03.09.2026 à 10:38
Indifférence absolue ou matraquage simplificateur ? La presse ne sait toujours pas quoi faire des sciences sociales… à part les malmener. Retour sur une « note » analysant « la progression du vote d'extrême droite en France », au succès incontestablement médiatique.
Simplification à outrance, répétition et déclinaison sur tous les formats, exagération et extrapolation… Vis-à-vis des sciences sociales, l'attitude des grands médias passe d'un extrême à l'autre : soit le dédain et l'indifférence la plus absolue – le cas le plus fréquent ; soit le matraquage simplificateur et acritique jusqu'à indigestion – le cas qui nous occupe aujourd'hui. Dans les deux configurations, le savoir critique n'existe pas.
Le 30 janvier 2026, le CEPREMAP, un laboratoire de recherche en science économique, publie une note du chercheur Hugo Subtil : « Quand les bars-tabacs ferment. L'érosion du lien social local et la progression du vote d'extrême droite en France ». Le succès de cette courte note de recherche (8 pages) est immédiat : Le Monde, Libération, Le Figaro, France 2, France 24, France Inter, France Culture, Le Point, Le Nouvel Obs, Public Sénat, BFM-TV, mais aussi la fachosphère, de CNews à Boulevard Voltaire en passant par Valeurs actuelles… Entre le 2 et le 3 février, la quasi-totalité du spectre médiatique français produit à peu de choses près le même article : « La disparition des bars-tabacs, lieux de sociabilité, nourrit la progression du vote RN, selon une étude » (Le Monde, 02/02).
La floraison éditoriale est spectaculaire. Le 3 février, « l'étude » d'Hugo Subtil est par exemple le sujet de l'édito politique de Patrick Cohen sur France Inter : « Le grand mérite de l'étude signée Hugo Subtil est […] d'avoir montré un lien [entre la fermeture des bars-tabacs et le vote RN], mais aussi que la corrélation marche dans les deux sens : les ouvertures de cafés sont associées à une baisse du vote d'extrême droite ! » Pour Anne Saurat-Dubois sur BFM-TV (03/02), « l'étude » constitue même le « fait politique » du jour, qui inspire également à l'impayable Paul Sugy son édito sur CNews : « Bar-Tabacs, symbole politique de la France oubliée » (03/02). Sur RTL, Isabelle Saporta en remet une couche (03/02) : « L'intelligentsia qui moquait ces cafés du commerce se rend compte aujourd'hui, étude à l'appui, que quand ils ferment ces bars […], ben le vote RN progresse. » La veille, on trouvait des pages consacrées à cette « étude » dans tous les grands journaux, comme La Croix : « La fermeture des bars-tabacs peut-elle contribuer à la progression du vote pour l'extrême droite ? » (02/02)
Tartinée à toutes les sauces, la note d'Hugo Subtil est également l'occasion d'un débat animé entre Élisabeth Lévy et Éric Revel sur Sud Radio (3/02). Quelques jours plus tard, c'est Cécile Duflot qui en fait sa chronique sur RMC, dans l'émission « Apolline Matin » (05/02) : « [Il y a] une corrélation totale entre ces fermetures et le vote RN. » Puis c'est au tour de Jean-Michel Aphatie dans « Quotidien » (TMC, 09/02) : « On connaît la raison des succès électoraux du RN », lance Yann Barthès. « Oui, répond Aphatie, on pensait jusqu'ici que c'était dû au talent de Jordan Bardella, qui est quand même la 9e merveille du monde ! Eh bien non : si le Rassemblement National a du succès, c'est parce que les bars-tabac ferment ». C'est simple, non ?
Décidément très inspirante, l'étude suscite aussi des reportages (« Et si je vous disais que cet endroit peut faire basculer une élection ? », Huffpost, 18/03) et, quoique rares, des interviews d'Hugo Subtil lui-même, comme à Midi Libre, chez LCP ou France 3 Centre-Val de Loire. À cette occasion, le chercheur modère lui-même l'enthousiasme journalistique, en affirmant que ce qu'il a identifié est « une toute petite cause », et que les « variables les plus lourdes » restent « les classes sociales ». Il n'a manifestement pas été entendu – mais a-t-il été seulement lu ? –, car ces précautions étaient bel et bien présentes dans sa note.
