29.05.2026 à 16:19
RMC et RMC Story, 26 mai.
Au programme du talk-show « Estelle Midi » [1], diffusé simultanément sur RMC et RMC Story, ce 26 mai : « Records de chaleur : faut-il fermer les écoles ? » La discussion, portant sur l'adaptation face aux vagues de chaleur de plus en plus fréquentes, est initiée par l'animatrice Estelle Denis :
Estelle Denis : Il y a quelques jours, il y a Marine Tondelier, la cheffe de file des Écologistes, qui proposait […] un congé climatique. Alors, c'est vrai [que] ça n'a pas recueilli, on va dire, l'ensemble des voix sur ce plateau, beaucoup se sont moqués d'elle, mais est-ce que finalement Marine Tondelier elle avait pas raison ? Est-ce qu'en période de forte chaleur, on devrait pas retirer les enfants de l'école et puis les garder et essayer de faire en sorte qu'ils soient bien ? Aller se balader en forêt par exemple, ce genre de choses…
C'en est déjà trop pour le journaliste sportif-éditorialiste-chroniqueur Daniel Riolo... Et c'est un festival :
Daniel Riolo : Ouais, et puis moi je pense qu'il faudrait un chèque chaleur aussi. Et puis une aide pour acheter des bouteilles d'eau. Une aide pour acheter la petite serviette fraîche que tu vas te mettre sur la nuque. Non, mais c'est bien, j'écoute votre débat avec beaucoup d'intérêt. Tout ce blabla pour deux semaines de chaleur dans l'année. […] J'entends des chiffres qui tombent, « il faut faire quelque chose », « et les bâtiments y sont pas construits correctement »… Bah oui ben dis donc en Espagne, en Italie, au Portugal, en Grèce, les pauvres dis donc, comment ils font ! C'est quand même incroyable, il fait deux fois deux semaines [sic], à peine, à peine !, quand ça arrive parce que c'est pas tous les ans, et on perd notre temps avec ces discussions-là ! Et « il faut fermer les écoles », et « on a trop chaud », et « faut faire attention à bien leur mouiller la nuque et à boire »… Mais on est sérieux là ou pas ? […] Moi, je vous laisse discuter de quelque chose que je trouve absolument délirant.
Encore n'était-ce là qu'une mise en bouche. L'étape suivante ? Relativiser voire nier les dangers des canicules :
- Daniel Riolo : Parce que maintenant j'ai appris qu'au-dessus de 25°C on était déjà « en danger » ! J'entends parler de « sécurité » : sécurité de quoi en fait ? Mais sécurité de quoi ?
- Estelle Denis : Il y a déjà 7 morts, là.
- Daniel Riolo : 7 morts de quoi ? De chaleur ?
- Estelle Denis : 7 morts de chaleur et d'imprudences liées à la chaleur.
- Daniel Riolo : D'imprudences ? Mais moi je m'en fous de l'imprudence ! Ils ont qu'à être prudents !
« Toute votre réflexion, c'est l'assistanat permanent. Le moindre geste du citoyen dans cette société, il doit être fait avec quelqu'un qui vous tient la main. Tout ! Il fait chaud, il fait trop froid… c'est pas possible ! », poursuit-il… avant le bouquet final :
- Estelle Denis : Donc on fait rien en fait ? On laisse les mômes crever de chaud ?
- Daniel Riolo : Il fait chaud, il fait chaud, basta. T'ouvres la fenêtre et tu mets un tee-shirt. Et puis t'arrêtes de chouiner !
Complété, dix minutes plus tard :
Daniel Riolo : Dans les cas de grosse chaleur comme ça, moi, les seules personnes que je comprends, et pour qui il faut arrêter et tout, c'est ceux qui sont sur les gros chantiers, sur les échafaudages, ou qui bossent dans la rue, vraiment où là ils se tapent le cagnard pleine tronche, là oui il faut décaler les horaires, il faut organiser […]. Pour le reste, c'est que des chouineries.
« Beaucoup de messages pour applaudir la diatribe de Daniel tout à l'heure contre une éventuelle fermeture des écoles » appuie enfin un chroniqueur. Riolo plastronne :
Daniel Riolo : Ben tout le monde est d'accord avec moi ! […] Mais qui va pas être d'accord avec moi à part les glandus ? […] C'est comme d'hab', 20% de la population de glandus.
