Travail, Droits humains, Culture, Développement, Environnement, Politique, Économie, dans une perspective de justice sociale.

Accès libre Edition trilingue Eng-Esp-Fra

▸ les 20 dernières parutions

03.10.2022 à 09:11

Misère et insécurité : le retour tant redouté vers la Syrie

En 2018, Mohamed Fawzi Akkad a été arrêté par la gendarmerie turque, brutalisé et expulsé de Turquie vers la Syrie, où il a survécu pendant deux semaines dans une zone contrôlée par des groupes djihadistes.
Le 21 juin, le jeune homme originaire d'Alep est devenu le premier réfugié syrien à gagner un procès contre la Turquie, lorsque la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a estimé que le pays eurasien l'avait illégalement déporté, torturé et forcé à signer un document déclarant qu'il retournait dans (...)

- Actualité / , , , , , , ,
Texte intégral (2558 mots)

En 2018, Mohamed Fawzi Akkad a été arrêté par la gendarmerie turque, brutalisé et expulsé de Turquie vers la Syrie, où il a survécu pendant deux semaines dans une zone contrôlée par des groupes djihadistes.

Le 21 juin, le jeune homme originaire d'Alep est devenu le premier réfugié syrien à gagner un procès contre la Turquie, lorsque la Cour européenne des droits de l'homme (CEDH) a estimé que le pays eurasien l'avait illégalement déporté, torturé et forcé à signer un document déclarant qu'il retournait dans son pays de son plein gré.

Quatre ans avant son expulsion, en 2014, M. Akkad — qui n'était alors qu'un adolescent — avait fui le conflit pour se rendre en Turquie, pays qui, avec 3,6 millions de réfugiés syriens, accueille le plus grand nombre de réfugiés dans le monde, selon le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR).

La guerre, qui a éclaté en 2011 à la suite d'un soulèvement populaire contre le régime alaouite, a déclenché une crise des réfugiés et déplacé la moitié de la population syrienne qui comptait 24 millions de personnes et dont 5,6 millions ont fui vers des pays voisins comme la Turquie, le Liban, la Jordanie, l'Égypte et l'Europe continentale.

Le conflit a laissé dans son sillage un pays divisé et en ruines. Plus de 130.000 Syriens sont portés disparus et pas moins de 306.887 sont morts.

Son caractère enjoué et ouvert, sa maîtrise de l'anglais et du turc, et sa passion pour la musique ont permis à M. Akkad de forger de solides amitiés pendant ses quatre années à Istanbul. En juin 2018, il tentait pour la énième fois de franchir la frontière avec la Grèce pour se rendre en Allemagne et rejoindre sa famille. Comme des dizaines de milliers de Syriens, il avait payé les services d'un passeur illégal turc.

Depuis Francfort, aujourd'hui âgé de 25 ans, M. Akkad revient pour Equal Times sur son arrestation soudaine et presque tragicomique il y a six ans à Edirne, une ville à la frontière grecque.

« Ils nous ont confisqué nos téléphones portables et nos papiers. Ils nous ont emmenés dans un poste de police à la frontière où nous avons été détenus pendant deux jours. Nous dormions dans un conteneur et ils ne nous donnaient que des haricots et de l'eau. J'avais l'estomac en compote. »

Quand il a finalement récupéré son téléphone portable, M. Akkad, un adepte des réseaux sociaux, a contacté ses amis étrangers à Istanbul et a commencé à enregistrer tout ce qui lui arrivait, des éléments de preuve qui ont été déterminants pour gagner le procès à la Cour de Strasbourg.

Après avoir emmené le groupe dans un poste de police de la ville d'Edirne, deux policiers ont exigé que M. Akkad leur donne son document d'identité turc de protection temporaire. « Je leur ai demandé pourquoi ils le voulaient, et ils m'ont giflé. Ils m'ont crié : “Tu veux quitter la Turquie ? Tu veux aller en Grèce ? Tu n'aimes pas la Turquie ? La Turquie ne t'aime pas non plus”. Ils ont pris ma carte d'identité turque, l'ont déchirée et m'ont dit qu'elle était annulée. “On va t'envoyer chez Bachar el-Assad, retour au régime”, et j'ai pensé que c'était là que ma vie s'arrêterait ».

