Abonnés Rubrique en accès libre  Pas de Quartier Directrice de publication : Aude Lancelin

▸ les 10 dernières parutions

29.09.2022 à 19:06

Film de Gavras : « Athena, ou la révolte logique »

La sortie d’Athena, le 23 septembre dernier, a suscité maintes polémiques enflammées dans la presse et sur les réseaux sociaux. Le texte suivant part d’un constat simple : si ce film est tant douloureux à gauche, comme à droite, c’est parce qu’il n’ambitionne pas de produire un discours politique, mais qu’il montre toute la violence … Continued
Texte intégral (5005 mots)

La sortie d’Athena, le 23 septembre dernier, a suscité maintes polémiques enflammées dans la presse et sur les réseaux sociaux. Le texte suivant part d’un constat simple : si ce film est tant douloureux à gauche, comme à droite, c’est parce qu’il n’ambitionne pas de produire un discours politique, mais qu’il montre toute la violence et la confusion de ce à quoi pourrait ressembler des embryons de soulèvements au XXIe siècle dans l’état actuel des forces en présence.

Romain Gavras est un cinéaste français, réalisateur de 3 longs métrages « Notre jour viendra » (2010), « Le monde est à toi » (2018) et « Athena » (2022)

Le nouveau film de Romain Gavras, diffusé dans le monde entier via Netflix, a pour objet principal de nous mettre en présence d’un nœud de problèmes aussi anciens que terriblement actuels. Aux origines, quand le joug de l’injustice s’abat sur une communauté, les choses sont toujours simples. Il y a la colère d’abord : sourde, inexprimable et cherchant à s’extérioriser. Plus rarement, du coeur de la colère – presque toujours confuse – émerge une violente révolte.

Une insurrection n’a pas toujours besoin de grand discours. Pourtant, si la colère, dans sa forme la plus pure, est un prérequis à toute révolte sérieuse, elle fait aussi malheureusement toujours objet de complications. Comment donc se révolter ? Telle est la question centrale que pose Romain Gavras avec Athena et qui lui permet d’échapper presque miraculeusement au destin du mauvais film de gauche sur la « question des banlieues ». Cette rhétorique qui constitue un lamento bien connu du champ politique français depuis bientôt 40 ans et signale la faillite, désormais achevée, du mythe national de l’intégration socio-économico-culturelle.

De la révolte des banlieues de 2005 au soulèvement de Villiers-le-Bel en 2007, en passant par l’émeute du tribunal de Bobigny pour Théo en 2017 et, bien sûr, du combat de toutes les familles endeuillées par les meurtres impunis de la police française, la question des violences policières, mais plus généralement aussi celle de la ségrégation des quartiers populaires et du racisme structurel que subissent ses habitants, est un symptôme de la déliquescence du compromis fordiste et de l’État social français, d’un passé de la colonisation qui ne passe pas, mais surtout de la radicalisation égoïste des élites politiques, économiques et culturelles.

C’est à partir de ce nœud gordien du champ politique français, qu’Athena cherche à mettre en scène une tragédie fratricide au cœur d’un drame plus large, celui d’une révolte collective à son état de puissance maximale. Fait assez rare dans le cinéma français pour être souligné, Athena est le récit filmé d’une insurrection, celle d’un quartier qui répond à la mort d’un de ses enfants, assassiné par la police. Ainsi, le film s’ouvre-t-il par un plan-séquence d’une fureur exaltante pour quiconque a déjà assisté à un embryon de soulèvement collectif. Il montre, de manière brutale certes, des jeunes fiers dans leur deuil qui, las d’être des victimes, décident de s’organiser pour attaquer un commissariat, y saisir tout ce qu’ils peuvent, dont des armes, pour se retrancher illico presto dans leur quartier. C’est après ces événements qu’un cycle de vengeance s’enclenche : alors que la nuit tombe, le rapport de forces s’installe en nous rappelant qu’une véritable tragédie commence toujours au crépuscule – au crépuscule d’une civilisation.

Affiche d’Athena, film de Romain Gavras acclamé à la Mostra de Venise. Il est actuellement visible sur Netflix

1.   

Qu’est-ce qu’une tragédie chez les Grecs et comment le film de Romain Gavras vient-il en actualiser le motif ?

L’historien Jean-Pierre Vernant a montré comment, chez les grecs, la tragédie est un genre éminemment contestataire dans lequel c’est « la cité qui se fait théâtre et se joue elle-même devant le public. » Ce théâtre tragique est un art qui dénonce pêle-mêle les ambiguïtés de la subjectivité, de la communication, du langage, des idées, des institutions et de l’ordre cosmique même. Ce faisant, le genre tragique invente en même temps un nouvel usage des mythes qui régissent la cité par l’actualisation des problèmes récurrents qu’hommes et femmes peuvent être amenés à rencontrer dans leur propre vie. Si le mythe présente des comportements idéaux, des modèles abstraits de l’agir, au contraire, avec la tragédie, le héros mythique disparaît, il cesse d’être un modèle pour devenir un problème et apparaît alors au spectateur comme un nœud d’antinomies divisées.

Il est vain de chercher un quelconque sens prophétique à la tragédie, car elle ne constitue d’aucune manière une science du futur. Il n’y a pas non plus de catéchisme dans la tragédie. Mais plus encore, le genre tragique ne prend pas part à la délibération politique. Il ne participe pas vraiment à la vie civique. Pour ça, les Grecs ont d’ailleurs inventé un tout autre théâtre, celui de la représentation politique, de l’art de la rhétorique et de son cortège de menteurs patentés, d’ambitieux, de manipulateurs et de pervers narcissiques.

Qu’elle traite de l’amour, de la filiation, de la revanche, de la guerre ou de la paix, la tragédie grecque n’enseigne rien. C’est d’abord un genre qui cherche à magnifier le sens de problèmes concrets par l’usage des symboles. En ce sens, Athéna montre trois frères comme trois possibilités éthiques qui se posent le problème de la réparation : Abdel (le militaire français) croit encore à la justice de ce monde, alors que Karim (le petit frère) entend se venger quoi qu’il en coûte et que Mokhtar (le dealer) se montre prêt à tout pour sauver son business. Ces personnages tragiques présentent des personnalités fragmentées qui affrontent tout un ordre cosmique, éthique et gouvernemental. Celui d’une violence indifférenciée qui s’abat sur les jeunes banlieusards français. De leur deuil impossible et des douleurs intimes de cette fratrie symbolique vont naître une rage impossible à canaliser, dont le cortège de débordement va d’abord contaminer l’ensemble de leur quartier puis, hors champ, la France tout entière.

