cours d'anatomie aujourd'hui !

- Daniel Riolo : On ne sait même pas si c'est des couleuvres hein Catherine !

De la hargne à l'insulte, il n'y a qu'un pas… que franchit également – comme de coutume –, et sans trébucher, le dessinateur du Point, Xavier Gorce : « Connaissez-vous cette vieille comptine ? "Ce petit animal a la peau si tendue ; Que quand il ferme un œil ; Il ouvre le trou du cul." Pourquoi le sourire de Mélenchon me la rappelle ? » (Twitter, 27/04) Une berceuse que lui inspire la fameuse affiche de la discorde.

Pile « hargne », face « moquerie »

Dans Paris Match (5/05), Gilles Martin-Chauffier met à profit son mépris pour réussir l'un des meilleurs portraits du moment : Jean-Luc Mélenchon en « insurgé de prédilection », « faire-valoir du pouvoir ». Extrait :

Comme un interrupteur, il ne possède que deux positions : allumé ou disjoncté. Sur une estrade, sur un plateau, dans son bureau, il faut qu'il attire l'attention. […] Une fois en scène, il porte le béret du Che, l'auréole de saint François d'Assise (les animaux sont un autre de ses dadas) et la kalachnikov de Castro. Et ça passe : sans avoir jamais pointé dans une entreprise ni lancé un pavé, ce révolutionnaire institutionnel est la voix reconnue des rebelles. Donc il proteste. Le sexisme, le racisme, le nucléaire, les OGM, le capitalisme, la chasse aux bébés phoques, la pluie en été, tout lui tourne les sangs. Malheureusement pour lui, si élevé soit l'arbre, ses feuilles tombent toujours par terre. Les capitalistes se moquent de ses diatribes comme de leur première OPA. Et les sceptiques ricanent : quitte à lutter contre le racisme, à aider le tiers-monde, à préserver la planète, n'importe quelle multinationale en fait cent fois plus que lui. Le leader des insoumis tire plus de flèches qu'il n'abat de proies.

Puis, le 4 mai, L'Obs se joint au concert des petites mesquineries : « Bientôt primus inter pares, le nouveau chantre de l'union de la gauche s'est imaginé un destin de rechange. […] Le voilà qui prétend marcher sur les traces de Léon Blum […] ou de François Mitterrand […]. Mélenchon se voit à Matignon. Un scénario encore bien improbable. Mais, le cas échéant, il ne serait ni Blum, ni Mitterrand. » Invitée sur le service public – qui plébiscite donc ses outrances sur Europe 1 – Catherine Nay opte pour le filon culinaire : « Jean-Luc Mélenchon doit beaucoup jubiler [...] mais il veut faire un soufflé avec des miettes ! » Plus tard : « Il s'allie chacun pour un plat de lentilles ! » Mais encore ? « Jean-Luc Mélenchon a toujours tendance à faire d'un chou un potager. » Enfin ? « La grand-mère déguisée en loup, c'est Mélenchon. » (France 5, 3/05).

Sur « Quotidien » aussi, on se bidonne avec l'union de la gauche au moment d'interroger Julien Bayou à la sortie du local de campagne de la France insoumise : « Le couple LFI-EELV s'est fait hier. Là, c'est quoi le challenge quand on se met à faire un trouple ? » Et les journalistes start-up tiennent à faire savoir qu'ils peuvent, comme Catherine Nay, filer les métaphores : « Vous pensez que ça va être une relation passionnelle ? Mais tumultueuse ? » ; « Il y a un mariage pour demain ? » ; « À deux, c'est déjà fait, à trois on va voir, et là à quatre euh… ? » (TMC, 3/05)

Enfin, après avoir vitupéré contre un rassemblement « navrant », « assez minable » et témoignant d'une « inconséquence politique » (LCI, 4/05), Jean-Michel Aphatie fanfaronne deux jours plus tard : « Hélas, le titre grille le suspense, c'est pas très grave ! Dans les bons films, on essaie de regarder jusqu'au bout ! » et joue les maîtres de foire du plateau : « Olivier Faure, […] vous allez voir, a commenté cet événement avec un enthousiasme désarmant devant les journalistes hier soir ! Il est un peu fatigué le pauvre, il a eu des journées très, très longues, cette semaine ! [Rires] […] Bon, et puis après, il est allé se coucher ! » (LCI, 6/05)

Pendant ce temps sur Twitter, Enthoven enthovenise – les Insoumis « sont définitivement (car délibérément) imperméables à la raison ». Quid des éditorialistes ?

Intermède : le 1er mai ? La violence

Pour ne pas rompre le rythme, il va sans dire qu'au lendemain du 1er mai, comme le jour même, les médias dominants concentrent leurs forces éditoriales sur « les violences » de la manifestation (parisienne). Les chaînes d'info en continu diffusent en boucle l'agression d'un pompier par une manifestante, tandis que France Inter se fend d'une brillante exclusivité : le « soutien à Mélenchon » de la manifestante en question, sur la base d'une exégèse de tweets qui permit à la rédaction de dénicher l'arme du crime : « Un selfie dans l'isoloir avec un bulletin Mélenchon » (2/05).

Le soir dans « C dans l'air » (France 5, 2/05), on apprendra par Fanny Guinochet que les militants autonomes « souvent s'en prennent […] aux biens publics » comme « l'hôpital » avant que Caroline Roux mentionne seulement la revendication des salaires entre deux virgules… pour mieux embrayer : « Les Français auront surtout vu des scènes de violences, de pillages, en marge de cette manifestation. » Discours performatif au carré : s'ensuit un reportage de 15 secondes, dans lequel en effet, les Français verront exclusivement – soit non plus « en marge » – des scènes de pillage. Le clou du spectacle est atteint dans Le Figaro (6/05), avec Ivan Rioufol :

Les « antifas » ont une nouvelle fois semé la terreur en brisant des commerces sur leur passage. Or ces milices, qui sévissent au nez de la police, sont les bras armés de l'extrême gauche. Ces nouvelles « chemises noires » partagent avec LFI, la violence en plus, les mêmes objectifs politiques.

Mais à cet égard, notre palme revient à l'émission « Estelle Midi » (RMC, 3/04). Vingt minutes de bashing en roue libre, réparties entre trois chroniqueurs. Mélenchon ? Un « illusionniste », dont Daniel Riolo entend révéler la vraie nature :

On l'a vu à la manif, […] dans les électeurs de Mélenchon, il y a cette jeune dame qui trouve ça bien de se balader avec des tournevis et des marteaux pour taper sur les pompiers. C'est cette extrême gauche là, aussi, qu'il y a dans le bloc Mélenchon ! Donc à un moment, je crois quand même que les gens vont devoir ouvrir les yeux, exactement comme on les ouvre parfois sur d'autres partis et se rendre compte que le bulletin […] Nupes là, c'est un danger pour la France !

Une violence qui se prolonge lors des « prises de parole » des auditeurs. « Antonio », employé dans un service technique hospitalier et électeur de Jean-Luc Mélenchon, ne peut s'exprimer plus de dix secondes en continu sans subir les foudres obsessionnelles de Daniel Riolo :

Eh Antonio ! Vous, la violence de Mélenchon, elle ne vous gêne pas ? [Quelle violence ?] Bah qu'on agresse des pompiers ? Il n'a pas condamné. Il n'a pas condamné. Il n'a pas condamné. Il n'a pas condamné. Il a accusé l'État de laisser la violence se propager. Il n'a pas condamné. Le discours sur la police, l'agression des pompiers, il n'a pas condamné !

Six fois.

Puis, « Antonio » est coupé au bout de six secondes : « Donc vous vous en foutez ! Dites-le ! » Sept secondes, et rebelote : « Donc vous, vous ne condamnez pas l'agression du pompier vous ? Bah il ne veut pas répondre ! Donc vous ne condamnez pas, monsieur ! [Je condamne toute violence.] Bah Mélenchon l'a pas fait ! » Puis… en fin d'émission :

- Daniel Riolo : Je crois que [Mélenchon] a fini par condamner l'agression de la jeune femme sur le pompier finalement, sur France Inter il me semble. [Non, sur Twitter, NDLR].

