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26.01.2023 à 11:04

Face aux affirmations de pénuries de travailleurs et de licenciements massifs aux États-Unis, forçons-nous à lire entre les lignes

Au cœur de la reprise économique qui a suivi la pandémie de Covid-19, en tentant de justifier l'accélération de l'inflation mondiale — avant même e déclenchement de la guerre en Ukraine — les médias dominants foisonnaient d'articles sur la « Great Resignation » (la « Grande démission »), imputant à une apparente pénurie de travailleurs les goulots d'étranglement généralisés dans la production de marchandises.
Aujourd'hui, les mêmes médias parlent de licenciements et de mises à pied à grande échelle par les (...)

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Au cœur de la reprise économique qui a suivi la pandémie de Covid-19, en tentant de justifier l'accélération de l'inflation mondiale — avant même e déclenchement de la guerre en Ukraine — les médias dominants foisonnaient d'articles sur la « Great Resignation » (la « Grande démission »), imputant à une apparente pénurie de travailleurs les goulots d'étranglement généralisés dans la production de marchandises.

Aujourd'hui, les mêmes médias parlent de licenciements et de mises à pied à grande échelle par les entreprises. Les explications fournies pour cette tendance apparente pourraient amener à tirer des conclusions qui ne font qu'effleurer la surface en termes de compréhension des véritables causes profondes de ces problèmes. Non seulement celles-ci ont un impact sur le grand public, mais aussi, chose plus inquiétante, sur les décideurs politiques qui pourraient être amenés à mettre en œuvre des politiques mal conçues produisant des effets négatifs sur les personnes, leurs moyens de subsistance et l'économie au sens large.

Prenons deux exemples : dans le premier, le 14 décembre 2022, à l'issue d'une réunion du Conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale des États-Unis, son président, Jerome Powell, a déclaré : « Il semblerait que nous soyons confrontés à une pénurie structurelle de main-d'œuvre, où il manque un peu plus de quatre millions de personnes (qui faisaient partie de la population active disponible sur le marché du travail) par rapport à la demande de main-d'œuvre. » Cette déclaration ne tient pas compte du fait que le salaire minimum fédéral aux États-Unis, ajusté en valeur réelle pour tenir compte de l'inflation, est au plus bas depuis 66 ans.

Et en voici un autre : moins d'un mois après la déclaration de Powell, en janvier 2023, Reuters avertissait : « Les grandes entreprises technologiques et les titans de Wall Street engagent une série de licenciements à travers le monde des affaires aux États-Unis, alors que les entreprises cherchent à réduire leurs coûts pour surmonter le ralentissement économique. » Les données au cœur de cette histoire proviennent de Layoffs.fyi, un site Web qui suit les pertes d'emplois dans le secteur des technologies, et ce, partout dans le monde. Cependant, cette histoire omet d'expliquer, sans aucune note méthodologique sur la manière dont les informations sont collectées, que les licenciements mentionnés ne se sont produits que dans 5 % des 2.000 cas auxquels le site fait référence.

Même si elles représentent deux points de vue extrêmes, ces prises de position ont des objectifs similaires : promouvoir l'idée que les travailleurs sont responsables des problèmes économiques du monde.

Si l'inflation s'accélère et que des pénuries sont constatées dans l'offre de biens et de services, c'est parce que les travailleurs rechignent à véritablement faire leur travail. Pour expliquer cela, diverses raisons subjectives, personnelles et apparemment évidentes sont proposées, faisant toutes appel au bon sens et à la sagesse canonique. Comme l'affirme Robert Reich, ancien secrétaire au travail des États-Unis : « Ils cherchent à pallier la "pénurie de main-d'œuvre" en ralentissant tellement l'économie que les employeurs peuvent trouver tous les travailleurs dont ils ont besoin sans augmenter les salaires. » Et quand cela ne suffit pas, le licenciement des travailleurs tient lieu d'avertissement avec un message clair : « Ne militez pas pour des salaires plus élevés, car vous serez licenciés. Ne voyez-vous pas ce que les grandes entreprises font ? »

Licenciement des travailleurs : les preuves étayent-elles ces affirmations ?

