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21.10.2021 à 12:00

« Obliger à prendre n’importe quel emploi, tel est l’objectif de la nouvelle réforme de l’assurance-chômage » par Mireille Bruyère

aude
La réforme de l’assurance-chômage est entrée en application le 1er octobre dernier. Celle-ci diminuera le montant des allocations chômage, notamment pour les salariés enchaînant périodes de chômage et périodes de contrats courts, aggravant une précarisation d’ensemble via la flexibilisation toujours plus prononcée du marché du travail français. Pour QG, Mireille Bruyère, économiste à l’université de … Continued

Texte intégral 2523 mots

La réforme de l’assurance-chômage est entrée en application le 1er octobre dernier. Celle-ci diminuera le montant des allocations chômage, notamment pour les salariés enchaînant périodes de chômage et périodes de contrats courts, aggravant une précarisation d’ensemble via la flexibilisation toujours plus prononcée du marché du travail français. Pour QG, Mireille Bruyère, économiste à l’université de Toulouse et membre du collectif les Économistes Atterrés, souligne l’aspect coercitif de cette réforme, illustrant la domination écrasante du capital sur le travail. Au passage, elle indique des alternatives portées par des économistes hétérodoxes comme la réduction du temps de travail, ou une « politique de bifurcation sociale et écologique », toutes deux génératrices d’emplois si l’on consentait à abandonner une logique productiviste dévastatrice socialement et écologiquement. Interview par Jonathan Baudoin

« On a tellement flexibilisé le marché du travail que certains secteurs qui marchent avec énormément de contrats courts, de quelques heures, de quelques jours, de quelques semaines, doivent avoir un vivier de travailleurs disponibles important pour fonctionner »

QG : Quel bilan tirez-vous de la réforme de l’assurance-chômage, mise en application depuis le 1er octobre ?

Mireille Bruyère : Le but de la réforme, c’est de lutter contre une soi-disant « précarité choisie » par les chômeurs qui utiliseraient les périodes de chômage entre deux emplois comme des vacances à répétition. Cette idée fallacieuse est fondée sur une microéconométrie en chambre aussi fragile qu’idéologique, basée sur l’idée que les chômeurs font des calculs d’optimisation continuellement. En réalité les chômeurs méconnaissent leurs droits, et ont toutes les difficultés à calculer leurs indemnités. Cette modification du calcul mensuel conduit à baisser les allocations chômage pour des personnes faisant des allers-retours récurrents entre chômage et contrats courts. Ce sont les différentes politiques de l’emploi visant la flexibilité qui ont incité les entreprises, et donc les travailleurs, à utiliser de manière massive les contrats courts et non pas un choix d’optimisation des chômeurs. En fait, la réforme cherche à limiter la possibilité pour les demandeurs d’emplois de ne pas accepter des contrats courts de mauvaise qualité, et vise donc de renforcer par la sanction pécuniaire le rapport de force du capital sur le travail. Il ne s’agit pas de limiter les contrats courts, mais plutôt d’accepter le plus de contrats courts possible, quelle que soit la qualité de l’emploi. C’est le fond de la réforme !

On se trouve dans une situation où on a tellement développé la flexibilité du marché du travail que certains secteurs qui marchent avec énormément de contrats courts, de quelques heures, de quelques jours, de quelques semaines, doivent avoir un vivier de travailleurs disponibles important pour fonctionner. Cela a des effets délétères. Ces salariés-là ne peuvent espérer de véritable carrière salariale fondée sur l’ancienneté, ils sont donc très mobiles, restent peu qualifiés et ne tissent pas de relations sociales stables au sein de l’entreprise. Ils ne peuvent donc s’appuyer sur des collectifs de travail pour développer leurs compétences, mais aussi pour donner du sens à leur travail et résister. Les allées et venues entre emploi et chômage sont toujours plus nombreuses. Cette flexibilité transforme aussi les services RH en les orientant vers des fonctions de recrutement incessant, plutôt que vers le suivi des salariés. Ces dispositifs institutionnels de flexibilité produisent à la fois des emplois flexibles de mauvaise qualité et des salariés épuisés, essorés, qui ne peuvent rester longtemps dans ces emplois. Cette situation est assez claire pour les emplois dans les services à la personne, dans les Ehpad ou l’hôtellerie-restauration, les horaires décalés et la pénibilité se maintiennent, et même s’accélèrent, sous le coup d’un management toujours plus rationalisant. Les salariés ne restent pas, et chaque turnover est alors l’occasion de redemander toujours plus au salarié supposé revenir reposé et motivé. D’une certaine manière, on peut même dire que les périodes de chômage entre les contrats sont devenues le seul espace de résistance de ces salariés flexibles et réifiés. C’est justement cette ultime possibilité de respiration et de résistance qu’on cherche à supprimer avec la réforme de l’assurance chômage. Mais même pour les entreprises, je ne suis pas sûre que pour leur propre organisation du travail et leur propre fonctionnement, ce soit forcément une bonne chose. D’ailleurs, une étude de la Dares [1] sur les contrats courts, il y a quelques mois, montre que les employeurs se plaignent aussi de ce système hautement flexible, car il les met constamment dans l’incertitude du recrutement.