La douzaine de Syriens du groupe ont été menottés et forcés de monter dans un bus qui devait les emmener d'Edirne à Hatay, à la frontière syrienne. À Hatay, les autorités turques l'ont menacé pour qu'il signe un document assurant que son retour en Syrie était volontaire. « Ils m'ont dit que si je ne signais pas, ils me laisseraient pendant des mois dans ce centre de détention avec des membres de l'État islamique », a-t-il déclaré. Après la signature, il a été transféré au poste de contrôle frontalier de Bab Al-Hawa, où il a pris des « selfies » sous le panneau affichant « Welcome to Syria ».

De là, il a été emmené à Sarmada, dans la province d'Idleb, au nord de la Syrie, sous le contrôle de groupes islamiques radicaux liés à Al-Qaïda. « À peine cinq minutes plus tard, une camionnette est apparue et les personnes à l'intérieur ont commencé à nous crier dessus. C'étaient des soldats de Jabhat al-Nusra, armés de kalachnikovs. Nous leur avons demandé qui ils étaient, et ils ont dit “taisez-vous et montez dans la camionnette”. Là, je me suis dit “oh merde” », se souvient-il, reconnaissant le groupe djihadiste islamiste, qui s'était rebaptisé à l'époque en Hay'at Tahrir Al-Sham (HTS) dans le but de se dissocier d'Al-Qaïda, sans succès toutefois, car il est considéré comme un groupe terroriste par le Département d'État américain.

Les membres de HTS « avec de longues barbes et habillés en blanc » qui les ont enregistrés à leur arrivée ont plaisanté sur leurs coiffures de style européen et leurs jeans déchirés. « L'un d'eux a ri et m'a demandé si j'avais l'intention de me promener à Idleb avec cette tenue. Je suis sorti pour fumer une cigarette, mais ils m'ont dit que c'était interdit sur leur territoire ». Lorsqu'il a finalement trouvé un endroit sûr où loger et qu'il est sorti dans la rue le lendemain matin, il a senti que ce n'était plus son pays. « Je n'en croyais pas mes yeux. Tout le monde parlait anglais, certains avec un accent britannique. Ils étaient blancs et il y avait même des Chinois », se souvient-il des combattants étrangers qui avaient rejoint les groupes radicaux.

« Il n'y avait pas de Syriens. Ces étrangers interdisaient aux locaux de fumer leurs pipes à eau ». Il n'y avait de l'électricité que quelques heures par jour. À six heures du soir, les bombardements commençaient, et à minuit, les tirs.

Pendant deux semaines, il s'est caché dans sa chambre louée et a observé les autres Syriens et les passeurs qui traversaient la frontière, jusqu'à ce qu'il trouve ceux qui semblaient les plus dignes de confiance. Ses amis à Istanbul l'ont aidé à recruter le passeur. Et c'est ainsi qu'il a réussi à revenir dans la ville sur le Bosphore. Malgré la panique causée par le fait d'avoir atterri entre les mains de radicaux islamiques, M. Akkad est heureux pour son intégrité physique de ne pas s'être retrouvé dans les zones contrôlées par el-Assad.

Le régime syrien — avec le soutien de la Russie — continue de bombarder à la fois des groupes radicaux et des cibles civiles à Idleb après avoir repris et pacifié d'une main de fer la majeure partie d'un pays désormais dévasté et divisé. Toutefois, cela ne signifie pas qu'il est sans danger d'y retourner.

L'histoire de M. Akkad est l'un des rares témoignages de première main de personnes déportées vers des zones où les groupes d'opposition résistent, et une aventure comparée à la situation de ceux qui retournent sur le territoire du régime, où ils risquent d'être torturés à mort.

Options : la misère, mourir sous les bombes ou disparaître aux mains du régime

Un rapport de Human Rights Watch (HRW) recueille le témoignage de 65 Syriens qui sont retournés dans ces zones entre 2017 et 2021. Sur les personnes interrogées, 21 ont fait état d'arrestations et de détentions arbitraires (d'eux-mêmes ou de membres de leur famille), de torture (13), d'assassinats extrajudiciaires (5), de disparitions (17) et de violences sexuelles (1). Les personnes qui retournent chez elles retrouvent leurs maisons réduites en ruines et leurs biens saisis. Et un pays plongé dans une pauvreté telle qu'il est impossible d'y survivre.

