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Equal Times site d'information et d'opinion trilingue centré sur le travail, les droits humains, la culture, le développement, l'environnement, la politique et l'économie avec une perspective de justice sociale.

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17.05.2021 à 07:00

La mutation du monde agricole en Asie du Sud-Est, sous l'influence d'une nouvelle génération d'entrepreneurs locaux formés à l'université

Lorsqu'elle était plus jeune, Trang Thi Khanh Trang, Vietnamienne de 34 ans, n'imaginait pas se lancer dans l'agriculture un jour, pourtant, c'est sa passion pour l'environnement (qui s'est traduite plus tard par un projet de développement durable) qui l'a incitée à se lancer dans ce secteur d'activité. Plus au sud, l'Indonésienne Audria Evelinn, 28 ans, s'efforce d'améliorer le système alimentaire local dans son pays. Pour sa part, après avoir pris sa retraite, Tosca Santoso, 57 ans, s'est engagé dans un (...)

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Lorsqu'elle était plus jeune, Trang Thi Khanh Trang, Vietnamienne de 34 ans, n'imaginait pas se lancer dans l'agriculture un jour, pourtant, c'est sa passion pour l'environnement (qui s'est traduite plus tard par un projet de développement durable) qui l'a incitée à se lancer dans ce secteur d'activité. Plus au sud, l'Indonésienne Audria Evelinn, 28 ans, s'efforce d'améliorer le système alimentaire local dans son pays. Pour sa part, après avoir pris sa retraite, Tosca Santoso, 57 ans, s'est engagé dans un projet de reforestation et de culture du café.

En Asie, comme en Europe, de nombreux jeunes et professionnels plus âgés issus de divers secteurs, qui ont fait des études universitaires parfois jusqu'au master retournent à leurs racines pour créer des projets à même d'aider l'environnement et de soutenir les communautés locales.

Une tendance qui, selon James Chin, directeur de l'Institut de l'Asie à l'Université de Tasmanie en Australie, n'est pas exclusive à cette région, mais est courante « dans les pays où les revenus sont décents et où existe une nouvelle classe moyenne qui permet aux jeunes d'obtenir une meilleure éducation ».

Dans le cas du Vietnam, d'où est originaire Trang l'entrepreneuse, 70 % de la population a un lien avec l'agriculture selon le FIDA, le Fonds international de développement agricole.

Par conséquent, on peut considérer qu'il s'agit d'une trajectoire courante. Ses parents ne disposaient que de peu de ressources et ne pensaient pas que Trang étudierait au-delà du secondaire, mais grâce à ses bonnes notes, elle a réussi à entrer à l'Université des sciences et des technologies de Hanoï, avec une spécialisation en anglais technique. Elle s'y est découvert une passion pour le développement durable en participant à des projets communautaires.

L'Asie du Sud-Est connaît une évolution rapide. Selon le FIDA, après deux décennies de croissance économique rapide, les Vietnamiens sont en train de passer d'une économie de subsistance à une économie émergente à revenu moyen inférieur, tandis que la structure économique est également passée d'une dépendance à l'agriculture à une dépendance à l'industrie et aux services.

Pourtant, la population rurale du pays (environ 7 personnes sur 10) dispose de peu d'épargne et ne bénéficie que de peu de soutien de la part de l'État ; elle dépend presque entièrement de la collecte des ressources naturelles et de l'agriculture pour assurer sa subsistance. D'autre part, l'amélioration du niveau de vie dans les zones rurales a entraîné des inégalités de revenus et une dégradation de l'environnement, selon le FIDA.

Entreprendre pour la communauté et l'environnement

Après avoir obtenu un master en agriculture à l'université d'État du Colorado, aux États-Unis, Trang a créé son projet Fargreen. Un travail dont le développement a commencé en 2013 et qui entend aider les communautés locales à tirer parti de leurs ressources au Vietnam.

Cette entrepreneure explique qu'avec Fargreen, son principal travail consiste à « revaloriser la paille de riz, un élément que les agriculteurs vietnamiens brûlent habituellement après la récolte », mais qu'ils l'utilisent désormais pour faire pousser des champignons gastronomiques. Pendant ce processus, les champignons excédentaires et les sous-produits sont utilisés comme biofertilisant pour enrichir le sol et produire davantage de riz et d'autres cultures végétales.

Les produits de Fargreen, en raison de leur bonne qualité, ont réussi à se faire une place au menu d'hôtels et de restaurants haut de gamme, comme l'hôtel Sofitel Métropole de Hanoï, l'un des plus prestigieux du pays qui, du reste, a accueilli en 2019 le sommet entre le dirigeant nord-coréen Kim Jong-un et le président américain Donald Trump.

L'histoire d'Andreas Ismar est très différente de celle de Trang. Il est né à Jakarta, la capitale de l'Indonésie, et y a passé son enfance, mais contrairement à de nombreux Indonésiens, il a grandi dans une famille aisée et a pu choisir ses propres études puisqu'il a déménagé aux Pays-Bas, dans la ville de Groningue, pour y étudier l'économie et le commerce.

