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31.05.2026 à 21:35

Mustafa Nayyem
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Le réalisateur russe a appelé Poutine à mettre fin à la guerre. Un journaliste ukrainien explique pourquoi cet appel lui paraît profondément problématique.

<p>Cet article Sur le discours d’Andreï Zviaguintsev à Cannes a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1367 mots)

Desk Russie publie le billet de Mustafa Nayyem, journaliste et homme politique ukrainien, en réaction au discours du réalisateur russe Andreï Zviaguintsev à Cannes. Depuis, Dmitri Peskov a déclaré qu’il ne transmettrait pas à Poutine les paroles de Zviaguintsev, puisque ce dernier n’étant pas intervenu en faveur des habitants du Donbass, il n’aurait pas le droit de parler de la guerre russo-ukrainienne. De son côté, le réalisateur a répliqué qu’en effet, il n’avait pas le droit de parler, tout comme cent millions de Russes. Cependant, il continue à appeler Poutine à mettre fin à « une guerre impitoyable et insensée » – l’immense cinéaste avait sûrement de bonnes raisons d’être prudemment évasif, mais son propos illustre hélas la conscience impériale qui « infecte » tant de Russes.

Le jury du Festival de Cannes a décerné le Grand Prix au réalisateur russe Andreï Zviaguintsev pour son film Le Minotaure, au moment même où la Russie lançait l’une de ses attaques les plus massives contre l’Ukraine, dans la soirée du 24 mai 2026.

Je ne vais pas m’étendre ici sur la décision du jury. Les festivals européens, en général, ne commencent à comprendre la guerre que lorsqu’elle cesse d’être pour eux un décor lointain.

Mais il y a un détail qui m’a, pour le moins, choqué. En recevant son prix, Andreï Zviaguintsev a prononcé un bref discours anti-guerre, qu’il a conclu par ces mots : « Des millions de personnes des deux côtés de la ligne de front ne rêvent plus que d’une chose : que ces innombrables meurtres cessent enfin. Et la seule personne qui puisse arrêter ce carnage, c’est vous, Monsieur le Président de la Fédération de Russie. Mettez fin à ce massacre. »

Une personne enthousiaste, extérieure à la situation ou extrêmement naïve aurait sans doute pu percevoir ce discours comme un geste humaniste fort.

Pour ma part, je considère qu’il ne s’agit pas d’humanisme, mais d’une démonstration publique de la déformation impériale qui infecte  même ces Russes qui ne vivent pas en Russie et ne dépendent plus ni du Kremlin, ni de la réalité russe. Même leur protestation contre la guerre se métamorphose à nouveau en une supplique adressée au tsar.

Ce qui m’a surtout choqué, c’est cette formule cynique sur les « deux côtés de la ligne de front », qui transforme en fait la guerre de la Russie contre l’Ukraine en une tragédie humaine symétrique, sans agresseur clairement désigné.

Mes amis, chers Russes, vous avez toute votre tête ? Quels deux camps ? Si cela reste incompréhensible à travers l’exemple d’une guerre étrangère, imaginez-le à travers celui de votre propre famille. Sous vos yeux, on tue vos enfants, on viole vos épouses et vos mères, et une personnalité morale monte sur scène à Cannes et déclare que vous et le violeur, comme les deux facettes d’une même tragédie, rêvez tous deux que tout cela cesse enfin. Comment vous sentez-vous ? Assez humaniste ?

Non, il ne s’agit pas d’une innocente phrase humaniste, ni d’une métaphore, ni d’une erreur. Andreï Zviaguintsev connaît le poids et la signification des mots.

Il s’agit d’une forme extrêmement commode de dilution des responsabilités, où l’Ukraine est remplacée par une ligne géographique, l’attaque russe par un hachoir à viande abstrait, et le crime politique par une douleur commune dans laquelle tout le monde serait soi-disant également victime.