Comment expliquer le succès fulgurant de cette petite étude au sein de médias qui travaillent d'ordinaire contre les sciences sociales ? La reprise du Figaro (02/02) nous donne un premier indice, en insérant dans sa recension un vocabulaire « fourquettiste » reconnaissable entre tous : « Dans un pays qui s'archipélise, ils sont près de 18 000 [bars-tabac] à avoir disparu entre 2002 et 2022. » (02/02) La présence du concept « d'archipélisation » forgé par Jérôme Fourquet agit en effet comme une signature. La focalisation sur les « bars-tabacs » n'est d'ailleurs pas sans rappeler le travail publié l'an passé par le co-auteur de Jérôme Fourquet, Jean-Laurent Cassely, présenté par Le Point comme un « intello tendance sociologue ». Cet essayiste avait fait paraître une note sur la disparition des bars-tabacs, dont l'objet ressemble en tout point à celui d'Hugo Subtil. Largement promue par toutes les nuances de la presse de droite, la note n'avait toutefois pas atteint les pages du Monde ou de Libé, mais avait néanmoins fait le bonheur des magazines de milieu de semaine : « Déclassée, la France des bars-tabacs à la recherche d'un second souffle » (Le Point, 05/02/25).
Quoi qu'il en soit, ce précédent explique en partie pourquoi l'étude d'Hugo Subtil a pu se propager à une telle vitesse : parce qu'elle a rencontré un « déjà-là », des « évidences » et une pensée automatique déjà hégémoniques dans une très large partie de la presse. Comme nous l'écrivions dans le portrait que nous lui avons consacré, la « pensée » de Jérôme Fourquet et de son coauteur a l'avantage pour les journalistes de proposer une vision du monde extrêmement simpliste, ayant en outre ceci de pratique qu'elle évacue totalement la question des classes sociales : une double aubaine pour l'éditocratie ! De fait, comment ne pas voir cette dynamique à l'œuvre lorsque de gros titres en éditos, des journalistes racontent que la montée du vote RN s'explique (presque entièrement) par la disparition des bars-tabacs ? C'est là incontestablement l'une des clés du succès de cette étude : fournir une grille d'analyse simple, voire simpliste, à même d'« expliquer » un phénomène en permanence commenté dans l'actualité (la progression du RN dans les urnes). En bref, du prêt à l'emploi pour les journalistes pressés.
Un signe ne trompe pas : on retrouve Jérôme Fourquet sur le plateau de « C à Vous » (France 5) dès le 5 février pour prolonger avec Pierre Lescure la discussion autour de l'étude d'Hugo Subtil. L'occasion pour le faux sociologue de remâcher ses poncifs déclinistes sur « la France périphérique » et « la France des villages qui se meurt ». Dans Le Point, son co-auteur Jean-Laurent Cassely ne cache pas sa joie de voir une étude valider la non-science qu'il produit. « L'étude fait grand bruit », nous prévient Le Point (08/02)… et Cassely exulte :
Jean-Laurent Cassely : Je suis très enthousiaste de voir que le sujet des bars-tabacs, et plus généralement des cafés, fait réagir et qu'il bénéficie d'un tel capital sympathie. L'écho de ma note « La France des bars-tabacs, réinventer le dernier commerce populaire » d'il y a un an est sans équivoque : elle a été téléchargée plusieurs milliers de fois, alors qu'il s'agit d'un document assez technique... Et pour celle dont nous parlons, une dizaine de personnes m'a déjà écrit sur le sujet. C'est fou : l'impact médiatique est très fort, et la tonalité, extrêmement positive.
Sur ce point, nous ne pouvons le contredire.
Au-delà de la capacité de cette note à pouvoir se greffer sur un récit journalistique préexistant et qui, d'ordinaire, évacue les variables les plus lourdes de la montée du RN – au premier rang desquelles les questions de classe et de politisation du racisme –, d'autres raisons expliquent sans doute son succès éditorial… et son instrumentalisation.
Parmi celles-ci, l'incapacité manifeste des journalistes à estimer et à discuter la qualité d'une recherche scientifique – a fortiori quand leurs conditions de travail sont précaires. Pour cela, les professionnels font en général confiance au regard des pairs : dans quelle revue l'article est-il publié ? Par qui est-il cité ? Dans le cas présent, au moment de sa publication, l'auteur précise que la « note s'appuie sur un article académique en cours de rédaction ». Comprendre : il faut patienter pour juger sur pièces – une pratique clairement incompatible avec le tempo journalistique. Esquivant le temps de la critique scientifique, les journalistes se sont donc trouvés livrés à eux-mêmes, face à l'autorité intimidante d'un laboratoire de recherche, et aucun d'entre eux n'a su modérer ni même questionner les résultats présentés. « Ces fermetures doivent donc être comprises moins comme une cause directe que comme un marqueur et un accélérateur de la désagrégation des réseaux sociaux locaux », soulignait pourtant Hugo Subtil lui-même.
