25.09.2026 à 14:00
Treize ans d'Orient XXI Depuis le 1er octobre 2013, Orient XXI propose une approche riche et diversifiée des mondes arabes et musulmans qui souffrent d'une image déformée et partielle ici, mais dont l'avenir nous concerne pourtant toutes et tous. Treize ans d'existence, c'est aussi treize ans d'archives qui permettent de comprendre les mutations actuelles. Nous sommes persuadés que le présent ne peut se comprendre sans le passé. Si nous mettons régulièrement ces archives en avant, en Une (…)
- Archives
Depuis le 1er octobre 2013, Orient XXI propose une approche riche et diversifiée des mondes arabes et musulmans qui souffrent d'une image déformée et partielle ici, mais dont l'avenir nous concerne pourtant toutes et tous.
Treize ans d'existence, c'est aussi treize ans d'archives qui permettent de comprendre les mutations actuelles. Nous sommes persuadés que le présent ne peut se comprendre sans le passé. Si nous mettons régulièrement ces archives en avant, en Une ou dans des dossiers, nous souhaiterions à terme les valoriser au mieux.
Dans notre volonté d'accessibilité, notre média a toujours mis un point d'honneur à pouvoir être lu par des publics non francophones : nos articles peuvent être ainsi disponibles en arabe, en persan, en italien, en anglais et en espagnol. Toujours en accès libre. Vous pouvez également vous abonner gratuitement à la lettre en arabe.
C'est également dans ce même souci d'accessibilité que nous avons mis en place, il y a quelques mois, une lecture automatique de nos articles en français (située en haut de chacun d'entre eux).
Depuis 2021, Orient XXI anime aussi une collection de livres chez Libertalia, éditeur indépendant, autour de thématiques couvertes par notre site. L'objectif de cette collection est d'aller plus loin sur des sujets traités par notre magazine en ligne, de publier des enquêtes approfondies, des essais inédits et des documents pour l'histoire.
Être accessible au plus grand nombre, c'est aussi toucher un autre public par un médium différent. Ainsi, depuis plus d'un an, nous sommes accueillis par les camarades du média indépendant Au Poste qui nous offre, avec Afrique XXI, une carte blanche chaque mois avec notre émission Horizons XXI.
Nous ne pourrions pas souffler ces treize bougies ni mener à bien tous nos projets sans votre soutien indéfectible. Vos petits mots lors de nos campagnes de dons, votre présence et vos encouragements lors de nos événements (culturels, conférence ou table ronde) nous réchauffent le cœur.
De la part de toute l'équipe d'Orient XXI, merci.
Le samedi 26 septembre à partir 15 heures, retrouvez Orient XXI à la salle Olympe de Gouges. Nous y tiendrons un stand avec les livres de notre collection chez Libertalia à l'occasion de la grande journée festive organisée pour les 30 ans de l'observatoire des médias Acrimed (acronyme d'« Action-Critique-Médias »).

Acrimed fête ses 30 ans !
26 septembre
15h à 22h
Salle Olympe de Gouges, 15 rue Merlin, 75011 paris
Entrée libre
Informations et programme

Invité par Julien Théry pour son émission « On s'autorise à Penser » diffusée sur Le Média, le journaliste Thierry Brésillon revient sur l'attitude des socialistes français face à la République du Rif (1921-1926) et leur ambiguïté sur la question coloniale qu'il avait développé dans cet article pour Orient XXI :
Depuis 2020, le Poetry Day a pour ambition de renouveler et de réinventer les formes de célébration de la poésie en proposant un événement partagé simultanément par une trentaine de lieux partenaires en France et à l'international. Cette année, il met à l'honneur Mahmoud Darwich (1941-2008), poète palestinien dont l'œuvre, reconnue comme l'une des plus importantes de la poésie arabe contemporaine, occupe également une place essentielle dans le patrimoine littéraire universel.