Dans une telle construction, on peut compatir avec tout le monde, mais c’est précisément pour cette raison qu’il est impossible d’y désigner précisément qui est venu tuer, qui se défend, qui occupe, qui détruit et qui porte la responsabilité.

Andreï Zviaguintsev tenait absolument à condamner la guerre, mais il a construit son discours de telle sorte que, là encore, tout le monde y a disparu, sauf Poutine.

Il n’a pas nommé la victime, mais a laissé le nom de celui qui tue.

L’Ukraine a disparu, la société russe a disparu, l’armée a disparu, les exécutants ont disparu, les propagandistes ont disparu, ceux qui se taisent, soutiennent, s’adaptent et continuent à vivre aux côtés du crime ont disparu.

Mais le plus important dans son discours, c’est que Poutine n’est pas l’accusé, mais l’instance suprême de la clémence. C’est précisément pour cela que ce discours ne détruit pas la hiérarchie, mais la transpose sur la scène du Festival de Cannes. Dans cette formule, c’est précisément « Monsieur le Président de la Fédération de Russie » qui est au centre de la guerre, de la mort, de l’espoir, de la paix et de l’avenir.

Imaginez que Chaplin, en 1940, ne se soit pas adressé au peuple et aux soldats, mais ait lancé un appel au « Monsieur le Reichskanzler Hitler » pour qu’il mette fin au carnage. Imaginez qu’il n’ait pas nommé le nazisme, qu’il n’ait pas nommé les victimes, qu’il n’ait pas nommé les pays occupés, mais qu’il ait dit que des millions de personnes des deux côtés du front voulaient simplement la paix. Ce n’aurait pas été l’art contre la tyrannie, mais une capitulation culturelle devant elle.

Les paroles de Zviaguintsev n’étaient pas le discours d’un homme libre contre la guerre, un discours qui rend leur responsabilité aux gens.

Ce n’était même pas un acte de grand courage civique, mais une prière très commode, très russe, d’un sujet éclairé adressée au dirigeant pour lui demander d’être moins cruel.

Le véritable discours du réalisateur russe sur la guerre contre l’Ukraine n’aurait pas dû commencer par une requête adressée au souverain, mais par la reconnaissance de sa responsabilité envers l’Ukraine et un appel à la société russe.

Il aurait dû dire que c’est la Russie qui mène la guerre contre l’Ukraine, que les Ukrainiens ne sont pas un côté abstrait de la ligne de front, que la culture russe n’a pas le droit de se cacher derrière de subtiles métaphores pendant que l’armée russe tue et que les gens en Russie apprennent à vivre aux côtés du crime comme s’il s’agissait d’une toile de fond.

La protestation contre la violence ne peut pas ressembler à un appel servile adressé à celui qui a organisé cette violence. Au moment d’un crime historique, l’art ne doit pas implorer le tyran et meurtrier de faire preuve d’humanité, mais rendre son nom à la victime, la responsabilité à la société et la vérité sur le crime.

Traduit de l’ukrainien par Desk Russie

Lire l’original ici

<p>Cet article Sur le discours d’Andreï Zviaguintsev à Cannes a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:35

Pierre Raiman
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Se taire n'est pas neutre : c'est acquiescer au geôlier. L'association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre (PLU) lance un appel aux citoyens français.

<p>Cet article Otages ukrainiens : ce que peut votre ville a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1159 mots)

Avec plusieurs autres associations, dont À l’Est de Brest-Litovsk, l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre (PLU) lance un appel aux citoyens français et européens. Pierre Raiman, son vice-président, le présente à nos lecteurs. 

Donnons un visage et un nom à chaque otage ukrainien détenu dans les geôles russes ! 

Mobilisons les mairies pour parrainer ces innocents ! 

Empêchons la Russie de sévir impunément au sein des populations civiles ukrainiennes !