Cela n'empêchera pourtant pas Libération de ramasser le tout en deux temps, trois mouvements : « La fermeture des bars PMU favorise le vote d'extrême droite, selon une étude », titrait le quotidien le 30 janvier. Pire : d'ordinaire plus réticent que Le Figaro à endosser les analyses déclinistes « à la Fourquet », Libération n'a pas hésité à intégrer cette nouvelle thèse à son logiciel, au point de déployer les formats les plus « nobles » pour chercher à l'illustrer. Six mois plus tard, le quotidien gratifie en effet ses lecteurs d'un reportage en trois volets aux côtés d'« un envoyé spécial au comptoir » de bars de villages. Le lancement de ces trois longs articles ? « En soixante ans, 80% des bistrots de campagne ont fermé. Alors qu'une étude démontre l'effet de ces fermetures sur la montée du vote RN, "Libé" fait un tour de France des troquets ruraux, lieux de sociabilité essentiels. » « L'étude » d'Hugo Subtil fonctionne ici comme une simple accroche, et les reportages en question ne sont, au reste, pas du tout inintéressants. Mais le cadrage permet à nouveau d'installer cette fausse évidence dans le débat public : « fermeture des bars = montée du RN ». C'est avec ce genre d'équations que les rédactions en chef élaborent leurs grands reportages.
Voyant leur vision du monde sans classes sociales ni racisme confortée, les rédactions ne se sont posé aucune question quant à la validité d'une « note » à l'aura médiatique instantanée. Ils ne se sont pas davantage interrogés sur ce qu'ils lui faisaient dire un peu trop rapidement, et encore moins sur sa réception au sein des courants de recherche en sociologie électorale du RN, dont les travaux sont pourtant abondants. Bref : tout en continuant d'ignorer ou de reléguer aux marges à peu près tout ce que les sciences sociales produisent de plus sérieux sur l'enracinement du RN, les grands médias optent pour la caricature… et le prêt-à-penser.
Jérémie Younes
24.08.2026 à 10:05
Du climatoscepticisme au climato-présentisme.
- Médias et écologieDu climatoscepticisme au climato-présentisme.
Comme en 2022, l'été 2026 condense les manifestations les plus tangibles et les plus extrêmes du réchauffement climatique, avec des températures record et des phénomènes traumatiques, comme les canicules à répétition, la sécheresse qui dure et les incendies qui se propagent. Devant une telle crise, les rédactions n'ont pas pu faire l'impasse sur la question écologique. Avec leurs biais habituels : couverture événementielle et racoleuse, informations silotées d'une rubrique et d'un sujet à l'autre, dissonance discursive entre le traitement des catastrophes et la promotion du business as usual.
De fait, les catastrophes climatiques sont omniprésentes dans les médias cet été. Mais leurs causes structurelles, de même que les responsabilités et les transformations qu'elles impliquent, restent quant à elles souvent hors champ. On passe alors du climatoscepticisme au climato-présentisme. Le climatoscepticisme consiste à nier la réalité du changement climatique ou son origine humaine. Le climato-présentisme s'accommode au contraire de leur reconnaissance : il filme les flammes, affiche les températures en capitales, décompte les hectares brûlés, chiffre les pertes en PIB, discute indemnisation, rassure les touristes et vend des climatiseurs. Les conséquences du réchauffement climatique sont couvertes, parfois dramatisées, mais toujours confinées dans un présent indépassable : sauver les récoltes, maintenir la fréquentation, préserver la croissance, acheter un nouvel équipement, tenir jusqu'à l'hiver.
En ce mois d'août, cette mécanique est bien visible dans les médias traditionnels – surtout quand ils penchent à droite. Petit tour d'horizon.
Le jeudi 13 août, Le Figaro consacre sa Une et son édito aux événements climatiques. Gaëtan de Capèle, qui déplore les conséquences de la canicule sur l'économie française et sur le budget de l'État, commence sa diatribe échaudée par cette amorce : « L'économie française, déjà faiblarde, se serait bien passée des caprices de la nature. » Ou comment naturaliser un phénomène dont on sait pertinemment que la cause est principalement anthropique, en le ramenant à un aléa imprévisible et autonome dont il faudra bien « intégrer » les effets. Comme si les structures de « l'économie française » n'étaient pas elles-mêmes situées du côté des causes matérielles du réchauffement climatique, dont il ne sera du reste aucunement question dans ce billet.
