MÉDIAS GÉNÉRALISTES
A.S.I  · A.O.C · Brut  · France 24 · FTVI · L'Humanité · LaCroix · 
LCP · LeMonde · LaTribune · LeFigaro · TheConversation  · Mediapart · L'AutreQuotidien · LeMedia · Slate

 INTERNATIONAL
CADTM · The New-York Times · Courrier d'Europe Centrale · Toutel'Europe · Orient XXI · InfoAsie

 ALTERMÉDIAS
Acrimed · Acta · L'Autre France Presse · Les Jours · MédiasLibres  · Quartier Général  · Rapports de force · Reflets · Rézo · Imagotv 

+
QG – Le média libre   Quartier Interdit   Quartier Libre   Quartier Constituant   Quartier Jaune   Pas de Quartier   Contre-Courant

29.05.2020 à 09:56

« Se fédérer »: une tribune collective appelle à faire front ensemble

aude
Nous sommes nombreuses, nous sommes nombreux: nous sommes tant et tant à penser et à prouver que ce système a fait son temps. Mais nos voix sont dispersées, nos appels cloisonnés, nos pratiques émiettées. Au point que quelquefois nous doutons de nos forces, nous succombons à la détresse de l’impuissance. Certes, parfois cette diffraction a … Continued
texte intégral

Nous sommes nombreuses, nous sommes nombreux: nous sommes tant et tant à penser et à prouver que ce système a fait son temps. Mais nos voix sont dispersées, nos appels cloisonnés, nos pratiques émiettées. Au point que quelquefois nous doutons de nos forces, nous succombons à la détresse de l’impuissance. Certes, parfois cette diffraction a du bon, loin des centralisations et, évidemment, loin des alignements. Il n’empêche: nous avons besoin de nous fédérer. Sans doute plus que jamais au moment où une crise économique, sociale et politique commence de verser sa violence sans faux-semblant: gigantesque et brutale. Si «nous sommes en guerre», c’est bien en guerre sociale. D’ores et déjà les attaques s’abattent, implacables: le chantage à l’emploi, la mise en cause des libertés et des droits, les mensonges et la violence d’État, les intimidations, la répression policière, en particulier dans les quartiers populaires, la surveillance généralisée, la condescendance de classe, les discriminations racistes, les pires indignités faites aux pauvres, aux plus fragiles, aux exilé-es. Pour une partie croissante de la population, les conditions de logement, de santé, d’alimentation, parfois tout simplement de subsistance, sont catastrophiques. Il est plus que temps de retourner le stigmate contre tous les mauvais classements. Ce qui est «extrême», ce sont bien les inégalités vertigineuses, que la crise creuse encore davantage. Ce qui est «extrême», c’est cette violence. Dans ce système, nos vies vaudront toujours moins que leurs profits. Nous n’avons plus peur des mots pour désigner la réalité de ce qui opprime nos sociétés.Pendant des décennies, «capitalisme» était devenu un mot tabou, renvoyé à une injonction sans alternative, aussi évident que l’air respiré; un air lui-même de plus en plus infecté. Nous mesurons désormais que le capitalocène est bien une ère, destructrice et mortifère, une ère d’atteintes mortelles faites à la Terre et au vivant. L’enjeu ne se loge pas seulement dans un néolibéralisme qu’il faudrait combattre tout en revenant à un capitalisme plus «acceptable »,«vert», «social» ou «réformé». Féroce, le capitalisme ne peut pas être maîtrisé, amendé ou bonifié. Tel un vampire ou un trou noir, il peut tout aspirer. Il n’a pas de morale; il ne connaît que l’égoïsme et l’autorité; il n’a pas d’autre principe que celui du profit. Cette logique dévoratrice est cynique et meurtrière, comme l’est tout productivisme effréné. Se fédérer, c’est répondre à cette logique par le collectif, en faire la démonstration par le nombre et assumer une opposition au capitalisme, sans imaginer un seul instant qu’on pourrait passer avec lui des compromis.Mais nous ne sommes pas seulement, et pas d’abord, des «anti». Si nous n’avons pas de projet clé en mains, nous sommes de plus en plus nombreuses et nombreux à théoriser, penser mais aussi pratiquer des alternatives crédibles et tangibles pour des vies humaines. Nous avons besoin de les mettre en commun. C’est là d’ailleurs ce qui unit ces expériences et ces espérances : les biens communs fondés non sur la possession mais sur l’usage, la justice sociale et l’égale dignité. Les communs sont des ressources et des biens, des actions collectives et des formes de vie. Ils permettent d’aspirer à une vie bonne, en changeant les critères de référence: non plus le marché mais le partage, non plus la concurrence mais la solidarité, non plus la compétition mais le commun. Ces propositions sont solides. Elles offrent de concevoir un monde différent, débarrassé de la course au profit, du temps rentable et des rapports marchands. Il est plus que jamais nécessaire et précieux de les partager, les discuter et les diffuser.Nous savons encore que cela ne suffira pas: nous avons conscience que la puissance du capital ne laissera jamais s’organiser paisiblement une force collective qui lui est contraire.

Nous connaissons la nécessité de l’affrontement. Il est d’autant plus impérieux de nous organiser, de tisser des liens et des solidarités tout aussi bien locales qu’internationales, et de faire de l’auto-organisation comme de l’autonomie de nos actions un principe actif, une patiente et tenace collecte de forces. Cela suppose de populariser toutes les formes de démocratie vraie: brigades de solidarité telles qu’elles se sont multipliées dans les quartiers populaires, assemblées, coopératives intégrales, comités d’action et de décision sur nos lieux de travail et de vie, zones à défendre, communes libres et communaux, communautés critiques, socialisation des moyens de production, des services et des biens… Aujourd’hui les personnels soignants appellent à un mouvement populaire. La perspective est aussi puissante qu’élémentaire: celles et ceux qui travaillent quotidiennement à soigner sont les mieux à même d’établir, avec les collectifs d’usagers et les malades, les besoins quant à la santé publique, sans les managers et experts autoproclamés. L’idée est généralisable. Nous avons légitimité et capacité à décider de nos vies – à décider de ce dont nous avons besoin: l’auto-organisation comme manière de prendre nos affaires en mains. Et la fédération comme contre-pouvoir.Nous n’avons pas le fétichisme du passé. Mais nous nous souvenons de ce qu’étaient les Fédérés, celles et ceux qui ont voulu, vraiment, changer la vie, lui donner sens et force sous la Commune de Paris. Leurs mouvements, leurs cultures, leurs convictions étaient divers, républicains, marxistes, libertaires et parfois tout cela à la fois. Mais leur courage était le même – et leur «salut commun». Comme elles et comme eux, nous avons des divergences.Mais comme elles et comme eux, face à l’urgence et à sa gravité, nous pouvons les dépasser, ne pas reconduire d’éternels clivages et faire commune. Une coopérative d’élaborations, d’initiatives et d’actions donnerait plus de puissance à nos pratiques mises en partage. Coordination informelle ou force structurée? Ce sera à nous d’en décider. Face au discours dominant, aussi insidieux que tentaculaire, nous avons besoin de nous allier, sinon pour le faire taire, du moins pour le contrer. Besoin de nous fédérer pour mettre en pratique une alternative concrète et qui donne à espérer. Dès que nous aurons rassemblé de premières forces, nous organiserons une rencontre dont nous déciderons évidemment ensemble les modalités.