- Rémy Barret : Mais tu avais raison, il avait dit auparavant [Voooilà !] que les violences étaient inhérentes [Voooilà !] à la Préfecture de police [Voooilà !] qui n'avait pas fait son travail. [Voooilà !]

- Daniel Riolo : Voooilà. Il a mis le temps, il a réfléchi un peu. Voilà.

Voilà…

Chronique d'un échec annoncé

Alors que la quasi-totalité des éditorialistes accablent d'emblée une « union mal embarquée […], de bric et de broc » (Jean-Michel Aphatie, LCI, 6/05), « un mirage, une escroquerie » (Christophe Barbier, RMC, 3/03), une « fable » (Le Monde, 10/05), un « accord factice » et « moche » (Olivier Bost, RTL, 5/05), ou une alliance au « succès timide » (Challenges, 3/05) sur la base de premiers sondages, partout, les journalistes politiques tiennent également à faire la chronique de son échec annoncé. « Arme de conquête ou pistolet à eau ? » interroge Olivier Bost dans son édito en face-à-face avec Yves Calvi (RTL, 5/05). Spoil :

- Olivier Bost : Ça marche quand vous avez une dynamique pour prendre le pouvoir, réelle et basée sur des gens qui veulent exercer le pouvoir. Très concrètement là aujourd'hui, c'est pas du tout cette histoire-là puisque c'est les plus radicaux qui l'emportent et la radicalité n'a pas pour objectif aujourd'hui d'exercer le pouvoir.

- Yves Calvi : On a l'impression que cette union populaire, à peine commencée, elle a du plomb dans l'aile, en tout cas qu'on la prend pas au sérieux !

C'est le moins qu'on puisse dire…

« Comment va gouverner cet homme ? » s'insurge d'ailleurs Catherine Nay (Europe 1, 30/04). « Parce qu'on voit bien aussi que c'est quelqu'un qui a une certaine enflure de l'égo, qui ne veut pas quitter le pouvoir, qui n'admet pas d'avoir été défait ! Et plutôt que d'être déprimé comme il y a cinq ans, eh bien il dit "Le Premier ministre, c'est moi !" » Même tonalité dans Le Monde, qui prend position le 6 mai et tient à faire savoir sa déception : « manœuvre », « marchandages », chefs de partis qui « convoqu[ent] bruyamment l'Histoire », « Canossa des défaits », « contorsions sémantiques », « silences assourdissants », « reniements »… L'édito du Monde regorge de sentences pour une conclusion sans appel : cet accord « n'en fait […] pas un programme de gouvernement [...]. L'objectif de devenir la principale force d'opposition au président réélu peut permettre de s'en accommoder, tant bien que mal, à titre provisoire. Pas celui d'exercer les responsabilités. »

Jeff Wittenberg, éditorialiste politique pour France TV, en doute aussi très fortement : « Les femmes et les hommes qui vont porter le futur programme si vous gagnez […], est-ce qu'ils ont suffisamment d'expérience ? » ; « Toutes les personnalités de la France insoumise, celles qui vous rejoignent au PS, les Verts, personne n'a connu de responsabilité gouvernementale. Est-ce que ce n'est pas tout de même un handicap ? ; « Dites-nous si le manque d'expérience à la tête de l'État n'est pas un frein ? » (France Inter, 8/05, face à Jean-Luc Mélenchon). Rappelons qu'il y a cinq ans, les mêmes éditocrates sortaient les violons pour l'entrée de ladite « société civile » macroniste dans l'hémicycle.

Verdict plus violent dans l'édito des Échos (2/05). La gauche au pouvoir ? Une « supercherie », révélant « une profonde fascination pour le nihilisme. […] Mélenchon Premier ministre ? On se pince ! » Pas autant que nous… « Très difficile de réussir son pari » assène encore Christophe Barbier (BFM-TV, 5/05). L'une des raisons à cela ? « Le vote musulman. C'est-à-dire de ces 69% de Français qui se disent de confession musulmane et qui ont voté Jean-Luc Mélenchon. Ceux-là n'ont pas forcément envie d'aller voter pour X ou pour Y qui sera simplement le représentant de Mélenchon. Ils n'ont pas forcément adhéré à un programme, ils ont adhéré à cette personne. » Car il faut le savoir : ils sont bêtes (en plus d'être méchants).

Le programme ? « Archaïque » !

Un échec annoncé donc, qui n'empêche pas les journalistes politiques de délégitimer le programme de A à Z. Les positions de la France insoumise sur le nucléaire ? « Mentalité antiscientifique » et « désir régressif vers une nature fantasmée et divinisée » assène Mathieu Bock-Côté (Europe 1, 5/05). Jean-Luc Mélenchon évoque-t-il sur France Inter « une politique de la radicalité concrète sur le plan écologique » ? La journaliste Claire Gatinois (Le Monde) traduit : « Il y a une forme de brutalité sociale aussi du coup ? Vous nous dites […] j'applique mes actions quitte à ce que ce soit brutal finalement ? » (France Inter, 8/05). Et dans la matinale de RTL (2/05), Alba Ventura fait faire ses gammes à Stéphane Le Foll pour garnir les gros titres : « Il y a une dérive chez Jean-Luc Mélenchon ? C'est ce que vous êtes en train de nous dire ? […] Quand vous dites "autoritaire", quand vous dites "radicalité" ? »

Au Figaro (6/05), on prend nettement moins de pincettes au moment de dénoncer « une "soviétisation" de l'économie française à plus de 300 milliards par an ». Le programme pour Christophe Barbier ? « Impraticable et infinançable » (RMC, 3/05). « Des promesses intenables », « une radicalité [...] en tout cas anachronique » tance Alain Finkelkraut avant de nuancer : une « radicalité monstrueuse » (Europe 1, 10/05). « Ça serait la faillite si c'était appliqué ! » radote Jean-François Kahn sur LCI (6/05). Quant à Jacques Julliard dans Marianne (4/05), il en est « convaincu » : « L'application brutale de l'ensemble des propositions du programme de Mélenchon nous conduirait à la catastrophe. » « Complétement dingue » ajoute Denis Olivennes sur France 5 (5/05) :

Emmanuel Macron a fait la plus grosse relance keynésienne de toute l'histoire récente de la 5ème République ! Ce pays prétendument néolibéral atteint des niveaux de dépense publique, de dette publique, de dépense sociale, d'impôts, de fonctionnaires et de réglementations comme on n'en a jamais connus ! Et on va encore alourdir la bête ! Dans ce pays qui souffre déjà d'une faible croissance qui explique son niveau de chômage et son faible pouvoir d'achat, on va encore charger la mule et son ventre va toucher le sol ! Et on va rajouter encore 200 milliards de dépenses publiques, […] c'est complétement dingue !

Et pour sortir de la dinguerie, rien de tel qu'un recul historique avec François Lenglet. L'objet de sa chronique (RTL, 3/05) ? Faire état du « bilan économique désastreux de l'expérience du Front populaire » ! L'occasion pour l'éditocrate d'anachroniser sa rengaine en fustigeant la « surenchère syndicale » de l'époque, ainsi qu'une France « affaiblie par les grèves à répétition et les nationalisations. » Avant de se faire le porte-parole de Léon Blum, qui « doit aujourd'hui se retourner dans sa tombe en entendant Jean-Luc Mélenchon récuser la construction européenne qui a tant manqué à l'époque. » Toute honte bue. Autres références, même tonalité sur Europe 1, où Nicolas Bouzou avertit ses contemporains (Europe 1, 4/05) :

La vérité, c'est que les programmes révolutionnaires du type « La France insoumise » n'ont jamais apporté rien d'autre que de la misère économique et sociale ! C'est toute l'histoire de l'Amérique Latine dans les années 1980 et 90, c'est parfaitement documenté historiquement. Ce type de programme met en place un système économique qui génère des rentes et qui entraîne une explosion des inégalités. Les riches, dans ce genre de système, s'en sortent toujours. Ce sont les plus fragiles qui en souffrent.

