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02.10.2022 à 11:32

Combien coûte la scolarité d’un enfant ?

Noujoud Rejbi

La scolarité des enfants peut représenter un budget important dans les dépenses d’un foyer entre l’augmentation du prix des fournitures et les frais d’inscription et de scolarité pour celles et ceux inscrit·es dans le privé. À l'occasion de la rentrée scolaire, deux familles racontent leur quotidien.
Texte intégral (1871 mots)

Installé·es dans le Grand Tunis, Karima et Fethi* sont parents de trois enfants. L’aînée est en deuxième année secondaire, son frère en 8ème année et le benjamin en troisième année primaire. Karima est mère au foyer et son époux livre des équipements médicaux, à son compte. 

Karima explique que son foyer est plutôt serein au niveau des moyens financiers. “Si ça n’était pas le cas, j’irai travailler” explique cette dernière. Mais, elle s’inquiète tout de même des dépenses liées à la scolarité des ses enfants, qui ne cessent de croître d’année en année. Le couple a préféré inscrire le benjamin en école privée et leur fille aînée, qui était jusqu’à présent étudiante dans un lycée public, passera à un établissement privé dès la rentrée prochaine. 

De son côté, Sarah* est mère d’un enfant actuellement en 4ème année primaire. Atteint de dysphasie, ce dernier a été violenté et humilié par ses professeurs dans son ancienne école, Sarah n’a donc pas eu d’autre choix que de l’inscrire dans une école spécialisée privée. La jeune femme est mère au foyer et son époux, issu d’un second mariage, est technico-commercial dans une société de traitement des eaux.

Le recours “obligatoire” au privé  

Sarah a dû inscrire son fils en école privée pour que ce dernier soit correctement pris en charge. “Au début il était scolarisé à l’école publique et ça se passait bien. Il avait son dossier médical et les maîtresses étaient compréhensives” explique cette dernière. Mais en troisième année, la nouvelle maîtresse refuse de prendre en compte le trouble de son fils. La scolarité de l’enfant devient alors un cauchemar, il subit des violences et ses notes dégringolent. “Il a même fugué de l’école une fois, il aurait pu se perdre ou être blessé et tout ça c’est de leur faute” dénonce Sarah. 

Sarah ne comprend pas ce refus de prendre en charge qu’elle trouve “injuste”.La maîtresse est censée lui porter de l’attention, s’assurer qu’il arrive à suivre le cours. Ce n’est pas grand chose”. Elle explique même être régulièrement présente pour continuer à travailler avec son fils lorsqu’il rentre de l’école. Elle a tenté d’avoir recours à un·e accompagnateur·trice du ministère de l’Education, sans succès. Le trouble de son fils ne serait pas “suffisant” pour qu’il bénéficie de cette aide. 

Cette dernière dit s’être « beaucoup disputée avec l’administration de l’école” sans que cela ne débouche sur quelque chose.  » Il y a une maîtresse qui m’a dit qu’elle ne reconnaissait pas le diagnostic des spécialistes et qu’elle s’en fichait » raconte-t-elle.

Alors quand une de ses sœurs lui a parlé de cette école spécialisée se trouvant à Tunis, la jeune mère a sauté sur l’occasion. “Il a redoublé sa troisième année dans cette école et ça s’est très bien passé. (…) Ses notes avaient dégringolé et là, il est passé à un 17 de moyenne” raconte Sarah.

“On voit bien la différence lorsque le ou la professeur·e s’occupe un peu de lui », ajoute-t-elle.

Seul problème, les frais de scolarité de cette école sont très élevés, 5600 dinars l’année. Sans l’aide de ses frères et sœurs, Sarah n’aurait pas pu se permettre d’y inscrire son fils. « L’année dernière je payais la cantine et mes frères et sœurs le reste. Cette année je paye la nourriture et la garderie », explique-t-elle. Cela lui revient à 1050 dinars à l’année.  

Si Sarah payait tout de sa poche, cela aurait représenté plus d’un tiers des revenus du foyer ce qu’elle et son mari ne peuvent pas se permettre.

De leur côté Karima et Fethi ont inscrit leur benjamin en école privé dès la première année parce que selon Karima, l’école primaire de secteur où ses deux aînés ont été scolarisés “a perdu du niveau depuis”. “On a donc préféré l’inscrire directement en privé, je ne sais pas si il y restera au collège” explique cette dernière.  

Sa fille aînée a effectué cette année sa première rentrée en lycée privée car, selon Karima, dans son ancien établissement “les profs s’en fichaient complètement des élèves et il n’y avait pas d’accompagnement”. Ses notes ont donc chuté. De plus, Karima déplore le fait qu’elle ne pouvait pas parler avec les professeur·es lorsqu’elle le souhaitait et que durant la première année de sa fille, cette dernière n’a pas eu de professeur de français pendant près de deux mois. Pour toutes ces raisons, le couple a préféré l’inscrire dans un lycée privée en espérant que les conditions d’apprentissage seront meilleures.  “Je ne sais pas si elle y restera, on verra » explique-t-elle. 

Des prix des fournitures scolaires en constante hausse

Fin juillet, Jameleddine Dardour, président de la Chambre nationale des libraires à l’UTICA a annoncé une augmentation des prix des fournitures scolaires allant de 20 à 25%. Selon lui, cette hausse concerne surtout les cahiers non subventionnés par l’Etat et est due à une pénurie mondiale de papier. 

D’après Safa, une libraire du Grand Tunis, les prix des cahiers non subventionnés aussi appelés “super” augmentent fréquemment tandis que ceux subventionnés ont augmenté seulement de quelques millimes l’an dernier. Toujours d’après la libraire, en moyenne, les prix des cahiers “supers” sont trois fois plus élevés que ceux des cahiers subventionnés. 

Selon les familles interrogées, le manque de cahiers subventionnés se fait ressentir.

On ne trouvait pas de cahiers subventionnés cette année, les vendeurs n’en donnaient qu’aux personnes qu’ils connaissaient » déplore Sarah.

De son côté, Karima explique que “l’année dernière, il n’y avait tellement pas de cahiers subventionnés que la librairie me prévenait en me disant qu’elle pouvait me donner une moitié de cahiers subventionnés et l’autre non”.

Selon Safa, ce manque est dû en partie aux sorties médiatiques sur l’augmentation des prix des fournitures et leur possible pénurie. Celles-ci font paniquer les familles qui se ruent immédiatement sur les stocks.

Elle reconnaît tout de même que cette absence de cahiers subventionnés “est un problème général présent chaque année” sans qu’elle n’en connaisse la cause. “Cette année, ça l’a été un peu plus à cause de la crise mondiale du papier”, ajoute-t-elle.

Cette dernière dit ne plus avoir de cahiers subventionnés depuis une semaine et attendre une nouvelle livraison. “Je ne sais pas combien l’Etat en produit, nous, nous en recommandons dès que nous n’en avons plus”, détaille Safa.

Autre augmentation selon Karima, les tabliers, qui sont obligatoires et dont le prix oscille entre 45 et 50 dinars. “Le prix du tablier a augmenté avec les années. Son prix n’a rien à voir celui de maintenant, je me souviens que quand mon aînée était à l’école primaire, ils coûtaient entre 15 et 20 dinars, ce n’était pas aussi cher” raconte cette dernière. 

Enfin elle explique se fournir exclusivement en librairie : “on ne va pas dans les grandes surfaces parce que c’est plus cher. La librairie fait une remise de 10% à chaque rentrée sur quelques fournitures scolaires”.

La systématisation des cours particuliers ? 

Karima et Fethi dépensent 1200 dinars de cours particuliers à l’année pour leurs deux aînées. L’an dernier, l’aînée prenait des cours de mathématiques et de physique un jour sur deux, y compris le week-end tandis que son frère, lui, prenait des cours de mathématiques et d’anglais.

La mère de famille en est satisfaite : “c’était bien, je ne regrette pas du tout, je pense que ça aide. Par contre je pense que ça dépend de l’enfant, de son niveau et de ses difficultés. Je ne paye jamais toute l’année directement, je paye seulement le premier mois et j’attends de voir comment ça se passe”.

Elle dénonce également une “injonction” aux cours particuliers :

“Bien sûr que mes enfants prennent des cours particuliers, il y a encore des enfants qui n’en prennent pas ? Limite si tu n’en fais pas tu n’es pas normal. Si quelqu’un te demande et que tu dis non, tu es considéré comme quelqu’un d’anormal” raconte-t-elle en riant.

J’ai une amie, sa fille est première de tout le collège et elle prend quand même des cours particuliers. Je ne comprends pas que des élèves qui n’ont pas de souci en prennent », ajoute la mère de famille. 

Selon Karima, les professeurs encouragent leurs élèves à prendre des cours particuliers surtout si ces derniers sont en difficulté. Et les prix varient selon les professeurs et leur réputation.

Entre frais de scolarité, fournitures scolaires ou encore cours particuliers, pour ces deux familles, la scolarité des enfants représente des dépenses importantes. Malgré la différence de moyens, les deux semblent inquiètes pour l’avenir. Encore plus lorsqu’on sait que l’inflation s’élève actuellement à 8,6%.

01.10.2022 à 20:02

La culture du tabac : le parcours des producteur·trices de la germination au séchage.

Issa Ziadia

Cultiver du tabac par choix ou par obligation, les agriculteur·trices tunisien·nes ne bénéficient pas des mêmes ressources et des mêmes revenus, particulièrement en ce qui concerne les terres exploitées.
Texte intégral (3900 mots)

À huit heures du matin, dans cette région où prédomine l’agriculture pluviale, les champs sont vides. Quelques verdures commencent à disparaître dans ces champs où le jaune domine et se couvrent de plantes de tabac qui tombent, à coups de machette.  

Rangée après rangée, Mehdi découpe les plantes de tabac Arbi, et se retourne à chaque fois pour déterminer le volume de sa récolte laissé à l’air libre et s’il peut le ramasser, en cas de pluie. La pluie, aussi minime soit-elle, peut en effet ruiner des mois de récolte de tabac séché. Mehdi doit être vigilant face aux changements météorologiques pendant ces périodes délicates qui déterminent la qualité de son produit devant les représentant·es de la régie nationale des tabacs et des allumettes.  

Mehdi en train de récolter des plantes de tabac. Crédit : Malek Khadhraoui

Le tabac Arbi est récolté une seule fois en sectionnant complètement la tigre après sa maturité. L’âge de la plante est déterminé par l’apparition de fleurs blanches rosées. Les plantes sont laissées sur le sol pour être exposées au soleil. Elles sont remuées deux fois tous les trois jours environ et ce processus doit être effectué dans un environnement entièrement sec.

Plante de tabac Arbi mature. Crédit : Malek Khadhraoui.

A l’aide d’un fin fil blanc, Mehdi attache les plantes de tabac séchés en petit paquets, composés de trois à cinq tiges. Elles sont transportées près des entrepôts où elles sont à nouveau alignées et exposées au soleil, dernière étape avant de les vendre à la régie nationale des tabacs et des allumettes.  

Depuis quelques années, à l’âge de 29 ans, Mehdi est contraint de cultiver du tabac. Face au manque d’eau et aux coûts de production croissants, le jeune homme s’adonne à cette activité à contrecœur.   