Pour rejoindre cet appel: appelsefederer@riseup.net

Site internet: http://sefederer.mystrikingly.com/

Premières et premiers signataires : Nicole Abravanel, Étienne Adam, Christophe Aguiton, Omar Aktouf, Dominique Alcalde, Jean-Claude Amara, Anne-Laure Amilhat Szary, Nica Andersson, Franck Antoine, SoniaAnton, Philippe Arnaud, Arsija, Emmanuel Arvois, Sophie Asselineau, Jacky Assoun, Françoise Attiba, Claude Bailblé, Bernard Baissat, Benjamin Ball, Philippe Banka, Ludivine Bantigny, Philippe Barre, Maya Basila, Christophe Baticle, Franc Bardou, Stefan Bekier, Gilbert Belgrano, Brigitte Bellard, Olivier Belmontant, Cecilia Benevides, Rémi Bénos, Camille Besombes, Judith Bernard, Alain Bertho, Eric Beynel, Jacques Bidet, Annick Bienfait, Stéphane Bikialo, Philippe Blanchet, Elisabetta Blarasin, Evelyne Bleu, Françoise Bloch, Frédéric Bodin, Giulia Boccato, Christophe Boëte, Pascal Boissel, Françoise Boman, Thierry Borderie, Mathieu Borie, Benoit Borrits, Bernard Bosc, Claude Boucher, GuillaumeBouchon, Stephen Bouquin, Aïcha Bourad, Leila Bourad, Driss Boussaoud, Jacques Boutault, Sarah Boyé, François Brun, Pascal Buresi, Noëlle Burgi-Golub, Laurent Bussière Saint-André, Marie-Claire Cailletaud, Claude Calame, Stéphanie Calvo, Jérôme Camus, Patrice Candillon, Sébastien Canet, Cécile Canut, Pépita Car, Denis de Casabianca, Jean-Pierre Castex, Jean-Noël Castorio, Aurélien Catin, Thierry Cayot, Marc Cefallo, Christian Celdran, Dominique Cellier, Jean-Marc Cerino, Frédéric Certain, Catherine Chabrun, Gérard Chaouat, Siegfried Chapotin, Maureen Chappuit, Marie-Paule Chardon, Eric Charles, Bernard Charlot, Heidi Charvin, Luc Chelly, Nara Cladera, Charlotte Cléro, Yves Cohen, Gérald Collas, Hélène Collon, Marie-Agnès Combesque, Jean-Louis Comolli, Pierre Contesenne, Antonella Corsani, Annick Coupé, Saskia Cousin, François Coustal, Léon Crémieux, Marcel Cunin, Laurence D., Alain Damasio, Antoine Dandonneau, Daniel Davoust, Guillaume Davranche, Vincent Debierre, Marielle Debos, Hugues Débotte, Hélène de Casabianca, Laurence De Cock, Eric Decamps, Stéphanie Dechezelles, Sophia Deeg, Hervé Defalvard, Michel Defalvard, Christian Delacroix, Frédéric Delarue, Jean-René Delépine, Jean-Étienne Delerue, Christine Delphy, Bruno Della Suda, Christian de Montlibert, Robert Descimon, Pierrick Descottes, Romain Descottes, Emmanuel Dessendier, Catherine Deston-Bottin, Rom Desh, Michel Defalvard, Sophie Desrosiers, Delphine Dieu, Serge D’Ignazio, Paul Dirkx, Joss Dray, Marnix Dressen-Vagne, Jean-François Dubost, Frédéric Dufaux, Jean-Michel Dufays, William Dufourcq, Anne Dufresne, Alice Dumoulin, Hélène Duvialard, Stéphane Elmadjian, Jean-Paul Engélibert, Stéphane Enjalran, Didier Epsztajn, Annie Ernaux, Evelyne, Kévin Espinas, Ignacio Eyraud, Jean-Claude Eyraud, Laurent Eyraud-Chaume, Guillaume Faburel, Patrick Farbiaz, Dimitris Fasfalis, Jean Fauché, Daniel Faugeron, Pascale Fautrier, MathieuF erradou, Alexandre Ferran, Mathieu Fernandez, Renaud Fiévet, Yann Fiévet, Gérard Filoche, Sylviane Finucci, Marianne Fischman, Fabrice Flipo, Jeremie Foa, Jacques Fontaine, Paquita Franco Blanchard, Alain Frappier, Désirée Frappier, Yves Frémion, Bernard Friot, Karën Fort, Jacques Fortin, Fanny Gallot, Alain Gallucci, Edith Galy, Florent Gaudez, Franck Gaudichaud, Vincent Gay, Bertrand Geay, Julie Gervais, Jean-Pierre Gesbert, Denis Gheerbrant, Guy Giani, Pascale Gillot, Pierre-Eliel Girard, Marie Giudicelli, Julien Gonthier, Daniel Gostain, Renée Gramaize, Christophe Granger, Nicolas Gregori, Lena Grigoriadou, Frédéric Grimaud, Jannine Guespin, Bernard Giudicelli, Elie Haddad, Jeanne Haugoubart Bonnefoy, Jean-Marie Harribey, Samuel Hayat, Benoît Hazard, Odile Hélier, Marc Herpoux, Leila Hicheri, Thomas Hippler, Céline Hollebecq, Maryvonne Holzem, Thierry Huve, Mathias Isimat-Mirin, Magali Jacquemin, Nicole Jacques-Lefèvre, Bruno Jacquin, Daniel Jeanneteau, Sylvain Jay, Samy Johsua, Anne Jollet, Claude Kaiser, Claudine Katz, Jacques Kebadian, Hervé Kern, Marjorie Keters, Pierre Khalfa, Mohamed Khenniche, Jean-Luc Kop, Isabelle Krzywkowski, Anne Kubler, L’1consolable, Dominique Labourier, Marc Lacreuse, Jean Lafont, Floriane Lagree, Véronique Lamendour, Francis Landron, Sylvie Lange, PatrickLao, Mathilde Larrère, Sylvie Larue, Fabienne Lauret, Ginette Lavigne, Stéphane Lavignotte, Patrick Laurenceau, Pascal Le Brun, Perrine Leclercq, Michelle Lecolle, Sylvie Le Cocq, Hervé Le Crosnier, Manu Leduc, Dominique Lefèvre, Corinne Le Fustec, Jean Le Gal,Bernard Lemann, Christophe Lemasson, François Le Méhanèze, Romain Le Meur, Alain Lenud, Yann Leredde, Benoît Leroux, Maelenn Le Roux, Michel Letté, Estelle, Lesbec, Laurent Lévy, Pascal Liberatore, Wenceslas Lizé, Louise Loubrieu, Olivier Long, CamilleLouis, Michael Lowy, Agnès Lubin, Raymond Macherel, Fanny Madeline, Christian Mahieux, Chowra Makaremi, Pascal Maillard, Henri Maler, Jean Malifaud, Jean-Claude Mamet, Françoise Maquin, Rémi Marie, Philippe Marlière, Killian Martin, Gilles Martinet,Gustave Massiah, Alain Masson, Christian Maurel, Laurence Maurel, Julie Maurice, OlivierMayer, Sylvie Mayer, Éliane Meillier, Véronique Melchior, Irène Menahem, Rémi Merindol, Denis Merklen, Henri Mermé, Jean-José Mesguen, Madjid Messaoudene, Isabelle Mestre, Valérie Mettais, Stéphane Michot, Noufissa Mikou, Sylvain Milanesi, Jacques Millet, Sylvie Monchatre, Gilles Monsillon, Ana Doldan Montiel, Bénédicte Monville De Secco, José-LuisMoraguès, Robi Morder, Corinne Morel-Darleux, Marc Moreigne, François Mortamet, Mikael Motelica-Heino, Séverin Muller, Alain Munier, Philippe Nabonnand, Claire Nancy, Corinne Nativel, Joël Nayet, Toni Negri, Olivier Neveux, Michel Noel, Jean Noviel, Gisèle Noublanche, Pierre Odin, Bertrand Ogilvie, Denis Orcel, Isabelle Ouvrard, Cléo Pace, Martine Page, Luca Paltrinieri, Anne Parisot, Do Passeri, Dominique Paturel, Frédéric Paschal, Marie-Claude Paume, Dolores Pazos, Willy Pelletier, Irène Pereira, Évelyne Perrin, Anita Perez, Elsa Peyronne, Christian Pfohl, Valerie Phelippeau, Nicole Phelouzat, OlivierPiazza, Stéphane Pichelin, Alexandre Pierrepont, Marlène Pineau, Suzanne Piot, Alain Pires, Francky Poiriez, Jacques Pompon, Raphael Porteilla, Emmanuelle Posse, Antoine Poulain,Paul Poulain, Véronique Poulain, Claude Pourcher, Stéfanie Prezioso, Pierre Prim, AndréPrône, Claudio Pulgar-Pinaud, Isabelle Quaglia, Yves Quintal, Makan Rafatjou, Marie Rama-Menahem, Claudine Reboux, Manuel Rebuschi, Minelle Riboni, Marie Richard, Nelly Rintaud, Jacques Rioual, Jacqueline Roche, Anne Rocher, Alice Rodrigues, Daniel Rome,Floréal Romero, Patrick Rossignol, Marc Roudet, Benoît Rougelot, Théo Roumier, PierreRousset, Michel Ruff, Gilles Sabatier, Isabelle Saint-Saëns, Sophie Sainte-Marie-Heim, Catherine Samary, Kahena Sanaâ, Maria Eleonora Sanna, Gaëlle Santin, Patrick Saurin, Pierre Sauve, Gabrielle Scarabino, Hélène Schneider, Edouard Schoene, Michel Seigneuret, Pinar Selek, Marie Sellier, Alexandre Siguier, Patrick Silberstein, Isabelle Sire, Frédérique Sitri, Camille Six, Alessandro Stella, Jeanne Studer, Benjamin Tauziac, François Ternynck, Jacques Testart, Edwige Thaille, Fanny Thomas, Sylvie Thomas, Lucky Tiphaine, Jean Tortrat, Vincent Touchaleaume, Jean-Marie Toupin, Véronique Tribouilloy, Julien Troccaz, François Tronche, Béatrice Turpin, Marc Tzwangue, Sixtine van Outryve, Patrick Vassallo, Sarah Vaucelle, Françoise Vergès, Francis Verne, Frédéric Verhaegen, Julien Vigouroux, Pierre Vila, Bastien Villeflayoux, Pascal Vitte, Elise Voguet, Nicolas Voisin, Christiane Vollaire, Sophie Wauquier, Louis Weber, Roger Winterhalter, Béa Whitaker, Sylvie Wolf, Catherine Wolff, Carole Yerochewski, Isabelle Yhuel, Philippe Zarka, Pierre Zarka, Olivia Zemor, Serge Zetlaoui, Jeanne Zoundjihekpon, Élisabeth Zucker