QG: Est-ce que cette réforme ne risque pas à la fois de précariser encore plus les chômeurs et de dégrader les comptes de l’Unédic, de Pôle emploi, selon vous ?

Elle va bien sûr dégrader les revenus des demandeurs d’emploi, sans que ces pertes aient les effets escomptés par les économètres, à savoir une hausse des emplois acceptés par les travailleurs. Effectivement, le discours de ceux qui soutiennent cette réforme, c’est de dire: « Comme ils vont travailler plus, ils gagneront plus », et cela à la place des allocations chômage qui, de toute façon, sont inférieures aux revenus du travail. Je crains hélas que nous soyons déjà à un tel niveau de flexibilité que la hausse des heures travaillées dans le mois soit inatteignable. On bute sur des limites non économiques essentielles: l’organisation du travail, les conditions de travail qui reposent sur l’humain, et pas sur un simple calcul coût-bénéfice.

Il faut aussi rappeler que le terme de « pénuries d’emploi » n’est pas adéquat puisqu’il s’agit d’une déclaration des employeurs qui se plaignent des difficultés de recrutement (les recrutements sont certes plus longs et difficiles, mais pas impossibles). Dans certains secteurs tels que la restauration, le bâtiment, les transports, le vivier traditionnel de travailleurs sur lequel s’appuyaient les employeurs, dans le cadre de leur gestion flexible, s’est évaporé durant la suspension de l’activité économique consécutive à la crise sanitaire. Ces travailleurs-là ne pouvant prétendre au chômage partiel, ils sont partis ailleurs.

Avec cette réforme de l’assurance-chômage, non seulement on n’est pas sûr d’y gagner en matière de taux d’emploi, mais même si c’était le cas, en termes de conditions sociales, de conditions de vie, de santé, comme pour les personnes travaillant en Ehpad par exemple, où les conditions de travail sont très difficiles, usantes, ou bien dans le bâtiment, gros pourvoyeur de travailleurs handicapés dès 45 ans, on risque de payer très cher cette réforme au niveau social et en termes de santé du travail.

Le secteur du bâtiment a été extrêmement touché par la crise sanitaire, beaucoup d’ouvriers se sont reconvertis car ils n’avaient pas accès au chômage partiel

QG: Peut-on dire que le gouvernement poursuit, à travers cette mesure, le fantasme selon lequel il vaudrait mieux avoir des travailleurs pauvres que des chômeurs ? Cela illustre-t-il à vos yeux la pauvreté intellectuelle du pouvoir en matière de pensée économique ?

C’est le discours officiel du gouvernement, mais aussi des économistes qui ont « documenté » la réforme. La question économique ne peut pas être déliée des autres questions qui se posent en matière d’emploi. Ce n’est pas uniquement une question économique. Ce n’est pas parce que l’incitation économique fonctionne que c’est une bonne chose en soi. Imaginons que l’on supprime toutes les allocations chômage et les minimas sociaux des personnes précaires, il est évident que cela les pousserait à aller travailler coûte que coûte, même dans un travail informel voir illégal. Elles trouveront n’importe quoi. Mais est-ce que la société bénéficiera de ce choix-là ? Est-ce qu’on veut, dans ces métiers qui sont socialement utiles, comme on l’a vu avec les « premiers de corvée » durant la crise sanitaire, des salariés maltraités en termes de salaires et de conditions de travail? Ou est-ce qu’on veut revaloriser ces emplois, non seulement en augmentant leurs salaires, mais aussi, et surtout, en posant sur la table la question des conditions de travail et de la flexibilité, beaucoup trop élevée de ces secteurs, bref en ouvrant les discussions sur l’organisation du travail en lien avec ses finalités sociales ?