« Révolutionnaire » ? Rétrograde, en tout cas, pour Denis Olivennes : « Back to the future ! On va refaire le programme d'il y a 40 ans, on rentre dans la modernité en refaisant le programme commun des années 70. Ça, c'est l'avenir de la social-démocratie. Euh… non ! » (France 5, 5/05). Paraphrasé le même jour par Challenges : « Il y a des éléments de son discours qui nous ramènent quarante ans en arrière : retraite à 60 ans (alors que l'espérance de vie a gagné presque dix ans depuis), augmentation des impôts et des dépenses publiques (alors que celles-ci ont déjà progressé de dix points de PIB), intervention massive de l'État… Il n'y manque qu'un bon programme de nationalisations ! » Chiche ! L'Europe ? « La même rhétorique que celle de Marine Le Pen […]. Bref, comme avec le projet du Rassemblement national, cela s'appelle un "Frexit" sans le dire. À nous de le répéter. » La majorité des confrères s'y attèlent déjà, dont Frédéric Haziza, tapant sur un « programme anti-européen et pro-Poutine. » (Radio J, 8/05).

Mais la cabale vaut pour l'ensemble des aspects programmatiques : « Le blocage des prix ? C'est archaïque ! » vilipende Jean-Michel Aphatie (LCI, 6/05) avant de dérouler le prêchi-prêcha : « Tout le monde le sait : l'économie de marché, qu'on régule qu'on tempère, […] est la seule qui permet au consommateur et au producteur de vivre ensemble. » Puis : « Nationaliser les banques ? Mais pas un socialiste n'y croit ! » Et il ose :

On a l'exemple du Crédit Lyonnais, on a vu ce que ça a donné ! Des masses d'argent non contrôlées, du scandale, du gaspillage… Je ne sais pas si Jean-Luc Mélenchon y croit d'ailleurs ! Mais lui, il a toujours dit ça, donc au moins faisons lui le crédit d'une cohérence intellectuelle à défaut de la sincérité.

Et de poursuivre le dézingage en règle. La retraite à 60 ans ? « C'est l'un des plus gros bobards de la scène politique actuellement. Ça, Jean-Luc Mélenchon, il va falloir qu'il l'explique hein ! […] Parce que quand il était en campagne présidentielle, vraiment, personne n'a été attentif à ça. On est d'une complaisance souvent avec la gauche qui est très importante. »

« Complaisance » ? Dans le dictionnaire éditocratique, nom féminin ; définit l'attitude des médias sus-cités, et celle de Paris Match en particulier, au moment d'évoquer les militants et sympathisants de la France insoumise qui « vont refaire un tour de piste d'ici au mois de juin pour aider Jean-Luc Mélenchon. » (5/05) Par exemple ?

[L]es fameux zadistes qui chassent les paysans creusant des retenues d'eau sans leur permission. Au bout de quelques mois à jouer les Jacquou le Croquant, ils finiront à trente par sortir trois carottes et dix navets d'un terrain où un campagnard nourrissait un village à lui seul. Alors ils les apporteront sur le marché en tendant le poing et la sébile. Je vous rassure : entretemps, rien n'aura changé. Rien ne change jamais. Et Jean-Luc Mélenchon continuera de rêver de révolution comme la chaisière rêve d'épouser l'évêque.

Terminons ce premier volet sur le service public en compagnie de Renaud Dély, présentateur de « 28 Minutes » sur Arte, également éditorialiste et présentateur sur France Info. Pour l'auteur de l'essai Anatomie d'une trahison. La gauche contre le progrès (mai 2022), la séquence actuelle est plus qu'une aubaine : cabale et auto-promo, d'une pierre deux coups !

C'est donc en grand expert que Renaud Dély défile sur les ondes publiques : « C ce soir » (France 5, 2/05), France Inter (4/05) et « C à vous » (France 5, 5/05) – dont sont issus les propos qui suivent. Et en grand expert qu'il manie l'art des citations : « Comme disait le psychanalyste Jacques Lacan, "le réel, c'est quand on se cogne". » Voilà pourquoi les éditorialistes ne sont jamais assommés. « Le problème du projet unitaire qui est en voie d'être adopté, c'est qu'aussi sincère soit-il, il est en léger décalage avec le réel aujourd'hui sur de nombreux sujets ! » Plus précisément sur le fond du programme ?

C'est le signe d'une gauche qui perd confiance en elle, qui rompt aussi avec une certaine idée du progrès, en tout cas du mouvement. C'est une gauche qui est profondément à la fois repliée sur des identités, des communautés qui s'affrontent et repliée sur le passé, qui est nostalgique. […] Ces derniers jours, on entend beaucoup parler du Front populaire, […] c'était il y a 86 ans !

Le psychanalyste n'est pas encore au bout du raisonnement :

Et donc cette gauche [veut] se rassurer […] parce qu'elle perd pied face au réel, parce qu'elle a du mal à le comprendre, à comprendre sa complexité et à le réformer. […] Ça contribue probablement à flatter, à enthousiasmer même une frange militante c'est vrai, mais à réduire le champ de la gauche sur un espace beaucoup plus réduit électoralement et à la décaler de la réalité du pays.

Ce que confirment d'ailleurs noir sur blanc les résultats des deux dernières élections présidentielles.

D'autres griefs ? Anne-Élisabeth Lemoine se charge du lancement : « C'est une gauche qui donne beaucoup de leçons également ! » « C'est la gauche indignée » acquiesce Renaud Dély, du même ton paternaliste. « C'est légitime et heureux de s'indigner dans la vie face à l'injustice et au malheur, mais ça ne fait pas un projet politique ! » Il n'en fallait pas plus à Patrick Cohen : « Il y a une formule formidable vous vous rappelez, c'est celle de Malek Boutih, "la gauche est condamnée à se liquéfier dans sa méchanceté". » Et les éditorialistes dans leur arrogance… bourgeoise, comme le rappelle Renaud Dély au moment de parler « écologie » :

L'indignation ou la dénonciation d'une génération, par exemple les boomers […], ne suffit pas à construire le monde d'après ! Le problème de toute une frange de la gauche, et de toute une frange des écologistes au sens large, c'est de tenir parfois un discours anxiogène, catastrophiste, mais sans réussir à dessiner les contours du monde d'après. Si effectivement c'est foutu, s'il n'y a plus rien à faire, foutu pour foutu, on finit par se racheter des SUV !

Éclats de rire sur tout le plateau.

***

Après avoir polarisé leur agenda de campagne autour de l'extrême droite, après avoir tapissé de chats un projet de société structurellement xénophobe et raciste, après avoir propulsé la candidature d'un néo-fasciste reçu partout avec déférence ou complaisance, les médias dominants exploitent la seule fenêtre médiatique (massive) arrachée par la gauche depuis des mois pour (massivement) instruire son procès.

Dès lors, il faut au moins être éditorialiste au Figaro pour entrevoir, dans la séquence actuelle, un « cirque médiatique mené par l'extrême gauche autour de son nombril » (Ivan Rioufol, 6/05) ; travailler au Point pour titrer une chronique « Mélenchon, nouveau chouchou des médias » et critiquer une « lune de miel médiatique » (Jean-François Kahn, 12/05) ; ou encore vivre sur un plateau de CNews pour avoir « l'impression que c'est Jean-Luc Mélenchon qui a gagné l'élection présidentielle depuis quinze jours avec une complicité ou une douceur de l'espace médiatique » (Pascal Praud, 5/05). « L'extrême gauche n'affole surtout pas les médias bien-pensants. L'extrême droite toujours, l'extrême gauche jamais » lui rétorque l'ancien directeur général de LCI et membre de la direction de TF1 Éric Revel, plus lucide que jamais.