Athena est donc, premièrement, un film amoral qui ne cherche pas à enseigner une leçon, à expliquer quelque chose ou encore à communiquer un quelconque message politique. Avec un sérieux remarquable, son objet est de poser le problème de la praticabilité de la révolte au XXIe siècle à partir d’un cas précis. Ceux et celles qui cherchent à regarder des films pour avoir des réponses seront inévitablement déçus, car c’est qu’il faudrait, au mieux, être un piètre spectateur, au pire, être stupide, pour demander au cinéma d’offrir des réponses toutes faites aux problèmes non résolus de la justice, de l’égalité et de la liberté humaine. En revanche, celles et ceux qui, chaque jour, essaient de trouver les moyens d’ouvrir des brèches dans l’époque, méditeront encore et encore les tenants et les aboutissements d’un film comme Athena.

Caïn tuant son frère Abel, le Caravage, musée des beaux-arts de Quimper

En montrant tout ce qu’il y a de plus beau et de plus laid dans une insurrection nécessaire, le film entend éprouver chaque spectateur dans ses petites évidences. À la bonne conscience de gauche, il dit quelque chose comme « toi qui nous a abandonné, avec ta soi-disant grande mission universelle, tes fausses promesses et ton clientélisme, regarde la radicalité de la colère indéchiffrable qui nous habite. » À la mauvaise conscience de droite et à son ressentiment, le film hurle une fin de non-recevoir : « toi, ferme ta gueule, si on tuait ton petit frère, tu te vengerais, d’ailleurs tu ne parles que de vengeance à longueur d’année, c’est nous la police maintenant, c’est nous le véritable état d’exception. »

Même si le récit est localement situé dans un quartier périphérique et ségrégué de la métropole parisienne, dans leurs souffrances respectives ainsi que dans la violence de leur martyre, la situation des protagonistes acquiert un statut universel qui fait écho à tous les soulèvements contemporains. De Hong Kong au Chili, du Sri Lanka à l’Iran, de la France des Gilets Jaunes à l’insurrection qui a suivi le meurtre de George Floyd aux États-Unis, la liste des soulèvements contemporains est maintenant trop longue pour être exhaustive.

2.

La barbarie est une invention de la polis grecque, mais cette dernière n’a jamais été le seul modèle d’organisation politique dans la péninsule. La polis n’aurait peut-être même jamais été le modèle majoritaire. En ce sens, l’historien Pierre Cabanes a montré comment, chez les Grecs, s’opposaient communément le modèle de la cité, la polis, et celui de la tribu, l’ethnos. La cité est née dans un monde où les ressources naturelles devaient être pleinement exploitées, dans  « un monde plein » dont l’organisation politique cherche à maximiser l’usage des ressources disponibles. Ce monde plein est en même temps configuré comme un monde clos, avec sa communauté de citoyens fermée à ceux et celles qui ne lui appartiennent pas, ainsi qu’un territoire spécifique à gouverner et des voisins à conquérir. Une communauté donc, qui se définit contre son altérité et se referme sur son terroir, la chôra, mais aussi sur ses cultes et son modèle social, ses sanctuaires pour établir une frontière. Ce petit monde est non seulement clos par rapport à l’extérieur, à l’étranger, mais il l’est également en son propre sein, en ce sens qu’il ne reconnaît pas les mêmes droits à tous les habitants du territoire civique, mais seulement à une part d’entre eux, les citoyens, et exclut tous les autres, les femmes, les esclaves et les étrangers.

À l’opposé du monde de la polis, il y a celui de l’ethnos. Un monde de communautés libres et différenciées qui apparaît très différent dans sa conception du politique. Son organisation collective s’érige contre l’idée d’une fermeture et contre la clôture du territoire. L’ethnos correspond le plus souvent à un modèle pastoral qui a géographiquement besoin d’espace pour organiser les migrations pastorales saisonnières, depuis les zones de plaine où les troupeaux passent l’hiver, jusqu’aux zones montagneuses destinées aux alpages d’été. Cette conception du groupe a donc besoin d’une diplomatie spécifique afin d’assurer les itinéraires migratoires saisonniers. Sa géographie est ouverte, tout comme l’est son attitude à l’égard de ses voisins. Le modèle ouvert de l’ethnos l’oppose radicalement à la polis isolée, si bien que Pierre Cabanes se demande même si la notion de polis n’est-elle pas née, en vérité, de cette crainte du surpeuplement et de cette volonté de fermer une communauté sur elle-même. À l’heure actuelle, ce sont peut-être de tels mondes ouverts qui seront en mesure de s’opposer à la clôture finale du monde du capital et de son cortège sans fin de surnuméraires. 

3.

Dans nombre de cosmogonies, le fratricide est au centre de la création d’un ordre ou d’un monde. Les relations fraternelles mythiques présentent communément deux frères qu’oppose une adversité radicale incarnant des conceptions rivales du monde. L’hostilité qui oppose Caïn, l’agriculteur sédentaire, à son frère Abel, le berger nomade, offre un regard rétrospectif sur les questions et les problèmes qui ont pu se poser aux Hébreux à l’égard de leurs organisations politiques et sociales naissantes.

Le motif des frères ennemis, dans sa dualité, ou dans sa triade comme dans le film, tend inévitablement à faire percevoir une unité dans l’opposition. Abel et Caïn représentent dramatiquement un paradoxe fondateur : la nécessité d’un choix rationnel pour les humains dans la possibilité d’instaurer collectivement un certain type de civilisation. S’ils échouent à vivre ensemble, c’est pour mieux nous intimer qu’un monde réellement juste, un monde matériellement réparé, mettrait aussi en son cœur une éthique de l’altérité. Plus particulièrement, dans Athena, cette opposition fratricide prend forme à partir d’un double moment d’exception dans l’ordre établi de la cité : au meurtre policier du benjamin de la fratrie suit la vacance de l’ordre quotidien une fois la police chassée de la dalle d’Athéna. Une forme d’état d’exception que renforce l’étrange absence de la figure du père et le rapide effacement de celle d’une mère vite évacuée hors de la scène du drame. Dans leur martyrologie, les trois frères sont comme au seuil d’un monde qui est en passe d’être englouti et d’un autre qui peine encore à surgir. En ce sens, l’apothéose autodestructrice que représente l’explosion de leur immeuble, mais aussi le triomphe de la brutalité policière la plus crasse, signalent l’impossible passage de l’état d’une justice vengeresse à une justice réparatrice.