Premières signatures collectives : Aggiornamento histoire-géo, ACU (Association des communistes unitaires), AssociationDe(s)générations, CAPJPO-Europalestine, Cerises la coopérative, Changer de Cap, Collectifdes révolutionnaires, Collectif Droit à la Belle Ville, Collect’IF paille, EcoRev’, Émancipation collective, Ensemble!-PACG 05, Fédération des syndicats SUD-Rail, Gilets jaunes deBelleville, Gilets jaunes enseignement recherche, Gilets jaunes de Plaine Commune, JardinsCommuns, Jarez Solidarités, La Suite du monde, Le Paria, Les infiltrés, On prend les champs,PEPS (Pour une écologie populaire et sociale), Questions de classe(s), Reporters en Colère,Réseau pour l’Autogestion, les Alternatives, l’Altermondialisme, l’Ecologie, le Féminisme,Réseau salariat Essonne, Réseau salariat Pays de Loire, SUD éducation Loiret, SUD éducation Paris, Union prolétarienne ML, Union syndicale Solidaires, Union syndicale SUDIndustrie, Unité Communiste de Lyon, Union communiste libertaire…


13.05.2020 à 12:10

« Avec la loi Avia, la police pourra exiger le retrait de contenus dans l’heure »: entretien avec La Quadrature du Net

aude
A peine le déconfinement commencé, la majorité présidentielle s’active à nouveau pour renforcer la législation sur Internet avec la proposition de loi Avia contre les contenus haineux, qui sera soumise au vote des députés ce mercredi 13 mai 2020. Celle-ci accentue la pression pour rendre inaccessible tout contenu considéré comme haineux dans les 24 heures … Continued
texte intégral

A peine le déconfinement commencé, la majorité présidentielle s’active à nouveau pour renforcer la législation sur Internet avec la proposition de loi Avia contre les contenus haineux, qui sera soumise au vote des députés ce mercredi 13 mai 2020. Celle-ci accentue la pression pour rendre inaccessible tout contenu considéré comme haineux dans les 24 heures après notification auprès de l’hébergeur. De quoi susciter une restriction supplémentaire en matière de libertés individuelles et publiques, comme le souligne Klorydryk, membre de l’association La Quadrature du Net, qui a répondu aux questions de Jonathan Baudoin pour QG. Interview

QG : La proposition de loi dite Avia, relative à la lutte « contre les propos haineux sur internet », est en passe d’être définitivement adoptée à l’Assemblée nationale aujourd’hui, après un an de navette parlementaire. Estimez-vous qu’elle reste toujours aussi inquiétante quant à la question des libertés individuelles sur le net ?

Klorydryk : Oui. Elle l’est même encore plus depuis le dernier jour de débat à l’Assemblée nationale, vu qu’a été introduit l’amendement visant à ajouter la possibilité pour la police de demander la suppression de contenus en une heure. Déjà, les 24h de délai laissées aux fournisseurs de services étaient largement trop courtes pour pouvoir faire les choses correctement. En une heure, nous sommes absolument certains que personne n’ira regarder si la demande de la police est fondée, ou pas, sur le type de contenu qu’elle doit enlever ; et nous sommes à peu près certains que l’ensemble des services retirera les contenus demandés par la police sans même réfléchir.

QG : Dans les articles 1 et 2 de la proposition de loi, il y a insistance sur la volonté de rendre inaccessible tout contenu notifié comme illicite dans les 24h suivant la notification auprès des plateformes en ligne. En quoi ce délai est-il trop court à vos yeux pour que les plateformes en ligne modèrent correctement les contenus, et quel type de dérives cela peut générer ?

Le délai de 24h est bien trop court ! La LCEN [Loi pour la confiance dans l’économie numérique, NDLR] définissait une durée qui était définie comme « promptement ». Ça devait être suffisamment rapide, mais sans fixer de durée claire et nette. Ce qui permettait que, bah un week-end ou une nuit, on pouvait laisser le temps au personnel de vérifier que c’était réellement illicite. Il n’y avait pas de course contre la montre à enlever la chose, avec une amende à la clé. On pouvait porter plainte devant la justice si on trouvait que la durée de retrait était trop longue. Et à ce moment-là, un juge décidait si, en effet, l’hébergeur avait mis trop de temps, ou pas, pour enlever le contenu. Aujourd’hui, 24h, ça impose d’avoir soit énormément de petites mains qui vont aller vérifier tous les contenus ; soit des algorithmes qui n’auront aucune capacité d’analyse sur la qualité du contenu qu’ils auront en face d’eux puisqu’ils vont réagir par mots-clés, ou via des typologies de phrases qui vont être absolument décontextualisées. Nous pensons que le vrai risque, c’est qu’ils vont enlever tous les contenus qui vont leur être présentés.

QG : Comment analysez-vous la mise en place d’un « observatoire de la haine en ligne » qui serait sous la tutelle du Conseil supérieur de l’audiovisuel, dans le cadre de la proposition de loi ?

Ce qui nous pose problème, c’est que nous considérons que c’est à la police de faire ce travail, c’est-à-dire, recevoir des plaintes vis-à-vis ds gens qui déposeraient des messages de haine, d’appel à la haine, d’appel au viol, etc. C’est la police qui doit mener l’enquête. C’est la police qui doit faire les réquisitions et qui doit transmettre les dossiers au juge qui, lui, condamnera éventuellement la personne qui a commis des délits. Aller créer un observatoire, mettre en place des organismes, c’est une non-réponse en fait. C’est juste noyer le poisson. Ce qu’il faut, ce sont des moyens pour la justice, ainsi que la formation de personnes spécialisées dans les délits en ligne pour la police. Pas des organismes lambda qui vont encore faire un rapport par an, dilapider de l’argent et finalement ne servir à rien.

QG : Dans une première analyse de la proposition de loi, la Quadrature du Net avait souligné combien le pouvoir exécutif, à travers les services de police en ligne, prendrait le dessus sur le pouvoir judiciaire. Estimez-vous que ce déséquilibre reste persistant dans la deuxième lecture de la proposition de loi ?

Tout à fait. Rien n’a changé sur cette question-là.

QG : Comment expliquez-vous cela ?

C’est la volonté du gouvernement de mettre ça en place. Cette loi est présentée par Madame Avia, mais c’est en réalité un texte du gouvernement. Et il maintient sa position là-dessus. Le texte a été modifié par le Sénat, mais a été réécrit à son retour devant l’Assemblée nationale et il y a toutes les chances que quoi qu’ait fait le Sénat en seconde lecture, l’Assemblée nationale, à la demande du gouvernement, réécrive exactement la même chose, et insiste sur le contenu du texte.

QG : Courant février, l’affaire Griveaux a défrayé la chronique, avec des politiciens clamant que le droit à la vie privée était mis à mal, voire la démocratie dans son ensemble, et que les réseaux sociaux en seraient la cause. Comment analysez-vous cette histoire ?

La plus grande communication autour de ça a été faite autour de l’histoire de l’anonymat en ligne. Or l faut bien souligner qu’il n’y a aucun problème d’anonymat dans cette historie ! De bout en bout, tout le monde est connu. Que ce soit le fournisseur des images, ou la personne qui a transmis à un tiers un document, sans autorisation de l’émetteur. La personne qui a reçu les vidéos de Monsieur Griveaux avait l’interdiction de la transmettre à un tiers : c’est une violation flagrante du secret de la correspondance.

Mais on connaît la personne. Ensuite, les tiers ont eux-mêmes divulgué publiquement ce contenu. En fait, il n’y a absolument aucun rapport, de bout en bout, avec Internet, ni avec l’anonymat. Donc, pour la Quadrature, c’est une non-affaire ! C’est une affaire de mœurs. C’est la diffusion par une autre personne qui pose problème. M. Griveaux doit déposer plainte contre elle et contre la diffusion publique de cette vidéo. Mais ça n’a absolument aucun rapport avec Internet, ni avec l’anonymat. Pour nous, ça ne nous regarde absolument pas.

QG : Est-ce que des événements tels que l’affaire Mila ou l’affaire Griveaux pourraient renforcer le caractère répressif de cette proposition de loi et restrictif sur les libertés individuelles selon vous ?

L’Etat n’a pas attendu l’affaire Mila ou l’affaire Griveaux pour mettre des restrictions sur les libertés publiques. Les libertés publiques sont attaquées très régulièrement par les lois, à peu près une à deux fois par an. La seule chose avec ces affaires, c’est que ça leur fourni des fenêtres de communication pour justifier ces lois répressives. Mais ça n’est pas du tout la source de ces réglementations.

QG : Quelles seraient les mesures alternatives permettant un rééquilibrage, en faveur du pouvoir judiciaire, selon vous ?

Redonner des moyens à la justice ! Quand on voit l’état actuel de la justice, les moyens des avocats aujourd’hui, qui manifestent justement pour avoir une justice fonctionnelle, et pas seulement pour leurs retraites. C’est un ras-le-bol général que l’on voit du côté de la justice, qui est vraiment le parent pauvre de l’État. Pour 1.000 euros de budget de l’État, trois euros seulement sont destinés à la justice ! C’est extrêmement faible en Europe, dans les pays industrialisés. En fait, c’est prioritairement ça qui permettrait de régler les choses. Si les gens s’apercevaient que leurs actes sur Internet avaient des conséquences réelles et qu’il y avait des condamnations régulières de gens qui émettent des menaces, qui diffusent des informations, qui font du revenge porn, etc., on aurait une réadaptation de la société.