Il faut faire tenir ensemble deux échelles que tout sépare. D’un côté, les nombres : plus de seize mille, peut-être vingt mille civils ukrainiens enlevés, détenus, réduits au silence dans les prisons de Russie. Et de l’autre, les visages : ceux d’un homme ou d’une femme dont la famille, quelque part, prie pour qu’il ou elle respire encore. Entre les deux se tient l’arithmétique d’un crime – car c’en est un, au sens strict du droit : la prise d’otages est qualifiée comme telle par la Convention internationale de 1979, la Quatrième Convention de Genève, le Statut de Rome.

Ces gens n’ont rien commis. On les a pris pour ce qu’ils sont : enseignants refusant les manuels de l’occupant, journalistes coupables d’informer, prêtres, maires élus, parents qui ne voulaient pas qu’on russifie leurs enfants. On ne les enlève pas malgré leur valeur pour la communauté ; on les enlève à cause d’elle. C’est la part vive d’un peuple que l’on retranche : ses passeurs de mémoire, ses animateurs, ses voix, ses témoins. Le siècle ukrainien l’a déjà éprouvé avec la Renaissance des années 1920 fusillée en 1937, la paysannerie anéantie au temps du Holodomor, les dissidents jetés au Goulag. Effacer un peuple commence souvent par effacer ceux qui l’incarnent. Les disparitions d’aujourd’hui ne sont pas un dommage de la guerre : elles en sont le dessein.

Devant cela se dressent trois murs. L’indifférence d’une opinion saturée de malheurs lointains. Le sentiment d’impuissance : que peut un citoyen contre un empire ? Et le silence des chancelleries, qui rangent ces vies au chapitre des « questions humanitaires » à régler plus tard, après l’essentiel, c’est-à-dire jamais. Or c’est exactement ce que veut Moscou : que l’on se lasse de prononcer ces noms. La détention au secret a cette logique, faire qu’une personne cesse d’exister parce qu’on a cessé d’en parler. Se taire, ici, n’est pas neutre : c’est acquiescer au geôlier.

À ceux qui demandent où agir, nous répondons : dans votre ville. Non par défaut, mais par évidence. La ville est le premier cercle où la parole publique a encore un visage, où une délibération engage des voisins que l’on croise, où un nom inscrit au fronton d’une mairie devient un fait obstiné, impossible à congédier, où un visage affiché allume une clarté. C’est là que l’abstraction du chiffre redevient une présence.

Et ce geste est non seulement possible, mais légitime et encadré. Le droit reconnaît aux conseils municipaux la faculté d’émettre des vœux sur les questions qui touchent à l’intérêt local et la défense des droits humains en est une, comme l’ont établi de longue date la tradition des villes-refuges pour écrivains persécutés et les parrainages de journalistes emprisonnés. Parrainer un otage n’est pas un coup d’éclat sans lendemain : c’est une délibération votée, transmise, suivie dans la durée, à laquelle un maire – souvent le plus proche des vies de ses administrés – est rarement sourd. Cent villes, deux cents otages parrainés d’ici la fin de 2026 : l’objectif est tenable parce qu’il est concret, soyons tenace.

Deux noms incarnent cette campagne. Anastasia Hloukhovska, journaliste arrêtée à l’été 2023, disparue dans les geôles russes, son cas, rendu public dans Le Monde, dit toute la répression d’une presse libre. Oleg Chevandine, champion de kung-fu enlevé dans le Donbass dès 2015, détenu depuis plus de dix ans au secret. Deux visages parmi des milliers, peut-être vingt mille, tous d’égale importance. Ils ne sont pas des symboles choisis pour leur éclat mais les premiers d’une foule innombrable qu’on voudrait nous faire oublier.

Qu’on ne se méprenne pas sur la nature de cette campagne : elle est humanitaire avant tout. Elle naît d’une question simple – que peut une ville face à une guerre impérialiste qui prend les civils pour cibles ? Elle peut donner un nom, un visage et une voix à un détenu enfermé dans le silence à deux mille kilomètres de là. Elle peut refuser l’oubli. Cent municipalités parrainant deux cents otages, c’est le commencement d’un bouclier civique européen, un réseau de consciences citoyennes qui veillent.