“Le chef de mission est responsable du classement de la récolte, en termes de qualité de séchage. Il prend la décision de classer la récolte par qualité et par mode de séchage de la première à la quatrième catégorie. C’est pourquoi il est renouvelé chaque année.” déclare l’agriculteur.

Il poursuit : « Toute leur équipe est très ferme dans l’évaluation du produit. Une récolte peut être déclassée pour un peu d’humidité. Bien sûr, il n’y a aucun moyen de contester cela puisque la régie est notre seul acheteur. » 

Un agriculteur retourne des bottes de tabac après les avoir ramenées du champ. Crédit ; Malek Khadhraoui

L’eau : un facteur déterminant 

L’agriculture est la seule source de revenus de Mehdi, cependant il n’est pas considéré comme un grand producteur de tabac. Il n’a commencé cette activité qu’en 2017, et la surface qu’il cultive ne dépasse pas un hectare. Selon lui, cette activité lui a été imposée en raison de la limitation de l’eau d’irrigation. Le robinet d’eau de l’Oued Medjerda n’est en effet ouvert qu’au mois de mai. Il arrive même que cette ouverture soit retardée jusqu’en juin. Ainsi, les agriculteur·trices sont tributaires de la décision de la Délégation régionale de l’Agriculture qui, ces dernières années, n’ouvre le robinet que deux jours par semaine.  

L’agriculteur affirme : « Si l’eau était disponible sur une plus longue période et à raison de plus de deux jours par semaine, je me serais tourné vers d’autres cultures. » Aujourd’hui, l’eau l’empêche de diversifier ses cultures, et il regrette encore sa perte de l’année dernière. La moitié de sa récolte d’oignons n’a pas poussé en raison du manque de pluie en janvier et de la fermeture du robinet d’eau à cette période de l’année.

L'ouverture tardive du robinet d'eau a des répercussions directes sur les récoltes des agriculteur·trices. Crédit : Malek Khadhraoui

Le tabac planté n’est pas suffisamment arrosé. D’un côté à l’autre, il y a des différences importantes dans la hauteur des plantes. Mehdi est obligé d’arroser un côté au détriment de l’autre. Parallèlement, une partie des terres reste inexploitée à cette période de l’année car il n’y a pas assez d’eau.   

Le déficit d’eau n’est pas le seul problème pour les producteurs de tabac de la région. Bien que le nord-ouest comprend des régions les plus riches en eau, et dispose des plus grands barrages du pays.  

La région du nord-ouest dispose de la majeure partie des ressources en eau et des plus grands barrages du pays. Pourtant, le manque d’eau n’est pas le seul problème des producteur·trices de tabac de la région.  

Mehdi estime que le prix du tabac n’est pas toujours rentable. Le kilo de tabac Arbi de premier choix est vendu à 3620 millimes, après une augmentation l’année dernière de 120 millimes. Mehdi estime que ce prix est négligeable par rapport au coût élevé des engrais, des pesticides, de la main-d’œuvre et de l’eau, dont le prix augmente plus rapidement. De plus, le gagne-pain de Mehdi et de sa famille est lié au taux d’inflation de plus de 8% au début du mois de septembre 2022. 

Le nombre d’agriculteur·trices pratiquant la culture du tabac a diminué de 3 180 en 2015 à 2 499 en 2019, selon un rapport publié par la régie nationale des tabac et des allumettes. 

Les quantités produites de tabac ont diminué de 1260 tonnes entre 2012 et 2018, à 978 tonnes en 2019, soit une baisse de 22%.

Le tabac Arbi en tête de liste  

La culture du tabac Arbi commence en mars de chaque année. Les fonctionnaires de la régie des tabacs et des allumettes apportent le matériel de plantation, les herbicides et les graines de tabac, qu’ils sèment dans de petits bassins, dont la superficie ne dépasse pas 12 mètres carrés pour Mehdi.  

Le tabac Arbi est initialement cultivé à partir de graines. La zone cultivée est recouverte d’une toile plastique transparente fixée par des fils, d’une hauteur d’environ 50 centimètres, afin de créer un climat plus chaud et d’accélérer la germination et la croissance des graines. Ces graines restent dans des serres miniatures jusqu’à l’apparition des feuilles. Dès que les températures commencent à remonter, à la fin du mois de mars et au début du mois d’avril, la couverture en plastique est retirée, et les plants continuent d’être entretenues par l’arrosage et le désherbage.  

Les plants de tabac Arbi restent dans les bassins jusqu’à ce qu’ils atteignent une hauteur de 10 ou 13 centimètres. Ils sont ensuite déplacés et disposés en rangs séparés, où ils deviennent des plantes à feuilles, atteignant une hauteur de plus d’un mètre. D’autres plantes de tabac peuvent atteindre deux mètres de hauteur.  

  Mehdi au milieu de plantes de tabac en pleine croissance. Crédit : Malek Khadhraoui  

La Tunisie produit plusieurs variétés de tabac : Le tabac Arbi, l’oriental, le Burley et le Soufi. Le tabac Arbi est en tête de liste des productions, avec 38% en 2019. Sa production a atteint un pic au cours des dix dernières années. En 2014, la production de tabac Arbi s’est élevée à 822 tonnes, sur un total de 1629 tonnes de tabac produits selon la régie des tabacs et allumettes. 

Les références historiques indiquent que la plante de tabac a été introduite en Tunisie en 1830, et qu’elle a été initialement établie dans la région du nord de la Tunisie. En 1891, le premier bureau de tabac a été créé sous la tutelle directe de l’Etat, il prenait en charge la commercialisation du tabac, du sel et de la poudre à canon.

La régie nationale des Tabac et des allumettes a été créée en 1964. Depuis lors, cet établissement public à caractère industriel et commercial exploite directement et exclusivement le secteur des tabacs et des allumettes. En plus de cette régie, l’État a créé en 1981 une usine de production de tabac dans la ville de Kairouan pour répondre aux besoins croissants en cigarettes.  

La quantité de cigarettes locales vendues en 2019 s’est élevée à près de 395 millions de paquets, selon le rapport d’activité de la régie.

La culture du tabac est soumise à une licence délivrée par la régie des tabacs et des allumettes. Mehdi précise que les procédures d’obtention de cette licence ne sont pas compliquées, puisqu’il suffit de s’enregistrer à l’entrepôt de la régie, à 14 kilomètres de son champ, en présentant une copie de sa carte d’identité. Les avantages de la culture sont également bons, car les services de plantations ne sont perçus qu’après la vente du produit à la régie, qui fournit des prêts aux agriculteur·trices, des engrais et d’autres produits nécessaires à la plantation.

Un hectare de tabac Arbi peut être vendu à six ou sept mille dinars lors d’une bonne année. Dans des conditions normales, il peut atteindre huit mille.

D’autre part, Mehdi calcule le coût de plantation d’un hectare de tabac Arbi comme suit  

Le tabac Burley, une qualité supérieure et une rentabilité satisfaisante  

La rentabilité matérielle varie selon le type de tabac. Dans une autre plantation, à environ deux heures de route, dans la région de Kalaâ Kebira, dans le gouvernorat de Sousse, Wiem entame sa deuxième récolte de tabac Burley. Elle s’attend à un bénéfice net de plus de 5000 dinars par hectare.  

Après une année dans cette activité, Wiem choisit d’agrandir la surface cultivée à cinq hectares. Chaque hectare devrait produire 10000 dinars. La production moyenne de Burley est de trois tonnes par hectare, et sont vendus exclusivement à la régie nationale des tabacs au prix de 4300 dinars la tonne. 

La passion de Wiam l'a amenée à cultiver du tabac et à élever du bétail avant d'être obligée de le vendre en raison de ses nombreuses responsabilités.

Le tabac Burley est planté et récolté en deux étapes. Il se distingue donc par sa qualité supérieure et sa production rentable. Tout d’abord, les feuilles jaunes sont enlevées et séchées. Ensuite, la plante entière est coupée et suspendue dans des séchoirs. Ces séchoirs se caractérisent par des températures élevées générées par les rayons solaires réfléchis sur les toits en plastique. 

Contrairement à Mehdi, Wiem s’est lancée dans l’agriculture avec conviction et passion. Après que son mari a hérité de quelques champs d’oliviers, Wiem, professeure de droit à la faculté de droit de Sousse, a décidé de devenir agricultrice.  

Auparavant, Wiem n’avait aucune idée sur la culture du tabac. Elle ne fumait même pas et ne supportait pas l’odeur du tabac jusqu’à ce qu’elle regarde un documentaire sur la culture du tabac au Zimbabwe et sur la possibilité de générer des revenus élevés.  

Elle dit avoir pris la question comme un projet national visant à développer la culture du tabac Burley de haute qualité, dont l’excédent pourrait être orienté vers l’exportation, comme les dattes et l’huile d’olive. Le projet de Wiem s’est déroulé sans problème, puisqu’elle a reçu les encouragements de la régie des tabacs et des allumettes pour lancer son projet. 

Cependant, elle a rencontré des difficultés personnelles pour trouver une ferme appropriée dans la région de Sousse, avant de réussir à louer sa ferme actuelle, qui s’étend sur 7 hectares et dispose d’un puits profond suffisant pour irriguer l’ensemble de la zone tout au long de l’année. 

L'eau circule dans le champ de Wiem depuis le puits à travers un réservoir construit en asphalte à une hauteur d'environ 3 mètres. Crédit : Issa Ziadia.

Habituellement, les propriétaires refusent de louer aux cultivateurs de tabac. Selon eux, cette culture nuit au sol, l’épuise et l’appauvrit. Cependant, Wiem affirme que d’après ses recherches, la culture du tabac n’épuise pas le sol, et qu’elle cultive le tabac comme elle le ferait pour des poivrons ou d’autres légumes.  

Certains pays, comme l’Égypte, ont précédemment interdit la culture du tabac, en raison de la décision ministérielle n° 54 de 1966. Cette décision limite la culture locale du tabac à une production exclusive du ministère de l’Agriculture, et uniquement à des fins expérimentales. Le ministère s’est appuyé sur les avertissements de l’Institut de recherche sur les maladies des plantes du Centre de recherche agricole, selon lesquels « le plant de tabac transmet certaines maladies virales qui menacent le reste des familles de plantes et le sol. » 

Wiem espère doubler la surface cultivée en tabac l’année prochaine, de 5 à 10 hectares. Pour l’instant, elle est satisfaite de la productivité de la récolte de cette année, estimant avoir bénéficié de l’expérience de l’année dernière en évitant ses erreurs précédentes. 

Une agriculture en plusieurs étapes qui manque de main-d’œuvre 

Trois femmes de plus de 50 ans placent entre elles une grande boîte en carton et y jettent une à une les feuilles de tabac dorées. Il s’agit de la récolte de quatre mois et demi. 

