Au coeur de la créativité de Sahad Sarr, une farouche quête d'indépendance, sa "fierté" d'être Africain et un ancrage dans son pays où il mène des projets pour dire à la jeunesse qu'il est possible de "réinventer" un monde au Sénégal.
Sur scène, le charisme de ce "passeur de sons", auteur-compositeur, guitariste, chanteur, fondateur du groupe "SAHAD", impressionne.
Surnommé le "James Brown sénégalais", il y a du Fela Kuti dans sa transe et sa maîtrise de l'afrobeat, de l'Ali Farka Touré dans les sonorités de sa guitare et le blues de sa voix. Mais il a surtout créé, en dix ans, un univers unique. Devenu figure des musiques alternatives au Sénégal, il martèle que la musique ne s'y réduit pas au seul "mbalax".
"Les grands labels de musique en Afrique, en Europe ou aux Etats-Unis ont toujours des problèmes pour définir ma musique !", sourit Sahad, âgé de 37 ans.
"Je fais du jazz fusion, mélangé à l'afrobeat, à la funk, aux rythmes traditionnels du Sénégal, du Mali, de chez moi, les Sérères; j'ai eu des influences de Miles Davis, John Coltrane, James Brown... c'est une musique kaléidoscopique !".
Ces dernières années, il s'est produit avec son groupe à travers le monde, et a été sélectionné pour représenter le Sénégal au grand festival international de jazz "jazzahead!" en avril.
Son dernier album, "African West Station", "plaidoyer décolonial" et puissant manifeste d'un "panafricanisme musical", aux sons et arrangements très soignés, offre une plongée dans l'univers d'une radio pirate, fruit de quatre ans de recherches dans les archives des musiques ouest-africaines post-indépendances, des années 60 à 80.
"Imaginaire ouest-africain"
"C'était important de faire un album qui relate l'historique de tous ces mouvements socio-culturels et politiques et de ces luttes", dit-il, soulignant avoir voulu "une fusion pour montrer un imaginaire collectif ouest-africain" mêlé de sons de la Guinée, du Mali, du Nigeria, du Ghana...
Fin janvier, l'artiste et ses musiciens - originaires du Congo, de Côte d'Ivoire, du Bénin et du Sénégal - ont offert un show galvanisant et effréné sur la scène de l'Institut français du Sénégal à Dakar.
Sahad était au chant, à la guitare, aux percussions, et chef d'orchestre.
Dans "Ya Bon", il critique des chefs d'Etat africains actuels et passés qui ont gardé "un lien de serviteur avec le colonisateur pour perpétuer la Françafrique".
Sur "We can do", hymne à une jeunesse africaine inspirante, il exhorte "à faire du lien". Il y a aussi "Ndakaaru", magnifiant Dakar, "ville d'histoire et de métissages" ou le délicat "Ne Mbife" (Je t'aime, en bambara) où sa voix envoûtante rend hommage aux femmes et à leur résilience.
Quelques jours après ce concert, l'AFP l'a rencontré dans sa maison-studio à Dakar.
"Responsabilité"
Regard intense, il se réjouit de faire partie d'une "nouvelle génération" qui "revendique une certaine liberté, identité et authenticité" et veut aussi "revoir l'image véhiculée sur l'Afrique et les Africains".
Dans l'album, "on prône une jeunesse décomplexée, une réappropriation culturelle, un nouveau rapport au monde".
Il dit avoir souvent été heurté par "des gens qui ont des clichés sur les musiques africaines, qui attendent que l'Afrique produise un type de son pour eux", comme celui de la kora ou des percussions... "Nous, on créé notre propre identité sonore!", souligne-t-il.
Créateur de son label indépendant "Stereo Africa 432", qui soutient aussi les musiciens émergents sénégalais, il est à l'origine du grand festival "Stereo Africa" à Dakar, dédié aux musiques actuelles du continent et de sa diaspora, et lieu de "transmissions".
"Au delà des scènes hip-hop et mbalax, il y a un renouveau porté par ces scènes alternatives qui font vibrer le Sénégal et vivre la musique, avec l'introduction d'un reggae réinventé, d'un folk réinventé; tout cela c'est Sahad qui le porte", salue Moka Kamara, journaliste culturel au "Soleil".
Les convictions de Sahad l'ont conduit à fonder l'éco-village de Kamyaak (ouest du Sénégal), où il passe l'autre moitié de sa vie. Cette communauté travaille à des solutions pour lutter contre le changement climatique, la pauvreté et l'exode rural.
Un "lieu de méditation, de réappropriation de notre culture et de nos identités multiples", pour "réinventer notre monde", sourit l'artiste, qui suit un cheminement spirituel soufi depuis 20 ans.
"On sent une vague de révolutions qui est en train de se passer en Afrique et de rupture avec ce trauma post-colonial, mais elle ne peut pas se faire si on ne s'arme pas de savoir, de connaissance et de responsabilité, pour proposer quelque chose", plaide-t-il.