C’est que dans sa fantasmagorie insurrectionnelle, Athena ose nous montrer les limites dramatiques que les révoltes contemporaines rencontrent encore à l’heure actuelle. Le film nous rappelle aussi une évidence que beaucoup semblent avoir oubliée à force de lâcheté et de petits compromis : le chemin qui mène d’un état généralisé d’injustice au règne de l’égalité ne sera jamais sans heurt. L’unité de temps, de lieu et de récit propre au genre tragique tisse ici un cadre dont la violence fondatrice échappe à la mise en scène, mais aussi aux acteurs de la tragédie eux-mêmes. La violence y confine à une dimension mythique de la psyché humaine qui, orpheline d’un mouvement d’auto-émancipation plus large, a aussi perdu le sens du continuum de l’histoire des opprimés. Athena est un film révolutionnaire qui paradoxalement ne parle pas de révolution. Le film montre douloureusement aux spectateurs qu’en l’état actuel des forces en présence, une révolution demeure impossible, malgré le fait que le motif de la révolte fasse bel et bien partie des évidences communément partagées de notre époque.  

Émeute en réaction au procès de l’affaire Théo, jeune victime de violences policières, Bobigny, 2017

Ainsi, il ne fait guère de doutes que les insurgés s’appuient sur le répertoire d’action collective qui a émergé depuis les émeutes de 2005 et qui s’est réactualisé au gré d’éruptions successives. Dans leur révolte, les personnages sont tout sauf des êtres anhistoriques et leur style puise dans les archétypes de la révolte. L’attaque du commissariat réactive ainsi le souvenir de la prise de la Bastille, mais aussi celui de la saisie populaire des canons de Paris, principal élément déclencheur de la Commune en 1871. De la même manière, le serment de protéger la cité et l’allégeance d’autres quartiers à la révolte rappellent le serment révolutionnaire du Jeu de Paume en 1789. Ce qui diffère drastiquement des insurrections passées, en revanche, c’est que les acteurs du film sont tragiquement privés d’un horizon révolutionnaire tangible.

4.

Il y a longtemps que les néolibéraux se sont débarrassés de leur nostalgie d’un âge d’or et il est grand temps que leurs adversaires de gauche fassent de même, sans quoi ils auront définitivement perdu sans avoir même livré bataille. Non sans admiration, nous devons concéder que les intellectuels néolibéraux ont lutté jusqu’à une compréhension plus profonde du caractère politique et organisationnel de la connaissance et de la science modernes que ne l’ont fait leurs adversaires de gauche, et qu’ils représentent donc un défi contemporain digne de ce nom pour tous ceux qui s’intéressent à l’archéologie de la connaissance. En retour, la révolution et son inévitable caractère de bifurcation doivent s’ériger au rang d’une nouvelle science du genre humain.

Des signaux avant-coureurs de la sécession bégayent partout dans le monde, sans qu’ils ne réussissent, pour l’instant, à percer le désert du réel. C’est aussi parce que l’ordre du monde a été confisqué par ce peuple des métropoles qui lui, ne se sent nullement concerné : cette classe d’encadrement composée de décadents qui jouissent égoïstement de leur sursalaire et entendent défendre le pré carré que leur offre la force propulsive de la valeur, et par là aussi du vide des valeurs, cette auto-excitation de dernier homme qui se répand dans la fange d’une eucharistie de l’absence au monde, à soi et aux autres. Les puissances auxquelles nous, révolutionnaires, sommes confrontés sont spirituellement effondrées. Seulement, combattre des zombies n’est pas une tâche plus aisée que de s’affronter à des vivants.

En ce sens, le paradoxe d’un film comme Athena est qu’il documente une insurrection sans être un film politique au sens classique du terme. Car la politique, son mythe de la représentation et son grand-récit du dialogue, ont été destitués par la dictature de l’économie. Dans Politique au crépuscule, Mario Tronti proposait de lire la crise de gouvernementalité qui affecte encore aujourd’hui les démocraties comme résultant de la défaite du mouvement ouvrier. La classe capitaliste et ses affidés n’ont plus besoin de mobiliser la politique de la même manière que lorsqu’un groupe aussi massif que la classe ouvrière s’érigeait en contre-modèle. Avec la défaite du mouvement ouvrier dans le dernier tiers du XXe siècle, la question du gouvernement a été remplacé par celle de la gestion. La politique classique n’a donc pas été destituée par les ondes révolutionnaires des décennies 1960-1970, mais par la restructuration économique qui les a directement suivie.

Un film comme Athena est salutaire, car il montre et démontre à tous les mandarins de l’Empire de l’économie qui se gargarisaient encore récemment de la fin de la politique, qu’elle est pourtant bien de retour sous une forme renversée et par là bien plus dangereuse. La dernière décennie a vu naître une anti-politique globale, fragmentaire dans ses formes, chaotique dans ses revendications, contradictoire dans ses formulations, mais surtout ingouvernable et irrécupérable par les tenants de l’ordre idéologique existant. Si chaque civilisation ressent le besoin d’ériger les altérités minoritaires au rang de barbares, notre époque est saturée de ce genre de mises au rebut inventées par les Grecs. Mais cette saturation révèle une chose : comme l’a récemment rappelé la revue Endnotes avec Onward Barbarians, ces barbares n’ont pas dit leur dernier mot, et la récente vague de soulèvements le rappelle chaque mois à celles et ceux qui savent encore regarder où se loge la lutte des classes contemporaine.

5.

L’utopie semble désormais passée du côté d’un capital qui cherche à asseoir sa domination sur l’entièreté du vivant et dont les idéologues ambassadeurs nous parlent de conquérir d’autres planètes, voire même d’abolir la mort. Pour nous qui sommes révolutionnaires, cette situation nous offre une chance rare : tout ce dont nous avons besoin est déjà là. L’utopie est l’expression d’une temporalité bloquée qui s’invente un faux temps pour se donner une compensation imaginaire.