Minimiser les risques des canicules, rechigner aux politiques d'adaptation au changement climatique, tout en ironisant voire en insultant : c'est indubitablement un joli palmarès. D'autant que la leçon de validisme est assurée depuis un plateau climatisé – « Nous, il fait 19°C, il fait trop froid » (Estelle Denis). Mais Daniel Riolo t-arrêtes-de-chouiner est un vrai bonhomme : « Mais, moi, vous pouvez l'enlever ! »
Maxime Friot
[1] Que nous avions déjà épinglé pour ses faits d'armes anti-grévistes.
28.05.2026 à 11:01
Entre-soi, mépris de classe et racisme habituel sur CNews.
- Les pyromanes de l'insécurité / CNews (ex-iTélé), Pascal Praud, Racisme, "insécurité"
Entre-soi, mépris de classe et racisme habituel sur CNews…
Une vague de chaleur inédite par sa précocité et son ampleur s'abat sur la France. Comme lors de chaque épisode caniculaire, les médias audiovisuels dépolitisent et remplissent les antennes à peu de frais : micros-trottoirs sur les terrasses des cafés, images et témoignages de baigneurs, recettes de « cuisine fraîcheur », etc. Sur CNews le 26 mai, lorsque le climato-négationnisme ne s'exprime pas en roue libre [1], Pascal Praud et son équipe bavardent ainsi de divers sujets plus ou moins profonds, en relation plus ou moins directe avec les « fortes chaleurs » : « Comment faut-il s'habiller ? » ; « Le short est-il autorisé en entreprise ? » Puis, comme par association d'idées, une autre thématique va s'imposer : en scrutant les réseaux sociaux, Pascal Praud a repéré une vidéo d'« incivilités » à La Baule, la station balnéaire où il a l'habitude de passer ses vacances. Cela suffit à faire l'agenda : exit la canicule, place à l'insécurité.
« Si vous regardez les infos sur les réseaux sociaux […], vous avez peut-être vu depuis trois jours des images qui vous ont surpris parce qu'à La Baule, cité tranquille, y a une image très très forte qui a fait le tour des réseaux sociaux, où on voit des jeunes gens entrer dans un train. » Le lancement de Pascal Praud est sibyllin, mais le mystère s'éclaircit dès le lancement de la vidéo : sur les images en question, les jeunes qui se pressent et se bousculent sur le quai d'une gare pour prendre le train ont la particularité d'être en majorité… non blancs. « On voit des jeunes gens qui par dizaines sont sur le quai de la gare et ça créé […] beaucoup de chahut ! Et c'est généralement plus calme… », désespère Pascal Praud, qui tente alors une exégèse au doigt mouillé : « Alors pourquoi ? Parce que visiblement, les trains sont gratuits désormais entre Nantes et La Baule, et donc beaucoup de Nantais vont à La Baule gratuitement […], je crois que c'est Madame Rolland qui avait décidé cette initiative, et ça change effectivement la station parce qu'il y a beaucoup de personnes qui arrivent le week-end alors qu'avant, ça pouvait être plus tranquille. »
Salauds de pauvres ! Comme d'habitude, Pascal Praud n'est pas une foudre de précision : le train entre La Baule et Nantes n'est pas gratuit, et il ne s'agit pas d'une compétence de la maire mais de la région [2]. Mais peu importe sur CNews : Pascal Praud diffuse dans la foulée une seconde vidéo et décrit « des échauffourées » devant la plage de La Baule, survenues la veille. Une « bagarre » qu'il relie naturellement aux « jeunes gens » dont il venait de parler. Et d'égrainer les « on dit » en guise d'information : « On dit qu'il y a du deal, il y a du shit, il y a de la drogue, et des choses qui ne se passaient jamais, la cité était plus calme. »
L'occasion de rediffuser un extrait de l'interview du maire LR de La Baule, Franck Louvrier – que Pascal Praud promouvait déjà quelques mois plus tôt [3] –, sollicité dans l'émission précédente pour réclamer davantage de « forces de l'ordre » au ministre de l'Intérieur. Le cadre étant posé, le commentaire débridé peut s'élancer. Avec Joachim Le Floch-Imad en l'occurrence :
Joachim Le Floch-Imad : Je connais bien La Baule, donc je n'aurais jamais pensé être amené à commenter ce genre d'images un jour… Maintenant, on a là une preuve de plus qu'il n'y a plus d'espace préservé de l'incivilité, de l'insécurité en France. Mais le problème, il n'est pas dans la politique municipale du maire de La Baule qui est extrêmement vigilant […], il est sur le ruissellement de tout un tas de maux qui travaillent l'ouest de la France, en particulier Saint-Nazaire et Nantes, où il y a eu une explosion de l'immigration […], une politique totalement absurde du logement social. On est face à des défis vertigineux qui appelleraient à une thérapie de choc… Qui aura le courage ?