Est-on vraiment en présence d'une pénurie de main-d'œuvre ? Est-il vrai que les entreprises ne trouvent pas de travailleurs ? Assistons-nous réellement à des licenciements massifs et à des pertes d'emploi généralisées ? La réponse est simple : non. Toutes ces hypothèses ne servent qu'à « discipliner » la population active et à étouffer les salaires.

En 2022, la création nette d'emplois (les créations d'emplois moins les licenciements et les pertes d'emplois) aux États-Unis était de 4,5 millions de personnes (un gain mensuel moyen de 375.000), selon le sondage « US Business Enterprise Research and Development Survey », qui tient compte de toutes les formes d'emploi non agricole. En décembre 2022, selon le Bureau of Labour Statistics, 223.000 emplois ont été ajoutés au marché du travail.

Bien que les chiffres du chômage n'aient guère changé — passant de 3,7 % à 3,5 % en décembre — le chômage de longue durée (un indicateur structurel de la vigueur du marché du travail qui prend en compte les personnes au chômage depuis plus de 27 semaines) a accusé une diminution de 146.000 personnes.

Quel serait un bon indicateur de la pénurie de main-d'œuvre ? Cela ne fait aucun doute : les salaires. Lorsqu'il y a une pénurie de personnes à la recherche d'un emploi, la hausse des salaires en constitue le premier indicateur, surtout en période d'inflation, lorsque le pouvoir d'achat est faible. En termes de revenus, les salaires ont augmenté de 0,3 % en décembre, et de 4,6 % pour l'année 2022, mais cette valeur ne correspond pas au taux d'inflation états-unien de 7,5 % pour 2022.

On peut affirmer sans risque de se tromper que le discours médiatique actuel concernant les licenciements n'a aucun rapport avec le niveau réel des licenciements qui se déroulent actuellement ni avec le nombre de licenciements par rapport au niveau global des postes et de l'emploi. Si l'on considère toutes les activités des 60 derniers jours, on dénombre 30.000 licenciements dans 168 entreprises, selon les statistiques de Layoffs.fyi, ce qui peut difficilement être considéré comme représentatif du marché du travail des États-Unis.

Adaptation au monde de l'après-pandémie

Donc, que se passe-t-il vraiment ? Les nouvelles entreprises, notamment les entreprises technologiques, les entreprises fondées sur les applis et le Web, ainsi que les nouvelles entreprises des technologies financières (sans parler des cryptomonnaies) comptent sur le capital-risque pour financer des projets à la viabilité très variable.

Ces sociétés, dont beaucoup sont de jeunes pousses (« start-ups ») ou des entreprises dont la politique expansionniste vise à créer des « produits originaux, ou des services nouveaux et innovants », raflent des milliards auprès d'investisseurs aux portefeuilles diversifiés qui consacrent une petite part de ceux-ci à des investissements risqués, prometteurs, inexploités, mais théoriquement rentables.

À défaut d'effondrements majeurs, comme ce à quoi nous assistons actuellement avec le marché des cryptomonnaies, ou avec la bulle Internet des années 2000, une dynamique ascendante se met en place, et ce, même si l'entreprise ne génère pas encore de bénéfices (cf., Uber, SpaceX, et Meta, pour ne citer que quelques exemples).

Il est également intéressant d'explorer la relation entre les taux d'intérêt et les investissements dans de « nouvelles idées ». Lorsque les taux d'intérêt sont bas, les investisseurs, à la recherche de gains exceptionnels, ont tendance à diriger leur attention sur les entreprises qui tentent de s'emparer de l'excès de fonds qui inondent les marchés, avec des idées « brillantes et originales ».

Dès que les banques centrales augmentent les taux d'intérêt, le « comportement grégaire » réduit le risque inhérent de ces jeunes pousses. Cela signifie l'achat de bons du Trésor des États-Unis ou d'autres pays centraux, en retirant des ressources d'idées qui semblaient géniales auparavant ou encore de bonnes perspectives à moyen terme.

Ces « nouvelles » entreprises se retrouvent alors avec des coûts fixes excessifs, des structures surdimensionnées, surtout par rapport aux revenus réels, et lorsque ces chiffres sont rendus publics, la valeur des actions baisse, ce qui exerce une pression non seulement sur la valeur globale de l'entreprise, mais aussi sur les perspectives de financement durable.