Elon Musk, fondateur multimilliardaire de Telsa et de SpaceX, ambitionne de coloniser Mars et annonce qu’un jour l’humanité se passera du langage

Pourtant, confronté au caractère apocalyptique de l’époque, c’est comme si seulement deux solutions s’offraient au camp de la justice et de l’égalité : ou bien réinvestir la politique contre l’économie, une solution dite « réaliste » , ou bien l’exode et la grande bifurcation, une solution dite « utopique ». Une telle vision binaire du monde relève cependant d’une fausse dichotomie. S’y rejoue l’histoire d’un couple maudit de l’histoire politique du XXe siècle : « réforme » et « révolution ». Il serait bon de ne pas réitérer cette erreur pour le XXIe siècle. Toute forme de débordement révolutionnaire devra nécessairement passer par l’invention de nouvelles géographies politiques au-delà des fausses oppositions héritées de l’histoire du XXe siècle.

6.

À gauche, on aime souvent faire des reproches au peuple. Il ne serait soi-disant pas à la hauteur des enjeux de l’époque. Si l’inaction des masses est d’abord un mirage au vu des événements de ces dernières années, mais s’il y a effectivement comme un blocage incompressible, nous dirons que le véritable travail révolutionnaire commencera par redonner aux gens des raisons d’espérer malgré le haut degré d’instabilité de la situation économique et environnementale mondiale. Nous disons même que les révolutionnaires doivent en partie consacrer leurs énergies à produire de l’espoir rationnel tangible et à se doter collectivement d’objectifs réalisables.

À l’échelle planétaire, un gigantesque processus de prolétarisation généralisée est en passe de se traduire par une uniformisation cognitive sans précédent, mais aussi par une perte sans pareil des savoirs et des techniques que la communauté humaine avait réussi à acquérir sur des milliers d’années. Une avant-garde de l’économie cybernétique rêve d’un monde entièrement computable et entend réaliser l’anthropomorphose du capital en créant de toute pièce une société de la calculabilité généralisée. Nous voici donc arrivés à une sorte de moment eschatologique de l’anthropocène : ou bien, nous savons réinventer des savoirs ou bien, c’est la fin.

7.

Les révoltes sont toujours logiques. Chacune jouit de sa rationalité propre en même temps que d’une dramaturgie mystérieuse. Un ami me faisait remarquer qu’en ce sens, la force d’Athéna est de combattre l’idée que les acteurs qui ont des expériences étroites et cloisonnées de l’horizon de leurs propres actions ne sont pas moins capable de faire l’Histoire et de générer des effets qui s’étendent bien au-delà de leur portée locale. C’est comme si les protagonistes du film opéraient, tout du long, dans une asymétrie avec le reste de la situation qui les entoure. L’intérêt du film tient à sa volonté de donner à ces jeunes la possibilité d’être des acteurs historiques, des puissances catalysantes, tout en débattant sans complaisance de leur incapacité presque totale à accepter leur vocation d’avant-garde révolutionnaire et de leur manque de préparation devant une telle tâche. C’est en quelque sorte comme si le film était une méditation sur la possibilité d’un soulèvement privé de sujets révolutionnaires ou, pour le dire avec les mots du sociologue Asef Bayat, comme un soulèvement de révolutionnaires sans révolution.

En ce sens, Athena est d’abord un film sur le règne de la séparation à l’époque du capitalisme tardif. On y voit un prolétariat défiguré et morcelé à force d’être marginalisé, tentant, avec difficulté, de survivre dans un monde déchiqueté par une crise civilisationnelle. Les individualités s’y entrechoquent dans un embryon de guerre civile. Tout dialogue est rendu impossible par la multiplication des intérêts contradictoires des protagonistes. Alors que l’idéal de justice républicaine et l’éthique musulmane traditionnelle sont dépassés par la fureur des événements, les émeutiers font le pari rationnel, mais néanmoins suicidaire, du rapport de force avec les autorités. La quasi absence des femmes durant tout le film, quant à elle, souligne, en négatif, l’impossibilité de ces jeunes à produire un quelconque embryon de contre-société. Mais est-ce même leur but ?

Les événements mis en scène dans le film révèlent que le monde dans lequel nous vivons se caractérise par deux aspects superficiellement contradictoires, mais profondément liés. Nos vies sont régies, en même temps, par un ordre gouvernemental radical et par un désordre économique extrême. En France, le macronisme, sa vision personnelle du pouvoir et son éco-technocratisme, avance en détruisant tout ce qui reste des équilibres sociaux issus du passé. Hors-champ, le film montre comme une armée disciplinée progresse dans un champ de ruines, l’ordre économique avançant dans le chaos qu’il engendre. Mais est-ce réellement là le dernier mot de l’histoire ?

Maxence Klein

28.09.2022 à 12:47

Crise énergétique : « Le gouvernement navigue à vue sans savoir quelle sera la situation dans trois mois » par Maxime Combes

La guerre en Ukraine a provoqué d’importantes tensions sur les approvisionnements tandis que la production électrique française a atteint un niveau historiquement bas en raison de l’arrêt de la moitié du parc de réacteurs nucléaires du pays, notamment pour des raisons de maintenance, et de la réduction de la capacité de production des barrages hydrauliques … Continued
Texte intégral (2707 mots)





La guerre en Ukraine a provoqué d’importantes tensions sur les approvisionnements tandis que la production électrique française a atteint un niveau historiquement bas en raison de l’arrêt de la moitié du parc de réacteurs nucléaires du pays, notamment pour des raisons de maintenance, et de la réduction de la capacité de production des barrages hydrauliques suite à la sécheresse de l’été.

Dans ce contexte, et alors que le bouclier tarifaire a pour le moment permis d’amortir en partie le choc de l’inflation pour les ménages, la première ministre Élisabeth Borne a d’ores et déjà annoncé que la politique du « quoi qu’il en coûte » ne durerait pas éternellement en annonçant le 14 septembre dernier une hausse de 15% des prix du gaz et de l’électricité à partir de 2023.

L’économiste Maxime Combes, ex porte-parole d’ATTAC France, à répondu aux questions de Luc Auffret pour QG sur la crise énergétique mondiale, qui touche sévèrement l’Europe, et les politiques menées par le gouvernement français et l’Union Européenne pour y faire face.