Une fois le lien insécurité/immigration effectué sur la base d'une simple vidéo postée sur X, le journaliste Thomas Bonnet entretient la stigmatisation en expliquant que « ce n'est pas parce qu'on a grandi dans un logement social qu'on doit se comporter comme ça ». D'ailleurs, selon lui, le « niveau social » n'explique rien, puisque les « supporters de Lens », eux, se comportent bien – « la notion d'enracinement commande aux instincts primaires » expliquait-il la veille (25/05). Praud intercepte et relance en citant le tweet d'un élu RN anciennement syndicaliste policier. Puis, vient cet échange d'anthologie :
- Pascal Praud : Ceux qui auront les moyens iront dans des endroits où ils se savent protégés. Donc ils iront à Monaco, ils iront en Corse…
- Thomas Bonnet : C'est la fin de la France comme nation.
- Pascal Praud : Oui, bien sûr ! Mais bien sûr, c'est ça ! Donc ceux qui sont entre guillemets privilégiés…
- Thomas Bonnet : Mais La Baule était censée être un endroit préservé…
- Pascal Praud : Oui, mais il y a le train ! Et le train, ça change tout. Surtout quand il est gratuit. Parce qu'à Noirmoutier, il n'y a pas de train. Donc les gens iront à Noirmoutier.
Si vous croisez Pascal Praud à Noirmoutier, vous saurez pourquoi : pour éviter « les allers-retours » de « ces gens-là ». Ces « gens-là » qui ne sont d'ailleurs « absolument pas élevés », « pas éduqués », explique encore Charlotte d'Ornellas.
Pascal Praud, magnanime, les pardonnerait presque : « La chance que vous avez eue, la chance que j'ai eue, c'est qu'on a eu des parents qui se sont occupés de nous et qui nous ont appris ! » Contrairement à ces jeunes sauvageons, dont les parents sont forcément « démissionnaires ». « On voit bien sur les images qu'ils sont massivement issus de l'immigration, continue d'Ornellas. Le fait de le souligner, c'est suspect […], personne ne va oser ! » Heureusement, CNews a osé, tout comme ses chroniqueurs osent tirer la conclusion qui s'impose : « Si on ne remet pas des interdits éducatifs dès le plus jeune âge, prévient ainsi Joachim Le Floch-Imad, on sera incapable demain de civiliser la jeunesse, de lui permettre de résister à la barbarie […], c'est ça qu'il y a derrière ces images. »
Monter un fait divers en épingle pour fabriquer le grand récit de « l'ensauvagement » et attiser la haine raciste : telle est la spécialité de CNews. Dans l'émission précédente, où le sujet faisait déjà « débat », le présentateur Romain Desarbres avait beau reconnaître un effet de loupe – « C'est une loupe parce que c'est quoi ? C'est une minute dans une journée » –, il n'en justifiait pas moins cette instrumentalisation éditoriale : « C'était important d'en parler, parce que c'est vrai que quand Gérald Darmanin dit : "Il n'y a plus d'endroit safe", on le voit petit à petit. Voilà. […] [C]'est un événement qui s'est passé : il faut en parler. »
Et à vrai dire, le groupe Bolloré n'a pas lésiné sur les moyens pour tenter de convertir ce fait divers insignifiant en fait politique majeur, également traité par la presse locale et commenté par Jordan Bardella sur X : commentaires dans les émissions « La matinale », « L'Heure des Pros », « L'Heure des pros 2 » ou encore « 100% Frontières » – qui consacrera l'ouverture puis vingt minutes au sujet, dont un micro-trottoir avec un ancien candidat du RN… présenté comme un simple passant. Et comme de coutume, les synergies ont joué à plein puisque des contenus sont également parus dans Le JDD, mais aussi sur Europe 1, où les vidéos de La Baule ont notamment fait les choux gras de… Pascal Praud, dans l'émission qu'il anime entre deux « Heures des Pros ».
