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26.01.2023 à 13:43

26 janvier 1978. Chronique d’un jeudi rouge

Arwa Labidi

Il y a 45 ans, le jeudi 26 janvier 1978, la grève générale annoncée par l’UGTT se transforme en révolte. Le soulèvement est réprimé dans le sang. Le jour de la première grève générale de la Tunisie indépendante est également celui de la première fois où l’armée nationale tire sur des civil∙es.

“C e jeudi était véritablement une révolution contre la faim”. C’est ainsi qu’est décrite “l’intifada ouvrière et populaire” dans le journal du mouvement d’opposition Perspectives. Violemment sanctionnée, cette journée de grève générale se solde par de nombreux morts et blessés et entraîne l’instauration de couvre-feu. 

À cette période, la Tunisie connaît un ralentissement économique important : le chômage double et le coût des denrées alimentaires augmente. Les manifestations d’étudiant·es et de travailleur·euses se multiplient. Soutenues par l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens), ces protestations font face à un parti unique, au sommet de son autoritarisme. Graduellement, la colère sociale s’assume et se renforce pour atteindre son apogée le 26 janvier 1978. 

Cette journée, que le récit hégémonique a appelé “jeudi noir”, est aussi un “jeudi rouge” (pour reprendre l’expression d’une tendance communiste de l’époque) car derrière les luttes politiciennes, derrière les instiututions et les dégâts qu’elles ont subis, il y a aussi une histoire de personnes qui sont mortes en défendant leurs propres vies. 

Avertissement : certains passages de cet article contiennent des descriptions de violences physiques et de torture.

L’UGTT, d’alliée du pouvoir à force d’opposition

Le contexte des années 1970 est celui d’une libéralisation accrue portée par le Premier ministre Hédi Nouira. Cette période succède à l’expérience socialiste menée par Ahmed Ben Salah durant les années 1960. Les deux décennies sont marquées par une répression violente des mouvements d’opposition et par le durcissement du parti-État. 

Critique de la politique de libéralisation de l’économie, la centrale syndicale UGTT émerge comme la principale force d’opposition alors qu’elle était jusqu’ici une alliée du pouvoir avec des cadres syndicaux massivement présents dans le parti et dans les ministères.

“Le régime de Bourguiba s’apparente, depuis 1956 jusqu’aux années 1970, à une alliance entre son parti […] et les dirigeants de l’UGTT. La Centrale syndicale s’engage activement dans la construction de l’État national […]. Ainsi, la rhétorique de l’unité nationale pour la construction du pays […] consolide le rapport organique entre l’État et le parti d’un côté et le syndicat de l’autre. […] C’est dans un climat social de mécontentement généralisé que s’impose le paradigme de l’indépendance de l’UGTT et se crée grâce aux luttes sociales un espace d’autonomie qui a protégé l’organisation de la mainmise totale du parti-État.”

Hela Yousfi, « L’UGTT, pierre angulaire de la République tunisienne », in Kamel Jendoubi (dir.), Que vive la République ! Tunisie 1957-2017, Tunis, Alif, 2018 p. 231.

L’entente entre l’UGTT et le gouvernement se fissure, et dans ce contexte de crise économique, c’est la confrontation. En octobre 1977, les ouvrier∙es de la Sogetex de Ksar Hellal déclenchent un arrêt de travail qui entraîne un premier affrontement. La grève exprime également une solidarité avec Habib Achour, secrétaire général de l’UGTT, en protestation contre les menaces d’assassinat qu’il reçoit de la part des milices du PSD (Parti socialiste desourien, ex Néo-Destour), le parti au pouvoir.

Le 19 décembre 1977, une grève générale des cheminots est réprimée par ces milices qui s’attaquent à plusieurs responsables syndicaux. Six ministres affiliés à l’UGTT démissionnent du gouvernement.

Suspect n°4 : Mokhtar El Ayari. Un traminot communiste sous surveillance

L’aile dure du parti, qui a l’aval du président Bourguiba – absent pour des raisons de santé –, choisit l’escalade. Pour assurer la sécurité, le Premier ministre, Hédi Nouira, décide de placer un militaire à la tête de la sûreté nationale, espérant rétablir le calme. Le colonel choisi pour ce rôle n’est autre que Zine El Abidine Ben Ali, qui prendra le pouvoir moins d’une décennie plus tard.

Le 10 janvier, Habib Achour démissionne du PSD. L’idée d’une grève générale, soulignant la puissance et l’indépendance de la centrale syndicale, germe progressivement. Deux semaines plus tard, l’UGTT annonce une grève nationale générale qui durera 24 heures et qui commencera le mercredi 25 janvier dès minuit. La grève a pour but de protester contre la destruction de bureaux régionaux de l’UGTT et l’arrestation du secrétaire général du bureau de Sfax, Abderrazak Ghorbal.

La journée du 26 janvier paraît ainsi être le fruit d’une lente mutation de l’UGTT, laissant plus de place aux formations de gauche, desquelles sont issus plusieurs nouveaux membres. Il s’agit également d’une centrale syndicale qui affirme progressivement son autonomie, compte un nombre croissant d’adhérent∙es et dont l’organe Ac-Chaab est de plus en plus vendu.

Manifestation devant le siège de l’UGTT (26 janvier 1978), Wikimedia

«  Les troubles suggèrent que l’UGTT a perdu le contrôle ferme de la situation”

D’après les câbles WikiLeaks* du “Bureau of Near Eastern and South Asian Affairs”, qui a analysé de près les soulèvements de janvier 1978, un climat insurrectionnel couvait déjà depuis au moins deux jours : 

« De nombreux rapports font état de manifestations de masse dans le centre-ville de Tunis mardi soir ; avec des blessés, quelques destructions de biens et de nombreux bris de verre. […] Plus de 2000 manifestants se sont massés sur la petite place qui fait face au siège de l’UGTT et à son réseau adjacent de rues étroites. 800 policiers et membres des forces de sécurité entouraient les manifestants dans un rayon de trois pâtés de maison. » 

( Rapport du 25 janvier 1978 )

Selon le même rapport, les personnes venues manifester sont surtout composées d’élèves et d’étudiant·es sans lien avec l’UGTT. Elles n’ont pas de tracts mais chantent des slogans anti-gouvernement. D’après un autre bulletin, plus inquiet, datant également du 25 janvier, “les troubles suggèrent que l’UGTT a perdu le contrôle ferme de la situation. Si les adolescents et les jeunes chômeurs sont hors de contrôle, la situation peut devenir sérieuse.”

De son côté, le gouvernement tunisien prend la situation très au sérieux. La télévision nationale annonce la veille que les “travailleurs d’utilité publique” qui feront grève seront punis. Plusieurs officiels exhortent les travailleur·euses à ne pas obéir à l’appel de l’UGTT.

Mais malgré ces tentatives de découragement, la grève a bien lieu. Le 26 janvier au matin, 10 % des bus sont de service mais des bus militaires sont mis à disposition afin de compenser le manque de moyens de transport. L’armée serait également chargée de faire fonctionner l’électricité, les lignes téléphoniques et la radio. Le gouvernement met ainsi tout en œuvre afin de casser la grève.

Dès 8h du matin, une confrontation a lieu entre des jeunes hommes et les BOP (brigades d’ordre public) à Bab Bhar. Des tensions surviennent également vers la rue de Rome et autour du lycée Carnot. À 10h, une unité militaire de 100 hommes en tenue de combat se dirige vers Bab Bhar et embarque des jeunes hommes jetant des pierres. Selon les écoutes effectuées par les services du bureau américain, cette unité a été sommée de se déplacer afin de contrer un groupe d’à peu près 500 personnes traversant la Médina en direction de Bab Bhar. Malgré l’ordre de tirer au-dessus de la tête, les morts commencent à tomber dans plusieurs endroits de la ville.

“Bloquée dans l’immeuble de l’UGTT, la direction syndicale se trouve constamment dans l’incapacité de communiquer avec les manifestants. Avant que le téléphone ne lui soit coupé, M. Habib Achour […] appelle le chef de la sécurité, le colonel Zine el Abidine Ben Ali, pour évoquer les risques d’affrontement créés par le bouclage de ses locaux et demander le départ des forces de l’ordre. Il ne l’obtient pas.”

Paul Lowy, “Espace idéologique et quadrillage policier : le 26 janvier 1978 à Tunis”, Hérodote, n°13, 1979.

Vers 13h30, les rapports déclarent qu’il ne s’agit plus d’une grève mais d’un duel entre forces de sécurité et protestataires : “De jeunes Tunisiens armés sont maintenant en action dans de nombreux endroits autour de la Médina ».