Mépriser, moquer, délégitimer : les chiens de garde étaient bel et bien de sortie. Comme jamais ? Sans doute non. Mais avec plus d'une corde à leur arc. À suivre…

Pauline Perrenot, grâce à un travail d'observation collectif des adhérent·e·s d'Acrimed

10.05.2022 à 14:34

« Voter blanc c'est voter brun » : cabale contre l'abstention et le vote blanc

Mathias Reymond

Retour sur l'entre-deux-tours.

- Élection présidentielle de 2022 / ,
Texte intégral (2840 mots)

Comme un air de déjà-vu. Au lendemain du 21 avril 2002, les médias étaient unanimes : il fallait faire barrage à l'extrême droite et voter pour Jacques Chirac, toute autre option étant inconcevable. En 2017 : il fallait voter Emmanuel Macron pour faire barrage à Marine Le Pen, toute autre option étant inconcevable (bis). Et cette année, encore une fois, les prescripteurs sortent l'artillerie lourde : il faut voter Macron, toute autre option étant inconcevable (ter). Ainsi vont les dissonances médiatiques : grandes banalisatrices de l'extrême droite en temps normal, les chefferies éditoriales se réveillent tous les cinq ans pour appeler à « bien voter » et culpabiliser les abstentionnistes [1].

Mobilisation générale

« Dimanche, il n'existera qu'une seule manière de contribuer à éviter que la candidate d'un parti d'extrême droite, Marine Le Pen, accède au pouvoir : c'est de voter pour son adversaire, Emmanuel Macron […]. Ni le vote blanc ni l'abstention ne seront d'une quelconque utilité pour préserver notre pays de l'irrémédiable. » Avec ces quelques lignes, le 22 avril, soit l'avant-veille du second tour de l'élection présidentielle de 2022, le directeur du Monde, Jérôme Fenoglio, appose un point final à deux semaines de propagande pour le vote Macron. La presse quotidienne et hebdomadaire (exception faite du Figaro et de Valeurs Actuelles) ainsi qu'une partie des médias audiovisuels ont, entre les deux tours de l'élection, fait campagne contre Marine Le Pen – feignant de ne découvrir qu'alors son programme et alors même qu'en parallèle, ces médias contribuent à la normalisation du RN –, contre l'abstention et le vote blanc ou nul, et donc pour le vote en faveur d'Emmanuel Macron.

Franz-Olivier Giesbert dans Le Point (21 avril) assure qu'« il n'y a pas d'autre solution que Macron ». Le refrain est repris par Bernard-Henri Lévy dans le même numéro – dans un style beaucoup plus lyrique : « Il y a, en cet instant, une urgence, une seule : faire que la maison Macron, forte de nos voix, nous garde de sombrer dans l'étang noir des mauvaises passions françaises. » Pour Riss dans Charlie Hebdo (20 avril), « il faut aller voter. Pour qui ? Pour l'adversaire de Marine Le Pen. » Et d'expliquer que « c'est une conclusion logique, un phénomène mécanique, un théorème aussi implacable que celui d'Archimède. »

Par passion de lui-même, Raphaël Enthoven « plutôt-Le Pen-que-Mélenchon » déploie un éventail d'arguties auto-référencées pour dire qu'il ira « d'un cœur léger, le 24 avril 2022, à 8 h 01, déposer un bulletin Emmanuel Macron dans l'urne en [se] disant : "Plutôt un monde perfectible qu'un cauchemar de cinq ans". » (Franc-Tireur, 20 avril) Moins enthousiaste, Caroline Fourest affirme, la semaine précédente dans le même journal, que « si nous n'allons pas voter contre Marine Le Pen au second tour en raison de cette lassitude [faire barrage], c'est la corde qui nous pend au nez. » Jean-François Kahn et Jacques Julliard dans Marianne (21 avril) reprennent le slogan martelé dans l'essentiel de la presse : « L'impossible ni-ni » puisque « Le Pen ou Macron sera élu président de la République […], l'abstention et le vote blanc constituent une dérobade. » Puis ils assènent : « Ces évidences nous conduirons donc, sans faux-fuyants, à voter pour Emmanuel Macron le 24 avril. »

Et tandis que toute une partie des médias redécouvre que le RN est une formation d'extrême droite, tentant de « (re)diaboliser » celle qu'ils ont contribué à « dé-diaboliser » durant deux décennies [2], certains semblent presque se faire un jeu de donner le bâton pour se faire battre : L'Obs, par exemple, qui tweete que si Marine Le Pen est élue, celle-ci « pourrait devenir la commandante en chef de la force de frappe française, et déclencher l'équivalent de 48 000 Hiroshima. »

On l'a compris, la presse est unanime (ou presque), et appelle à voter Macron. Au-delà du léger problème de pluralisme que pose ce consensus médiatique, cette injonction à « bien voter » et à faire « bien voter » rappelle que les médias jouent – ou tentent de jouer, comme souvent, un rôle de prescripteur. S'il est peu probable que ces multiples appels aient influencé le scrutin du second tour, ils informent plus sur ceux qui les lancent que sur leur contenu (très souvent interchangeable).

Et durant cette période – c'est une vieille musique – les résistants se mobilisent et les pétitions pleuvent comme jamais. Le Monde a publié pas moins de quatre pétitions appelant à voter pour Emmanuel Macron : le 14 avril, une quinzaine d'intellectuels de gauche affirment qu'ils voteront « pour Emmanuel Macron au second tour », en l'invitant toutefois à revoir son programme ; le 15 avril, plus de 400 personnalités de la culture assurent qu'ils « voteron[t] sans aucune hésitation pour Emmanuel Macron le 24 avril. Sans illusions, sans hésitation et sans trembler » ; le 18 avril, c'est au tour de 70 universitaires et chercheurs d'appeler à voter « contre Marine Le Pen, et donc - c'est le principe d'un second tour d'élection présidentielle – pour Emmanuel Macron » ; enfin, le 20 avril, 90 élus socialistes clament qu'ils vont voter Emmanuel Macron, et que pour eux, « s'abstenir, mettre un bulletin blanc ou nul, c'est refuser de choisir la République. »

Dans Libération, la frénésie pétitionnaire est encore plus spectaculaire puisqu'au moins huit textes (et de nombreuses tribunes, du philosophe Marc Crépon au comédien Denis Podalydès) sont diffusés.

Ce n'est pas tout. Le 12 avril sur le site de France Info et dans les colonnes du Parisien, c'est une cinquantaine de sportifs qui appellent à « faire barrage à l'extrême droite » en votant pour Emmanuel Macron au deuxième tour. Du côté de L'Obs, on met en avant l'appel à voter Emmanuel Macron du « monde associatif » (en réalité 28 associations), quitte à parler pour toutes les autres, tandis que dans une autre tribune, 86 membres du Conseil économique, social et environnemental sortent de leur réserve « pour appeler à voter Macron ».

Et même des titres qui n'ont pourtant pas pour habitude de suivre le reste des médias dans leurs accès d'unanimisme participent aussi au mouvement : dans L'Humanité du 18 avril, plusieurs associations appellent à utiliser « le seul bulletin de vote à notre disposition, celui de Macron. » ; tandis que dans Politis (19 avril), un autre collectif d'intellectuels considère « que la position abstentionniste de gauche est très dangereuse et qu'il faudra impérativement voter contre Le Pen. » Arguant donc que « contre le fascisme, il faut utiliser le bulletin de vote Macron le 24 avril. »

S'il ne s'agit pas ici bien sûr de remettre en cause la légitimité de ces textes – dont les argumentaires varient, parfois très largement – force est de constater qu'ils forment un raz-de-marée écrasant les voix abstentionnistes ou partisanes du vote blanc ou nul. Un débat mis à mal, simplificateur et laissant peu de place médiatique aux argumentaires qu'ont par exemple pu développer Philippe Poutou ou Jean-Luc Mélenchon quant à leur consigne de vote – souvent décriée : « Pas une voix pour Marine Le Pen ».