Maxime Combes, économiste et ancien porte-parole d’Attac, spécialiste des questions politiques climatiques, commerciales et d’investissement. Il collabore à l’Observatoire des multinationales et est notamment le co-auteur de : « Un pognon de dingue: mais pour qui? L’argent magique de la pandémie » (Don Qiichotte-Le Seuil)

QG : L’inflation au mois d’août a atteint les 5,9% en France. Quels sont les différents facteurs qui expliquent cette hausse des prix ?

Maxime Combes : Trois facteurs qui évoluent différemment expliquent l’inflation que nous connaissons. Tout d’abord, la reprise économique mondiale post-covid a généré des tensions à la fois sur les marchés des ressources naturelles, notamment de l’énergie, mais aussi sur les chaînes d’approvisionnements. Les circuits d’acheminement ont été impactés, notamment les produits en provenance de Chine, avec un certains nombres de retards sur des productions. Ce début de hausse des prix a par la suite été fortement alimenté par la guerre en Ukraine qui a provoqué des tensions sur les marchés internationaux de l’énergie. Ce second facteur aggravant a décuplé très fortement les effets de l’inflation.

Le troisième facteur est désormais un phénomène d’entraînement avec une partie de l’inflation qui s’auto-entretient avec des hausses de coûts de production qui sont transférées de secteur économique en secteur économique. Pour faire simple : l’augmentation du prix du gaz et du pétrole a des impacts sur les produits finis de la pétrochimie. Ces produits finis de la pétrochimie sont des matières premières pour de nombreux secteurs de la production de biens industriels, ou encore pour celle de l’alimentation, que ce soit les engrais, les pesticides où encore les emballages, ce qui aura par conséquent des impacts sur les prix des autres secteurs industriels. Ainsi l’inflation s’auto-alimente progressivement et en vient à toucher désormais tous les secteurs économiques.

QG : Selon vous l’inflation est-elle partie pour s’installer durablement ?

Une très bonne tribune de mon camarade Thomas Coutrot dans Politis explique que d’une manière générale, les économistes sont extrêmement troublés par la période que nous traversons car c’est une situation qui ne ressemble à aucune autre qu’on a pu connaître depuis la Seconde guerre mondiale. Par conséquent ceux qui prédisent la fin de l’inflation sont aujourd’hui des bonimenteurs, ils n’en savent strictement rien. Tant du côté du gouvernement que du côté des économistes, personne ne sait réellement comment sortir de ce cercle vicieux d’alimentation progressive de l’inflation par l’inflation. On ne sait pas comment vont évoluer certains éléments comme les tensions géopolitiques ou celles sur les marchés internationaux. Les déclarations en trompe-l’œil du gouvernement expliquant que nous sommes au pic de l’inflation montrent surtout que le gouvernement navigue à vue sans savoir quelle sera la situation dans trois mois.

QG : Elisabeth Borne a annoncé une hausse de 15% des prix de l’énergie début 2023. Est-ce que les Français doivent accepter avec fatalisme ces hausses des prix ou est-ce qu’il existerait des solutions politiques pour limiter ces hausses ?

Nous sommes face à un gouvernement et à une Union Européenne qui multiplient les rustines plus ou moins bien élaborées pour tenter de pallier un problème structurel qui est double.

Il s’agit tout d’abord d’un problème de sécurité sur les approvisionnements énergétiques européens qui ne sont aujourd’hui plus assurés. Notre dépendance aux énergies fossiles, notamment en provenance de Russie, mais plus largement des marchés internationaux, est une faiblesse puisqu’elle nous rend extrêmement dépendants de décisions qui sont prises ailleurs. C’est un problème dont on ne pourra sortir qu’en réduisant notre dépendance à ces fournisseurs étrangers. Par dessus cela l’Union Européenne et les États membres ont mis sur pied depuis 20 ans des marchés de l’énergie européens qui sont totalement dysfonctionnels, problématiques et créateurs d’incertitudes. Avec les tensions internationales ces marchés ont alimenté une augmentation des prix faramineuse qui nous conduit dans l’impasse.

Face à cette situation, la réponse qui devrait être apportée est triple. Premièrement on ne sort d’une crise liée au énergie fossile qu’en sortant progressivement de ces énergies. Or l’ensemble des gouvernements européens ne cherchent qu’à compenser les importations russes par des importations d’énergies fossiles provenant d’autres pays comme les Etats-Unis, le Qatar, l’Algérie ou les Emirats Arabes Unis. C’est une mauvaise pente qui est prise.

La deuxième réponse serait de remettre à plat le fonctionnement des marchés de l’énergie européen en particulier le marché de l’électricité. Il faut arrêter de confier notre avenir énergétique à des marchés spéculateurs qui ne permettent pas de sécuriser notre avenir. Il faudrait créer au niveau européen un service public de l’énergie qui garantisse à court, moyen et long terme des tarifs réglementés de l’énergie avec des perspectives claires.

En plus de ces réponses structurelles, il est nécessaire d’apporter une réponse de court terme pour aider les plus précaires à faire face à la situation à laquelle nous sommes confrontés.

En décidant de subventionner très largement l’ensemble des consommateurs y compris les plus riches avec un dispositif extrêmement coûteux, le gouvernement ne fait pas ce qu’il faut. Il y aurait massivement besoin de venir en aide à celles et ceux qui n’ont pas d’autres moyens que l’appui de l’État, et sont dépendants dans leur mode de chauffage et de leur mode de transport, ce qui est insuffisamment fait. On dépense aujourd’hui des milliards d’euros pour une efficacité énergétique, économique et sociale qui est faible.

QG : La Présidente de la Commission européenne Ursula Von der Leyen a ouvert la voie à une taxation des super-profits des entreprises énergétiques: qu’en est-il réellement ?

Il y a deux dispositifs au niveau européen. Le premier consiste à prélever une partie de la rente des producteurs d’énergie qui produisent à des coûts faibles, comme le nucléaire ou les renouvelables, et qui ont la capacité de vendre sur les marchés à des prix extrêmement élevés. Il n’est pas acceptable que des secteurs comme le nucléaire dont le coût du mégawatt-heure (MWh) est proche de 50 euros puisse le vendre à 1000 euros sans qu’une partie de cet argent ne revienne aux pouvoirs publics. La première disposition de la Commission est donc de prélever ce qui est au-delà de 180 euros le MWh. C’est cette mesure qui va rapporter le plus à l’échelle européenne. Ce n’est pas véritablement une taxe sur les super-profits, cela revient simplement à tenter d’imposer une rustine sur un marché européen qui dysfonctionne.