Et pourtant, oui, c’est aussi un acte politique. Pas pour prendre parti dans une querelle de camps, mais au sens le plus ancien et le plus haut du terme. Politique vient de polis, la cité : tout ce qu’une ville décide ensemble, en son nom, dans et hors ses murs, relève par définition du politique. Refuser que des innocents servent de monnaie d’échange, exiger qu’aucun cessez-le-feu ne se signe sur leur dos, c’est affirmer qu’une communauté humaine a le droit et le devoir de dire le juste. La cité antique tenait ce refus de l’injustice pour le cœur même de la vie civique. Nos villes en sont les héritières.

Alors voici l’appel. Si vous connaissez un élu, parlez-lui demain. Si vous êtes simple citoyen, réunissez quelques voisins, sollicitez votre mairie, faites entrer un nom dans votre commune. Partout, en France, en Belgique francophone, en Suisse romande, la campagne peut s’enraciner. Il suffit d’un premier geste, et il tient en une adresse : appelpourlukraine@gmail.com. Écrivez-nous, depuis votre ville, nous vous accompagnerons tout le long du chemin.

<p>Cet article Otages ukrainiens : ce que peut votre ville a été publié par desk russie.</p>

31.05.2026 à 21:35

Françoise Thom
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La crise pétrolière mondiale causée par la guerre au Moyen-Orient pourrait pousser les Européens à une reprise des négociations dans des termes favorables à la Russie, avec des conséquences désastreuses.

<p>Cet article L’Europe à l’épreuve a été publié par desk russie.</p>

Texte intégral (1927 mots)

Les 27 et 28 mai, une réunion informelle des ministres des Affaires étrangères de l’UE s’est tenue à Chypre. Ils ont notamment examiné la possibilité de reprendre le dialogue avec la Russie dans le cadre du règlement de la guerre russo-ukrainienne. Pour l’instant, les vingt-sept ne se sont pas mis d’accord sur le principe d’un négociateur européen, ni sur la tenue, sous forme quelconque, de négociations avec la Russie. Cependant, la crise pétrolière mondiale causée par la guerre au Moyen-Orient pourrait pousser les Européens à une reprise des négociations dans des termes favorables à la Russie, avec des conséquences désastreuses, prévient Françoise Thom.

Samuel Johnson disait que le remariage était « le triomphe de l’espoir sur l’expérience ». On pourrait faire la même boutade à propos du « dialogue » avec Vladimir Poutine, que l’Union européenne s’apprête à renouer parce qu’il faut bien « parler avec la Russie », ne pas laisser ce monopole au président Trump. Les Européens se rendent-ils compte de la voie périlleuse dans laquelle ils s’engagent en voulant marcher dans les pas de Steve Witkoff ? Il est beaucoup question ces jours-ci des difficultés de toutes sortes qu’affronte le régime de Poutine. L’économie s’effondre, les Ukrainiens infligent désormais des coups sérieux à la Russie, l’enthousiasme pour « l’opération militaire spéciale » est en train de s’évaporer. Mais il ne faut pas se laisser emporter par un optimisme prématuré devant ces signes de faiblesse indéniables. Car pour le Kremlin le bilan est loin d’être globalement négatif.