L'Indonésie est la plus grande économie de l'Asie du Sud-Est et, selon le FIDA, trois Indonésiens sur cinq vivent dans des zones rurales. L'agriculture est leur principale occupation. Le secteur agricole a contribué à 8,5 % du PIB en 2016 et, bien que ce pourcentage recule depuis cinq décennies, il reste la principale source de revenus pour un tiers de la population, et spécifiquement pour 64 % de la population pauvre.

Par ailleurs, la population indonésienne disposant de moins de ressources reste concentrée dans les zones rurales et 13,8 % de cette population était classée comme pauvre en 2014, contre 8,2 % lorsqu'il s'agit de la population urbaine, selon les données de cette agence.

Au cours de ses études aux Pays-Bas, Andreas a été surpris de rencontrer des Européens issus de familles d'agriculteurs qui n'étaient pas du tout pauvres, contrairement à ce qui se passe dans son pays d'origine.

Ces rencontres l'ont amené à se demander comment il est possible que des travailleurs agricoles dans la très fertile Indonésie bénéficient de si peu d'éducation et de ressources.

De retour au pays en 2005, Andreas a travaillé comme journaliste financier pour des médias réputés et a lancé une petite entreprise d'élevage de poissons-chats avec son cousin, ce qui lui a fait prendre conscience, déclare-t-il, « des coûts élevés, de l'accès difficile au marché et de la qualité douteuse des semences ».

Frustré par les faibles prix, qui ne laissaient qu'une marge brute de 1.000 roupies indonésiennes par kilo de poisson-chat (ce qui équivaut à environ 0,06 euro ou 0,07 dollar US), Andreas a décidé de prendre sa camionnette et de proposer le poisson-chat aux étals des marchés. Avant même de sortir de son véhicule, il a été accueilli par deux voyous armés de machettes. Cette expérience a permis à Andreas de conclure que ce business n'est géré que par quelques personnes.

Malgré l'incident et cette prise de conscience, son exploitation piscicole est passée de neuf bassins à près de 40 en moins de deux ans. À la fin 2019, l'entrepreneur a rencontré un agriculteur passionné de réduction des coûts au moyen de méthodes biologiques et de technologies simples. Ainsi, il a estimé que même si les petits agriculteurs n'ont pas un accès direct au marché, « ils peuvent quand même retirer certains bénéfices », déclare-t-il.

En 2020, il lance un nouveau projet de production de snacks à partir de graines de tournesol et signe un contrat de vente avec une entreprise locale. Andreas pense qu'en rendant le secteur rentable, ils pourront faire disparaître la stigmatisation qui veut que les agriculteurs soient « pauvres et sans éducation » et attirer davantage de personnes (et de jeunes) dans le secteur, car la plupart d'entre eux ont désormais 45 ans ou plus. Son projet s'appelle Horekultura, un nom dérivé de « hore » (« hourra » en indonésien) et « agriculture » ; sa devise est « cultiver le hourra », c'est-à-dire cultiver le bonheur.

À mesure que l'économie de l'Asie du Sud-Est se développe, explique M. Chin, de nombreux jeunes comme Trang et Andreas « ressentent le besoin de faire quelque chose de mieux pour la jeune génération, qui ne se limite pas à gagner de l'argent et à nourrir une famille, car ils peuvent se permettre de faire des choses nouvelles et complètement différentes de ce que faisaient leurs parents ».

La mission d'Audria Evelinn va également dans ce sens. Comme elle nous l'explique, elle cherche à « améliorer le système alimentaire local de l'Indonésie en réconciliant les relations entre la nature, les agriculteurs et les consommateurs ». Audria est titulaire d'un master en durabilité urbaine de l'université de Seattle (États-Unis). Elle a participé au programme d'agriculture durable de Growing Power, une ferme communautaire située à Milwaukee, et à un programme de master en Études des aliments et tourisme au Cordon bleu, un centre français réputé de formation en arts culinaires et gestion hôtelière.

Le travail d'Audria vise à renforcer les capacités des agriculteurs et les programmes agricoles communautaires. « La nourriture est un puissant vecteur pour le changement que nous souhaitons voir dans le monde, et, en tant que clients, en choisissant des produits locaux, biologiques, directs et de saison, nous créons une demande qui soutient une économie locale durable afin d'assurer la subsistance des agriculteurs », assure-t-elle.

Pendant de nombreuses années, Audria s'est intéressée à la question de la ferme régénérante comme porte d'accès à la conservation écologique. Étant donné que l'agriculture conventionnelle à grande échelle, qui produit des aliments pour la consommation humaine en continu, « endommage nos précieuses ressources, le sol pour l'approvisionnement alimentaire futur, ainsi que notre propre habitat et la faune », résume-t-elle, elle s'est dit qu'elle pouvait faire quelque chose pour tenter d'inverser la tendance.

En 2018, Audria a créé Little Spoon Farm, une ferme de légumes sous serre sur l'île indonésienne de Bali et a conçu une plateforme en ligne permettant d'effectuer des commandes directes de la récolte. Son travail aide également les agriculteurs locaux à adopter des pratiques de culture régénérantes. Grâce à sa ferme, elle partage des méthodes d'agriculture durable et facilite la relation entre les agriculteurs locaux et les consommateurs.

Depuis le démarrage de ses activités, Audria explique qu'elle a pu maintenir des pratiques d'agriculture biologique dans dix petites exploitations partenaires et mettre en œuvre un programme de restauration des sols à l'aide de méthodes de culture riche en microbes.

