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04.08.2021 à 05:00

Après la pandémie, le secteur des croisières de loisirs va-t-il améliorer ses pratiques ?

[Cet article a été publié pour la première fois le 10 mai 2021]
Un peu plus d'un an s'est écoulé depuis la flambée de COVID-19 sur le Diamond Princess, qui a torpillé le secteur des croisières et l'a laissé dans une situation difficile. Depuis plusieurs semaines, certaines compagnies comme Carnival Cruise Lines et Norwegian Cruise Line, qui viennent de reprendre leur activité, reconnaissent qu'il faudra du temps pour regagner la confiance des consommateurs, et qu'elles risquent de ne pas retrouver le (...)

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[Cet article a été publié pour la première fois le 10 mai 2021]

Un peu plus d'un an s'est écoulé depuis la flambée de COVID-19 sur le Diamond Princess, qui a torpillé le secteur des croisières et l'a laissé dans une situation difficile. Depuis plusieurs semaines, certaines compagnies comme Carnival Cruise Lines et Norwegian Cruise Line, qui viennent de reprendre leur activité, reconnaissent qu'il faudra du temps pour regagner la confiance des consommateurs, et qu'elles risquent de ne pas retrouver le marché d'avant. Pendant leur « hibernation » forcée, certaines tendances ont commencé à se profiler et, une fois de plus, la pandémie a mis en évidence des défaillances qu'il conviendra de corriger.

« Le secteur des croisières continue de prospérer mais il doit changer sa manière de penser », confie à Equal Times Jara Schreiber, la coordinatrice de l'association Roundtable Human Rights in Tourism, qui défend les droits humains dans le secteur du tourisme. « Les appels à l'action concernant les combustibles durables et le changement climatique s'intensifient, les pays destinataires prennent des mesures pour interdire les paquebots de croisière ou réglementer leur accès, et les effets du tourisme de masse sont de plus en plus visibles », ajoute-t-elle.

Une bouffée d'air pour la nature

Ce qui s'est passé à Key West pourrait créer un précédent. En novembre dernier, suite à trois référendums, les habitants de l'île située sur le détroit de Floride ont décidé que seuls les navires comptant moins de 1.300 passagers pouvaient accoster sur l'île. Le nombre quotidien de passagers issus des navires de croisière est limité à 1.500 (il pouvait s'élever jusqu'à 6.000 visiteurs par jour auparavant), en donnant la priorité aux compagnies de croisière les plus respectueuses de l'environnement et des mesures sanitaires.

Bien que le débat ne soit pas récent, puisqu'il y avait déjà eu un vote à ce sujet en 2013, le soutien des citoyens a repris de la vigueur lorsqu'ils se sont rendu compte, après huit mois de pause due aux restrictions, que la nature du littoral se recomposait.

« Nous avons la troisième plus grande barrière de corail du monde, et les bateaux traversent une réserve marine pour accéder au port. En peu de temps, de nombreux habitants de Key West ont observé une amélioration radicale des cascades… L'eau n'a jamais été aussi claire depuis vingt ou trente ans », déclare à Equal Times Arlo Haskell, le trésorier du comité de Safer Cleaner Ships, l'association qui a organisé les référendums. Cette association estime que les paquebots de plus petite taille sont l'avenir et que les « villes flottantes » pouvant atteindre 220.000 tonnes, avec des spas, des cinémas, des théâtres et parfois même des patinoires, contribuent peu à l'économie locale.

« Les compagnies de croisière font en sorte que la majeure partie de l'argent des passagers reste à bord… les ports ne sont qu'une toile de fond pour les photos, avec des escales de quatre heures à chaque destination », explique Arlo Haskell.

Ainsi, alors que les passagers des navires représentent 50 % de l'ensemble des visiteurs de l'île, leurs dépenses équivalent à environ 7 % de toutes les dépenses des touristes, révèle une étude de la société de conseil Oxford Economics.

« La pandémie peut amener les populations locales à examiner de manière plus approfondie la situation actuelle et à se demander si c'est ce qu'elles veulent à l'avenir », indique quant à elle Jennifer Holland, spécialiste et enseignante dans le secteur du tourisme à l'université de Suffolk, au Royaume-Uni. Pendant que des villes comme Venise ou Dubrovnik continuent de rechercher un équilibre, dans d'autres régions les ports commencent aussi à réagir aux appels lancés par les citoyens.

« En attendant l'assouplissement des restrictions relatives aux voyages, nous avons élaboré un plan pour revenir avec un produit plus écologique et plus sûr ; la pandémie a accéléré cette nécessité », explique Claus Bødker, le directeur de Cruise Copenhagen, un réseau qui regroupe plusieurs syndicats du secteur des croisières. Les pays de la mer Baltique ont l'ambition de devenir la destination « la plus durable du monde », précise Claus Bødker, et ils réfléchissent à une série de mesures internationalement reconnues pour définir le niveau de durabilité d'une région. « Nous ne pensons pas que les limites imposées aux grands paquebots soient une option satisfaisante, il existe d'autres solutions, consistant par exemple à favoriser les navires écologiques ou à investir dans des installations génératrices d'énergie sur la terre ferme », souligne-t-il.

Réglementation rigoureuse, crédibilité douteuse

Le 1er janvier 2020, une nouvelle réglementation de l'Organisation maritime internationale (OMI) est entrée en vigueur, exigeant que les paquebots de croisière cessent d'utiliser du fuel lourd au profit d'alternatives plus coûteuses à plus faible teneur en soufre. C'est pourquoi les compagnies ont investi de considérables sommes d'argent pour optimiser leurs navires afin de réduire les émissions de carbone. Par exemple, les premiers bateaux fonctionnant au gaz naturel liquéfié ou au méthanol ont commencé à faire leur apparition. Et les compagnies assurent qu'elles ne reviendront pas en arrière.

« Malgré la pandémie, le secteur des croisières a respecté son engagement à l'égard de la préservation de l'air et des océans que parcourent les paquebots », signale Brian Salerno, vice-président de la politique maritime de l'Association internationale des compagnies de croisière.