Pendant que la planète brûle et qu'on compte déjà « au moins » sept morts liées à la canicule en France [4], Pascal Praud semble bien davantage s'inquiéter pour son lieu de villégiature, pollué par une horde de pauvres décivilisés. Pour anecdotique que semble cette séquence sur la chaîne, elle n'en est pas moins représentative de la mécanique des médias Bolloré : co-construire un « événement » à partir d'un post X et recycler l'« actualité » jusqu'au matraquage – quitte à diffuser des informations fausses ou approximatives –, au bénéfice d'un agenda politique d'extrême droite tout à fait clair : mépris de classe, racisme, haine de la gauche, du service public et des politiques de justice sociale. Et ce, en pleine canicule comme en période de grand froid.
Jérémie Younes
[1] Georges Fenech notamment ce matin-là, qui interrompt Pascal Praud lorsque ce dernier parle de « la part de l'activité humaine » dans le réchauffement climatique : « Vous avez dit : "Personne peut la nier." Bah moi je vous dis non. » Ou encore : « Beaucoup de scientifiques ont pas cette opinion, il ne faut pas jeter l'anathème sur ceux qui réfléchissent un peu autrement. »
[2] Lire par exemple cet article du Télégramme (26/05), dans lequel le maire de La Baule déclare lui-même qu' « il n'existe pas de "train des plages" ou de gratuité sur les transports. »
[4] Selon les déclarations de la porte-parole du gouvernement, Maud Bregeon.
22.05.2026 à 17:30
Comment convertir un capital économique en capital médiatique et politique.
- Concentration et financiarisation / Matthieu Pigasse
Retour sur la dernière tournée m'as-tu-vu de Matthieu Pigasse, le « banquier de gauche » qui se vit comme un rempart face à l'empire Bolloré et un héraut de la « bataille culturelle », « à disposition » pour 2027. Ou comment convertir un capital économique en capital médiatique et politique. Et le journalisme dans tout ça ?
Le paysage médiatique français ne manque pas de milliardaires (ou de multimillionnaires) passionnés par la presse au point d'investir leur fortune dans cette activité certes peu rentable, mais bien pratique pour défendre les intérêts de leur groupe industriel, promouvoir leur image publique ou influencer la vie politique. De ce point de vue, le banquier d'affaires Matthieu Pigasse est loin d'être un nouveau venu : en 2005, il négocie la vente de Libération à Édouard de Rothschild ; en 2007, il tente, sans succès, de s'emparer de la présidence du conseil de surveillance du Monde ; groupe Le Monde qu'il rachète en 2010, avec Xavier Niel et Pierre Bergé, avant de céder ses parts en 2019 puis 2022 ; il est aujourd'hui propriétaire de Radio Nova et des Inrockuptibles, actionnaire du Huffington Post et de la société de production Mediawan (« C à vous », « C dans l'air », etc.) [1] ; et il envisagerait, selon les informations du site Satellifacts, de « lancer une chaîne d'info en continu de gauche sur la TNT »…
Mais depuis quelques mois et dans la perspective de l'élection présidentielle de 2027, celui que toute la presse de droite présente dorénavant comme « le Bolloré de gauche » ne se contente plus de mener son « combat » (c'est le nom de son groupe de presse) via l'influence supposée de sa radio ou de ses journaux : après avoir été en bonne place dans les cabinets de Dominique Strauss-Kahn et de Laurent Fabius au ministère des Finances entre la fin des années 1990 et le début des années 2000 sous les gouvernements Jospin – dont on retiendra d'ailleurs quelques faits d'armes assurément très « à gauche » [2]… –, le banquier cherche de nouveau à se ménager une place de premier plan sur la scène politique. Il se « tient prêt », « n'écarte aucune hypothèse », « est à la disposition de la gauche » et se démultiplie dans les médias pour le faire savoir.
