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28.07.2021 à 10:21

CONTRE-POUVOIR: « La France en état de sécession démocratique » par Alphée Roche-Noël

aude
Encore une respiration, et nous serons immergés dans le fleuve de la présidentielle. Autant dire dans le Styx de l’intelligence collective, où la compétition virile et l’esbroufe ont depuis longtemps remplacé le débat d’idées et le souci du bien commun. Pouvait-il en être autrement, lorsque De Gaulle, sur les ruines d’une IVe République qu’il avait … Continued
Texte intégral 1929 mots

Encore une respiration, et nous serons immergés dans le fleuve de la présidentielle. Autant dire dans le Styx de l’intelligence collective, où la compétition virile et l’esbroufe ont depuis longtemps remplacé le débat d’idées et le souci du bien commun. Pouvait-il en être autrement, lorsque De Gaulle, sur les ruines d’une IVe République qu’il avait lui-même contribué à torpiller, avait fait du « charisme » et du « chef véritable », les mantras de son régime constitutionnel ? Une pratique relativement raisonnée, relativement équilibrée du pouvoir, par des individus qui avaient conservé un peu de l’ancienne culture parlementaire, a certes, un temps, permis de contenir les travers d’un régime en rupture avec l’héritage républicain du XIXe siècle. Mais de ce régime, l’instauration du quinquennat et l’inversion du calendrier électoral ont réactivé les tares, tout en contribuant paradoxalement à faire de l’élection-reine une échéance fortement déceptive. On l’a déjà dit dans cette chronique : il n’y a plus qu’une seule élection en France. Le problème est que cette unique élection ne satisfait plus personne.

Le président Charles de Gaulle au milieu d’un bain de foule, 1962

Ce qui frappe, en effet, à neuf mois de la présidentielle, c’est le niveau de désamour des Français pour leur « monarque »… et pour leurs édiles. Parmi les indices les plus significatifs de ce divorce, il y a eu l’énorme abstention aux régionales – une autre espèce de gifle infligée à la Ve. Il y a désormais ces mouvements d’égo, en pagaille, de « grands élus » (ou de « grands féodaux » ?) qui, à peine réinstallés dans leur métropole ou leur région, annoncent déjà leur candidature à l’Élysée, comme si leur mandat local était de très médiocre importance. Il y a enfin l’obligation vaccinale de facto décidée par Macron, poire pour la soif d’un système politique décidément incapable de susciter la confiance. Au total, l’époque semble marquée par un « amoindrissement sacral », pour reprendre l’expression de l’historien Roger Chartier à propos de la période prérévolutionnaire, non pas du roi, mais des institutions « représentatives » [1]. Le parallèle avec la seconde moitié du XVIIIe siècle ne s’arrête pas là : comme sous Louis XV et Louis XVI, la fragilisation de la légitimité politique conduit des institutions non-élues, des juridictions judiciaires ou administratives, à s’ériger en gardiennes des droits et principes que le pouvoir s’ingénie à maltraiter. Mais, halte-là : ne poussons pas plus avant la comparaison.

Qu’on l’approuve ou qu’on la réprouve, il y a, en France, une sorte de sécession démocratique d’une partie considérable de la population. Ou plutôt : de parties de la population, dont l’accumulation finit par former un ensemble considérable. Tant que cette sécession ne touchait que les franges les plus marginalisées de la société, les quartiers populaires des villes grandes et petites, les enfants de l’ex-empire colonial, à qui l’on avait bien fait comprendre qu’ils ne seraient jamais acceptés en France que sous conditions, ce phénomène ne gênait pas grand monde. À mesure qu’il s’étend, qu’il gagne des classes sociales traditionnellement plus obédientes, à mesure que la jeunesse se désintéresse d’une politique qui s’est largement désintéressée d’elle, à mesure que l’action politique désinvestit les urnes pour investir la rue et tant d’autres enceintes, il devient difficile de l’ignorer. D’aucuns s’y risquent cependant, considérant que, dans des scrutins à ce point boudés, il n’est pas fondamentalement disqualifiant d’avoir été élu en réunissant sur son nom à peine 15 % des inscrits. Nous verrons si l’étiage de la présidentielle sera suffisamment bas pour provoquer un électrochoc, pour déciller ceux qui espèrent un retour à meilleure fortune (soit par le miracle de la croissance, soit par quelques accommodements superficiels).

Manifestation à Marseille contre l’extension du Pass sanitaire obligatoire pour accéder à certains commerces et lieux publics

Dans ses formes banales comme radicales, le sécessionnisme démocratique est un fait social qu’il serait parfaitement vain de considérer en termes moraux. (À ma connaissance, une seule s’y est risquée – Marine Le Pen –, et cette mère-fouettardisation d’un soir ne lui a nullement réussi. D’autres, plus subtils, ont affecté de s’en inquiéter, ont feint même d’en comprendre les motifs, tout en se réjouissant personnellement de leur succès microscopique. J’en conclus personnellement que l’attrait pour le pouvoir abolit l’esprit critique, ou du moins empêche d’en tirer des conséquences pratiques.) Comme fait social, donc, le sécessionnisme démocratique doit être tenu pour un mouvement propre de la société, marqueur non pas d’une humeur passagère, d’une tocade, mais d’une évolution profonde des modes de vie et des aspirations, de l’évolution également des techniques qui ont donné à la « démocratie d’opinion » un caractère performatif inédit et, surtout, peut-être, de la rupture du pacte social et économique qui liait encore les gouvernés aux gouvernants pendant les premières décennies de la Ve République.