Depuis 20 ans, il y a une explosion des contrats courts dans ces secteurs que sont la restauration, le bâtiment, etc. Ce n’était pas du tout le cas auparavant. Durant plusieurs décennies, ils ont fonctionné avec des employés stables. Pourquoi faudrait-il obliger ces travailleurs à travailler dans n’importe quelle condition ? C’est un choix politique, et cela me permet de répondre à la deuxième partie de votre question. Je ne parlerais pas, pour ma part, de la pauvreté de leur pensée économique. Je pense qu’ils ont simplement une pensée opposée à une vision de l’économie insérée dans une vision humaniste et égalitaire. Je pense qu’ils sont totalement opposés à ça. Leur pensée économique se fonde sur l’idée que certaines personnes sont inférieures à d’autres, car moins rationnelles et compétentes, moins qualifiées par un système éducatif lui-même inégalitaire. Ce n’est pas qu’ils ont de mauvaises informations, de mauvaises estimations, ou même de mauvaises équipes d’économistes. Je pense que ceux qui les aident à documenter ces réformes libérales ne regardent qu’un petit aspect du phénomène social de l’emploi, uniquement centré sur l’efficacité des entreprises. Si la pensée de ces économistes s’ouvrait à la sociologie, à l’anthropologie, à l’histoire, elle serait sans doute plus riche. Mais ce n’est hélas pas simplement une erreur de jugement.

QG: Pensez-vous que le problème soit purement idéologique (les chômeurs vus comme profiteurs au sein de toute la droite, de Xavier Bertrand à Emmanuel Macron ou Éric Zemmour) ou, plus pragmatiquement, qu’avec cette réforme, il s’agit pour le patronat et l’État qui le sert, d’empêcher un rééquilibrage du rapport de force capital/travail ?

En effet, à ceci près que les deux propositions ne s’opposent pas. Il est tout à fait idéologique d’empêcher un rétablissement du rapport de force entre capital et travail. Obliger, en baissant les allocations chômage, à prendre n’importe quel emploi, c’est s’inscrire dans un rapport de force très dur entre capital et travail.

Manifestation de syndicats de travailleurs et de citoyens contre la réforme de l’assurance chômage au printemps 2021, Paris

QG: Que faudrait-il adopter comme mesures luttant contre le chômage selon vous?

La première, c’est la réduction du temps de travail, qu’il faudrait remettre en chantier, avec des négociations par branche et une feuille de route très précise, de manière à ce que celle-ci s’accompagne d’une création d’emplois stables. C’est la première chose qu’on peut faire rapidement. Après ou en même temps, il faut envisager une grande politique de l’emploi, qu’on pourrait nommer « bifurcation productive sociale et écologique ». C’est parce qu’on produira différemment, d’autres choses, selon d’autres finalités, pour d’autres usages, d’autres besoins, qu’on va avoir une autre politique de l’emploi.

Cette bifurcation productive s’accompagnera très probablement d’une baisse de la productivité horaire, mais ce n’est pas grave. Prenez l’agriculture, par exemple. Quand on dit, de manière assez simple: « Il faut sortir de l’agriculture intensive, qui détruit la biodiversité, supprime des emplois d’agriculteurs et laisse les autres surendettés et prisonniers », c’est le tableau global, avec la Politique agricole commune (PAC) de l’UE qui pousse à cette intensification capitalistique du secteur. Mais quand on regarde ce que cela signifie concrètement, s’orienter dans une agriculture paysanne en circuit court, ça signifie moins de pesticides, moins de machines, plus de travail humain. Ça veut dire que cette bifurcation baisse certes la productivité, mais que l’on crée beaucoup d’emplois et qu’on travaille avec une meilleure qualité et plus lentement. C’est un modèle qu’il est urgent de promouvoir, selon moi, afin de réussir à répondre à la question sociale autant qu’à la question écologique.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Mireille Bruyère est économiste à l’Université Toulouse 2 Jean Jaurès, membre du collectif Les Économistes Atterrés. Elle est l’auteur de L’insoutenable productivité du travail (éditions Le Bord de l’eau, 2018)