« Certains cas sont gravés dans mon esprit », a déclaré à Equal Times Nadia Hardman, responsable de recherche pour HRW. « Il y avait un homme handicapé : il avait perdu sa jambe dans un bombardement et il avait fui en Jordanie. Il a alors décidé de rentrer au pays et a essayé d'obtenir une exemption de l'armée, car ils allaient le conscrire, mais il est possible d'éviter la mobilisation si vous avez ce handicap », se souvient-elle en évoquant Shadi, un homme de 31 ans originaire de Daraa. « Ils lui ont dit de se rendre au bureau principal à Damas. Mais il a été arrêté à un poste de contrôle, humilié et torturé dans différents centres de détention. Nous parlons d'une personne qui avait un handicap manifeste. Je ne sais pas vraiment quel niveau de dépravation il faut atteindre pour faire une chose pareille. C'était une personne extrêmement humble. »

Les travaux de recherche de HRW se concentrent sur les Syriens qui sont rentrés volontairement du Liban et de la Jordanie. Le Liban est le deuxième pays d'accueil de ces réfugiés, avec 831.000 personnes, suivi par la Jordanie, l'Irak et l'Égypte. Les pays producteurs de pétrole du golfe Persique n'ont pratiquement pas accueilli de réfugiés syriens, mais ont été généreux en aide humanitaire pour ceux qui ont fui vers les pays voisins. En Europe, les principaux pays d'accueil ont été l'Allemagne, la Suède, l'Autriche, la Grèce et les Pays-Bas.

Les raisons qui poussent les gens à retourner en Syrie vont du désir de retrouver leur famille aux pressions dans le pays d'accueil et à l'augmentation du coût de la vie, ou encore la volonté de récupérer un terrain ou un logement.

La principale raison de ne pas rentrer est le manque de sécurité et de cadre juridique, suivi par le manque de moyens de subsistance, de services de base et de logement ainsi que le risque d'être enrôlé.

C'est ce que révèle le dernier rapport du HCR (daté d'août 2022) qui fait état d'un total de 336.496 Syriens qui seraient rentrés volontairement entre 2016 et 2022 depuis leurs pays d'accueil voisins.

« La Syrie n'est pas un pays sûr pour le retour des réfugiés », conclut Mme Hardman de HRW. « Les conditions qui ont forcé ces Syriens à quitter leur pays sont toujours présentes. Le président Bachar el-Assad est toujours au pouvoir, ses agences de sécurité continuent de commettre de graves violations des droits humains et elles agissent en toute impunité et sans possibilité de recours ». De plus, il n'existe pas de profil type des victimes, « il n'y a aucune prévisibilité quant aux personnes susceptibles de disparaître ou d'être torturées. De nombreuses personnes auxquelles nous avons parlé avaient une autorisation de sécurité du régime à leur retour, n'avaient aucun lien avec l'opposition, et ont quand même été détenues, torturées ou assassinées ».

Dans le cas de M. Akkad et malgré les preuves, les autorités turques nient qu'il ait été déporté illégalement, bien que des cas similaires aient été rapportés dans la presse internationale, et qu'une ONG syrienne affirme que la plupart des retours de Turquie se font sous la contrainte. Le HCR rapporte que plus de 146.000 Syriens sont rentrés de Turquie, bien qu'Ankara affirme qu'ils sont 500.000.

Bien que le président Recep Tayyip Erdoğan ait soutenu l'opposition syrienne et maintenu une politique d'ouverture à l'égard des réfugiés depuis le début du conflit, certains observateurs lui reprochent d'utiliser les réfugiés comme monnaie d'échange pour ses propres intérêts après avoir négocié une aide de 3 milliards d'euros (2,936 milliards de dollars US) avec l'UE en 2015 sous la menace de laisser les réfugiés pénétrer sur le vieux continent.

La grave récession économique a exacerbé le sentiment xénophobe à l'égard des Syriens et l'opposition en tire parti à l'approche des élections présidentielles de juin 2023. Erdoğan — qui est au plus mal en intentions de vote — a joué cette carte et espère regagner sa fragile majorité avec des annonces telles que l'envoi d'un million de réfugiés dans le territoire contrôlé par la Turquie dans le nord de la Syrie.

La récession économique consécutive à la pandémie ainsi que la crise énergétique dans les pays d'accueil de la région sont si graves que 90 % des réfugiés syriens au Liban ne sont pas en mesure de satisfaire leurs besoins fondamentaux. Cette situation est aggravée par une série de mesures de pression indirectes forçant ces Syriens à tenter de rentrer chez eux, notamment par des pays européens (comme le Danemark et la Suède), qui ont annoncé le retrait de la protection temporaire pour les réfugiés syriens.