Reste à savoir ce que ce fait social veut dire. Au lendemain du second tour des régionales, une enquête d’opinion [2] a mis en évidence les motifs politiques des abstentionnistes, dont un gros quart ont déclaré avoir voulu manifester leur mécontentement à l’égard de la classe politique, quand un petit quart ont affirmé qu’aucune liste ni aucun candidat ne leur convenaient. Loin d’être un symptôme d’apathie civique, comme j’ai moi-même pu le croire par le passé, l’abstentionnisme, signe le plus récent d’une crise qui vient de loin, se pense donc de plus en plus comme politiquement agissant.

« Loin d’être un symptôme d’apathie civique, l’abstentionnisme, signe le plus récent d’une crise qui vient de loin, se pense de plus en plus comme politiquement agissant »

Cette dernière convulsion est sans doute, pour partie, une énième réplique des mouvements sociaux déclenchés ces dernières années, lorsque sur les ronds-points et dans les rues de France, la foule s’est faite peuple pour remettre au goût du jour les idées de démocratie et de justice sociale. Dans ces mouvements divers et dans les pratiques qui les accompagnent, quelque chose est en gésine. Quelque chose qui réfute le « pouvoir » comme droit irréfragable d’un individu ou d’un groupe à imposer son autorité, et qui cherche les voies d’un « pouvoir » comme capacité collective à faire, dans une société de liberté. En ce sens, le sécessionnisme démocratique peut être un autonomisme : une affirmation de l’aptitude de la société à se gouverner elle-même, sans tuteur ni tutelle.

Qu’on se le tienne pour dit : la démocratie strictement (et soi-disant) représentative, la démocratie dans les formes que nous ont léguées les combats du XIXe siècle, aura été une étape de l’histoire. Lorsque la Révolution balbutiante dédaignait même ce beau nom de « démocratie », il y avait eu les débats sur le marc d’argent et le cens électoral. Et il avait fallu plus d’un demi-siècle pour que s’installât durablement un suffrage (masculin) universel… dévoyé, vingt années durant, par Louis Bonaparte. Au printemps 1871, la Commune de Paris expérimenta brièvement une souveraineté plus authentiquement populaire, articulant un régime représentatif contrôlé par le mandat impératif et des expressions multiples de participation directe… avant que la république bourgeoise ne s’impose, par les armes, installant un régime parlementaire qui, à tout prendre, était une nette amélioration par rapport aux monarchies restaurées et à l’empire. En tentant de rabibocher monarchie et république, prétexte pris du caractère prétendument indépassable du lien entre le « peuple » et l’« homme providentiel », la Ve fut un recul et une aberration. La crise actuelle doit nous en convaincre, qui nous a montré, jusqu’à la caricature, les défauts du gouvernement d’« un seul ».

Une fois encore, cependant, la monstrueuse élection présidentielle semble devoir tout engloutir. Comme si cette échéance-ci, en apparence si fermée, jusqu’à preuve du contraire préemptée par l’« extrême centre » et par l’extrême droite, pouvait réaliser ce dont les autres se sont montrées incapables. À contresens de l’histoire, les formes institutionnelles se répètent incessamment : nous verrons bien ce qui en sortira. En attendant, ce peuple politique dont je parlais plus haut, qui ne cesse de penser et de s’agiter, rappelle le personnage de Darrell Standing, le prisonnier métempsychique du Vagabond des étoiles [3]. À l’isolement et sous camisole de force, mais capable de se libérer, par la force de son imagination, pour se déplacer dans le temps et dans l’espace, il est déjà occupé à inventer l’avenir.

Alphée Roche-Noël

[1] Roger Chartier, Les Origines culturelles de la Révolution française, Paris, Seuil, 2000 [1990].

[2] Ipsos/Sopra Steria pour France Télévisions, Radio France et LCP-Assemblée nationale/Public Sénat.

[3] Jack London, Le Vagabond des étoiles, trad. Paul Gruyer et Louis Postif, Paris, Phébus, « Libretto », 2000 [1915].


19.07.2021 à 11:55

CONTRE-POUVOIR: « Les droites dans leur cucumodrome » par Alphée Roche-Noël

aude
Le but de cette chronique est de « confronter le pouvoir, ceux qui l’exercent et ceux qui le convoitent ». C’est à « ceux qui le convoitent » que je m’intéresserai ici ; à ceux qui, à droite, tournent autour du pouvoir comme des insectes autour d’une ampoule. Comme prévu, les régionales ont aggravé la concurrence des « moi-je » qui sévissait … Continued
Texte intégral 1945 mots

Le but de cette chronique est de « confronter le pouvoir, ceux qui l’exercent et ceux qui le convoitent ». C’est à « ceux qui le convoitent » que je m’intéresserai ici ; à ceux qui, à droite, tournent autour du pouvoir comme des insectes autour d’une ampoule.

Comme prévu, les régionales ont aggravé la concurrence des « moi-je » qui sévissait déjà de ce côté de l’« échiquier politique ». Ainsi, en plus de MM. Retailleau et Barnier, candidats déclarés à la candidature, M. Bertrand, M. Wauquiez, Mme Pécresse ont déjà fait comprendre que, nantis du prestige très relatif de leur réélection par 16 % en moyenne des inscrits, ils quitteraient désormais volontiers leur modeste hôtel de région pour les ors de l’Élysée. Une chance au grattage, une chance au tirage ; comme quoi, l’ambition des individus n’a d’autres limites que celles que la société lui fixe.