Du 25 au 27 septembre, l'événement se déploie selon deux axes complémentaires. À Paris, l'Institut du monde arabe propose une programmation riche et plurielle autour de son œuvre, réunissant concerts, lectures, conférences et rencontres littéraires, avec notamment Walid Ben Slim, Marcel Khalifé, Simone Bitton, Farouk Mardam-Bey.... Dans le même temps, une trentaine de lieux, en France et à l'étranger, s'approprient cette figure majeure de la poésie en élaborant des propositions artistiques singulières, en accord avec leur identité et leurs spécificités. Parmi eux, Actoral et la Factorie-Maison de la poésie en France, ainsi que le Festival international de littérature de Montréal, Giorno Poetry System à New York et Poetik Bazar à Bruxelles à l'étranger.
Mahmoud Darwich Poetry Day
25 au 27 septembre
Institut du monde arabe
1 rue des Fossés Saint-Bernard, 75005 Paris
Informations et programmation
[« Pour Andrée Blouin, l'intégrité était un garde-fou essentiel »>https://afriquexxi.info/Pour-Andree-Blouin-l-integrite-etait-un-garde-fou-essentiel], Samuel Fergombé, 25 septembre 2026.
Mon pays, l'Afrique, l'autobiographie d'Andrée Blouin, rééditée en 2025, est désormais disponible en français aux éditions Hors d'atteinte. Longtemps oubliée, cette figure majeure des indépendances africaines a récemment retrouvé une visibilité, grâce au documentaire Soundtrack to a Coup d'État. Sa fille Ève, cheville ouvrière de la réédition et de la traduction, a reçu Afrique XXI.
25.09.2026 à 06:00
Dans Requiem pour Gaza, des Palestiniens exilés en Égypte témoignent, de manière intime, auprès de Joe Sacco et Chris Hedges, du génocide encore en cours. Un livre pour lutter contre l'oubli, l'indifférence et la complicité. Le 7 octobre 2023, à 7h30. Angy est devant le portail de l'école, à Gaza-ville, avec ses enfants. La veille, son frère est parti pour l'Égypte pour épouser sa fiancée égyptienne. La nuit a été longue et toute la famille manque de sommeil. Tandis qu'elle leur dit au (…)
- Lu, vu, entendu / Bande de Gaza, Exilés, Bande dessinée, Génocide, Livres, Gaza 2023-2025
Dans Requiem pour Gaza, des Palestiniens exilés en Égypte témoignent, de manière intime, auprès de Joe Sacco et Chris Hedges, du génocide encore en cours. Un livre pour lutter contre l'oubli, l'indifférence et la complicité.
Le 7 octobre 2023, à 7h30. Angy est devant le portail de l'école, à Gaza-ville, avec ses enfants. La veille, son frère est parti pour l'Égypte pour épouser sa fiancée égyptienne. La nuit a été longue et toute la famille manque de sommeil. Tandis qu'elle leur dit au revoir, le gardien dit à Angy de ramener ses enfants chez elle. Il y a des bombardements, lui dit-il, mais personne ne sait ce qui se passe.
À Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, Afnan Ali prépare l'anniversaire de ses jumeaux. Le thème de celui-ci est la Pat'Patrouille, leur dessin animé préféré. Elle entend des explosions au loin, mais ne s'attarde pas dessus. Les tirs et les bombardements israéliens sont fréquents, ils font partie du quotidien des Palestiniens de Gaza. Sur le tableau blanc aimanté sur son réfrigérateur, elle note sa liste de courses. Elle ne doit pas oublier d'acheter « un gâteau à la boulangerie Mazaj ».
Hayat Ismaeel est institutrice dans une école du camp de réfugiés d'Al-Maghazi, non loin de Deir Al-Balah, dans le centre de l'enclave. Elle et ses filles de 12 et 15 ans se préparent également à aller à l'école. Elles entendent le bruit des roquettes. De peur, tout le monde dans la rue se met à courir. « On est allés sur internet pour voir ce qui se passait », dit Hayat. « Ils disaient que le Hamas était entré dans des colonies israéliennes. […] On redoutait la réaction d'Israël. » Les bombardements massifs israéliens débutent dès le lendemain. Ni Hayat, ni ses enfants ne retourneront à l'école. Ni ceux d'Angy. Ni ceux d'Afnan.