12.10.2021 à 17:51

CONTRE-POUVOIR: « Zemmour, symptôme du raidissement des dominants » par Alphée Roche-Noël

aude
Il était écrit que je devrais consacrer dans cette chronique du « temps de cerveau disponible » au cas Zemmour, le nouveau phénomène de foire de la société politico-médiatique. Je le regrette, aussi vrai que l’époque regorge de sujets autrement nécessaires, aux plans théorique comme pratique. Mais ignore-t-on, dans un hall de gare, un colis que l’on … Continued

Texte intégral 2225 mots

Il était écrit que je devrais consacrer dans cette chronique du « temps de cerveau disponible » au cas Zemmour, le nouveau phénomène de foire de la société politico-médiatique. Je le regrette, aussi vrai que l’époque regorge de sujets autrement nécessaires, aux plans théorique comme pratique. Mais ignore-t-on, dans un hall de gare, un colis que l’on sait piégé ? De toute évidence, il fallait sacrifier à l’exercice : parce que l’individu est là, parce qu’il devrait, sous quelques jours ou semaines, se déclarer officiellement candidat à la présidentielle, parce qu’il pourrait, sous quelques mois, coiffer ses concurrents au poteau, pour, peut-être, devenir « notre » prochain césar.

Ayant concédé à la fatalité ambiante ce fait que Zemmour est devenu un thème central, incontournable, de ce qu’il reste de débat public, et que, partant, il est impossible de simplement l’ignorer, on voudrait au moins pouvoir le combattre pied à pied. On voudrait que les arguments semés çà et là par Noiriel, Le Bras et des dizaines d’autres intellectuels dissipent le délirium tremens qui entoure ce triste numéro de comique-troupier ; et cependant l’on sent bien que le grain de sable qui pourrait enrayer la mécanique actuellement à l’œuvre n’appartient pas à la sphère de la raison, ni même sans doute à celle du cœur.

Le 23 septembre 2021, Eric Zemmour fait face à Jean-Luc Mélenchon sur BFM TV devant 3,81 millions de téléspectateurs

À ce propos, j’ai écouté, le 23 septembre, Mélenchon porter la contradiction au polémiste préféré des médias (et des capitalistes qui pour une bonne part les possèdent). Le député de Marseille a dit des choses très belles, notamment sur la créolisation, ce concept de Glissant qu’il a su faire sien et remettre au goût du jour. C’était la manière intellectuelle et morale, c’était la manière noble de lutter. Et pourtant il a suffi d’un mot, d’un slogan pour balayer cette tentative d’intelligibilisation du monde : ce mot, c’était « islam », ce slogan « l’identité de la France ». Convoquer ces fantasmes, c’était d’emblée abolir toute faculté de jugement ; c’était couler une chape de plomb sur les consciences. En acceptant de descendre dans une lice où personne n’avait voulu aller – couardise ou clairvoyance ? –, Mélenchon est devenu le chevalier d’une époque sans chevalerie, rompant ses lances contre les ailes d’un moulin. Fallait-il se prêter au jeu ? Démosthène n’a pas empêché Chéronée, mais il a au moins laissé les Philippiques. Je crois pour ma part qu’aucun acte de résistance n’est tout à fait vain ; mais il peut passer du temps avant qu’on en aperçoive seulement les fruits.

Il se trouve en effet que face à Zemmour, la manière morale, la manière intellectuelle sont vouées à l’échec. Ceci pour une raison élémentaire : malgré les artifices, les diversions dont il est coutumier, les effets rhétoriques dont il use, les références qu’il manie comme des formules magiques, Zemmour incarne le refus de l’effort d’entendement, le renoncement à la faculté de savoir et de comprendre. De l’humanité, il donne une généalogie mensongère, de la France, une image extravagante, et ces illusions, il les jette en pâture à des ignorants sans boussole, nostalgiques d’un passé qui ne fut jamais – du moins à l’état pur. Pour quiconque croit dans la raison humaine, ces accès de psychose collective ne peuvent qu’être une source de profond désespoir, et Zemmour, qui existe moins par ses élucubrations que par l’attention d’un public tour à tour énamouré, horrifié, en tout cas fasciné, en est un symptôme caractéristique. 