Les mouvements des insurgés, essentiellement constitués d’hommes, sont suivis par des hélicoptères survolant tout Tunis. Les déplacements sont “analysés sur les cartes de l’état-major militaire”, l’armée “boucle la Médina, comme aux plus sombres jours de l’ère coloniale”. 

7 et 8 novembre 1911, les révoltes du Jellaz. Chronique d’une escalade meurtrière
“Répartis sur les boulevards qui cernent la vieille ville, soldats ou policiers y pénètrent par groupes opérants des rafles efficaces, spécialement vers Bab Souïka où la résistance est la plus vive. Des commerçants des souks qui tentent de s’interposer (ou que l’on soupçonne de couvrir un fuyard) sont abattus. Les morts se comptent vite par dizaines. Certaines personnes qui ne trouvent pas d’abri chez l’habitant essaient d’échapper vers les bidonvilles de la sebkha.”

Paul Lowy, “Espace idéologique et quadrillage policier : le 26 janvier 1978 à Tunis”, Hérodote, n°13, 1979. 

Selon un compte rendu de la journée réalisé par le mouvement Perspectives et publié dans son journal El ‘Amel Ettounsi (n°42, juin 1978), plusieurs décès sont à déplorer à Bab Souika. Des enfants – un jeune garçon qui apportait de la nourriture à son frère et une fille de 8 ans qui revenait chez elle avec sa mère – ont été mortellement atteint∙es. La violence est également présente dans les rangs des forces de l’ordre : un officier tue deux soldats qui ont refusé de tirer.

Dans l’entrepôt de bus de la SNT (Société nationale de transports) de Bab Saadoun, un comité de défense de la grève se constitue et se barricade derrière des bus et des barils d’essence. Une partie du mouvement contestataire qui s’est divisé à Bab el Khadhra, se réfugie dans l’entrepôt. Des parachutistes descendus des hélicoptères tirent sur la foule, au moins trois ouvriers sont tués. L’essence répandue s’enflamme et des bus prennent feu.

“Khobz, horriyya, karama wataniyya*” 

*Du pain, de la liberté et de la dignité nationale

Dans sa traque effrénée, l’armée mitraille les jeunes habitants du quartier de Mellassine du haut des hélicoptères. Selon le témoignage de Mohamed Chaabane pour l’IVD, Zine El Abidine Ben Ali aurait été présent dans l’un des hélicoptères et  et des rumeurs – difficilement vérifiables – disent qu’il aurait tiré lui-même sur des jeunes garçons en fuite.

D’après le compte-rendu de Perspectives, le centre-ville et la médina de Tunis ne sont pas les seuls foyers de la contestation. Plusieurs mouvements insurrectionnels et de résistance éclatent dans différents quartiers du grand Tunis. Un climat d’insurrection et de violence plane sur la capitale.

À Mellassine, l’armée ne se contente pas de tirer sur la population depuis les hélicoptères. Des militaires à terre entrent dans les maisons et tirent à bout portant sur des familles. Deux policiers sont décapités en représailles.

Janvier 1984, les révoltes du pain. L’histoire oubliée des condamnés à mort

Plus au sud, dans les quartiers de Kabaria, Wardia et La Cagna, les habitants bloquent la route principale. Ils arrêtent les voitures de luxe pour faire payer un droit de passage aux conducteur∙ices. Des voitures, dont un véhicule de police, ainsi que la cellule du PSD sont incendiées. Un peu plus loin, à Jebel Jloud, une section du PSD est également détruite et la police est empêchée d’entrer dans le quartier. Certaines personnes pénètrent dans une usine de produits alimentaires et font “des provisions”.

Groupe devant une cellule saccagée du PSD. Le Quotidien de Paris (27.01.1978), Centre de documentation nationale

À Ben Arous, des ouvriers se rassemblent dès 8h30 du matin. À peine 30 minutes plus tard, l’armée ouvre le feu sur la population. En face, des manifestants brûlent la municipalité et pénètrent dans le bureau de la recette des finances puis dans la cellule du PSD. Il s’agit d’ouvriers, de jeunes chômeurs ou encore d’étudiants. Plusieurs sont tués. Un agent responsable ayant tiré sur les protestataires aurait été brûlé vif puis son cadavre aurait été jeté sur les rails du train en représailles.

D’autres foyers d’insurrections éclatent en banlieue Sud – Radès et Hammam Lif – , au Kram, à El Menzah ou encore à Jebel Lahmar. En plus de la capitale, plusieurs autres villes du pays sont concernées par les soulèvements comme Béja, Sousse, Kasserine, Redeyef, Mdhilla, Gafsa, Metlaoui, Tozeur… Partout résonnent des slogans – qui ne sont pas sans rappeler les phrases scandées 30 ans plus tard, pendant la révolution de 2011 – revendiquant le peuple face au pouvoir.

“La main de l’ouvrier et du paysan sont plus puissantes que toi Sayyah » [En référence à Mohamed Sayyah, chef du PSD]

“Du pain et de l’eau mais pas Nouira”

“L’argent du peuple, bande de voleurs”

“Du pain, de la liberté et de la dignité nationale”

À 19h, le gouvernement décrète l’état d’urgence sur ordre présidentiel et un couvre-feu à partir du 26 janvier de 20h à 5h du matin. Les rassemblements de plus de trois personnes sont interdits. La police est autorisée à ouvrir le feu sur les personnes qui ne respectent pas le couvre-feu*.

« C’était la terreur”

À Tunis, les hôpitaux sont débordés. Quatre établissements accueillent les blessé∙·es : Rabta, Aziza Othmana, Habib Thameur et Charles Nicolle. Vers 13h30, un médecin canadien apprend au service de l’ambassade américaine que 300 personnes ont déjà été admises à l’hôpital pour blessures par balles

D’après le précieux travail de recoupement de données réalisé par Selma Zghidi* à partir des archives des hôpitaux de Rabta (dont les registres des décès sont accessibles) et de Charles Nicolle (dont seulement les registres d’admission sont disponibles), les personnes blessées ont afflué toute la journée, et ce, dès 7h30. Elles ont entre 15 et 57 ans et il s’agit presque exclusivement d’hommes, à l’exception de Latifa Ben Mahmoud (âge non précisé, décédée). La majorité a moins de 25 ans.

Le motif de leur admission n’est pas précisé dans les registres mais leur hospitalisation simultanée dans un même bloc indique qu’il s’agit probablement de victimes de la répression policière et militaire. Plusieurs personnes blessées sont admises au bloc opératoire et certaines dans des blocs d’autres spécialités type ORL ou urologie. “Cela peut démontrer que l’affluence est telle que les différents blocs sont submergés et que les médecins doivent trouver des solutions d’urgence face au nombre critique des personnes blessées”, analyse Selma Zghidi. 

Plusieurs personnes sont également admises durant le couvre-feu malgré les difficultés de transporter un∙e proche ou un∙e voisin∙e souffrant∙e dans une ville quadrillée et militarisée. Nejib Chaibi, qui était interne à l’hôpital Rabta à l’époque, se souvient de comment son ami Noureddine Ben Jemaa, interne à Charles Nicolle, a sauvé un jeune homme blessé par balle. Contacté à ce propos, il témoigne :

 “Ce jeudi-là, à 20h30, Noureddine a sonné chez moi, il portait sa blouse blanche. Il m’a dit qu’un jeune du quartier était venu le voir en étant blessé, qu’il allait l’emmener à l’hôpital et qu’il voulait que je l’accompagne. Il m’a demandé de prendre avec moi deux blouses. Dans la voiture, il y avait un jeune homme, un gaillard, blessé par balle sur le flanc gauche. On lui a mis la troisième blouse pour cacher sa blessure. On a appelé un ami interne en chirurgie à Aziza Othmana pour l’avertir de notre arrivée”.

De La Cagna à l’hôpital, leur voiture – un break blanc qui passait pour un véhicule médical –, est arrêtée au moins trois fois en raison des barrages mis en place pendant le couvre-feu. “L’armée tenait la rue, ils pouvaient nous tirer dessus”, raconte le médecin. Alors que le blessé saigne à l’arrière de la voiture, Noureddine Ben Jemaa affirme aux forces de l’ordre qu’ils sont tous trois médecins et qu’ils ont été appelés par l’hôpital. Le trajet leur prend en tout deux heures, malgré la proximité de l’hôpital.