Reconversion professionnelle

Toutefois, ce ne sont pas uniquement des jeunes comme Audria qui reviennent aux champs et à l'agriculture. L'Indonésien Tosca Santoso a consacré toute sa vie professionnelle au journalisme, mais a décidé de se consacrer au travail de la terre une fois à la retraite. En 2008, lorsque Tosca dirigeait Green Radio à Jakarta, il animait une émission sur la reforestation avec des agriculteurs de la province très peuplée du Java occidental, qui s'est transformée en un projet de plantation de café pour augmenter les revenus des travailleurs de la terre.

Comme le déclare Tosca, l'agriculture, surtout combinée à la sylviculture, « est très importante à la fois pour les agriculteurs et pour l'environnement ». Ses efforts se sont donc orientés dans cette direction avec la fondation du projet Kopi Sarongge.

En collaboration avec un agriculteur, il a réussi à transformer une clairière de 38 hectares en forêt secondaire. Actuellement, une centaine d'agriculteurs de la région travaillent sur le projet de gestion forestière de Tosca qui couvre quelque 120 hectares et intègre production agricole et protection de la forêt. Le siège du projet se trouve dans la ville de Cianjur, à l'ouest de Java, d'où Tosca prévoit d'étendre la plantation et d'encourager d'autres agriculteurs à la rejoindre.

Au-delà des entrepreneurs, les gouvernements de la région commencent eux aussi à apporter leur concours à cette tendance future. Comme l'explique le bureau de la FAO au Vietnam, une politique de formation professionnelle pour les travailleurs ruraux a été mise en œuvre dans le pays jusqu'en 2020. Bien qu'elle ait été supprimée, il est déjà prévu qu'elle soit « prochainement rétablie », peut-être de 2021 à 2025.

Singapour, la prospère cité-État, prévoit également de créer plus de 55.000 emplois verts au cours des dix prochaines années dans les secteurs de l'environnement et de l'agriculture, dont environ 4.000 en 2021.


14.05.2021 à 10:30

Avec le mouvement des Indignés, « nous avions devant nous la possibilité de concevoir une nouvelle façon de penser la politique et donc la vie »

Éditeur, écrivain et activiste, Amador Fernandez-Savater (né à Madrid en 1974) se distingue avant tout comme un penseur critique. Ses deux derniers essais, La fuerza de los débiles (Akal, 2021) et Habitar y gobernar. Inspiraciones para una nueva concepción política (Ned, 2020) se veulent des objets de réflexion, mais aussi des antidotes à la paresse intellectuelle et au désespoir.
La fuerza de los debiles (la force des faibles) est paru à l'occasion du dixième anniversaire du 15M – le mouvement qui a (...)

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Éditeur, écrivain et activiste, Amador Fernandez-Savater (né à Madrid en 1974) se distingue avant tout comme un penseur critique. Ses deux derniers essais, La fuerza de los débiles (Akal, 2021) et Habitar y gobernar. Inspiraciones para una nueva concepción política (Ned, 2020) se veulent des objets de réflexion, mais aussi des antidotes à la paresse intellectuelle et au désespoir.

La fuerza de los debiles (la force des faibles) est paru à l'occasion du dixième anniversaire du 15M – le mouvement qui a bouleversé les places publiques et la vie politique en Espagne, aussi connu sous le nom du mouvement des Indignés – comme une tentative de faire le point sur le pouvoir de ce mouvement anomal et acéphale, et de reconstituer le fil des événements qui ont conduit à sa désactivation. Il s'inscrit également dans la continuité des réflexions qui, au fil des pages de l'ouvrage Habitar y gobernar, nous invitent à nous interroger sur notre conception de la politique. Equal Times s'est entrenu avec Amador Fernandez Savater par téléphone pour tenter de faire la lumière sur ce que l'indignation, qui a explosé sur les places publiques le 15 mai 2011, a encore à nous apprendre aujourd'hui.

Pourquoi avez-vous estimé nécessaire de dresser le bilan du 15M ?

Le 15M, je l'ai vécu très intensément, comme « un de plus », car là-bas, nous étions tous « un ou une de plus », et tout ce que j'ai vécu à cette occasion m'a profondément marqué : nous avions devant nous la possibilité de concevoir une nouvelle façon de penser la politique et donc la vie, un nouveau langage, un nouveau rapport à l'espace, au temps, à l'autre. Ce fut une expérience importante pour moi, des moments d'intense bonheur, la rencontre de nouveaux amis, la découverte de la ville sous un jour nouveau, ce sentiment d'être connecté au monde et de voir à tout moment l'impossible se faire réalité, le miracle sans cesse renouvelé, un tourbillon d'idées et d'actions inédites ; c'était une période véritablement électrique. De même, il a été traumatisant de voir cet événement extraordinaire que fut le 15M faire place à l' « assaut institutionnel » véhiculé par [la formation politique] Podemos.

Non pas que Podemos ait coopté le mouvement, qui n'a d'ailleurs pas été réprimé ; ce sont les personnes qui y avaient participé qui ont, elles-mêmes, commencé à demander une transformation des manières de penser la politique. L'expérience a été douloureuse, et il n'est guère étonnant qu'il ait fallu dix ans pour revenir sur ces événements. En cette date anniversaire, le moment semble propice pour partager certaines réflexions.