« Des progrès considérables ont été réalisés, puisque plus de 23 milliards de dollars ont été investis pour doter les navires de nouvelles technologies et utiliser des combustibles plus propres. »

« Toutes les réglementations mondiales ont été modifiées et, par conséquent, les compagnies ne peuvent plus réduire leurs coûts de la même façon… Dans le cas de l'Antarctique, les lois sont tellement strictes que les compagnies de croisière ont changé leur mode de fonctionnement », commente Jennifer Holland, ajoutant que les actes passés des compagnies les placent dans la ligne de mire. « Après l'affaire du "tuyau magique", entre autres incidents, la surveillance est encore plus forte. »

L'expression « tuyau magique » fait allusion au mécanisme dissimulé sur les paquebots de Carnival, la plus grande compagnie de croisière du monde, qui modifie le flux des eaux usées. Avec ce dispositif, les navires ont déversé dans la mer des milliers de litres d'eau contenant du pétrole, au mépris des normes en vigueur. L'amende a atteint 40 millions de dollars, une sanction record pour la pollution intentionnelle causée par les bateaux. En 2019, en « liberté conditionnelle », Carnival a été tenue de payer 20 millions de plus pour avoir déversé ses eaux usées aux Bahamas.

Ainsi, certains experts se montrent sceptiques, en particulier à un moment où ces compagnies ont peu de liquidités.

« Historiquement, le secteur cherche à contourner le système et préfère payer des centaines de millions de dollars d'amendes au lieu d'investir dans des mécanismes écologiquement responsables ; il en résulte un problème de crédibilité », note Ross A. Klein, professeur de sociologie à l'Université Memorial de Terre-Neuve et auteur de l'ouvrage Paradise Lost at Sea : Rethinking Cruise Vacations (Paradis perdus en mer : repenser les séjours de croisières), sur les réalités des séjours à bord des navires de croisière.

Protéger les travailleurs

On ne peut pas parler d'un renouvellement de ce secteur sans aborder les conditions de travail des employés. « Nous espérons que le redémarrage de l'activité sera accompagné d'une conversation ouverte sur l'amélioration des conditions de vie et de travail des gens de mer à bord », souhaite la Fédération internationale des ouvriers du transport (ITF).

Outre le décès d'une centaine de passagers et membres de l'équipage pour des raisons liées au coronavirus, la mort d'au moins une demi-douzaine de membres de l'équipage bloqués en mer a été signalée ; il s'agirait essentiellement de suicides, comme le révèle une enquête approfondie de l'agence de presse Bloomberg.

En juin dernier, selon divers médias, il y avait plus de 40.000 travailleurs immobilisés sur des paquebots de croisière, sur un total de 400.000 marins et ouvriers portuaires à l'arrêt à travers le monde. À l'heure actuelle, la grande majorité de ces travailleurs ont été rapatriés grâce à l'effort conjoint des compagnies de croisière, des syndicats et des pays. Cependant, l'ITF met en garde les compagnies qui viennent de reprendre leur activité ou qui la reprendront en juin : « Il y a des situations qui ne peuvent pas se répéter. »

« Les croisières ne devraient recommencer que lorsque les mesures de santé et de sécurité appropriées auront été prises, et que les pays qui accueillent les paquebots se seront engagés à autoriser les gens de mer à descendre à terre pour bénéficier d'une assistance médicale et procéder aux changements d'équipages nécessaires. Il est indispensable que ces compagnies tirent des enseignements des erreurs qu'un grand nombre d'entre elles ont commises au début de la pandémie », assure l'ITF dans un communiqué. L'OMI, en ce qui concerne l'immunisation contre le coronavirus, a pour sa part demandé le 26 mars dernier la vaccination prioritaire des équipages maritimes.

L'isolement n'est pas uniquement le fruit de la COVID-19. Les trois plus grandes compagnies de croisière recourent souvent à la pratique du « pavillon de complaisance », qui consiste à immatriculer les paquebots dans des pays dont la législation du travail est relativement laxiste, tels que les Bahamas, Panama ou les Bermudes, où il est fréquent d'observer des journées de travail d'une longueur excessive, des salaires reposant trop largement sur les pourboires, des heures supplémentaires non rémunérées et un arbitrage externe en cas de litige – autant de raisons qui empêchent les marins de dénoncer toute forme de violation des droits du travail.

Le fait que la plupart des travailleurs proviennent du sud-est asiatique, des Caraïbes ou d'Europe de l'Est, où les salaires sont généralement plus faibles et les opportunités de travail plus limitées, joue en faveur des compagnies de croisière.

« Le secteur des croisières ne va pas changer de modèle commercial… s'il est possible d'embaucher des personnes qui travaillent 70 heures par semaine, sept jours sur sept pendant dix mois de l'année, pour moins de 600 dollars par mois, pourquoi payer plus ? » critique Ross A. Klein.

« Des employés gradés ont réussi à obtenir un peu plus de protection pendant la crise de COVID-19 mais ce n'est pas le cas des ouvriers des salles des machines, des serveurs ou des agents d'entretien. »

Parmi les solutions immédiates possibles, l'ITF propose d'améliorer les conditions de travail des personnels de cabine et de contrôler rigoureusement les heures de travail et la durée des contrats. Les membres de l'équipage disent que ce serait également une bonne chose d'avoir des psychologues au sein des personnels médicaux à bord au lieu de devoir appeler une ligne directe.

L'étude intitulée en anglais Fear and Trembling of Cruise Ship Employees : Psychological Effects of the COVID-19 Pandemic, publiée par une revue scientifique de recherche sur l'environnement et la santé, International Journal of Environmental Research and Public Health, analyse les effets psychologiques de la pandémie sur les employés des compagnies de croisière. Les chercheurs constatent que la pandémie a mis en évidence les « médiocres compétences » des compagnies en matière de gestion des ressources humaines, alors que le domaine de la santé mentale et du bien-être des employés devrait précisément faire l'objet d'une grande attention.

Il en ressort clairement, comme l'affirment les spécialistes du secteur, qu'il est important de ne pas manquer l'opportunité qu'offre la conjoncture actuelle : « La pandémie donne une occasion unique aux compagnies de croisière de réexaminer leur culture d'entreprise, de réinventer leur modèle commercial et de redéfinir leurs stratégies de gestion des risques et de développement durable », conclut l'étude.