“On est finalement arrivés à l’hôpital où on l’a confié à notre ami. Le lendemain, lorsqu’on a appelé pour avoir de ses nouvelles, on nous a dit qu’il était parti aussitôt la plaie soignée. Il avait pris la fuite car les policiers raflaient les blessés. Je voulais juste souligner le courage et le calme de mon ami Noureddine Ben Jemaa car moi je n’aurais jamais pu faire cela en plein couvre-feu pour sauver un inconnu. C’était la terreur, à l’hôpital je voyais des blessés par balle pour la première fois de ma vie. Les hôpitaux étaient entourés de policiers, il y avait des militaires tous les 100 mètres. Les soldats étaient de jeunes appelés, eux-mêmes étaient très confus. »

Patrouilles à Tunis. L’Europeo (17.02.1978), Centre de documentation nationale

Un rapport de la LTDH (Ligue tunisienne des droits de l’homme) précise que les tirs ont visé les organes vitaux – tête, poitrine et dos. Les familles n’ont pu enterrer leurs proches que plusieurs jours après leur mort, seulement en petit comité et en présence policière.

Critique, la Ligue dénonce par ailleurs la couverture médiatique de la grève qui a été “destructrice”

“Durant toute la journée du 26, la radiotélévision a diffusé ses programmes ordinaires, de la musique surtout. La population n’a pas été prévenue de ce qui se passait dehors et nous pensons que plusieurs personnes ont été tuées ou blessées car elles ne mesuraient pas le danger de ce qui était en train de se produire et elles n’ont pas suffisamment été mises au courant.”*

*Rapport datant de mars 1978 publié dans Attariq Al-Jadid, n°13, février 2003.

L’une des multiples victimes de la désinformation est un homme prénommé Saïd, cireur de chaussures au centre-ville de Tunis, qui sort comme d’habitude ce jour-là. Comme lui, de nombreux·ses travailleur··euses sont sorti·es travailler, probablement en raison de la campagne médiatique qui a diabolisé l’UGTT pendant des semaines et minimisé l’ampleur de la grève à venir. Saïd aurait été l’une des premières personnes tuées le 26 janvier.*

“Yassine avait dix-sept ans…”

Les jours qui suivent sont marqués par le quadrillage policier de l’espace urbain. À Tunis les policiers de la circulation sont armés de mitrailleuses et des tanks militaires sont stationnés dans le centre-ville. La police et l’armée ne sont pas les seules à imposer leur loi puisque des comités de vigilance sont également en place. 

Patrouilles à Tunis. L’Europeo (17.02.1978), Centre de documentation nationale

« La police a été […] renforcée par quelques jeunes en uniforme (non armés, excepté les bâtons) provenant vraisemblablement des « comités de vigilance » ou du « service d’ordre public » du parti. Un officiel a confirmé la mise en place de « comités de vigilance », mais a affirmé qu’ils n’étaient pas issus de la jeunesse du parti, mais de cadets de la police non gradés.”

Rapport du 2 février 1978

Dans une ville assiégée, les familles cherchent leurs morts. Souhayr Belhassen détaille dans cet article, paru le 15 février 1978 dans Jeune Afrique, le vécu des proches des jeunes victimes. Elle décrit des scènes déchirantes à l’hôpital, avec des familles endeuillées et un sol souillé par le sang des victimes, qu’une “serpillère passée à la hâte a étalé […] en traces sombres sur le carrelage”. 

Jeune Afrique (15.02.1978)

La contre-insurrection 

À partir du 6 février, la rentrée scolaire et universitaire est agitée et des grèves des cours sont entamées. Mohamed Mzali, alors ministre de l’Éducation nationale, met en place des mesures coercitives : privation de bourses et expulsion des cités et restaurants universitaires en cas d’absence non justifiée.

“L’armée est réapparue dans les rues de Tunis, cette fois sous la forme […] de troupes plus expérimentées que les recrues qui montaient la garde à la suite des troubles. Dans une zone proche de la faculté des lettres, mais bien cachés, se trouvent un nombre important de troupes, de chars et d’ambulances. Ce matin, des hélicoptères patrouillaient au-dessus de la ville.” 

( Rapport du 6 février)

Soldats déployés à Tunis, janvier 1978. Source : Wikimedia

La presse française traditionnelle se désole face à cette Tunisie qu’elle ne soupçonnait pas, une Tunisie où “les ruelles couvertes des souks sont quasi désertes” (L’Aurore, 28-29 janvier 1978). Le vernis du tourisme se craquèle face à l’autoritarisme déchaîné : 

“On avait fini par croire l’aimable Tunisie à jamais vouée au Club Méditerranée. Mais jeudi dernier, le charme s’est rompu.” (Le Point, 30 janvier 1978)

“Profonde blessure d’une certaine Tunisie rieuse, légère, tolérante, libérale, plus heureuse, peut-être qu’elle ne le disait. Originale et exemplaire. Enviée et vulnérable […]. Quelque chose vient de se casser ici. Une tache de sang sur cet aimable décor qui ne devrait pas seulement évoquer les fastes naïfs d’un pays d’opérette ou les plaisirs faciles du Club Méditerranée.” (L’Express informations, 6-12 février 1978).

Ainsi, la bonne élève se révèle être une cancre. Le Nouvel observateur, lui, titre “La colère du peuple le plus pacifique de la Méditerranée contre le despote le plus éclairé du monde arabe” (30 janvier 1978). Pourtant, c’est la colère du despote qui s’est abattue sur le peuple. 

“Lors de ses expériences de guerre coloniale, l’armée française a conçu une nouvelle manière de penser le rapport de l’État à la population et le déploiement de l’armée en ville contre des civils : la contre-insurrection. Les théories qui en découlent présentent la population comme l’enjeu premier du contrôle : l’État aurait à protéger et, en même temps, à contrôler une population constituant un milieu de prolifération des « menaces subversives ». L’armée y est représentée comme le chirurgien du corps national infecté par les « subversifs ». Ces théories sont organisées autour de trois axes principaux : l’indistinction des sphères du civil et du militaire, du temps de la paix et de celui de la guerre, de l’intérieur et de l’extérieur. À travers elles, […] l’armée et la classe politique se sont accordées sur l’idée qu’il pouvait être légitime de faire la guerre à sa population, de déployer l’armée dans ses propres villes, contre une population « gangrenée » qui déstabi­liserait l’État.”

Mathieu Rigouste, « La guerre à l’intérieur : la militarisation du contrôle des quartiers populaires », dans : Laurent Mucchielli éd., La frénésie sécuritaire. Retour à l’ordre et nouveau contrôle social. Paris, La Découverte, 2008, p. 88-98. Disponible ici.

Toutes les tactiques déployées par l’État tunisien obéissent à la logique de la contre-insurrection. Le parti destourien applique les mêmes stratégies qui lui étaient infligées quelques décennies plus tôt par les autorités coloniales. De force fédératrice, il se transforme ainsi en bourreau.

9 avril 1938. L’expression d’une colère anticoloniale

À travers ses canaux médiatiques officiels, on retrouve la division entre bon peuple et mauvais éléments : “le Tunisien n’est pas dupe et […] sait localiser le mal”, un mal inhumain qui viendrait d’ailleurs, qui gangrène le corps national : “des actes subversifs dictés par une haine sauvage et réalisés par des individus drogués de courants dévastateurs.” ( L’Action, 2 février 1978). Ainsi légitimée, l’intervention militaire de l’armée nationale contre la population nationale devient normale et salutaire.

Présence de tanks à La Kasbah de Tunis. Le Soir (29.01.1978), Centre de documentation nationale

Le nombre de victimes, un chiffre toujours incertain 

Très vite, la question du nombre de morts et de blessés devient un sujet sensible et le gouvernement tente de minimiser les dégâts. Le journal d’opposition Er-raï, n’a pas le droit de diffuser un numéro dont la couverture fait état de 100 personnes tuées. 

« L’ambassade de France nous a dit qu’elle était informée, que ce soit par le gouvernement ou l’opposition, que le gouvernement avait dit aux éditeurs qu’il ne pouvait pas autoriser la circulation d’un journal contenant une fausse déclaration concernant les décès, mais que le journal pouvait circuler si l’article était supprimé. Les éditeurs ont apparemment refusé de le faire. Tous les journaux de ce matin ont publié une déclaration du gouvernement selon laquelle les rapports faisant état d’un nombre de morts plus élevé que celui annoncé officiellement, sont faux. Le nombre officiel de morts est maintenant de 46. Selon la déclaration, 43 sont morts le 26 janvier et trois personnes par la suite ». 

( Rapport du 2 février 1978)

Dans les rapports qui se succèdent, le bilan du nombre de victimes ne cesse d’augmenter. Le 27 janvier, l’ambassade américaine dénombre 22 morts ; le lendemain, ce chiffre grimpe à 40 morts et 325 blessés. Le dernier rapport fait état de 70 personnes tuées alors même que le chiffre officiel avancé vers le 2 février fait état de 46 morts.