Il faut dire que le microcosmique scrutin régional aura peut-être contribué à faire légèrement bouger les choses pour la présidentielle. Pas pour Le Pen, semble-t-il : dans un papier récemment publié sur marianne.net, j’ai expliqué pourquoi je croyais que, malgré son pari manqué aux régionales, la présidente du parti d’extrême droite restait l’invariant de la vie politique française. Mais en s’abîmant dans une élection perdue d’avance, Macron a pu donner, à la droite qui s’était rabattue sur lui en 2017, l’idée de retourner se trouver un champion dans son propre camp. Quand on se projette vers 2022, on ne devrait jamais oublier que l’actuel président ne doit son élection qu’à l’effondrement de la candidature de François Fillon.

En pleine présidentielle 2017, François Fillon, candidat des Républicains, se retrouve au centre d’un scandale judiciaire lié à un détournement de fonds publics

D’hypothèse en hypothèse, de scrutin médiocre (21 millions de votants au premier tour des municipales 2020) en scrutin lamentable (15 millions de votants au premier tour des régionales 2021), on en viendrait presque à imaginer que la droite, version LR, à condition qu’elle se rassemble, puisse damer le pion à Macron au premier tour de 2022, et être ainsi en position de nous refaire le coup du barrage républicain à son profit. À quiconque en doutait, la dernière présidentielle n’a-t-elle pas définitivement prouvé que, pour plagier Jean-Claude Dusse dans Les Bronzés font du ski, « sur un malentendu, ça peut marcher » ? Cette – très fragile – possibilité nous engage à regarder plus attentivement l’« offre politique » de ce parti moins moribond que mort-vivant.

De l’« extrême centre » à l’extrême droite, en passant par la droite « canal historique », il y a certainement plus de de ressemblances que de différences. La conception hiérarchique de la société, la défense de la propriété comme droit absolu et du libre marché comme seul mécanisme d’allocation des richesses sociales, sont ainsi les principaux traits communs aux partis qui, derrière des mots creux, des valeurs-mirages, des principes dévoyés, font profession de défendre l’intérêt bien compris des classes dominantes, contre les droits des classes dominées.  

Une fois ces fondamentaux posés, le but de mon propos n’est pas de dessiner une échelle d’acceptabilité parmi les « 50 nuances » de masochisme que la société s’inflige en s’abandonnant à de tels directeurs de conscience. J’ai pour ma part de solides raisons de croire que, même après la politique ordolibérale et répressive de Macron, nous n’avons encore rien vu, mais là n’est pas la question. L’intéressant est plutôt de dépasser les faux-semblants de la respectabilité pour découvrir la nature du double danger qui nous guette dans l’hypothèse particulière d’un second tour LR-RN. (Différent seulement dans l’épaisseur du trait d’un second tour LREM-RN.)

Parmi les aspirants-candidats qui se tirent la bourre en vue de 2022, l’exemple de Laurent Wauquiez me paraît particulièrement significatif de l’état d’esprit de la droite. Oh !, Bertrand, qui a pris ses ex-camarades de vitesse en se déclarant très tôt, mais également Pécresse, Retailleau ou Barnier, le sont également à leur manière, mais Wauquiez, mal-aimé des ténors, est jusqu’à présent le plus représentatif, sur le fond, de l’électorat LR. Élu président du parti, en décembre 2017, avec près de 75 % des suffrages, contre deux candidats plus modérés, il se situe, par hypothèse, à l’épicentre de cette famille politique. Le score misérable obtenu aux européennes de 2019 a mis en cause sa stratégie, mais pas la matrice idéologique qui avait fait son succès personnel. À l’issue du scrutin de juin 2021, il est le mieux élu des – si mal élus – présidents de région de droite. Enfin, contrairement à Bertrand et Pécresse, lui n’a pas quitté LR, qui conserve une force de frappe importante aux niveaux local et national.

Eric Zemmour invité de Laurent Wauquiez dans « Le Rendez-vous des idées », janvier 2019

Pour en venir au fond du sujet, voyons maintenant quels sont les points qui peuvent retenir l’attention, parmi les « actes et paroles » du président de la région Auvergne-Rhône-Alpes et ex-président de LR. Dans le désordre, la « demande » réitérée d’« internement » des « fichés S », la proposition de restriction du droit du sol, la centralité diffuse des thèmes de l’immigration, de l’islam, de l’identité, de la sécurité dans ses discours et dans ses politiques (avec ses slogans et ses promesses et leurs déclinaisons respectives : « clause Molière », « bouclier de sécurité », « préférence régionale »…), la proximité affichée avec la « Manif pour tous » ou, plus tard, avec Éric Zemmour, invité au siège des LR pour présenter sa vision de l’histoire de France, sans oublier le thème déjà ancien du « cancer de l’assistanat » ni la désignation du philosophe conservateur Bellamy comme tête de liste aux européennes, me semblent particulièrement emblématiques de la droite « décomplexée » qu’avait théorisée Copé, à laquelle Sarkozy et son éminence grise Patrick Buisson, tout à leur dessein de « plumer la volaille frontiste », ont rendu ce qui lui manquait de soufre. Je n’irai pas plus avant dans cette radioscopie ; chacun peut s’informer et se faire sa propre opinion.

Ces postures nous intéressent moins pour ce qu’elles disent de Wauquiez que pour ce qu’elles révèlent de la capacité de la droite « républicaine » à produire des idées funestes pour les classes populaires, rétrogrades pour la société et les individus – le tout adossé, je l’ai dit, à une économie politique socialement, écologiquement et humainement destructrice. En clair : qu’importe le résultat d’une éventuelle primaire, la matrice idéologique est prête à fonctionner, à donner au candidat qui en serait issu sinon son vocabulaire, du moins son inspiration.