Deux ans après la parution de Guerre à Gaza (Futuropolis, 2024), dont le ton pamphlétaire visait à interpeller ses compatriotes, l'auteur de bande dessinée documentaire états-unien Joe Sacco revient au journalisme de terrain dans Requiem pour Gaza. Pour cet ouvrage mêlant récit et dessins, il retrouve Chris Hedges, ancien correspondant du New York Times pour le Proche-Orient. Ensemble, ils avaient déjà écrit Jours de destruction, jours de révolte (Futuropolis, 2012), un reportage sur les habitants des zones sinistrées par le capitalisme aux États-Unis.
Les deux journalistes ont recueilli pendant plusieurs mois les témoignages de Palestiniens de Gaza exilés en Égypte. Derrière chaque histoire personnelle, une histoire commune se dessine : celle du génocide. Toutes et tous vivent les mêmes drames : les bombardements, l'exode constant, les sièges, l'aide humanitaire bloquée, les corps que l'on ne peut pas enterrer, les adieux que l'on ne peut pas faire. Ils et elles parlent des exécutions sommaires, des assassinats ciblés contre les soignants, les journalistes et les enseignants, des enlèvements, de la destruction de toutes les infrastructures.
Il y a aussi la faim, la soif, la peur… Et l'humiliation. Sur la route de l'exode vers le sud de la bande, une soldate tire dans la direction de la jeune Zaina sans la toucher puis se moque de sa peur en l'imitant. Même chose lors des distributions alimentaires de la Gaza Humanitarian Foundation (GHF), une organisation privée soutenue par les États-Unis et Israël qui détenait le monopole de la distribution de l'aide humanitaire entre mars et mai 2025. Les soldats israéliens et les mercenaires états-uniens filment, hilares, les Palestiniens se battant pour les maigres colis. Puis, ils leur tirent dessus de loin et les abattent. Plus de 850 Palestiniens ont été tués à proximité de ces centres, presque tous par balles.
En Égypte, un autre sentiment émerge : la culpabilité. Celle d'avoir laissé les autres, celle de pouvoir boire un thé alors qu'il n'y en a plus à Gaza. Les remords remontent : avoir dû fuir sans avoir eu le temps de chercher le chat, avoir dû trainer sa mère par les pieds parce qu'elle ne pouvait plus marcher lors du déplacement forcé vers Rafah. Ces exilés n'ont aucun statut en Égypte. « On n'est rien », dit Ossama Abdou. « On est vivants, mais on n'existe pas officiellement. On n'est ni réfugiés, ni touristes, ni résidents. » Ils ne peuvent pas accéder à l'école, aux services sociaux et aux soins.
À Gaza, Ossama Abdou était psychologue clinicien, spécialisé dans les traumatismes. Il explique à Joe Sacco que s'il avait vu des signes de traumatismes lors des précédentes attaques israéliennes, l'on « ne pouvait pas parler d'une communauté traumatisée », car l'entraide « permettait de préserver “la résilience” des habitants de Gaza. » Mais avec le génocide, « toute la communauté essaie de survivre ». La solidarité ne peut plus s'appliquer de la même manière. Un autre facteur permettait aux Palestiniens de « tenir bon » : « l'idée que leur souffrance avait un sens, qu'il y avait une forme d'honneur à se dresser contre l'impérialisme et le colonialisme. » Mais cela a changé aussi, dit-il :
L'intensité de la souffrance a déformé le sens même de la souffrance. Les questions que nous nous posons, à nous-mêmes et au monde, ont profondément changé. On en arrive à douter de notre humanité. […] Les Palestiniens pourraient intégrer l'idée que le monde ne veut pas d'eux. Ce n'est pas seulement qu'il les a abandonnés. Non. Le monde ne verrait aucun inconvénient à ce que les Palestiniens n'existent pas.
L'exil ne met pas un terme à la souffrance. La plupart des Palestiniens interrogés confient que, la nuit, les fantômes de leurs proches viennent les visiter en rêve. Ils disent être toujours vivants, et tous se serrent dans les bras. Au réveil, ils ne sont plus là. Aucun d'entre eux n'a pu être enterré dignement. C'est ici que le titre du livre de Sacco et Hedges se révèle : ces témoignages sont un requiem destiné à l'âme des défunts, pour qu'ils reposent en paix.