Pour mesurer le chemin parcouru du point de vue de Moscou, revenons à la politique russe de 2021. Poutine voulait inciter la France et l’Allemagne à forcer l’Ukraine à appliquer l’interprétation russe des accords de Minsk, c’est-à-dire à réviser sa constitution et se donner un État fédéralisé où les régions sécessionnistes contrôlées par des satrapes pro-russes auraient un droit de veto sur les décisions du gouvernement ukrainien. Les Européens se refusant à ce rôle indigne, Poutine ferma les robinets du gaz, dans l’espoir que l’Europe gelée viendrait à Moscou en suppliante mendier du gaz et du pétrole russe. Ces attentes furent déçues. Poutine opta alors pour l’escalade. Le 17 décembre 2021, le ministère des Affaires étrangères russe adressa aux États-Unis et à l’OTAN un ultimatum. Moscou exigeait que soient « juridiquement fixés : le renoncement à tout élargissement de l’OTAN [vers l’est], l’arrêt de la coopération militaire avec les pays post-soviétiques, le retrait des armes nucléaires américaines de l’Europe et le retrait des forces armées de l’OTAN aux frontières de 1997 ». L’ultimatum s’accompagnait d’un chantage nucléaire explicite. Andreï Kartapolov, président du Comité de défense de la Douma, ne prend pas de gants : « Nos partenaires doivent comprendre que plus ils feront traîner l’examen de nos propositions et l’adoption de vraies mesures pour créer ces garanties, plus grande est la probabilité qu’ils subissent une frappe préventive. » Les intentions du Kremlin sont tout aussi transparentes : « L’initiative russe pourrait aider les Américains à quitter tranquillement l’Europe centrale et orientale », titre le très officiel think tank Russtrat. L’idée est d’amener les Européens à douter la validité de la garantie de sécurité américaine à l’Europe et de laisser ainsi la Russie avoir la haute main sur les affaires européennes.

Les Occidentaux n’ayant pas donné suite à cet ultimatum, le Kremlin lance son offensive en Ukraine. La prise de Kyïv par l’armée russe devait faire la démonstration de la puissance de Poutine et prouver le caractère illusoire du soutien américain. Les Européens n’auraient alors plus qu’à s’incliner devant leur voisine de l’Est et s’accommoder de l’hégémonie russe sur le continent.

Les choses n’ont pas tourné comme prévu. Mais Poutine reprend espoir au moment de la réélection de Trump. Celui-ci semble n’avoir rien à lui refuser. Le nouveau président insulte Volodymyr Zelensky, s’accorde avec Moscou que le président ukrainien est illégitime, laisse entendre qu’il est prêt à reconnaître l’annexion de la Crimée. Le Pentagone cesse de fournir aux Ukrainiens des renseignements vitaux, tandis que la Russie entreprend de reconquérir la région de Koursk. Enhardi, Poutine fait semblant de négocier pour arracher de nouvelles  concessions à Trump. Lors du sommet d’Anchorage, il obtient l’abandon par les États-Unis de l’exigence d’un cessez-le-feu avant le début des négociations. Mieux encore, Trump se fait fort d’imposer aux Ukrainiens l’évacuation totale du Donbass. Euphorique après ces succès, Poutine bombarde l’Ukraine comme un furieux, escomptant que le moral des Ukrainiens allait flancher après la trahison américaine. Mais l’Europe vient au secours de Kyïv, à la grande surprise du président russe, qui jusque-là considérait les Européens comme les caniches de Washington. La résistance des Ukrainiens alimente celle des Européens. Pire encore, abandonnés par les Américains, les Ukrainiens ont désormais les mains libres, et ils peuvent porter des coups sur le territoire russe, ce qui leur était interdit du temps de Biden. De nouveau, les choses se présentent mal pour Poutine.