C'est à ce moment que les PDG décident de rendre publique la décision de réduire les coûts. Le moyen le plus aisé, le plus rapide et le plus répandu de réduire les coûts dans le monde des affaires consiste à licencier des travailleurs et/ou à réduire les salaires. Nombreux sont les cas d'entreprises qui ont vu la valorisation de leurs actions augmenter à l'annonce qu'elles allaient licencier une grande partie de leur personnel.

En résumé, nous pourrions dire que les marchés du travail sont encore en train de s'adapter au monde de l'après-pandémie, mais en pleine inflation et avec plus d'incertitude.

D'une part, aucun signe n'indique que la création d'emplois s'est arrêtée ou qu'il y a une pénurie de travailleurs sur le marché. Mais de l'autre, les signes d'une augmentation significative de la rémunération des travailleurs sont très rares, surtout si l'on considère les taux d'inflation mondiaux. Il s'agit d'un signe émergent attestant du fait qu'il n'y a pas de pénurie, sinon les salaires le refléteraient, du moins dans certains secteurs et industries.

Seuls les pays où des interventions majeures des pouvoirs publics, comme l'ajustement du salaire minimum, l'indexation des salaires ou ceux où la négociation collective dynamique est très répandue, montrent des signes d'ajustement réel des salaires.

Par conséquent, il est clair que le récit populaire sur les pénuries de travailleurs et les licenciements vise à établir un consensus culturel contre les travailleurs et le mouvement syndical, et qu'il est basé sur des définitions biaisées, partielles, voire contradictoires. En tant que syndicats, nous devons encourager le public à aller au-delà de ce qui paraît évident et à lire entre les lignes.

25.01.2023 à 10:03

La société civile roumaine s'oppose au gouvernement sur la protection des lanceurs d'alerte

Conformément à la directive européenne de 2019 sur les lanceurs d'alerte, chaque État membre de l'UE est tenu de mettre sa législation en conformité avec les normes internationales. En Roumanie, toutefois, un groupe composé d'une vingtaine d'ONG et de syndicats a accusé le gouvernement de violer les droits des personnes qui signalent des violations en réduisant les protections existantes par une « transposition sélective » de ladite directive.
La législation roumaine sur les lanceurs d'alerte remonte à (...)

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Conformément à la directive européenne de 2019 sur les lanceurs d'alerte, chaque État membre de l'UE est tenu de mettre sa législation en conformité avec les normes internationales. En Roumanie, toutefois, un groupe composé d'une vingtaine d'ONG et de syndicats a accusé le gouvernement de violer les droits des personnes qui signalent des violations en réduisant les protections existantes par une « transposition sélective » de ladite directive.

La législation roumaine sur les lanceurs d'alerte remonte à 2004 et était à l'époque considérée comme l'une des plus avancées d'Europe, explique Anna Myers, directrice exécutive du Whistleblower International Network. « Sur la base de la législation relative aux lanceurs d'alerte de 2004, la Roumanie affichait de très bons résultats en termes de diversité des canaux de signalement, et était en avance sur de nombreux autres acteurs européens. »

Puis, en 2019, a été adoptée la directive européenne sur la protection des personnes qui signalent des violations du droit de l'UE. Celle-ci oblige tous les États membres de l'UE à revoir leur législation avant le 17 décembre 2021 afin de se conformer aux nouvelles normes.

La directive préconisait la mise en place d'un plus grand nombre de canaux de signalement internes et externes et obligeait les entreprises privées de plus de 50 travailleurs ou plus à mettre en place des canaux d'information adéquats, entre autres mesures.

La Roumanie s'étant initialement abstenue de voter une nouvelle loi sur les lanceurs d'alerte, l'UE a entamé une procédure d'infraction contre le gouvernement en juin 2022.

En septembre, la Commission a accordé au gouvernement roumain un délai de deux mois pour adopter une nouvelle loi, conformément aux exigences et aux recommandations de la directive, faute de quoi la Roumanie s'exposait à une procédure devant la Cour européenne de justice.