Un capitaliste qui possède des titres de presse dispose de plusieurs façons d'exercer son pouvoir. Matthieu Pigasse, lui, semble se servir de son « aventure éditoriale » (et du succès des humoristes qu'il finance) pour se fabriquer une image publique de « banquier de gauche », mais aussi de « présidentiable » et s'octroyer au passage une place démesurée dans le débat politique. Une place que lui accordent sans rechigner journaux et télévisions, et que le banquier d'affaires ne peut accaparer que du fait de sa position sociale… et parce qu'il investit dans la presse.
Le voici donc en tournée médiatique pour, dans le même souffle, parler des audiences de Nova et des échéances de 2027. Si le marathon n'est pas aussi intense qu'en 2014 – lors de la parution d'un ouvrage que Les Échos décrivaient déjà avec quelque cocasserie comme « le cri d'alarme d'un banquier de gauche » –, Matthieu Pigasse n'en est pas moins reçu avec les honneurs dans des cases « prestigieuses » et parmi les plus exposées de l'audiovisuel, comme « Quotidien » (TMC, 21/04) ou encore les « Matins » de France Culture (23/04). Au cours de ces entretiens, Pigasse est présenté alternativement comme un « banquier de gauche », « le banquier qui veut taxer les riches », voire un banquier… « contre le capitalisme » ! Il se pose tantôt en spécialiste de l'économie, tantôt en analyste de la géopolitique ; il se fait pourfendeur des inégalités et chevalier de la « bataille culturelle » ; il parle de la « bonne et de la mauvaise finance », mais aussi de « l'union de la gauche » ; et n'oublie jamais de signaler qu'il est « disponible » pour 2027.
La presse écrite s'engouffre bien évidemment dans les portes laissées ouvertes, quand bien même elle ne tient là aucun « scoop ». Dans la période récente en effet, l'affairiste avait déjà affiché publiquement ses ambitions politiciennes : en janvier par exemple, il « n'exclu[ait] rien » au micro de la matinale de France Inter, déclarait vouloir « peser sur 2027 », et tous les journaux s'en faisaient l'écho. Dépêche AFP, reprises dans Libération ou Le Monde, édito enflammé de Franz-Olivier Giesbert… En septembre 2025 encore, il était invité de l'émission « L'Événement » sur France 2, interrogé à propos de « l'instabilité politique » et de la « crise budgétaire » par une brochette de quatre commentateurs, au même titre – et dans le strict même dispositif – que trois responsables politiques, en l'occurrence Jordan Bardella (RN), Jean-Luc Mélenchon (LFI) et la ministre des Comptes publics de l'époque, Amélie de Montchalin (Renaissance).
Depuis, la presse politique toutes tendances confondues n'a pas cessé de le positionner « dans la photo », souvent à propos d'une hypothétique « union de la gauche ». Dans la foulée de ses apparitions audiovisuelles, le voici à Liffré, « au grand raout des sociaux-démocrates » (Le Figaro, 29/04), en compagnie de la gauche qui se désigne elle-même comme « non-mélenchoniste » (Libération, 27/04). Le 26 avril, Matthieu Pigasse donne un grand entretien à Ouest-France, titré tout en finesse : « Je suis disponible pour la gauche ». Ce voyage en Bretagne va faire les choux gras de la presse politique, d'autant que cette dernière aura l'occasion de se mettre sous la dent une anecdotique « embrouille » entre Raphaël Glucksmann et Matthieu Pigasse – le premier aurait esquivé un débat avec le second. « À quoi joue Matthieu Pigasse en ciblant Raphaël Glucksmann ? », se demande ainsi Antoine Oberdorff dans L'Opinion (27/04). Le bruit médiatique nourrissant le bruit médiatique, la co-construction d'une éventuelle candidature de Matthieu Pigasse bat son plein, lequel figure d'ailleurs dans les énumérations des « candidats potentiels à gauche ». Les spéculations sont aussi bien entretenues dans La Tribune Dimanche (03/05) que dans Regards (27/04) :
Catherine Tricot : Les socialistes ne manquent pas de prétendants mais aucun ne s'impose. Le flop du groupement Glucksmann/Jadot/Vallaud complique encore l'équation… alors que le temps presse. Un homme coche de nombreuses cases : le millionnaire Matthieu Pigasse. La fusée est sur le pas de tir.