Sans blâmer quiconque ni aucune organisation en particulier, je m'efforce à travers le texte de porter une réflexion sur la persistance d'un certain imaginaire politique qui a conduit à considérer que ce que nous faisions dans les places et dans les quartiers était dénué d'efficacité, et que pour atteindre ladite efficacité, il convenait de s'organiser selon un modèle plus conventionnel et hiérarchique, tel qu'un parti politique. J'invite donc à repenser ce que nous entendons par efficacité, à ce qui faisait la force du 15M et pourquoi ce mouvement n'a pas été suffisamment considéré et valorisé. Selon Alain Badiou, le simple fait de concevoir un échec fait qu'il ne soit plus totalement un échec, dès lors que nous intégrons un apprentissage. Non pas que la prochaine fois, le succès soit garanti, mais plutôt, comme l'affirmait Samuel Becket, que nous nous trompions autrement.

Dans La fuerza de los débiles , vous expliquez que le 15M était perçu comme « pré-politique », comme quelque chose d'antérieur à la politique, et vous laissez entendre qu'il y a eu un problème de « transposition ». Pourquoi ?

Le Mouvement 15M avait manifestement besoin d'une transformation d'énergie. Né sur les places publiques, il a très vite débordé celles-ci pour s'étendre aux quartiers, puis aux « marées » [marée verte pour l'éducation publique, marée blanche pour la santé publique], ou encore à la PAH [Plateforme des personnes affectées par les hypothèques]. Cette dernière existait déjà auparavant, mais a été dynamisée et étendue par l'énergie que lui a insufflé le 15M.

On assiste alors à des transformations successives de l'énergie, où une certaine façon de faire et de penser la politique était préservée : il y a eu transposition car le 15M ne pouvait rester figé dans l'expérience initiale de l'occupation des places. Cette transposition ne perdait, cependant, rien du rythme ni de l'intensité des premières heures. C'est à partir de 2013, lorsque commence à être évoquée la nécessité d'un « assaut institutionnel », à savoir une transition vers une politique plus conventionnelle, que les failles de la transposition deviennent, pour moi, apparentes : si une partie des contenus et des concepts étaient toujours présents, c'est la manière de faire et de penser la politique du 15M qui n'était plus au rendez-vous. Et ce, parce que dans le cadre de ce processus de transposition, on dévalorisait le 15M en lui attribuant l'étiquette de « pré-politique » : comme une question affective, d'indignation, qui n'a pas produit d'effets de transformation sociale, mais qui a servi de terreau à son dépassement par une force proprement politique, qui a été Podemos.

Je crois que le problème se situe au niveau des imaginaires : nous ne concevons la politique et l'efficacité que dans un contexte traditionnel, avec un leader qui brigue le pouvoir. Le 15M a été sous-estimé et s'est transformé en quelque chose d'autre, de très différent, voire contraire à ce qu'il était ; et c'est alors qu'il a perdu sa force, il a perdu l'énergie qui lui était propre.

Vous voyez le 15M comme un événement politique qui nous permet de nous livrer à un exercice de mémoire plus ample, de remonter du présent au passé, de comprendre les liens entre la dictature de Franco et ce que vous appelez la « démocratie dissuadée ». Pourquoi ?

Je propose l'image du « labyrinthe espagnol » pour réfléchir à la manière dont il existe des continuités entre la dictature et la démocratie. Je pense qu'il y a des événements, comme le 15M, qui nous permettent de retrouver une relation plus vive avec le passé, et de comprendre cette tendance que nous avons à vouloir éviter tout conflit, parce que ce serait comme un retour à cette guerre civile qui a soi-disant été surmontée avec la transition. Comme si le conflit nous ramènerait au chaos, à la guerre ; et c'est ce qui nous empêche de concevoir le conflit comme un exercice du pouvoir démocratique.

L'éclosion du 15M et sa revendication radicale de démocratie nous conduisent à nous interroger sur l'origine de cette démocratie restreinte, limitée, dissuadée, qui impose des limites indiscutables car le dépassement de ces limites implique la possibilité d'un retour à la guerre et au chaos. Le 15M est un observatoire qui permet de mieux comprendre le processus de transition de la dictature à la démocratie, et de comprendre aussi que chaque fois qu'une expulsion a lieu, c'est une page du passé dictatorial qui est revisitée, où certains privilèges économiques semblent gravés dans le marbre.

Quelles conséquences politiques l'absence d'un exercice de mémoire collectif sur la guerre civile et la dictature a-t-elle pour la réflexion sur le 15M et la conjoncture politique actuelle ?

Dans le livre Desenterrar las palabras (Exhumer les paroles), Clara Valverde explique que lorsqu'on s'abstient d'entreprendre un travail mémoriel, le résultat n'est pas l'oubli, mais plutôt le passage du traumatisme dans l'inconscient, ce que la psychanalyse nomme le refoulement, en d'autres termes « glisser quelque chose sous le tapis ». Quand les parents ne parlent pas à leurs enfants de ce qui est arrivé à leurs grands-parents, cela peut laisser des marques au plus profond de leur corps : les marques de la peur, et celles de la colère et du ressentiment, qui sont deux tonalités affectives extrêmement vives en Espagne.

