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27.05.2024 à 07:30

La méthode Atlas

Anne-Sophie Simpere

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Comment fonctionne le réseau Atlas pour changer le « climat des idées », imposer ses thèmes et sa vision du monde ? Extrait de notre rapport Le réseau Atlas, la France et l'extrême-droitisation des esprits.
Le réseau Atlas ne se contente pas d'un soutien financier à ses partenaires (et certains n'ont d'ailleurs pas touché de bourse de la part du réseau). Il les met en relations avec d'autres financeurs. Il propose des programmes d'accompagnement et de « consulting » pour aider ses (…)

- Le réseau Atlas, la France et l'extrême-droitisation des esprits /
Texte intégral (4326 mots)

Comment fonctionne le réseau Atlas pour changer le « climat des idées », imposer ses thèmes et sa vision du monde ? Extrait de notre rapport Le réseau Atlas, la France et l'extrême-droitisation des esprits.

Le réseau Atlas ne se contente pas d'un soutien financier à ses partenaires (et certains n'ont d'ailleurs pas touché de bourse de la part du réseau). Il les met en relations avec d'autres financeurs. Il propose des programmes d'accompagnement et de « consulting » pour aider ses organisations partenaires à se développer, à devenir financièrement stables et à convaincre différents publics. Il organise des séminaires, ateliers, mentorats et formations au niveau international, pour renforcer les capacités des groupes adhérents, mais aussi pour créer un sentiment de solidarité et d'appartenance à une communauté. La professionnalisation des partenaires, l'échange de bonnes pratiques et le rôle de coordination et de mise en relation joué par Atlas, sont présentés comme cruciaux pour garantir des résultats [1]. Sous la devise « coach, compete, celebrate » (« coacher, concourir, célébrer »), le réseau Atlas entend « remporter les batailles politiques à long terme qui façonneront l'histoire » grâce à des « individus qui défendent la liberté et créent des instituts crédibles » [2].

Sur son site internet, les objectifs affichés sont séduisants : accroître la prospérité, promouvoir la liberté individuelle, supprimer les obstacles à l'épanouissement humain... Sauf qu'en réalité, le réseau regroupe une myriade d'organisations conservatrices, climato-sceptiques et au service des intérêts des plus riches. S'opposer à toute solidarité collective, aux syndicats, ou encore aux réglementations qui protègent l'environnement et la santé va à l'encontre des intérêts de la majorité, et parfois aussi, comme sur le tabac ou le réchauffement climatique, à l'encontre du consensus scientifique. Par nature, donc, le projet libertarien n'est pas populaire. Dans bien des cas, les partenaires d'Atlas s'en prennent à des sujets qui font consensus dans la société. Leur mission est de trouver les moyens, malgré cela, de convaincre les décideurs et l'opinion du bien-fondé de leurs positions. Charles Koch l'aurait expliqué à des bénéficiaires de subventions en ces termes : « Puisque nous sommes largement minoritaires, si nous n'utilisons pas notre supériorité technique c'est l'échec garanti [3]. »

Chambre d'écho et fenêtre d'Overton

En quoi consiste donc cette « supériorité technique » ? Plusieurs méthodes sont mises en œuvre, testées et enseignées par le réseau et ses membres. Atlas valorise la diversité des stratégies, tant qu'elles sont dirigées vers les mêmes objectifs [4]. Certains privilégieront le lobbying direct, par des rendez-vous avec les décideurs ou des notes à leur intention. D'autres cibleront des influenceurs, ou un public plus large. Il s'agira dans certains cas d'influencer un processus politique précis, dans d'autres de changer les perceptions à un niveau plus général. Certains membres d'Atlas, enfin, se consacrent à identifier des « talents » et futurs leaders qui pourront ensuite diffuser leurs idées dans les médias ou des institutions politiques. Toutes ces stratégies sont complémentaires. Selon les termes de Brad Lips, « une chorale, après tout, aura toujours plus de voix qu'un soliste ». La multiplication des structures qui portent un message similaire va contribuer à créer une « chambre d'écho » pouvant donner l'impression qu'un grand nombre de personnes soutient une mesure, alors même qu'il s'agit d'un petit groupe lié au réseau libertarien. On retrouve cette diversité de rôles dans la nébuleuse libertarienne en France.

Dans cette « chorale », une grande partie des membres produisent des analyses et rapports visant des cibles politiques ou médiatiques. Celles ci vont servir à alimenter le débat public sur un sujet, focaliser l'attention sur un thème, semer le doute sur un enjeu scientifique, et souvent repousser les limites de ce qui est acceptable dans l'opinion. C'est le principe de la « fenêtre d'Overton », conceptualisé par Joseph Overton, lequel travaillait pour un partenaire du réseau Atlas, le think tank Mackinak Centre. Par exemple, donner une voix aux climato-sceptiques qui contredisent le GIEC, contribue à déplacer la fenêtre du débat public hors du consensus scientifique, pour introduire la possibilité de l'inaction climatique.

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Expertise biaisée et messages simplistes

Comme tous les think tanks financés par de grandes entreprises [5], le réseau Atlas et ses membres restent très discrets sur leurs liens avec les milieux d'affaire et préfèrent se présenter comme neutres, indépendants et apolitiques, alors qu'ils mènent une activité d'influence intense pour changer le climat des idées et remporter des batailles politiques de long terme. Leurs rapports et analyses seront souvent produits et diffusés par des « experts » qui passent d'une organisation Atlas à une autre – avec parfois un détour par des entreprises – et qui dans bien des cas n'ont pas de qualification dans le domaine concerné. Par exemple, sur les questions liées au tabagisme et la cigarette électronique, Jeff Stier est l'un des experts du Consumer Choice Center aux États-Unis. Il est également recommandé par le Heartland Institute [6], et contribue aussi aux travaux de la Federalist Society [7]. Stier est juriste et n'a aucune qualification en matière de santé publique. Il participe régulièrement aux forums mondiaux sur le tabac et la nicotine organisés par Tobacco Reporter, le média des industriels du tabac [8].