  Des ouvrières cueillent des feuilles de tabac et les mettent dans une boîte en carton. Crédit : Issa Ziadia  

Contrairement au tabac Arbi, le Burley est séché très soigneusement. Les feuilles sont d’abord retirées, alors que la tige reste pour alimenter les restes des feuilles vertes qui continuent à pousser. Ensuite, les troncs sont coupés pour être transportés dans des serres, où ils sont suspendus à des fils de fer pendant une période allant d’un mois à un mois et demi

Pour la dernière étape, Oussema, un jeune homme d’une vingtaine d’années qui travaille dans la ferme de Wiem, apporte les plantes séchées aux femmes. Elles enlèvent les feuilles et les empilent dans des boîtes. Ce processus semble difficile, car les feuilles sont sèches et ardues.  

Oussema ramasse les plantes de tabac après les avoir séché pour enlever les feuilles, les stocker et les vendre. Crédit : Issa Ziadia

Les femmes enlèvent laborieusement les feuilles de tabac dans un mouvement répétitif pendant des heures. Leurs mains se fissurent sous les séchoirs, où la chaleur augmente et l’odeur du tabac s’intensifie. Ces femmes sont amenées à travailler par un intermédiaire avec lequel Wiem communique à cet effet. Mais pour elle, un travail de cinq heures pour 20 dinars ne permet pas de rentabiliser son travail. 

Le tabac Burley nécessite un traitement minutieux. Un travail difficile, surtout lorsqu'il s'agit de retirer les feuilles. Crédit : Issa Ziadia

Wiem est préoccupée par le manque de main-d’œuvre. Elle déclare : « J’ai essayé d’engager six ou sept femmes, mais je n’en ai trouvé que trois. Il y a aussi un manque de compétences et de savoir-faire avec les plants de tabac. »

La culture du Burley nécessite plus de main-d’œuvre que celle du tabac Arbi, ainsi que des compétences telles que le labourage et la fertilisation, et des connaissances en matière de maladies. Le coût de production du tabac Burley est donc plus élevé. Cependant, contrairement au tabac Arbi, la régie des tabacs fournit gratuitement des plants de Burley aux agriculteur·trices. Pour Wiem, cela représente une réduction importante des coûts de production, car un hectare nécessite 32 plants. Si cela avait été des tomates ou des poivrons, le coût de production aurait été de plus de 3000 dinars.

Les plants sont remis aux agriculteur·trices dans des boîtes de pierre ponce. Étant très sensible, le Burley doit être planté dans des boîtes blanches en pierre ponce. Chaque racine est séparée afin de pouvoir être retirée délicatement et replantée dans des conditions idéales pour en accélérer la croissance. 

La régie ne soustrait que les coûts des engrais chimiques et de certains pesticides. La fertilisation d’un hectare de tabac Burley coûte 600 dinars. Les plantes ont besoin d’une eau dont la salinité ne dépasse pas 2 %, d’un sol approprié et de ressources en eau suffisantes. Le Burley est connu pour consommer beaucoup d’eau, mais selon Wiem, il ne consomme pas plus d’eau que les pastèques. Elle y voit une source d’emplois et de devises. 

En plus du tabac, Wiem cultive une variété de légumes tels que des oignons, des pommes de terre et des fenouils. Elle bénéficie de la disponibilité de l’eau, contrairement à Mehdi, qui est obligé de cultiver du fourrage pour ses vaches avant de planter du tabac sur une surface limitée.

L’importance accordée à la culture du tabac au détriment de l’alimentation fait l’objet de plusieurs critiques. Wiem estime que cette tendance des agriculteur·trices à cultiver du tabac est principalement liée aux faibles revenus tirés des autres cultures, et à la faible pluviosité dans sa région, puisque la culture des céréales nécessite une irrigation d’appoint.

Le prix du blé est fixé chaque année par l’Office national des céréales, tout comme le prix du tabac. Cela permet à l’agriculteur d’avoir une perspective sur son revenu. En revanche, les légumes sont soumis à la volatilité du marché libre, ce que les agriculteur·trices considèrent comme une situation d’insécurité.  

La culture du tabac Burley, son séchage, sa collecte et sa vente nécessitent plus de travail que la culture du tabac Arbi. Crédit : Issa Ziadia.

Pour Wiem, tout est une question de chance. Elle se souvient avoir vendu sa récolte de pommes de terre à 1700 millimes pendant deux saisons successives. Par la suite, elle ne les a vendues qu’à 500 millimes, puis a vendu des tomates à 700 millimes, pour ensuite les vendre à seulement 80 millimes. Ce qui lui a fait perdre tous ses bénéfices. 

Wiem est optimiste quant à l’avenir de sa culture et se préoccupe d’étendre la surface cultivée en tabac et de trouver plus de terres dans lesquelles investir. Cependant, Mehdi précise qu’il cultive le tabac par manque d’alternatives et par souci de rentabilité. Il considère que la culture du tabac est fatigante et coûteuse et qu’elle lui demande beaucoup d’efforts afin d’éviter les coûts liés à l’emploi d’une main d’œuvre.

26.09.2022 à 15:30

L’affaire du Sahara occidental : un conflit qui perdure

La rédaction

Il y a quelques jours, le secrétaire général de la Ligue des États arabes, Ahmed Abou el-Gheit, a déclaré que le conflit diplomatique sans précédent entre le Maroc et la Tunisie était résolu. Ce conflit a été déclenché lorsque la Tunisie a accueilli le leader du Front Polisario, Brahim Ghali, à la Conférence internationale de Tokyo sur le développement en Afrique (Ticad 8). inkyfada passe en revue les principaux événements de la question du Sahara.
Texte intégral (1707 mots)

Les origines de la question du Sahara, qui oppose principalement le Maroc et le Polisario soutenu par l’Algérie, remontent aux années 1970. À cette époque, la Mauritanie faisait également partie du conflit, aux côtés du Maroc.  

Cette vaste région offre une large façade sur l’océan Atlantique, à l’ouest de l’Afrique. Elle est bordée par le Maroc au nord, la Mauritanie à l’est et au sud, et l’Algérie au nord-est. Avec une superficie d’environ 266 kilomètres carrés, le Sahara compte moins d’un million d’habitant·es.  

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Le Sahara a été sous contrôle de l’Espagne de 1884 à 1975, à la fin de la colonisation espagnole. Durant cette période, en 1973, le « Mouvement pour la libération de Seguia el-Hamra et Oued ed-Dahab » ou Front Polisario a été créé, ayant pour objectif de libérer la région et d’établir un État indépendant du Sahara occidental. Entre 1975 et 1991, un conflit militaire a opposé le Maroc au Front sur le territoire du Sahara, autrement appelé la guerre du Sahara. 

En 1974, l’Espagne annonce son intention d’organiser un référendum sur l’autodétermination du peuple sahraoui, et fixe la date dans l’année qui suit la déclaration. À la fin de l’année 1974, le Royaume du Maroc et la Mauritanie se tournent vers les Nations unies, demandant que la Cour internationale de justice rende un avis consultatif sur les terres du Sahara.

L’année suivante, la Cour est parvenue aux conclusions suivantes : Le Sahara occidental a des liens juridiques d’allégeance avec le Maroc et la Mauritanie. Cependant, à l’époque de la colonisation espagnole, il n’y avait aucun lien de souveraineté territoriale entre le Sahara Occidental d’une part, le Maroc ou la Mauritanie d’autre part.

Entre-temps, l’Assemblée générale des Nations Unies appelle à un référendum d’autodétermination dans la région, qui sera organisé sous sa supervision.   

En 1975, le roi Hassan II du Maroc a appelé son peuple à une marche pacifique vers le Sahara. Le nombre de volontaires a été fixé à 350.000, symbolisant le taux de natalité annuel au Maroc.

L’objectif de cette marche pacifique était de faire pression sur les Espagnols pour qu’ils quittent la région. Des milliers de Marocains ont répondu à l’appel du roi, et la Marche verte a été considérée plus tard comme la plus importante d’Afrique. Finalement, le contrôle marocain sur la région est imposé.  

Le 14 novembre 1975, les accords de Madrid, signés par l’Espagne, le Maroc et la Mauritanie, stipulent le retrait espagnol du Sahara occidental et le partage du territoire entre le Maroc et la Mauritanie. Le Front Polisario et l’Algérie, qui réclament la mise en place d’une République sahraouie indépendante, rejettent l’accord.  

Après la Marche verte, jugée victorieuse par le Maroc, le Front Polisario proclame en 1976 la République arabe sahraouie démocratique (RASD). Suite à cette déclaration, la guerre du Sahara éclate. Les principaux acteurs du conflit sont le Front Polisario, soutenu par l’Algérie, le Maroc et la Mauritanie.  

La Mauritanie s’est retirée du conflit à la suite du coup d’État militaire de 1978 qui a conduit au renversement de son président, Moktar Ould Daddah. Le pays a ensuite signé un accord de paix avec le Polisario, renonçant à la zone sous son contrôle, et a ensuite adopté une position neutre sur la question.  

Le conflit armé entre le Polisario et le Maroc dure plus de 15 ans. En 1991, les deux parties signent un cessez-le-feu sous l’égide des Nations unies et adoptent un plan visant à résoudre le conflit. Cet événement marque la fin de la guerre.  

Le cessez-le-feu entre en vigueur en 1991, sous la supervision d’une mission de l’ONU (MINURSO*). Le Maroc accepte d’organiser un référendum sur l’autodétermination de la région saharienne, et les Nations unies prennent plusieurs mesures à cet effet. Cependant, le référendum est constamment reporté.  

Les propositions internationales visant à résoudre le conflit ne font pas l’unanimité et ne sont pas approuvées par les parties concernées. Alors que le royaume accepte la large autonomie sous direction marocaine, le Front Polisario refuse un tel accord. 

Comme le référendum aboutira finalement à l’adoption de l’une des deux options suivantes : l’adhésion du Sahara au Maroc, option rejetée par le Polisario, ou l’établissement de la République arabe sahraouie démocratique, à laquelle le Maroc s’oppose, aucun consensus n’est atteint entre les parties.  

Les négociations entre le Polisario et le Maroc reprennent en 2007 à New York, ni celles-cis, ni celles qui suivent ne réalisent un progrès, elles sont alors suspendus. En 2017, elles reprennent encore une fois. Genève a accueilli, en 2019, en présence des ministres des Affaires étrangères du Maroc, de l’Algérie et de la Mauritanie, ainsi qu’un représentant du Polisario, un nouveau cycle de négociations.  

En 2007, les négociations entre le Polisario et le Maroc reprennent à New York. Ce cycle, ainsi que ceux qui ont suivi, ne débouchent sur rien. Les négociations sont alors suspendues en 2012, pour finalement être rouvertes en 2017.  

Deux ans plus tard, un cycle de négociations est organisé par l’ONU à Genève pour discuter de la question du Sahara Occidental. Les ministres des affaires étrangères du Maroc, de l’Algérie et de la Mauritanie, le représentant du Polisario et l’envoyé de l’ONU chargé de l’affaire participent à cette table ronde, mais ne parviennent pas à convenir d’une solution finale au conflit.

L’Algérie soutient le Polisario et reconnaît la République arabe sahraouie. Elle appuie cette reconnaissance auprès d’autres pays et d’organisations internationales. Par conséquent, les relations entre le Maroc et l’Algérie sont tendues depuis des décennies. Les deux pays échangent parfois des accusations de temps à autre, voire rompent leurs relations.  