L’ironie de l’histoire est que si elle accédait au second tour en 2022 face au RN, la droite « canal historique » serait nécessairement conduite à jouer la différenciation. Une différenciation sur l’expérience plutôt que sur les principes, car, malgré le vibrant discours de Xavier Bertrand, tombeur d’un RN sans souffle dans les Hauts-de-France, quiconque sait lire entre les lignes – voire sait lire les lignes elles-mêmes – comprend qu’il n’y a souvent pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre les positions des uns et les postures des autres, tous ennemis plus ou moins déclarés des travailleurs, des humbles, des étrangers, des marginaux, qu’ils divisent à l’envi pour mieux régner. Tandis que le RN cherchait son introuvable respectabilité, l’ex-parti de gouvernement cherchait sa propre radicalité. Au bout du compte, on verra qui a vampirisé qui, et qui a été l’assurance-vie de l’autre.

« Tandis que le RN cherchait son introuvable respectabilité, l’ex-parti de gouvernement cherchait sa propre radicalité. Au bout du compte, on verra qui a vampirisé qui, et qui a été l’assurance-vie de l’autre »

Un reportage de Luc Bronner paru dans Le Monde du 30 juin dernier et intitulé « “L’immigration va casser Nogent” : le discours du RN séduit, pas Marine Le Pen », peut nous éclairer sur ce dernier point. On y découvre les mots d’électeurs de droite de Nogent-sur-Seine, dans l’Aube, plutôt âgés, plutôt issus des petites classes moyennes, qui, tout en partageant les principaux thèmes de campagne de Le Pen, semblent voués à lui préférer la droite « classique ». Le RN pâtira-t-il au global de sa réputation toujours problématique dans le noyau dur de l’électorat droitier ? Ceci dépendra, comme bien d’autres choses, du niveau de la participation. En attendant, la frontière idéologique entre extrême-droite et droite extrême est de plus en plus impalpable.

Après avoir observé tout ce petit monde caracoler sans fin sur la droite, on voudrait finir sur une note d’humour, en convoquant les mânes d’Octave Mirbeau. Dans une historiette adressée au grand Alphonse Allais, l’auteur du Journal d’une femme de chambre, chantre par ailleurs de la « grève des urnes », campe un jardinier qui se propose de « faire construire un vaste cucumodrome, afin d’encourager, parmi les concombres et autres plantes, désireuses de participer au grand mouvement moderne, le goût des exercices physiques athlétiques et patriotiques, qui ne peut que leur être profitable et salutaire, en même temps qu’il lancerait la Botanique dans une voie réformatrice et absolument nouvelle. » (1) Toute ressemblance avec des faits réels serait purement fortuite…

Alphée Roche-Noël

(1) Octave Mibeau, Explosif et baladeur, in Vache tachetée et concombre fugitif, Bordeaux, l’Arbre vengeur, 2020


15.07.2021 à 17:46

« La réforme des retraites est très impopulaire et pourrait déclencher un mouvement social peu avant l’élection », par Philippe Légé

aude
L’allocution d’Emmanuel Macron, lundi 12 juillet, a suscité énormément de réactions sur le volet sanitaire, reléguant un peu dans l’ombre les annonces économiques. Le locataire de l’Élysée a néanmoins affirmé que la réforme de l’assurance-chômage s’appliquerait dès le 1er octobre 2021, annonçant également que la très impopulaire réforme des retraites reviendrait à l’agenda, en fonction … Continued
Texte intégral 1819 mots

L’allocution d’Emmanuel Macron, lundi 12 juillet, a suscité énormément de réactions sur le volet sanitaire, reléguant un peu dans l’ombre les annonces économiques. Le locataire de l’Élysée a néanmoins affirmé que la réforme de l’assurance-chômage s’appliquerait dès le 1er octobre 2021, annonçant également que la très impopulaire réforme des retraites reviendrait à l’agenda, en fonction de l’évolution de la crise sanitaire toutefois. Interrogé par QG, l’économiste Philippe Légé, membre des Économistes Atterrés, pointe les contradictions du discours de Macron. Une chose est sûre: la politique de classe menée par le pouvoir actuel ne variera pas d’un iota jusqu’à la présidentielle, renforçant sans fin le capital par rapport au travail. Interview par Jonathan Baudoin

Philippe Légé, économiste, maître de conférences à l’Université de Picardie et au CRIISEA et membre du collectif les Économistes Atterrés

QG : Quelle analyse d’ensemble tirez-vous du volet économique de l’allocution d’Emmanuel Macron ?

Philippe Légé : Le volet économique de l’allocution est contradictoire. D’un côté, Emmanuel Macron affirme que notre modèle social est « un joyau qu’il nous faut préserver ». C’est un changement par rapport à l’époque où il critiquait un modèle social « épuisé » et plaidait en faveur d’un basculement « radical ». Emmanuel Macron ne peut plus dire cela car la crise du Covid est passée par là. Chacun a pu prendre conscience du fait que notre modèle social était plus protecteur que celui de nombreux pays. Par exemple, le système d’assurance-chômage a joué pleinement son rôle de stabilisateur automatique durant la crise sanitaire. Mais d’un autre côté, Emmanuel Macron conserve un discours néolibéral. Quand il évoque « les pénuries de main d’œuvre » pour justifier la nécessité de « responsabiliser chacun », il fait comme si les travailleurs privés d’emploi étaient des fainéants, comme si l’indemnisation du chômage empêchait la reprise du travail. Il a aussi laissé entendre, comme Nicolas Sarkozy il y a une quinzaine d’années, que certains chômeurs percevaient davantage que ceux qui travaillent, ce qui est faux. Rappelons d’ailleurs que 37,6 % des chômeurs sont considérés comme pauvres, contre 8,2 % des personnes en situation d’emploi.