Tristesse de la prose des journalistes politiques : la métaphore, à vocation performative, est identique à celle que mobilisait L'Obs en mars 2016 pour propulser à la Une… « la fusée Macron ».
Cela dit, difficile de parler ici d'unanimisme. À force de mettre en avant son activisme éditorial et de se positionner en dernier rempart contre l'extrême droite prédatrice, le banquier d'affaires s'est en effet attiré les foudres de la presse conservatrice et réactionnaire, fachosphère incluse. Le 10 mai notamment, une « polémique » est lancée sur les réseaux après une chronique humoristique de Pierre-Emmanuel Barré dans l'émission « La Dernière » (Radio Nova). Le groupe Bolloré (CNews, Europe 1, Le JDD notamment), Le Figaro, Le Point, Géraldine Woessner, Sophia Aram, Eugénie Bastié… et bien plus largement [3] : toutes et tous y vont de leur petite chronique ou de leur petite indignation. Radio Nova, qui n'est pas une radio d'information générale, serait ainsi le « CNews inversé » (Caroline Fourest, X, 11/05) et Pigasse est campé en « Bolloré de gauche ». « Vous êtes comme les deux faces d'une pièce ? », demandait Yann Barthès à l'intéressé quelques semaines plus tôt (« Quotidien », 21/04).
Une question reprise dans Franc-Tireur (13/05) par Thierry Keller, qui livre du même coup sa réponse : « Quand Bolloré soutient l'union des droites, quitte à faire monter l'extrême droite raciste, le second soutient l'union des gauches, quitte à faire grimper l'extrême gauche antisémite. » L'hebdomadaire porte même Matthieu Pigasse à la Une, reconverti cette fois en « Bolloré de Mélenchon », tandis qu'en guise de consécration, le banquier d'affaires fait l'objet de la quasi-totalité de la chronique de Caroline Fourest dans « 24h Pujadas » (LCI, 12/05), où entre autres outrances, on entendra celle-ci : « Radio Nova, il en a fait Radio Gaza. »
Pluralisme oblige, c'est dans Les Échos (19/05) que la franc-tireuse Tristane Banon s'en va combattre « l'ultra-gauche décomplexée » sévissant au micro de Nova :
Tristane Banon : [S]i une démocratie peut survivre à des organes de presse engagés, comment s'assurer qu'elle tienne bon face à des médias transformés en artillerie partisane. D'autant que le « combat » de Matthieu Pigasse épouse les contours d'une gauche radicalisée, fascinée par le bruit, la conflictualité permanente et l'indignation sélective. Quand il ne cautionne pas l'antisémitisme pur et dur, sous couvert de gaudriole. C'est une croisade culturelle qui puise ses idées dans le « mélenchonisme », avec sa dramaturgie du peuple offensé, et son goût du tribunal moral. […] [L]e débat public devient un ring où des médias radicalisés ne cherchent plus à éclairer, mais à galvaniser. C'est ainsi que meurent les nuances : dans le vacarme incessant de guerres culturelles indignes.
Ainsi Pigasse se retrouve-t-il au milieu de la photo, au cœur des éditos et des envolées de plateaux. La situation est pour le moins incongrue : les éditorialistes qui lui reprochent son engagement politique travaillent pour des médias appartenant à des magnats (Kretinsky, Dassault, Pinault, Arnault, etc.) qui en font tout autant – si ce n'est bien plus –, et ne brillent pas spécialement par leur aptitude à la « nuance », ni par leur pondération. Ils sont donc ce qu'on appelle des « gatekeepers » : des acteurs opposés à ce que les participants du grand Monopoly de la presse prennent quelques libertés, mêmes infimes, avec les règles du jeu. Dans un paysage de l'information fonctionnant en circuit fermé – du « cercle de la raison » à l'extrême droite –, le « laisser-faire » de Matthieu Pigasse face à l'émission de « la bande à Meurice » lui attire par conséquent les rodomontades habituelles contre la gauche. Des cris d'orfraie qui nous rappellent d'ailleurs, s'il en était besoin, l'ADN autoritaire des commentateurs dominants, lesquels ne tolèrent pas la moindre existence d'expressions et de récits contestataires au sein des médias « légitimes ».