Au Canada, Stephen Buffalo, chercheur à l'Institut MacDonald-Laurier (membre d'Atlas), est aussi PDG de l'Indian Resource Council basé en Alberta. Le think tank met en avant le fait qu'il est une personnalité issue des Premières Nations. Mais il ne précise pas que, selon les informations obtenues par DeSmog, on entreprise a reçu 200 000 dollars de la société pétrolière et gazière CNRL entre 2020 et 2022 [9], puis 250 000 dollars supplémentaires depuis 2022 [10]. Buffalo est intervenu dans les médias pour critiquer le plafonnement des émissions de gaz à effet de serre du secteur, en faisant écho à un rapport sur le sujet publié par l'Institut économique de Montréal, autre partenaire Atlas au Canada. Il s'est également insurgé contre une proposition de loi proposant d'interdire les publicités trompeuses sur les énergies fossiles au Canada.

Pour influencer l'opinion, la présence dans les médias est bien entendu essentielle. La biographie de Stier insiste sur ce point, en le présentant comme « largement cité dans les médias et [ayant] écrit des articles d'opinion sur la politique de santé pour le Wall Street Journal, le Los Angeles Times, USA Today, le New York Post, le Washington Examiner, Foxnews.com et National Review Online. Le New York Times, l'Associated Press, Reuters, CNN, Fox News, CNBC, MSNBC, NPR et d'autres grands médias ont interviewé et cité M. Stier sur un large éventail de sujets » [11].

Dans la perspective de créer une « chambre d'écho », la production de vidéos destinées à devenir virales est une autre tactique prônée par le réseau, qui décerne tous les ans un prix, le Lights, Camera, Liberty Film Festival Award, pour récompenser le film qui aura eu le plus d'impact « en touchant des publics importants et stratégiques, avec un message ou une narration efficace et des techniques de production et d'édition performantes » [12].

Enfin, l'utilisation des réseaux sociaux est devenue très importante, pour faire monter un hashtag avec peu de soutiens, ou diffuser massivement des informations biaisées voire carrément fausses. L'objectif est de faire le buzz, et qu'il s'agisse d'attirer l'attention des journalistes ou des internautes, cela peut passer par la diffusion de messages simplistes, mais percutants. Plusieurs organisations vont ainsi relayer des posts sur le « jour de libération fiscale » (voir plus loin) ou encore un classement des « nanny states » (« États nounous » ou « États moralisateurs ») qui vise à dénoncer les pays qui entravent la liberté individuelle de ses citoyens en s'immisçant dans leurs choix de vie (consommation d'alcool, de tabac...). Porté en France par l'institut Molinari, il donne une apparence d'analyse objective avec un message redoutablement simple et efficace destiné à être facilement repris dans les médias et sur les réseaux sociaux. Critiquer ces indicateurs et leurs biais est un exercice plus technique, moins adapté à une communication rapide et percutante.

Au nom des consommateurs et des contribuables

Une autre méthode de prédilection d'Atlas et de ses membres est l' « astroturfing », c'est-à-dire le fait de simuler un mouvement « de base » spontané, pour cacher la défense des intérêts des riches et des industriels derrière une apparence de soutien populaire. Exemple récent de ce type de pratique : la manière dont Free Trade Europa (FTA), membre bruxellois d'Atlas, prétend représenter les intérêts de travailleurs des plateformes (Uber, Deliveroo...) alors qu'il s'agit d'un think tank dirigé par un pro du lobbying européen, qui a plus de lien avec les grandes entreprises qu'avec leurs petites mains [13]. Autre organisation fondée sur le même modèle, le Consumer Choice Center (CCC), également membre du réseau, défend davantage les intérêts des entreprises qui le financent que ceux des consommateurs qu'il affirme représenter. La plateforme « Génération sans tabac » l'a épinglé pour avoir mis sur pied en 2020 la World Vapers' Alliance (WVA) ou « alliance mondiale des vapoteurs », alors que le CCC est financé par plusieurs multinationales du tabac, dont Philip Morris et British Tobacco. Pour cette campagne, la WVA a été très active sur les réseaux sociaux, mais elle a également imaginé un « bus de la vape » qui a sillonné plusieurs pays d'Europe pour inciter les passants à écrire à leur député pour défendre le vapotage [14]. Le message passe d'autant mieux qu'il est relayé au même moment par d'autres types d'acteurs eux aussi membres d'Atlas, sous l'angle de la critique de l'interventionnisme des « États nounous ».

La myriade de partenaires d'Atlas qui s'intitulent « associations de contribuables » est une autre illustration des pratiques d'astroturfing du réseau. Alors qu'elles s'affichent comme des groupes représentant le contribuable ordinaire, écrasé d'impôts, les fondateurs et directeurs de ces organisations sont souvent proches des milieux politiques et/ou des entreprises. Au Royaume Uni, la TaxPayer's Alliance a été fondée par Matthew Elliott, lobbyiste qui avait déjà été administrateur d'un think tank financé par l'industrie du tabac. Il a aussi été membre et cofondateur du groupe politique des Amis conservateurs de la Russie et a travaillé pour la campagne en faveur du Brexit, tandis que sa femme est la présidente de Republicans Overseas U.K., la principale organisation soutenant Trump en Grande-Bretagne [15]. En Australie, le conseil consultatif de la TaxPayer's Alliance nationale est composé du PDG de l'entreprise Kennard et d'un consultant financier, ancien du Crédit Suisse à Sydney et à Hong Kong. Des profils qui semblent assez éloignés des « millions d'Australiens qui mènent tranquillement leur vie et paient leurs impôts » que l'association affirme représenter. De fait, cette « association de contribuables » s'est surtout mobilisée pour défendre le libre-échange, le vapotage ou le nucléaire [16].