Si, sous l’apparence de la logique et des constructions élaborées, le discours de Zemmour est factuellement inexact, dans la mesure où ses conclusions reposent sur des énoncés biaisés, sur des chiffres tordus, sur un amoncellement d’anecdotes, d’assertions, au mieux de statistiques, qui, mises bout à bout, ne forment pas une démonstration, mais tout au plus une impression pour les esprits influençables, si ce discours est souvent délirant, obsessionnel, obsidional même, il n’est pas absurde pour autant. Il n’est pas absurde en ce sens qu’il est tendu entièrement vers un but : relégitimer les dominations mises à l’épreuve par les récents mouvements de la société et de l’histoire : celle des hommes sur les femmes, celle des « Français » sur les « immigrés », celle des chrétiens sur les membres d’autres confessions religieuses, celle de l’Homme sur la nature et, faut-il le rappeler ?, celle des puissants sur les humbles. Le paradoxe génial de ce néfaste prosateur est qu’il est parvenu à faire passer le combat des oppresseurs pour celui des opprimés. Il faut dire que d’autres avant lui avaient ouvert la voie.

« Le discours d’Eric Zemmour est tendu entièrement vers un but : relégitimer les dominations mises à l’épreuve par les récents mouvements de la société et de l’histoire : celle des hommes sur les femmes, celle des « Français » sur les « immigrés », celle des chrétiens sur les membres d’autres confessions religieuses. »

L’amusant de cette affaire dont il vaut mieux rire que pleurer, c’est le spectacle de la grande débâcle de la droite – qui précède, n’en doutons pas, sa grande recomposition. Rappelons-nous ce temps pas si lointain où Zemmour n’était encore que l’intellectuel organique d’une famille politique à laquelle il n’avait pas la prétention officielle de participer – électoralement s’entend. Partout, il avait son rond de serviette ; il était notamment « chez lui » chez « les Républicains ». Quelques longs mois plus tard, lorsqu’il a commencé de se murmurer qu’il pensait à la présidentielle, il est devenu partout infréquentable. Les libéraux bon teint qui l’avaient imprudemment toléré le jugent désormais trop extrême ; l’extrême droite officielle, qui l’avait encensé, le trouve bien peu crédible. Et tandis que chacun craint pour sa place, Le Pen père jouit de pouvoir raconter ses agapes avec Zemmour et Ursula von Ribbentrop, lâchant au passage ce commentaire glaçant : « la seule différence entre Éric et moi, c’est qu’il est juif » [1].

Le destin de la droite est toutefois de peu d’intérêt en tant que tel, et l’on devine que ce n’est pas là où je veux en venir. L’intéressant, encore et toujours, c’est ce que la tragicomédie de la politique – portée à la caricature par l’élection présidentielle française –, nous dit du Pouvoir. « Toute société oppressive est cimentée par cette religion du pouvoir, qui fausse tous les rapports sociaux en permettant aux puissants d’ordonner au-delà de ce qu’ils peuvent imposer », a écrit justement Simone Weil [2]. Si la gauche de gouvernement a, par construction, peu interrogé la « religion du pouvoir », la droite reste la gardienne de ses saints mystères. Or, cette même droite a échoué dans sa mission historique, qui consistait, en mettant en avant la sociodicée du mérite, de l’« ascenseur social », de la « démocratie », etc., à rendre acceptables l’oppression et l’exploitation de l’humain par l’humain.

Le compte Twitter de BFM TV a cité 432 Zemmour en septembre 2021. Trois fois plus que les deux candidats arrivant derrière lui, Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen.
Source: @checknews

Il y a certainement plusieurs droites en France – trois, disait René Rémond – mais il y a une dialectique du conservatisme qui intrique profondément ces droites entre elles, même lorsque leurs motifs, leurs pratiques et leurs buts paraissent différents. Entre un extrême centre et une extrême droite prétendument inconciliables, mais qui ne cessent de se passer « la rhubarbe et le séné », il y a tout un champ des possibles, un marais dont une partie consistante est prête à évoluer vers une expression à la fois plus rabougrie et plus authentique d’elle-même – plus dure également, car dépouillée des artifices qui le rendaient à peu près présentable. Une migration de Neuilly à Versailles, si l’on veut, pour reprendre en les détournant des propos d’Anne-Sophie Beauvais rapportés dans un récent reportage d’Ariane Chemin [3]. Si Zemmour a émergé, c’est parce qu’une fraction relativement insignifiante de la population totale, formant une fraction significativement importante des électeurs actifs, craignent  pour leurs privilèges de classe, de sexe, de « race » [4]… et d’âge. S’il finit par doubler les représentants organiques, patentés, de la droite de gouvernement et de parti, c’est parce qu’au même jeu qu’eux, il les surclasse, en osant dire tout haut ce qu’ils croient préférable de chuchoter. Sous cet aspect seulement, on peut dire que justice est faite.