02.08.2021 à 05:30

Démocratie et santé : comment la participation citoyenne peut aussi aider à soigner

Rachel Knaebel

[Cet article a été publié pour la première fois le 18 janvier 2021]
« Durant la crise du Covid, les décisions des autorités se sont prises très vite », relève Siiri Ann Doka. Trop vite peut-être pour que les citoyens et les patients y soient associées. Siiri Ann Doka est responsable du suivi des politiques sanitaires à l'association nationale allemande des groupes d' « auto-aide » (Bundesarbeitsgemeinschaft Selbsthilfe, en allemand), des cellules d'entraide entre patients chroniques ou personnes vivant (...)

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[Cet article a été publié pour la première fois le 18 janvier 2021]

« Durant la crise du Covid, les décisions des autorités se sont prises très vite », relève Siiri Ann Doka. Trop vite peut-être pour que les citoyens et les patients y soient associées. Siiri Ann Doka est responsable du suivi des politiques sanitaires à l'association nationale allemande des groupes d' « auto-aide » (Bundesarbeitsgemeinschaft Selbsthilfe, en allemand), des cellules d'entraide entre patients chroniques ou personnes vivant avec un handicap. Ces organisations sont très répandues en Allemagne. Au-delà de la solidarité entre patients, leur objectif est aussi de favoriser la participation des personnes concernées dans les politiques sanitaires.

L'association nationale des groupes d'auto-aide existe depuis plus de 50 ans. Depuis 2004, elle siège aussi en tant que représentante des patients au Comité fédéral (Gemeinsamer Bundesausschuss) qui prend les décisions concernant le système de santé : organisation et coût des soins, évaluation des médicaments et traitements remboursés par les assurances-maladies, etc. Cependant, seuls les représentants des médecins, des caisses d'assurance maladie et des hôpitaux y ont un droit de vote. Ceux des patients et usagers de la santé n'y détiennent qu'une voix consultative. « Mais nous participons aux discussions, et nous pouvons déposer des motions », précise Siiri Ann Doka.« À travers cela, nous pouvons vraiment attirer l'attention sur des problèmes précis que rencontrent les patients », comme un difficile accès à tel ou tel médicament. « Les représentants des patients apportent aussi une expertise très spécialisée. »

Même avec cette expertise et cette expérience de la participation, en Allemagne comme dans d'autres pays, la réponse à la crise provoquée par l'épidémie de Covid-19 s'est décidée en grande partie sans impliquer les organisations de patients. « En situation de crise, on reprend les vieux réflexes », a aussi constaté Valéry Ridde, directeur de recherche en santé publique à l'Institut français de recherche pour le développement (IRD). Après avoir travaillé au Québec, puis en France, le chercheur est aujourd'hui basé au Sénégal. « En France, la crise actuelle a vu les cliniciens des centres hospitaliers universitaires reprendre le pouvoir sur la santé. C'est assez dramatique », dit-il.

Pourtant, depuis une vingtaine d'années, le système de santé français s'était lui aussi ouvert à la participation des patients. Cela a même été inscrit dans une loi en 2002 (la Loi relative aux droits des malades et à la qualité du système de santé), dans le contexte de la lutte contre le VIH et de la forte implication des malades et des communautés touchées face à cette épidémie.

La « démocratie sanitaire » à la Française prévoit la présence de représentants des usagers du système de santé, via des associations, dans la plupart des instances sanitaires, des conseils d'administration des hôpitaux jusqu'aux comités de santé publique régionaux et nationaux.

Malgré tout, dès le début de la pandémie de Covid-19, tout cela a été balayé. Les associations de patients n'ont été ni intégrées au conseil scientifique spécialement mis en place par le gouvernement, ni même consultées. En septembre 2020 encore, alors que le virus courait sur le territoire depuis plus de six mois, le groupement d'associations de patients France Assos Santé signalait à nouveau dans une lettre ouverte au Premier ministre français que ses membres étaient disponibles pour « travailler avec les pouvoirs publics, les agences sanitaires et les sociétés savantes au plan national, régional et local ». En vain. L'appel n'a toujours pas été entendu ce jour par le gouvernement français.

Les municipalités semblent plus à l'écoute. La ville française de Grenoble a par exemple mis en place en novembre un comité citoyen pour consulter sa population sur la crise sanitaire. Les premières séances de discussions ont mis en avant le besoin d'une campagne locale de tests massive, avant, pendant et après les fêtes de fin d'année, et l'inclusion des personnes démunies dans cette campagne. Sur un tout autre sujet, elles ont aussi abordé la question du maintien ou non des marchés alimentaires, alors que le nombre de contaminations augmentait.

En Amérique du Nord, des services de santé choisis par les habitants en fonction de leurs besoins

D'autres pays ont développé, il y a déjà plusieurs décennies, des réponses participatives aux enjeux de santé. « Le Québec a adopté une profonde réforme de son système de santé en 1971, avec la mise en place d'un réseau public de santé et de services sociaux. Cette réforme a aussi créé un nouveau type d'établissements, les centres locaux de service communautaire, ou CLSC », retrace Anne Plourde, chercheuse à l'Institut de recherches et d'informations socio-économiques du Québec et à l'Université York de Toronto. Il s'agissait de cliniques de proximité avec des services sociaux et de santé. Surtout, chacun de ces centres était géré par la communauté locale.

« Sur tous les établissements du réseau public, les citoyennes et citoyens étaient représentés dans les conseils d'administration, mais en général en position très minoritaire. Sauf dans les CLSC, où ils étaient souvent majoritaires durant les années 1970. Ces centres étaient en général créés à l'initiative même des citoyens. Ils soumettaient un projet au gouvernement, qui leur attribuait ensuite un budget. »

« Se mettait alors en place un comité provisoire qui embauchait des organisateurs chargés de consulter la population locale pour qu'elle détermine elle-même quels types de services sanitaires et sociaux elle souhaitait dans le centre », détaille la politologue.