L'ironie politique pour ces gouvernements est que pour pouvoir expulser officiellement les réfugiés syriens, ils doivent avoir des liens diplomatiques avec Damas ; liens rompus lorsque le régime d'el-Assad a décidé de réprimer violemment les manifestations prodémocratiques au début du soulèvement. Les dirigeants de plusieurs pays d'accueil, notamment la Turquie d'Erdoğan, explorent actuellement cette possibilité.

M. Akkad ne croit pas que le gouvernement turc lui paiera un jour l'amende de plus de 12.000 euros (11.745 dollars US) imposée par le tribunal de Strasbourg. Mais il est satisfait de la décision, car « des Syriens sont expulsés tous les jours et personne n'a le courage d'en parler ». « Si j'ai été le premier à dénoncer ces déportations, d'autres personnes le feront aussi. Les Syriens ont besoin de justice », conclut-il.

30.09.2022 à 05:00

En Australie, les travailleurs de l'industrie du charbon veulent prendre leur avenir en main

Léo Roussel

Imaginer l'Australie sans son industrie du charbon, c'est presque comme imaginer les États-Unis sans le second amendement de sa Constitution autorisant le port d'armes à feu. Deux choses qui ont longtemps été considérées comme indissociables de ces pays et qui restent encore aujourd'hui vigoureusement défendues par les lobbys, jusque dans les sphères parlementaires et les couloirs des ministères, dans un pays où les énergies fossiles comptaient encore pour 92% dans le mix énergétique, dont 29% pour le (...)

- Actualité / , , , , , , ,
Texte intégral (2150 mots)

Imaginer l'Australie sans son industrie du charbon, c'est presque comme imaginer les États-Unis sans le second amendement de sa Constitution autorisant le port d'armes à feu. Deux choses qui ont longtemps été considérées comme indissociables de ces pays et qui restent encore aujourd'hui vigoureusement défendues par les lobbys, jusque dans les sphères parlementaires et les couloirs des ministères, dans un pays où les énergies fossiles comptaient encore pour 92% dans le mix énergétique, dont 29% pour le charbon en 2021.

Ainsi, l'ancien Premier ministre conservateur australien Scott Morrison n'avait pas hésité, par exemple, à brandir un morceau de charbon au Parlement en 2017, lorsqu'il était ministre des Finances, assurant qu'il ne fallait pas en avoir peur. Et lors de son accession au poste de Premier ministre, il s'était aussi entouré directement de lobbyistes comme John Kunkel, ex-vice-président du Minerals Council of Australia, en le nommant chef de cabinet en 2018.

Dans l'Hunter Valley, région située au Nord de Sydney, dans l'État de Nouvelle-Galles du Sud, le minerai fait encore tourner aujourd'hui l'économie locale. Depuis les mines, jusqu'au départ des cargos quittant le port de Newcastle, l'industrie emploie plus de 17.000 personnes directement et indirectement. « Newcastle est le plus gros port d'exportation de charbon de la planète », précise le Dr Liam Phelan, chercheur à l'Université de Newcastle et spécialiste des incertitudes et des risques liés au changement climatique. « Les mines de charbon font partie de la vie ici depuis l'arrivée des Blancs en Australie ».

Mais le vent tourne. Pendant de nombreuses années, les projets miniers étaient encore soutenus et approuvés, notamment par le gouvernement Morrison, si décrié en Australie et dans le monde pour son inaction sur la question du climat. En mai 2022, les électeurs ont évincé « ScoMo » et acté le retour au pouvoir des Travaillistes. Le nouveau Premier ministre Anthony Albanese a promis de faire de l'Australie une « superpuissance des énergies renouvelables » et de réduire de 43% les émissions de CO₂ du pays d'ici 2030, par rapport aux niveaux de 2005. Un objectif qui reste insuffisant pour les scientifiques de l'Autorité sur le changement climatique.

Ainsi se pose de nouveau la question de l'avenir des énergies fossiles, et par conséquent des 50.000 emplois directs et 120.000 emplois indirects (chiffres du lobby Minerals Council of Australia) liés à l'industrie du charbon en Australie.