Culpabilisation générale

L'abstention et le vote blanc, comme souvent, furent immédiatement frappés du sceau de l'infamie. Sur France Inter, Sophia Aram, qui n'a pas pour habitude de prendre son auditoire à contre-pied, enfonce une porte déjà bien ouverte en assimilant l'abstention à une sorte « d'expérimentation morbide » et en traitant de « crétins » ceux qui manifestent « contre le second tour au son de "Ni Le Pen, Ni Macron." » (18 avril) Pour Luc le Vaillant de Libération, « voter blanc, c'est voter brun », en affirmant « les choses sont claires : toute autre solution que le bulletin Macron mène à Le Pen » et en remettant une couche : « S'abstenir, comme déposer dans l'urne un bulletin nul ou blanc, signifie confier l'avenir du pays à la tenancière d'un parti xénophobe et autoritaire. » Mais pourquoi le vote blanc ou nul conduirait nécessairement à Le Pen ? Et pourquoi pas à Macron ? En réalité, à aucun des deux : voter blanc, c'est voter blanc.

Dans le prolongement de son éditorial déjà cité plus haut, Riss de Charlie Hebdo s'emporte contre ceux qui, à gauche, « manifestent une telle haine contre ce dernier [Macron] qu'ils finissent par ne plus en exprimer aucune contre son adversaire d'extrême droite. » « Chez eux, ajoute-t-il, Macron a pris la place de Jean-Marie Le Pen, et l'anti­macronisme a remplacé l'antilepénisme. » Chez eux ? C'est-à-dire qui ? Et que représentent-ils ? Puis il conclut : « Il n'est pas question de leur faire la morale car, lorsqu'on a en face de soi des esprits qui raisonnent ainsi, il est inutile de gaspiller son énergie à convaincre les murs de briques qu'ils ont dans la tête. » D'où, probablement, le choix de l'insulte et de la caricature…

Pour Alain Mabanckou dans L'Obs (21 avril), le vote blanc serait encore « un caprice de ceux qui ne savent plus que faire de leur pouvoir de citoyen. Un peu comme si ces électeurs étaient gavés et jouaient avec leur nourriture pendant qu'ailleurs des gens meurent de faim. » La misère a bon dos. Les Ukrainiens aussi… Dans Franc-Tireur, Raphaël Enthoven martèle que « ne pas user de son droit de vote quand tant d'autres n'y ont pas accès, et quand des Ukrainiens meurent pour sauver le leur, ce n'est pas agir en homme libre, mais en égoïste. » (6 avril)

En grande forme, les duettistes Kahn et Julliard claironnent dans Marianne : « Que penser de ces Ponce Pilate qui, confrontés à une alternative quasi existentielle, se font une vertu de s'en laver les mains… » Et dans ce texte à charge contre les abstentionnistes ou partisans du vote blanc ou nul, ils extrapolent en mettant tout le monde dans le même panier, et en prêtant aux électeurs une intention unilatérale :

Tout le monde sait que le prétendu non-choix, le ni-ni, la désertion affichée des urnes, le vote blanc – qui est, en vérité, un vote vraiment nul – dissimulent presque toujours un choix qui refuse de s'avouer. Fût-ce de se l'avouer à soi-même. Le narcissisme de la belle âme, qui sévit notamment dans certains milieux intellectuels, est, à cet égard, détestable : on ne vote pas pour sauver son âme ! […] Les objecteurs de conscience de cette espèce sont tout simplement des gens qui refusent d'éliminer Marine Le Pen.

Grand promoteur de la rhétorique et des obsessions de l'extrême droite, Franz-Olivier Giesbert, dans Le Point du 21 avril, fustige La France insoumise, qui « en refusant de choisir entre la peste et le choléra […] renvoie dos à dos Mme Le Pen avec "sa haine raciste et antimusulmane" d'un côté et, de l'autre, M. Macron, "qui a détruit notre pays depuis cinq ans". » Giesbert prétend – sur la base de sondages bancals – qu'une « partie non négligeable des électeurs de M. Mélenchon sera tentée de mettre dans l'urne un bulletin pour Marine Le Pen. » Et selon lui, les jeunes qui manifestent contre le second tour sont des « nihilistes juvéniles à front bas. » Dans le même hebdomadaire, Étienne Gernelle, qui a laissé la nuance dans le tiroir de son bureau, s'adresse à ses lecteurs dans un éditorial enflammé et titré : « Le lepéno-mélenchonisme, stade suprême du cynisme ». S'amusant à faire des parallèles entre les deux candidats arrivés deuxième et troisième lors du premier tour de l'élection présidentielle, Gernelle note que « Mélenchon et Le Pen [sont] jumeaux de la ruine sur le plan économique ». Enfin, toujours dans le même magazine, Bernard-Henri Lévy prescrit : « Sera-t-il encore temps, quand ce Bloc-notes paraîtra, de convaincre […] les Insoumis qu'il ne suffit pas de dire et répéter, comme un disque rayé, "pas une voix pour Marine Le Pen" si c'est pour, en s'abstenant, la lui donner, cette voix, en douce ? »

Et à ce sujet, « si tout le monde s'abstient, que se passe-t-il ? » s'interroge Denis Sieffert dans Politis – reprenant ainsi à son compte la petite musique entonnée en 2017 par Léa Salamé : « Si tout le monde s'abstient ou vote blanc, qui gagne ? » [3] Une question virtuose dénuée de sens politique, puisque jamais « tout le monde » ne s'abstiendra.

***

En 2017, dans un article revenant sur la période de l'entre-deux-tours, nous écrivions déjà :

Alignement éditorial général en faveur du vote Macron, culpabilisation unanime des abstentionnistes et acharnement démesuré contre Jean-Luc Mélenchon : voilà l'unique et simpliste mélodie qui fut jouée pendant deux semaines dans toutes les « grandes » rédactions de France par des éditocrates de tout poil et de tout grade. Face à la candidate du Front national, le choix de l'abstention ou du vote blanc, comme la décision de Jean-Luc Mélenchon de ne donner d'autre consigne de vote que celle de ne pas offrir une seule voix à Marine Le Pen étaient évidemment discutables. Mais de discussion il n'y eut point, les grandes consciences médiatiques préférant au débat démocratique qu'ils chérissent tant – et qu'ils piétinent si allègrement –, asséner à tour de bras des leçons de bienséance républicaine, de morale civique et de tactique électorale aux électeurs déviants. Un journalisme de prescription des choix électoraux légitimes et d'écrasement des opinions dissidentes.

Des mots qui, malheureusement, n'ont pas pris une ride.

Mathias Reymond


[3] France Inter, 3 mai 2017.

03.05.2022 à 13:49

Ukraine : quand les médias s'intéressent enfin aux civils (FAIR)

FAIR

Texte intégral (5008 mots)

Nous traduisons ci-dessous un article paru le 18 mars sur le site de FAIR [1], observatoire des médias étatsuniens. Au moment où tous les médias mettent la guerre en Ukraine à la Une, FAIR compare le traitement de ce conflit avec d'autres impliquant les États-Unis et leurs alliés, notamment en Irak. (Acrimed)

Alors que les chaînes d'information américaines couvraient le choc des premières semaines de l'invasion russe en Ukraine, certains observateurs des médias — comme le fondateur de FAIR Jeff Cohen (Common Dreams, 28/2/22) — ont partagé leur impression d'une couverture assez nettement différente de celle de conflits antérieurs, notamment l'attention toute particulière accordée aux civils.

Pour objectiver et approfondir cette analyse, FAIR a scruté la première semaine de couverture de la guerre en Ukraine (24 février au 2 mars 2022) dans trois journaux télévisés : « ABC World News Tonight », « CBS Evening News » et « NBC Nightly News ». Nous avons utilisé la base de données Nexis pour décompter tant les sources que les sujets sur l'Ukraine pendant la période étudiée : qui parvient à se faire entendre ? Quels sont les angles retenus ? En comparant cette couverture à celle d'autres conflits, on retrouve une dépendance bien connue au récit officiel pour cadrer les événements, mais on relève aussi une toute nouvelle aptitude à rendre compte de l'impact sur les civils — pourvu que ceux-ci soient blancs et l'agresseur, un ennemi américain reconnu et non les États-Unis eux-mêmes.