24.09.2026 à 06:00
Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux. La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance (…)
- Magazine / Iran, Pakistan, Corruption, Crise économique, Abou Dhabi, États-Unis, Monnaie, Sanctions économiques
Fondée par les familles Trump et Witkoff en 2024, la société de cryptoactifs World Liberty Financial permet de contourner les sanctions états-uniennes, notamment contre l'Iran. Le conflit d'intérêts qui en résulte n'est que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers parallèles mondiaux.
La domination du dollar au sein de l'ordre mondial repose sur plusieurs fonctions. Première monnaie de réserve au monde, c'est un symbole de la puissance des États-Unis et de leur capacité protectrice. C'est pourquoi les banques centrales et les acteurs privés du monde entier ont toujours cherché à détenir et à accumuler des dollars au détriment d'autres monnaies ou actifs. Cette forte demande finance depuis plusieurs décennies le gigantesque déficit commercial des États-Unis ainsi qu'un mode de vie caractérisé par un taux de consommation élevé, pour la très grande majorité des habitants. Enfin, vecteur essentiel du principe d'extraterritorialité, qui permet aux décideurs états-uniens d'imposer aux autres pays des sanctions unilatérales, la devise états-unienne possède également une indéniable fonction punitive.
L'anatomie du dollar évoque ainsi les trois fonctions des sociétés indo-européennes telles que théorisées par l'anthropologue Georges Dumézil : une fonction sacrée comme première monnaie de réserve, une nourricière grâce au financement du déficit commercial états-unien et une guerrière comme arme des sanctions. Toutefois, les tensions qui existent entre ces différentes fonctions constituent un des signes de son déclin. En témoigne l'ambiguïté des objectifs de l'administration Trump dans le conflit entre États-Unis et Iran. Un des enjeux de cette guerre, très peu évoqué, réside dans la lutte pour le contrôle des flux et avoirs financiers non conventionnels, tels que les cryptoactifs*, face auxquels la législation états-unienne, assise sur le contrôle du système bancaire, dispose d'une capacité d'action restreinte.
En effet, le Corps des Gardiens de la révolution islamique cherche à contourner l'embargo sur le pétrole iranien, source essentielle de revenus pour le régime, en utilisant des flottes fantômes1, des devises autres que le dollar ou des cryptomonnaies pour assurer les transactions. Le blocus du détroit d'Ormuz par Washington visait précisément à empêcher cette circulation et à tarir cette source de revenus. C'est également le sens des mesures appliquées, en janvier et en juillet 2026, par l'Office of Foreign Assets Control (Bureau du contrôle des avoirs étrangers)2 sur la personne, les biens et le réseau de Babak Zanjani, une des figures centrales de l'architecture du blanchiment d'argent pour les Gardiens de la révolution, ou sur d'autres acteurs iraniens de cette « guerre dans la guerre » tels que Siavash Kayvanpour, Alireza Derakhshan et Arash Estaki Alivand3.
Néanmoins, l'opération « Economic Outcast » (« Paria économique ») imposée par Washington à l'endroit de Téhéran implique des exigences de plus en plus contraignantes pour les pays à la fois partenaires de l'Iran et des États-Unis, au premier rang desquels la Chine, les Émirats arabes unis (EAU) ou encore la Turquie. Cela pousse ces derniers à diversifier leurs moyens de paiement au détriment du dollar et au profit d'autres devises ou actifs, tels que l'or ou des monnaies digitales. La Chine, dont certaines banques et entreprises se voient menacées de sanctions secondaires en raison de leurs liens supposés avec l'Iran, n'hésite d'ailleurs pas à dénoncer « l'illégalité des sanctions unilatérales » sans « aucun fondement légal au regard du droit international »4.
Avec World Liberty Financial, leur société de stablecoins* (« cryptomonnaie stable »), la famille Trump offre une opportunité de conserver le « privilège exorbitant » du dollar, tout en enrichissant le clan présidentiel. Mais pas sans risques.