Car, même en laissant la question environnementale de côté, l'industrie du charbon australienne a vu ses exportations ralentir ces dernières années, cela étant en partie lié à la guerre commerciale avec la Chine depuis 2020, tandis que la demande intérieure se tournait vers des énergies plus propres qui gagnent du terrain.

L'industrie des énergies renouvelables « a représenté 32,5 % de la production totale d'électricité du pays en 2021, ce qui équivaut à une augmentation de près de 5 points de pourcentage par rapport à 2020 », précisait ainsi l'organisation indépendante de défense de l'environnement Climate Council dans son rapport sur l'énergie 2022.

Une transition plus rapide que prévue qui inquiète les travailleurs

Les entreprises minières ont donc conscience de la mutation de leur industrie, et prennent déjà des mesures en ce sens (et ce, malgré leurs gains importants des derniers mois en raison de la crise du gaz en Europe, due au conflit en Ukraine, qui a entraîné une forte hausse de la demande mondiale en charbon). Au mois de juin, le groupe BHP a ainsi annoncé la fermeture de sa mine de Mount Arthur dans la Hunter Valley en 2030, soit 15 ans avant sa fin de vie initiale. Plus tôt dans l'année, c'est la fermeture de la centrale à charbon d'Eraring, à Lake Macquarie, prévue pour 2025, qui avait été révélée. En l'espace de huit ans, l'État de Nouvelle-Galles du Sud va ainsi voir sa plus grande mine et sa plus grande centrale fermer.

Alors du côté des ouvriers, et des syndicats, on préfère anticiper cette transition qui s'annonce plus rapide que prévue. « J'ai repris des études en licence de commerce à l'université », confie Nathan Clements, 27 ans, délégué syndical de l'Australian Manufacturing Workers Union, qui représente 4.000 travailleurs dans la Hunter Valley, dont de nombreux employés d'entreprises liées aux activités connexes de la production de charbon. Nathan travaille depuis sept ans pour une compagnie qui « entretient les machines utilisées dans les mines ». Le charbon, c'est presque une histoire de famille chez lui.

« Mon père travaille encore dedans. Mon frère et des amis y sont passés… Quand tu y entres, tu t'assures d'un boulot, d'un revenu, et autrefois d'un avenir ».

Sauf que depuis quelque temps, des incertitudes naissent chez les employés. Comme Nathan, qui tente tant bien que mal de cumuler ses 38 heures de travail hebdomadaires en entreprise et ses études, certains envisagent un retour sur les bancs de l'université en vue d'une requalification professionnelle. « Je connais un mec qui jongle entre les deux, et qui a six enfants ! », ajoute-t-il.

Preuve que l'avenir inquiète, les discussions s'introduisent de plus en plus sur les lieux de travail. « Aujourd'hui, c'est plus facile d'évoquer l'avenir de nos professions », assure Nathan, qui constate aussi « une prise de conscience sur le réchauffement climatique depuis les incendies » australiens de 2019 et 2020. Toutefois, si la question du climat est davantage abordée, elle reste reléguée au second rang chez les travailleurs. Leur priorité reste la perspective d'un emploi et d'un salaire.

Les syndicats sur le front pour une « transition juste »

En novembre 2020, Steve Murphy, secrétaire national de l'Australian Manufacturing Workers Union (AMWU), plusieurs collectifs de protection de l'environnement* et une coalition de syndicats ont fondé la Hunter Jobs Alliance (HJA), dont l'objectif est de veiller à la bonne transition économique de la région. « On essaye de s'assurer que la Hunter Valley dispose des soutiens et des programmes nécessaires pour aider les employés touchés par le changement, mais aussi pour pouvoir créer de nouvelles industries et conserver l'attractivité de notre région », précise Warrick Jordan, coordinateur de la Hunter Jobs Alliance.

Et pour la création d'emplois, la HJA ne manque pas d'idées : fabrication de bus électriques, rénovation de bâtiments, fonderies d'aluminium vertes, éolien offshore et réhabilitation des mines… Autant de secteurs que l'organisme espère voir financés par le gouvernement.

Souhaitant dépasser le cadre du débat parfois clivant sur l'action pour l'environnement dans l'industrie du charbon, la HJA veut aussi fédérer les syndicats de plusieurs corps de métier pour réfléchir à l'avenir de la région, et rapidement. Au total, neuf syndicats représentant enseignants, infirmières, employés administratifs, du secteur public, ou ouvriers composent aujourd'hui la HJA. « On a passé trop de temps à discuter de la réalité du réchauffement climatique, alors qu'on aurait dû le passer à trouver des solutions pour soutenir les employés et attirer de nouvelles industries », ajoute Warrick Jordan. La Hunter Jobs Alliance centralise les remontées des travailleurs, par le biais des syndicats membres, et organise des ateliers pour comprendre les craintes et les attentes des employés.