Les CLSC peuvent par exemple proposer des services spécifiques au besoin de la population locale, en matière de suivi prénatal, de suivi des jeunes enfants, d'accompagnement en santé mentale, de toxicomanie, de dépistage des MST.... « Ces établissements avaient aussi pour mission de faire de la prévention sanitaire au sens large, par exemple sur l'aménagement du territoire pour plus d'espaces verts ou des questions de pollution locale. »

Des expériences similaires de santé communautaire se sont aussi développées dans les années 1960 et 1970 en Amérique du Sud et aux États-Unis, avec les « Neighborhood Health Clinics » notamment. Au Québec toutefois, la flamme participative et démocratique de ces centres a faibli sous l'effet de la centralisation du système de santé.

« Pendant les dix premières années de leur existence, ces centres communautaires ont vraiment été des vecteurs de mobilisation de la population. Puis, à partir des années 1990, le gouvernement a commencé à fusionner les centres de services communautaires avec d'autres types d'établissements, comme les centres d'hébergement pour personnes âgées. Et la centralisation a continué dans les années 2000. Aujourd'hui, on se retrouve avec seulement une trentaine d'énormes établissements de santé pour tout le Québec. Il n'y a plus de représentation démocratique dans le réseau », regrette Anne Plourde.

Les autorités ont justifié cette recentralisation par des raisons d'économies. « Il y a eu des justifications financières évidemment, d'économies d'échelle, et parce que cela a permis d'éliminer des postes de cadre. A aussi été mise en avant la volonté de rendre les services plus intégrés et plus cohérents. Mais les études ont été unanimes pour constater les conséquences catastrophiques de cette centralisation, qui est beaucoup trop poussée pour que le système soit fonctionnel. » Et comme le virus va bien plus vite que la bureaucratie, la chercheuse ajoute : « Et cela a posé des problèmes majeurs pendant la pandémie. »

En Afrique, l'action indispensable des agents communautaires

Le développement de service de santé de base au plus près des communautés reste en revanche d'actualité sur le continent africain. « En Afrique de l'Ouest et francophone par exemple, cette approche communautaire existe depuis toujours. Les soins de santé primaires se font au niveau très décentralisé, avec souvent la mobilisation des communautés locales », souligne Valéry Ridde, qui travaille en particulier sur le Mali, le Burkina Faso et le Sénégal.

Des anciens guérisseurs, des enseignants, ou d'autres personnes de confiance implantées dans les villages et les quartiers sont mobilisés et formés à devenir des agents de santé communautaire. Elles travaillent de manière bénévole dans la plupart des pays africains, ou contre un faible dédommagement. Il ne s'agit pas de personnels de santé au sens propre. Mais face à la pénurie de professionnels de santé en Afrique, l'appel aux agents communautaires se développe. « Des organisations internationales et des bailleurs de fonds soutiennent des programmes d'agents de santé communautaire dans les villages. Mais ceux-ci sont trop rarement pérennes », ajoute Valéry Ridde.

Pour autant, en Afrique de l'Ouest mais aussi en Afrique du Sud, au Kenya, au Rwanda, au Liberia, etc., les agents communautaires sont devenus des chaînons parfois incontournables de la santé publique, en particulier dans la lutte contre les épidémies, justement parce qu'ils sont en lien direct avec la population. Formés à reconnaître des symptômes, à donner les informations sur les traitements, ils peuvent aussi devenir des courroies de transmission de campagnes de prévention.

« Les pandémies récentes ont rendu la santé communautaire plus forte et plus reconnue », témoigne Anatole Manzi, chargé de cours et directeur de la formation clinique pour l'organisation internationale Partners In Health.

« L'Organisation mondiale de la santé a commencé à promouvoir les programmes d'agents de santé communautaires car elle a vu que nous allions manquer de personnels médicaux et soignants en Afrique. Il faut bien réfléchir à qui d'autre peut contribuer à la lutte contre les maladies comme le VIH et la malaria. »

Les épidémies d'Ebola des dernières années ont aussi été décisives dans la multiplication de ces programmes. « Le Liberia est par exemple un pays relativement pauvre. Son investissement dans le système de santé est faible, mais le système de santé communautaire y a été renforcé par Ebola. Car le pays n'avait pas le choix. Et quand est arrivé le Covid-19, le Liberia a su réagir. Il a aujourd'hui un réseau d'agents de santé communautaire qui connaissent le territoire et savent où il serait stratégique d'investir des moyens », précise le formateur.

Les agents de santé communautaire peuvent ainsi faire remonter des informations sur la situation épidémique dans tel village ou telle région d'un pays. Est-ce suffisant pour impliquer réellement la population dans les politiques de santé publique ? « Il y a un problème de méconnaissance et de formation au départ », juge Valéry Ridde. « La plupart des gens qui sont à des postes de pouvoir et de décision dans le domaine de la santé publique, en Afrique de l'Ouest comme en France, sont en très grande majorité des médecins formés à une santé publique épidémiologique et statistique. Les approches communautaires et participatives ne sont pas suffisamment enseignées et sont souvent dénigrées. »

Au Rwanda, les « binômes » de santé communautaire, une femme et un homme, « peuvent rendre compte au centre de santé local de la situation dans leur village, et de là, l'information va à l'hôpital du district, puis de là au ministère de la Santé », précise Anatole Manzi. « Je pense que c'est l'aspect qui doit être renforcé dans de nombreux pays. Si les équipes des ministères de la Santé pouvaient plus écouter les voix des agents de santé communautaire, beaucoup de choses pourraient changer. »


30.07.2021 à 05:00

Dans les usines de Taïwan, les ouvriers migrants discriminés par les mesures contre une nouvelle flambée de contaminations au coronavirus

Taïwan est peut-être en train de tourner la page de sa pire vague de Covid-19 depuis le début de la pandémie, mais les travailleurs migrants sont toujours confrontés à des mesures draconiennes de confinement que les défenseurs des droits humains qualifient de « discriminatoires ». Entre la mi-mai et la mi-juillet, plus de 14.000 personnes ont été infectées par le coronavirus à Taïwan, alors que le nombre total de cas ne s'était élevé qu'à 1.199, depuis le début de la pandémie, soit sur la période entre (...)