L'économie iranienne, confrontée au poids des sanctions du Trésor états-unien depuis plusieurs décennies auxquelles s'ajoutent celles de l'ONU et aux nouvelles mesures punitives actuelles, connaît à intervalles réguliers des épisodes d'inflation particulièrement critiques, dévorant l'épargne et les revenus des Iraniens. Dans un article récent du média qatari Al-Jazira5, des Iraniens déplorent l'appauvrissement généré par l'écart entre les revenus versés en rials, dont le cours ne cesse de s'effondrer, d'une part, et d'autre part, les dépenses qui sont largement indexées sur la valeur du dollar. Face à cette situation, nombre d'entre eux sont tentés d'investir dans les cryptomonnaies ou même d'épargner des dollars. Selon le Trésor états-unien et pour la seule année 2024, près de 9 milliards de dollars (7,8 milliards d'euros) seraient ainsi passés des États-Unis à l'Iran par des circuits bancaires complexes, impliquant notamment la filiale émiratie de la banque égyptienne Misr6.
Cette « dollarisation par le bas » de l'économie iranienne, qui répond à un besoin de stabilité monétaire, constitue sans nul doute une opportunité pour les plateformes d'émission de stablecoins, dont le cours est en général adossé à celui du dollar. En s'implantant dans les EAU et le Pakistan, deux pays voisins et partenaires économiques de l'Iran, particulièrement investis dans les produits financiers non conventionnels, World Liberty Financial s'introduit au cœur des circuits de contournement de sanctions imposées par Washington. Fondée en septembre 2024 par Donald Trump, Steve Witkoff, actuel envoyé spécial des États-Unis au Proche-Orient, et leurs fils respectifs, l'entreprise est dès janvier 2025 — c'est-à-dire dès l'investiture du président états-unien — massivement financée par des sociétés liées à la famille régnante d'Abou Dhabi. Si les EAU sont notoirement connus pour abriter ou faire transiter d'importants avoirs du régime iranien, le choix du Pakistan, très différent de la petite pétromonarchie, peut néanmoins surprendre.
Certes, Islamabad connaît des épisodes d'inflation chroniques, or une des vertus du stablecoin est d'offrir une valeur refuge contre l'inflation à une population que l'on cherche à détourner de son régime, ou à d'autres investisseurs dans une situation analogue. Le Pakistan est d'ailleurs identifié comme le troisième pays au monde en matière de croissance du secteur des cryptomonnaies en 2025. Mais ce n'est sans doute pas la principale raison de ce rapprochement.
En proposant à ses clients d'investir dans des stablecoins, World Liberty Financial donne accès à des actifs échappant à la surveillance des protocoles bancaires et à la traçabilité des transactions effectuées par le système de communication interbancaire SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication)*. Ainsi Donald Trump et les membres de son entourage, qui sont en mesure de déclencher le châtiment des sanctions par leur pouvoir exécutif, proposent une solution pour les contourner. Juges et partis, ils peuvent faire l'objet de nouvelles accusations de conflit d'intérêts.
World Liberty Financial doit une part significative de ses fonds d'origine, sa technologie et son poids actuel dans l'économie des stablecoins à l'entreprise Binance, la plus grande plateforme d'échange de cryptomonnaies au monde. Celle-ci fut condamnée par la justice états-unienne en 2023 pour blanchiment d'argent, notamment au bénéfice de l'Iran et de ses proxys. En octobre 2025, son fondateur sino-canadien Changpeng Zhao fut officiellement gracié par Donald Trump. Contrainte de retirer sa branche principale du marché états-unien, Binance demeure un partenaire très impliqué de World Liberty Financial comme de la République islamique d'Iran.
Selon un article du New York Times7, 1,7 milliard de dollars (1,4 milliard d'euros) auraient été versés, entre mars 2024 et août 2025, à des comptes liés au régime iranien par le biais de cette plateforme. Dans la foulée, entre la fin 2025 et fin février 2026, Binance aurait licencié des analystes qui auraient signalé les flux financiers vers des portefeuilles détenus par des entités liées aux Gardiens de la révolution8. Or, le poids de Binance dans l'entreprise de la famille Trump est considérable : 87 % des stablecoins dits USD1, émis par World Liberty Financial, sont détenus en fonds propres par Binance ou sur des comptes enregistrés sur cette même plateforme9. Et c'est peut-être là le point le plus critique.