Si l’Algérie affirme que son soutien au Polisario découle de sa croyance dans le droit à l’autodétermination, et de son soutien à tous les mouvements de libération dans le monde, la particularité géographique du Sahara reflète des intérêts politiques et une certaine détermination du pouvoir sur le plan régional. Selon les estimations du Gouvernement algérien, et le site web du Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), environ 165 000 réfugiés sahraouis vivent dans les camps à proximité de la wilaya frontalière de Tindouf. 

Actuellement, 80% du Sahara occidental est sous l’administration marocaine, et est appelé « Provinces du Sud ». Le reste est sous le contrôle du Polisario. Le Maroc ne tolère aucune opinion susceptible de porter atteinte à sa souveraineté sur le Sahara ou de contredire sa position sur la question.  

Lors de la récente crise diplomatique entre la Tunisie et le Maroc, le royaume a fait part de sa désapprobation. Les deux pays rappellent alors leurs ambassadeurs respectifs, et Rabat fait savoir que son équipe ne participera pas au championnat nord-africain de karaté organisé à Tunis. D’autres pays ont été confrontés à une crise similaire, notamment l’Arabie saoudite en 2019, suite à un reportage diffusé par Al Arabiya qui remettait en cause la position du Maroc sur la question du Sahara. 

En 2016, le Secrétaire général des Nations unies, Ban Ki-moon, a utilisé le terme « occupation » pour parler de l’annexion du Sahara au Maroc. Le royaume a alors exigé le retrait de dizaines de ses fonctionnaires de l’ONU, ce qui a poussé le secrétaire général à présenter des excuses suite au malentendu survenu suite à ses déclarations.

Le Maroc s’est également retiré de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) en 1984, en raison de l’admission de la RASD. Il a réintégré l’Union africaine en 2017, après 32 ans.  

Les Nations unies considèrent le Sahara comme un territoire non autonome. 

23.09.2022 à 21:58

La frontière serbe : l’espoir renouvelé des jeunes de Tataouine

Issa Ziadia

 “Notre pays souffre du chômage, et mon fils rêve comme ses pairs de fonder une famille. C’est mieux de migrer que de rester ici et de voir les gens se développer, alors que lui est impuissant et humilié, parce qu’il n’a pas qui l’aider. Je n’attendrai pas jusqu’à ce qu’il se suicide.” C’est ainsi que Mahmoud résume les raisons qui l’ont poussé à  collecter de l’argent pour financer la migration irrégulière de son fils, à travers la Serbie, jusqu’en France, suivant ainsi l’exemple de plusieurs jeunes de Tataouine.   
Texte intégral (4880 mots)

Originaire de Tataouine, Mahmoud* est père de six enfants, quatre garçons et deux filles. Bien qu’il ait plus de 52 ans, il n’a jamais eu d’emploi permanent, car l’activité agricole qu’il a héritée de ses ancêtres se dégrade d’année en année, en raison de la sécheresse et du coût élevé du fourrage. Mahmoud a été contraint de travailler dans la construction, ainsi que dans le transport de marchandises et d’autres occupations occasionnelles qui lui assurent un modeste moyen de subsistance. 

Comme Mahmoud, son fils aîné Ahmed*, 18 ans, n’a pas pu trouver un emploi à la hauteur de ses ambitions. Pour ce jeune Tunisien, qui n’a pas les diplômes académiques qui lui permettent de travailler dans les secteurs les plus demandeurs à l’étranger comme la médecine et l’ingénierie, les voies légales pour se rendre en France sont fermées. Il se tourne donc vers la méthode irrégulière, à travers la Turquie, la Serbie et la Hongrie, qui est devenue la voie la plus sûre. 

Trouver une immigration discrète et sans risque nécessite de payer des sommes importantes, que Mahmoud n’a pas pu fournir à son fils dans un premier temps. Bien qu’il n’ait pas hésité à vendre un terrain hérité de son grand-père, en plus de quatre brebis qu’il est fatigué de nourrir. Ses cousins sont alors intervenus pour l’aider. 

Mon fils a souffert à la frontière. Je n’ai pas pu me calmer jusqu’à ce que ses frères me montrent sa photo avec le groupe Al-Kazaoui sur Facebook. Pendant des jours, je suis resté anxieux et effrayé pour sa sécurité, car lorsqu’il m’appelait, il ne me montrait pas où il était.” 

Ahmed fait partie des centaines de jeunes de Tataouine qui ont choisi d’emprunter la route serbe vers la France, dans l’espoir de trouver un emploi qui les sauverait. L’un des employés de la municipalité de Tataouine, a déclaré dans une interview accordée à inkyfada, que plus de 5000 autorisations parentales ont été signées pour se rendre en Turquie entre janvier et août 2022. 

  La situation de la ville et sa localisation : à l’origine de cette envie de partir

En arrivant à Tataouine, en plein après-midi, après environ sept heures de trajet depuis Tunis, la ville était presque vide. Il n’y avait aucune activité économique importante, à l’exception des épiceries et de quelques cafés. 

Le lendemain matin, à neuf heures, assis dans un café sur la route principale, à l’entrée de la ville, nous rencontrons Fathi, qui vient de la région de Kalb Rkham, de la délégation de Smar, à environ 50 kilomètres à l’est de la ville de Tataouine. Malgré son large sourire, l’histoire de Fathi est loin d’être joyeuse. 

“Je m’excuse pour le retard, c’est hors de mon contrôle. Pour arriver jusqu’ici, il fallait que le taxi se remplisse. Le mouvement s’est beaucoup ralenti ces derniers mois.” explique Fathi. 

Walid Helal, propriétaire d’un café depuis 15 ans, partage l’avis de Fathi, il déclare :” Ces derniers mois, le nombre de clients a considérablement diminué, il n’y a plus personne. L’après-midi, mes revenus ont diminué de 250 dinars à environ 70 dinars.” 

Dans son enfance, Fathi rêvait d’un avenir meilleur. En grandissant, des obstacles se sont dressés contre lui et a quitté l’école à l’âge de seize ans. Après cela, il a continué à travailler dans différentes professions, jusqu’à ce qu’il décide de se former en hôtellerie. 

Avec un certificat d’aptitude professionnelle en gestion hôtelière dans une auberge cinq étoiles, et une qualification professionnelle en restauration, Fathi Twil a commencé à travailler sur l’île de Djerba. Après quelques mois, sa vision a changé, à la suite d’ une querelle avec son patron. Ce dernier lui a fait subir toutes sortes de pressions.

« Les relations entre collègues et patrons sont caractérisées par la domination du fort sur le faible, c’est la mentalité qui prévaut dans tous les secteurs. Cette mentalité m’a poussé à quitter le travail, bien que l’auberge soit bonne et le salaire aussi, mais la maltraitance est insupportable », dit Fathi.

Depuis plus de quatre ans, le jeune homme n’a pas pu continuer à travailler dans le secteur hôtelier. Il a récemment décidé de travailler dans une entreprise de restauration dans le désert, et ce malgré les conditions climatiques et le nombre d’heures qui dépasse 12 heures par jour. Il raconte: « En novembre dernier, j’ai travaillé dans une entreprise de restauration. J’ai à peine pu terminer mon 14ème jour de travail parce que mon patron me traitait mal et m’exploitait.”

Se déplaçant entre l’hôtel et le désert, Fathi a finalement décidé d’ouvrir son propre restaurant. Quelques mois après, il fait faillite et est contraint de fermer. Il déclare à ce sujet :”Je voulais développer mon entreprise, mais je n’avais pas assez d’argent. Je ne pouvais pas obtenir de prêt, car personne ne croyait à la réussite d’un projet à Tataouine. Tout le monde s’est dit prêt à m’aider si je décidais d’immigrer clandestinement, car c’était un projet plus sûr.” 

Aujourd’hui, Fathi a plus que jamais l’intention d’émigrer, en suivant le chemin de ses trois frères, en France. Tous trois ont réussi à décrocher des emplois dans le secteur de la boulangerie à Paris, avec un salaire qu’ils jugent bon. Son frère aîné est parti en 2005, les autres l’ont suivi en passant par la Serbie en mai et en juin. 

Bien qu’il préfère travailler dans l’hôtellerie en France, Fathi ne voit aucun problème à rejoindre le secteur de la boulangerie avec ses frères. Pour lui, l’important est de ne pas rester en Tunisie. Il ne voit pas non plus de risque à émigrer par la route serbe, rassuré par l’expérience de ses deux frères. Il confirme qu’ils sont arrivés en France en 20 et 17 jours, respectivement, pour un coût total de 5500 et 4500 euros. 

“Ce n’est pas donné d’avoir des connaissances permettant de saisir des opportunités de migrer, de manière à minimiser les risques. Ce en empruntant ce que l’on appelle le mi-irrégulier ou le mi-secret. En sachant qu’il existe une immigration, qui se fait explicitement, de la Tunisie vers la Turquie, puis vers la Serbie.” explique Mehdi Mabrouk, professeur de sociologie, spécialiste de l’immigration et auteur du livre “sel et voile”. (livre disponible en arabe seulement)

Selon Mehdi Mabrouk, Tataouine possède un patrimoine historique et une connaissance précise du commerce frontalier et de la contrebande. Il affirme qu’elle fait partie des zones spéciales qui disposent de réseaux de contrebandiers transfrontaliers, contrairement à la côte tunisienne, par exemple, et à l’île de Kerkennah où il existe un réseau de rabatteurs qui rassemblent les demandeurs d’immigration irrégulière. 

“Ces réseaux, qu’ils soient moyens ou petits, changent à mesure que l’on va vers le sud. La tendance est aux réseaux transfrontaliers, et il y a des passeurs libyens, égyptiens et turcs, par exemple.” ajoute Mehdi Mabrouk. 

Il poursuit : ”les intermédiaires spécialisés dans les zones frontalières se sont multipliés après l’effondrement du système frontalier en Libye et en Tunisie. Il existe des réseaux transcontinentaux qui utilisent désormais des outils de communication tels que Whatsapp et Facebook. Ces réseaux travaillent souvent avec les forces de l’ordre et ont maintenant tendance à offrir des services de passage maritime, aérien et terrestre.”

Comment travaillent les passeurs ?

« De Belgrade, je voulais aller à Subotica, mais on me l’a déconseillé. Il y a des restrictions de circulation pour les étrangers en raison des intentions d’émigration illégale. J’ai séjourné en juillet 2021 dans un hôtel, et c’était exceptionnel. Après minuit, l’hôtel se transforme en une agence d’émigration irrégulière, les passeurs viennent soumettre leurs demandes et coordonner les voyages », raconte Houssem, un jeune Tunisien résidant en Grande-Bretagne, qui a vécu en Serbie en 2021.

A Belgrade, Houssem a rencontré un passeur turc d’une cinquantaine d’années. Ce dernier offre un voyage de Belgrade à Rennes, en voiture, pour 1200 euros la personne. 

« A Subotica, les zones sont divisées entre différentes nationalités : turcs, serbes, afghans et arabes. Par exemple, il est interdit à un Arabe d’emprunter la route afghane. Une fois, un Tunisien a essayé de passer par une route afghane, il a été battu et dépouillé de ses vêtements. » raconte Houssem.