Alors que là, un certain nombre de gens ont des réactions en ligne totalement hors-la-loi et il ne se passe rien, parce que ni la justice, ni la police n’ont les moyens de s’en occuper. Forcément, ça donne l’idée que c’est possible. Puisque personne ne dit rien. Donc, allons-y gaiement et insultons. C’est globalement un problème de capacité de la justice à pouvoir s’attaquer au nœud du problème.

Et puis bien sûr, l’éducation. L’éducation des jeunes à l’expression, à ce qu’il se passe en ligne, la différence entre la communication en ligne et communication réelle, quels impacts ça peut avoir, il faut sensibiliser à ça. Et puis la question de la durée de rétention des données. Bref, qu’est-ce qui se passe quand on fait des choses à 15 ans, à 18 ans ; est-ce qu’on ne va pas se les prendre dans la figure à 30 ans, à 40 ans, quand on va chercher un emploi, etc. ? L’éducation a une grande part de responsabilité dans ce qu’on trouve en ligne.

Mais je le répète, la priorité des priorités c’est de donner des moyens à la justice de faire son travail plutôt que de déporter cette obligation régalienne de réglementer les espaces de discussion vers les plateformes elles-mêmes, des plateformes américaines qui ont déjà bien trop de pouvoir puisqu’elles choisissent déjà ce que les gens voient, et que ça leur permet d’agir sur ce qu’on pense. Et là, on leur demande carrément de déterminer ce que les gens ont le droit de dire sur les réseaux, et c’est totalement démesuré !

QG : Avec l’état d’urgence sanitaire ou la tentative de mise de place de l’application StopCovid, ne craignez-vous pas une dérive liberticide ? Si oui, pour quelles raisons ?

L’Application StopCovid pose d’énormes problèmes. Tout d’abord, elle n’aboutira pas à l’objectif qui lui a été fixé. Mais il y a surtout une conséquence qui pose problème, qui est d’habituer la population à utiliser des outils de traçage, à leur faire croire que les outils technologiques peuvent régler les problèmes en cas de crise, ceux-ci étant pourtant des problèmes politiques, des questions d’orientation de budget à mettre dans l’hôpital, des questions de masques, de tests, de matériel disponible, mais aussi d’organisation pour informer les gens, les confiner assez tôt, etc. Faire croire à la population qu’utiliser une application de ce type-là pourrait régler un problème politique, c’est ce qu’on appelle du solutionnisme technologique.

Concernant l’état d’urgence sanitaire, les libertés sont déjà limitées, avec la liberté d’aller et venir que nous avons perdue en étant confinés. Le risque, c’est d’avoir une prolongation sine die de cette période. On espère que ça n’arrivera pas. Mais on se rappelle de l’état d’urgence contre le terrorisme qui avait été renouvelé plusieurs fois, a finalement été inscrit dans le droit commun par le pouvoir actuel. Si cette crise ne disparaît pas rapidement d’elle-même, il y a un risque pour que l’État en profite pour intégrer un certain nombre de dispositions dans le droit commun. Que ce soient des dispositions liées au travail, qui donnent des pouvoir supplémentaires aux employeurs, mais aussi, côté numérique, des dispositions liées à la création et l’usage de nouvelles bases de données, au transfert de données médicales dans le HDH (Health Data Hub, plateforme de données médicales), sous couvert de la crise du Covid-19. Ou d’autres dispositions qui pourraient être créées lors d’une seconde vague et porter atteinte aux libertés fondamentales.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin


12.05.2020 à 09:57

« Notre Jupiter était un Attila », par Rodolphe Bocquet

aude
Il y a celui qui brûlait d’aller chercher la croissance avec les dents, celui qui jurait de mettre la finance à genou, l’adepte du changement dans la continuité, ou encore le chef qui voulait cheffer. A quoi sert vraiment un Président ? Quelle est la part de nos aspirations à laquelle il peut effectivement contribuer, et … Continued
texte intégral

Il y a celui qui brûlait d’aller chercher la croissance avec les dents, celui qui jurait de mettre la finance à genou, l’adepte du changement dans la continuité, ou encore le chef qui voulait cheffer. A quoi sert vraiment un Président ? Quelle est la part de nos aspirations à laquelle il peut effectivement contribuer, et celle qui ne relève que notre propre engagement ? La clarté sur ce point éviterait les marchés de dupe. Il y va de notre efficacité collective.

J’ai constaté l’immensité de ce qui échappe en démocratie à l’action de l’exécutif, quelles que soient l’énergie, la légitimité ou la pertinence.  Il y a par contre un domaine où la responsabilité présidentielle prend une ampleur décisive : nourrir la confiance.   

Le déficit français en matière de confiance vis-à-vis de l’exécutif devrait en effet inquiéter au moins autant que le ratio dette sur PIB. La France est sur le podium des pays de l’OCDE dont la performance en matière de gouvernance s’est le plus dégradée entre 2008 et 2018.  19ème sur 37 pour la liberté politique et la redevabilité des dirigeants ; 33ème pour l’instabilité politique et la violence (-11 places); 14ème pour l’efficacité de l’action publique (-11 places); 27ème pour poids des régulations publiques, 20ème pour l’état de droit ; 17ème pour le contrôle de la corruption [1].

En mai 2017, Emmanuel Macron dispose d’un formidable capital confiance. LREM est une marée montante qui semble pouvoir soulever tous les bateaux[2].  Ce « goodwill », comme le Président se plairait à l’appeler, apparaît aujourd’hui comme un actif dramatiquement déprécié. Il y a de l’Attila dans ce Jupiter. Il désigne comme n’étant rien, ceux qui n’ont pas réussi, avant de leur reprocher de ne pas savoir traverser la rue pour trouver un emploi qui leur tend les bras. Il fustige les corps intermédiaires, il divise les collectivités locales jouant les conseils départementaux contre les régions, il enlise le pays dans un conflit social d’une violence inédite.

Lorsque le Président appelle à la mobilisation générale contre le COVID, l’état des troupes laisse à désirer. L’exécutif est alors écartelé entre plusieurs fronts :

Celui de la Mairie de Paris ( (l’un des candidats n’a pas eu suffisamment confiance dans l’intégrité des primaires LREM pour en respecter le verdict) et le 49-3.

Le soldat Hulot, qui, a déserté depuis longtemps, et les démissions du groupe parlementaire de la majorité s’accumulent.

Le départ en province de centaines de milliers de parisiens, enfin qui prend des allures d’exode.

La France compte aujourd’hui, en pourcentage de sa population, près de cinq fois plus de décès du COVID 19 que l’Allemagne. 2,6 fois plus que la moyenne des pays de l’OCDE.  7,5 fois plus que ceux de ces pays, dirigés par des femmes.

Alors quand la semaine dernière lors d’une visio-conférence avec les artistes le Président déclare « La cohésion de la nation, ça n’est pas simplement le travail du président de la République, de son premier ministre ou du gouvernement ; c’est le travail de chacune et chacun d’entre vous », on manque de s’étrangler devant l’indécence du procédé.

Lorsqu’il appelle à ce qu’on lui fasse remonter des « utopies concrètes », on se demande s’il parle des masques et des tests pour lutter contre la maladie.

« A la consternation s’ajoute le dégoût » déclarent dans une lettre ouverte les ordres des médecins, pharmaciens, infirmiers, kinésithérapeutes, dentistes, sages-femmes et podologues.  Et de conclure « L’heure viendra, nous l’espérons, de rendre des comptes. En attendant, nous allons poursuivre notre mission de professionnels de santé, car c’est notre engagement. Avec néanmoins l’amertume de se dire que la responsabilité n’est pas la mieux partagée de toutes les vertus. »

« Chers concitoyennes-ens, je vous prie de croire en l’assurance de ma profonde vanité ». Conclusion épistolaire virtuelle, dépassée par la réalité d’un Président qui persiste et signe.

Rodolphe Bocquet


[1] Indicateurs de gouvernance de la Banque Mondiale / Forum économique Mondial

[2] « A rising tide lifts all boats », slogan utilisé par Kennedy

Diplômé d’HEC et de New York University, Rodolphe Bocquet, a été trader à la Société Générale. Il conduit ensuite, jusqu’en 2012, des politiques publiques de développement durable. En 2014, il crée Beyond Ratings, première agence de notation financière intégrant les facteurs de durabilité de long terme dans la notation de solvabilité des Etats. Il en part début 2020. Aujourd’hui, il se définit comme artisan humaniste.


05.05.2020 à 10:18

« L’humanité joue au casino », par Rodolphe Bocquet

aude
« Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. » On pourrait aujourd’hui trouver des accents prophétiques … Continued
texte intégral

« Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. »

On pourrait aujourd’hui trouver des accents prophétiques à ce texte de Fred Vargas, publié en 2008. En 1972, le premier rapport du Club de Rome, « Les limites à la croissance », ne disait pas autre chose.

Dans son discours d’acceptation du prix Nobel d’économie, intitulé « La prétention du savoir », Friedrich A. Hayek dénonça en 1974 le rapport du Club de Rome comme l’exemple d’une démarche pseudo-scientifique suscitant un dangereux engouement médiatique. Pourtant, les recommandations d’humilité qu’Hayek adresse alors aux sciences morales face à la complexité des organisations sociales et biologiques, semblent précisément avoir été suivies par les auteurs du rapport, en se concentrant sur l’impossibilité physique d’une croissance infinie dans un monde fini.