Du reste, elles ont d'autant plus de force qu'elles se situent dans l'inconscient. Il est impossible d'intervenir sur elles, elles vous conditionnent. Lorsque Platon affirmait que connaître, c'est se souvenir, se remémorer, il l'entendait dans un sens rationnel. Or, se remémorer, c'est repasser par le cœur, c'est réveiller l'affect à un état antérieur. Remonter le cours du 15M, c'est raviver l'affect qui entourait ce moment-là. De même, connaître les événements survenus il y a un siècle c'est permettre qu'ils nous affectent. La connaissance est en lien avec l'affect et le corps, et non avec la désaffection.

Ce que vous soulevez ici, et ce dont vous traitez dans vos essais, est un enjeu tout à fait fondamental qui renvoie aux racines mêmes de la civilisation occidentale : la séparation entre l'esprit et le corps.

Il existe, dans la tradition occidentale, un clivage profond entre penser, faire et sentir. L'idée selon laquelle l'affect serait dissocié de la pensée, qu'il s'agirait d'une pulsion désordonnée. Pour connaître, nous dit Platon, il faut « s'arracher les yeux », car la part sensible, le corps, ne peut qu'introduire une erreur ; penser, c'est s'abstraire.

Or, au fond de son être mobilisé par les affects, le mouvement du 15 mai renfermait une pensée, une manière de penser le politique, de valoriser, d'activer les savoirs sédimentés dans les corps. Ce qui implique un autre paradigme : que l'on puisse penser à partir de la matière, du corps, de l'affect ; et, au lieu de s'abstraire, partir de ce qui est. C'est ce que je nomme « habiter ».

Le paradigme du gouvernement, c'est l'efficacité des plus forts, c'est la réification du monde pour mieux le gouverner ; et bien que son efficacité ne soit pas à prouver dans un domaine particulier, ce paradigme ne tient pas compte de tout le reste, à l'instar de la manière dont opère souvent la médecine conventionnelle. Il existe toutefois un autre paradigme, qui est celui qui consiste à « habiter », ce que j'appelle la force des faibles : il s'agit dans ce cas d'une lutte qui part de l'attention portée à ce qui est, de la connaissance du corps, à l'instar des féminismes. Cette force des faibles possède sa propre efficacité ; mais nous la perdons si nous succombons à l'inertie de la « guerre miroir », c'est-à-dire si nous essayons d'affronter les forts sur leur terrain, comme lorsque la force qui s'était mobilisée sur les places publiques a été transposée en assaut institutionnel.

Dans le contexte actuel, pensez-vous qu'un sursaut similaire à celui du 15M soit possible ?

Au beau milieu de la pandémie, je vois une sorte de contradiction. D'une part, tout est plus clair que jamais : le virus montre que nous sommes interconnectés et que personne ne peut se sauver isolément ; il montre également qu'il existe un lien avec les pratiques agro-industrielles agressives et que la perte de biodiversité a des effets sur nous, car nous sommes tous interdépendants. À partir du moment où l'on fait la distinction entre les emplois et les activités qui sont essentiels et ceux qui ne le sont pas, il devient clair qui – et ce qui – soutient la vie. Les inégalités deviennent, elles aussi, plus visibles : de fait, tout le monde ne peut pas se réfugier chez soi et se protéger. La crise frappe les populations, alors que pour les laboratoires pharmaceutiques, le vaccin est une affaire de gros sous. Nous vivons une situation catastrophique dans laquelle les inégalités se creusent, les mesures de contrôle se renforcent et le fascisme est en quête de boucs émissaires. Mais dans le même temps, même si tout est plus clair, rien ne change.

Du moins, pour l'instant. Rien de tel qu'un 15M pandémique pour nous permettre de penser autrement, d'organiser l'entraide différemment, de générer des espaces de pensée autonome qui nous permettent de nous extirper de l'échiquier et de construire l'autonomie. Une catastrophe est toujours une révélation, c'est le sens étymologique du terme apocalypse.

Aujourd'hui, toutefois, hormis l'une ou l'autre micro-expérience, il semble que nous vivions une catastrophe où la politique brille par son absence. Peut-être est-il encore trop tôt : le mouvement du 15M a surgi en 2011 alors que la crise avait éclaté en 2008. Cet instant nous permet toutefois de réfléchir à ce qui arrive lorsqu'une catastrophe survient en l'absence de politique ; et force est de constater que tout ce qu'il y a de pire ne fait que s'intensifier : montée des fascismes, augmentation des inégalités, répression, obéissance, chacun pour soi.

Vous évoquez l'importance de penser la politique en termes d'affect et d'interconnectivité, de ce que l'on appelle parfois « faire corps », c'est-à-dire prendre des risques, tisser des liens et se laisser affecter. Or, en période de pandémie, le seul fait de se réunir est difficile.

Comment penser l'action politique dans le contexte actuel ?