En effet, les zones d’influence de la frontière serbo-hongroise sont le théâtre de nombreux conflits, certaines zones étant plus stratégiques que d’autres. Parfois, des affrontements armés éclatent entre réseaux de passeurs, comme ce fut le cas début juillet. Le journal serbe « Pravda » attribue ce qui s’est passé à la mauvaise gestion de la question des migrants par le gouvernement serbe. Il déclare : « Cette politique désastreuse a atteint son apogée ces deux dernières semaines, d’abord avec un conflit armé entre passeurs, qui a fait deux victimes, et maintenant avec la découverte d’une grande quantité d’armes parmi les migrants. »

Fathi Twil nous raconte l’incident en se basant sur les propos de ses amis qui étaient présents. Al-Kazaoui passe clandestinement six ou sept voitures par jour, chacune transportant plus de 20 personnes. Le groupe d’Al-Kazaoui, l’un des plus importants passeurs de la région, a été attaqué, par balles, par les Afghans, qui cherchent à contrôler l’endroit, puisqu’il est plus proche de la frontière et détient l’emplacement le plus stratégique. 

Al-Kazaoui est un surnom originaire de Casablanca, au Maroc. Ses caractéristiques et sa localisation sont inconnues, mais les jeunes de Tataouine le connaissent sous le nom de Yassine El-Maghribi El-Kazaoui sur Facebook. Ces jeunes font confiance à ses services car il garantit la protection de ses clients, et les livre à leur destination dans des conditions sûres. 

Al-Kazaoui publie fréquemment les visages et les noms des arrivants sur sa page Facebook. Ses services se sont développés rapidement ces derniers temps, en raison de ce que Fathi Twil attribue à l’augmentation du nombre de personnes souhaitant émigrer via la Serbie.

Le 3 août, le site web de la radio serbe a publié un article soulignant l’augmentation du nombre de réfugiés et de migrants en Serbie au cours de l’été, affirmant que leur nombre a doublé par rapport à la fin de l’année dernière et que « les citoyens serbes peuvent désormais voir ces personnes le long de l’autoroute dans les zones frontalières. »

Le même article indique que les Afghans sont majoritaires et constituent environ 40 % du nombre total, suivis par les migrants syriens, pakistanais, bengalis, irakiens et autres ressortissants du Moyen-Orient. 

Migrer au moindre coût

Dans un autre café à l’entrée de la ville, nous avons appelé Jasser Chibani qui réside actuellement à Paris. Jasser considère qu’il a été intelligent et qu’il a réussi à migrer avec le moins de frais et de dégâts possibles, contrairement à beaucoup. Alors que d’autres paient plus de 5500 euros pour aller en France, Jasser a réussi à partir avec seulement 1800 euros. « Je voulais partir, et je devais le faire avec le moins de frais possible » dit Jasser. 

Il poursuit : « Comme les autres, j’ai réservé un billet pour la Turquie et une réservation dans un hôtel quatre étoiles. Mais j’ai annulé la réservation et je suis resté trois jours dans un hôtel à 20 euros la nuit dans la région d’Aksaray. Là, j’ai trouvé un grand nombre de Tunisiens et notamment en provenance de Tataouine. » 

Alors qu’il se trouvait à Aksaray, Jasser a rencontré un groupe de jeunes de Tataouine dans un café lorsque la nouvelle a commencé à se répandre que l’aéroport serbe avait pris des mesures pour empêcher les Tunisiens d’entrer dans le pays. Mais cela ne l’a pas empêché de poursuivre son projet. Il a appelé un de ses amis à Tataouine pour lui réserver un billet d’avion pour la Serbie, ainsi qu’une réservation dans un hôtel. 

Les migrants qui passent par la route serbe annulent souvent les réservations d’hôtel avant d’arriver sur place. Les autorités chargées de la sécurité à l’aéroport serbe, étant au courant de ce problème, contactent les hôtels pour vérifier la validité de la réservation. S’ils constatent qu’elle est annulée, ils renvoient directement les voyageurs de l’aéroport. 

Après avoir pris connaissance de cette procédure, Jasser n’a pas annulé sa réservation. Parmi les sept personnes qui l’accompagnaient, Jasser est le seul qui a pu entrer en Serbie. Les autres passagers ont été renvoyés au centre de détention turque. 

Après avoir quitté l’aéroport serbe, Jasser a pris un taxi jusqu’à l’hôtel, où il a passé la nuit. Le lendemain matin, il s’est rendu à la gare routière en direction de Subotica, à la frontière serbo-hongroise. 

A Subotica, il a séjourné à l’hôtel Rooms Stefan. D’après lui, c’est un hôtel réservé aux migrants. Il y a trouvé pas moins de 250 tunisien·nes. Il explique : “J’entendais souvent le terme ‘livraison’ et ‘traversée’. Je ne réalisais pas leur signification. A l’époque, la livraison coûtait 3000 dollars alors que la traversée en coûtait 1000”

La livraison représente le fait de conduire les migrants de Subotica à la frontière hongroise ou autrichienne sans avoir à marcher ou à prendre les transports publics. La traversée représente le passage de la frontière hongroise à travers une rivière et une forêt. Ensuite, poursuivre le trajet en prenant les transports publics, sans l’aide de passeurs. 

Jasser a passé deux jours à l’hôtel, après quoi il a décidé de tenter sa chance avec 1000 dollars pour traverser la route Kazaoui. Le troisième jour, il prépare son sac, et part en taxi avec trois autres personnes jusqu’au point de rencontre des passeurs, où un accord est conclu. Il part ensuite rejoindre le camp avant de commencer la traversée. 

« Je suis parti avec les hommes d’al-Kazaoui, et ils m’ont bien traité. J’étais soulagé après avoir su que la sécurité des migrants était leur priorité absolue. » Il poursuit : « Ses services sont meilleurs que ceux de l’ambassade de France en Tunisie. Il offre une protection, un magasin de nourriture à proximité de la forêt, ainsi qu’un guide dans les bois. »

Dès que le soleil s’est couché, les migrants ont fait la queue pour acquérir un reçu en fonction du chemin qu’ils voulaient traverser. Jasser a obtenu un reçu au montant de 1000 euros qui lui permet de traverser la forêt de manière illimitée, jusqu’à ce qu’il réussisse. Ceci est différent de la migration maritime, où le paiement est effectué à chaque tentative, quel que soit le résultat de la fois précédente. 

Cette nuit-là, Jasser se rend à la rivière, où il doit atteindre l’autre rive qui marque le début de l’État hongrois. Jasser raconte que la forêt n’est pas grande. À bord d’un bateau électrique, ils traversent une distance d’environ 100 mètres pour se retrouver dans une forêt. Ils poursuivent ensuite leur chemin à pied pendant environ une heure et demie, après quoi ils se reposent pour manger et fumer. 

Après la traversée de la forêt, ils se retrouvent face à deux clôtures qui délimitent la frontière serbo-hongroise, où les passeurs ont taillé une entrée. Après avoir passé les clôtures, les voyageurs doivent marcher discrètement le long d’une autoroute qui représente la ligne de démarcation militaire entre les deux pays. 

La première tentative de Jasser ne s’est pas déroulée comme prévu. Ils ont été arrêtés par la sécurité hongroise et photographiés pendant leur arrestation, qui a duré trente minutes, puis renvoyés près de la zone de sécurité frontalière serbe. Jasser est retourné à l’hôtel. Vers six heures du matin, désireux de dormir un peu, ses compagnons l’ont informé qu’ils allaient tenter une autre traversée cette nuit-là. 

Cette fois, Jasser a eu de la chance et a réussi à échapper au contrôle des autorités frontalières. De Subotica, il est arrivé dans la ville hongroise de Szeged, où il a pris un taxi pour la capitale Budapest pour 250 euros, accompagné de trois autres migrants. 

À Budapest, un Égyptien s’occupe de la réservation en ligne de billets de train pour les migrants, qui n’ont souvent pas de carte de crédit. L’Egyptien prend 15, 30 ou 50 dollars par billet. Jasser, cependant, ne lui a pas demandé, mais a appelé son cousin, qui lui a réservé un billet directement pour Bratislava. Lorsqu’il y est arrivé, il raconte que la ville était envahie par la police. 

De Bratislava, il prend le train pour Břeclav, en République tchèque. Là, il appelle un de ses amis pour réserver un billet de train pour Vienne. Une fois en Autriche, il se sent soulagé car le plus dur est passé. Son objectif est plus proche que jamais. Il peut maintenant se reposer, organiser ses pensées, manger et boire tranquillement à la gare. De là, le train repart vers la France, mais après un voyage de huit heures, il se retrouve à Zurich, en Suisse. 

Il a été placé en détention mais il dit avoir été très bien traité. Les autorités l’ont interrogé sur sa religion afin de lui fournir de la nourriture halal. Le lendemain matin, on lui a rendu ses papiers et demandé de quitter le territoire suisse. Jasser est retourné à Salzbourg, où son oncle est venu le chercher pour l’emmener en voiture à Paris. 

Selon lui, Jasser mène actuellement une vie tranquille en France. Il travaille dans la boulangerie de son oncle en banlieue parisienne avec son frère. La plupart des sans-papiers, dit-il, commencent à travailler de 14 heures à 22 heures pour éviter les contrôles, qui abondent, le matin. 

Le jeune homme s’estime chanceux d’avoir ses proches. Il souligne que l’aventure est très difficile, et que les sans-papiers ont du mal à trouver un emploi. Cependant, il confirme qu’il existe des employeurs qui acceptent d’embaucher des immigrés avec de faux papiers, afin qu’ils puissent payer leur sécurité sociale et obtenir des papiers de résidence plus tard. 

Le personnel des boulangeries ou des restaurants travaille fréquemment selon un système à deux équipes. La journée commence à 10 ou 11 heures du matin et se termine à 5 heures de l’après-midi, cette équipe est en général constituée de personnes qui travaillent en situation régulière. Quant à l’après-midi, il reste généralement une personne disposant de documents légaux, qui peut ainsi communiquer avec les forces de l’ordre, ce qui permet aux autres de se cacher ou de partir. 

« Les employeurs profitent de la forte demande de main-d’œuvre dans les restaurants et du manque de travailleurs français. Certains emploient des immigrés en toute légalité. D’autres les font venir par d’autres moyens, et les paient moins que le smic français, soit moins de 1 200 euros par mois », explique Yasmine, une jeune tunisienne vivant en France dans une interview accordée à Inkyfada. 

Elle poursuit : “Souvent, un contrat de travail est conclu par l’intermédiaire d’un proche, ce qui permet d’obtenir un visa de trois mois. Afin d’éviter l’arrestation d’une personne ayant dépassé la durée de son séjour, les employeurs, qui possèdent souvent plusieurs magasins, inscrivent l’employé dans un magasin différent de celui où il se trouve.”