« Et malgré la diversité d'horizons des travailleurs et les différences d'opinion sur le sujet, la plupart des personnes comprennent qu'un changement arrive », poursuit Liam Phelan.

Chez les autres syndicats représentant les ouvriers en lien avec l'industrie du charbon aussi, on ne s'oppose pas aux réalités du changement climatique et à la transition énergétique imminente. Là encore, on souhaite une « transition juste ». « On travaille sur le plan politique, au niveau des états et au niveau fédéral, pour faire en sorte que cette transition juste soit une exigence législative », déclare Adrian Evans, secrétaire national adjoint de la Maritime Union of Australia (MUA), une antenne de la Construction, Forestry, Maritime, Mining and Energy Union (CFMMEU) qui représente notamment les employés des ports d'exportation de charbon.

Et cette transition les représentants interrogés s'accordent à le dire, elle passe entre autres par l'augmentation des moyens mis en place pour former les employés pour qu'ils puissent retrouver un travail, notamment dans le secteur des énergies renouvelables. Les syndicats y croient. « On doit saisir ces opportunités, et s'assurer que les bénéfices du développement des énergies renouvelables soient profitables à tous, en particulier à ceux qui seront affectés par la fin des vieilles industries », explique Michael Wright, secrétaire national adjoint de l'Electrical Trades Union (ETU), syndicat représentant 60.000 employés du secteur de l'électricité en Australie, dont « plusieurs milliers » travaillent déjà dans l'énergie solaire ou dans l'éolien, précise Michael Wright.

« Nous n'en sommes qu'au début »

Dans l'État de Nouvelle-Galles du Sud, l'organisme d'état TAFE (Technical and Further Education) permet la formation des professionnels. Pour Liam Phelan, le gouvernement doit investir davantage dans celui-ci. « On ne va pas travailler dans un parc éolien du jour au lendemain. Nous avons les compétences, mais nous avons vraiment besoin de davantage de formations », complète-t-il.

Autre mesure mise en place et réclamée par les syndicats : la création d'une autorité locale de coordination des efforts dans cette transition. Dans plusieurs régions d'Australie, celles-ci ont déjà vu le jour. « L'an dernier le gouvernement de Nouvelle-Galles du Sud a annoncé la création du Royalties for Rejuvenation fund, un organisme qui bénéficiera de 25 millions de dollars par an, pour soutenir les initiatives dans le cadre de la transition, y compris dans la Hunter Valley », explique Liam Phelan. Une situation similaire observée dans l'État du Victoria, où la Latrobe Valley Authority a aussi été créée.

Pour l'Australian Council of Trade Unions, la principale centrale australienne, sous lequel nombre de syndicats précédemment cités sont affiliés, la transition est largement « prévisible et il est essentiel que le gouvernement agisse ». Les syndicats et leurs ouvriers l'assurent : elle a déjà commencé, et Warrick Jordan, de la Hunter Jobs Alliance préfère prévenir : « Nous n'en sommes qu'au début ».


*le Hunter Community Environment Centre (HCEC), Lock the Gate Alliance, le Nature Conservation Council, le Labor Environment Action.

29.09.2022 à 09:09

Le changement climatique place les forces armées européennes en territoire inexploré

Malgré l'incidence qu'a le changement climatique sur notre vie quotidienne, de nombreux aspects de cette problématique n'ont pas encore été pleinement explorés. Par exemple, l'impact du secteur de la défense sur l'environnement, et vice versa, reste un sujet relativement peu connu.
Fondée en septembre 1972, EUROMIL, l'Organisation européenne des associations et syndicats militaires, compte aujourd'hui en son sein 33 associations membres et observatrices de 20 pays européens. Notre mission première est de (...)

- Blogs / , , , ,
Texte intégral (1368 mots)

Malgré l'incidence qu'a le changement climatique sur notre vie quotidienne, de nombreux aspects de cette problématique n'ont pas encore été pleinement explorés. Par exemple, l'impact du secteur de la défense sur l'environnement, et vice versa, reste un sujet relativement peu connu.