Jusqu’à aujourd’hui, le nombre de mort·es et de blessé·es n’a pas été établi de manière précise. Le 11 avril 1978, dans le journal du PSD, Al ‘Amal, l’État avance le nombre définitif de 51 personnes décédées et publie une liste de noms. Du côté de l’UGTT, les syndicalistes déplorent entre 500 et 1000 personnes décédées dans leurs déclarations. D’autres organisations, telles que la LTDH, ont réalisé des recensements établissant un nombre d’environ 200 victimes et plusieurs centaines de personnes blessées. Le travail partiel de recoupement des archives effectué par Selma Zghidi – à partir des données des hôpitaux Rabta et Charles Nicolle et d’autres sources – confirme avec précision qu’au moins 61 personnes ont été tuées, ce qui est déjà plus élevé que les chiffres officiels de l’État. 

“Si des recherches dans les registres d’autres hôpitaux de Tunis et d’autres villes sont effectuées, le chiffre serait forcément plus important”, rappelle-t-elle.

Le rapport final de l’IVD précise que le gouvernorat où il y a eu le plus de décès est celui de Kasserine. Tunis est le cinquième gouvernorat touché après Monastir, Gafsa et Béja.

Des centaines d’arrestations

Suite à la journée du 26 janvier, une vague d’arrestations touche la population et les membres de l’UGTT partout dans le pays. A Kasserine et Sbeitla, par exemple, des individus sont accusés “d’actes subversifs” et d’avoir causé des “troubles civils” et plusieurs écopent de peines allant de un à cinq ans de prison.

À Tunis, des dizaines d’auditions commencent rapidement et des peines de 4 mois à 2 ans sont prononcées pour “rassemblement illégal et émeutier, vol, destruction de biens, insulte à la police, diffamation de membres du gouvernement et entrave au droit au travail des individus » ou encore “violence et destruction délibérée de biens, outrage à des agents publics dans l’exercice de leurs fonctions, rassemblement illégal et émeutier, incitation à la grève et atteinte aux bonnes mœurs”. La plupart des accusés sont de jeunes hommes et certains sont défendus par Radhia Nasraoui.

Du côté de l’UGTT, Habib Achour est arrêté. Les médias officiels mettent l’accent sur l’idée d’un complot syndical prémédité contre le régime. Ils évoquent la découverte d’armes cachées dans les bureaux de l’UGTT à Sfax. La télévision nationale montre “un grand arsenal de pierres, de bâtons, de lances métalliques et de cocktails molotov.” Le siège de Tunis aurait également abrité le même type d’artillerie.

Pour les membres de l’UGTT, il s’agit de simples manœuvres et mises en scène afin de discréditer la centrale et légitimer la violence qu’elle subit. Ils dénoncent les tactiques répressives, les arrestations arbitraires, la coercition et les violences physiques qui seraient à l’origine des multiples lettres de démission de l’UGTT.

En témoignent les cas de “Mohamed Guelbi, un journaliste d’Ech-chaab, l’hebdomadaire de l’UGTT, [qui] a été sévèrement battu pour faire remettre sa lettre de démission. Un autre cas est celui de Khelifa Abid, membre du bureau exécutif de l’UGTT. Abid avait été hospitalisé pour une maladie cardiaque. […] Le personnel médical et les services de sécurité ont fait pression sur lui dans son lit d’hôpital pour qu’il signe une lettre de démission. » ( Rapport du 30 janvier 1978)

Plusieurs dizaines de syndicalistes se font arrêter et interroger. Les avocat∙es se voient refuser le droit d’accéder aux lieux des interrogatoires. Le procès de Habib Achour et d’autres dirigeants de l’UGTT débute en octobre 1978. Le procureur de la République requiert la peine de mort contre l’ancien secrétaire général et 29 autres cadres de l’UGTT qui “visaient à renverser le gouvernement par la violence et prendre le pouvoir” (Le Matin, 5 octobre 1978). Le journal français L’Humanité dénonce un “procès bâclé, émaillé d’incidents, avec des avocats commis d’office.” Selon lui, les procès “ont bénéficié du mutisme observé par le pouvoir giscardien et de la consigne de silence respectée en France par la plupart des moyens d’information.” (L’Humanité, 11 octobre 1978). Finalement, les juges ne prononcent pas la peine capitale mais condamnent les syndicalistes à des peines de travaux forcés. Habib Achour écope de 10 ans de travaux forcés. 

En France, un mouvement de solidarité se met en place à travers les militant∙es de gauche tunisien∙nes et français∙es et des collectifs de travailleur∙euses tunisien∙nes immigré∙es (tel que l’UTIT, Union des travailleurs immigrés tunisiens). Le collectif tunisien du 26 janvier est fondé en France par Khemaïs Chammari.

Plusieurs missions d’enquête et d’observation sont menées en Tunisie : une avocate déléguée par la CGT participe à la défense de plusieurs dirigeants syndicaux dont Habib Achour, un avocat du barreau d’Alger chargé par la Confédération internationale des syndicats arabes se rend sur place, et d’autres syndicalistes, avocat·es ou journalistes d’autres pays arabes ou européens participent au mouvement de solidarité. Ces différentes missions sont réalisées avec des avocat·es tunisien.nes, l’Association des jeunes avocats, le Conseil de défense des libertés publiques, la LTDH et les familles des personnes détenues.

“Ce n’était plus le père que je connaissais”

Certains rapports de l’Ambassade des Etats-Unis évoquent des actes de torture et de maltraitance qu’ont subis les militants syndicalistes arrêtés.

“Maître Mansour Cheffi, avocat de la défense d’Habib Achour, a puisé une grande partie de ses informations auprès de Taieb Chtioui, président de la Fédération des travailleurs agricoles et ancien membre du bureau exécutif de l’UGTT, arrêté et récemment libéré. Chtioui a affirmé qu’il existait un système de brutalité et d’abus à l’égard des responsables syndicaux incarcérés au siège de la Sûreté nationale, où il était détenu pour interrogatoire avec une centaine d’autres agents de l’UGTT. 

Chtioui a affirmé que 34 personnes ont été confinées dans une pièce avec quatre lits, ce qui a entraîné de longues périodes d’insomnie. Il a déclaré que les prisonniers personnellement ou professionnellement proches de Habib Achour ont subi un traitement particulier : le chauffeur d’Achour aurait été forcé de rester debout pendant quarante-huit heures. Il était poussé ou battu à chaque fois qu’il tentait de s’asseoir, de s’allonger ou de s’écrouler. Salah Brour, le secrétaire d’Achour, a été grossièrement maltraité et battu […]. La situation personnelle de Habib Achour est censée être meilleure que celle de ses codétenus, dont il est isolé. […] La police a permis à sa famille de lui fournir des denrées alimentaires et des vêtements de rechange. […]”

Rapport  du 6 février 1978 

Selon le même rapport, Taieb Chtioui évoque également le cas de Saïd Gagui, membre de l’UGTT, Secrétaire général de la Fédération nationale des travailleurs des secteurs de l’alimentation et du tourisme, qui a été “privé de nourriture pendant quatre jours et qui est maintenant rationné à une croûte de pain par jour. On lui refuse la permission de se laver ou de changer de vêtements. […] Il a été battu à plusieurs reprises et son alliance s’est enfoncée dans l’os de son doigt lors de l’un de ces épisodes ».

Lors de son témoignage pour l’IVD, Souad Gagui, la fille de Saïd Gagui, se remémore la disparition de celui-ci, arrêté au siège de l’UGTT la veille de la grève générale. Pendant deux mois, la famille du syndicaliste reste sans nouvelles. Ce n’est qu’au printemps qu’elle peut le revoir enfin.

Lorsque Souad Gagui, âgée à l’époque d’une vingtaine d’années, retrouve son père, elle peine à le reconnaître. 

“Son visage était différent, ce n’était plus le père que je connaissais, ses cheveux et sa barbe étaient différents. Quand je suis allée le serrer dans mes bras, un policier est venu me frapper et me pousser.”

En prison, l’état de santé du syndicaliste se détériore ostensiblement à cause des actes de torture qu’il subit. Il est transféré dans un hôpital dans une chambre gardée par des policiers. “Sa main était menottée au lit et on ne nous laissait pas l’approcher”, se souvient sa fille. Saïd Gagui finit par être autorisé à rentrer chez lui. “Tout le monde était heureux, nous pensions qu’il allait guérir”, se remémore Souad Gagui. Mais il décède le 9 janvier 1979 des suites des sévices qu’il a subis en prison.