“L’amende pour l’emploi d’un travailleur sans papiers peut atteindre 35 000 euros. Malgré cela, certains employeurs prennent des risques pour le bien de leurs proches. La majorité de ceux que j’ai connus, originaires de Tataouine et des régions voisines, ont bénéficié de l’aide de leurs employés pour commencer une nouvelle vie.” raconte Yasmine. 

D’autre part, elle confirme que les migrants utilisent d’autres moyens. Ils présentent souvent des documents falsifiés, attestant de leur résidence dans un autre pays européen, aux autorités lorsqu’ils sont arrêtés. 

L’objectif est d’atteindre un certain nombre de fiches de paie, plus de 10 ou 11, afin de pouvoir demander des documents de résidence légale. Cependant, les procédures sont longues, et peuvent dépasser trois ans, explique Yasmine. 

L’immigration irrégulière : une affaire de famille

« Aujourd’hui, le départ des immigrants de Tataouine vers l’aéroport se fait à la demande des parents et avec leur soutien, ce qui est différent de l’immigration irrégulière traditionnelle traversant la mer et dont la plupart se fait encore sans la bénédiction de la famille du fait des risques encourus. Ce voyage est toujours aussi discret et dangereux et ses conséquences sont incertaines. En outre, la vie une fois sur place sera plus compliquée en l’absence d’un hôte, d’un membre de la famille ou d’amis proches, et c’est là que le rôle de la solidarité tribale prend tout son sens », explique Mahdi Mabrouk.  

Du voyage de Jasser aux préparations de Fathi, sans oublier la manière dont Ahmed a collecté les frais d’immigration, il est possible de comprendre le rôle primordial du soutien familial et de l’anthropologie de la région dans la promotion d’un grand sens de la solidarité. Il ne s’agit pas de la solidarité au sens de l’amour et de l’affection, mais de celle qui assure la protection, le privilège et l’échange d’intérêts et de bénéfices. Elle est fondée sur la démonstration d’une certaine force, la réduction de risques et la résolution de problèmes loin de toute autorité politique, selon les propos de Mabrouk. 

Ces actions qui mettent au défi les services de sécurité et les systèmes de fermeture des frontières, nécessitent, pour réussir, beaucoup de solidarité familiale et tribale. En effet, le coût élevé nécessite le partage des charges financières et des rôles dans le cadre d’un projet familial, notamment la collecte d’informations, la sécurité du voyage, le transport vers les lieux de rassemblement ou d’accueil des immigrants, entre autres.

Mahdi Mabrouk considère que la famille en vient à croire que la transition sociale n’est pas envisageable avec des ressources personnelles, et surtout en cette période en Tunisie, mais qu’il faut plutôt sauter les étapes qui exigent de franchir les frontières vers les pays du Nord. Bien que cela puisse constituer une sorte de contradiction pour certains, vu que la famille est la protectrice et la source de tendresse, mais l’échelle des valeurs est tout autre. Là, la situation témoigne de la désintégration des vieux discours et de la redistribution des rôles, de sorte qu’aider avec l’immigration irrégulière devient une nouvelle valeur. 

Le terme « harga » ou immigration irrégulière est apparu en 1990-1991, lorsque les autorités italiennes ont imposé un visa aux Tunisiens. Cela désigne une sorte de continuité de l’immigration, dont les motivations et le climat se renouvellent à chaque fois, au fil des décennies, mais dont les acteurs changent. Aujourd’hui, l’immigration par la route serbe est née. 

Le 2 août 2020, coïncidant avec sa visite dans la ville de Sfax, le président Kais Saied a admis que la démarche sécuritaire était futile, mais il a attribué la cause des vagues d’immigration à un complot contre le pays. Cependant, la réalité est que les autorités traitent la question de l’immigration d’un point de vue sécuritaire au lieu d’activer des stratégies sociales et politiques pour atténuer la vague de migration. Les trois dernières années ont enregistré une forte augmentation des chiffres relatifs à l’immigration.

Les limites de l’approche sécuritaire de la question de l’immigration irrégulière sont mises en évidence par l’augmentation du nombre de personnes qui ont tenté de migrer au cours des dix dernières années. Ce nombre est passé de 2958 en 2012 à 42070 en 2021. D’autre part, plusieurs restrictions ont été imposées sur les côtes, augmentant ainsi le nombre de détenus traversant les frontières maritimes par rapport à ceux arrivant en Europe. Ce chiffre qui était de 26% en 2011 est passé à 150% en 2021, selon le rapport du Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux.

« D’après le discours adopté par les jeunes qui cherchent à émigrer aujourd’hui, il est clair que ce désir est nourri par un état psychologique en crise qui découle d’une frustration politique et sociale continue, et chaque fois qu’une lueur d’espoir s’ouvre, elle s’éteint rapidement », déclare Mehdi Mabrouk.

Malgré la particularité de la vague migratoire qui déferle sur Tataouine et les villes avoisinantes. Au nord, par exemple à Bizerte, il existe des villages qui ont été clairement et nettement touchés par l’immigration irrégulière. Chaque région a ses propres caractéristiques. On trouve des réseaux dans les ports, dans les zones côtières, et au niveau des frontières terrestres. Chacun de ces réseaux a ses propres mécanismes et méthodes d’opérations en fonction des circonstances, de l’équipement et de la qualité du dispositif de sécurité existant. Il est possible de trouver des contrebandiers qui deviennent des passeurs avec le même savoir-faire et les mêmes réseaux. 

20.09.2022 à 13:35

“Les enfants n’y croient plus” : les raisons derrière l’abandon scolaire

Nesrine Zribi

Au cours de l’année scolaire 2021, près de 300 élèves auraient quitté les bancs de l’école chaque jour. Qui sont les décrocheurs·euses ? Comment expliquer cet abandon massif ? Où vont les écolier·es qui quittent leurs études ? À l’occasion de la rentrée, Inkyfada revient, en infographies, sur ce phénomène. 
Texte intégral (3829 mots)

Près d’un million d’élèves ont abandonné leurs études entre 2010 et 2020, selon Mounir Hassine, chercheur au FTDES. Cela représente une perte annuelle estimée à 13% du budget du ministère de l’Éducation en 2013, selon ce dernier. 

“L’école tunisienne n’est plus attractive pour les élèves. Si nous parvenons à fournir des services scolaires, tels que le transport, la nourriture, et de bonnes conditions sanitaires, surtout dans les écoles rurales, peut-être que nous réussirons à réduire ce phénomène”, argumentait Fethi Sellaouti, actuel ministre de l’Education, dans une conférence de presse lundi 12 septembre. 

Dans le discours officiel et le débat public, le manque de transports scolaires et de moyens financiers sont souvent mis en avant pour expliquer l’abandon de l’école. Mais lorsqu’on leur donne la parole, les décrocheurs·euses évoquent surtout des raisons scolaires pour expliquer leur décision, entre de mauvais résultats et un manque d’intérêt. 

Lorsqu’ils et elles décrochent, les élèves sont, pour la plupart, au niveau secondaire : un étudiant·e sur 10 quitte le collège ou le lycée chaque année, contre un élève sur 100 en primaire, selon les statistiques du ministère de l’Education pour l’année scolaire 2018/2019.. Ils et elles abandonnent surtout pendant les étapes transitoires : les passages du primaire au collège, et ensuite du collège au lycée. 

En 2018, un garçon sur cinq abandonne l’école en septième année, la première année du collège. Ce qui représente déjà une légère amélioration par rapport à 2011 où ce chiffre atteignait un garçon sur trois.

Un nombre important d’élèves abandonnent également durant l’année du baccalauréat. Cela peut s’expliquer par la sélectivité de l’examen, que seule la moitié des élèves ont réussi en 2021. 

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Les garçons, plus grands décrocheurs que les filles

En Tunisie, mais dans de nombreux autres pays également, le décrochage concerne davantage les garçons, tout comme l’échec scolaire et le redoublement. 

Les filles ont généralement une scolarité plus longue, ainsi que de meilleures performances. De manière générale, “les filles réussissent mieux [à l’école] parce qu’elles arrivent au niveau primaire déjà préparées psychologiquement par l’éducation familiale à assimiler les normes scolaires”, analysait Dorra Mahfoudh,  professeure de sociologie spécialiste des questions de genre, pour inkyfada en 2021. La réussite scolaire serait également une manière pour les femmes de s’émanciper et de contrer leur difficile intégration dans le marché du travail. 

Des études menées dans d’autres pays montrent que grâce à leurs meilleurs résultats, les écolières sont moins susceptibles d’abandonner leur scolarité. Les garçons auraient également un rapport différent à l’école, “ils dénoncent plus souvent l’école en lui attribuant l’origine de leur échec”, selon une étude réalisée sur un millier de décrocheurs·euses en France. 

Selon Warda, directrice d’une école dans un quartier défavorisé depuis 30 ans, cette différence de genre se voit également dans les comportements.  “Les adolescentes ont plus peur [de l’autorité], surtout quand leurs parents sont présents dans leurs vies. C’est très social. Elles ne se retrouvent également pas dans la rue après avoir décroché”, observe-t-elle. 

Les élèves décrocheurs·euses abandonnent leurs études principalement en 7ème année et durant l’année du bac.

Un parcours et un profil typiques

A partir de différentes études, il est possible de dresser un profil-type de l’élève décrocheur : c’est généralement un garçon, adolescent, ayant redoublé plusieurs fois et dont la scolarité a présenté de nombreuses difficultés. Il est souvent issu d’un milieu social défavorisé. Une majorité des parents n’ont pas fait de longues études, et occupent des emplois précaires. Des emplois qui les empêcheraient d’être présents dans la scolarité de leurs enfants, selon Warda. 

Cette dernière donne l’exemple d’une mère célibataire avec trois enfants, employée en tant que femme de ménage, dont la fille a quitté l’école en primaire après deux redoublements. “Les parents sont généralement démissionnaires : ils n’ont ni le temps, ni l’énergie d’obliger l’enfant à aller à l’école. Ils me disent souvent : j’ai essayé de le convaincre, mais je n’ai pas réussi”, raconte-t-elle. 

Ces écolier·es suivent souvent un même parcours scolaire, parsemé de violences éducatives et paralysé par plusieurs difficultés d’apprentissage. “C’est ce qu’on appelle des décrocheurs sur place. Ils brisent rapidement tout lien avec le système éducatif. Même si l’école reste un lieu de socialisation important pour eux”, remarque Bassem Abida, chercheur en sciences sociales, ayant réalisé une thèse sur le décrochage scolaire.

Avant de quitter l’école, les décrocheurs·euses redoublent au moins une fois, selon la même étude. Certain·es reçoivent un peu de soutien scolaire, limité aux périodes d’examen, mais la plupart affirme n’avoir jamais eu de cours particuliers. Ils et elles admettent avoir du mal à poser des questions et à demander l’aide du cadre éducatif. 

Ces difficultés causent rapidement des comportements indisciplinés. L’élève commence alors à s’absenter de plus en plus et à avoir une attitude perturbatrice. Une conduite souvent très durement réprimée par le cadre éducatif. « C’est normal : mets-moi dans un cours de chinois, avec des élèves plus avancés que moi. Si je ne comprends rien au bout de deux ou trois cours, cela ne m’intéressera plus. Si on m’oblige à y aller, la première chose que je ferai c’est perturber le cours”, estime Warda. 