Ce qui me manque, c'est la capacité d'imagination pour réfléchir à des moyens de nous réunir lorsque nous ne pouvons pas le faire comme avant. Comment s'aimer, prendre soin les uns des autres, s'accompagner, sachant que cela implique un changement de formes et de sens ? Quand je parle de « faire corps », de se laisser affecter, je ne pense pas uniquement au corps physique : un livre peut éveiller une émotion, tout comme les réseaux sociaux. Les personnes qui, par le biais des plateformes numériques, se font l'écho de la campagne #metoo ou de son pendant espagnol #cuéntalo, font corps ; elles prennent des risques. Peut-être y a-t-il trop peu d'expériences dans ce domaine. Ou peut-être est-il encore trop tôt.

Je suis pourtant convaincu que nous devons continuer à réfléchir en termes de ce qui est en train de nous arriver, de ce sentiment de décalage ; ne pas prétendre qu'il ne se passe rien, mais plutôt réfléchir à ce que ce signifie « cette étrangeté que nous ressentons », l'« étrangeté de la situation ».


13.05.2021 à 06:00

Sans diversité humaine, il ne peut y avoir de biodiversité

Fiore Longo

L'idée selon laquelle l'humain est un danger pour la nature est profondément ancrée dans certains esprits. Or, elle se base sur une vision ethnocentrique de ce qu'englobe le terme humain. Tous les êtres humains ne détruisent pas la Terre. Ce sont les modes de vie consuméristes et le modèle économique de croissance infinie qui sont à l'origine de la crise climatique et du déclin de la biodiversité. D'autres sociétés humaines ont un rapport complètement différent à la nature et n'ont pas, comme les sociétés (...)

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L'idée selon laquelle l'humain est un danger pour la nature est profondément ancrée dans certains esprits. Or, elle se base sur une vision ethnocentrique de ce qu'englobe le terme humain. Tous les êtres humains ne détruisent pas la Terre. Ce sont les modes de vie consuméristes et le modèle économique de croissance infinie qui sont à l'origine de la crise climatique et du déclin de la biodiversité. D'autres sociétés humaines ont un rapport complètement différent à la nature et n'ont pas, comme les sociétés occidentales, cette dissociation profonde entre humain et nature. Le célèbre anthropologue français et élève de Claude Lévi-Strauss, Philippe Descola, l'affirme : « l'opposition entre nature et culture n'est pas universelle ».

Dans un entretien pour le site d'information français Reporterre, il fait le constat suivant : « Non seulement [...] les humains sont présents partout dans la nature, mais la nature est le produit d'une anthropisation, y compris dans des régions qui ont l'air extrêmement peu touchées par l'action humaine. »

En effet, des études récentes ont montré que les grandes aires considérées comme « sauvages » sur Terre – l'Amazonie, les plaines africaines, les jungles indiennes, etc. – ont été largement façonnées par des sociétés humaines sur des milliers d'années.

Pourtant, cette vision – qui veut que la nature et l'humain soient séparés et que la nature ne puisse être sauvée que si elle est vierge de tout être humain – a été le principe fondamental du mouvement environnementaliste né aux États-Unis à la fin du XIXe siècle.

Elle a donné lieu à un modèle de protection de la nature que l'on appelle « conservation-forteresse » puisqu'il enferme la nature dans une « bulle », l'aire protégée.

Cette approche raciste considère les habitants originels du territoire – que sont les peuples autochtones et les communautés locales – comme des nuisibles qui ne savent pas gérer leur environnement.

Ils en sont expulsés et les violations de droits humains telles que la torture, le viol ou le meurtre sont monnaie courante s'ils tentent de retourner sur leurs terres pour se nourrir, visiter leurs sites sacrés ou récolter des plantes médicinales.

Mais tous les êtres humains ne sont pas visés par ces expulsions. De nombreuses aires protégées invitent au tourisme de masse et accueillent souvent chasse aux trophées, exploitation forestière et exploitation minière. Sous ce modèle de conservation de la nature, les populations locales n'ont pas le droit de chasser pour se nourrir, mais les touristes sont les bienvenus pour pratiquer la chasse sportive.

C'est une autre forme de colonialisme, le colonialisme vert, considéré par de nombreux peuples comme une des plus grandes menaces à laquelle ils sont confrontés.

Au lieu de considérer les peuples autochtones et les communautés locales comme des partenaires de premier plan, cette forme de conservation de la nature blesse, aliène et détruit les meilleurs alliés de l'environnement.

Protéger 30 % de la Terre – mais la protéger de qui ?

Il est important de remettre en question la solution miracle à la crise actuelle proposée par certains gouvernements, la France en tête, et certaines organisations. D'après eux, en protégeant 30 % de la Terre d'ici à 2030, nous pouvons sauver la biodiversité et mitiger le changement climatique. Ce qu'ils omettent de préciser, c'est que cette mesure détruirait la vie de millions de personnes, environ 300 millions selon une étude récente. Cela constituerait le plus grand accaparement de terres de l'Histoire.

Expulsés de leurs territoires, les peuples autochtones et populations locales seraient privés de leur autosuffisance, réduits à la pauvreté et viendraient s'ajouter au surpeuplement urbain.

Et pour quels résultats ? Il n'existe aucune preuve scientifique que les aires protégées sont réellement efficaces pour protéger la biodiversité. Pis, il n'est pas nécessaire d'être un expert en biodiversité pour comprendre que, si nous continuons à consommer et à produire comme nous le faisons, protéger 30, 40 ou 50 % de la Terre dans d'autres pays ne stoppera pas la crise climatique.