À Sousse, le syndicaliste Houssine Kouki meurt également suite à la torture. Il est arrêté le 26 janvier 1978 avec d’autres syndicalistes et passe 11 jours dans une cellule de 3 mètres carrés, dormant sur le sol et privé d’eau.

Lors des séances de torture, il est attaché nu, mains et pieds liés, et balancé entre deux tables. Fréquemment battu, les policiers versent de l’eau froide sur son corps dès qu’il fait mine de s’évanouir. Les témoins racontent qu’il revenait à quatre pattes vers sa cellule, terrassé par la douleur. 

Quelques semaines plus tard, le 15 février 1978, Houssine Kouki et ses co-détenus sont censés comparaître devant le tribunal de première instance de Sousse. Mais le militant est pris d’une forte fièvre. Pour le forcer à se lever, les policiers lui donnent des coups de pieds dans les côtes. “Lève-toi et arrête ta comédie !”*, lui crient-ils. Malgré la maladie, Houssine Kouki est traîné au tribunal. Mais face à son état, le juge demande à ce qu’il soit transféré à l’hôpital. 

Houssine Kouki meurt le jour même en route. Malgré le rapport des médecins légistes témoignant de plusieurs blessures graves, la version officielle évoque une mort naturelle et la première plaque qui a été placée sur sa tombe indique une date de décès antérieure au 26 janvier 1978, excluant ainsi sa vie et sa mort de tout lien avec les événements. La plaque est rectifiée un an plus tard grâce à l’intervention de ses compagnons syndicalistes.

L’épouse, les deux enfants et les compagnons de Houssine Kouki lors du premier anniversaire de sa mort. Source : echaabnews.tn

Presque un an après le 26 janvier 1978, Hamadi Zellouz, un étudiant et poète de 18 ans, meurt le 3 décembre de la même année, 24 heures après son arrestation dans les geôles du ministère de l’Intérieur. Le jeune homme est embarqué car il est surpris en train de distribuer des copies clandestines du journal Ac-chaab (Ac-chaab As-sirriya), journal créé par le groupe affilié aux Patriotes démocrates (Watad) au sein de l’UGTT. Cette tentative survient après l’interdiction du tirage de l’organe officiel de l’UGTT Ac-chaab suite à la grève générale. Selon l’une de ses sœurs, Hamadi Zellouz a été torturé par des électrodes appliquées sur sa tête, afin de lui faire avouer des noms. Il refuse et finit par succomber à cette torture électrique. 

Les fantômes de janvier

La journée du 26 janvier 1978 semble contenir en elle plusieurs journées. Une journée où le pouvoir s’est dit victime d’un complot et a mis en œuvre une stratégie d’éradication. Une journée où l’UGTT a perdu le contrôle de son propre événement. Une journée où les quartiers populaires et ouvriers se sont soulevés sans attendre un mot d’ordre institutionnel. Une journée où l’armée et la police ont tiré sur des hommes jeunes et désarmés.

Cependant, le nombre conséquent de morts n’a pas pu faire vaciller le solide récit officiel des événements où les ministres et les dirigeants syndicaux sont des protagonistes et où les personnes qui ont perdu la vie ne sont que des données, des chiffres flous. 

Quelques mouvements ont gardé la trace de ce qui a eu lieu, dans les quartiers, dans les autres villes que Tunis, et ont amorcé des mises en récit alternatives :

“Certains parlent de “jeudi noir” […] Mais nous ne voyons pas seulement le visage de la répression et de la perte. Nous voyons avant tout le visage de la résistance héroïque et c’est pour cela que le 26 janvier reste pour nous le “jeudi rouge” […]. Rouge comme le sang pur des enfants du peuple qui a abreuvé notre terre. […] Rouge comme le drapeau de notre pays qui a été porté par nos ouvriers et notre peuple ce jour-là […]. Rouge comme l’étendard de la classe ouvrière qui fut le 26 janvier le moteur de la véritable résistance.”

“Le jeudi rouge en Tunisie, un point de basculement historique”, Brochure du Mouvement Perspectives, février 1978 (en arabe).

Un demi-siècle plus tard, alors que l’État consacre le Premier ministre de l’époque, Hédi Nouira, sur le billet de banque de 50 dinars, les fantômes* du 26 janvier 1978 peinent à sortir de l’ombre.

Pourtant, les insurrections qui ont débordé l’action syndicale, l’action ouvrière et toute forme d’institution, sont profondément inscrites dans l’histoire tunisienne contemporaine, tout comme l’est leur élimination méthodique.

“En 2011, c’est encore en janvier que la révolution renverse Ben Ali, celui qui était l’un des responsables des services de sécurité le 26 janvier 1978. Le processus révolutionnaire déclenché entre le 17 décembre 2010 et le 14 janvier 2011, a certainement été détourné […] Mais rien n’est encore joué. En attendant, les janviers continuent à hanter les dictateurs de la Tunisie.” 

22.01.2023 à 23:04

23 janvier 1846 : la fin de l’esclavage en Tunisie ?

Nesrine Zribi

En 1893, 50 ans après l’abolition officielle de l’esclavage, Khadija, une esclave originaire de l’Afrique de l’Ouest, fuit son maître violent. Malgré le discours officiel, moins d’un quart des personnes réduites en esclavage ont été effectivement libéré·es en 1846 et la traite a continué en toute impunité pendant des décennies. 
Texte intégral (12786 mots)

En cette nuit du 14 mars 1895, Khadija bent Fatma, accompagnée de son jeune garçon de cinq ans, quitte silencieusement la demeure de son maître, à Tunis. Elle se réfugie au Consulat général d’Angleterre dans l’espoir de s’affranchir et d’obtenir justice.

Khadija bent Fatma est une esclave depuis son enfance. Elle est née dans le Borno-Kano, au nord-est de l’actuel Nigeria. Quand elle a sept ans, elle est séparée de ses parents pour toujours et est vendue à un homme qui l’installe dans sa résidence tunisienne. Elle commence alors à travailler comme domestique. 

L’hiver 1893, alors même que l’esclavage est censé avoir disparu, Khadija est de nouveau vendue avec son jeune enfant pour 300 francs. Son maître l’installe à Tunis et se montre violent. Plus d’un an après, Khadija prend la fuite.

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Sur les étagères des Archives Nationales, les dossiers regorgent d’histoires d’esclaves tentant d’échapper à leur maîtres et de récits de traites clandestines qui perdurent jusqu’au début du XXème siècle, bien longtemps après l’abolition officielle. A partir de ces documents et des témoignages d’historien·nes, inkyfada retrace les raisons qui ont poussé Ahmed Bey à abolir l’esclavage en 1846 et les conséquences de ce décret.

Attention, certaines images d’archives et citations contenues dans cet article peuvent contenir des propos choquants.

De multiples formes d’esclavage

Comme Khadija, la plupart des personnes réduites en esclavage à Tunis et dans les grandes villes côtières sont des travailleur·euses domestiques. Leurs tâches principales consistaient à gérer l’intérieur des maisonnées ou à aider les commerçant·es dans leur quotidien.

Dans les oasis du Sud du pays, les esclaves travaillaient bien plus dans l’agriculture et étaient relégués·es à des tâches ardues et dangereuses : les esclaves provenant de la traite transsaharienne s’occupaient par exemple de la culture des dattes.

Pendant des siècles, depuis l’arrivée des Ottomans, des caravanes traversaient régulièrement le Sahara en direction de la Tunisie, pour y déporter des dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, qui étaient ensuite vendu·es dans les grands marchés. La plupart rejoignent ensuite d’autres parties de l’Empire Ottoman. 

Source : “ »Une caravane d’esclaves ». Gravure tirée de l’ouvrage de « Routes du Sahara : itinéraire dans l’intérieur du grand désert d’Afrique » de M. James Richardson, 1849.

Dans les années 1840, la traite transsaharienne est en augmentation croissante, avec notamment la participation de plusieurs consuls européens et des fonctionnaires proches du bey. 200,000 esclaves résidant alors en Tunisie, dont une moitié sont originaires d’Afrique de l’Ouest, selon les estimations de James Richardson, président de la BFASS (British and Foreign Anti-Slavery Society*), principale association abolitionniste anglaise.

Mis à part la traite transsaharienne, les esclaves en Tunisie provenaient aussi des pays d’Europe de L’Est (Caucase, Géorgie, Grèce…). Enlevé·es et réduits·es en esclavage dès l’enfance, celles et ceux qu’on appelait, odalisques et mamelouks, occupaient souvent de hautes fonctions dans l’Etat ou épousaient de grands fonctionnaires. Kheireddine Pacha, grand vizir tunisien de 1873 à 1877, était lui-même originaire du Nord-Ouest du Caucase.