Les sources ? Des Ukrainiens — pas les experts

L'un des aspects les plus frappants des premiers reportages sur la guerre a été le nombre impressionnant de sources ukrainiennes. FAIR met toujours les chaînes d'information au défi d'adopter le point de vue des principales victimes, et de fait, les médias américains le font bien davantage pour cette guerre que pour toute autre guerre récente. Sur 234 sources citées au total — dont 230 d'une nationalité identifiable — 119 étaient ukrainiennes (dont cinq vivant aux États-Unis).

Pour autant, il ne s'agissait presque toujours que de micros-trottoirs, rarement traités en plus d'une ligne ou deux. Même les trois Ukrainiens identifiés comme ayant une expertise professionnelle avérée — deux médecins et un journaliste — n'ont parlé que de leur expérience personnelle de la guerre. Vingt et un (17 % des sources ukrainiennes) étaient fonctionnaires ou militaires, encore en service ou non.

Relayer autant de voix ukrainiennes, mais en en invitant si peu à développer une véritable analyse, suscite assurément la compassion, mais pour des gens présentés surtout comme des pions ou des victimes plutôt qu'un peuple doté d'une culture et d'une histoire propres, capable de déterminer son avenir.

Dans le même temps, les sources officielles russes n'apparaissent que quatre fois. Seize sources ont été citées côté russe : treize de simples passants, une d'un opposant politique et deux de membres de familles aisées.

Quatre-vingts sources étaient américaines, dont cinquante-sept de responsables ayant été ou étant encore en fonction. Nonobstant l'implication diplomatique de l'Union européenne, deux sources d'Europe occidentale seulement sont présentées : le secrétaire général norvégien de l'OTAN et un civil allemand aidant les réfugiés en Pologne. Huit civils étrangers vivant en Ukraine ont été également inclus : trois Américains, trois Africains et deux personnes originaires du Moyen-Orient.

Et si les dirigeants politiques apportent assurément des connaissances et des perspectives importantes à la couverture de la guerre, il en va de même des universitaires, des think tanks et des associations citoyennes ayant une bonne connaissance de la région. Mais ces voix ont été presque complètement marginalisées, cinq d'entre elles seulement apparaissant au cours de la semaine étudiée. Tous résidaient aux États-Unis, en comptant l'Américain d'origine ukrainienne Michael Sawkiw (CBS, 24/2/22), représentant le Comité du Congrès ukrainien d'Amérique (organisation parente de la faction de Stepan Bandera de l'Association des Nationalistes Ukrainiens, qui prit part à la Shoah pendant la Seconde Guerre mondiale).

Dans les faits, les chaînes d'information américaines ont donc largement laissé les gouvernants américains définir les termes du conflit pour les téléspectateurs. Quand ces officiels fustigeaient le gouvernement russe et mettaient en avant « ce qu'on va faire pour aider le peuple ukrainien dans sa lutte » (NBC, 1/3/22), aucun intervenant n'a remis en question le rôle des États-Unis dans le conflit (FAIR, 4/3/22), ou l'impact des sanctions occidentales sur les civils russes.

Le parti pris en faveur des gouvernants américains et la marginalisation des experts appartenant au pays envahi — comme d'ailleurs des experts issus de la société civile, où que ce soit — n'est pas sans rappeler la couverture par la télévision américaine d'une autre invasion à grande échelle récente : celle de l'Irak. Une étude de FAIR (Extra !, 5-6/03) avait montré alors que, dans les trois premières semaines de l'invasion américaine, les fonctionnaires américains en service ou retraités représentaient plus de la moitié (52 %) des intervenants cités dans les journaux aux heures de grande écoute sur ABC, CBS, NBC, CNN, Fox et PBS. Les Irakiens, eux, ne représentaient que 12 % des sources, et 4 % de l'ensemble des intervenants émanaient d'universités, de think tanks ou d'ONG.

Autrement dit, même si le biais est encore plus marqué quand ce sont les États-Unis qui font la guerre, les médias américains semblent prendre le parti de laisser les responsables américains construire le récit dans tout type de guerre, et de mettre en sourdine leurs critiques.

Civils visibles et invisibles

Ceci dit, il y a aussi des différences frappantes dans la couverture des deux guerres. La plus évidente étant que, lors de l'invasion américaine de l'Irak, les civils du pays représentaient un pourcentage bien plus faible des sources : 8 %, contre 45 % dans le cas ukrainien.

Les journalistes américains, presque tous embarqués avec les troupes américaines en Irak au début du conflit, ont absorbé et régurgité la propagande américaine décrivant la guerre comme une libération des Irakiens, et non comme leur massacre. Il y avait donc peu de raisons de leur adresser la parole ou de les présenter à l'écran, sinon pour les montrer faisant l'éloge des États-Unis — typiquement le genre de réaction qu'un journaliste embarqué avec des soldats lourdement armés a toutes les des chances de recueillir.

Autre différence notable, la façon dont les chaînes d'information américaines rendent compte des voix dissidentes du pays agresseur. On peut relever que l'opposition de l'opinion publique russe à la guerre en Ukraine semble être à peu près du même ordre que l'opposition de l'opinion publique américaine à la guerre en Irak : si une majorité dans chaque pays a soutenu l'agression initiée par son gouvernement au début des deux guerres, environ un quart s'y est opposé (Gallup, 24/3/03 ; Meduza, 7/3/22).

Pour autant, dans les journaux télévisés américains, l'opposition à la guerre est apparue très différente dans les deux conflits. Sur les vingt sources russes relevées dans l'étude, dix (50 %) s'exprimaient contre la guerre, soit sensiblement plus que relevé par les sondages. En leur temps, les voix antiguerre ne représentaient que 3 % de l'ensemble des sources américaines dans la couverture initiale du conflit irakien (FAIR, mai 2003), soit une minimisation spectaculaire de l'opposition citoyenne à la guerre.

Une couverture de la guerre centrée sur les civils

Dans les guerres modernes, ce sont presque toujours des civils innocents qui font les frais de la violence. Mais la couverture médiatique américaine met rarement l'accent sur le décompte des victimes civiles, si bien que les récents reportages sur l'invasion de l'Ukraine par la Russie offrent un aperçu exceptionnel de ce que peut être une couverture de la guerre axée sur les civils — dans certaines circonstances.

Dans notre étude, nous avons pris en compte non seulement les intervenants, mais aussi le contenu des sujets sur l'Ukraine. Au cours de la première semaine de la guerre, les journaux télévisés américains diffusés aux heures de grande écoute sur ABC, CBS et NBC ont proposé des reportages fréquents sur le bilan des victimes civiles de l'invasion, en dépêchant des journalistes dans les principales villes ciblées, ainsi que dans les zones frontalières accueillant les réfugiés.

Soixante et onze sujets sur les trois grandes chaînes ont traité de l'impact sur les civils ukrainiens, tant ceux restés sur place que ceux ayant fui la violence. Vingt-huit d'entre eux étaient centrés sur le bilan des victimes civiles ou bien l'ont mentionné.

De nombreux reportages décrivaient ou diffusaient de brefs extraits de civils décrivant leur peur et les difficultés affrontées ; plusieurs mettaient en avant des enfants. Un sujet d'ABC (28/02/22), par exemple, le montre bien, où le correspondant de guerre Matt Gutman témoigne : « Cette petite fille dans le train sanglote dans sa peluche, elle fait partie des plus de 500 000 personnes qui ont tout laissé derrière elles, fuyant dans des trains bondés. »

Centrer le récit sur l'impact du conflit sur les civils, et mettre en avant leur vécu, pousse à compatir pour ces civils et à condamner la guerre. Mais cette démonstration, dans le cas ukrainien, de la faculté des chaînes d'information à cibler l'impact civil, y compris le bilan des victimes, est d'autant plus accablante pour leur couverture des guerres où les États-Unis et leurs alliés ont été les agresseurs — ou dans lesquelles les victimes n'étaient pas blanches.