Le pédagogue Laurence J. Peter, auteur du génial essai « Le Principe de Peter », décrivait un économiste comme « un expert qui saura demain, pourquoi ce qu’il a prédit hier ne s’est pas produit aujourd’hui ». Quarante ans après la publication des « Limites à la croissance », Graham Turner démontrait, combien notre réalité confirmait les intuitions de ses co-auteurs Donella et Denis Meadows.

Aux oiseaux de mauvaise augure, les tenants du progrès opposent des siècles de sciences et le formidable bond accompli par l’humanité depuis la révolution industrielle : explosion démographique et accroissement de l’espérance de vie. « Aie confiance », la technologie nous a toujours sauvés. Ne pas croire que cela continuera ad vitam aeternam, ne peut être que le lot de misanthropes.

Ce tour de passe-passe est particulièrement grossier : il revient à dissimuler les racines du mal en professant qu’il n’existe pas d’autre voie que de continuer plus avant en klaxonnant. « La globalisation détruit les écosystèmes et accroît les inégalités : généralisons les traités de libre échange ! ». Ou encore : « L’Union Européenne a failli à répondre aux attentes des citoyens européens les plus faibles, il est urgent d’en accroître les prérogatives ! ».

Le credo technologique comme seule réponse à l’effondrement écologique est une escroquerie. On accuse les partisans de la sobriété de vouloir priver les économies en développement du confort moderne, alors qu’il s’agit de repenser un modèle auquel chacun puisse durablement aspirer. On dénonce une prospérité sans croissance comme un dangereux pari pascalien, bien au-delà de la portée du génie humain, mais, apprenti sorcier inconséquent, on prescrit de poursuivre la mise à mal des équilibres planétaires. Pourquoi s’inquiéter ? S’il y a des dégâts, cela fait émerger des besoins de réparation, de l’innovation technologique et des start-ups, de nouveaux marchés. Qu’importe si l’on n’a pas l’ombre d’une idée sur comment recoller les morceaux du vase que l’on vient de réduire en miette – SAV dans un magasin de porcelaine sûrement. Ah, j’oubliais, il faut aussi penser à coloniser Mars.

Dans le même discours, Hayek conclut par les mots suivants : « Il y a un danger dans le sentiment exubérant de puissance toujours croissante que les progrès des sciences physiques ont engendré et qui poussent l’homme à essayer, « étourdi par le succès », pour reprendre une expression caractéristique du communisme primitif, de soumettre non seulement notre environnement naturel mais aussi notre environnement humain au contrôle d’une volonté humaine ».

La société de consommation peut être décrite comme le fait d’emprunter de l’argent que l’on n’a pas, pour acheter quelque chose dont on n’a pas besoin, afin d’impressionner des gens que l’on ne connaît pas, disait à peu près l’économiste britannique Tim Jackson. Cet insoutenable modèle est aujourd’hui poussé à son paroxysme, sous la perfusion des plans de quantitative easing et l’assistance respiratoire d’une publicité plus pernicieuse que jamais.

Depuis la fin des trente glorieuses, l’humanité joue au casino. A chaque crise, elle double la mise. Noir, perd et trépasse. A moins que…

Rodolphe Bocquet

Diplômé d’HEC et de New York University, Rodolphe Bocquet, a été trader à la Société Générale. Il conduit ensuite, jusqu’en 2012, des politiques publiques de développement durable. En 2014, il crée Beyond Ratings, première agence de notation financière intégrant les facteurs de durabilité de long terme dans la notation de solvabilité des Etats. Il en part début 2020. Aujourd’hui, il se définit comme artisan humaniste.


01.05.2020 à 12:01

« La faiblesse du monde occidental a été un choc », par Pascal Boniface

aude
La crise actuelle, liée au Covid-19, aura confirmé le poids croissant de la Chine au sein des relations internationales, face à un Occident qui persiste à se bercer d’illusions sur son pouvoir. Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, et auteur de 50 idées reçues sur l’état du monde, réédité pour cette année 2020, analyse la situation … Continued
texte intégral

La crise actuelle, liée au Covid-19, aura confirmé le poids croissant de la Chine au sein des relations internationales, face à un Occident qui persiste à se bercer d’illusions sur son pouvoir. Pascal Boniface, directeur de l’IRIS, et auteur de 50 idées reçues sur l’état du monde, réédité pour cette année 2020, analyse la situation actuelle comme une accélération des tendances déjà existantes, à commencer par la baisse du prix du pétrole, et les fractures grandissantes au sein de l’Union européenne. Il apporte aussi son regard sur un monde du sport à l’arrêt, frappé comme jamais auparavant par une crise mondiale. Interview par Jonathan Baudoin pour QG

QG : Avec la crise sanitaire liée au Coronavirus, assiste-t-on à un changement de fond au sein des relations internationales ?

Pascal Boniface : Disons qu’il y a, déjà, un vaste changement dans le monde, puisqu’un monde qui était globalisé, interconnecté, en mouvement perpétuel et en connexion permanente, se retrouve tout d’un coup immobile, avec des frontières qui ont ressurgi de partout. Le monde s’est stoppé. Il y a, effectivement, beaucoup de questions sur l’arrêt de la mondialisation. Dans tous les cas, le monde d’aujourd’hui n’a rien à voir avec celui d’il y a trois mois. Est-ce que, pour autant, les relations internationales ont changé ? On peut dire que les grandes tendances, à savoir la crise du multilatéralisme, et la compétition entre les États-Unis et la Chine, se sont accentuées. Elles n’ont pas été créées par cette crise du Coronavirus. On peut dire que cette crise est venue, à la fois, créer un monde tout à fait différent de celui qui préexistait avant son déclenchement, il y a à peine quatre mois, mais que les tendances stratégiques en mouvement sont, grosso modo, les mêmes.

QG : Pour le moment, l’Afrique est le continent le moins touché par la pandémie. Pour quelles raisons, et est-ce un avantage pour le monde d’après-Coronavirus, selon vous ?

Est-ce que l’Afrique est moins touchée parce que la vague ne l’a pas encore atteinte, ou bien pour des raisons de mouvement, des raisons de climat, des raisons de connexion ? Il est très difficile de répondre à cette question parce que la grande crainte, pour de nombreuses personnes, c’est que le continent africain soit le prochain touché, après l’Amérique du Nord, l’Amérique latine, l’Europe et bien sûr l’Asie. On ne sait pas encore si ça en restera là ou si c’est un simple retard. On ne sait pas si c’est une différence temporelle ou une différence structurelle. Aucun médecin, aucun virologue, ne sait répondre aujourd’hui de façon claire et définitive à cette question. Ce qui est la crainte de beaucoup, c’est que si le continent africain était touché à son tour, les structures médicales étant moins développées que dans le reste du monde, le Coronavirus fasse des dégâts, même si on sait que c’est un virus qui atteint plutôt les personnes âgées. Parmi les facteurs d’optimisme, la jeunesse de la population africaine, qui pourrait être à l’abri de cette crise. Parmi les facteurs de pessimisme, les structures sanitaires et sociales qui font que là-bas le virus pourrait frapper plus fort. En même temps, le continent africain a une habitude des pandémies, contrairement à nous. Parce que nous, là où nous avons souffert, c’est que nous pensions que ça ne pouvait pas nous arriver. Que notre richesse nous mettrait à l’abri. Que ce type de pandémie ne pouvait surgir qu’en Afrique ou en Asie, que l’Occident était protégé de cela. C’est un peu cet orgueil qui nous a coûté cher parce qu’on a été pris par défaut.

QG : Dans un billet de blog, vous affirmez que le monde occidental devrait apprendre la modestie après la crise du Covid-19. Est-ce à dire que l’Occident a été meurtri dans son orgueil ?

Complètement ! On était au courant que cette crise existait. Quand les Chinois empêchent des millions de personnes de se déplacer, la première réaction de l’Occident n’a pas été de dire qu’il y avait un danger, mais de dire que la Chine est une dictature, et que c’est pour ça qu’elle agit ainsi. On était vraiment persuadé que ceci n’allait pas nous atteindre, avec une morgue, et un vrai sentiment de supériorité. Et puis, il y a, d’un point de vue global et stratégique, ce que j’appelle l’occidentalisme. C’est-à-dire, la conviction que l’Occident est supérieur aux autres civilisations et qu’on peut encore, parce que nous avons dominé le monde pendant 500 ans, continuer à donner des leçons au reste du monde et agir comme si nous étions les maîtres du monde. Ce que nous ne sommes plus ! Parce que la globalisation a eu lieu, et que l’Occident a perdu, depuis longtemps, le monopole de puissance qu’il avait eu durant cinq siècles. Mais tout le monde ne se rend pas compte. Il y a des gens qui pensent encore que l’Occident peut dicter l’agenda international. Cette crise du Coronavirus devrait conduire le monde occidental à plus de modestie. Quand on voit des fosses communes à New York, des pays européens où les hôpitaux sont débordés et où on ne peut plus accueillir tout le monde, la faiblesse du monde occidental est forcément choc aux yeux du monde entier. On a vu sa fragilité. Or, d’un point de vue stratégique, une grande partie des problèmes existants en ce moment viennent du fait qu’une partie des occidentaux pensent que nous pouvons continuer à diriger le monde comme nous l’avons fait depuis le début du 16ème siècle jusqu’à la fin du 20ème siècle. Cette période est révolue.