D'ailleurs, si les conséquences du réchauffement climatique ont la légèreté d'un caprice, c'est aussi parce qu'il s'agit d'un excès momentané, que l'on pourrait presque prendre avec mansuétude. Le 14 août, alors que la cinquième canicule de l'année n'en finit plus de durer après un pic théorique la veille, la chronique météo de Sud Radio est titrée : « Météo du vendredi 14 août : un temps estival entre soleil, fortes chaleurs et orages localisés ». Elle évoque un « soleil généreux », « un début de journée qui s'annonce calme » et « des conditions météorologiques très favorables [...] à la veille du week-end prolongé de l'Assomption ». Ce qui n'empêche pas la station de relayer plus tard une dépêche AFP nettement moins riante : « Une grande partie du pays a traversé vendredi une énième journée de canicule, qui a accentué la sécheresse et favorisé les incendies, notamment dans les Landes. » Un symptôme de la dissonance persistante produite par ces médias.
Mais dans le discours médiatique, les catastrophes écologiques ne sont pas seulement des caprices de la nature. Ce sont aussi, si ce n'est surtout, les caprices des hommes ; ou plutôt de quelques individus dérangés, en l'espèce des criminels. Ainsi de la couverture privilégiée des incendies, en particulier à droite du spectre médiatique : la causalité est rabattue sur l'action de quelques pyromanes, qu'il suffirait de mettre hors d'état de nuire, et de RTL à France 3 en passant par Sud Ouest, on s‘arrache les experts pour sonder « la tête d'un pyromane » (Franceinfo, 30/07). C'est aussi l'angle retenu par Valeurs actuelles, le 8 août : « Incendies en France : qui sont les pyromanes ? » Idem sur CNews : le 7 juillet, la chaîne de Vincent Bolloré couvre l'interpellation et le placement en détention provisoire, dans l'Hérault, d'un jeune homme suspecté d'être à l'origine de plusieurs départs de feu volontaires. Dans la matinale du 17 juillet, un psychiatre intervient pour décrypter les pulsions des pyromanes. Le 18, un reportage dresse « l'inquiétant profil » des pyromanes. Le 29, CNews couvre l'interpellation de deux hommes, pris en flagrant délit d'incendies volontaires, à Nantes et à Grenoble, pendant les vagues de chaleur.
Le journalisme de préfecture n'est alors jamais bien loin… et CNews n'en a pas l'apanage : tandis que Le Figaro embarque avec des « gendarmes en patrouille nocturne pour prévenir les incendies » (08/08) ou « identifier pyromanes et incendiaires » (06/08), de la mi-juillet à la mi-août, nombre de médias se contentent de relayer la chronique des interpellations tenue par le ministère de l'Intérieur sans chercher à entrer dans le détail des chiffres, lesquels laisseront pourtant entrevoir des réalités beaucoup plus « contrastées » (Le Monde, 05/08) que les caricatures médiatico-politiques dominantes… Quitte à se contredire d'une semaine à l'autre ? On lisait ainsi dans la presse fin juillet que « 263 personnes ont été interpellées depuis le 28 juin » et que « dans deux tiers des cas, on parle d'incendies criminels, volontaires » (Franceinfo, 30/07), puis, quinze jours plus tard, que « selon premiers éléments d'enquête », « les plus gros incendies de la saison en France sont d'origine accidentelle, selon les premiers éléments d'enquête » (AFP, 14/08).
Et plus encore : avec la primauté médiatique donnée au pyromane, non seulement le registre de la criminalité polarise le récit médiatique sur les feux de forêt au détriment d'autres facteurs explicatifs [1], mais le départ de feu absorbe également l'explication du feu lui-même – et l'incendie devient fait divers. Car identifier celui qui craque l'allumette ne dit rien des conditions qui permettent à un feu de paille de devenir un brasier hors norme : assèchement des sols, chaleurs anormales, politiques forestières erratiques et aménagement du territoire défaillant.