Nul ne sait où nous mènera cette déplorable histoire. On pourrait multiplier ici les pronostics, supputer que Zemmour, nouvel idiot utile de Macron, pourrait aussi bien se révéler l’idiot utile de Le Pen ; que dans tous les cas de figure, le résultat d’un duel de cette sorte serait hautement incertain ; qu’aucune force « de gauche », populiste, écologiste ou social-démocrate, n’est actuellement en mesure de troubler le match entre le représentant de l’extrême centre et les représentants concurrents de l’extrême droite ; et, ayant bien tout pesé, on ne serait guère plus avancé. Sans doute alors le plus raisonnable est de convenir que la seule chose à peu près sûre, en ces temps de doute, est que l’avenir est entièrement repeint en noir. Qu’il accède à l’Élysée ou qu’il soit renvoyé, in fine, à son rôle de scribe de l’idéologie réactionnaire contemporaine, Zemmour, dont la romancière libanaise Dominique Eddé nous apprend que son nom signifie « klaxon » en arabe [5], aura été un coup d’avertisseur sonore, signe du raidissement des dominants (et également du pourrissement des institutions). En attendant de voir quelle forme pourront prendre nos combats futurs, on me permettra, pour une fois, de dépecer une célèbre formule gramscienne que j’aimais jusqu’ici prendre en bloc : de laisser l’« optimisme de la volonté », de ne garder que le « pessimisme de l’intelligence ».

Alphée Roche-Noël

[1] Ivanne Trippenbach, « Jean-Marie Le Pen soutiendra Zemmour s’il est “mieux placé” », Le Monde, 3-4 octobre 2021.

[2] Simone Weil, Réflexions sur les causes de l’oppression sociale, Paris, Gallimard, « Folio », 1998 [1955].

[3] « Versailles, laboratoire de la droite », M, le magazine du Monde, 9 octobre 2021, n° 525.

[4] Mettre ce mot haï entre guillemets, c’est signifier qu’on ne l’emploie pas pour se l’approprier, mais pour décrire et dénoncer les conceptions, les pratiques sociales et les systèmes qu’il continue de nourrir plus ou moins explicitement.

[5] Le Monde, 7 octobre 2021.


07.10.2021 à 17:47

CONTRE-POUVOIR: L’élection présidentielle, ce « coup d’État » institutionnalisé, par Alphée Roche-Noël

aude
J’ai déjà largement parlé dans cette chronique des travers de la Ve République. En aurai-je jamais dit assez ? À six mois d’une élection présidentielle d’évidence monstrueuse, c’est plus précisément au mécanisme plébiscitaire que je voudrais m’intéresser, à ce scrutin décrit par la vulgate gaullienne comme la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Quiconque ne se … Continued

Texte intégral 2202 mots

J’ai déjà largement parlé dans cette chronique des travers de la Ve République. En aurai-je jamais dit assez ? À six mois d’une élection présidentielle d’évidence monstrueuse, c’est plus précisément au mécanisme plébiscitaire que je voudrais m’intéresser, à ce scrutin décrit par la vulgate gaullienne comme la « rencontre d’un homme et d’un peuple ». Quiconque ne se satisfait pas de ce conte pour enfants, quiconque ne comprend pas comment, à partir d’un principe si noble en apparence, on en est arrivé à ce que des Macron, ou, pire, des Le Pen et des Zemmour, phagocytent l’esprit public, doit s’efforcer de dissiper les « brumes de l’imaginaire »[1], s’efforcer par conséquent de regarder ce qui se cache derrière la sociodicée dont on nous rebat les oreilles, tous les cinq ans, depuis deux décennies. Et ce qui se cache derrière le décorum et les déclarations vibrantes qui entourent la présidentielle, c’est un 18-Brumaire radouci, c’est un « coup d’État » institutionnalisé. Pour le comprendre, il nous faut encore faire un détour par l’histoire.  