D’autres esclaves, originaires de l’Europe de l’Ouest, étaient capturé·es par les corsaires lors de batailles navales. Rapts, butins de guerres, rançons, ces méthodes remplissaient une bonne partie des caisses de l’Etat. Originaire de la Sardaigne, la mère d’Ahmed Bey a elle-même été capturée dans un raid. 

Mais ces captures suscitaient la colère des puissances européennes. En 1816, une expédition navale européenne menace de bombarder les grandes villes d’Afrique du Nord si ces esclaves ne sont pas libérés. Ces derniers·ères sont donc affranchis·es des décennies avant l’abolition d’Ahmed Bey. 

Les premiers pas vers l’abolition

Dès 1841, Ahmed Bey et Thomas Reade, consul anglais en Tunisie, commencent le parcours vers l’abolition de l’esclavage. Les deux hommes se rencontrent pour la première fois, au palais du Bardo, en avril 1841.

Ahmed Bey promet alors “de faire tout ce qui est en [son] pouvoir pour mettre fin [non seulement] à l’exportation des esclaves, mais à l’esclavage de manière générale”. 

Quelques heures plus tard, alors que Reade est encore au palais, Ahmed Bey libère tous·tes les esclaves en sa possession et promulgue des ordres pour restreindre l’exportation des esclaves afin de prouver son engagement. Au-delà de son humanisme, le Bey prend surtout ces décisions pour satisfaire son allié, l’Angleterre.

Ahmed Bey se rapproche ainsi du pouvoir anglais notamment en raison des pressions exercées depuis les pays voisins. Après l’invasion française de l’Algérie en 1830, l’Empire Ottoman décide d’asseoir sa domination sur ses provinces en Afrique du Nord notamment en Libye et en Tunisie. Ahmed Bey est alors presque relégué au rang de simple gouverneur. Bloqué entre les pressions ottomanes et les ambitions françaises, Ahmed Bey se tourne vers l’Angleterre, qui cherche à maintenir le statu quo en Tunisie.

L’Angleterre avait des intérêts économiques et politiques à favoriser l’abolition de l’esclavage, selon certain·es historien·nes. D’une part, cette stratégie la place dans une position de supériorité morale, bénéfique à l’international et pour l’opinion publique. D’autre part, l’abolition permettrait de déstabiliser la structure sociale de l’Empire Ottoman. Remplacer l’esclavage par le commerce régulier renforce également l’économie anglaise, aux dépends de l’Empire Ottoman. “Parallèlement à cette politique [abolitionniste], qui peut être une politique sincère, il y a une politique d’ouverture et de libéralisation des marchés”, explique M’hamed Oualdi, historien spécialiste de l’esclavage en Afrique du Nord. 

L’Angleterre encourage ainsi la Tunisie à abolir l’esclavage. Dès l’été 1841, Reade, le consul anglais, reçoit chez lui une esclave, qui a fui les violences de son maître. Il aurait alors évoqué au Bey la possibilité de complètement abolir l’esclavage en Tunisie. 

A cette époque, de plus en plus de personnes réduites en esclavage se réfugient dans les consulats étrangers, malgré l’existence d’institutions locales censées les protéger, notamment en cas de maltraitances.

À travers l’abolition, “Ahmed Bey voulait aussi éviter que des esclaves aillent chez les consulats européens, car cela aurait constitué une forme d’ingérence, et de réduction de la souveraineté tunisienne”, indique M’hamed Oualdi.

Source : Souk al-Birka, ancien marché aux esclaves de Tunis. Carte postale ancienne, série 97, publiée par la Compagnie Alsacienne des Arts Photomécaniques, Strasbourg, France..

C’est dans ce contexte qu’Ahmed Bey décide de fermer le marché aux esclaves à Tunis en septembre 1841, “une journée historique”, selon les mouvements abolitionnistes anglais. 

Circulaires, décrets, ordres envoyés aux chefs locaux… Les années précédant le texte de 1846 abondent de textes visant à anéantir l’esclavage. Mais dans les faits, ces initiatives n’ont que très peu d’effets sur les conditions de vie des esclaves.

“Il y a eu de nombreuses interdictions (…), pourtant la seconde moitié du XIXème siècle est un moment de regain de la traite subsaharienne. C’est bien la preuve que les textes n’ont pas un effet de fond sur la traite », argumente Oualdi. 

Célébré à l’époque par la presse européenne, et encore aujourd’hui, le décret de 1846 invite à libérer tous·tes les esclaves de Tunisie, en leur fournissant des actes d’affranchissement. “La logique de l’époque était de mettre fin à l’esclavage en redonnant la liberté aux esclaves”, explique M’hamed Oualdi. Les zawiyas, qui servaient auparavant de refuge aux esclaves en fuite, doivent désormais fournir ces actes, signés par un notaire, puis envoyés à un·e juge, garantissant l’affranchissement et donc la liberté des personnes réduites en esclavage. 

Source : La zawiyïa de Sidi Mahrez à Tunis, 1899. Photographie de Bertrand Bouret. Collection personnelle d’Ismaël Montana.

Une abolition peu respectée 

Avec le décret du 23 janvier 1846, tous·tes les maître·sses auraient dû affranchir leurs esclaves. Mais ce texte n’est en réalité qu’une proclamation : ils et elles sont nombreux·ses à ne pas respecter l’ordre beylical, comme en témoigne l’histoire de Mabrouka.

Réduite en esclavage très jeune, Mabrouka arrive enfant à la maison d’Abdallah El Mériéni pour s’occuper “des besoins spéciaux de sa mère”, selon la déposition de ce dernier. Une trentaine d’années plus tard, en février 1893, elle décide de s’enfuir avec ses trois enfants, Fatma, Said et Messoud, pour rejoindre son autre fils à Zarzis. Dans sa fuite, les autorités la retrouvent et se rendent compte de son statut d’esclave non-affranchie, alors que le décret a été instauré un demi-siècle auparavant. 

Interrogé par un officier français sur sa possession illégale d’esclaves, son maître Abdallah dit de ne pas l’avoir affranchie “par négligence” et considéré l’abolition comme une simple formalité. 

“Quand a paru le décret du Bey, j’ai réuni mes esclaves et je leur ai dit : Que ceux qui veulent s’en aller s’en aillent. Certains sont restés, habitués à moi et à ma famille [..] J’ai quelques nègres encore et puisque vous y tenez tant, je vais leur faire établir leur acte d’affranchissement”.

Le témoignage d’Abdallah El Meriéni confirme “qu’une partie de la population ne comprenait pas ces mesures et considérait que cela allait contre les valeurs de l’islam”, d’après M’hamed Oualdi. Même des membres de la famille du bey ne respectent pas cette décision. Le lendemain de l’abolition, une esclave, qui s’était échappée de la maisonnée de Mohammed Bey, héritier du trône, se dirige vers la zawiya de Sidi Mahrez pour demander son affranchissement. Mais elle se fait agresser et ramener de force vers son harem. 

L’abolition de 1846 a ainsi été imposée par la volonté d’Ahmed Bey, selon les historien·nes interrogé·es, sans que l’esclavage soit condamné par des mouvements sociaux ou par une conscience générale. 

“Dans les régions du Sud et de l’intérieur, le secteur économique dépendait de l’esclavage, donc ils ont ignoré ce traité et ont continué comme si de rien n’était”, affirme l’historien Ismael Montana, auteur d’un livre sur l’abolition de l’esclavage en Tunisie. La légitimité de la pratique n’a donc pas été fondamentalement remise en question. 

Moins d’un quart des 200,000 esclaves présent·es en Tunisie à l’époque du décret aurait été libéré·es quelques jours après la parution du décret, selon Reade. 

La seconde abolition 

A la mort d’Ahmed Bey en 1855, son cousin Mohammed, décrit comme traditionaliste, prend les rênes du pays, au moment où la Tunisie est extrêmement endettée auprès des créditeurs européens. Mohammed Bey refuse donc l’abolition, dans le seul but de lutter contre l’impérialisme européen. 

“Dans les oasis, l’esclavage était une question de subsistance pour les groupes tribaux. Mais pour les Beys, c’était un message politique pour défier les créditeurs et leur ingérence dans l’Etat”, explique Ismael Montana. 

Un chroniqueur raconte que Mohammed Bey aurait même déchiré les actes d’affranchissements d’esclaves venu·es se plaindre à lui. 