Entre décembre 2019 et mars 2020, la réforme des retraites a provoqué les plus forts mouvements sociaux qu’ait connu la France depuis les années 90

QG : Le président a vanté la relance de l’économie française en indiquant la perspective d’un taux de croissance de 6% du PIB en 2021. Compte tenu du fait que la récession était de 8% l’an dernier, peut-on réellement parler de relance ?

La Banque de France a relevé sa prévision à 5,75 % pour 2021 et l’INSEE à 6 %. Cela signifie que le taux de croissance est élevé, mais pas assez pour rattraper la perte de production. L’INSEE évalue cette perte à environ 1,5 point de PIB à fin 2022. On demeure donc sous la tendance de croissance, qui était déjà faible. Or, Emmanuel Macron a prétendu lundi soir que sa priorité était d’inscrire le pays « dans une trajectoire de plein emploi ». Les créations d’emploi vont certes accélérer mais l’INSEE prévoit qu’avec le retour sur le marché du travail des personnes qui s’en étaient écartées avec la crise, le taux de chômage restera stable à 8,2% fin 2021. On sera bien loin du plein emploi. Emmanuel Macron vante l’accord européen de juillet 2020 en faveur d’un fonds de relance. Celui-ci est effectivement historique et la Commission a récemment commencé à emprunter sur les marchés au nom des États, mais les modalités de ce plan ne sont pas encore parfaitement définies. Le point crucial sera de savoir si la relance de certains investissements s’accompagnera d’un plan d’austérité pour le reste des dépenses publiques, ce qui serait catastrophique.

« Quand il [Emmanuel Macron] évoque « les pénuries de main d’œuvre » pour justifier la nécessité de « responsabiliser chacun », il fait comme si les travailleurs privés d’emploi étaient des fainéants, comme si l’indemnisation du chômage empêchait la reprise du travail »

QG : Dans son allocution, Macron a évoqué « la nécessité de retrouver le chemin d’une indépendance française et européenne ». Peut-on vraiment le prendre au sérieux, au regard de la politique menée depuis 2017 et auparavant, en matière de souveraineté économique ?

La crise du Covid a mis en évidence la désindustrialisation et la dépendance d’une économie française, qui ne produit même plus de masques ou de paracétamol. Le déficit commercial de la France, qui était déjà important, s’est considérablement creusé en 2020. Les objectifs énoncés lundi par Emmanuel Macron sont donc louables, mais purement hypothétiques. Il fait miroiter le projet de « redevenir une grande nation de recherche, d’innovation, d’agriculture et d’industrie ». Qui refuserait de « réindustrialiser, réconcilier la croissance et l’écologie » ? La question est toutefois de savoir comment. Or je n’ai entendu aucune remise en cause des règles commerciales actuelles ou de la libre circulation des capitaux.

QG : Durant cette allocution, Macron a annoncé l’application de la réforme de l’assurance-chômage dès le 1er octobre, sachant qu’elle était prévue initialement le 1er juillet, et qu’elle fut retoquée par le Conseil d’État en raison du contexte économique incertain. Qu’en pensez-vous ?

Une partie des dispositions de cette réforme adoptée en 2019 avaient été mises en place en novembre 2019, puis suspendues par un décret de juillet 2020. Le projet a été censuré par le Conseil d’Etat en novembre 2020. Le gouvernement a revu sa copie, mais en juin 2021 le Conseil d’Etat a une fois de plus jugé que le nouveau mode de calcul des indemnités était inapplicable dans la conjoncture actuelle. Celle-ci est en effet trop incertaine pour mettre en œuvre un projet d’une telle violence. De plus, le Conseil d’Etat doit encore se prononcer sur le fond. L’annonce d’une mise en œuvre au 1er octobre est donc très surprenante. Comment contourner la décision du Conseil d’État ? Et pourquoi un tel entêtement ?  Macron considère que les règles de l’assurance-chômage enferment les demandeurs d’emploi dans la précarité et qu’elles sont donc contre-productives. Mais le nouveau mode de calcul des indemnités sera très défavorable pour beaucoup de travailleurs. Les plus touchés seront les plus précaires, ceux qui ont enchaîné des périodes d’emploi et de chômage, les personnes qui sont tombées malades, les femmes qui ont eu un enfant. Près de 400.000 nouveaux inscrits subiront une baisse d’environ 40 % de leur revenu de référence, et donc une baisse de leur indemnisation.

L’UE publie en janvier 2021 un Livre Vert sur le vieillissement de la population qui remet explicitement en cause le système des retraites (Source : site officiel de l’UE)

QG : À travers la réforme de l’assurance-chômage, et la réforme des retraites, dont la remise au goût du jour a également été annoncée, sans parler de la poursuite des baisses d’impôts sur les sociétés, peut-on dire que Macron continue à mener à bride abattue une politique de soumission des salariés au capital?