Dire cela ne revient pas, en revanche, à accepter le (faux) débat entre « pro » et « anti » Pigasse, ou à valider le portrait (absurde) de Matthieu Pigasse en « Bolloré de gauche ». D'abord, parce que nous laissons aux commentateurs « neutres », « impartiaux » et forcément « raisonnables » la rhétorique fallacieuse des « extrêmes qui se valent », qui met sur le même plan, d'une part, un empire médiatique reposant sur le business de la haine raciste et jouant un rôle central dans la fascisation du débat public, et, d'autre part, une émission radiophonique hebdomadaire faisant la part belle à la satire sociale, à la pensée critique et aux contre-courants minorisés. Ensuite, parce que le signe égal placé entre Pigasse et Bolloré n'est ni plus ni moins qu'un jeu de dupes : en quoi deux ou trois émissions politiques hebdomadaires diffusées sur Radio Nova [4] feraient-elles le poids face aux grilles quotidiennes de CNews et Europe 1 ? Les quelques pages généralistes des Inrocks – mensuel à dominante culturelle, par ailleurs assez peu connu pour ses inclinaisons communistes révolutionnaires – donnent-elles le « la » du débat public en France ? L'émission « La Dernière » influe-t-elle sur l'agenda médiatique au point de réussir à imposer certains de ses cadrages et invités dans le traitement mainstream de « l'actualité » ?
L'idée, ou même, plus modestement, l'expression « Bolloré de gauche » relève à nos yeux d'une triple erreur de perspective :
(1) Premièrement, parce que cela revient à entériner le statu quo en enfermant la question de la propriété des médias dans le cadre capitalistique. Pour véritablement contrer les empires des milliardaires de droite et d'extrême droite, un groupe « de gauche » a forcément vocation à… grossir. C'est précisément dans cette logique que s'abîme l'interview menée par « Quotidien » (21/04). Ainsi, après que le plateau s'est demandé si Matthieu Pigasse était en capacité de rivaliser avec Bolloré, Yann Barthès prolonge « naturellement » le questionnement : « Est-ce qu'il ne faudrait pas racheter d'autres marques ? » ; « Est-ce qu'il va falloir grossir ? » À la concentration capitalistique des médias de droite et d'extrême droite, il faudrait donc opposer une concentration capitalistique des médias « de gauche » – qui ne pourra, par principe, jamais exister dans des proportions similaires. Mais imaginons que ça soit le cas. Nous aboutirions alors, et de manière caricaturée, à un paysage du type : Bolloré pour l'extrême droite, Dassault et Bouygues pour la droite radicalisée, Kretinsky, Saadé et Niel pour le « cercle de la raison » en voie de droitisation accélérée… et Pigasse pour « la gauche ». Est-ce ainsi qu'il faudrait concevoir le pluralisme en France ? Et plus encore : à quel moment le pluralisme (sous toutes ses formes) pourrait-il être déployé à forces égales par des industriels milliardaires ? Le rapport de forces témoigne d'un déséquilibre structurel qui penchera toujours en faveur des intérêts capitalistes, et pour cause…
(2) L'expression « Bolloré de gauche » relève fondamentalement de l'oxymore. Car au-delà de l'idéologie véhiculée par tel ou tel groupe de presse, c'est bien la question centrale du pouvoir – et ici du pouvoir de l'argent – qui se pose... mais que les faux débats autour de ce prétendu « Bolloré de gauche » conduisent justement à évacuer. Peut-on se prétendre « de gauche » et souscrire à l'idée que détenir du capital serait une raison suffisante et légitime pour posséder des médias ? Que vient faire un banquier d'affaires dans le monde des médias et pourquoi peut-il en contrôler à sa guise ? De quelle légitimité peut-il se prévaloir pour avoir son mot à dire sur l'information et les conditions de sa production ? Autant de questions occultées, laissées dans l'angle mort des débats dépolitisés et polarisés par la guerre des titans milliardaires.