L’écrasante majorité des élèves quittent leurs études avant tout pour des raisons scolaires (difficultés d’apprentissage et violences de la part du système éducatif).

“Beaucoup des décrocheurs interviewés étaient des élèves à problème, à la limite de l’abandon, et ils se plaignaient des mauvais traitements que leur faisaient subir les enseignants”, révèle Bassem Abida. Ainsi, une majorité des décrocheurs·euses ont subi des violences verbales ou physiques dans le cadre scolaire, sans soutien de la part de l’administration.

Le sociologue remarque également qu’une partie du cadre éducatif a excessivement recours aux punitions. “Plusieurs élèves me disent : ‘ils me font sortir pour n’importe quelle raison !’ Ces élèves ont peut-être des difficultés psychologiques ou comportementales, auxquelles on n’accorde aucune importance, que ce soit par négligence ou manque de formation”, dénonce-t-il. 

Pour Warda, les enseignant·es manquent en effet de formation et d’encadrement, mais aussi de supervision de la part des inspecteurs·trices.

“Dans chaque classe, on a au moins une dizaine d’enfants à besoins spécifiques. Les enseignants n’ont ni le temps, ni la formation pour gérer ces difficultés”, estime-t-elle. 

Cette accumulation de punitions mènerait tout droit à l’abandon scolaire, selon le chercheur. Ce phénomène concerne principalement les quartiers pauvres des grandes villes, surtout au niveau secondaire. 

“C’est un phénomène urbain plus que rural”, explique Bassem Abida.

Les zones rurales, elles, sont plus concernées par des d’abandon au niveau primaire relativement élevés. Le peu d’élèves qui décrochent avant d’arriver au secondaire habitent généralement dans les régions rurales du centre-ouest de la Tunisie. Quatre des cinq premières délégations touchées par le phénomène sont ainsi situées dans le gouvernorat de Kasserine.

Où vont les décrocheurs·euses ? 

Après avoir abandonné leurs études, les décrocheurs·euses se dirigent en majorité vers les centres de formation professionnelle. “Ils se disent qu’il serait plus judicieux d’apprendre un savoir-faire. Un élève m’a déjà expliqué que tous ses cousins sont diplômés chômeurs. Il y a un resserrement des horizons, que les décrocheurs ressentent”, argumente le chercheur. Ainsi, “l’école n’est plus perçue comme un ascenseur social. Les enfants n’y croient plus”, confirme la directrice d’école. 

La grande majorité des décrocheurs·euses parviennent donc à rebondir, que ce soit en reprenant leurs études, ou en entrant sur le marché du travail. Mais beaucoup d’autres sont délaissé·es : plus d’un·e décrocheur·euse sur trois se retrouve sans emploi, ni formation, ni éducation. Une catégorie particulièrement vulnérable, qui tombe généralement dans la délinquance, observe Warda. D’après elle, l’école peut avoir un rôle social et limiter ce phénomène. “J’essaie au maximum de garder les enfants à l’école, pour pas qu’ils ne se retrouvent dans la rue”, témoigne-t-elle. 

Pour Warda, le volet social du décrochage n’est pas pris en compte dans la formation du cadre éducatif. Comme elle, Bassem Abida estime “qu’il devrait y avoir une coopération et un suivi avec le ministère des Affaires Sociales et celui du travail et de la formation professionnelle, pour comprendre où vont les décrocheurs”. En effet, selon le chercheur, l’abandon n’est pas dramatique tant qu’une réinsertion a lieu. Ainsi, il préconise de rendre le passage à la formation professionnelle automatique. 

Les chiffres obtenus par le FTDES diffèrent de ceux du ministère de l’Education. Selon Fethi Sellaouti, ministre de l’Education, 70% des décrocheurs·euses en 2021, ont continué leurs études en formation professionnelle ou dans le secteur privé.

Des réformes scolaires inefficaces

L’abandon n’est pas un phénomène nouveau, mais toutes les tentatives du ministère de l’endiguer se sont révélées inefficaces. 

Dès la loi de 1958, rendant l’enseignement obligatoire et gratuit jusqu’à l’âge de 12 ans, les efforts sont concentrés sur la généralisation de l’éducation à tous les enfants. Chaque année, un cinquième, voire un tiers, du budget national est alors consacré à l’éducation. 

Avec ces réformes, le nombre d’élèves au primaire triple en dix ans. Selon les estimations, une salle de classe est alors créée toutes les 17 heures environ pour prendre en charge cette explosion d’effectifs. 

Mais cette politique de scolarisation de masse compte d’importants taux d’échec et d’abandon scolaire. “La généralisation de l’enseignement après l’indépendance a substitué au système fermé à l’entrée en vigueur à l’époque coloniale, un système de sortie par l’échec”, selon un article analysant le système éducatif tunisien au cours du siècle dernier. En effet, en 1978, la grande majorité des enfants (84%) n’achèvent même pas le cycle primaire. 

Les décennies suivantes, pour pallier ce phénomène, les élèves sont de plus en plus poussés à finir le cycle primaire. Ils et elles sont systématiquement promus en 7ème année. Ainsi, depuis 2004, le taux d’abandon au primaire tourne autour d’1%.

“Quand c’est un enfant perturbateur, et que les enseignants sont fatigués, beaucoup d’entre eux gonflent les notes et font tout pour le faire passer en sixième année, pour qu’il sorte de l’école”, reconnaît Warda. 

Une légère amélioration a été constatée ces deux dernières années avec l’arrivée du Covid-19.

“A cette époque, les élèves allaient en classe un jour sur deux, par groupes. Beaucoup de professeurs ont exprimé qu’il y avait moins de problèmes, qu’ils avaient moins recours aux punitions”, explique Bassem Abida. 

Selon les déclarations du ministère de l’Education, Fethi Sellaouti, des programmes financés par l’UNICEF tels que l’Ecole de la deuxième chance et le programme M4D* seront mis en place pour mettre fin à l’abandon. 

Le ministère de l’Education prévoit ainsi la création de trois autres centres, après ceux d’Ariana et de Beb El khadhra, situés à Kairouane, Siliana et Gafsa, ainsi qu’une école virtuelle. 

Au total, ces écoles de la deuxième chance devraient accueillir 2500 élèves, ce qui représente à peine 2.5% du nombre d’élèves décrocheurs·euses. 

Pour l’heure, ces programmes n’accueillent donc qu’une infime partie des écolier·es en décrochage,  face à un phénomène qui invite à une réforme complète du système éducatif, selon les experts et les professionnel·les. 

19.09.2022 à 14:13

Levée des subventions aux produits de base : Quand l’austérité crée la précarité

Emna Mornagui

Alors que de nombreux produits alimentaires, dont les matières premières subventionnées, sont absents du marché, des voix s'élèvent aujourd'hui dans la rue tunisienne. Elles dénoncent la cherté des prix et la détérioration du pouvoir d'achat des Tunisiens. 
Texte intégral (4636 mots)

Après avoir attendu environ une heure au soleil, Hasna quitte la file d’attente devant la boulangerie du quartier. Le pain s’est vendu rapidement, et le boulanger a annoncé qu’il fermait. La femme âgée fouille dans ses poches et se rend dans l’autre boulangerie pour acheter du pain non subventionné au double du prix. C’est la troisième fois que cela se produit cette semaine, et la dame doute que sa retraite puisse résister à cette flambée des prix des produits alimentaires de base.  

À 65 ans, Hasna reçoit une pension qui ne dépasse pas 300 dinars par mois. Bien que ses enfants paient ses factures et ses frais médicaux, cela fait des années que sa pension ne lui suffit pas à couvrir ses dépenses. Durant ces derniers mois, avec la montée des prix de tous les aliments de base et l’absence de plusieurs produits subventionnés, elle n’arrive plus à joindre les deux bouts. En effet, récemment, plusieurs boulangeries ont fermé leurs portes et n’ont pas fourni de pain aux citoyen·nes en raison de la pénurie de matières premières.  

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En Tunisie, l’Etat s’est toujours chargé de compenser la différence entre le coût réel des produits de base et leurs prix à la consommation, à travers la Caisse Générale de Compensation ou les subventions aux produits de base. Cependant, il semble que ce mécanisme de subvention, qui permettait de lutter contre l’inflation et de protéger le pouvoir d’achat des citoyen·nes, soit devenu un fardeau pour l’État et nécessite d’être supprimé, quelles qu’en soient les répercussions économiques et sociales. 

Selon l’Institut national de la Statistique, vers la fin du mois de juillet 2022, l’inflation a atteint 8,2%. Dans ce contexte, les autorités tunisiennes optent pour la dissolution de la Caisse générale de compensation, et ce dans le cadre de plusieurs réformes prévues.   

Au début de l’été, lors d’une conférence de presse à laquelle ont participé plusieurs ministres, le gouvernement annonce les grandes lignes du programme national de réforme du 7 juin 2022. Selon le ministre des Finances, Sihem Boughdiri, ce programme « comprend plusieurs points conformes aux exigences de l’accord signé avec le Fonds monétaire international. »

Le programme adopte officiellement une approche visant à supprimer complètement les subventions sur les produits de base dans le cadre de la « réforme du système de subvention des produits de base ». La réforme, selon le document publié par le gouvernement, vise à établir un nouveau système permettant de faire bénéficier de l’aide ceux qui en ont besoin, et à adopter une approche progressive de l’ajustement des prix, sur une période de quatre ans, à partir de 2023.

Dans un premier temps, la réforme du gouvernement prévoit la mise en place d’une plateforme d’enregistrement automatique des bénéficiaires de transferts financiers, pour ensuite adopter progressivement un programme d’ajustement des prix.  

Hasna suit cette décision à la télévision tout en comptant le reste de sa retraite. En se basant sur sa situation, Adib Nehmeh, consultant en développement, politiques sociales et lutte contre la pauvreté, explique la situation à Inkyfada. Il affirme qu’il s’agit d’un « mécanisme de protection sociale employé par l’État pour combler l’écart entre les ressources de Hasna et les coûts de ses besoins primaires. » 

Le gouvernement n’a pas été en mesure de limiter la hausse des prix des légumes, des fruits et de la viande, et de fournir des produits subventionnés aux citoyen·nes. Ces transferts financiers, qui remplacent les subventions, permettront-ils de combler le fossé entre les faibles revenus et le coût de la vie qui ne cesse d’augmenter ?

Les subventions pèsent sur l’État

En effet, la révision du système de subvention est apparue dans les programmes de la majorité des gouvernements au cours des dernières années, notamment lorsqu’il s’agit de mesures visant à surmonter le déficit des finances publiques. « L’Etat, en collaboration avec le Fonds monétaire international, a cherché à trouver des solutions », selon le rapport de l’Institut des études stratégiques sur le système de subvention en Tunisie.  

Cette coordination n’a pas dépassé, selon le même rapport “l es limites du diagnostic, l’insistance des agences internationales sur la nécessité de revoir le système de subventions et de pousser à sa suppression et le lien entre ce système et les aides et prêts étrangers qui seront dirigés vers la Tunisie si les réformes sont lancées, et ce sans prévoir de mécanismes efficaces pour sortir de la crise financière. »  

Les gouvernements précédents ont fait pression sur les dépenses consacrées aux subventions en augmentant le prix du carburant et de certains produits de base, ou en réduisant le nombre de produits subventionnés. Le gouvernement actuel a pris une décision définitive en adoptant la suppression des subventions pour les produits de base.   