On perçoit en effet le projet utopique d’une société dans laquelle la politique du capital serait totalement libre de se déployer. Il existe heureusement des aléas, et des contre-pouvoirs sociaux et démocratiques. La réforme structurelle des retraites est d’ailleurs enterrée. Une réforme paramétrique est théoriquement possible mais quel en serait le but ? Le système des retraites était en équilibre en 2019. Son déficit devrait rester inférieur à 0,2 % du PIB jusqu’en 2030. Il n’y a donc aucune nécessité financière à réformer. L’enjeu est ailleurs: envoyer un signal à Bruxelles et aux propriétaires de capitaux. Le report de l’âge est toutefois très impopulaire et déclencherait un mouvement social peu avant l’élection. C’est pourquoi Emmanuel Macron a pris soin de préciser que la réforme n’aura lieu que si « l’épidémie est sous contrôle et la reprise bien assurée ». Il s’est laissé une porte de sortie.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Philippe Légé est économiste, maître de conférences à l’Université de Picardie et au CRIISEA, membre du collectif les Économistes Atterrés


14.07.2021 à 11:45

« La situation actuelle porte un rude coup à la légende de l’indépendance des journalistes » par Henri Maler

aude
La sphère des médias se concentre toujours plus entre les mains de milliardaires. Dernier exemple en date: la radio Europe 1, passée sous le contrôle de Vincent Bolloré, désireux de peser sur la présidentielle, après avoir été longtemps sous celui du groupe Lagardère. Une prise de contrôle ayant suscité plusieurs jours de grève de la … Continued
Texte intégral 3299 mots

La sphère des médias se concentre toujours plus entre les mains de milliardaires. Dernier exemple en date: la radio Europe 1, passée sous le contrôle de Vincent Bolloré, désireux de peser sur la présidentielle, après avoir été longtemps sous celui du groupe Lagardère. Une prise de contrôle ayant suscité plusieurs jours de grève de la part des salariés de la station. Pour QG, Henri Maler, cofondateur de l’association Acrimed (Action Critique médias, observatoire fondé en 1996), analyse cette emprise du CAC 40 sur les médias, l’impuissance des journalistes face aux actionnaires, ainsi que le rôle des médias dans l’abstention massive durant les dernières élections.

Henri Maler, ancien maître de conférences en Sciences Politiques à Paris 8 et cofondateur d’Acrimed

QG : Qu’est-ce que vous inspire la situation de la radio Europe 1, où une grève de cinq jours a été organisée par la société des rédacteurs et l’intersyndicale, face à l’emprise de Vincent Bolloré et la crainte d’une transformation en « radio d’opinion » ?

Henri Maler : Quand des journalistes défendent leur dignité, il n’y a aucune raison de bouder leur mobilisation, même si on peut émettre de nombreuses réserves sur la « radio d’opinion » qu’a toujours été Europe 1. C’est une affaire de dignité élémentaire pour les journalistes, et les salariés de la station. Cela met à jour un certain nombre de questions qui sont souvent passées sous silence.

Ce que démontrent la brutalité et la violence de Vincent Bolloré, c’est d’abord que les entreprises médiatiques sont des entreprises comme les autres, parfois pires que bien d’autres quand il s’agit des salariés des médias en général.

La deuxième leçon: la situation actuelle porte un rude coup à la légende de l’indépendance des journalistes. Comment cette légende s’est-elle bâtie ? C’est très simple. Comme chaque journaliste, pris individuellement, n’est pas placé sous le contrôle tatillon du propriétaire ; que les milliardaires interviennent rarement directement (ils le font et dans le cas de Bolloré c’est systématique), ils s’imaginent que cela suffit à leur indépendance. En réalité, les journalistes ne vivent pas en état d’apesanteur sociale. Ils dépendent plus ou moins de leurs origines, de leur formation, de leurs conditions de travail. Mais surtout, ils sont dans une situation de dépendance collective. C’est-à-dire, à la merci des tycoons qui font ce qu’ils veulent dans les entreprises qu’ils contrôlent en nommant aux postes-clés pour diriger des rédactions des gens qui ne sont pas toujours des journalistes, mais avant tout des managers. Il faudrait, une fois pour toutes, arrêter de nous seriner en permanence que les journalistes sont indépendants tant que leur clavier électronique ou leur micro n’est pas placé sous le contrôle direct du milliardaire qui possède leur média.

Troisième leçon, à mon avis : dans la plupart des grands médias, même si pas tous, la quasi-absence de pouvoir des journalistes non seulement sur le financement de leur entreprise, mais même sur l’orientation éditoriale. Le seul pouvoir dont ils disposent, en dernière analyse, c’est la « clause de conscience ». La revendication des syndicats de journalistes, depuis des années, d’un statut juridique des rédactions pour qu’elles disposent d’un pouvoir collectif sur l’orientation du média, est encore une fois à l’ordre du jour.

Rassemblement des salariés d’Europe 1 devant le siège média du Groupe Lagardère, en protestation contre le rapprochement de la radio avec CNews en juin 2021

La situation d’Europe 1 montre, une fois de plus, que le CSA est un organisme fantoche et impuissant, parce qu’il est nommé quasiment directement par le pouvoir politique et qu’il intervient dans un cadre législatif qui limite considérablement ses pouvoirs d’intervention car ses pouvoirs d’intervention sur la propriété des médias remontent à une loi qui date de 1986, c’est à dire d’avant la montée en puissance d’Internet, des chaînes en continu, etc. Depuis, du côté des forces politiques, c’est « silence radio », si j’ose dire !

J’aimerais ajouter plusieurs choses sur cette affaire.  La quasi-fusion entre CNews et Europe 1 n’est pas finie ! Et il y a déjà d’autres proies dans le groupe Lagardère. Je ne garantis pas qu’elles finiront entre les mains de Bolloré, mais il y a aussi Paris Match et Le Journal du Dimanche.