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Taïwan est peut-être en train de tourner la page de sa pire vague de Covid-19 depuis le début de la pandémie, mais les travailleurs migrants sont toujours confrontés à des mesures draconiennes de confinement que les défenseurs des droits humains qualifient de « discriminatoires ». Entre la mi-mai et la mi-juillet, plus de 14.000 personnes ont été infectées par le coronavirus à Taïwan, alors que le nombre total de cas ne s'était élevé qu'à 1.199, depuis le début de la pandémie, soit sur la période entre février 2020 et mai 2021. Cette vague de contaminations a été particulièrement grave dans certains des dortoirs qui abritent des salariés d'Asie du Sud-Est travaillant pour plusieurs entreprises technologiques basées dans le comté de Miaoli.

En guise de réponse, le gouvernement local a interdit aux travailleurs migrants de sortir, sauf pour se rendre au travail, entre le 7 et 28 juin. Étant donné que ces règles ne s'appliquaient pas au reste de la population, les défenseurs des droits humains ont condamné ces mesures qui, selon eux, mettent en évidence la façon dont le gouvernement taïwanais néglige les travailleurs migrants dans les usines et a créé, depuis trois décennies, une société à deux vitesses légalement instituée grâce au système des intermédiaires en main-d'œuvre du pays.

Taïwan, premier fournisseur mondial de microprocesseurs informatiques, dépend fortement des travailleurs étrangers pour répondre à la demande croissante en produits électroniques grand public, dans un contexte de pénurie mondiale de semi-conducteurs. Pourtant, alors que ces travailleurs constituent l'épine dorsale de l'économie taïwanaise, leurs droits et leur dignité passent souvent au second plan, derrière les bénéfices des entreprises.

Des dizaines de milliers de travailleurs ont fait l'objet d'un ordre de confinement pendant près d'un mois à compter du début du mois de juin et parmi la douzaine de travailleurs techniques migrants avec lesquels Equal Times s'est entretenu pour cet article, certains sont toujours soumis à des ordres de confinement liés à la Covid, et ce, même si les « clusters » d'infection parmi les travailleurs migrants ont reculé depuis le début du mois de juillet.

Regina*, une employée philippine travaillant dans une usine de fabrication de puces pour ASE, le plus grand fabricant mondial de packaging et de testing de microprocesseurs, partage une chambre exiguë équipée de six lits superposés avec 11 autres travailleurs à Zhongli, dans le nord-ouest de Taïwan. Les valises et les effets personnels y sont empilés et des vêtements sont étendus à sécher dans la pièce. Elle indique à Equal Times que pendant 30 jours, entre le 7 juin et le 6 juillet, elle n'avait pas le droit de sortir de son dortoir, sauf pour aller travailler. Elle devait être de retour à son dortoir dans l'heure qui suivait la fin de son quart de travail.

« On se sent comme des prisonniers. C'est comme si l'entreprise contrôlait tous les aspects de notre vie », explique Regina, qui a été interviewée par Equal Times alors qu'elle était encore sous le coup de restrictions, désormais levées.

Dans son entreprise, comme dans beaucoup d'autres, des gardes de sécurité sont postés aux entrées de son usine et de son dortoir et les travailleurs doivent présenter leur badge d'entreprise pour y entrer ou en sortir.

Elle déclare qu'ASE a non seulement restreint la circulation des travailleurs étrangers dans les usines, mais que l'entreprise a également limité la nourriture qu'ils pouvaient manger et les a même obligés à faire la lessive à certaines heures. « C'est vraiment oppressant », s'afflige Regina. « C'est injuste que les travailleurs taïwanais ne soient pas tenus de respecter toutes ces règles », estime-t-elle. Jusqu'à présent, aucun travailleur migrant d'ASE n'a contracté la Covid-19.

Dans le respect de la réglementation en vigueur pour l'épidémie ?

Avec environ 6.000 employés migrants à travers Taïwan, l'entreprise ASE a annoncé qu'elle allait restreindre les mouvements des travailleurs de l'usine à partir du 7 juin, ostensiblement pour protéger les travailleurs d'une nouvelle exposition au virus. Selon un document interne consulté par Equal Times, tout travailleur qui enfreindrait ces règles serait sanctionné par un blâme (trois blâmes étant passibles d'un licenciement). Avant l'annonce, l'entreprise avait ordonné à des centaines de travailleurs migrants de quitter leurs logements de location privés pour s'installer dans des logements d'entreprise partagés, ce qui porte à environ 3.000 le nombre total de résidents répartis entre deux dortoirs.

Un porte-parole d'ASE a déclaré à Equal Times que tout en comprenant que les mesures de sécurité de l'entreprise aient pu causer une certaine anxiété parmi les travailleurs, l'entreprise ne faisait que suivre les réglementations épidémiques imposées par le gouvernement. « Nous reconnaissons la contribution significative que nos employés migrants apportent au succès de l'entreprise et de l'économie taïwanaise », a déclaré l'entreprise dans un communiqué rédigé le 1er juillet, soulignant qu'elle cherchait à apaiser les inquiétudes des travailleurs migrants en leur apportant un soutien financier.

Taïwan compte au total plus de 711.000 travailleurs migrants, principalement originaires des Philippines, d'Indonésie, du Vietnam et de Thaïlande. Les travailleurs migrants représentent 8 % de la population active du pays et plus de 60 % d'entre eux travaillent dans le secteur industriel, notamment dans l'industrie des puces électroniques.

Pendant, et immédiatement après, la pire vague de contamination de Taïwan, certains employeurs auraient eu recours à des tactiques d'intimidation pour amener les travailleurs migrants à se conformer aux règles strictes de l'entreprise. Ils auraient notamment annoncé aux travailleurs qu'ils seraient incinérés à Taïwan s'ils mouraient des suites de la Covid-19, au lieu d'être rapatriés dans leur pays pour y être enterrés, ou encore qu'ils seraient financièrement responsables des frais engagés s'ils étaient infectés par le virus.

« Cette politique forçant les gens à rester dans leur dortoir est très discriminatoire », déclare Wu Jing-ru, directrice générale de l'association des travailleurs étrangers de Taïwan. « Les travailleurs migrants, essentiels pour l'économie de Taïwan, sont perçus comme une simple force de travail et non comme des êtres humains. Pendant cette période des plus actives pour ces entreprises d'électronique, elles ne souhaitaient pas arrêter leurs opérations. »

Le ministère du Travail a d'abord répondu aux mesures de confinement ciblées des employeurs par le mutisme avant d'annoncer, fin juin, que tout employeur qui prive les travailleurs migrants de leur liberté de mouvement ou menace d'entraver leur capacité à exercer leurs droits se rendra coupable d'une infraction vis-à-vis du droit pénal du pays. Néanmoins, à ce jour, aucune autorité ou entreprise n'a été sanctionnée pour avoir agi de la sorte.