Discours d’Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, devant les membres Parlement européen, Strasbourg, 2019. Photo : Parlement européen

Il y a ensuite également la proposition de mettre en place une « contribution européenne sur les profits exceptionnels » réalisés par les multinationales de l’énergie. Cette contribution serait fixée à 33 % des bénéfices supérieurs de plus de 20 % à la moyenne des trois dernières années (2019-2021).

Néanmoins ces grands groupes de l’énergie vont être très largement préservés de cette taxe sur les super-profits puisque la plupart ne localisent que très peu leurs profits sur le territoire européen. Cette taxe ne devrait permettre de récupérer que 25 milliards d’euros selon la Commission Européenne elle-même. Par comparaison, les seuls profits de Total Energies en 2022 pourraient atteindre les 35 milliards d’euros.

L’autre problème est que les super-profits ne concernent pas uniquement le secteur de l’énergie et sur ce point, la Commission Européenne laisse le choix à chacun des États-membres de taxer à plus de 33% les super-profits et également de taxer d’autres secteurs que les énergéticiens.

L’ironie de l’histoire est que la proposition de la Commission Européenne confie la charge aux États-nations de récolter cette taxe sur les super-profits puisque l’Union Européenne n’a pas cette compétence. Bruno Le Maire va donc être chargé de mettre en œuvre cette taxe alors qu’il déclarait il y a peu devant le MEDEF que les super-profits n’existaient pas.

De plus, en renvoyant aux États-membres la possibilité de taxer les super-profits d’autres secteurs et d’augmenter le taux, la Commission européenne remet en avant la question de savoir si le gouvernement français va enfin se décider à taxer les super-profits.

QG: Dans le plan de sobriété annoncé par Elisabeth Borne, la Première ministre prévoit une baisse de 10% de la consommation de l’énergie cet hiver. Qu’est ce que cela signifie concrètement en termes de mesure ?

Avant tout, un nouvel élément important est le chiffre de 10% dès cet hiver. Jusqu’à présent il avait été annoncé une baisse de 10% sur deux ans lors du discours du 14 juillet prononcé par Emmanuel Macron.

Ensuite il est à noter que le chiffre de 10% est plus important que la baisse moyenne de la consommation d’énergie réalisée en France en 2020. Or cette année avait été marquée par deux confinements : un d’1 mois et 25 jours et un autre d’1 mois et 15 jours, avec de nombreuses activités à l’arrêt. Sur cette année extrêmement singulière, on ne rapporte qu’une baisse de 8,3% de l’énergie consommée. L’objectif de 10% annoncé par la Première Ministre est donc 20% supérieur. On peut être sceptique sur le fait que les seules demandes d’éco gestes et de sobriété individuelle non contraignante dans le secteur tertiaire et industriel soient suffisantes pour garantir cet objectif.

« Nous sommes face à un gouvernement et une Union Européenne qui multiplient les rustines pour tenter de pallier un problème structurel » Photo : Jacques Paquier

Ce qui ressort particulièrement du rapport de RTE sur l’électricité, c’est que la grande variable sur laquelle personne n’a de prise est de savoir si nous allons faire face à un hiver rigoureux ou non. Dans le cas d’un hiver doux, les risques restent très limités. A l’inverse, dans le cas d’un hiver très froid, le rapport prévoit une réduction de la consommation française de 15% à certains moments, avec beaucoup d’incertitudes sur la capacité d’approvisionner l’ensemble des consommateurs français en électricité et en gaz. Vraisemblablement, les seules demandes d’éco gestes et de sobriété individuelle non contraignante ne seront pas suffisantes et il y aura donc des délestages relativement intenses.

QG: Est-ce qu’il y a un risque de black-out total en France cet hiver ?

La très grande majorité des experts, y compris ceux qui sont les plus critiques sur les politiques menées depuis des années, pensent que ce risque est quasi nul. Par ailleurs la vraie variable est, comme je le disais, de savoir si nous allons avoir un hiver rigoureux ou non.

Aujourd’hui, on se rend compte que le gouvernement n’a pas réellement pris la mesure des enjeux au printemps dernier alors que beaucoup d’experts alertaient sur le fait que la situation était partie pour durer, et qu’il fallait se préoccuper des questions d’approvisionnement et de sobriété énergétique. Début juillet Emmanuel Macron déclarait dans la presse qu’il n’y avait aucun risque de coupures et de défaut d’approvisionnement électrique en France, or depuis ce moment on a compris que ce n’était pas vraiment le cas.

Par ailleurs, en plus des problèmes de court terme, il y a également un problème de long terme qu’il faudra résoudre, qui est notre dépendance aux énergies fossiles ainsi que le manque de sobriété et d’efficacité énergétique de notre système économique, de transport et de logement.

Propos recueillis par Luc Auffret

27.09.2022 à 21:18

Le capitalisme ensauvagé – Quartier Libre avec Ludivine Bantigny

Texte intégral (2707 mots)

23.09.2022 à 09:32

« La police est l’enfant chéri du pouvoir depuis au moins vingt ans ! » par Paul Rocher

« Police nationale, milice du capital ! » Ce slogan fameux, qui a retrouvé un écho au sein du mouvement des Gilets jaunes, décrit bien le rôle de la police dans le cadre du capitalisme, comme l’analyse Paul Rocher dans son nouveau livre « Que fait la police ? Et comment s’en passer » (La Fabrique), paru le 9 septembre dernier. Pour QG, … Continued
Texte intégral (2612 mots)

« Police nationale, milice du capital ! » Ce slogan fameux, qui a retrouvé un écho au sein du mouvement des Gilets jaunes, décrit bien le rôle de la police dans le cadre du capitalisme, comme l’analyse Paul Rocher dans son nouveau livre « Que fait la police ? Et comment s’en passer » (La Fabrique), paru le 9 septembre dernier. Pour QG, l’économiste tient à montrer à quel point la police est chouchoutée par l’État pour maintenir l’ordre établi, favorisant ainsi l’impunité en matière de racisme et de sexisme institutionnels, de violences policières. À ses dires, il y aurait un moyen de gérer l’ordre public sans la police, en s’inscrivant dans une dynamique de sortie du capitalisme. Interview par Jonathan Baudoin

Paul Rocher est économiste et diplômé de Sciences Po. Il est l’auteur des essais suivants: Que fait la police ? et comment s’en passer (La Fabrique, 2022) et Gazer, mutiler, soumettre. Politique de l’arme non létale (La Fabrique, 2020)

QG: Ces derniers mois, plusieurs personnes ont été tuées par la police suite à des « refus d’obtempérer » lors d’un contrôle routier. En quoi ce phénomène peut faire écho aux thématiques que vous développez dans votre nouveau livre « Que fait la police » ?