Quand les journalistes se mobilisent contre les actions destructrices de Bolloré, on trouve parmi eux de sacrés personnages. Pascal Praud par exemple, qui déclare : « Quand vous êtes dans une entreprise, vous devez une fidélité sans faille à la direction. Il n’y a pas de marge de manœuvre. Si vous n’êtes pas content, vous partez. » Pas mal non, comme éloge de la servilité ? Ce qui va de pair avec le cynisme et le carriérisme d’une Laurence Ferrari. Je rappelle qu’elle fut une des non-grévistes lors de la longue grève d’I-Télé en 2016. Et quand Adrien Quatennens lui dit que CNews est une chaîne qui promeut l’extrême-droite, elle lui répond : « Je ne vous laisserai pas dire ça. C’est entièrement faux ! C’est insulter tout le travail d’une rédaction, avec des choix équilibrés politiquement, qui travaille 24h sur 24, 7 jours sur 7. Je suis fière de travailler ainsi ». (1) En clair, pour se défausser, elle se déclare solidaire des gens qui se soumettent aux diktats de Bolloré ou de la direction (soit parce qu’ils intériorisent les prétendues valeurs de l’entreprise, soit parce qu’il faut bien qu’ils gagnent leur vie).

QG : En moins de deux ans on a vu la chaîne CNews changer entièrement de positionnement, et se radicaliser politiquement jusqu’à devenir un des principaux canaux de l’extrême-droite. Qu’est-ce que ça vous inspire ? Avez-vous souvenir d’une pareille situation par le passé?

Non. C’est la première fois que je vois une chaîne de télévision et une radio passer complètement sous la coupe de chefferies d’extrême-droite. Mais il faut comprendre pourquoi ça se passe ainsi. Ces chaînes vivent de leur audience. Par conséquent, s’il y a une audience qu’ils peuvent, à la fois, entretenir et créer pour des idées d’extrême-droite, il y a un créneau à occuper et CNews l’occupe. On connaissait d’énormes inféodations de médias à des orientations politiques, « en toute indépendance », mais à ce point, dans l’audiovisuel, non. C’est assez original !

Schéma illustrant l’empire financier, industriel et médiatique du Groupe Bolloré

QG : À l’approche de la présidentielle de 2022 la situation dans l’actionnariat des médias est encore plus concentrée qu’en 2017. De quelle façon cela va peser une fois de plus sur la sincérité du scrutin ?

Il faut être nuancé. Est-ce que ça va peser sur la sincérité de la campagne électorale ? Ça ne fait aucun doute. Il y a eu des précédents et il y aura des suites. Est-ce que ça aura un impact sur les électeurs ? C’est une autre affaire. Les médias ne sont pas tout-puissants ! Ils sont parfois trop puissants mais les publics ne sont pas des éponges. Les médias usent et abusent de leur pouvoir mais leur pouvoir n’est pas absolu, comme le montre quelques épisodes particulièrement glorieux: par exemple, la quasi-totalité des médias avait fait campagne pour le « oui » lors du référendum constitutionnel de 2005 et les publics n’ont pas suivi, le « non » a été largement majoritaire.

Mais les médias ont un pouvoir redoutable, qui s’est vérifié récemment, qui est un pouvoir de cadrage des campagnes électorales. Les médias peuvent essayer de dire ce qu’il faut penser. Ce n’est pas sûr qu’ils aient le pouvoir de le prescrire autant qu’ils le souhaiteraient. En revanche, ils ont le pouvoir de prescrire ce à quoi il faut penser. Quand ils mènent campagne en expliquant, par exemple, que la sécurité et l’immigration sont les sujets majeurs, quasi uniques dans notre pays, ils créent une atmosphère qui est propice au développement des idées de droite et d’extrême-droite.

QG : Que pensez-vous des propos du journaliste de France 2 Laurent Delahousse au moment des résultats du premier tour des élections régionales et départementales, critiquant la recherche consumériste de l’audimat de la part des chaînes d’info en continu qui ne font plus, en réalité, de l’information ?

D’abord, c’est amusant venant de Laurent Delahousse, qui s’est plusieurs fois signalé par sa complaisance et son rôle de brosse à reluire quand il interroge des responsables politiques. Mais par contre, ça souligne à quel point, dans le bilan des élections régionales, les médias sont restés absolument silencieux sur leur propre rôle. C’est absolument fascinant. Les raisons de l’abstention sont multi-causales. On a tout invoqué. La météo ensoleillée, ; le divertissement consécutif à la fin du confinement ; l’opacité du rôle des départements et des régions ; la faiblesse des responsables politiques. Mais pour mettre en question le rôle qu’ont joué les médias, dont je redis qu’on ne sait pas à quel point il a été déterminant, silence ! Je n’ai repéré que trois occurrences : les déclarations de Laurent Delahousse, ce qui est en matière de critique des médias, je le rappelais à l’instant, une éminence bien connue ; un entretien, plus intéressant je l’avoue, avec Thomas Sotto, cet autre guerrier de l’audiovisuel, et un article de France info interrogeant des sociologues sur le rôle joué par les médias (2).

Emmanuel Macron reçoit Laurent Delahousse à l’Elysée en décembre 2017 pour une interview très complaisante, extrêmement décriée à sa diffusion

Or, ce n’est pas la première fois, ni la dernière, je le crains : la mise en scène de ces élections a eu pour particularité d’être politicienne, tacticienne et sondagière. De quoi a-t-on parlé ? En réalité, les yeux étaient fixés sur l’élection présidentielle de 2022, les probabilités de voir des forces politiques se positionner de façon intéressante pour le second tour de l’élection ; on a parlé du jeu des alliances dans la présentation des candidatures ; et commenté à n’en plus finir des sondages. Est-ce qu’on a parlé des projets en présence, des programmes, des propositions, etc. ? Pratiquement pas. Or, un journalisme un peu indépendant serait capable de laisser une place à la polyphonie des arguments. Cela ne devrait pas difficile, puisque les journalistes prétendent être pédagogues, de dire quels sont les projets en présence, d’expliquer ce qu’ils proposent dans les domaines qui relèvent des compétences des régions ou des départements. De l’exposer, sinon avec objectivité, du moins avec un minimum d’équilibre. Cela n’a pas été du tout fait. On a eu droit à quelques débats sur des chaînes de télévision, sur BFM et surtout sur LCI. Plus quelques débats sur des régionales de France 3. Mais ce sont des débats dans des formats où il est absolument impossible d’exposer clairement les propositions en présence.