La ministre du Commerce, Fadhila Rebhi, a justifié la levée des subventions des produits de base par l’augmentation significative de leur coût, qui a atteint en 2021, 3200 millions de dinars. En 2022, suite aux répercussions de la guerre russo-ukrainienne, le coût des subventions devrait atteindre 4200 millions de dinars.  

Walid Besbes, chercheur en économie politique, estime que « s’appuyer uniquement sur l’augmentation du coût des subventions est imprécis car cela ne tient pas compte de l’inflation qui s’est produite en 10 ans »

Ainsi, le coût élevé des subventions n’est pas une raison suffisante pour dissoudre la Caisse générale de compensation. Le chercheur poursuit : « Même le ratio du coût des subventions, par rapport au PIB, est inexact. Le calcul du PIB n’inclut pas le secteur informel qui occupe une place importante dans l’économie tunisienne.”

Evolution du coût du subventionnement des produits de base entre 2015 et 2022

De son côté, la ministre du Commerce a continué à justifier la levée des subventions des produits de base par le fait que « le coût des subventions représente plus de la moitié des crédits alloués à l’investissement public. Son coût est comparable aux crédits budgétaires du ministère de la Santé et du ministère de l’Emploi réunis. » 

Pour Walid Besbes, le discours du gouvernement est empreint de fausseté. Il affirme que « les revenus du gouvernement couvrent souvent les dépenses, tandis que les investissements sont financés par les excédents des revenus et par les emprunts. »  

Besbes poursuit : « L’État a gelé le prix du pain depuis 2008, malgré la hausse continue des prix des céréales sur les marchés internationaux et l’inflation mondiale, parce que les gouvernements craignent un scénario similaire aux émeutes du pain de 1984. Il vaut mieux que l’État révise les prix du pain et des produits dérivés des céréales en fonction de l’inflation plutôt que de recourir à la suppression totale des subventions de la Caisse générale » 

Les revenus de l’État sont aussi les revenus de la caisse de compensation.

La politique de subvention des produits de base remonte aux années quarante du siècle dernier, en vertu du décret beylicale du 28 mai 1945. Les retombées économiques de la seconde guerre mondiale ont amené les autorités publiques tunisiennes à instaurer la première forme de « compensation » connue dans le pays.

Selon l’étude de l’Institut tunisien des études stratégiques sur le système de subvention, la Caisse générale de compensation dans sa forme actuelle a été créée par la loi de 1970. Elle a été mise en place après la phase post-coopération et ses retombées sociales, aggravées par les inondations de 1969 ainsi que les mutations politiques qu’a connues le pays après la destitution d’Ahmed Bensalah et l’abandon de l’expérience socialiste au profit d’un régime plus libéral. Le pays n’a pas abandonné le rôle de l’État-providence, un choix stratégique de l’État moderne au lendemain de l’indépendance. 

Depuis sa création jusqu’en 1987, la Caisse de compensation jouissait d’une indépendance financière. Elle était approvisionnée par le biais d’une redevance spéciale sur les hydrocarbures et les boissons alcoolisées.

Avec l’adoption de réformes structurelles dans les années 80, le budget de la caisse a été annexé au budget de l’Etat dans la loi de finances de 1987. Walid Besbes explique dans un article « Les revenus de la caisse vont directement à la trésorerie publique, et celle-ci se charge des dépenses de la caisse. Nous avons commencé à oublier peu à peu que certains des revenus de l’État étaient à l’origine les revenus de la caisse de compensation, en revanche, personne n’a oublié que les dépenses de la caisse sont devenues des dépenses de l’État, et à partir de là, nous avons commencé à parler du coût de ces subventions ». 

  “Les subventions ne bénéficient pas à ceux qui en ont besoin”  

Outre le coût élevé, la ministre du Commerce justifie la levée totale des subventions des produits de base par le fait que celles-ci ne bénéficient pas à ceux qui en ont besoin, et que “les deux tiers des subventions sont détournées vers des pays voisins parce que leurs prix sont moins élevés.”

Besbes dénonce cette affirmation en déclarant que « ce discours est idéologique et favorise l’application des diktats du Fonds monétaire international et ne repose pas sur des preuves scientifiques. Il n’y a pas d’études pratiques réelles qui soutiennent ce chiffre. Nous ne connaissons pas les détails exacts du secteur informel en Tunisie et du commerce de marchandises de contrebande, ni la perte couverte par la Caisse de compensation de tout usage illégal.” 

Inkyfada a tenté de contacter le ministère du Commerce pour connaître l’étendue réelle de la perte de la Caisse causée par la contrebande des produits subventionnés, mais n’a reçu aucune réponse. 

Le gouvernement renforce son discours justifiant la suppression des subventions en affirmant que celles-ci ne bénéficient pas aux catégories défavorisées, et que les classes sociales aisées en tirent profit.  

En fait, il n’existe pas d’études ou de recherches récentes qui précisent la réalité de cette disparité et l’impact des crises passées. Les dernières recherches en la matière remontent à l’étude la plus récente publiée par l’Institut national de la statistique et le Centre des recherches et des études sociales, qui indique que le système actuel de subventions alimentaires a contribué à réduire les inégalités sociales. Cette étude montre également que « le système de subvention alimentaire est très bon et que sa contribution à la réduction des inégalités est très proche de la pleine équité. » 

D’autre part, la loi de finances 2013 a approuvé plusieurs taxes pour les catégories considérées comme « non-vulnérables » afin de financer la Caisse générale de compensation. Une redevance de 1% du chiffre d’affaires a été prélevée sur les boîtes de nuit, les restaurants, les cafés luxueux, les hôtels et les voitures de luxe. Ainsi qu’une autre redevance de deux dinars par nuitée sur les séjours en hôtel pour chaque personne de plus de 12 ans. 

La même loi a approuvé et imposé un impôt sur le revenu de 1% à toute personne dont le salaire annuel brut dépasse 20 000 dinars, soit à peu près ceux dont le salaire mensuel net dépasse 1 250 dinars. Depuis 2013, les personnes qui « ne sont pas dans le besoin des subventions » contribuent de manière importante à la Caisse générale de compensation. Ainsi, le fait de faire bénéficier ces personnes ne justifie pas les difficultés de la Caisse générale à couvrir les coûts des subventions. 

L’objectif principal, selon Adib Nehmeh, « est de combler le fossé entre les faibles revenus et les prix élevés. Ce problème a été partiellement résolu par les subventions. Toutefois, si l’on veut supprimer les subventions, il faut d’abord s’attaquer au déséquilibre entre les revenus et les prix. Ce problème doit être résolu. Dans le cas contraire, le traitement proposé dès le départ pour combler l’écart, à savoir les subventions, ne devrait pas être supprimé. » 

En 2003 la Cour des comptes a confié à la Caisse générale de compensation une mission de contrôle. Son 19ème rapport a donné lieu à des observations portant principalement sur les céréales et l’huile végétale. Le rapport s’est concentré sur les déficiences du suivi des produits subventionnés par l’Office national des Céréales et le Centre pédagogique national, et notamment au niveau des procédures de paiement des frais de subvention.

Après plus de 10 ans, la Cour des comptes publie en 2016 un rapport détaillé sur la mission de contrôle du système de subventions des produits de base en Tunisie. Le rapport montre que les parties concernés n’ont pas pris en considération la majorité des recommandations du précédent rapport, et que “les orientations de la politique de subvention des produits de base n’ont pas été implantées dans le cadre d’un plan global, définissant les objectifs précis visés et les moyens et mécanismes nécessaires pour les atteindre en fonction d’un délai précis.” Le rapport traite en détail les lacunes structurelles du système de subvention sur trois plans, à savoir les orientations de la politique de subvention, la gestion du système de subvention et le contrôle des produits de base. 

Inkyfada a également tenté de joindre les services du ministère du Commerce pour se renseigner sur le contrôle des produits subventionnés, mais n’a reçu aucune réponse.  

La compensation en faveur de la justice sociale

Les défaillances de la Caisse générale de compensation, ses problèmes structurels et le discours officiel dissimulant la réalité des coûts réels des subventions négligent l’importance de son rôle social. Ce dernier représente pourtant un des éléments importants du débat sur la levée du système de subvention.  

« La possibilité que le gouvernement puisse dissoudre la Caisse de compensation constitue une provocation et une violation du pacte social qui unit les citoyens, ainsi qu’une grave atteinte à la confiance dans l’autorité politique », selon le rapport de l’Institut tunisien des Etudes stratégiques. Le rapport avertit également que la suppression de la subvention « aura des conséquences catastrophiques avec des coûts sociaux élevés qui menacent l’unité et la stabilité de l’État. » 

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En supprimant les subventions aux produits de base, les objectifs relatifs au soutien de la production nationale et à la lutte contre l’inflation seront abandonnés. C’est « ce vers quoi pousse le Fonds monétaire international depuis les années 1980, c’est-à-dire la libération des prix vers les prix réels » selon Adib Nehmeh, « puisque le secteur privé préfère investir sans bouleverser le prix réel. » 

“Toutes les mesures qui sont prises dans le monde, sous forme de transferts d’argent, visent à briser le lien entre la pauvreté et l’inégalité. On dépeint la pauvreté comme un phénomène tombé du ciel. On ignore son origine. Comme si le remède à la pauvreté consistait à jauger les pauvres et à leur donner de petites sommes d’argent.” Adib Nehmeh.  

Dans une déclaration, le ministre des Affaires sociales a reconnu que le nouveau système de subvention inclura 70% de la population. Bien que le gouvernement ait annoncé que son programme entrerait en vigueur au début de 2023 en lançant une « campagne de sensibilisation pour éduquer les citoyens sur la nécessité et les avantages de passer à un nouveau système », celui-ci n’a pas commencé à le mettre en œuvre. Ce qui laisse planer le doute sur le succès de la mise en œuvre de ce programme. 

Walid Besbes prévoit l’échec de la transition vers le nouveau système, du moment qu’il « engendrera plus d’injustice. Les classes populaires ne disposent pas de mécanismes d’accès pour traiter facilement avec l’Etat. Elles seront donc soumises au chantage des intermédiaires des représentants locaux de l’Etat. » 

Alors que la solution, selon Adib Nehmeh, reste « connue et se trouve dans la Déclaration universelle des droits de l’Homme. »

“Il convient d’adopter un système de couverture sociale complète reposant sur des droits, pour tous sans exception, même s’il est progressif. Il faut transformer les modèles économiques existants qui créent la pauvreté et l’inégalité et adopter des politiques qui éliminent la pauvreté et réduisent les inégalités.” 

Selon lui, si nécessaire, le recours à un programme de transferts financiers de grande ampleur dans les situations d’urgence et de crise doit être inclus « en tant que système temporaire, et il ne faut pas retarder la construction d’un système de protection sociale complet par des transferts financiers. » 

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