Le 5 août, « L'Heure des pros » consacre vingt-cinq minutes à cette question : « L'Etat est-il à la hauteur face aux incendies ? » La politique revient donc dans le tableau, mais essentiellement sous la forme de la gestion de crise ponctuelle. La même émission organise alors le débat public autour du déjà-là incendiaire : « La France peut-elle s'en sortir face aux flammes ? » (27/07) ; « Incendies, bravo à la France courageuse » (27/07), ou encore « Incendies : quels impacts pour les sinistrés ? » (03/08). Autrement dit, beaucoup de politique émotionnelle autour de la catastrophe, beaucoup moins autour des causes structurelles qui la rendent plus probable et plus destructrice. Le changement climatique est alors enfermé dans le présent.
L'économisation du réchauffement climatique, à partir de ses conséquences budgétaires, est un autre angle privilégié par les grands médias. Encore une fois, non pas pour instruire ses causes matérielles et ouvrir le débat sur un changement de modèle, mais simplement pour enregistrer les pertes et intégrer l'aléa au système actuel.
Le 13 août, BFM-TV sensibilise son public : « Une journée de chaleur à plus de 32 degrés, ça équivaut à une demi-journée de grève. » Un message déjà passé par la chaîne en mai dernier, lors d'une séquence au titre alarmant pour le patronat : « Au-delà de 33 °C, la productivité est divisée par deux. » Comme outil de vulgarisation, la chaîne de Rodolphe Saadé mobilise donc une comparaison qui rend commensurables les conséquences du réchauffement climatique avec une action collective volontaire de salariés depuis un point de vue bien précis : la perte de production. Le manque à gagner du patronat.
La Tribune s'inquiète également. Le 12 août, elle titre : « La croissance menacée par les vagues de chaleur au troisième trimestre » – sans se demander si cette même « croissance » ne menacerait pas la viabilité climatique de la planète. Le papier passe en revue les secteurs impactés par la chaleur, mais note un certain dynamisme dans celui du bâtiment, grâce aux « travaux de climatisation ». La canicule devient source de pertes en PIB, mais aussi d'opportunités économiques. On retrouve ici les accents du Figaro évoqués plus haut – dont la Une du 13 août accuse « la lourde facture de la canicule » – consistant à déchiffrer les ravages écologiques à l'aune d'une économie immuable, abstractisée par des données générales dont sont absentes les structures sociales et les inégalités. Dans son édito, Gaëtan de Capèle regrette « les coûts supplémentaires de dépenses de santé, la baisse de productivité dans les entreprises, la mollesse de la consommation ».
« L'économie », prise comme un « tout » décorrélé des classes sociales et des responsabilités politiques, apparaît alors comme une victime du réchauffement climatique. Jamais comme l'une de ses causes.
Cas d'école avec l'édito de Jean-Marc Vittori, dans Les Échos, le 10 août : « Climat : l'urgence de l'adaptation ». Sans atténuation drastique, l'adaptation risque surtout de durer un long moment, jusqu'au jour pas si lointain où elle deviendra tout bonnement impossible. Mais cette réflexion élémentaire, tenue nuit et jour par les climatologues les plus avertis, reste secondaire pour le polémiste. Certes, « il est bien sûr urgent d'en limiter les causes, mais il est encore plus urgent de se protéger de leurs effets négatifs ». Car « quand le bateau coule, l'urgence n'est pas de lutter contre la cause du naufrage mais de monter dans les canots de sauvetage ». L'opération rhétorique est claire : changer d'organisation économique et baisser les émissions de CO2 peuvent attendre. Et les bonnes questions – qui a percé la coque ? qui agrandit sans cesse la fuite ? qui détient ces fameux canots ? y'en a-t-il assez pour tout le monde ? – ne seront pas posées.
Le service public n'est pas en reste. Sur France Inter, l'éditorialiste économique en chef, Dominique Seux, fait lui aussi de l'adaptation un petit feuilleton estival et sa priorité climatique. Le 22 juin, en pleine canicule, son édito consacré au « retard » français en matière de climatisation enchaîne tous les poncifs les plus délétères du climato-rassurisme et provoque suffisamment de réactions courroucées pour que la médiatrice de Radio France publie une longue série de protestations d'auditeurs. Seux leur répond en prenant soin de rappeler que la France doit bien réduire ses émissions (ce que sa chronique dédaignait), mais maintient son cadrage : « La climatisation, c'est un élément de l'adaptation parmi d'autres. » Deux semaines plus tard, un nouvel édito intitulé « Canicule, pourquoi c'est difficile » : le journaliste prétend cette fois que « davantage de moyens ont été consacrés à limiter le réchauffement qu'à s'y adapter », avant de nous inviter à « apprendre à raisonner différemment ».