Pour se réclamer d'un soutien populaire massif, plusieurs organisations du réseau Atlas recourent à des techniques de marketing direct et des pétitions racoleuses, jouant sur les inquiétudes réelles de la population. Le réseau Atlas leur permet de mutualiser les outils et les méthodes les plus efficaces dans ce domaine (voir l'article à propos de Contribuables associés en France).

Avec ces stratégies, le réseau Atlas attend de ses membres des résultats. Il faut avoir des succès à célébrer. Le directeur Brad Lips le rappelle souvent : les bailleurs ne veulent pas que des productions, mais aussi des effets tangibles, des victoires politiques. Ceci étant dit, faire basculer l'opinion est un travail de longue haleine et le réseau s'inscrit en même temps dans une stratégie de long terme : « De nombreux partenaires du réseau Atlas se sont concentrés sur des activités éducatives axées sur le développement des talents, afin que les jeunes exposés aujourd'hui au libéralisme classique puissent occuper des postes d'autorité dans une ou deux décennies. Cela exige de la patience et de la persévérance [17]. » Des groupes comme le réseau Students for Liberty, l'organisme de formation Leadership Institute ou la Federalist Society vont ainsi former une armée de porte-paroles et de futurs leaders destinés à occuper des postes dans les médias, le gouvernement, l'administration, la Cour Suprême aux États-Unis... Après plus de quarante ans d'expérience, le réseau peut se vanter « de merveilleux exemples où la stratégie à long terme s'est avérée tout à fait pertinente » [18].

Anne-Sophie Simpere


[1] Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020

[2] Voir le site internet du réseau Atlas, « Who we are » - www.atlasnetwork.org

[3] “Since we are greatly outnumbered, the failure to use our superior technology ensures failure.”. MacLean N. “Since We Are Greatly Outnumbered” : Why and How the Koch Network Uses Disinformation to Thwart Democracy. In : Bennett WL, Livingston S, eds. The Disinformation Age. SSRC Anxieties of Democracy. Cambridge University Press ; 2020:120-150.

[4] « Our team today remains faithful to this idea that our movement needs pluralism. Many organizations may share similar aims, but each with its own style and strategy. » (« Notre équipe reste aujourd'hui attachée à cette idée que notre mouvement a besoin de pluralisme. De nombreuses organisations peuvent partager des objectifs similaires, mais chacune avec son propre style et sa propre stratégie ») Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020, page 24

[5] Sur le sujet, voir Observatoire des multinationales, « Think tanks : laboratoires d'influence », mai 2023 https://multinationales.org/IMG/pdf/think_tank_v4.pdf

[6] Voir la présentation de Jeff Stier sur le site du Heartland Institute : https://heartland.org/about-us/who-we-are/jeff-stier/

[7] Voir le site de la Federalist Society : https://fedsoc.org/contributors/jeff-stier

[8] "Stier joins consummer body », Tobacco Reporter, 9 janvier 2018 : https://tobaccoreporter.com/2018/01/09/stier-joins-consumer-body/

[9] Geoff Dembicki, « Oil Company Gave $200K to Group Accusing Pipeline Opponents of Taking Secret Money », DeSmog, 1er mai 2023 - https://www.desmog.com/2023/05/01/oil-company-gave-200k-to-group-accusing-pipeline-opponents-of-taking-secret-money/

[10] Geoff Dembicki, « Top Fossil Fuel Ad Ban Critic Runs Group That Got $450K from Oil Company », DeSmog, 11 mars 2024 - https://www.desmog.com/2024/03/11/fossil-fuel-ad-ban-critic-stephen-buffalo-runs-group-that-got-450k-from-oil-company-indian-resource-council/

[11] Voir la biographie sur le site personnel de Jeff Stier : https://jeffstier.org/about/

[12] Voir la biographie sur le site personnel de Jeff Stier : https://jeffstier.org/about/

[13] "Free Trade Europa joins Atlas Network as official partner », 12 juin 2019 : https://freetradeeuropa.eu/f/free-trade-europa-joins-atlas-network-as-official-partner?blogcategory=Alliances

[14] Génération sans tabac, « Influence de l'industrie du tabac dans le lobbying pro-vapotage : l'exemple du Royaume-Uni », janvier 2024 - https://www.generationsanstabac.org/article/influence-de-lindustrie-du-tabac-dans-le-lobbying-pro-vapotage-lexemple-du-royaume-uni/

[16] Voir le site de l'Australian Taxpayers' Alliance : https://www.taxpayers.org.au/regulation

[17] Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020, pages 21-22.

[18] Brad Lips, « The Freedom Movement : Its Past, Present, and Future », Atlas network, janv. 2020, pages 21-22.

27.05.2024 à 07:30

L'institut économique Molinari : le goût du pétrole et du tabac

Anne-Sophie Simpere

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L'Institut Molinari alimente la chambre d'écho libertarienne dans les médias en portant des idées similaires : critique des impôts et diatribes contre une supposée « haine des riches », opposition aux politiques climatiques, appel à la privatisation de services publics... Extrait de notre rapport Le réseau Atlas, la France et l'extrême-droitisation des esprits.
Les 21 et 22 septembre 2017 s'est tenu à Budapest, sous le parrainage du réseau Atlas, le « Europe Liberty Forum ». 134 (…)

- Le réseau Atlas, la France et l'extrême-droitisation des esprits / , ,
Texte intégral (4380 mots)

L'Institut Molinari alimente la chambre d'écho libertarienne dans les médias en portant des idées similaires : critique des impôts et diatribes contre une supposée « haine des riches », opposition aux politiques climatiques, appel à la privatisation de services publics... Extrait de notre rapport Le réseau Atlas, la France et l'extrême-droitisation des esprits.