À cela s'ajoute le fait que nous sommes en train d'assister à une financiarisation de la nature devenue un capital. Les solutions fondées sur la nature, et notamment les compensations carbone en sont l'exemple parfait : il est acceptable de continuer à polluer, à condition de planter quelques arbres quelque part. Autrement dit, on paie pour polluer.

Si nous voulons sauver la biodiversité, il faut s'attaquer aux vraies causes que sont l'exploitation des ressources naturelles à des fins lucratives et la surconsommation croissante, poussées par les pays du Nord.

Et surtout, au lieu de créer des aires protégées, il faut reconnaître les droits territoriaux des peuples autochtones et leur donner les moyens de protéger leurs territoires. Les peuples autochtones sont les meilleurs gardiens de la nature : 80 % de la biodiversité se trouve sur leurs territoires. Assurer la protection des terres autochtones doit être le principal mécanisme de préservation de la biodiversité.

Dans quatre mois devrait avoir lieu la COP15 pour la biodiversité où doit être prise la décision qui validerait l'adoption de l'objectif des 30 %. Plus de 230 organisations et experts, dont Survival International, ont signé une déclaration commune à l'attention des gouvernements et organisations, alertant sur la catastrophe que représenterait cet objectif s'il est adopté en l'état.

Espérons que l'appel sera entendu – pour les peuples autochtones, la nature et toute l'humanité. Sans diversité humaine, il n'y a pas de diversité biologique.


12.05.2021 à 09:21

La Covid-19 a fragilisé un État de droit déjà bancal

Depuis le début de la pandémie qui s'est déclarée il y a un an, plusieurs études indiquent clairement une détérioration de la situation déjà alarmante de l'État de droit dans le monde. Ce constat doit attirer toute notre attention car l'État de droit est un pilier essentiel permettant de garantir la responsabilité des acteurs gouvernementaux et privés, ainsi que des lois équitables qui protègent les droits fondamentaux, des gouvernements ouverts et une justice accessible.
À l'intersection de cette double (...)

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Texte intégral 1673 mots

Depuis le début de la pandémie qui s'est déclarée il y a un an, plusieurs études indiquent clairement une détérioration de la situation déjà alarmante de l'État de droit dans le monde. Ce constat doit attirer toute notre attention car l'État de droit est un pilier essentiel permettant de garantir la responsabilité des acteurs gouvernementaux et privés, ainsi que des lois équitables qui protègent les droits fondamentaux, des gouvernements ouverts et une justice accessible.

À l'intersection de cette double crise de la santé publique et de l'État de droit se profilent quatre préoccupations majeures : les limites des pouvoirs gouvernementaux, les droits fondamentaux et la discrimination, la corruption et l'accès à la justice.

Dans chacun de ces domaines, la situation est alarmante. Par exemple, la pandémie de Covid-19 risque sérieusement de repousser les limites auxquelles sont soumis les pouvoirs gouvernementaux, étant donné que les dirigeants potentiellement autoritaires s'arrogent de nouveaux pouvoirs par le biais des mesures d'urgence et que les tribunaux, les législatures et d'autres pouvoirs institutionnels et civiques se voient empêchés de s'acquitter de leurs obligations et de leurs droits constitutionnels. Les nouvelles mesures érigeant en infraction pénale la diffusion de fausses informations à propos du virus ou censurant les rapports sur les faux pas des gouvernements ont été utilisées pour museler ou porter atteinte aux journalistes et aux opposants. Des preuves flagrantes dénoncent aujourd'hui une application discriminatoire des mesures de confinement et des couvre-feux selon l'appartenance ethnique, la race, la religion, le statut juridique ou l'identité de genre.

La corruption a gagné du terrain dans le secteur de la santé, dans la mesure où les gouvernements ont cherché à acheminer en urgence les fournitures et les ressources aux plus nécessiteux en outrepassant les procédures mises en place pour prévenir la fraude et le gaspillage.

Par ailleurs, les importantes retombées économiques de la pandémie créent des besoins plus grands encore en termes de justice, notamment au sein des communautés pauvres et marginalisées, où l'absence d'identité légale, de logement ou d'emploi officiel ne permet pas d'accéder à l'aide d'urgence. Parallèlement, les institutions judiciaires, systématiquement sous-financées et fonctionnant pour la plupart à capacité réduite en raison de la pandémie, risquent d'accuser encore plus de retard.

Outre les conséquences dramatiques de la pandémie sur l'emploi, certains gouvernements ont profité de la crise pour réprimer la liberté d'expression, d'information et d'association, autant de droits essentiels pour protester contre les mauvaises conditions de travail. Selon une récente étude réalisée par Freedom House et le projet University of Gothenberg's Varieties of Democracy, les libertés d'expression, d'association et de la presse ont toutes été prises pour cibles au cours de l'année écoulée. Une forme d'inégalité particulièrement pernicieuse s'est manifestée à l'égard des professionnels de la santé, déjà exposés à des risques extrêmes en raison de leur profession.