La traite continue donc dans une impunité totale. Dans les années 1880, des dizaines d’hommes et de femmes du Soudan et d’Afrique de l’Ouest sont encore amené·es en Tunisie et vendu·es dans le cadre de la traite des êtres humains. D’autres esclaves, achetés·es dans la région, sont introduit·es discrètement depuis le Maroc par chameaux ou en caravanes, recouvert·es de couvertures ou d’habits décorés pour passer pour de riches Tunisiens·nes rentrant de leur résidence secondaire.

12 mai 1881, quand la Tunisie devient une possession française

Avec la colonisation française de la Tunisie en 1881, les sociétés abolitionnistes françaises deviennent de plus en plus actives et font pression sur l’Etat. “La seconde abolition a lieu dans un contexte de mission civilisatrice, et était poussée surtout par des missionnaires français. C’est pour ça qu’il y a eu bien plus de réactions réactionnaires des oulémas* à cette abolition”, explique Montana. Utiliser l’abolition de l’esclavage pour justifier l’impérialisme était un procédé courant à cette époque, selon l’historien.

Globalement, tout au long du XIXe siècle, l’abolition sera utilisée comme justificatif pour l’impérialisme européen. D’abord par les Anglais, premiers à l’abolir en 1833, puis par le reste des nations européennes lors du partage de l’Afrique pendant la Conférence de Berlin (1885).

Un décret, publié le 29 mai 1890 dans le Journal Officiel Tunisien, regroupe les textes sur l’esclavage et affirme que “l’esclavage ne sera plus reconnu dans la Régence”. Les propriétaires d’esclaves disposent dorénavant d’un délai de trois mois pour produire l’acte d’affranchissement pour leurs esclaves et donner une copie à l’esclave libéré·e, sous peine d’une amende de 200 à 2000 piastres, ou l’équivalent de 120 à 1200 francs. Acheter, vendre ou retenir un·e esclave prisonnier·ère est passible d’une peine de prison de trois mois jusqu’à trois ans.

Une fin de l’esclavage ? 

Même après la seconde abolition, les esclaves asservi·es en Tunisie ne sont pas toujours affranchi·es. Comme en 1846, certains·es propriétaires décident de ne pas délivrer les actes d’affranchissement. En 1890, une enquête s’ouvre contre une tribu près de Gafsa, suspectée d’éluder l’ordre d’émancipation en épousant et employant leurs esclaves : “Les Oulad Sidi Abd El Hammadi avaient environ 21 esclaves noirs des deux sexes […] ils ont cherché à éluder par la ruse l’effet de la mesure gouvernementale en arguant de mariage”; raconte une lettre de décembre 1890 d’un officiel tunisien à propos de l’affaire.

D’après la suite de la correspondance, Beker ben M’barek, le chef de la tribu, aurait décidé de ne pas suivre l’ordre officiel et aurait encouragé les autres maître·sses à ignorer la loi. Lui-même propriétaire d’un jeune esclave dans sa propriété, il est finalement le seul de sa tribu à être condamné pour cette offense d’une amende de 500 francs. 

Mais à part quelques exceptions, les autorités interviennent rarement en faveur des esclaves dans les cas de maltraitances, malgré l’existence de mesures de protection prévues dans la loi. Les esclaves affranchi·es ou non, peuvent déposer une plainte contre leurs maître·sses directement au tribunal ou se rendre dans les consulats étrangers, surtout européens, réputés pour s’occuper des affaires d’affranchissement. Mais même quand le maître·sse est jugé·e coupable, les punitions sont souvent moindres et les cas d’emprisonnement semblent rares.

Source : Archives Nationales de Tunisie

Quand Khadija bent Fatma se réfugie dans le consulat britannique en 1895, elle espère être affranchie et échapper au mauvais traîtement de son maître Mohammed Radhouane. Une enquête s’ouvre pour tenter de retracer le parcours de Khadija et de retrouver ses anciens maîtres. 

Comme dans de nombreuses affaires qui divisent esclaves et maîtres, Mohammed Radhouan contredit la déclaration de Khadija. Il la présente comme sa femme et produit un acte de mariage, que le Consulat accepte. Khadija proteste et nie les faits, mais personne ne l’entend. Aucune enquête complémentaire sur les conditions de vie de Khadija et de son fils ou sur son asservissement au sein du domicile de Radhouane n’aurait été ouverte.

Khadija est condamnée à “retourner au domicile conjugal” dans une lettre du Consulat anglais de juillet 1895. 

Mohammed quant à lui doit payer les frais du séjour de Khadija au Consulat. Dans de nombreux échanges, les autorités locales tentent de trouver et ramener Mohammed à Tunis pour récupérer Khadija, en vain. Dans la dernière communication de cette affaire datant de novembre 1895, huit mois après s’être enfuie, Khadija demande toujours justice.

De nouvelles formes de servitude 

Pour les esclaves nouvellement affranchi·es, l’abolition n’est pas toujours synonyme de liberté. Ils et elles restent majoritairement en marge de la société et même si les ancien·nes esclaves ont désormais plus de droits sur leur travail et leur héritage, leurs sources de revenus restent limitées car l’affranchissement ne garantit pas du tout un emploi stable.

Le plus souvent, les affranchis·es restent chez leur maître. Sans autre alternative, les femmes esclaves libérées se tournent aussi vers la prostitution. “Nous avons la preuve qu’il existait une sorte de soutien social pour les esclaves libérés”, détaille Montana, “Mais dans la plupart des cas, nous ne savons pas quel type de soutien était à la disposition des esclaves affranchis, mis à part les quelques exemples de bienveillance des propriétaires d’esclaves.”

Bien plus que les textes et décrets, ce serait le changement du travail, notamment la commercialisation de l’agriculture, qui change l’esclavage en Tunisie, selon les historien·nes interrogé·es..

Ainsi, l’esclavage n’aurait pas disparu, mais se serait transformé en d’autres formes de servitude, selon l’historienne Ines Mrad Dali. Les travailleurs·euses domestiques auraient été remplacés·es par des jeunes filles, confiées à des familles plus riches, en échange d’une somme d’argent envoyée à sa famille. Dans le milieu agricole, des groupes d’esclaves libérés·es travaillent dans des fermes pour un cinquième de la récolte. 

Mais la servitude ne finit pas de la même manière pour tous·tes les esclaves. Les cas de mamelouks et odalisques, disparaissent vers la fin du XIXème siècle. Ces derniers·ères “se sont fondus dans une majorité que le nationalisme arabe anti-colonial a défini comme arabe et musulmane, dans un contexte de domination française”, avance Oualdi. L’esclavage des Ouest-Africains , quant à lui, disparait bien plus tard, au cours des années 1920, voire plus tard. 

Mais ces deux groupes ne sont pas intégrés de la même manière dans la société tunisienne, ce qui “ confirme donc […] sur près de trois siècles, le constat dressé encore aujourd’hui d’un traitement différencié des Tunisiens en fonction de leur couleur de peau”, conclut l’historien.

Un passé invisibilisé 

En 2019, 126 ans plus tard, l’ex-Président Béji Caïd Essebsi déclare le 23 janvier comme Journée nationale de l’abolition de l’esclavage et de la traite en Tunisie. Une journée commémorée en partie pour présenter la Tunisie comme le premier pays arabe et musulman à avoir aboli la traite, deux ans avant la France. 

“L’un des objectifs majeurs de cette politique de commémoration serait aussi de présenter encore et toujours la Tunisie comme un phare de la modernité, une soi-disant ‘exception’ dans le monde arabo-musulman”, explique Oualdi.

Mais selon Saadia Mosbah, co-fondatrice de l’association Mnemty de lutte contre la discrimination raciale, cette date n’existe pas réellement dans la mémoire collective nationale, et l’histoire de l’esclavage et du racisme en Tunisie reste invisibilisée. “C’est une date qui n’est que dans la mémoire des gens qui l’ont vécue, même s’ils ne sont plus là, et celle de leurs descendants. (…) On devrait en parler, mais l’histoire de l’esclavage ou du racisme n’a jamais été mis réellement sur la table comme un sujet sérieux ou comme un projet de vivre ensemble. Ça reste une histoire secondaire.”

22.01.2023 à 08:30

Mylow, 25 ans, Graffiti Artist passionnée, 2241 dt par mois

Julia Terradot

Figure dans le milieu du graffiti en Tunisie, Mylow est une artiste aux multiples talents. Elle est aussi DJ, peintre, et entrepreneuse. Mylow est passionnée mais elle vit dans une certaine instabilité.
Texte intégral (1819 mots)

En combinaison intégrale et baskets blanches, le tout harmonieusement tâché de peinture, Mylow se tient en équilibre sur un échafaudage instable installé en pleine rue de Tunis. Sur le mur, elle détaille le visage d’une femme entourée de personnages, de fleurs et d’animaux multicolores avec sa bombe de peinture, ou « pompe à retouche. “J’aime vraiment le portrait féminin, les lettres qui sont géométriques et pleins de couleurs,” commente Mylow avec un grand sourire.