« Ils nous ressemblent tellement »

De nombreux éditocrates et journalistes se sont laissé surprendre à dire tout haut ce qu'ils pensaient tout bas. « Ils nous ressemblent tellement », écrivait Daniel Hannan dans le Telegraph (26/2/22). « C'est ce qui rend la chose si choquante ».

Charlie D'Agata de CBS News (25/2/22) a déclaré aux téléspectateurs que l'Ukraine « n'est pas, avec le respect qu'on lui doit, un endroit comme l'Irak ou l'Afghanistan, où le conflit fait rage depuis des décennies. Là on est dans une ville relativement civilisée, relativement européenne — bon, j'essaie de peser mes mots —, un lieu où l'on ne s'attend pas à ça, où on ne souhaite pas non plus que ça se produise. »

« Ce qui est fascinant, c'est que, rien qu'à les voir, leur look, ce sont des gens qui ont réussi — je m'en veux d'utiliser l'expression — de la classe moyenne », s'émerveillait Peter Dobbie, reporter de la BBC, sur Al Jazeera (27/2/22) :

À l'évidence, ce ne sont pas des réfugiés cherchant à fuir telle ou telle zone du Moyen-Orient toujours en état de guerre. Ce ne sont pas des gens essayant de s'échapper de telle ou telle zone d'Afrique du Nord. Ils ressemblent à n'importe quelle famille européenne qui pourrait être vos voisins.

Il est arrivé que les médias américains montrent de l'intérêt pour les réfugiés noirs et racisés victimes de la guerre (par exemple, Extra !, octobre 2015), mais on a du mal à imaginer qu'ils bénéficient un jour de la couverture massive accordée aux Ukrainiens qui « nous ressemblent » — comme l'entendent des journalistes blancs.

« Donner une chance à la guerre »

Et l'on a sûrement en tête des cas où des réfugiés non-blancs sont quasi passés sous silence par les médias américains. Par exemple, au moment où les États-Unis ont retiré leurs troupes l'année dernière, quoique se disant très préoccupées par le sort du peuple afghan, ces mêmes chaînes de télévision ont à peine rendu compte de la catastrophe humanitaire prévisible et évitable à laquelle le pays est confronté (FAIR, 21/12/21). Plus de cinq millions de civils afghans sont soit réfugiés, soit déplacés à l'intérieur du pays.

La République démocratique du Congo, théâtre l'an passé de la crise migratoire la plus négligée au monde, selon le Conseil norvégien pour les réfugiés (27/5/21), avec un million de personnes exilées et cinq millions déplacées à l'intérieur du pays, n'a pas été mentionnée aux informations une seule fois au cours des deux dernières années aux heures de grande écoute aux États-Unis. Et dans les années 2000, alors que l'on estimait à quarante-cinq mille le nombre mensuel de Congolais mourant des suites du conflit, il en a été question en moyenne moins de deux fois par an (FAIR, avril 2009).

Aux frontières mêmes de notre pays, les médias relativisent les voix des réfugiés, présentant essentiellement la situation comme une crise politique pour les États-Unis, et non comme une crise humanitaire pour des réfugiés surtout noirs et racisés (FAIR, 19/6/21).

Cela étant, être blanc ne donne pas automatiquement aux victimes civiles un rôle de premier plan dans la couverture médiatique américaine. Pendant la guerre du Kosovo, les journalistes américains ont minimisé les victimes serbes des bombardements de l'OTAN — quand ils n'encourageaient pas à multiplier les morts (FAIR, juillet 1999). Quand l'OTAN a assoupli ses règles d'engagement, augmentant ainsi le nombre de victimes civiles, le chroniqueur du New York Times Thomas Friedman a écrit (6/4/99) : « Douze jours de bombardements chirurgicaux n'allaient sûrement pas infléchir la Serbie. Voyons voir ce que pourront faire douze semaines de bombardements pas trop chirurgicaux. Laissons sa chance à la guerre ».

De même, le chroniqueur du Washington Post Charles Krauthammer (8/4/99), critiquant « l'affligeante sélectivité » des bombardements de l'OTAN, s'était réjoui qu'ils « frappent enfin des cibles — centrales électriques, dépôts de carburant, ponts, aéroports, relais de télévision — qui peuvent vraiment en finir avec l'ennemi et les civils à proximité ».

« Conçus pour ne frapper que leurs cibles »

Comme le suggèrent ces exemples, si la race peut jouer dans le sentiment d'identification des journalistes avec les victimes civiles, dans un écosystème de médias dominants dépendant si étroitement des gouvernants américains pour définir et cadrer les événements, les intérêts de ces responsables vont nécessairement déterminer les crises à mieux couvrir et les acteurs les plus dignes de compassion.

La guerre d'Irak présente un contraste évident avec la couverture de l'Ukraine. Les États-Unis ont envahi l'Irak sous prétexte de s'inquiéter à la fois des armes de destruction massive supposées de Saddam Hussein et de la façon dont il traitait le peuple irakien, présentant la guerre comme un acte humanitaire (FAIR, 9/4/21). Mais Iraq Body Count a décompté 3 986 morts violentes civiles par fait de guerre pour le seul mois de mars 2003 ; l'invasion ayant commencé le 20 mars, cela veut dire que ces décès se sont produits en moins de deux semaines. (Les chiffres de l'IBC — presque certainement sous-évalués — ont montré que quelque 200 000 civils avaient perdu la vie au cours de cette guerre). La coalition menée par les États-Unis était en grande partie responsable de ces décès.

(Bien que la guerre ait en définitive entraîné plus de neuf millions d'Irakiens réfugiés ou déplacés à l'intérieur du pays, ces déplacements de population ne sont devenus massifs que plus tard, de sorte qu'on ne peut pas attendre de la couverture initiale du conflit un accent aussi marqué sur les réfugiés que dans le cas ukrainien.)

Au cours de la première semaine de la guerre en Irak (20-26 mars 2003), nous avons relevé trente-deux sujets dans les journaux télévisés aux heures de grande écoute d'ABC, CBS et NBC mentionnant les civils et l'impact de la guerre sur eux — soit moins de la moitié du nombre des sujets du même type diffusés concernant les civils ukrainiens.

Fait notable, seuls neuf de ces sujets identifiaient les États-Unis comme potentiellement responsables des pertes civiles, tandis que douze présentaient les États-Unis comme cherchant à éviter de nuire aux civils ou concourant au secours de civils menacés du fait de Saddam Hussein. Jim Miklaszewski sur NBC par exemple (21/03/03), indiquait aux téléspectateurs que si « plus de mille armes ont pilonné Bagdad aujourd'hui […] chacune étant conçue, grâce à une précision diabolique, pour tuer uniquement les cibles, pas des civils innocents ».

En revanche, dans la couverture de l'Ukraine, ces mêmes journaux télévisés ont désigné la Russie comme l'auteur de chacune des vingt-huit victimes civiles mentionnées, sauf dans le cas d'un bref titre annonçant qu'un char avait écrasé une voiture avec un civil à l'intérieur (ABC, 25/02/22) ; cette nouvelle a été reprise dans la suite du journal pour indiquer clairement que le char était russe.