Fondée en septembre 1972, EUROMIL, l'Organisation européenne des associations et syndicats militaires, compte aujourd'hui en son sein 33 associations membres et observatrices de 20 pays européens. Notre mission première est de veiller au respect et à l'application des droits humains et des libertés fondamentales dans, mais aussi par, les forces armées en Europe. EUROMIL œuvre également à l'amélioration des conditions de vie et de travail du personnel militaire. Le changement climatique fait, depuis un certain temps déjà, partie intégrante de notre mission, vu l'importance pour les forces armées de comprendre les implications du changement climatique afin de s'adapter et d'atténuer l'effet de leurs activités sur l'environnement.

Le changement climatique a, en effet, une incidence sur la sécurité et la stabilité d'un territoire ainsi que sur l'efficacité des opérations militaires. Ayant reconnu le changement climatique comme un multiplicateur de menaces, l'Union européenne et l'OTAN œuvrent au déploiement de forces écoénergétiques, tout en menant à bien leurs missions, opérations et formations militaires.

Les répercussions néfastes du changement climatique sont particulièrement évidentes en Afrique et au Moyen-Orient, où la raréfaction des ressources entraîne une recrudescence des conflits. Nous constatons également l'impact du changement climatique dans l'Arctique, où la fonte des glaces et les conditions météorologiques extrêmes posent des défis majeurs. Ainsi, dans le cadre de ses exercices Cold Response, l'OTAN explore déjà les moyens de préparer les personnels militaires à se défendre, à combattre et à survivre dans un environnement arctique. En Ukraine, l'utilisation de missiles, de chars d'assaut et d'armes lourdes a un impact catastrophique sur l'environnement.

Le changement climatique n'affecte pas seulement la santé et l'efficacité des soldats pendant les missions et les opérations de combat. Les effectifs militaires sont aussi fréquemment déployés par les États et les gouvernements pour prêter assistance lors de catastrophes naturelles et de phénomènes météorologiques extrêmes. Les soldats disposent toutefois rarement de l'équipement adéquat pour répondre à de tels défis.

Dans le même temps, les armées, lourdement émettrices de gaz à effet de serre, sont appelées à réduire leur empreinte carbone et à devenir plus efficaces à la fois sur le plan opérationnel et énergétique. Alors qu'en règle générale, les gouvernements ne rendent pas compte des émissions de leurs forces armées, cette tendance commence à changer. À l'occasion du Forum public de l'OTAN 2022 (qui a réuni diverses parties prenantes autour d'un débat sur l'avenir de l'alliance militaire), le secrétaire général de l'OTAN, Jens Stoltenberg, a annoncé que l'OTAN avait mis au point sa première méthodologie pour la mesure des émissions de gaz à effet de serre. L'OTAN ambitionne de réduire ses émissions de 45 % d'ici à 2030, pour atteindre à terme un niveau net zéro à l'horizon 2050.

Climat : un multiplicateur de menaces

Avec l'adoption de son concept stratégique 2022 au sommet de Madrid, l'OTAN a voulu réaffirmer les objectifs et les principes de l'Alliance et orienter ses actions pour la prochaine décennie. Le document reconnaît le changement climatique comme un multiplicateur de menaces et définit une feuille de route indiquant comment l'OTAN peut s'imposer comme un leader mondial lorsqu'il s'agit de comprendre l'impact du changement climatique sur la sécurité et la défense et de s'y adapter. Le concept expose l'engagement de l'OTAN à lutter contre le changement climatique en réduisant les émissions de gaz à effet de serre, en améliorant l'efficacité énergétique et en investissant dans la transition vers des sources d'énergie propres et des technologies vertes. Toujours dans le cadre du concept stratégique, l'OTAN s'engage également à garantir l'efficacité militaire et à renforcer sa capacité à soutenir la gestion des crises et des opérations de secours civiles, ainsi qu'à se préparer aux effets des changements climatiques, de l'insécurité alimentaire et des urgences sanitaires.

Ce concept stratégique vient compléter l'adoption de la boussole stratégique pour la sécurité et la défense, adoptée en mars 2022 par le Conseil de l'Union européenne. La boussole stratégique de l'UE ne décrit pas seulement le plan de l'UE pour renforcer ses capacités de défense, mais souligne aussi de manière explicite la nécessité d'améliorer sa résilience au changement climatique et, à cet égard, d'accroître son efficacité en matière d'énergie et de ressources afin de réduire l'empreinte environnementale des missions et opérations relevant de la politique de sécurité et de défense commune (PSDC), conformément à l'objectif de neutralité climatique de l'Union à l'horizon 2050.