Trois jours plus tard, nouvel épisode – au cas où ce n'était toujours pas clair : « La clim, ce n'est pas le Diable ». Seux affirme que la climatisation représente environ 0,6% de la consommation énergétique des logements – « ce n'est rien », tranche-t-il. L'éditorialiste souligne que ses émissions sont limitées par une énergie largement décarbonée et conclut qu'elle présente « moins d'inconvénient qu'on le dit souvent ». Autrement dit, il s'agit bien de déplacer le centre de gravité du débat vers un réchauffement désormais tenu pour acquis. Et de réduire les questionnements politiques à ce faux dilemme : pour ou contre la climatisation ?
Sur ce credo, les médias mainstream tiennent un bon client en la personne de François Gemenne, un ancien rédacteur du Giec. Omniprésent dans les médias depuis le début de l'été, il appelle lui aussi à « faire évoluer le débat sur la clim ». Sur LCI, le 18 juin, il estime que la climatisation ne constitue plus, dans une France où l'électricité est largement décarbonée, un problème climatique majeur. Le 2 juillet, c'est sur France 5, dans « C à vous », qu'il ânonne : « La climatisation fait partie de la solution et le débat doit évoluer en France. » Une antienne déjà étrennée sur le plateau de « C ce soir » (France 5) le 23 juin. À chaque fois, son autorité scientifique contribue à faire passer la climatisation (et l'adaptation avec elle) du statut de pis-aller controversé à celui d'une composante raisonnable – voire nécessaire – du nouvel horizon climatique.
Dernier stade du climato-présentisme : puisque le réchauffement climatique est là et qu'il faut bien « s'adapter », autant convertir cette adaptation en acte de consommation. Le 10 août, 20 Minutes publie ainsi un guide d'achat intitulé : « La canicule est de retour : 5 ventilateurs et climatiseurs à adopter en août 2026 ». À l'urgence climatique répond celle de consommer. Et à l'exigence du journalisme… celle de la publicité : il ne s'agit pas d'informer des lecteurs sur les questions écologiques et les ravages du système capitaliste en la matière, mais de fournir à des consommateurs des informations pour « mieux vivre » au quotidien dans ce système.
Même réflexe du côté de Ouest-France, qui profite de la chaleur pour multiplier les « bons plans » sur la même gamme de marchandises. Le 13 août, le site du média conseille de ne pas attendre « le retour de la canicule » pour s'équiper d'un ventilateur Action à moins de 15 euros. Le 4 août, ce même site consacrait un article aux ventilateurs vendus sur Amazon, façon vie pratique : « Ce climatiseur mobile signé Dréo est un modèle incontournable sur Amazon, vendu au prix de 494,82 euros ». Le 6 juillet, il nous signalait « ce climatiseur mobile à récupérer à tout petit prix sur Amazon ». Avec ces contenus semi-commerciaux, signés « Ouest-France Shopping », le phénomène collectif devient un problème individuel : au lecteur de trouver, sur le marché, le moyen de supporter quelques degrés supplémentaires.
La Tribune pousse la logique jusqu'à la dissonance parfaite. Deux jours après s'être inquiétés d'une croissance « menacée par les vagues de chaleur », les « experts maison » de l'équipe shopping du média – présentée comme indépendante du reste de la rédaction – publient coup sur coup, le 14 août : « Chaleur estivale : ce mini ventilateur rechargeable à moins de 14 euros se glisse partout », puis une promotion Amazon pour un « rafraîchisseur d'air » portable. Après avoir transformé la canicule en coût pour « l'économie », il peut aussi la transformer en débouché commercial. Et percevoir, au passage, une commission sur certains achats réalisés depuis ses pages « sélection ». La dissonance se situe ici dans le modèle économique même du journal.
Le marché immobilier s'adapte lui aussi. Le 13 août, TF1 s'intéresse par exemple aux effets des fortes chaleurs sur la demande et nous propose une liste des « villes qui sont superbes pour investir et pour éviter les canicules », comme Chamonix (et ses luxueux chalets). Un angle déjà creusé le 28 juillet, dans un papier où le président du réseau immobilier Orpi expliquait que « les acquéreurs sont plus sensibles au confort d'été qui se retrouve sur toutes les lèvres. Nous valorisons davantage les logements avec une climatisation et une double exposition. » Au citoyen exposé au réchauffement de devenir un investisseur avisé, donc. Le business as usual peut même y trouver son compte, puisque de nouvelles activités lucratives voient le jour, comme l'industrie de la fraîcheur. Et à nouveau : est-ce bien aux médias censés nous renseigner sur le réchauffement climatique de nous servir les guides d'achat associés ?