(3) Enfin, si une telle configuration du débat mène à l'impasse, c'est parce qu'elle revient à s'enfermer dans un paradigme strictement idéologique et à ne percevoir les médias que comme le marché de l'éditorialisme généralisé, en perdant de vue le combat pour la défense de l'information en tant que telle. Reprenant chez « Quotidien » le motif « tarte à la crème » de « la bataille culturelle », Matthieu Pigasse entendait définir cette dernière « juste en une phrase : c'est le fait de chercher à imposer ses thèmes, ses idées, ses expressions à travers les médias […] avec un objectif, qui est de gagner la bataille électorale ». Outre cette conception passablement réductrice et dévoyée du concept de Gramsci [5], cette déclaration transparente a au moins une utilité : elle nous rappelle encore une fois quel poids le capital entend faire peser sur le débat public en s'appropriant des médias – et les pouvoirs exorbitants qu'il prête à ces derniers. Ne vaudrait-il pas mieux, pour les forces « de gauche », poser la question des conditions matérielles qui permettraient de garantir l'exercice du journalisme en favorisant par exemple le reportage en bonne et due forme, l'enquête au long cours, la critique sociale, un véritable pluralisme, etc., plutôt que de réfléchir aux moyens d'égaler d'autres capitalistes dans le seul but de massifier un « commentariat de gauche » ?
Dans la conjoncture actuelle, marquée par une extrême droitisation, par le haut, des médias dominants, Matthieu Pigasse a beau jeu de présenter son groupe de presse comme un « village gaulois qui résiste à l'envahisseur » et « aux forces du mal » (« Quotidien », 21/04). Il existe assurément un espace suffisant pour qu'un entrepreneur occupe un tel rôle, et puisse par conséquent en récolter les fruits : une marque de distinction dans le champ symbolique des idées, à faire potentiellement fructifier sur le marché politique. Jusqu'au jour où cet entrepreneur changera son fusil d'épaule… Dès lors, que les « idées » promues par le groupe de presse de Pigasse soient à l'instant T plus progressistes que celles portées par les groupes Dassault ou Bolloré ne change rien à l'affaire, ni au fond de l'analyse quant aux effets néfastes d'un tel accaparement capitalistique de l'information, de l'édition et de la culture. Plutôt que des catégories morales comme le « bien » et le « mal », considérons des catégories matérielles : les « forces » dont il faut protéger la presse, ce sont « les puissances d'argent » [6]. Que Mathieu Pigasse incarne aussi bien que n'importe quel autre capitaliste de presse.
Jérémie Younes et Pauline Perrenot
[1] Mediawan détient plusieurs boîtes de production, comme Maximal, Réservoir Prod, 3e Œil, etc.
[2] Voir par exemple un aperçu de son CV dont s'enorgueillissait Le Monde en 2010, juste après l'entrée de Matthieu Pigasse au capital du quotidien : « Travailleur, il se donne à fond dans la réforme des Caisses d'épargne, la privatisation de France Télécom et d'Air France, la création d'EADS et d'Areva... » Voir également « Ce que l'affaire Pigasse révèle sur le capitalisme parisien », Mediapart, 2/09/2012.
[3] Voir par exemple le billet de Daniel Schneidermann dans Libération (15/05).
[4] En plus de « La Dernière », citons par exemple « La Riposte », animée par Akim Omiri, et « Les Grands remplaçants », animée par Djamil le Shlag.
[5] À propos de « la bataille des idées » ou de « la bataille culturelle », (re)lire notre entretien avec le philosophe Yohann Douet, spécialiste d'Antonio Gramsci, et sa recension de l'ouvrage Le journalisme intégral (Éditions Critiques, 2022).
[6] Expression empruntée au programme du CNR de 1944, « Les jours heureux ». Lire : « Petite histoire des ordonnances de 1944 sur la liberté de la presse et de leur destin ».