Paul Rocher : Bonne question. Pour commencer, si la police s’est placée au centre du débat public, c’est précisément parce que les policiers se voient reprocher des actes violents. Il me semble que ce qui se passe dans la police est une sorte de banalisation du recours à la violence. 

D’abord, si vous prenez les policiers, une majorité des gens qui décident de vouloir devenir policiers ont une conception uniquement répressive de leur métier. Ces personnes ont un goût pour la violence. Ensuite, la socialisation professionnelle est centrée autour de l’autorité, de la force. Puis il y a le fait que les dépenses d’équipement pour les policiers sont en très forte augmentation. Cela concerne tout type d’armes et l’accès à celles-ci facilite le recours à la violence.

On pourrait ajouter aussi la dimension raciale. On connaît très bien le fait qu’il y a, en France, une discrimination de cet ordre institutionnalisée au sein de la police. Certains de nos concitoyens sont, en quelque sorte, plus dans le viseur de la police que d’autres. Cela peut créer un effet performatif car quand on soupçonne d’office les personnes noires et arabes, le recours à la force est facilité.

QG: Eu égard aux données budgétaires que vous analysez dans votre essai, peut-on dire que la politique des gouvernements successifs depuis 2002 est : « Fermez des écoles, ouvrez des commissariats » ?

On pourrait le dire schématiquement ainsi, en effet. Plusieurs statistiques indiquent très clairement que depuis les années 1990, mais encore plus depuis 2002, les dépenses publiques pour les services de police sont en très forte augmentation : +35%… On est très loin du discours sur le « manque de moyens » dont la police serait la victime. En réalité, la police est l’enfant chéri des gouvernements depuis au moins 20 ans ! 

« Depuis 2015, chaque année est une nouvelle année record du nombre de policiers » Photo : Jeanne Menjoulet

Dans le livre, je montre que la part des dépenses dédiées à la police est en augmentation continue dans le budget de l’État alors qu’à l’inverse, pour ce qui est de l’éducation, on a une baisse continue. On peut déduire, à partir de ces données, qu’on remplace des enseignants par des policiers. Par ailleurs, on n’a jamais eu autant de policiers qu’aujourd’hui. Depuis 2015, chaque année est une nouvelle année record du nombre de policiers et selon les dernières annonces, en 2023, il y aura encore quelques milliers de policiers en plus, ainsi que pour les années suivantes. 

QG: Selon une étude de la Dares datant de 2016, 49% des policiers (nationaux ou municipaux) étaient syndiqués. Est-ce que cette syndicalisation importante dans la police explique le niveau de salaire plus élevé dans ce métier que dans le reste de la fonction publique ? 

Commençons par un constat. Les policiers, selon la Cour des Comptes, sont mieux payés que les fonctionnaires de catégorie équivalente. Une augmentation là continue depuis 2013, avec la revalorisation salariale des policiers. Est-ce à relier à l’activité des syndicats de police ? Sans doute, d’une manière ou d’une autre, même si les syndicats de police ont la particularité, dans le débat public, d’avoir des revendications particulièrement corporatistes. Ils insistent sur l’accroissement de marges de manœuvre pour le recours à la force, et parlent très peu d’amélioration des conditions de travail. Ce sont, en quelque sorte, des revendications contre le reste de la société qui subit très fortement les violences policières. 

On peut mentionner l’étude de l’Observatoire des street medics, la seule étude exhaustive dont nous disposons sur les violences policières, qui couvre la période des Gilets jaunes jusqu’au début de la contestation de la réforme des retraites. Soit une période d’un an et demi. L’Observatoire montre qu’environ 25.000 personnes ont été blessées par la police, dont 3.000 ont eu besoin des urgences. Si on ajoute les gaz lacrymogènes, plus de 300.000 personnes ont été blessées par la police. C’est la conséquence concrète des revendications des syndicats de police. C’est dans ce contexte-là qu’on peut inscrire l’augmentation du recours à l’arme conventionnelle, au pistolet, qui a fortement augmenté depuis 2017. Ces revendications particulières sont portées par les syndicats ayant beaucoup de membres (Alliance, Unité SGP, Unsa Police, etc.). 

Mais il ne faut pas oublier que l’État a intérêt à promouvoir et soutenir ses forces de police parce que dès lors que les politiques néolibérales consistent à redistribuer la richesse à l’envers, à prendre aux pauvres pour donner aux riches, le consentement à l’ordre établi s’affaiblit. Si l’État ne peut plus vraiment agir par consentement, il reste la force. Pour pouvoir utiliser la force, il faut des policiers nombreux, bien équipés, et plutôt contents dans leur travail. De ce point de vue-là, on peut dire qu’il y a concordance d’intérêts entre l’État et les syndicats de police. 

« Si l’État ne peut plus vraiment agir par consentement, il reste la force. » Photo : Kristoffer Trolle

QG: Est-ce que la police est réformable, notamment à travers sa formation ?

Pour savoir si le fonctionnement de la police peut être amélioré, je voudrais tout d’abord rappeler qu’en réalité, les policiers d’aujourd’hui sont mieux formés que dans le passé. Il suffit de voir le niveau d’éducation des policiers qui sont beaucoup plus nombreux à avoir fait des études supérieures. Cela participe d’ailleurs également à leur revalorisation salariale. Ensuite, selon les études sur l’institution policière, les policiers sont une partie de la population bien particulière, qui se caractérise par une vision autoritaire de la société, un goût pour la violence. En outre, les policiers n’acquièrent pas seulement les techniques du métier durant leur formation, mais reçoivent également une vision du monde. Cela signifie que si un policier n’est pas intentionnellement raciste, il apprend, durant sa formation, que la manière d’être « un bon policier », c’est de faire plus de contrôles d’identité vis-à-vis de certains publics plutôt que d’autres. La socialisation professionnelle du policier, c’est aussi d’être impressionné par les supérieurs, les collègues, ce qui débouche sur un esprit de corps, à la fois très étanche vis-à-vis de l’extérieur et très homogène à l’intérieur. Cet état d’esprit favorise l’impunité car les policiers tendent à se couvrir mutuellement.