Cette logique ne suppose d'ailleurs pas que les médias taisent le réchauffement climatique. Une étude de Quota Climat portant sur la vague de chaleur de mai 2026 le montre assez bien : sur France Info TV, plus de la moitié des séquences consacrées au phénomène faisaient le lien avec le réchauffement climatique – soit davantage que sur les chaînes privées. Mais lorsqu'il s'agissait des réponses apportées à la chaleur, la climatisation apparaissait dans 26% des séquences, contre 3,8% pour la végétalisation et 3,5% pour la rénovation.
C'est ainsi que les médias dominants évacuent progressivement leurs relents climatosceptiques… pour mieux les remplacer par un envahissant climato-présentisme, soit la tendance à raconter le dérèglement climatique presque exclusivement à travers ses manifestations immédiates et les moyens de les absorber. Ce qui disparaît n'est plus nécessairement le ravage écologique, mais son histoire politique. Qui émet ? Qui produit quoi, comment, et pour qui ? Quelles transformations sociales permettraient de supporter le réchauffement climatique, mais surtout d'en limiter l'ampleur ? Et surtout : quels intérêts matériels empêchent de bifurquer ? Ceux des industriels qui se partagent la propriété de l'essentiel du spectre médiatique ? À mesure que le climatoscepticisme devient intenable face à la multiplication des dégâts, le déni se déplace : de la négation de ce qui arrive, à la négation de ses causes matérielles et historiques.
Clément Sénéchal
[1] Comme on peut le lire sur le portail « Géorisques » du gouvernement, les actes de malveillance intentionnels ne représentent « que » 25% des départs d'incendies.
21.08.2026 à 17:57
Indépendance… ou hypocrisie générale ?
« Et si Léa Salamé ne revenait pas au 20 Heures de France 2 ? » La question, en appel de Une, a l'air prioritaire pour Le Parisien, qui a missionné deux de ses plus fins limiers sur cette enquête (18/08). Initialement, nous explique le quotidien, la présentatrice du JT, dont la première saison n'a pas été une franche réussite, devait revenir à l'antenne le lundi 24 août. Seulement voilà : l'entrée en campagne de son conjoint Raphaël Glucksmann se précise… « Le retour de Léa Salamé lundi me paraît très compliqué », souffle un cadre de France Télévisions au Parisien. En effet, la présentatrice a toujours affirmé, dès son embauche en juin 2025, qu'elle se déporterait du JT en cas de candidature de son compagnon. Mais pour le moment, rien d'officiel, et le quotidien de Bernard Arnault continue donc d'entretenir le feuilleton estival : « Nous y verrons plus clair à la fin du mois. »
Dans un autre titre détenu par Arnault Bernard, quelques jours plus tôt, une publication tapageuse semblait y voir déjà très clair : le couple Glucksmann/Salamé faisait la Une de Paris Match, en maillots de bain, en train de s'enlacer dans les vagues : « Plus amoureux que jamais, Léa Salamé et Raphaël Glucksmann, l'heure des grandes décisions » (13/08). Le reportage « people » qui accompagne ces photos de vacances est un monument de niaiseries et de dépolitisation : « Le temps d'un baiser, le débatteur et l'intervieweuse se réduisent tendrement au silence. » « La reine du 20h » est dans une « situation périlleuse, ose Paris Match. Elle le sait : quoi qu'il arrive, elle sera attaquée. » Mais encore : « C'est l'ironie de l'histoire : qu'elle, l'affranchie, […] voie son destin professionnel lié à celui d'un homme au point de devoir quitter, même momentanément, son poste au JT. » Le style désuet de cette fausse « paparazzade » culmine dans les légendes des photos : « Pause romantique au creux des vagues… Mais Léa l'hyperactive aura tout de même besoin de ses vingt minutes de natation quotidienne » ; « Fou rire après une glissade sur les galets, sur une plage du cap Corse, où ils aiment prendre un moment seul à seul, en fin de journée » ; « Presque incognito parmi les touristes, ils n'ont besoin de lunettes noires que pour se protéger du soleil. » Ad nauseam.
Dépolitisation, personnalisation, peopolisation : rien de très neuf. Tout est bon pour gonfler le capital médiatique et occuper l'espace. La fausse « paparazzade » fait ainsi ricochet en agitant le bocal médiatico-politique : de Libération à L'Opinion, en passant par les pages TV du Figaro, toute la presse y va de son petit commentaire – critique ou non – et de ses questionnements indigents. Et c'est ainsi que le bruit médiatique fait diversion.