Les entreprises du secteur des technologies ne sont toutefois pas les seules à avoir commis des infractions à l'égard des travailleurs migrants. Le 7 juin, après l'apparition des premières infections groupées dans les dortoirs des travailleurs migrants du parc scientifique de Jhunan, dans le comté de Miaoli (un parc qui compte environ 15.000 travailleurs étrangers), le préfet de ce comté, M. Hsu Yao-chang, a ordonné un « confinement dans les dortoirs ».

Lorsque les travailleurs migrants et les groupes de défense des droits humains se sont plaints que les ordonnances ne réduisaient la liberté de mouvement que d'un seul groupe de travailleurs, M. Hsu a déclaré lors d'une conférence de presse : « Vous avez été testé positif et vous êtes même mort à cause du virus. Pourquoi parler des droits humains maintenant ? »

Mesures de quarantaine et de prévention de la Covid-19 peu sûres

KYEC, un important fournisseur de semi-conducteurs pour des entreprises technologiques de renommée mondiale telles qu'Apple et Intel, est l'endroit où s'est produite la première et la plus importante flambée de Covid-19 chez les travailleurs étrangers, avec plus de 340 travailleurs infectés. L'entreprise a confiné les travailleurs migrants de son usine de Miaoli dans leurs dortoirs en dehors des heures de travail et a imposé des méthodes de quarantaine contestables du point de vue épidémiologique.

Kathy*, une travailleuse de KYEC, déclare avoir été mise en quarantaine début juin dans une chambre où des collègues infectés par la Covid-19 avaient séjourné juste avant qu'elle et ses autres collègues n'y emménagent.

« Les chambres étaient sales et mal désinfectées, et mes collègues ont même trouvé des masques usagés dans leurs chambres », déclare-t-elle. « J'étais mentalement et physiquement au bout du rouleau à cause de cette expérience, car je ne savais pas ce qui allait m'arriver après. Si quelqu'un présente un test positif, toutes les personnes présentes dans la même chambre sont retirées du dortoir [et mises en quarantaine] », explique Kathy. « La politique de l'entreprise est très injuste. »

Lors d'un entretien téléphonique avec Equal Times, un représentant de KYEC a admis que des erreurs avaient été commises dans la précipitation entourant la réponse au virus dont la propagation était très rapide. « Mais ces problèmes ont été résolus. Les travailleurs qui ont été placés en quarantaine reprennent progressivement le travail et les mesures de l'entreprise suivent désormais les mesures de confinement souples adoptées à l'échelle nationale. »

Pour le père Joy Tajonera, un prêtre qui défend les droits des travailleurs migrants depuis plus de 20 ans, la pandémie n'a fait que révéler un problème qui existait déjà. « Le problème n'est pas la Covid-19. Le problème est que le gouvernement permet au système des intermédiaires de perdurer à Taïwan », explique M. Tajonera.

Depuis 1989, année où Taïwan a ouvert son marché de l'emploi aux travailleurs étrangers, le système d'intermédiation à deux niveaux du pays permet aux employeurs des usines de sous-traiter à des travailleurs migrants et de leur fournir les services requis, tels que des hébergements et des traducteurs. Dans la plupart des cas, les intermédiaires ne facturent que très peu de frais aux employeurs, voire aucuns frais du tout ; ils facturent plutôt des frais de service de 1.500 à 1.800 dollars taïwanais (environ 45,30 à 54,40 euros ou 53,40 à 64 dollars US) par mois aux travailleurs migrants.

Pourtant, lorsque les travailleurs ont besoin d'aide pour améliorer leurs conditions de vie ou défendre leurs droits au travail, les courtiers sont souvent aux abonnés absents. « C'est un véritable système de contrôle. Le gouvernement devrait davantage assumer la responsabilité de protéger les droits fondamentaux des travailleurs migrants. », déclare M. Tajonera.

L'agence des centres taïwanais de contrôle des maladies (CDC) déclare n'avoir jamais interdit aux migrants de sortir et avoir fait de gros efforts pour lutter contre la propagation du virus au sein des communautés de migrants. « Les travailleurs migrants ont quitté leur ville natale pour contribuer à la prospérité économique de Taïwan. Le peuple taïwanais leur a toujours été reconnaissant et ne fait pas de discrimination à l'encontre des travailleurs migrants au motif de leurs infections », a déclaré le CDC dans un communiqué à Equal Times.

En date du 29 juillet, Taïwan avait enregistré 15.637 cas confirmés de coronavirus, dont 787 décès. Le CDC a déclaré que les « clusters » d'infections chez les travailleurs migrants sont maintenant sous contrôle et presque éradiqués. Le succès relatif de Taïwan dans la lutte contre le coronavirus peut être attribué à ses mesures décisives et rapides, mais les défenseurs des droits humains soulignent qu'il est illégal et immoral d'appliquer des mesures aussi strictes à un seul segment de la population. Même si le gouvernement nie avoir pris des mesures ciblées de confinement à l'égard des travailleurs migrants, cela n'a pas empêché les autorités et les entreprises qui les ont adoptées de le faire.


*Regina et Kathy sont des noms d'emprunt.


29.07.2021 à 07:17

Négoce de matières premières : l'industrie de l'ombre qui détruit la planète

Les entreprises de négoce de matières premières sont parmi les plus importantes du capitalisme mondial et, malgré cela, la plupart des personnes n'en ont jamais entendu parler.
Intermédiaires entre les fournisseurs et les acheteurs de matières premières et de produits secondaires, ces entités de l'ombre jouent un rôle primordial sur les marchés internationaux essentiels, de l'aluminium au pétrole brut en passant par la farine de soja et le zinc. Elles utilisent leurs capacités de transport, de (...)