« La règle fondamentale de la tactique bonapartiste, dominée par l’opportunisme le plus formel, c’est le choix du terrain parlementaire comme le plus propre à concilier l’emploi de la violence et le respect de la légalité. » Voici, selon Malaparte, « la caractéristique du 18 brumaire. »[2] Que s’est-il passé, en ces jours de novembre 1799 qui virent basculer le Directoire, et l’ex-général des campagnes d’Italie et d’Égypte devenir premier consul [3] ? Bonaparte a dispersé les Conseils par la force, repêché juste ce qu’il fallait de députés pour faire ratifier son nouveau pouvoir. On connaît la suite, et c’est encore Malaparte qui la décrit le mieux : « Pour accroître le prestige, la force et l’autorité de l’État, la logique bonapartiste ne connaît que la réforme de la Constitution et la limitation des prérogatives parlementaires. »[4] Ce seront les constitutions de l’an VIII, ratifiée en quelques semaines au moyen d’un plébiscite arrangé, puis celles de l’an X et de l’an XII. Insensiblement, la République se sera « monarchisée »[5]: elle sera devenue « empire ». Plus tard, ce sera la Constitution de Napoléon III ; bien plus tard, encore, en mode mineur, celle de la Ve République. 

Tableau du peintre François Bouchot représentant le coup d’état de Napoléon Bonaparte le « 18 brumaire », peint en 1840

L’histoire a ces sortes de bégaiements, et De Gaulle, à maints égards, fut un bégaiement de l’aventure bonapartiste. En 1946, son heure n’était pas encore venue. La Constitution à laquelle les Français (et les Françaises, enfin !) avaient dit « oui », était celle d’une démocratie parlementaire, tripartite et populaire, à mille lieues du régime esquissé dans son discours de Bayeux: cette république d’avant la crise du 16-Mai [6], qui croyait qu’en France, dans les siècles des siècles, l’autorité ne pouvait être exercée que par un individu providentiel, roi, empereur ou président.

En 1958, la situation est différente. La France a peur de ces « événements » d’Algérie, qu’on n’appelle pas encore « guerre ». Sans avoir l’air d’y toucher, le vieux général tire parti du putsch d’Alger. Ce ne sont plus les Jacobins fantômes qui menacent les Conseils, c’est une opération aéroportée, bien réelle, qui a gagné la Corse et vise maintenant Paris. Comme par hasard, les officiers séditieux en appellent au Cincinnatus de Colombey, qui n’attendait que de lâcher la charrue pour reprendre la toge prétexte. Face aux réticences de Pflimlin, qui n’incline pas à lui laisser le timon de l’État, il « hâte, selon ses propres mots, la marche en avant »[7]. Entendez : il publie un communiqué mensonger, dans lequel il déclare, sans mandat du peuple, sans autre légitimité que celle qu’il croit détenir de l’histoire, avoir « entamé le processus nécessaire à l’établissement d’un gouvernement républicain ». Et c’est Coty, président d’un régime en déroute, qui, jouant le rôle du Bérenger du 18-Brumaire, adoube De Gaulle, exige des députés qu’ils l’investissent comme président du Conseil. Encore une fois, la menace à peine voilée de la force, puis la ratification parlementaire; encore une fois, la violence et la loi.

L’avènement du Général à la tête de l’État ne pouvait être un simple accident de l’histoire. En lui-même, l’épisode était archétypique, conforme à une vision longtemps mûrie. Le « chef véritable », le « charisme » seraient les fondements du régime, et plus encore lorsque le miraculé du Petit-Clamart aurait imposé, par la voie référendaire, l’élection du président de la République au suffrage universel direct. Le 20 septembre 1962, De Gaulle, résolu à tirer parti de l’attentat dont il vient d’être la cible pour parachever sa constitution, présente, dans une allocution à l’ORTF, la « clef de voûte » du régime : « l’institution d’un président de la République désigné par la raison et le sentiment des Français pour être le chef de l’État et le guide de la France » [8]. Moins de deux ans plus tard, dans un pamphlet célèbre, Mitterrand attaquera avec sagacité la pratique gaullienne du pouvoir, ce « coup d’État permanent » [9]. Il ne croira pas si bien dire : un demi-siècle encore et le processus de transmission du pouvoir tendra de plus en plus à suivre la trame bonapartiste et gaullienne: un coup de force politique, ratifié par un parlement élu uniquement à cette fin.