Les 21 et 22 septembre 2017 s'est tenu à Budapest, sous le parrainage du réseau Atlas, le « Europe Liberty Forum ». 134 représentants de 34 pays se sont réunis pour « célébrer les victoires, partager des histoires inspirantes » et réfléchir à la manière de faire avancer le projet ultra-libéral du réseau Atlas. L'événement a bénéficié du « soutien généreux de la John Templeton Foundation, de la Smith Family Foundation et de la Freda Utley Foundation ». La française Cécile Philippe, présidente de l'institut économique Molinari, a pu y présenter son travail sur les indices de libération fiscale, dont elle espère qu'il encourage la concurrence entre les pays pour faire baisser les impôts [1]. Cécile Philippe est très intégrée dans le milieu des libertariens. Ancienne étudiante de Pascal Salin (président de la Société du Mont Pèlerin de 1994 à 1996), elle a passé sa dernière année de thèse au Mises Institute, membre d'Atlas, dans l'Alabama. Impressionnée par leur travail, elle décide de monter son propre think tank en 2003 : l'institut économique Molinari. Enregistré en Belgique, il compte parmi ses six membres fondateurs, outre Cécile Philippe, deux noms liés à d'autres think tanks et associations libertariennes en France : François Laarman (voir Contribuables associés et l'Ifrap) et Guy Plunier (voir IEP, Sauvegarde Retraites, Contribuables associés...). Autre fondateur de l'IEM : Michel Kelly-Gagnon, avocat québecois, directeur de l'Institut économique de Montréal, et qui fut aussi à la tête du Conseil du patronat du Québec de 2006 à 2009. A l'époque où elle crée l'Institut économique Molinari, Cécile Philippe bénéficie d'ailleurs d'une formation à la gestion des think tanks à l'institut économique de Montréal, financée par Atlas [2].

À la différence des autres partenaires d'Atlas en France, l'Institut économique Molinari (IEM) affiche clairement son affiliation avec le réseau international ainsi qu'avec les think tanks du réseau dans différents pays : Institut économique de Montréal, bien sûr, mais aussi Institute of Economic Affairs (IEA) au Royaume-Uni, Foro Regulación Inteligente en Espagne, Timbro en Suède, Kefim en Grèce... L'institut français est aussi l'un des dix membres de l'European Policy Information Center (Epicenter), un think tank libertarien européen basé à Bruxelles. En outre, l'IEM reprend des données et baromètres que l'on retrouve chez d'autres membres du réseau Atlas. À commencer par le « jour de libération fiscale », un indicateur publié dans plusieurs pays et relayé aussi par Contribuables associés en France. Il est présenté comme le jour de l'année [3] où les Français ont fini de s'acquitter des taxes et impôts et commencent à travailler pour eux-mêmes. Outre les débats autour de sa méthode de calcul, le principe est critiqué pour le fait qu'il considère que les versements faits à l'État sont une perte, sans prendre en compte les services reçus en échange (transports, éducation, santé, sécurité sociale...). Si ces biais sont signalés par certains médias, d'autres diffusent l'information du « jour de la libération fiscale » sans plus de précaution. L'opération a avant tout pour objectif de « faire le buzz », mais elle infuse également dans le débat politique. L'indicateur a ainsi été cité par Eric Ciotti lors du débat pour les primaires des Républicains en 2021, mais aussi dans des amendements et débats autour des projets de loi de finances [4], ou encore dans la communication de Marion Maréchal, candidate Reconquête aux européennes de 2024 [5]. Même les députés qui critiquent la méthodologie de calcul finissent par devoir se prononcer sur le sujet, interrogés par des journalistes sur cette « libération » qui n'a pourtant pas beaucoup de sens [6].

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Sur les sujets économiques, l'IEM est sur la même ligne que les autres think tanks du réseau Atlas, même s'il tend à mettre davantage l'accent sur les intérêts des entreprises : il défend ainsi les baisses d'impôts mais surtout des impôts de production, l'assouplissement du salaire minimum, ou encore la privatisation des services publics et des systèmes de retraite. Ce dernier sujet revient souvent dans ses interventions, vu l'actualité autour de la réforme, mais peut-être aussi parce qu'avant de rejoindre le think tank, le directeur de l'IEM Nicolas Marques a travaillé pendant 11 ans chez Amundi, leader français dans le domaine de l'actionnariat salarié et de l'épargne retraite.