Mais, une fois de plus, la chance lui sourit : les États-Unis se lancent dans une désastreuse guerre contre l’Iran. Poutine se frotte les mains. Désormais la situation se présente mieux encore qu’en 2021. La pénurie de gaz et de pétrole prend les Européens à la gorge car ils n’ont plus leurs fournisseurs alternatifs au Moyen-Orient, notamment au Qatar, grâce aux frappes iraniennes pilotées par Moscou. Poutine reprend du poil de la bête. Il a obtenu que les Américains coupent leur aide à l’Ukraine et finalement jettent l’éponge, lassés de négociations stériles. Il reste à arracher l’abandon de l’Ukraine par les Européens pour vaincre enfin « les nazis » de Kyïv. Le « dressage des élites européennes », comme on l’appelle au Kremlin, passe à la vitesse supérieure. On brandit les menaces nucléaires, on lance les missiles Orechnik près de Kyïv, on fait pleuvoir des drones sur les pays de l’OTAN et, parallèlement, on susurre que la Russie est prête à rétablir les ponts avec Bruxelles. Poutine guette avidement les signes du fléchissement européen, déjà apparents avec l’échec de la confiscation des actifs russes. Au moment où la Russie multiplie les mesures d’intimidation, où une partie des troupes américaines est retirée d’Europe, bien à propos pour Moscou, le consentement européen à négocier avec le Kremlin est interprété par le président russe comme la preuve que les Européens se sentent en position de faiblesse et sont en train de flancher. Le moment approche de leur transmettre les conditions de leur capitulation.

Qu’au moins les Européens s’engagent sur ce chemin glissant les yeux grands ouverts au lieu de se bercer de l’illusion qu’ils peuvent se hausser du col en arrachant à Trump le monopole des sottises. Qu’ils se souviennent que, pour Poutine, la diplomatie est la guerre par d’autres moyens. Que le compromis est impossible avec le parrain du Kremlin. Que le négociateur européen devra être agréé par Poutine, c’est-à-dire que ce sera soit un idiot utile, soit un personnage lié à la Russie par des intérêts financiers (Poutine a suggéré l’ex-chancelier Schröder, l’artisan de la dépendance énergétique de l’Allemagne face à la Russie). Que la première condition de l’octroi du gaz et du pétrole russe sera l’abandon de l’Ukraine. Que l’importation des ressources énergétiques russes implique la cristallisation dans chaque pays européen d’un puissant nexus de corruption dont les tentacules s’étendront dans les gouvernements, les médias et les partis. Que Poutine respire la vengeance non seulement à l’égard de l’Ukraine mais à l’égard de ceux qu’il appelait récemment les « porcelets » européens. Que le régime de Poutine est ébranlé et que l’Europe va le sauver in extremis car, sans l’Europe, la Russie n’est rien et elle l’a compris. Déjà au Kremlin on réfléchit au prix qu’on va faire payer aux Européens pour leur soutien à l’Ukraine. Dès le 26 mars, Kirill Dmitriev prévoyait que le Royaume-Uni et l’UE viendraient supplier la Russie de leur fournir des hydrocarbures et que le moment était venu de propulser les partis pro-russes au pouvoir en Europe : « Il est important de faire comprendre aux Européens que la crise énergétique dans laquelle ils vont se trouver est le résultat de la politique russophobe des Ursula von der Leyen. » Les réseaux du Kremlin en Europe, sentant la victoire à portée de main, clament sur tous les tons que les pays européens doivent retrouver leur « souveraineté » en achetant du gaz et du pétrole russe, tournant le dos à la prétendue « politique de Biden ». Ce que vaut cette « souveraineté », on le voit à l’exemple récent du Premier ministre arménien Nikol Pachinyan : le Kremlin menace de couper le gaz à l’Arménie si elle poursuit sa politique de rapprochement avec l’Europe. Nous devons regarder les choses en face : acheter du gaz et du pétrole russes c’est accepter d’abdiquer notre indépendance. Et, comme le montre l’exemple de la Géorgie qui a adopté toute la législation liberticide poutinienne, le Kremlin ne se contentera pas d’une finlandisation de l’Europe, c’est-à-dire d’un contrôle sur la politique étrangère de nos nations. Ce sont nos libertés qu’il va chercher à éradiquer. « La puissance d’un prince ou d’un État ne gît pas tant en sa force qu’en la faiblesse et ruine de ses voisins1 », observait le mémorialiste Michel de Castelnau. La Russie a fait sienne cette maxime.

<p>Cet article L’Europe à l’épreuve a été publié par desk russie.</p>

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