Le 20 septembre 1962, le général De Gaulle annonce l’élection présidentielle au suffrage universel à la télévision française, un tournant important de la Vème république

Jusqu’au début des années 2000, la déconnexion entre les calendriers électoraux présidentiel et législatif prévenait, hors le cas de dissolution, la répétition formelle du vieux schéma bonapartiste. Mais le quinquennat, mais l’inversion du calendrier électoral, ont donné à ce schéma tout son éclat, offrant à un seul individu de shunter légalement les formes organisées de la décision collective – quelque critiquables, quelque perfectibles qu’elles puissent être – pour affirmer son autorité suprême sur la collectivité des citoyens. Ainsi, l’Assemblée est élue dans la foulée de l’élection présidentielle, pour ratifier, en quelque sorte, le succès de son vainqueur, puis pour en tirer les conséquences, par son vote, pendant la durée de son mandat. Comme si, l’exécutif étant devenu législateur, le législateur était devenu simple exécutant.

L’élection de Macron a confirmé le parfait fonctionnement de cette mécanique bien plus ancienne qu’il n’y paraît, décillant ceux qui ne croyaient pas que, même élu président, il pourrait emporter la majorité à l’Assemblée. Mais l’homo novus de 2017 n’a rien inventé : il s’est inscrit, comme ses prédécesseurs, dans la tradition radoucie, policée, présentable, du coup d’État primordial. De toute évidence, les luttes républicaines, contre les rois restaurés, contre Napoléon III ou contre Mac-Mahon, n’ont pas suffi à éteindre cette vieille passion, à empêcher cet expédient du pouvoir et de l’ambition qu’est la subversion de l’État dans les formes du droit. Au contraire, la Ve République a donné à cette antique méthode militaire ses lettres de noblesse, en institutionnalisant ce qui, par le passé, avait été réalisé par les armes.

« L’homo novus de 2017 n’a rien inventé : Emmanuel Macron s’est inscrit, comme ses prédécesseurs, dans la tradition radoucie, policée, présentable, du coup d’État primordial »

Bien sûr, il ne s’agit plus de pénétrer de vive force dans l’Orangerie du château de Saint-Cloud pour « foutre tout ce monde-là dehors ». Depuis le 18-Brumaire, la société politique ne s’est pas exactement civilisée, mais elle craint sans doute plus qu’auparavant les manœuvres trop évidemment subversives, attentatoires à la tranquillité des honnêtes gens. Il ne s’agirait pas d’ailleurs de malmener le sacro-saint Ordre dont la plupart des candidats à la présidentielle se sont faits les défenseurs patentés. L’occupation du débat public a remplacé celle des enceintes parlementaires, la rhétorique, les manœuvres des grenadiers et autres officiers d’Algérie. Le fond, quant à lui, a à peine changé: aujourd’hui comme hier, il s’agit d’appeler le peuple à se ressaisir face à un péril de mort ; de se poser en sauveur de la République, de la Nation, de la civilisation, ou de je ne sais quel autre totem plus ou moins abstrait de la quotidienneté de femmes et d’hommes qui vivent moins de symboles que de réalités, et trouveraient avantage à se nourrir d’un peu moins de peurs, et de beaucoup plus d’espérances.

Il me semble que ce long et sinueux détour historique est utile à la compréhension de notre présent. Il est utile pour dénoncer les tentatives des ambitieux, ceux de l’extrême droite, de la droite extrême et de l’extrême centre, agités comme jamais à l’approche de la monstrueuse échéance ; il est utile pour interroger les tentatives de la gauche, qui perpétue malgré elle la vieille tradition du coup d’État institutionnalisé – parfois, il est vrai, au motif de la réformer ; il est utile surtout pour déconstruire un système qui repose entièrement sur l’intervention d’un individu providentiel, quand tout, dans l’époque où nous vivons, nous engage à l’action collective.

Alphée Roche-Noël

[1] Pour reprendre une belle formule de Duby

[2] Curzio Malaparte, Technique du coup d’État, trad. Juliette Bertrand, Paris, Grasset, Cahiers rouges, 2008 [1931], p. 144.

[3] Les 18, 19 et 20 brumaire an VIII.

[4] Ibid., p. 145.

[5] Thierry Lentz parle de « monarchisation » de la République.

[6] À l’issue de la crise du 16 mai 1877, Mac-Mahon devra « se démettre » face à la majorité républicaine, de gauche.

[7] Charles De Gaulle, Mémoires d’espoir, Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2000 [1954], p. 900.

[8] Ibid., p. 1153.

[9] François Mitterrand, Le Coup d’État permanent, Paris, Plon, 1964.