Des liens plus discrets avec des industriels

Nicolas Marques comme Cécile Philippe sont très présents dans les médias : Le Figaro, Le Point, Valeurs Actuelles, Les Echos, mais aussi BFM, Radio France... Par rapport à l'Ifrap ou à Contribuables associés, la question des migrations ou d'autres sujets de société (avortement, port d'armes...) n'apparaît pas vraiment dans leurs interventions. En revanche, l'institut se montre assez prolixe dans deux domaines : le tabac et les questions climatiques. Il va par exemple relayer, en France, l'index des « Nanny States » ou « États nounous », un baromètre réalisé en partenariat avec plusieurs think tanks européens. Celui de 2023 a été produit par Christopher Snowdon, directeur de la division « économie des modes de vie » à l'Institute of Economic Affairs (IEA). Le baromètre classe les pays en fonction des réglementations sur le tabac, les cigarettes électroniques, l'alcool et l'alimentation, et vise à dénoncer les États qui seraient trop contraignants par leurs taxes ou autres interdictions. Christopher Snowdon et l'IEA publient régulièrement des papiers pour critiquer les réglementations sur les cigarettes (proposition d'instaurer une interdiction en fonction de l'âge [7], paquet neutre [8], interdiction des vapoteurs à usage unique [9]). Si le think tank britannique ne communique pas sur ses financeurs, des médias et chercheurs ont révélé qu'il avait reçu des fonds de plusieurs industriels du tabac, dont British American Tobacco, Imperial Brands ou Philipp Morris International [10]. Cette dernière entreprise a également financé Epicenter, dont l'institut Molinari est l'un des dix membres. En France, l'institut a publié plus de 25 textes (articles et rapports) critiquant les taxes et restrictions sur le tabac ou les cigarettes électroniques depuis 2012 [11]. Jusqu'en 2013, ils étaient signés par Valentin Petkantchin, chercheur à l'IEM, qui était également chercheur à l'Institut économique de Montréal. Il est ensuite parti travailler comme économiste chez Philip Morris International pendant sept ans, avant de retourner à l'institut économique de Montréal en 2022, dont il est aujourd'hui le vice-président pour la recherche [12]. En janvier 2024, l'association Génération sans tabac accusait l'IEM de se baser essentiellement sur des recherches financées par l'industrie du tabac pour étayer son plaidoyer [13].

S'agissant des dérèglements climatiques, en 2005, l'IEM et Cécile Philippe portaient un discours de déni : « Une chose est sûre : il n'y a pas de consensus sur le changement climatique parmi les scientifiques. Ils semblent tous s'accorder sur l'augmentation du dioxyde de carbone dans l'atmosphère au cours des 200 dernières années. Mais de nombreuses questions restent en suspens, comme le lien entre les émissions de gaz à effet de serre et l'augmentation de la température, ou les conséquences pour la vie humaine et les écosystèmes naturels. » Face à ce doute, la recommandation du think tank est de ne pas agir [14]. En 2007, Cécile Philippe publie le livre C'est trop tard pour la Terre ! dans lequel elle s'attaque au principe de précaution, défend les OGM et déconstruit ce qu'elle considère comme des mythes : la fin du pétrole, la responsabilité de l'homme dans les changements climatiques, les effets néfastes du marché et les bénéfices d'un développement durable [15]. La publication de l'ouvrage obtient une certaine couverture médiatique, et conduit l'autrice à participer à un débat autour du film « La grande escroquerie du changement climatique » à la Fête de la Liberté 2007, un événement où on retrouve Bernard Zimmern, Benoite Taffin, Alexandre Pesey, Vincent Laarman, Nicolas Lecaussin, ou encore Alain Mathieu [16]. En 2009, l'IEM se faisait encore le relais du « ClimateGate » et appelait à entendre les climato-sceptiques [17].

Cette position va cependant évoluer, le déni climatique devenant plus difficile à tenir en France. Les critiques se portent désormais, de manière plus subtile, sur les réglementations et taxes environnementales ou encore sur les énergies renouvelables [18]. Mais ce que l'IEM ne précise jamais dans ses interventions, c'est qu'il a bénéficié de financements d'ExxonMobil via le réseau Atlas. En 2004, le pétrolier destine des fonds au travail des think tanks sur « les changements climatiques, le développement durable et la responsabilité des entreprises », et il souhaite expressément qu'une partie d'entre eux aille à l'institut dirigé par Cécile Philippe [19].

Aujourd'hui, l'IEM s'active surtout pour promouvoir l'énergie nucléaire, dont elle défend les effets positifs sur ces mêmes changements climatiques dont elle déniait la réalité quelques années auparavant. L'auteur de ses notes sur le sujet – dont l'argumentaire est souvent cavalier – est Georges Sapy, un ingénieur qui a fait toute sa carrière dans le groupe EDF [20]. Compte tenu de son passif avec ExxonMobil, l'engouement récent de l'institut pour l'énergie atomique interroge forcément sur d'éventuels bailleurs sur le sujet. Mais les sources de financement de l'IEM ne sont pas publiques et aucun rapport annuel n'est publié par l'organisation. Si elle est transparente sur ses liens avec les réseaux de think tanks internationaux, elle l'est moins sur ses donateurs – et les conflits d'intérêts que cela pourrait susciter. Ce qui ne l'empêche pas de revendiquer son « indépendance intellectuelle » dans sa mission de recherche et d'éducation pour « favoriser la liberté et la responsabilité économique ».


Photo : Richard Hurd - creative commons-attribution 3.0


[1] Atlas network, « Europe Liberty Forum 2017 covers sophisticated messaging, authoritarian populism, land reform », 22 septembre 2017 - https://www.atlasnetwork.org/articles/europe-liberty-forum-2017-covers-sophisticated-messaging-authoritarian-populism-land-reform

[2] Mentionné dans un email de Brad Lips à Walt F. Buchholtz (ExxonMobil), 29 janvier 2004.