Un premier projet a été modifié par la Commission juridique du pays le 28 juin avant d'être voté en toute hâte par la Chambre des députés le lendemain même. Toutefois, au lieu de renforcer la législation existante, la réforme a amputé celle-ci de plusieurs protections juridiques importantes. Elle a notamment supprimé le principe de bonne foi du lanceur d'alerte qui agit dans l'intérêt public et interdit aux personnes de signaler anonymement des infractions au sein d'une entreprise ou de signaler publiquement toute infraction à moins que trois mois ne se soient écoulés depuis le dépôt d'une plainte interne formelle (restée sans réponse).

Obstruction aux lanceurs d'alerte et « manque de transparence »

Cristinel Godinac, président exécutif de la Fédération syndicale des médias et de la culture FairMedia, a décrit ces réformes comme « une claque à la figure de quiconque a encore le courage de dénoncer les abus et la corruption ».

Bien qu'il soit difficile de savoir pourquoi le gouvernement a adopté ces changements controversés, les critiques ont accusé le gouvernement de vouloir faire obstruction aux lanceurs d'alerte et de renforcer la mainmise de l'État.

Après avoir pris connaissance des modifications proposées, plusieurs ONG, députés de l'opposition et syndicats se sont mobilisés pour s'y opposer. Radu Nicolae, président de l'Association pour la coopération et le développement durable, une ONG roumaine qui milite en faveur de politiques publiques durables, a déclaré qu'il avait été invité à participer à une commission parlementaire en juin 2022 afin d'y présenter son avis sur les modifications apportées à la législation.

« Moi-même ainsi que des collègues de diverses autres organisations avons pris la parole et présenté nos arguments. Malgré nos efforts, la machine à voter était imbattable. Même en privé, pendant les pauses, les personnes à qui nous avons parlé ont dit qu'elles comprenaient nos arguments, mais qu'elles ne pouvaient rien faire. Le manque de transparence planait sur la salle. »

Le manque de transparence du processus législatif roumain était déjà sur toutes les lèvres après qu'une fuite anonyme a révélé que le Service roumain d'information (SRI) était en train de rédiger une loi visant à s'attribuer des pouvoirs supplémentaires et à priver l'État de mécanismes d'enquête sur ses activités. Par ailleurs, en juin 2022, le ministère de la Recherche et du Développement a diligenté, sans la moindre explication, l'octroi au SRI d'un contrat d'une valeur de 500 millions d'euros pour le développement de systèmes de cloud gouvernementaux.

Selon une étude publiée en juillet 2022 par Oxford Analytica,le rapprochement du président roumain Klaus Iohannis avec l'armée et les services de renseignement marque une érosion de la démocratie roumaine. Au lieu de soutenir ceux qui agissent pour le bien public, la nouvelle loi sur les lanceurs d'alerte aurait pour effet de les décourager.

Après avoir pris connaissance des changements proposés, la société civile a adressé une pétition au médiateur roumain appelant instamment celui-ci à « contester » la proposition de loi auprès de la Cour constitutionnelle, mais en vain. Dans une ultime tentative, des politiciens du parti de centre-droit USR (Union pour la sauvegarde de la Roumanie) ont réuni suffisamment de signatures pour porter le projet devant la Cour constitutionnelle, mais là aussi sans succès.

« Les changements proposés ont obtenu le feu vert de la [Cour constitutionnelle], étant donné qu'elle a pour rôle de discipliner les lanceurs d'alerte », a déclaré Radu Nicolae. « Les mentalités et les valeurs qu'ils véhiculent sont contraires à celles que je souhaiterais voir de la part des institutions de l'État. Ce type de législation n'est pas conforme aux valeurs et aux comportements dans lesquels [la plupart des Roumains] ont grandi », affirme M. Nicolae, en faisant allusion aux valeurs de citoyenneté active et de solidarité que le système éducatif roumain est censé promouvoir.

À la dernière minute, le président Iohannis a renvoyé la loi devant le parlement en vue d'une deuxième série de modifications, vraisemblablement motivé par la possibilité que les fonds de l'UE soient retenus en raison de la transposition incorrecte de la directive, ce qui placerait la Roumanie en porte-à-faux avec les principes de l'État de droit. Le Sénat a donc adopté, en date du 1er septembre 2022, une nouvelle loi qui reflète mieux les dispositions de la directive. Cette loi a finalement été promulguée le 16 décembre 2022.