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Texte intégral 2535 mots

Les entreprises de négoce de matières premières sont parmi les plus importantes du capitalisme mondial et, malgré cela, la plupart des personnes n'en ont jamais entendu parler.

Intermédiaires entre les fournisseurs et les acheteurs de matières premières et de produits secondaires, ces entités de l'ombre jouent un rôle primordial sur les marchés internationaux essentiels, de l'aluminium au pétrole brut en passant par la farine de soja et le zinc. Elles utilisent leurs capacités de transport, de transformation et de stockage pour capitaliser sur les perturbations intervenant dans les chaînes d'approvisionnement mondiales, et elles négocient sur les marchés de produits dérivés, aussi bien pour se prémunir contre les fluctuations de prix que pour spéculer sur ces fluctuations.

Le contrôle que ces entreprises exercent sur les matières premières essentielles est impressionnant. Les quatre plus grands négociants en produits agricoles – Archer Daniels Midland (ADM), Bunge, Cargill et Louis Dreyfus – détiennent entre 75 et 90 % du commerce mondial des céréales. Seulement trois négociants – Vitol, Glencore et Trafigura – se partagent l'équivalent de la moitié de la production totale de pétrole de l'OPEP. En 2010, Glencore représentait 55 % du marché mondial du zinc et 36 % du marché mondial du cuivre et, en 2015, Wilmar gérait 45 % du marché mondial de l'huile de palme. Les revenus annuels des principales entreprises de négoce de matières premières sont souvent comparables, et parfois même supérieurs, à ceux des banques de Wall Street et des grandes compagnies pétrolières.

Du point de vue des négociants en matières premières, l'instabilité est une bonne chose pour les affaires. Lorsqu'une pandémie mondiale entraîne la fermeture des usines et un changement radical de la demande des consommateurs, les négociants profitent de la volatilité du marché qui en résulte.

Aux États-Unis, quand une sécheresse dans le Midwest fait baisser l'offre nationale d'aliments pour le bétail, les négociants peuvent mettre en œuvre leurs capacités de transport pour faire venir du soja du Brésil. Et si le changement climatique se traduit par une météorologie et des récoltes plus imprévisibles, ils peuvent tirer profit du chaos occasionné sur les marchés mondiaux en s'appuyant sur leurs opérations physiques de commercialisation et sur leurs activités commerciales spéculatives pour obtenir un avantage concurrentiel. Pendant la dernière grande crise alimentaire mondiale, en 2008, les bénéfices des entreprises de négoce de matières premières ont explosé.

Instabilité et corruption

Les défenseurs des entreprises de négoce de matières premières affirment que la forte augmentation des bénéfices en période d'instabilité n'est pas révélatrice d'une attitude malfaisante, mais souligne le rôle indispensable que jouent les négociants pour lisser les disparités entre l'offre et la demande en recherchant des possibilités d'arbitrage rentables. Sans les négociants, qui sont en quelque sorte une « manifestation visible de la main invisible », la situation serait bien plus grave. En dépit de son caractère superficiel, ce type de raisonnement occulte le fait que le mode de fonctionnement des entreprises de négoce de matières premières encourage souvent l'instabilité que leurs activités commerciales prétendent résoudre.

Ces entreprises opèrent régulièrement sur les marchés de produits dérivés, ce qui a davantage tendance à créer des dysfonctionnements du marché qu'à les atténuer. Par exemple, depuis deux décennies, les principales entreprises de négoce de produits agricoles engrangent des bénéfices faramineux grâce à la production et au commerce d'éthanol et de biodiesel. Suite à l'essor fulgurant des biocarburants, des quantités considérables de céréales et d'oléagineux sont désormais cultivées pour produire du carburant et non plus des denrées alimentaires.

Ces activités contribuent à la montée et à la volatilité des prix de l'alimentation, alors qu'elles ne présentent que des avantages limités, voire inexistants, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre.

Outre leur responsabilité dans la déstabilisation des marchés, les négociants en matières premières battent des records déplorables en ce qui concerne la promotion de la corruption chez les élites, qui dilapident les ressources de leur pays et sont mêlées à des scandales de toutes sortes, comme le programme « pétrole contre nourriture » en Irak, ou l'opération « Car Wash » au Brésil (Lava Jato, en portugais).

L'entreprise de négoce de matières premières Trafigura fut impliquée en 2006 à l'une des pires catastrophes écologiques du XXIe siècle après avoir illégalement déversé des déchets toxiques, ce qui a coûté la vie à de nombreuses personnes en Côte d'Ivoire et en a rendu des milliers d'autres gravement malades. Quant à l'entreprise Glencore, l'une des plus grandes compagnies d'exploitation et d'exportation de charbon du monde, a financé en secret des campagnes visant à redorer le blason du combustible fossile le plus polluant de la planète auprès de l'opinion publique.

Bon nombre des principales entreprises de négoce procèdent à l'extraction des matières premières en recourant au travail forcé, y compris au travail des enfants, et participent sans relâche à la déforestation de l'Amérique du Sud et de l'Asie du Sud-Est.

Ce volumineux casier judiciaire soulève une importante question politique. Que peut-on faire, si tant est qu'il soit possible de faire quelque chose, pour remédier à la dévastation écologique et sociale produite par les puissantes entreprises de négoce de matières premières ?

L'activisme financier à la rescousse ?

Depuis plusieurs années, l'activisme financier est présenté comme une stratégie destinée à inciter ces entreprises à mettre fin aux préjudices survenant fréquemment le long de leurs chaînes d'approvisionnement. L'activisme financier repose sur deux composantes élémentaires : la « voix » et la « sortie ». La « voix » permet aux actionnaires de faire valoir des résolutions et de voter aux réunions annuelles de l'entreprise, et la « sortie » permet aux actionnaires et aux créanciers d'élaborer une politique d'entreprise en menaçant de cesser d'investir et de ne pas renouveler les crédits.

Pour les actionnaires, la perspective d'utiliser leur voix est restreinte, en raison des structures de propriété des entreprises de négoce. Notre étude révèle que huit des plus grands négociants en matières premières sur dix appartiennent soit à un État (COFCO, en Chine), soit à des familles fondatrices, des employés haut placés et des dirigeants (Vitol, Trafigura, Mercuria, Cargill et Louis Dreyfus), soit à des particuliers et à des entités étroitement liés au négoce de matières premières (Glencore et Wilmar).