QG : En raison du poids économique et géopolitique pris par la Chine ces dernières années, peut-on dire désormais que « quand la Chine tousse, le monde s’enrhume » ?

Oui. Quand il y a eu l’épidémie de SRAS en 2003-2004, la Chine faisait 4% du PIB mondial. La Chine s’était arrêtée et personne ne l’avait remarqué. Aujourd’hui, elle fait 17% du PIB mondial. Et quand la Chine s’arrête, même ses rivaux, comme les États-Unis ou le Japon, en souffrent économiquement. Le poids de la Chine dans les affaires économiques internationales, c’est quelque chose de tout à fait nouveau par rapport à il y a une vingtaine d’années.

QG : Compte tenu de l’accélération des dissensions au niveau de l’Europe, est-ce qu’une fracture au sein de l’UE peut être à envisager prochainement, selon vous ?

Cette fracture existe, en fait, depuis très longtemps. C’est une fracture entre les pays, qu’on appelle maintenant les pays frugaux et les autres, mais elle existait déjà au moment de la crise de l’euro et, effectivement, elle pose la question du poids de l’Allemagne. Alors, il y a tout de même des choses satisfaisantes. La commission européenne fait un plan de relance qui permet d’éviter des faillites. En même temps, on voit les discussions autour de la dette. Est-ce qu’on aura une dette mutuelle, ou est-ce qu’on aura une dette nationale ? S’il y a une dette nationale, cela va accentuer la différence entre des pays fragiles comme l’Italie, l’Espagne, et des pays opulents comme l’Allemagne. Parce que l’Italie ne va pas emprunter au même taux que l’Allemagne, bien sûr. Si on a une dette commune, ça fait preuve de solidarité et ça permettra de moins étrangler les pays les plus fragiles. C’est un vrai test pour l’Europe ! Soit, on arrive à mutualiser la dette, que ce soit par des « coronabonds », ou par d’autres moyens. Soit, on ne parvient pas à le faire, et ce sera une faillite pour l’Europe.

Quelqu’un qui n’est pas exactement considéré comme un eurosceptique, Jacques Delors, a bien dit que c’était un test vital pour l’Europe, et que si on ne parvenait pas à agir de façon solidaire face à cette crise, elle pourrait être en danger de mort. Il y a, vraiment, un défi à relever. L’Europe a l’avantage d’avoir un comportement multilatéral, contrairement aux États-Unis. Mais, en même temps, son problème est sa profonde division. Ensuite, en son sein, il y a des pays comme la Hongrie, la Pologne, qui ne respectent pas les critères démocratiques, les critères d’un état de droit qui, normalement, sont à la base même de l’appartenance à l’UE. L’Europe n’est pas encore un acteur global parce qu’elle est aussi divisée sur l’attitude à avoir, tant vis-à-vis des États-Unis, que vis-à-vis de la Russie. L’Allemagne, qui pourrait être l’élément majeur pour aller dans un sens global, hésite toujours puisque madame Merkel craint que le marché américain soit fermé aux automobiles allemandes et par conséquent, elle hésite toujours à franchir le pas d’un véritable bras de fer avec les Etats-Unis. On peut d’ailleurs se demander si madame Merkel se serait prononcée contre la guerre d’Irak, comme l’avait fait Gerhard Schröder en son temps, en 2003. On a de toute façon un grand test qui arrive pour l’Europe : est-ce qu’on veut rester confiné dans un monde occidental, ou est-ce qu’on accepte de prendre nos responsabilités, dans l’hypothèse où Donald Trump serait réélu en novembre 2020, et de prendre donc réellement nos distances avec les États-Unis, pour ne pas être assimilés à eux dans un ensemble occidental ? Et cela, alors même qu’on n’est plus, au niveau international, sur la même longueur d’onde que les États-Unis.

QG : Quel genre d’influence le Covid-19, qui frappe lourdement les États-Unis, peut-il avoir sur l’élection présidentielle ?

Ça va dépendre des effets économiques. Si la crise continue à s’enraciner aux États-Unis, cela va compromettre les chances de réélection de Donald Trump. Celui-ci comptait faire campagne sur le thème de sa réussite économique, même si elle ne lui est pas due par ailleurs. La bonne santé économique des États-Unis est due au plan de relance que Barack Obama a mis en place en 2009-2010, à la découverte de pétrole et de gaz de schiste qui ont eu un effet boom sur l’économie américaine, et à la relance par la baisse des impôts, mais cet effet est provisoire, non durable. Mais s’il y a des millions de chômeurs, des millions d’Américains qui vont à la soupe populaire, Trump ne pourra pas se targuer d’un bon bilan économique. Alors, il fera comme d’habitude. Il va désigner des boucs-émissaires. L’étranger, l’autre, l’OMS, etc. Il faut se méfier car c’est un redoutable animal politique qui a remporté de nombreuses batailles qu’on disait perdues d’avance. Qu’il s’agisse de sa nomination par les Républicains, ou de l’élection présidentielle de 2016. Il serait bien prématuré de dire que l’élection américaine est déjà jouée et que Joe Biden peut déjà s’installer dans la Maison-Blanche. Surtout qu’il n’est pas certain qu’il soit un aussi bon candidat en campagne que l’est Donald Trump.

QG : L’un des effets économiques de la crise actuelle est la chute vertigineuse du prix du baril de pétrole sur les marchés. Comment l’analysez-vous ?

La crise du Coronavirus accentue celle du pétrole, mais ne l’a pas créée. Cette crise du pétrole existait déjà, avant que tout soit bloqué. Mais il est certain que quand vous n’avez plus d’avions qui volent, quand vous avez des usines qui ne tournent plus à plein régime, il y a trop de pétrole. Avec la découverte de pétrole de schiste, et la production américaine de pétrole qui est passée de 4 à 13 millions de barils entre 2010 et 2020, il y a un surplus de capacité, qui existait déjà avant la crise. Cette crise signifie l’arrêt de nombreux déplacements, notamment le trafic aérien qui est complètement bloqué, plus les déplacements internes qui sont, eux aussi, moins fréquents, tout cela vient accentuer le problème des surplus. C’est cette surcapacité pétrolière qui explique l’abaissement brutal du prix du pétrole. En plus, comme les pays producteurs de pétrole ont eu du mal à s’entendre pour baisser la production, que les États-Unis ne peuvent pas, juridiquement, la baisser car ce serait contraire à la liberté de production de chaque acteur économique, on peut penser que cette crise du pétrole va encore continuer, même si elle sera certainement atténuée lorsqu’il y aura une reprise des déplacements, d’une activité économique normale. Mais il n’y a pas de date prévue, pour l’instant, comme on sait. Cette baisse du prix du pétrole, spectaculaire, n’est donc pas éternelle. Depuis le début du siècle, on est habitué à des mouvements de yo-yo sur le prix du pétrole.

QG : Si le prix du baril se maintient toutefois à un niveau historiquement bas, peut-on craindre une instabilité politique générale chez plusieurs pays producteurs de pétrole ?

Il y a déjà des pays atteints qui sont en grave crise, et que cette baisse va encore plus déstabiliser. Je pense, bien sûr, à l’Iran et au Venezuela. Des pays comme le Nigeria ou l’Algérie sont, également, extrêmement fragiles. Mais même l’Arabie Saoudite l’est. Tous les projets de Mohammed Ben Salmane sont en suspens, puisqu’ils sont basés sur une rente pétrolière plus forte. Et même si la Russie dit qu’elle peut résister quelques temps à cela, les plans de Poutine sont contrariés. Il y a aussi des répercussions sur les États-Unis, puisqu’on peut s’attendre à un nombre important de faillites de sociétés pétrolières au Texas. Les sociétés américaines sont plus fragiles, car le coût d’extraction du pétrole de schiste est beaucoup plus élevé aux États-Unis que dans les pays traditionnellement producteurs de pétrole. Avec un prix du baril très bas, les sociétés américaines ne peuvent que faire faillite puisque le prix ne couvre pas leurs coûts de productions, estimés à 25 ou 30 dollars.

QG : Contrairement à la crise financière de 2008-2009, le monde du sport professionnel est à l’arrêt, comme le football ou la Formule 1. Quelles conséquences cela peut-il avoir, selon vous ?

C’est une grande première parce que, à part les guerres mondiales, le sport a toujours continué. Et même, y compris durant la Seconde guerre mondiale, il y a eu un championnat de France de football, il y a eu des compétitions sportives. On peut dire que le Coronavirus a eu plus d’impact sur le sport international que les guerres mondiales n’en ont eues. Il n’y a pas eu de Jeux olympiques durant les deux guerres mondiales, mais les championnats internes continuaient. Là, non seulement les Jeux olympiques ont été reportés, mais de nombreuses épreuves ont été annulées, et des championnats internes ont été stoppés. Cela frappe de plein fouet la structure économique du sport. Mais on sait que pour le moment, c’est surtout l’arrêt des retransmissions télévisées qui frappe le football, car les recettes pour les clubs viennent plus des droits télévisés que des recettes au guichet, même si celles-ci ne sont pas à négliger, notamment pour le coût des loges, etc. Donc, il y a un impact économique qui est très fort, et il y a de nombreuses structures qui s’en inquiètent. Si, par exemple, le Tour de France n’a pas lieu, il y a sans doute des équipes cyclistes qui vont disparaître, parce que c’est leur exposition majeure, évidemment. Il y a des clubs qui vont souffrir. Y compris au niveau amateur.