« Détricotage législatif »

La nouvelle loi supprime l'obligation de signalement public, mais lorsqu'ils déposent une plainte, les employés sont tenus de fournir certaines informations de contact. Il n'est toutefois pas obligatoire pour les lanceurs d'alerte de communiquer leur adresse électronique personnelle, et une possibilité consisterait donc à créer un compte brûleur destiné à cette seule fin.

M. Nicolae ne considère pas cela comme un problème particulier, dans la mesure où « utiliser le département informatique pour épier les gens constitue un abus de pouvoir. Une telle exploitation des ressources d'une institution publique constitue une violation, voire un crime. » Sa position n'est toutefois pas partagée par tout le monde. En effet, d'autres ONG s'occupant des droits des lanceurs d'alerte n'ont pas tardé à condamner cette nouvelle disposition.

La nouvelle loi oblige également les entreprises privées de plus de 50 salariés à créer des canaux de signalement internes où les lanceurs d'alerte peuvent partager en toute sécurité les informations qui sont en leur possession.

En outre, si un lanceur d'alerte doit comparaître devant une commission pour témoigner ou discuter des informations qu'il a divulguées, un représentant des travailleurs, un membre du syndicat ou un journaliste doit être présent dans la salle pour offrir un degré supplémentaire de protection contre les abus.

La nouvelle loi introduit cependant aussi une hiérarchie claire à laquelle les lanceurs d'alerte doivent se conformer lorsqu'ils signalent un problème, ce qui est susceptible de dissuader le signalement de violations institutionnelles. Un lanceur d'alerte qui ne se fie pas aux canaux de signalement internes à sa disposition pourrait être amené à réfléchir par deux fois avant de passer à l'action. M. Nicolae dénonce une telle hiérarchie car elle va, selon lui, « à l'encontre de la clause de non-régression [qui prévoit que les États membres ne peuvent pas affaiblir la législation en vigueur] ».

Hormis ces modifications, la nouvelle loi supprime certains principes qui ont précédemment donné le ton sur la façon dont l'État traite les lanceurs d'alerte. En vertu de la loi antérieure, l'intérêt public et la bonne foi (les lanceurs d'alerte étaient encouragés à signaler les irrégularités afin d'améliorer la qualité des institutions) revêtaient une importance fondamentale. Dans le cadre de la nouvelle loi, le texte ne fait plus mention de ces principes et la divulgation publique est découragée dès lors qu'un certain nombre de conditions doivent être réunies.

M. Godinac, de FairMedia, insiste néanmoins qu'en dépit du « détricotage législatif, nous continuerons à soutenir les lanceurs d'alerte en mettant à leur disposition un outil en ligne grâce auquel ils pourront signaler de manière anonyme les problèmes ».

23.01.2023 à 05:00

À Erevan, les féministes et personnes LGBT arméniennes se cachent pour lire

Camille Grange

À l'endroit du rendez-vous donné la veille, n'apparaissent dans la rue, à la vue des passants, que deux restaurants et un salon de beauté. Et pour cause : le lieu que nous recherchons est caché. Rentrez dans l'immeuble 43/1, montez quelques étages. Arpi vous attend à l'entrée de l'appartement. Vous voici arrivé à la FemLibrary, la première bibliothèque féministe d'Erevan, capitale de l'Arménie, ancienne république soviétique située entre l'Asie et l'Europe et peuplée par trois millions d'habitants.
Ici, grâce (...)

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À l'endroit du rendez-vous donné la veille, n'apparaissent dans la rue, à la vue des passants, que deux restaurants et un salon de beauté. Et pour cause : le lieu que nous recherchons est caché. Rentrez dans l'immeuble 43/1, montez quelques étages. Arpi vous attend à l'entrée de l'appartement. Vous voici arrivé à la FemLibrary, la première bibliothèque féministe d'Erevan, capitale de l'Arménie, ancienne république soviétique située entre l'Asie et l'Europe et peuplée par trois millions d'habitants.

Ici, grâce à un collectif de militantes féministes et LGBT, des centaines de livres, écrits par des femmes ou questionnant les discriminations liées au genre et à l'égalité entre les femmes et les hommes, sont disponibles gratuitement.