Pour les travailleurs du monde entier, l'effritement de l'État de droit soulève des inquiétudes évidentes. Un système d'État de droit stable crée un environnement qui protège leurs droits syndicaux et de négociation collective, les met à l'abri de la discrimination, leur offre un cadre réglementaire pour la sécurité sur les lieux de travail et leur fournit des mécanismes pour la résolution des conflits et des préjudices en milieu professionnel. Il ressort également de la recherche que l'État de droit va de pair avec la croissance économique, l'amélioration de la santé, la réduction des inégalités et l'augmentation des niveaux de qualification.

La situation de l'État de droit avant la Covid-19

Malheureusement, la pandémie mondiale survient à un moment où, lentement mais sûrement, le respect de l'État de droit s'amenuise partout dans le monde. Comme le montre l'Indice de l'État de droit de World Justice Project (WJP) 2020, qui évalue la situation de l'État de droit dans le monde en se basant sur des enquêtes nationales menées auprès de ménages et d'experts, un plus grand nombre de pays voient l'État de droit davantage se dégrader que s'améliorer pour la troisième année consécutive.

Cette tendance s'affirme autant dans les démocraties bien établies que dans les États plus autoritaires, dans toutes les régions du monde. Ce déclin systématique se manifeste plus particulièrement dans les domaines de la responsabilité gouvernementale, des droits fondamentaux et de la corruption. À titre d'exemple, au cours de l'année précédente et des cinq années étudiées, les pays ont été plus nombreux à voir leur indice des droits fondamentaux enregistrer une diminution plus forte que toute autre composante de l'État de droit.

S'agissant des droits du travail, la situation est plus variable. Selon les données collectées pour l'Indice 2020 par World Justice Project, les pays ont été légèrement plus nombreux à améliorer leurs scores pour l'application effective des droits fondamentaux du travail.

Les questions de l'enquête portaient notamment sur la liberté syndicale et le droit de négociation collective, l'absence de discrimination en matière d'emploi et l'absence de travail forcé et de travail des enfants (sous-facteur 4.8 de l'indice).

Sur les cinq dernières années de la collecte des données par WJP, le nombre de pays enregistrant une hausse ou une baisse pour ce sous-facteur est quasiment identique (53 % et 42 % respectivement), tandis 5 % d'entre eux ne constatent aucun changement significatif. L'analyse pondérée en fonction de la population montre que le groupe des 54 pays en amélioration représente 64 % de la population mondiale, le groupe des 43 pays en diminution à peine 23 %. En d'autres termes, au cours de ces cinq années, les droits du travail ont généralement connu une amélioration pour un plus grand nombre d'individus dans le monde.

Un examen plus approfondi de ces chiffres met en avant un tableau partagé entre progrès et régression. Du côté des progrès, les pays où l'État de droit est historiquement plus fragile ont vu des améliorations de leur indice relatif aux droits du travail. Toutefois, un grand nombre d'entre eux enregistrent des scores dans ce domaine largement inférieurs à la moyenne mondiale (ex. Tanzanie, Afghanistan, Égypte) indiquant que, même si des progrès ont pu être observés au cours de ces dernières années, ces pays rencontrent toujours des difficultés à protéger et respecter les droits du travail. D'un autre côté, certains de ces pays où l'État de droit est plus instable ont constaté une érosion considérable des droits du travail (ex. Belize, Brésil, Turquie), démontrant qu'il n'existe pas de modèle clair et universel concernant les droits du travail et leur corrélation avec l'application plus large de l'État de droit.

Quelques signes d'espoir

Syndicats, ONG, journalistes et citoyens ont réagi courageusement à la crise engendrée par la pandémie, au travers de l'aide humanitaire et d'autres types d'assistance aux victimes. Le World Justice Challenge 2021 de WJP, un concours mondial récompensant les projets innovants destinés à résoudre les problèmes posés à l'État de droit par la pandémie, a retenu plusieurs idées intéressantes pour apporter un soutien aux travailleurs touchés par la crise.

Au Kenya, le réseau Dhobi Women Network a lancé le projet Inua Mama Fua pour fournir nourriture, équipements de protection individuelle (EPI) et services d'assistance psychosociale et juridique aux travailleuses domestiques de Nairobi, actuellement dans l'impossibilité de subvenir à leurs besoins en raison de la pandémie, qui a amené leurs employeurs à les renvoyer chez elles. L'Association des femmes guatémaltèques en Espagne a recouru à des outils juridiques et au litige stratégique pour protéger la capacité des travailleuses migrantes à travailler et bénéficier de prestations sociales durant la pandémie. Au Népal, en réponse à la vulnérabilité de plus en plus grande des travailleurs migrants, le Forum du peuple a fourni une assistance juridique gratuite, a préparé des documents d'information et a recommandé le rapatriement et la réintégration des travailleurs migrants qui rentrent chez eux.

En définitive, la crise de la Covid-19 a érodé l'État de droit partout dans le monde. En réponse, les sociétés commencent à reconnaître et à combattre les profondes inégalités structurelles dans le cadre des conditions économiques et de l'État de droit actuels. Le prochain Indice de l'État de droit de WJP, publié en octobre 2021, apportera de nouvelles données permettant d'informer les syndicats, les activistes, les gouvernements et le secteur privé à propos des priorités nécessitant attention et ressources dans le cadre de la préparation d'une reprise plus juste au lendemain de la pandémie.


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