On a eu, en guise de « décryptage » – c’est le mot à la mode -, le « décryptage » des sondages. Et là, on a atteint des sommets ! Enième fiasco des sondages. Réponse des sondeurs (je simplifie à peine) : « Si les sondages se sont trompés, c’est la faute des sondés. Ils ont menti, ils ont triché. ». Et si ce n’est pas la faute des sondés, « c’est de la faute des électeurs ». Mais il y a plus drôle et plus scandaleux encore. Les journalistes qui « décryptent » se sont intéressés à l’échec des sondages. Ils ont demandé aux sondeurs de donner des explications. Mais en omettant ce petit détail : c’est que les sondages sont commandés par les médias ! Autrement dit, ils ont interrogé les sondeurs sur les erreurs qu’ils ont commises, alors que ce sont les médias eux-mêmes qui commandent les sondages. Dans le genre grotesque, mais significatif, on peut difficilement faire mieux. Mais encore plus beau : c’est qu’une fois passées les élections, on recommence, avec toutes les hypothèses pour la présidentielle. Aucune leçon n’a été tirée de ce journalisme hippique, qui conçoit les échéances électorales comme des courses de petits chevaux.

Juin 2021 : CNews est mis en demeure par le CSA pour non-respect du pluralisme de prise de parole, 36% des intervenants politiques en plateau étant d’extrême-droite (Source: CSA)

QG : Dans les journaux Le Monde et Libération, les actionnaires ont annoncé la création de « fondations », dans le but de sanctuariser l’indépendance des rédactions. Est-ce une mesure efficace ou de la poudre aux yeux ?

Je pense que ça ressemble beaucoup à de la poudre de perlimpinpin si on ne donne pas un statut juridique aux rédactions, en les dotant d’un pouvoir qui soit un pouvoir sur l’orientation éditoriale, et des pouvoirs sur la nomination des actionnaires et des responsables de rédaction. Il y a des médias qui sont allés en ce sens, mais que peut faire une rédaction quand on lui met le couteau sous la gorge et qu’on lui dit: « Ou bien tu acceptes tel actionnaire, ou bien on va être obligé de mettre la clé sous la porte » ? Elle peut faire grève pendant un certain temps, mais d’une manière ou d’une autre, elle sera amenée à céder. Sans un pouvoir effectif, que ce soit « par le haut » avec une modification radicale de la législation encadrant la propriété des médias ; et « par le bas » avec un pouvoir conféré aux rédactions et aux salariés des médias (car dans un média, il n’y a pas que des journalistes). Sinon, la situation est sans issue. De toute façon, une indépendance totale est un rêve absolu. Ça n’existe pas. Cependant, il peut exister une indépendance relative, qui permet collectivement aux rédactions de ne pas être à la merci des conditions de financement de leur activité.

QG : Quelles pourraient être les trois premières mesures à instaurer pour garantir un paysage médiatique sain ?

Je vais répondre dans l’ordre où ça me vient à l’esprit. Premièrement, transformer radicalement le CSA en Conseil national des médias, de tous les médias ; et de le constitutionnaliser. Une telle institution serait composée, non pas par le pouvoir exécutif, mais par élection à la proportionnelle de journalistes et de salariés des médias, et d’autre part de représentants politiques. Elle serait dotée non pas d’un pouvoir croupion, mais d’un pouvoir étendu de contrôle à l’ensemble de l’univers médiatique. On ne peut pas faire comme si Internet n’existait pas.

Deuxièmement, la constitution d’un service public de l’information et de la culture ayant une absolue priorité en ce qui concerne son financement. Financer Valeurs poubelles, ce n’est pas ça qui garantit la démocratie dans le monde des médias. Troisièmement, limiter les concentrations dans les médias et ne pas attribuer de média à des propriétaires qui dépendent de marchés publics.

Et enfin, j’en ai déjà parlé, accorder un statut juridique aux rédactions et à tous salariés des médias.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

(1) Sources : Pascal Praud, dans Le Parisien du 27 juin à propos du licenciement Sébastien Thoen pour une parodie de… Pascal Praud. Laurence Ferrari, lors de la « matinale » de CNews du 17 juin.

(2) Sources: Laurent Delahousse, lors de la soirée électorale sur France 2. Entretien avec Thomas Sotto publié par Le Point le 1er juillet 2021. Sur France info « Abstention aux élections régionales : quelle est la responsabilité des médias ? », article publié le 28 juin 2021.

Henri Maler est politologue, ancien maître de conférences en Sciences Politiques à l’Université Paris 8 et cofondateur de l’association Acrimed. Il est auteur de : « L’opinion, ça se travaille… » (avec Serge Halimi, Mathias Reymond, Dominique Vidal, éditions Agone, 2014), « Médias et mobilisations sociales : la morgue et le mépris » (avec Mathias Reymond, Syllepse, 2007) ; Médias en campagne : retours sur le referendum de 2005 (avec Antoine Schwartz, Syllepse, 2005), ou encore « Une certaine idée du communisme : répliques à François Furet » (avec Denis Berger, Du Félin, 1996).


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