[4] « La France bat cette année deux records : le niveau des dépenses publiques – elle est le premier pays de l'OCDE – et celui des impôts et taxes – elle est le premier pays de l'Union européenne. Elle est le pays d'Europe pour lequel le jour de libération fiscale est le plus tardif. Tout le monde sait de quoi il s'agit : c'est le jour où l'on a fini de payer tous ses impôts et taxes dans l'année. En France, cela arrive le 27 juillet. En d'autres termes, jusqu'au 27 juillet, on travaille pour l'État et toutes les caisses de sécurité sociale et de retraite ; à partir du 27 juillet, on travaille pour soi-même. » Intervention du sénateur Vincent Delahaye, séance du 22 novembre 2018 - https://www.senat.fr/seances/s201811/s20181122/s20181122.pdf

[5] Voir le post de Marion Maréchal sur son compte Linkedin : « A partir d'aujourd'hui, vous travaillez enfin pour vous. Le pouvoir d'achat, c'est ce que l'Etat ne vous prend pas. Avec RECONQUÊTE !, mobilisons-nous pour sortir de l'enfer fiscal ! #LibérationFiscale »https://www.linkedin.com/posts/marionmarechal_libaezrationfiscale-activity-7086603278397911042-bpTk?utm_source=share&utm_medium=member_desktop

[6] En 2017, la députée LREM Amélie de Montchalin doit ainsi commenter l'indice du jour de libération fiscale a dans une interview au Figaro. Anne de Guigné, « Amélie de Montchalin : « Nous ne pouvons plus nous permettre de gaspiller l'argent public ! » », Le Figaro, 26 juillet 2017 - https://www.lefigaro.fr/conjoncture/2017/07/26/20002-20170726ARTFIG00275-amelie-de-montchalin-nous-ne-pouvons-plus-nous-permettre-de-gaspiller-l-argent-public.php

[7] Christopher Snowdon, « Prohibition 2.0 : Critiquing the Generational Tobacco Ban », IEA, 29 novembre 2023 https://iea.org.uk/publications/prohibition-2-0-critiquing-the-generational-tobacco-ban/#Arguments_for_a_generational_ban

[8] IEA, « Ruling on plain packaging : a bad decision on many levels », 19 mai 2016 - https://iea.org.uk/media/ruling-on-plain-packaging-a-bad-decision-on-many-levels

[9] IEA, « Single use vape ban would deprive smokers of an attractive tobacco alternative », 25 novembre 2022 - https://iea.org.uk/media/single-use-vape-ban-would-deprive-smokers-of-an-attractive-alternative-to-tobacco/

[10] Tobacco Tactics ; « Institute of economic Affairs », 14 mars 2024 : https://tobaccotactics.org/article/institute-of-economic-affairs/

[12] Voir le profil Linkedin de Valentin Petkanchin : https://www.linkedin.com/in/dr-v-petkanchin-phd/details/experience/

[13] Génération sans tabac, « Une étude de l'institut Molinari directement inspirée par Philip Morris », 23 janvier 2024 - https://www.generationsanstabac.org/article/une-etude-de-institut-molinari-directement-inspiree-par-philip-morris/

[14] Article published on TechCentralStation, 19 juillet 2005. Par Cécile Philippe : https://www.institutmolinari.org/2005/07/21/lords-a-leaping/

[15] « C'est trop tard pour la terre », chez JC Lattès, mars 2007

[16] Voir le programme de la fête de la Liberté 2007 : http://www.quebecoislibre.org/07/070909-2.htm

[17] Cécile Philippe et Mathieu Laine, « Climat : entendre (aussi) les sceptiques », Les Echos, 11 décembre 2009 - https://www.lesechos.fr/2009/12/climat-entendre-aussi-les-sceptiques-1084623

[18] Matt Ridley, « Quelques vérités qui dérangent à propos des énergies renouvelables », Traduction d'un article publié le 21 mai 2011 dans The Wall Street Journal publié sur le site de l'Institut Molinari, 21 mai 2011 - https://www.institutmolinari.org/2011/05/25/quelques-verites-qui-derangent-a-propos-des-energies-renouvelables

[19] « ExxonMobil is pleased to provide a $55,000 contribution to the continued efforts of Atlas Economic Research Foundation. This contribution is for Atlas to continue their work in the areas of climate change, sustainable development and corporate responsibility. It is important that we continue to demonstrate the real key to sustainable development in developing countries is economic development. Also, I would like to see some of these funds provided to Atlas Associates within developing country think tanks in Africa, Latin America and Asia. In addition, there is a new free market think tank in France, Institut Molinari, that should receive a small grant. » Courrier de Walt Buckholtz (Exxon Mobil) à Alejandro Chafuen (Atlas network), 4 mars 2004.

[20] Institut économique Molinari, « Pourquoi la France doit absolument pérenniser son choix historique de l'énergie nucléaire », 20 décembre 2023 - https://www.institutmolinari.org/2023/12/20/pourquoi-la-france-doit-absolument-perenniser-son-choix-historique-de-lenergie-nucleaire/

23.05.2024 à 07:30

Projets pétroliers en Ouganda : ces entreprises et financeurs français qui continuent de soutenir Total

Maïa Courtois, Martin Delacoux

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TotalEnergies fait face à une contestation citoyenne contre ses projets pétroliers en Afrique de l'est. Malgré le retrait d'investisseurs, la multinationale continue de compter sur des soutiens économiques en France. Article publié conjointement avec basta !
Accueilli à sa sortie de l'avion par un tapis rouge déroulé aux pieds des Pyrénées, le président chinois Xi Jinping était en visite en France les 6 et 7 mai. Parmi les discussions au programme avec Emmanuel Macron : le climat. Or, à (…)

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Texte intégral (2473 mots)

TotalEnergies fait face à une contestation citoyenne contre ses projets pétroliers en Afrique de l'est. Malgré le retrait d'investisseurs, la multinationale continue de compter sur des soutiens économiques en France. Article publié conjointement avec basta !

Accueilli à sa sortie de l'avion par un tapis rouge déroulé aux pieds des Pyrénées, le président chinois Xi Jinping était en visite en France les 6 et 7 mai. Parmi les discussions au programme avec Emmanuel Macron : le climat. Or, à peine un mois auparavant, le chef d'État chinois a écrit à son homologue ougandais, Yoweri Museveni, pour lui faire part de son soutien au projet EACOP, pour “East African Crude Oil Pipeline Project” (projet d'oléoduc de pétrole brut est-africain), mené par la multinationale française TotalÉnergies. EACOP, c'est un chantier titanesque pour construire l'oléoduc chauffé le plus long du monde : plus de 1400 kilomètres à travers l'Ouganda et la Tanzanie.