Car cette couverture de Léa Salamé « l'affranchie », qui n'est pas sans rappeler celle de précédents couples « médiatico-politiques » – Anne Sinclair et Dominique Strauss-Kahn, Christine Ockrent et Bernard Kouchner, Béatrice Schönberg et Jean-Louis Borloo, Isabelle Saporta et Yannick Jadot, Audrey Pulvar et Arnaud Montebourg, Valérie Trierweiler et François Hollande, etc. – se concentre comme de coutume sur les romances people et les enjeux de mercato médiatique… au détriment des (bonnes) questions que ne se posent jamais les journalistes : en premier lieu, celle de l'endogamie structurelle au sein des « élites » politiques et médiatiques françaises. Et comme nous l'écrivions déjà en 2010 au moment de la suspension d'Audrey Pulvar d'une émission politique sur i-Télé après l'annonce de la candidature d'Arnaud Montebourg aux primaires socialistes, le « débat » sur la proximité entre le pouvoir politique et les médias se trouve circonscrit au cas des « journalistes conjoints », éludant de ce fait « la variété et la multiplicité des connivences entre les journalistes et les centres de décision ».
Déjà en campagne, Léa Salamé se prête évidemment au jeu en laissant encore planer le doute sur son retour à la présentation du JT de France 2. Et les bruits de couloir de s'ajouter aux bruits de couloir… « Léa est au planning. Mais tout le monde est persuadé qu'elle part », glisse un salarié de France Télé au Figaro (20/08), tandis que la presse « people » se repaît de ses atermoiements : « Léa Salamé de retour au 20h de France 2 dans deux semaines ? Pourquoi ce n'est pas si simple… » (Gala, 14/08) ; « Léa Salamé écartée du 20h de France 2 ? » (Voici, 29/07) ; « Léa Salamé, son avenir menacé sur France 2 ? À cause de Raphaël Glucksmann, "on la sait torturée" » (Closer, 13/08).
Outre l'effet de peopolisation d'une star de l'information, tous ces titres entretiennent une fiction dépolitisante, dans laquelle le fait que la présentatrice du JT soit la compagne d'un homme politique de premier plan n'aurait d'effet sur son traitement de l'actualité politique qu'à partir du moment où ce dernier entre officiellement en campagne. Et encore : il s'agit plus précisément d'écarter tout soupçon, tant il est entendu que le reste du temps et en règle générale, Léa Salamé « l'affranchie » n'est jamais partisane. Du reste, personne ne songe à décorréler la question (posée ponctuellement) de « l'indépendance » d'une journaliste de celle de son compagnonnage amoureux : la position sociale de Léa Salamé, sa pratique du journalisme politique, l'entre-soi sociologique dans lequel elle évolue ne sont, eux, nullement en jeu. D'ailleurs, Le Figaro l'assure : « France Télévisions ne veut pas laisser de place à la confusion : il s'agit bien d'une mise en retrait temporaire », et Léa l'hyperactive retrouvera son fauteuil – et le certificat d'« impartialité » qui va avec ? – dès la campagne terminée. Comble de l'hypocrisie générale : elle gardera par ailleurs, le temps de la présidentielle, l'émission de divertissement, de bavardages et d'entre-soi qu'elle co-produit et présente en grandes pompes sur France 2, « Quelle époque ! ».
Toute cette comédie autour du retrait de la présentatrice du JT aurait pu nous être épargnée : dès fin juillet, LCI avait annoncé le premier débat télévisé de la campagne, organisé (comme un signe) en collaboration avec le MEDEF, le 27 août. Au programme, la plupart des « gros » candidats officiellement déclarés… ainsi que Raphaël Glucksmann. Mais la mise en scène de son retrait semble être une chose importante pour Léa Salamé, qui peut compter sur la bienveillance d'une large partie de la presse, à commencer par les titres « people ». Il y a quelques mois, le magazine Closer titrait carrément : « Léa Salamé bientôt Première dame de France ? Raphaël Glucksmann prêt à l'exploit pour lui offrir le titre » (04/10/25).
Les spéculations concernant son remplacement ne dureront elles pas longtemps : c'est le tout désigné Jean-Baptiste Marteau qui lui succèdera. Jamais partisan, lui non plus, ce sémillant journaliste fut par le passé président des jeunes UMP de l'Oise. Décidément…
Jérémie Younes