Dans la pièce principale, des tables et des canapés permettent à quiconque de pouvoir apprécier tranquillement cette littérature. Audre Lorde, Bell Hooks et Malala Yousafzaï se côtoient sur les étagères marrons. L'atmosphère est paisible. Les livres sont classés par langue : russe, arménien, anglais, allemand, français.

Taline [prénom modifié], 33 ans, est plongée dans les pages de Cunt, a Declaration of Independance, essai féministe écrit par l'Américaine Inga Muscio et sorti en 1998. « Je viens ici dès que je peux. Il n'y a pas beaucoup d'espaces non-hostiles pour les femmes à Erevan. Cet appartement en est un », souligne-t-elle. Près d'elle, une jeune femme allemande vient de s'installer, un livre dans les mains.

Alors qu'en Europe, de nombreuses librairies se sont récemment spécialisées dans la littérature féministe, cette bibliothèque-là a déjà parcouru un long chemin, depuis 2016. « C'était une simple idée que j'ai eue avec mon amie Anna », souligne Arpi, l'une des fondatrices de la FemLibrary, qui se tient debout sur le balcon de l'appartement devant une ville d'Erevan enneigée et qui préfère ne pas donner son nom de famille. Aujourd'hui, le lieu est accessible à toutes et tous, mais surtout à celles et ceux qui recherchent la sororité.

« Vous êtes une secte ? »

À cette époque, Anna vit à Manchester pour ses études. Là-bas, elle lit régulièrement des ouvrages écrits par des femmes et questionnant les valeurs patriarcales. Parfois, lorsqu'elle rentre en Arménie, elle en glisse quelques-uns dans ses bagages et les partage. Dans son appartement érévanais, Anna installe une esquisse de cette bibliothèque. Elle rencontre Arpi, qui rêve alors d'ouvrir un studio d'art. « Un jour, on s'est assises et on a penché sur papier tout le concept de cette bibliothèque », explique Arpi. La FemLibrary était née.

« Puis, nous avons commencé à chercher des subventions. Tout nous a été refusé. Je crois que c'était en raison de notre positionnement trop radical ! », confie-t-elle. L'équipe fut contrainte de déménager à plusieurs reprises. « Partout où nous étions installées, nous avons été victimes de violences homophobes ou misogynes et avons dû partir », explique Arpi. En 2021, l'Arménie occupait la 37e place sur 39 du Rainbow Index, indice de respect des droits des personnes LGBT établi par L'ILGA-Europe. L'homosexualité y est légale seulement depuis 2003.

Bien que leur adresse soit indiquée sur leur compte Instagram, le lieu semble difficilement accessible pour les non-initiés. Pour des questions de sécurité, il n'est ouvert que deux jours par semaine. Le lundi est réservé aux femmes. À leur installation, les voisins sont venus les questionner : « que faites-vous ici ? Vous êtes une secte ? ».

Celles et ceux qui viennent ici sont leurs amis, leurs « camarades, leurs frères et sœurs d'armes », comme elles les appellent. Parmi eux, de nombreux activistes provenant de mouvements de lutte intersectionnelle et d'autres personnes intéressées par le féminisme. Ils et elles viennent pour lire, certains pour s'investir un peu plus et participer à la permanence du lieu.

Une quinzaine de personnes passent cette porte régulièrement. Aucune cotisation n'est obligatoire, mais une boîte à dons est à disposition de quiconque voudrait donner quelques drams, la monnaie arménienne.

Près du livre Le Deuxième sexe, le célèbre ouvrage de Simone de Beauvoir traduit en anglais, se trouve une affiche avec un visage féminin. De sa bouche sortent des représentations dessinées des reproches et sujets de discriminations patriarcales faites aux femmes : la beauté, la minceur, la sexualisation ou la servilité. Dessous, sept lettres qui sonnent comme un appel : PROTEST.