QG : Est-ce que cette crise du Coronavirus peut pousser à un changement dans la régulation du sport, de ses enjeux économiques et géopolitiques ?

Sur les enjeux géopolitiques, on va continuer à avoir de grandes batailles, à la fois d’affirmation nationale à travers le sport, et de fierté d’organiser des compétitions. Cela ne changera pas. Est-ce que, sur le plan économique, cela va arrêter la spirale inflationniste ? On voit qu’il y a des footballeurs qui ont accepté des réductions de leur salaire, d’autres non. On peut penser que lorsque la compétition reprendra, l’inflation viendra du flux d’argent, du fait que les télévisions sont prêtes, de plus en plus, à payer très cher pour avoir le monopole de certaines compétitions. Je ne suis pas sûr que cela change, à l’avenir. Il y aura, bien sûr, un jour où tout ceci s’arrêtera. Mais le Coronavirus me paraît simplement marquer une pause, parce que si les télévisions, les sponsors, sont toujours prêts à donner beaucoup d’argent aux clubs pour voir des compétitions, les acteurs du sport verront effectivement cet argent redistribué aux différents acteurs.

QG : Dans une vidéo que vous avez publiée sur le net, vous avez rendu hommage à Pape Diouf, ancien journaliste, agent de joueurs et président de l’Olympique de Marseille, mort du Coronavirus le 31 mars dernier. En quoi peut-il servir de source d’inspiration pour les jeunes générations, selon vous ?

Pape a été pendant très longtemps, pour reprendre sa propre expression, une « anomalie sympathique ». Il a été le seul noir, non pas seulement président d’un club professionnel en France, mais président d’un club professionnel en Europe. Il y a, quand même, une question à se poser : pourquoi il y a beaucoup de joueurs issus de la diversité, et très peu de dirigeants issus de la diversité ? Il peut être un exemple en cela. Je pense surtout que Pape était un exemple d’intégrité et de respect des engagements pris. Et dans un monde où le respect de la parole ne vaut pas grand-chose très souvent, où les gens sont prêts à trahir leurs engagements pour un bénéfice immédiat, il reste un exemple contraire et un guide moral. À la fois pour montrer qu’on peut très bien avoir un noir qui n’est pas joueur, qui préside un club, avec succès puisqu’il avait restauré, non seulement les finances, mais aussi l’image de l’OM. Et aussi pour montrer que le monde n’est pas uniquement fait d’opportunistes prêts à trahir tout le monde pour leur réussite personnelle.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Pascal Boniface est géopolitologue, Directeur de l’Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et enseignant à l’Institut Écoles européennes de l’Université Paris 8. Il est notamment l’auteur de 50 idées reçues sur l’état du monde (éditions Armand Colin) et de L’art de la guerre, de Sun Tzu à Xi Jinping (éditions Dunod). Il a également un blog d’analyses (http://www.pascalboniface.com/) et une chaîne Youtube (Comprendre le monde)


30.04.2020 à 10:17

Tchernobyl: nous mentirait-on aussi ?

aude
Le feu de forêt ukrainien qui a touché, le samedi 4 avril 2020, la zone d’exclusion autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl a provoqué un nuage de fumée qui s’est dispersé sur toute l’Europe, y compris la France. C’est ce qu’a montré une modélisation en couleurs réalisée par l’Institut de radioprotection et de sûreté … Continued
texte intégral

Le feu de forêt ukrainien qui a touché, le samedi 4 avril 2020, la zone d’exclusion autour de la centrale nucléaire de Tchernobyl a provoqué un nuage de fumée qui s’est dispersé sur toute l’Europe, y compris la France. C’est ce qu’a montré une modélisation en couleurs réalisée par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire (IRSN). En date du 14 avril 2020, l’Ukraine, dans un communiqué officiel, déclarait avoir sous contrôle l’incendie qui ne concernait plus que des « foyers isolés ». Des éléments d’inquiétude subsistent cependant sur les conséquences possibles de l’incident sur l’environnement et la santé. Le plus préoccupant est la dispersion des particules radioactives contenues dans cette zone, depuis 1986, sur les arbres ou feuilles mortes, qui une fois brûlés, sont emportés par les vents. Dans un paysage mondial déjà survolté par une situation sanitaire alarmante, tout nouvel événement nous porte à nous interroger sur la transparence du discours d’Etat. Nous avons interrogé Vassilis Pontikis sur la réalité des risques liés à cet incident. Il est ingénieur au Commissariat à l’Energie Atomique et aux Energies Alternatives, et à l’Institut de la Recherche fondamentale (IRF) depuis 1989. Il livre ses réflexions sur la situation en Ukraine à Nathalie Athina pour QG.

QG : Tchernobyl, la seule évocation de ce site nucléaire, théâtre d’une catastrophe aux conséquences dramatiques sur l’environnement et les vies humaines, fait froid dans le dos. Peut-on faire un parallèle en termes de gravité, entre la catastrophe de 1986 et l’incendie du 4 avril 2020 ?

Vassilis Pontikis : L’incendie du 4 avril 2020 est survenu dans la zone d’exclusion à proximité du site nucléaire de Tchernobyl. Sur la comparaison avec l’accident nucléaire de 1986, on doit rappeler que le terme de gravité lui-même est ambigu d’un point de vue scientifique. Il est nécessaire de le préciser en termes de risque. Ce dernier est le produit de la probabilité de dispersion de substances toxiques quantifiée, en fonction de la distribution des distances de re-déposition avec les conséquences produites, c’est-à-dire le nombre de victimes ayant été atteintes. (NDLR : Le risque lié à un évènement donné est donc la probabilité multipliée par les conséquences que l’on pourra constater, et qui sont, elles, étalées dans le temps.)

Par exemple pour un virus, on pourrait calculer la probabilité a priori pour qu’il se répande en France en venant de Chine. Le risque sera évalué en fonction du rapport entre la probabilité et les conséquences (morts, malades), et ne peut être à évidemment évalué qu’a posteriori. En l’absence de données quantifiées, on peut difficilement procéder à cette comparaison autrement que de manière qualitative : la dispersion nouvelle de matières radioactives, du fait de l’incendie, est vraisemblablement infiniment moindre comparée aux atomes radioactifs répandus lors de l’accident nucléaire de 1986. 

QG : Pouvez-vous nous décrire les processus de dispersion des panaches de fumées, dans de telles situations ? Risquent-ils être transportés et répandus loin de la zone source ?

Lors des incendies se produit un panache de fumée composé de gaz, vapeurs mais aussi de particules fines possédant un spectre de taille étendu (granulométrie). Il existe peu d’études actuelles concernant la granulométrie des particules contenues dans le panache de fumée d’incendie. Il n’est pas moins vrai que ces dernières se dispersent au gré des conditions météorologiques, mais peuvent aussi être transportées très loin. Il en est ainsi pour les incendies récents en Australie, puisque les particules qui en étaient issues ont été transportées à de très grandes distances, et ont même atteint la haute couche atmosphérique, appelée stratosphère.

Plus près de nous, l’incendie de Notre-Dame en 2019, a généré de fortes craintes de pollution au plomb ayant motivé des études approfondies, en raison de la forte toxicité du plomb sur la santé, et des questionnements sur les aspects géographiques de sa dispersion.  Par exemple, on sait que le panache s’est répandu sur toute la vallée de la Seine. Dans le cas de Tchernobyl, nous ne pouvons pas savoir par anticipation combien de temps, ni à quelle distance ces particules pourraient se disperser et perdurer. L’incendie de Notre-Dame et la question de la dispersion du plomb sont de premier intérêt au regard de la question posée, car les radio-nucléides sont des éléments de poids atomique comparable à celui du plomb. En absence d’études spécifiques, on pourrait admettre, dans un premier temps, qu’ils se comportent de manière similaire du point de vue de leur transport et de leur dispersion.

Enfin, il faut se rappeler la situation similaire créée par l’incendie de l’usine Lubrizol, à Rouen en septembre 2019. En ce qui concerne ce dernier événement, on peut notamment se demander si des raisons politiques n’ont pas contribué à minimiser les conséquences.

QG : Et pour cet incendie y a-t-il selon vous, de vrais risques en termes de radioactivité localement, ou sur des zones géographiques plus étendues ?

Il est très vraisemblable que les radioéléments dispersés dans la zone d’exclusion au moment de l’accident nucléaire du 4 avril 2020, pourraient être à nouveau dispersés localement et peut-être transportés sur des grandes distances par le panache de fumée généré par l’incendie. On a remarqué une augmentation de césium 137, atome radioactif à durée de vie très longue, présent dans l’air à Kiev, mais aussi en Lorraine, en France.  « Les vents ont en effet déplacé ces masses d’air contaminées par l’incendie. Et certaines se sont retrouvées pendant plusieurs jours dans le ciel de l’Hexagone. »

Notons aussi que ce sont pour l’heure uniquement des organismes officiels qui affirment que le niveau de radioactivité accru est compatible avec les normes en vigueur.