Les technologies vertes et la numérisation durable au sein des forces armées, notamment, sont au nombre des mesures qui visent à rendre le secteur européen de la défense plus durable.

La boussole stratégique prévoit en outre la mise en place de corps de déploiement rapide (CDR) pouvant compter jusqu'à 5.000 effectifs pour des missions d'évacuation, de stabilisation et de sauvetage. Les personnels militaires du CDR s'entraîneront et s'exerceront ensemble à partir de 2023, avant de devenir pleinement opérationnels en 2025. À l'heure actuelle, des scénarios opérationnels sont élaborés où le changement climatique doit être pris en compte – pour la protection de l'environnement, pour la santé des soldats et pour l'efficacité militaire. À la lumière des développements susmentionnés, EUROMIL préconise la promotion de pratiques durables dans le secteur militaire, la formation adéquate des troupes, ainsi que la pleine reconnaissance du fait que le secteur de la défense peut contribuer de manière significative à la lutte contre le changement climatique. C'est pourquoi EUROMIL a adhéré au Pacte européen pour le climat afin de promouvoir la participation active du personnel militaire à la mise en place de pratiques durables au sein des forces armées.

L'intégration de politiques relatives au changement climatique dans les forces armées est de la plus haute importance pour préparer les hommes et les femmes sur le terrain à l'évolution de l'environnement géopolitique causée par le changement climatique. Les militaires doivent être conscients des défis que pose le changement climatique et, d'une part, apprendre à manœuvrer dans ces circonstances et, d'autre part, apprendre à atténuer leur empreinte environnementale sans pour autant sacrifier leurs capacités.

L'adaptation, l'atténuation et la sensibilisation vont de pair avec la technologie et l'innovation. Pour réduire leur empreinte écologique et améliorer la capacité opérationnelle de leurs forces armées, les gouvernements doivent déployer des technologies durables. Cependant, aucun État ne saurait développer de telles technologies isolément ou s'orienter vers l' « écologisation » de l'armée en marge de la coopération internationale. Les syndicats ont un rôle décisif à jouer en ce sens ; la représentation appropriée du personnel militaire et le recours à son savoir-faire en vue de la construction de forces de défense durables et écoénergétiques constituent la seule voie possible.

6 / 20

Médias

Open Source Intelligence
OpenFacto Bellingcat

GÉNÉRALISTES
Basta L'Autre Quotidien Alternatives-Economiques Blast La Croix Le Figaro Le Monde France 24 FTVI HuffingtonPost L'Humanité LCP Mediapart La Tribune Le Media Slate Korii

INTERNATIONAL
Orient XXI CADTM Courrier d'Europe Centrale Courrier International Eurojournalist Equaltimes Info Asie Inkyfada Jeune Afrique Rojava I.C NYT Toute l'Europe

MÉDIAS D'OPINION
L'Autre France-Presse Acta AOC Issues Les Jours Journal Minimal Le Monde Moderne LVSL Marianne Quartier Général Rapports de force Reflets Rézo StreetPress

OBSERVATOIRES
I.R.I.S Internet actu Armements Acrimed Catastrophes naturelles Conspis Conditions de travail Culture Extrême-droite Inégalités Information Médias Multinationales Sondages L'Obs-« 2049 » Routes de la Soie Vrai ou Fake ?

Revues

 GÉNÉRALISTES
Ballast Charlie-Hebdo Fakir La Voie du Jaguar Lava Le Diplo Lundi Matin Multitudes La revue des médias Smolny Socialter The Conversation Usbek & Rica UPMagazine Le Zéphyr

 CULTURE / IDÉES
Terrestres Contretemps A Contretemps Alter-éditions CQFD Le Comptoir Frustration L'Intimiste Jef Klak Lignes de Crêtes NonFiction Période Philo Mag Lettre PhiloMag Vie des Idées

 INTERNATIONAL
Alencontre Alterinfos CETRI ESSF Inprecor Guitinews Kedistan Quatrième Internationale Viewpoint Magazine

 PODCASTS 
Arrêt sur Images LSD Thinkerview

 WTF 
Ulyces Brut

Page de démarrage