Pour TotalÉnergies, la Chine est un territoire stratégique pour le financement d'EACOP, qu'elle peine à boucler depuis 2019. « Il y a tellement d'acteurs européens qui se sont retirés du financement du projet EACOP que TotalEnergies se tourne désormais vers les acteurs chinois et compte de plus en plus sur eux », explique Romane Audéoud, coordinatrice de la campagne #StopEACOP à Londres. En Europe, 28 banques et 29 compagnies d'assurance françaises et européennes ont annoncé leur retrait du projet, en partie du fait de la mobilisation de la coalition internationale StopEACOP.

L'assureur français Axa, l'Allemand Allianz et d'autres grands noms moins connus en France, tels que MunichRe ou l'assureur suisse Zurich ont assuré qu'ils ne participeront pas au projet. « Cela ne répond ni à notre ambition climatique ni à notre profil de risque ESG [critères environnementaux, sociaux et de gouvernance] » a ainsi écrit Allianz, dans un communiqué publié par StopEACOP.

« L'impact sur les droits humains est tellement énorme qu'il est très difficile de trouver des arguments “pour” ce projet », défend Romane Audéoud. En plus des conséquences sur la biodiversité, des dizaines de milliers d'habitants sont en train d'être déplacés pour le projet, ont révélé des enquêtes journalistiques et des rapports d'ONG comme les Amis de la Terre. Au vu de l'ampleur des dégâts annoncés, EACOP « mobilise tout le monde dans les associations : c'est l'exemple même de ce qu'il ne faut plus faire au XXIe siècle », ajoute Romane Audéoud.

Procédures judiciaires, visites d'activistes ougandais auprès des décideurs européens, manifestations à destination des salariés et des actionnaires… Les mobilisations ont pris des formes multiples ces dernières années. Mais toutes les entreprises n'y sont pas sensibles.

Schneider Electric dans le viseur des ONG

« Schneider hypocrite, marathon du pétrole ». Cette banderole a été déployée sur le tracé du dernier marathon de Paris, qui s'est tenu le 7 avril, une course sur laquelle la multinationale Schneider Electric, cotée au CAC 40, a apposé son nom depuis 2013. Un beau coup de pub pour cette entreprise qui fournit des disjoncteurs, des tableaux électriques ou des infrastructures électriques automatisées. Schneider Electric se présente comme une « entreprise à impact », qui ambitionne de concilier « progrès et durabilité pour tous ». Une prétention en totale contradiction avec la participation de l'entreprise à EACOP selon plusieurs salariés de l'entreprise et associations écologistes qui demandent son retrait du projet controversé.

Il y a cette volonté d'agir sur les banques et les assurances. Mais on a parfois plus de mal sur les sous-traitants

Des campagnes de tractage à l'attention des salariés de l'entreprise ont eu lieu à Nantes ainsi que dans la région grenobloise, où sont présents quelque 4000 à 5000 salariés. « On cherchait à parler aux employés, raconte Sophie Jallier, qui participe à la campagne Stop Total à Nantes. La plupart ne savent pas que leur entreprise participe à ce projet. » « La direction nous a proposé un échange, mais ce n'était en rien un échange », déplore de son côté Isabelle, une militante grenobloise. Avant d'ajouter qu'avec la campagne StopTotal, « il y a cette volonté d'agir sur les banques et les assurances. Mais on a parfois plus de mal sur les sous-traitants… »

Une mobilisation a également eu lieu en interne, avec des inquiétudes exprimées par plusieurs salariés, dont certains ont été reçus par leurs cadres. Un document que nous nous sommes procurés, rédigé par ces salariés et partagé largement dans l'entreprise, résume la réunion. Les responsables ont assuré que participer « au projet EACOP n'est pas contradictoire avec le fait d'être une entreprise à impact », peut-on notamment y lire.

Quand les salariés mettent en avant un rapport de l'Agence internationale de l'énergie qui appelle à renoncer à l'ouverture de nouveaux champs pétroliers, l'un des cadres répond que « le monde en a toujours besoin d'un peu » et que le rôle de Schneider est de décarboner ces projets.

Toujours selon le document, la direction assure que la participation à EACOP a permis de renforcer les critères de sélection d'un projet, en donnant plus d'importance aux exigences environnementales et sociales. Les salariés demandent alors si le projet EACOP, s'il était proposé aujourd'hui, aurait rempli ces nouveaux critères. « Nous avons posé la question à deux reprises mais nous n'avons pas eu de réponse claire », écrivent-ils dans ce résumé.

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Dans une réponse écrite à nos questions, Schneider Electric précise fournir à EACOP « l'infrastructure électrique, l'expertise et les technologies de pointe pour en améliorer la sécurité et réduire les risques environnementaux et émissions de gaz à effet de serre, tout en renforçant les capacités industrielles locales et en garantissant une exploitation durable à long terme au bénéfice des communautés locales ». L'entreprise « s'engage à adopter des pratiques commerciales responsables et à respecter des normes élevées en matière environnementale, sociétale et de droits humains. »

Ces arguments semblent avoir marqué certains des salariés de la multinationale. « C'est un peu comme s'ils se réjouissaient de réduire la consommation énergétique des installations sans regarder ce qui coule à l'intérieur… », réagit Arthur*, ingénieur, pour qui il y a une « hypocrisie » de l'entreprise. « II y a un énorme fossé par rapport à la communication de l'entreprise », très verte renchérit Baptiste*, ingénieur.