Cette façade lui a pris une semaine et lui a rapporté 1500 dinars. L’organisation qui commissionne la graffeuse, ou « Graffiti Artist » en anglais, lui a aussi fourni le matériel. Mais selon Mylow, “ce n’est jamais suffisant” et elle amène toujours ses propres bombes. 

C’est son troisième projet rémunéré en deux mois : “Il y a plus de trucs que d’habitude”, commente Mylow. En général, l’artiste n’a que quelques projets de façade par an et craint de ne plus avoir de projets jusqu’à la fin de l’année.

Mylow fait du graffiti dans l’urbanisme tunisien depuis qu’elle a 15 ans. Elle adore dessiner et son ami graffeur Droum remarque rapidement son talent : “Il m’a dit ‘tu sais dessiner, pourquoi tu n’essayerais pas de faire des lettres ou des graffitis ? Moi, je peux te corriger’,” raconte Mylow, “et voilà. J’ai commencé mon premier mur avec lui et il m’a vraiment accompagné”

La passion pour le dessin a commencé dès le plus jeune âge. Vers quatre ans, elle dessine déjà sur un des murs de sa maison, que sa mère garde intacte.

 “Maman repeignait toute la maison, sauf ce mur là (…) L’art s’est éveillé tôt chez moi.”

Avant de consacrer sa carrière aux graffitis, Mylow étudie les sciences juridiques et obtient sa licence, mais réalise rapidement que ce n’est pas la carrière qu’elle souhaite poursuivre.  “Dès le début, je n’ai pas voulu travailler dans un bureau classique. Ce n’était pas mon style.”

Elle change de voie et s’oriente vers des études d’illustration et animation 2D, puis de stylisme et modélisme, et poursuit même un diplôme en management culturel : “Dès que je me sens coincé dans un endroit, je change d’études”, plaisante-t-elle. Finalement, elle décide de rester à son compte et de vivre principalement de son art, malgré les risques et l’instabilité.

Au début de sa carrière, Mylow travaille la nuit par peur de se faire prendre. Le graffiti n’est pas illégal en lui-même mais peut-être considéré comme du vandalisme et elle ne veut pas d’ennui avec les autorités. Aujourd’hui, elle travaille plus rapidement, donc elle peut se permettre de graffer pendant la journée. Le plus souvent, Mylow peint sur les murs et les toits, et même parfois les trains, son support préféré.

Quelques années plus tôt, elle s’est notamment rendue dans la gare de la place de Barcelone pour peindre un train avec des amis, en pleine journée. “On devait faire le train pendant qu’il était parqué dans la station. (…) Tu n’as pas beaucoup de temps et il y a du monde partout. Et il y a même un poste de police là-bas…donc ça fait vraiment peur”, raconte-t-elle

Pour échapper aux autorités, le groupe doit peindre très rapidement avant de traverser les rails en courant pour se cacher. A d’autres occasions, les ami·es se rendent aussi dans des dépôts pour peindre des trains stationnés. S’ils se font prendre, ils se cachent dans les wagons occupés par des chiens errants.

“Il y a vraiment une montée d’adrénaline énorme avec le graffiti. C’est pour cela que tu ne peux pas arrêter. Personne ne s’arrête. (…) C’est une addiction.”

Voici un aperçu de ses sorties et entrées d’argent mensuelles :

Mylow peint la plupart de ses murs pour le plaisir. Plusieurs fois par mois, elle traverse Tunis à pied à la recherche d’un coup de foudre pour une façade à graffer : “Tu sors toujours faire les murs gratuits. C’est un devoir”, commente-t-elle, “sinon tu n’es pas un graffiti artist !” Le graffiti est un mouvement contre-culturel dans l’espace public, qui s’oppose à l’élitisme du monde de l’art : “le graffiti, c’est quelque chose de social, c’est gratuit, c’est pour les gens, c’est contre les musées”, estime Mylow.

Mais c’est aussi une passion qui coûte chère. Un mur simple, avec des lettrages sans trop de couleurs, lui coûte 150 dinars de pompes à retouche. Sans compter l’équipement de protection. Pour vivre de son art, elle admet qu’elle doit quand même prendre des commissions, “mais tu n’oublies jamais vraiment la rue”, ajoute-t-elle. Dès que Mylow est payée, elle achète plus de matériel pour peindre. “Comme ça, j’ai toujours des ressources pour graffer dans la rue.”

Le plus souvent, elle fait des murs avec la communauté de street artists tunisienne, son ‘crew’. Selon Mylow, ils et elles sont moins d’une centaine à travers le pays, et la moitié habitent dans la capitale. Certains font des lettrages, de la calligraphie, d’autres dessinent… Malgré les tensions entre les artistes de différents styles, la communauté tunisienne d’art urbain reste très soudée.   “Lorsqu’on sort, on s’invite tous, on fait la rue. On est une communauté solidaire par rapport à l’urbanisme tunisien. (…) On s’invite à dix, douze, et chaque jour viennent d’autres personnes.”

C’est aussi un milieu très masculin. À sa connaissance, Mylow serait une des quatre femmes graffeuses de Tunisie, mais à ses débuts, elle était la seule.

Voici un aperçu de ses sorties et entrées d’argent mensuelles :

La deuxième grande passion de Mylow est la musique. Elle est DJ et enregistre, avec trois amies productrices et musiciennes, des compositions originales qu’elles interprètent en concert en Tunisie et en Suisse.  

Cette passion aussi lui coûte chère : “Pour la musique, c’est vraiment compliqué. Tu as besoin de caméras, d’enceintes. Par exemple, je joue des vinyles et maintenant avec le Mac, je dois acheter des logiciels aussi”, énumère-t-elle. 

Tous les deux mois, elle achète aussi des aiguilles pour sa table de DJ. Mylow accumule les projets. Elle fait des expositions et du mapping, la projection de lumières sur des bâtiments au rythme de sons. Elle coordonne des festivals de graffitis. Elle a même créé son propre festival d’art urbain, dédié aux quatre mouvements du hip-hop : rap, deejaying, graffiti et break dance.

Zone grise

Les projets de Mylow lui permettent tout juste de gagner sa vie et de trouver une forme de stabilité. “À un certain moment, être multidisciplinaire ce n’est pas un choix, c’est pour survivre. Je crains pour ma vie d’ici 15 ans”, confie-t-elle. Elle habite dans un appartement avec son partenaire qui travaille aussi à son compte. Le premier payé s’occupe des factures et du loyer. Il et elle se partagent les dépenses des courses et des besoins de leur chat Chala.

Mylow se considère économe. Ses dépenses tournent autour de ses nombreuses activités professionnelles. Sa seule faiblesse est le shopping. Une partie de chaque salaire y passe : “Parfois j’essaye de me contrôler, mais c’est très difficile », reconnaît-elle.

L’instabilité financière préoccupe Mylow, surtout au sujet de ses soins médicaux. Enfant, elle était asthmatique et aujourd’hui sa bronchite chronique exige des tests mensuels. Elle ne les fait plus, parce qu’elle a perdu sa carte d’accès aux soins. Cette année, elle a souffert d’une crise d’asthme sévère, visiblement provoquée par l’exposition continuelle à la peinture et aux odeurs fortes : “Ça craint pour moi. Il faut que je m’occupe de ce problème. La dernière fois que j’avais de l’oxygène, tout ça, je me suis dit qu’à ce rythme, dans cinq ans, je ne pourrai plus graffer. Ça c’est un peu grave quand même”, s’inquiète Mylow. 

Futur

Mylow rêve de créer un espace culturel. Quand elle était plus jeune, elle passait ses pauses dans un café qui avait l’atmosphère d’une ancienne usine. “J’aime beaucoup les anciens bâtiments”, s’enthousiasme-t-elle. 

Elle est très Inspirée par La Factory, l’atelier d’artiste de l’Américain Andy Warhol à New York et rêve de créer quelque chose de similaire. “Ça m’impressionne beaucoup et je voudrais le faire moi-même », rêve-t-elle.

Mais ce projet ambitieux demande beaucoup de ressources. En attendant de pouvoir créer un espace physique, Mylow prépare une plateforme en ligne, Nwadher, qui contient un annuaire d’artistes, des cours en ligne. Elle a aussi un podcast qui parle du hip-hop et des petites expériences de sa vie très remplie.

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