Seules deux de ces entreprises – ADM et Bunge – sont détenues de manière significative par des actionnaires extérieurs sans lien direct avec le négoce de matières premières. Cependant, elles appartiennent essentiellement à de gigantesques gestionnaires d'actifs, parmi lesquels ceux que l'on surnomme en anglais « the big three », à savoir BlackRock, State Street et Vanguard. Ces géants ont une réputation « d'investisseurs passifs », qui ne suivent pas vraiment un indice mais qui promettent depuis quelques années de tenir compte des résolutions et de voter pour exprimer leur mécontentement envers les entreprises qui n'améliorent pas leurs résultats aux niveaux environnemental, social et de la gouvernance (ESG). Or, notre étude monde que dans le cas des entreprises de négoce en matières premières, ces déclarations ne sont guère suivies d'effet.

Entre 2010 et 2019, une seule résolution d'actionnaires visant à améliorer les critères ESG a été soumise à un vote à l'entreprise ADM, en 2011, et une autre chez Bunge en 2015, sur un total de 148 et 80 votes d'actionnaires dans ces deux entreprises, respectivement.

Chez ADM, la résolution n'a attiré que 4,2 % de votes favorables ; les fonds de BlackRock ont voté contre la résolution, ceux de State Street se sont abstenus et ceux de Vanguard n'ont pas voté du tout. Chez Bunge, la résolution a remporté 29,3 % de votes favorables mais il convient de noter que tous les fonds de ces trois principaux gestionnaires d'actifs ont voté contre la résolution.

En règle générale, les trois grands gestionnaires d'actifs ont voté en faveur de seulement 10,7 % des résolutions d'actionnaires concernant l'amélioration des critères ESG dans les entreprises de négoce de matières premières entre 2014 et 2019. En revanche, ils ont voté en faveur de 95,9 % des résolutions de la direction sollicitant l'approbation du paiement des dividendes et du rachat d'actions.

En dépit de la considérable médiatisation qui l'entoure, l'activisme financier a peu de chances de modifier le comportement des entreprises de négoce de matières premières, simplement parce que ces sociétés sont structurées de sorte à être à l'abri des pressions des marchés financiers.

L'argent circule, au-delà de l'activisme financier

Qu'en est-il de la stratégie alternative du désinvestissement pour remédier à l'attitude destructrice des entreprises de négoce de matières premières ? Des activistes, partout dans le monde, lancent des campagnes de désinvestissement pour inciter les actionnaires, les créanciers et les services de garantie à mettre à profit la dépendance des négociants à l'égard du marché des actions et du marché de la dette pour promouvoir les critères ESG.

Cependant, l'efficacité du désinvestissement dans les actions est limitée, pour les mêmes raisons que dans le cas des résolutions d'actionnaires : peu d'entreprises de négoce sont tributaires du financement des actionnaires en dehors du commerce des matières premières. Et, malgré le désastre écologique auquel contribuent les entreprises de négoce, les gestionnaires d'actifs ne sont pas disposés à s'engager dans des initiatives de désinvestissement ambitieuses.

Par exemple, BlackRock a annoncé un nouveau plan sur le climat en janvier 2020, qui prévoit de réduire ses investissements dans les compagnies d'extraction de charbon. Mais BlackRock ne compte pas cesser d'investir dans le groupe Glencore, même si ce dernier extrait plus de charbon que les géants BHP Billiton et Anglo American réunis.

Par ailleurs, il est difficile d'améliorer les critères ESG par le désinvestissement vis-à-vis des crédits. Notre étude révèle que la propriété des titres des négociants en matières premières est très dispersée, ce qui peut décourager les activistes détenteurs de titres de mener une action collective. D'autre part, nous avons constaté que les services de garantie étaient concentrés parmi les grandes banques, ce qui peut donner la possibilité aux activistes d'exiger que les banques ne proposent pas ces services aux négociants en matières premières qui ne manifestent pas l'intention d'améliorer les critères ESG.

Toutefois, même cette stratégie a ses limites étant donné que, depuis plusieurs années, de nombreux négociants en matières premières réduisent leur taux d'endettement. D'après le think tank Chain Reaction Research, le fait de réduire les dettes de cette façon diminue les risques de financement que rencontrent les entreprises de négoce en raison des menaces de désinvestissement. Et ces menaces pourraient encore être atténuées par les activités bancaires souterraines des négociants, qui leur permettent de lever des fonds en ôtant des actifs de leurs bilans financiers et en les revendant sous forme de titres. Ce type d'activités échappe aux pratiques ordinaires de divulgation d'informations des entreprises et les investisseurs activistes ont encore plus de mal à remonter jusqu'aux sources de financement des négociants en matières premières.

Compte tenu des restrictions que comportent les résolutions d'actionnaires et le désinvestissement, nous sommes sceptiques quant au potentiel de l'activisme financier pour faire pression sur les entreprises de négoce de matières premières et les inciter à inverser les effets préjudiciables de leurs activités sur le plan social et écologique.

Notre intention n'est pas de rejeter totalement les efforts des investisseurs activistes pour résoudre les problèmes liés aux entreprises de négoce de matières premières. Les tentatives de mobilisation des pressions au sein des circuits financiers peuvent au moins susciter une prise de conscience nécessaire par rapport aux négociants en matières premières et ternir leur réputation. Mais pour être efficace, la résistance doit aller au-delà des résolutions d'actionnaires et des campagnes de désinvestissement afin d'intégrer d'autres formes de mobilisation, telles que le soutien direct aux mouvements de protestation des populations indigènes, le blocus des oléoducs, les campagnes de sensibilisation des consommateurs, le renforcement des coalitions électorales, et la syndicalisation des travailleurs.

Les entreprises de négoce de matières premières sont des entités diversifiées, complexes et en constante évolution, ce qui signifie que les efforts déployés pour contrôler leur pouvoir doivent, de la même manière, avoir de multiples facettes et s'adapter sans cesse. On ne peut tout simplement pas laisser l'avenir de la planète entre les mains du système financier.


Cet article a été initialement publié en anglais par openDemocracy


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