« Au-delà de la participation à EACOP, qui est un projet médiatique, Schneider est impliqué dans tout un tas de projets liés aux énergies fossiles. Il n'y a aucune remise en question », s'inquiète Arthur. Les deux salariés envisagent de quitter l'entreprise, voire la profession. « Quand je vois à quoi sert mon travail, je doute de trouver un jour un boulot d'ingénieur dans une industrie vertueuse », conclut Baptiste.

Logistique, forage : d'autres entreprises françaises impliquées

En dehors de Schneider Electric, d'autres entreprises françaises tirent profit, dans l'ombre du géant TotalÉnergies, du chantier EACOP. C'est le cas de Bolloré Logistics, racheté fin février par le groupe CMA CGM. Troisième armateur mondial, CMA CGM est présidé par le milliardaire Rodolphe Saadé qui investit tous azimuts, y compris dans le secteur des médias avec le rachat récent de BFMTV et RMC.

En dehors de Schneider Electric, d'autres entreprises françaises tirent profit, dans l'ombre du géant TotalÉnergies, du chantier EACOP.

Grâce à un contrat passé en mai 2022, un an avant le début de la procédure de rachat par CMA CGM, Bolloré Logistics est devenu l'un des principaux fournisseurs logistiques d'EACOP. Le contrat prévoit « la réception, le stockage, la manutention et le transport de bout en bout de centaines de milliers de mètres cubes de marchandises, dont plus de 80 000 raccords de tuyaux de 18 mètres », affirme l'entreprise.

Le métallurgiste français Vallourec se félicite également d'un contrat de livraison de 30 000 tonnes de matériel. Les tubes fourni par Vallourec doivent servir au forage de 400 puits de pétrole aux abords du lac Albert, où les gisements ont été découverts. Cette zone de forage se trouve en plein milieu du parc national des Murchison Falls, abritant des espèces animales et végétales rares, dont plusieurs espèces d'antilopes. L'objectif est du projet est de sortir 190 000 barils par jour. Du pétrole ensuite transporté par l'oléoduc jusqu'à l'Océan Indien, puis exporté. Sollicité sur son calendrier de livraison et sur son positionnement quant aux enjeux environnementaux et de droits humains, le groupe Vallourec n'a pas répondu à nos questions.

Les émissions d'obligation, un moyen plus discret de financer TotalÉnergies

Une fois les contrats avec ces fournisseurs assurés, pour espérer avancer son chantier EACOP, TotalEnergies doit chercher des ressources sur un marché clé : celui des obligations (des titres de créance permettant à une entreprise d'emprunter sur un marché financier). C'est un enjeu majeur pour TotalÉnergies : les obligations délivrées à la multinationale représentent 68% de ses financements, depuis l'accord de Paris sur le Climat entré en vigueur en 2016.

En avril, TotalEnergies a levé plus de quatre milliards de dollars sur ce marché des obligations.

« C'est beaucoup plus important que la part de 4% des financements directs de projets. Les financements par obligation soutiennent, de façon plus discrète, les projets de TotalÉnergies : y compris l'exploration de nouveaux gisements potentiels », expose Antoine Bouhey, chargé de campagne sur les financements de TotalÉnergies à Reclaim Finance. L'ONG vient de signer, auprès d'une cinquantaine d'autres, des lettres ouvertes adressées mi-avril aux banques ayant par le passé soutenu TotalÉnergies dans ses émissions d'obligations.

En avril, la multinationale a levé plus de quatre milliards de dollars sur ce marché des obligations. Parmi les banques ayant permis ces transactions, on trouve le groupe français BPCE/Natixis. « Si les banques ont été nombreuses à se retirer du financement direct d'EACOP, aucune banque française ne s'est engagée à ne plus participer à ces émissions d'obligations de multinationales qui développent de nouveaux projets pétroliers et gaziers », alerte Antoine Bouhey.

Les années précédentes, BNP Paribas, Crédit agricole ou encore la Société générale avaient participé à ces transactions au profit de TotalÉnergies. Rien ne garantit qu'à la prochaine levée d'obligations, qui devrait avoir lieu dans les prochains mois, ces banques n'y participeront pas. « Il faut que plus aucune banque française ne soutienne TotalEnergies, insiste Antoine Bouhey. Nous avons besoin d'engagements durables. »

En plus de ces banques sans qui l'émission d'obligations ne serait pas possible, les ONG surveillent aussi les investisseurs, qui achètent ces obligations, et en tirent des bénéfices. L'un des principaux, en ce qui concerne les achats d'obligations émanant de TotalÉnergies, est la société de gestion d'actifs Amundi. Qui n'est autre qu'une filiale du Crédit agricole. La banque s'était pourtant engagée à ne pas financer directement EACOP. « Il y a en fait une politique de groupe à changer », réagit Antoine Bouhey.

En maintenant la pression tant sur les financeurs en amont que sur les fournisseurs en aval, les ONG espèrent bloquer l'avancée du chantier EACOP. En attendant, chaque réussite devient un argument dans des luttes similaires. « Le combat pour EACOP a déjà permis d'obtenir par la suite des retraits de banques françaises sur d'autres projets comme le Papua LNG », un projet gazier de TotalÉnergies en Papouasie-Nouvelle-Guinée, fait valoir Romane Audéoud. En obtenant des victoires sur le pétrole, on peut en obtenir sur le gaz. Cela nous permet de dire aux acteurs impliqués : ce n'est pas suffisant de vous retirer d'un seul projet. Cela n'a pas de sens, si vous n'arrêtez pas tous les autres. »

Maïa Courtois et Martin Delacoux

*Pour préserver leur anonymat, les prénoms de ces interlocuteurs ont été modifiés.

Photo de une : Une action des Amis de la Terre en 2022 à Paris/CC BY-NC-SA 2.0 Amis de la Terre via flickr.

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