QG : Aujourd’hui on dit ironiquement, de la catastrophe de 1986 que « le nuage n’avait pas passé les frontières« . Y avait-il eu selon vous une volonté politique de ne pas alerter les populations en 1986 ?

En 1986, la volonté de rassurer la population a conduit le pouvoir à exercer des pressions sur les experts scientifiques, au point de ridiculiser ceux qui ont cédé à cette raison d’état, et de les exposer durablement à l’opprobre publique. Notons que, durant la décennie qui a suivi, le nombre de cancers de la thyroïde observés en France a largement dépassé les fluctuations statistiques habituelles.

QG : L’IRSN (Institut de radioprotection et de sûreté) est un acteur important en France dans le relai des informations à la population. Qui sont-ils précisément, en termes d’indépendance et de mode de fonctionnement ?

En principe, l’IRSN est un organisme indépendant de l’autorité gouvernementale, qui s’appuie sur des scientifiques et ingénieurs de haut niveau pour rendre des avis, exercer le contrôle sur les acteurs du nucléaire et informer les citoyens ou rendre compte aux gouvernants. Observons tout de même que son directeur ainsi que la quasi-totalité des membres du conseil d’administration sont nommés par décret. (6) Il en résulte, que la capacité de l’IRSN à résister à des pressions de diverses origines et notamment gouvernementales s’en trouve amoindrie.

Nous avons un exemple similaire, avec le mode de désignation du président du Conseil Supérieur de l’Audiovisuel (CSA). Le président du CSA est directement nommé par le président de la République tous les six ans pour un mandat non révocable ! (NDLR : Un point sur lequel la réforme de l’audiovisuel de 2020 en cours ne revient pas.) N’est-ce pas la signature d’une mainmise gouvernementale visant à contrôler l’information ?

QG : Le scénario de 1986, à savoir la rétention des informations, avec conséquences ultérieures sur l’environnement et les vies, serait-il encore possible aujourd’hui, ou considérez-vous comme incontestables et plutôt rassurantes, les données scientifiques fournies par l’IRSN ?

Vassilis Pontikis : La confiance que le citoyen devrait et pourrait avoir dans les déclarations d’un organisme officiel est sérieusement entamée lorsque la représentation est biaisée par le mode de désignation des instances dirigeantes. Pour des situations graves en termes de santé publique, tout dépend de la responsabilité de ceux qui sont nommés, car aucun mécanisme démocratique ne permet de s’affranchir des personnalités fluctuantes des dirigeants, plus ou moins éphémères de l’organisme. Tchernobyl, l’Australie, Notre-Dame, Lubrizol, nous savons qu’il y a dispersion de matières toxiques, et nous avons de quoi nous interroger sur les conséquences à long terme.

Le traitement actuel par les autorités, en termes de transparence de l’information distillée publiquement, que ce soit aujourd’hui avec le scandale de la pénurie de masques, ou par le passé avec l’arrêt d’un nuage radioactif à la frontière – les stratégies sont toujours les même…- relève manifestement du mensonge et de la manipulation d’Etat à des fins politiques.

Propos recueillis par Nathalie Athina


29.04.2020 à 09:49

Pour en finir avec les convertis de la dernière heure, par Alain Accardo

aude
On aura peut-être noté qu’en ces temps d’introspection forcée – confinement oblige – les examens de conscience se multiplient, depuis les sommités de l’Etat et du monde politique, jusqu’aux plus conformistes des éditorialistes de presse et des communicants de service, et qu’on entend s’exprimer un sentiment nouveau, auquel tous ces gens-là ne nous avaient guère … Continued
texte intégral

On aura peut-être noté qu’en ces temps d’introspection forcée – confinement oblige – les examens de conscience se multiplient, depuis les sommités de l’Etat et du monde politique, jusqu’aux plus conformistes des éditorialistes de presse et des communicants de service, et qu’on entend s’exprimer un sentiment nouveau, auquel tous ces gens-là ne nous avaient guère habitués jusqu’ici. L’idée est que l’épidémie une fois terminée, ceux qui en auront réchappé auront le devoir de réfléchir au « monde dans lequel nous voulons vivre » et d’entreprendre le nécessaire aggiornamento du système institutionnel capitaliste dont les insuffisances et les incohérences les plus criantes dans tous les domaines auront été mises en évidence tout au long de la catastrophe en même temps que l’incapacité des plus grandes « puissances » de la planète à y faire face autrement que par des expédients. Comme aux temps lointains des grandes épidémies médiévales de peste ou de choléra où la trouille intense d’un passage imminent dans l’au-delà provoquait chez les croyants les plus inquiets de leur salut éternel, des repentirs spectaculaires et des promesses sincères quoique tardives de corriger leurs désordres à l’avenir.

Mais c’était là un temps, aujourd’hui révolu, où on pouvait encore, à la rigueur, se fier à la foi que les laboureurs partageaient avec leurs seigneurs et même avec les tout-puissants banquiers. Aujourd’hui que ce ressort fondamental est presque complètement détendu chez la plupart, les émotions les plus intenses du moment ne peuvent plus réveiller que quelques vagues remords, quelques sursauts purement rhétoriques, sur le mode du « plus-jamais-ça ! », que les élites du monde occidental continuent à bêler face aux caméras et aux micros chaque fois qu’il se produit un malheur et avant même d’en avoir compris les véritables causes. Et il se trouve malheureusement, même dans les pays dotés d’une très longue histoire, et d’une vaste expérience politique, comme les pays européens, une « opinion publique » toujours suffisamment nombreuse, inculte et déboussolée pour ajouter foi à l’annonce que « après, plus rien ne sera jamais comme avant ». Pieuse résolution évidemment condamnée à rester flatus vocis.

En l’occurrence, s’agissant de la politique à adopter pour remettre le pays sur pied une fois la crise épidémique terminée et pour prévenir toute rechute, il est hautement improbable que nos classes dirigeantes et possédantes – sauf affrontement révolutionnaire inimaginable dans l’état actuel de décomposition de la société européenne occidentale – soient conduites à euthanasier le système capitaliste moribond qui n’en finit pas de nous tuer de toutes les façons, et à le remplacer par un nouveau socialisme, ou quelque autre nom qu’on veuille lui donner.

Sur ce point je partage résolument l’avis d’Alain Badiou, qui formule sur l’excellent site d’information QG, une mise en garde contre la croyance que la fin de la crise épidémique débouchera sur des changements systémiques réels. « La leçon de tout cela est claire, écrit Badiou : l’épidémie en cours n’aura, en tant que telle, en tant qu’épidémie, aucune conséquence politique notable dans un pays comme la France. A supposer même que notre bourgeoisie pense, au vu de la montée des grognements informes et des slogans inconsistants mais répandus, que le moment est venu de se débarrasser de Macron, cela ne représentera absolument aucun changement notable. Les candidats « politiquement corrects » sont déjà dans la coulisse, comme le sont les tenants des formes les plus moisies d’un « nationalisme » aussi obsolète que répugnant. »

S’agissant de « repenser le monde où nous voulons vivre », pour reprendre les mots de nos éditorialistes chrysostomes, on peut tenir en effet pour assuré que la plus grande partie de nos clergés laïques ou religieux et les courants d’opinion qu’ils s’ingénient à garder sous leur emprise, ne seront pas plus tôt sortis de l’épidémie qu’ils retourneront aux délices empoisonnées de leur sybaritisme de marché et se remettront à danser sur les bords du volcan. On peut espérer se débarrasser du coronavirus, mais pour en finir avec le virus du profit, la bactérie de l’enrichissement personnel et les bacilles de la croissance infinie, pour éradiquer les germes de l’égoïsme, de la niaiserie, du narcissisme, du carriérisme et pour éteindre les mille foyers d’injustice et de mépris que le système allume ou entretient, c’est une tout autre affaire. Les bonnes intentions et les incantations resteront inopérantes. Repenser ce monde, c’est en vérité le démolir, pour en édifier un autre, sur d’autres fondations, un monde dûment vacciné contre la gangrène par l’argent, l’aliénation par la propriété privée, le servage par le salariat et l’exploitation.

N’en déplaise à tous ceux qui avaient désappris à réfléchir sur le monde démentiel que nous a fait le néo-libéralisme, pour se débarrasser de ce monde-là, il ne suffit pas de dire « Que le Coronavirus l’emporte ! ». Il y a encore beaucoup trop de gens qui croient savoir dans quel monde ils souhaitent vivre : celui auquel ils préparent leurs enfants à s’enrôler en les envoyant suivre des séminaires de commerce, de journalisme, de gestion, de « sciences humaines », etc.

Mais ce monde de l’ « après » ressemble à s’y méprendre à celui de l’ «avant». Il n’en est que la reproduction. Si nous ne sommes pas capables de changer vraiment de système, d’opérer une rupture radicale avec le capitalisme, alors on n’ose plus imaginer comment l’histoire du genre humain va se terminer. De façon bien pire que l’épisode du covid-19, à n’en pas douter.

Alain Accardo

Sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux, proche de la pensée de Pierre Bourdieu, Alain Accardo a notamment participé aux côtés de celui-ci à « La Misère du monde ». Collaborateur régulier du Monde Diplomatique et de La Décroissance, il est notamment l’auteur de : « Le Petit-Bourgeois gentilhomme » et « Pour une socioanalyse du journalisme », parus aux éditions Agone


11 (5mn)