De la même manière, ce que nous disent les études disponibles, c’est que le virilisme, le sexisme, sont des véritables piliers de l’activité policière. L’institution transmet cela à ses agents et c’est pour ça qu’on se trouve dans une situation où des policiers refusent très souvent d’enregistrer des plaintes pour agression sexiste ou sexuelle. Ou bien également dans une situation où des policiers sont plus souvent auteurs de violences conjugales. On a une institution qui crée des problèmes qui sont d’ailleurs dénoncés dans la société. La question de la formation me semble constituer le mauvais point de départ car en réalité, elle n’est qu’une conséquence alors qu’il faut s’intéresser à la cause, qui est l’institution en tant que telle.

QG: À la fin de votre livre, vous donnez en exemple des situations en Afrique du Sud ou en Irlande du Nord où l’ordre a pu se faire sans la police. Néanmoins, de nombreux écueils limitent ces expériences. Pensez-vous réellement que cela puisse être généralisable à l’avenir, en France comme ailleurs dans le monde ?

Pour commencer, je tiens à signaler que le livre montre qu’il n’y a pas de lien entre la présence policière et la baisse de la délinquance. Comme le disent les politologues ou sociologues spécialistes de la police, il y a un échec systématique à trouver une connexion entre le nombre de policiers le taux de criminalité : la police n’assure pas la sûreté. Au vu de ces constats, ce que traduit l’augmentation impressionnante des moyens pour la police en France, c’est une réorganisation autoritaire du pays, où les policiers ont une emprise dans le quotidien de la population.

Manif contre la « Loi Sécurité globale », Paris, 28 novembre 2020. Photo : Jeanne Menjoulet

Par conséquent, se pose la question de savoir s’il est possible d’envisager la gestion de l’ordre public autrement que par la police. Je me suis intéressé à des expériences en Afrique du Sud et en Irlande du Nord, où les populations ont décidé de s’organiser en-dehors, de contourner la police. Ce n’est pas une solution miraculeuse, mais cela permet de tirer quelques pistes. Celles qui me semblent les plus intéressantes sont que pour gérer l’ordre public, sans reproduire les travers de la police, il faut un lien étroit entre ceux qui sont en charge de l’organisation de l’ordre et leur environnement immédiat, leur quartier, leur commune. On est loin de la « police de proximité », dont on parle souvent en France, qui consiste uniquement en une appropriation policière des interconnaissances locales à des fins répressives. Or, dans ces deux expériences, la gestion de l’ordre est faite en fonction des besoins de la population. Bien évidemment, il s’agit de protéger les victimes de déviances. Mais il s’agit aussi de savoir pourquoi ces déviances peuvent exister. 

Ensuite, sur le plan plus organisationnel, ces deux expériences montrent qu’il est crucial d’établir un principe de rotation. La gestion de l’ordre ne devrait plus être, comme elle l’est aujourd’hui, un métier. Mais une fonction remplie à tour de rôle par les différents membres de la société. Cette rotation aurait pour effet bénéfique d’éviter toute logique d’esprit de corps qui favorise l’impunité et le fait que des policiers puissent être tentés de couvrir leurs collègues. 

Enfin, envisager un monde sans police ne peut pas être réalisé sans une transformation sociale plus large car comme le montre l’expérience historique, qui est développée dans le livre, l’existence de la police est immédiatement liée à la naissance du capitalisme, qui est constamment menacé par sa propre progéniture. À savoir, les perdants systémiques de cet ordre, que sont les salariés, les travailleurs. Mais, dernière mise en garde, une transformation sociale plus large n’est pas une garantie que l’ordre public sera organisé par une institution non-oppressive. C’est pour cela qu’il est important de s’intéresser aux particularités de la police actuelle pour savoir ce qui pose problème et ce qu’il faudrait, éventuellement, éviter si jamais l’on voulait un ordre social plus harmonieux.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Photo en une : Jacques Paquier

6 / 10

Médias

Open Source Intelligence
OpenFacto Bellingcat

GÉNÉRALISTES
Basta L'Autre Quotidien Alternatives-Economiques Blast La Croix Le Figaro Le Monde France 24 FTVI HuffingtonPost L'Humanité LCP Mediapart La Tribune Le Media Slate Korii

INTERNATIONAL
Orient XXI CADTM Courrier d'Europe Centrale Courrier International Eurojournalist Equaltimes Info Asie Inkyfada Jeune Afrique Rojava I.C NYT Toute l'Europe

MÉDIAS D'OPINION
L'Autre France-Presse Acta AOC Issues Les Jours Journal Minimal Le Monde Moderne LVSL Marianne Quartier Général Rapports de force Reflets Rézo StreetPress

OBSERVATOIRES
I.R.I.S Internet actu Armements Acrimed Catastrophes naturelles Conspis Conditions de travail Culture Extrême-droite Inégalités Information Médias Multinationales Sondages L'Obs-« 2049 » Routes de la Soie Vrai ou Fake ?

Revues

 GÉNÉRALISTES
Ballast Charlie-Hebdo Fakir La Voie du Jaguar Lava Le Diplo Lundi Matin Multitudes La revue des médias Smolny Socialter The Conversation Usbek & Rica UPMagazine Le Zéphyr

 CULTURE / IDÉES
Terrestres Contretemps A Contretemps Alter-éditions CQFD Le Comptoir Frustration L'Intimiste Jef Klak Lignes de Crêtes NonFiction Période Philo Mag Lettre PhiloMag Vie des Idées

 INTERNATIONAL
Alencontre Alterinfos CETRI ESSF Inprecor Guitinews Kedistan Quatrième Internationale Viewpoint Magazine

 PODCASTS 
Arrêt sur Images LSD Thinkerview

 WTF 
Ulyces Brut

Page de démarrage