« La conséquence directe des décisions de Saddam Hussein »

Avant la toute fin de la première semaine de l'invasion américaine de l'Irak, les téléspectateurs de « CBS Evening News » n'ont eu vent d'aucune mention de dommages collatéraux du fait des Américains — ils auront entendu parler en revanche de combattants irakiens s'habillant en civils pour tirer sur les troupes américaines (23-24 mars 2003) ; de forces de la coalition américaine « ne tirant pas en centre-ville pour ne pas risquer de dommages collatéraux » (25/03/03) ; et dans une ville voisine, de « forces alliées ayant apporté le premier ravitaillement en eau à des civils irakiens désespérés », isolés par Saddam Hussein (25/03/03). L'émission a brièvement mentionné des victimes civiles à deux reprises (24 et 26 mars 2003) sans préciser quel camp était responsable des blessures, l'une des séquences (24/03) aura souligné du moins que l'irruption d'une famille irakienne blessée dans un camp américain « avait amené ces soldats [américains] à se mobiliser pour prodiguer les premiers secours qu'ils pouvaient ».
Le 25 mars, à la suite de frappes aériennes américaines ayant ravagé un quartier résidentiel de Bagdad, le récit médiatique soigneusement contrôlé par l'armée américaine a commencé à se fissurer — mais tous les médias n'étaient pas prêts à reconnaître la responsabilité américaine. Ainsi de Dan Rather, sur CBS (26/03/03) :

Quelle que soit la manière dont les scènes de carnage de civils à Bagdad ont eu lieu et quels qu'en soient les responsables, elles n'ont pas tardé à devenir un élément de la guerre de propagande, très exactement ce que les stratèges américains voulaient éviter.

Même dans les reportages qui ne taxaient pas les victimes civiles de propagande, les journalistes ergotaient souvent sur les responsabilités, atténuant ainsi la critique. Dans un sujet sur NBC (26/03/03), par exemple, Peter Arnett n'a jamais recouru au mode actif pour identifier l'auteur de frappes sur des civils et des zones civiles, avec des périphrases du style : « On a l'impression que Bagdad devient de plus en plus une cible », ou bien « D'abord, sur la chaîne de télévision et maintenant en bombardant plus proche du centre-ville », ou encore « toute la zone a été dévastée » et enfin « Lorsque ces missiles sont arrivés sur la ville aujourd'hui, les rues étaient relativement animées. » Au lieu d'assumer le mode actif donc, le présentateur a fini par décrire les « troupes américaines » comme « se concentrant pour attaquer Bagdad » — comme si le bombardement décrit n'était pas déjà une attaque par les troupes américaines.

Ce type de couverture, combiné à l'évocation répétée de « boucliers humains » et de combattants irakiens « habillés en civil », confortait directement la ligne du Pentagone telle qu'énoncée par la porte-parole Torie Clarke (C-SPAN, 26/03/03) : « Nous faisons le maximum pour réduire la probabilité de ces pertes. Chaque victime, chaque mort est la conséquence directe des politiques de Saddam Hussein. »

Il se peut que les civils irakiens aient suscité moins d'intérêt aux yeux des journalistes américains que les civils ukrainiens parce qu'ils ne « nous ressemblaient pas ». Une chose est sûre : si l'on a fait peu de cas de ces morts, c'est qu'ils ne collaient pas à la ligne officielle que les journalistes répétaient comme des perroquets.

« Trop insister sur les pertes humaines, c'est de la perversion »

Les États-Unis ont lancé la guerre en Irak il y a près de vingt ans, mais la couverture médiatique des victimes civiles de l'agression américaine n'a guère changé au fil du temps. Tout au long de la guerre civile syrienne en cours, les États-Unis sont intervenus à des degrés divers, avec une escalade majeure sous Donald Trump en 2017. De juin à octobre de cette année-là, une coalition dirigée par les États-Unis a pilonné la ville densément peuplée de Raqqa, qui avait été reprise par Daech, en menant une guerre aérienne brutale.

Amnesty International (avril 2019) a accusé la coalition d'avoir détruit la ville par des frappes aériennes et d'artillerie, tuant plus de 1 600 civils — soit dix fois le nombre reconnu par les États-Unis et leurs alliés — et en blessant beaucoup plus. Plus de 11 000 bâtiments ont été détruits. Comme l'a écrit Anand Gopal du New Yorker (21/12/20), « la destruction de Raqqa dépasse tout ce qu'on a pu voir dans un conflit américain depuis la Seconde Guerre mondiale. »

Au cours des cinq mois d'offensive, seulement dix-huit sujets des journaux télévisés aux heures de grande écoute des trois chaînes étudiées ont mentionné les civils en Syrie. Sur ABC et NBC, les seules références à des victimes civiles venaient de Trump, soulignant une précédente attaque mortelle à l'arme chimique par les forces syriennes ailleurs dans le pays (ABC, 27/06/17 ; NBC, 27/06/17). (CBS a également mentionné l'attaque au cours de la période étudiée — 17/07/17.) En fait, à ce jour, ni « ABC World News Tonight » ni « NBC Nightly News » n'ont évoqué les attaques américaines contre les civils à Raqqa, et ce malgré la publication non pas d'un, mais de deux rapports accablants d'Amnesty International (5/6/18, avril 19).

Sur dix-sept sujets, seuls neuf ont mentionné la présence de civils à Raqqa ; tous sur CBS, seule chaîne sur les trois étudiées à avoir pris la peine d'envoyer quelqu'un couvrir le bombardement de la ville par le pays dont relève cette chaîne. La reporter de CBS Holly Williams a fait huit reportages mentionnant des victimes civiles, du 24 août au 17 octobre. Six d'entre eux désignent les frappes aériennes américaines comme ayant occasionné des morts civiles, mais chaque reportage évoque dans le même souffle la brutalité de Daech à l'encontre des civils ou l'utilisation de boucliers humains, comme pour absoudre les États-Unis ou rejeter la faute sur Daech.

Ainsi le 10 octobre, où Williams relate que :

Sans les frappes aériennes américaines, vaincre Daech aurait été presque impossible. Mais certains de ceux qui fuient maintenant le territoire de Daech disent que ce sont surtout ces frappes qu'ils craignent. La coalition américaine reconnaît que plus de sept cents civils ont été tués incidemment en Syrie et en Irak, d'autres soutiennent que ce nombre est bien plus élevé.
Selon Renas Halep, quoiqu'il en soit, quiconque veut détruire Daech est un ami. Il nous a dit que Daech l'avait faussement accusé de vol et lui avait amputé la main il y a quatre ans. C'est une peine que les extrémistes ont beaucoup appliquée.

Cet « équilibre » est d'une cohérence suspecte. Il faut se rappeler que pendant la guerre d'Afghanistan, le président de CNN Walter Isaacson avait enjoint à ses équipes de contrebalancer les comptes rendus des ravages civils par l'évocation de la brutalité des talibans, disant que « trop insister sur les pertes ou les vicissitudes en Afghanistan paraît pervers » (FAIR, 11/1/01).

Aucun des témoins filmés par Williams n'a critiqué les frappes aériennes de la coalition américaine, alors que beaucoup ont critiqué Daech — peut-être à cause de la politique éditoriale de CBS, ou bien parce que Williams était embarquée avec les forces de la coalition.

« Les explosions des guerres lointaines »

Alors que l'invasion russe de l'Ukraine commençait, le présentateur de NBC Lester Holt (25/2/22) s'est risqué à cette réflexion :

Ce soir, il y a au moins vingt-sept conflits armés faisant rage sur cette planète. Pourtant, les explosions des guerres lointaines souvent s'estompent avant d'atteindre notre conscience. À d'autres moments, le jeu à somme nulle d'intérêts nationaux partagés comble cette distance. Mais comme nous le rappellent encore les images de l'Ukraine, la souffrance de la guerre ne connaît pas de frontières.

Holt s'est exprimé comme si les journalistes de son espèce ne jouaient aucun rôle dans le choix des guerres qui atteignent notre conscience et de celles qui s'effacent. La souffrance de la guerre ne connaît peut-être pas de frontières, mais les réponses internationales à cette souffrance dépendent beaucoup de la compassion que suscitent les journalistes en en rendant compte. Et les journalistes occidentaux ont clairement montré quelles victimes sont les plus dignes à leurs yeux de faire l'actualité.

Julie Hollar (Documentation : Luca GoldMansour)

Traduction : Olivier Moreau pour Acrimed


[1] Titré « How Much Less Newsworthy Are Civilians in Other Conflicts ? »

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