En 2018, l'Arménie est secouée par les manifestations de ce qu'on a appelé la Révolution de Velours. Elles permettront à Nikol Pachinian, ancien député et journaliste, d'accéder au poste de Premier ministre. Les femmes y ont été particulièrement actives. Quelques mois après la révolution, Lara Aharonian, militante féministe et fondatrice du Women's Resource Center of Armenia (WRCA) déclarait lors d'une interview donnée au média français TV5 Monde :

« Pour la première fois aussi, les femmes ont pris la parole lors de ces mobilisations, ainsi que des personnes issues de la communauté LGBT. L'Arménie est enfin sur la route d'une vraie démocratie, parce qu'on a mis fin à un régime oligarchique et corrompu ». Arpi et Anna prennent également part à l'une des nombreuses manifestations sur la place de la République, l'une des places principales d'Erevan, qui abrite le palais du gouvernement. « Anna est venue me voir et m'annonce que nous avons enfin obtenu une subvention. Nous n'y avions pas cru et étions folles de joie », commente Arpi.

Plus tard, les deux femmes ont pu louer leur premier local : « une maison à étage entourée par un charmant jardin », décrit Arpi, les yeux étincelants. Après quelques mois, le propriétaire des lieux les a mises à la porte. « Selon moi, l'homophobie a fait que nous n'avons pas été acceptées. Cela a été très violent », explique-t-elle. Expulsée, la FemLibrary renaîtra dans un second lieu : un café ouvert sans discrimination pour les personnes queer. Après quelques rénovations, de nombreuses réunions et soirées de discussions peuvent avoir lieu. L'endroit devient un repère des militants LGBT à Erevan. Des clubs de lecture féministes et des expositions d'art y sont organisés. Les occupantes s'y retrouvent également pour confectionner des pancartes et affiches brandies en manifestation.

Un refuge pour les voix marginalisées

Dans la cuisine ouverte, le thé et le café arménien sont en préparation. Alors que la bouilloire siffle, une voix surgit dans un français parfait. « Malgré les manifestations, nous vivons dans une société très renfermée. Les droits des femmes ne sont pas respectés. Pourtant, d'après ce dont je me souviens, dans les années soviétiques, les femmes étaient considérées comme très fortes et bien respectées », lance Taline, qui explique avoir étudié le français pendant plusieurs années.

Une analyse également portée par Sona Baldrian, chercheuse et responsable de l'équipe plaidoyer du WRCA. « Pendant l'époque soviétique, les femmes arméniennes avaient plus de pouvoir. Elles occupaient plus de fonctions importantes : nous avions plus de femmes médecins, par exemple. Elles étaient aussi plus véhémentes. Ensuite, elles ont été poussées à rester dans la sphère privée et familiale. Au foyer comme au sommet de l'État, les hommes sont toujours considérés comme les chefs », détaille-t-elle pour Equal Times. « Le gouvernement de Nikol Pachinian n'est pas progressiste. Une seule femme compte parmi les douze ministres ».

En Arménie, l'indice d'inégalité de genre s'élève à 0,220 (il est de 0,083 pour la France). L'ONU a même émis, en 2022, des inquiétudes au sujet de l'interdiction légale aux femmes, enceintes notamment, d'accéder à certains métiers. « Tout ce que l'on pense vient de la culture. Les livres porteurs d'idées féministes et écrits par des femmes ne sont généralement pas disponibles dans les bibliothèques publiques d'Arménie. De nos jours, on considère que les femmes doivent se taire. Dans ce cas, elles ne sont pas respectées. Ici, j'aime beaucoup lire Shushanik Kurghinyan et Zapel Yesayan, une poétesse. Elles sont un héritage féministe fort pour la littérature arménienne », poursuit Taline.

La FemLibrary est aujourd'hui nichée en face du bureau du défenseur des droits humains d'Arménie. « Cela fait deux ans que nous sommes ici et, Dieu merci, nous pouvons y rester », s'exclame Arpi. Le féminisme serait-il un positionnement trop moderniste en Arménie ? « Certains s'y intéressent bien sûr. En ce moment, nous remarquons que beaucoup de jeunes gens sont bien plus investis », détaille Arpi. Selon Taline, « un changement des mentalités est en cours. La nouvelle génération de femmes comprend des choses que l'on ne comprenait pas avant. Cela nous renforce ! ».

Récemment, Anna, Arpi et leur communauté ont lancé une campagne de financement participatif pour collecter des ressources et survivre aux prochaines épreuves. Bien plus qu'une bibliothèque, elles rappellent que ce lieu qu'elles ont créé est devenu « un espace de guérison après la guerre au Haut-Karabakh] et un refuge pour les voix marginalisées d'Arménie ».

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