Le clan Trump est donc massivement associé à une entreprise suspectée de servir de canal de financement au régime iranien, et son entreprise, World Liberty Financial, émet des actifs circulant sur cette plateforme, sans autre régulation (ou presque) que celle décidée par Binance.
Même mélange des genres avec le Pakistan. Le 12 décembre 2025, le gouvernement pakistanais signait un accord avec Binance, via une officine d'État dédiée à la supervision des cryptomonnaies, Pakistan Virtual Assets Regulatory Authority (PVARA). Un mois plus tard, le 14 janvier 2026, il en paraphait un autre avec SC Financial Technologies, filiale de World Liberty Financial. Dans les deux cas, l'intermédiaire clé fut Bilal Bin Saqib, Anglo-Pakistanais, conseiller stratégique de World Liberty Financial pendant plusieurs mois, devenu dirigeant de la PVARA le 2 décembre 2025. Les accords avec Binance et SC Financial Technologies furent donc conclus quelques jours après sa prise de fonctions pour le premier, et quelques semaines plus tard pour le second.
Des élus démocrates, tels que Ron Wyden, Elizabeth Warren ou Richard Blumenthal ont engagé des procédures destinées à mettre en évidence ces liens et la possibilité de conflits d'intérêts entre la figure présidentielle et les sources de financement de World Liberty Financial, et notamment Binance.
Mais ce conflit d'intérêts ne constitue en définitive que la partie émergée d'une entreprise beaucoup plus ambitieuse : contrôler les flux financiers mondiaux. Le recours à Binance relève indéniablement de l'enrichissement des fondateurs de World Liberty Financial, mais aussi et surtout d'une logique d'encerclement et de colonisation des flux de financement parallèles.
Au cours de son mandat, Donald Trump a compté parmi ses conseillers du plus haut niveau des figures telles que Stephen Miran ou David Sacks, notoirement liées à l'industrie des cryptomonnaies. Au sein de celle-ci, la plateforme Coinbase ou le fonds Andreessen Horowitz s'imposent comme d'importants donateurs des campagnes électorales états-uniennes, alors que les élections de mi-mandat ont lieu le 3 novembre 2026. Signe des temps, le Sénat a rejeté, le 15 septembre 2026, le projet de loi « Clarity Act » qui visait à légitimer le secteur des cryptomonnaies et l'accroissement de son poids au détriment du secteur bancaire traditionnel. Le texte interdisait au président ou à son épouse de détenir des cryptoactifs, mais pas aux autres membres de la famille d'un représentant fédéral ni au cas où les fonds seraient placés dans un qualified blind trust* (« fonds de dépôt aveugle »). Ces deux exceptions apportaient des marges de manœuvre largement exploitables par le président et presque conçues spécifiquement à sa mesure.
Capter les ressources de l'épargne mondiale est un enjeu stratégique pour Washington, car celle-ci permet de payer le déficit commercial du pays (et donc de l'alimenter). Dans un contexte où les épargnants pourraient être amenés à investir de manière croissante dans des cryptomonnaies, les États-Unis pourraient-ils conserver la capacité à militariser leur monnaie contre des nations ou régimes désignés comme ennemis ? En d'autres termes, le secteur des cryptoactifs qui produit des alternatives au dollar peut-il maintenir le lien organique qui a longtemps prévalu entre le secteur financier états-unien et l'État fédéral ? La capacité à articuler les trois fonctions fondamentales de la mythologie indo-européenne à partir du dollar a constitué une des conditions de la domination états-unienne depuis la fin de la convertibilité du dollar en or en 1971.
Le pari extrêmement risqué de l'administration Trump n'est pas dénué d'atouts, au regard des difficultés économiques des Iraniens. Ailleurs, d'autres populations sont également frappées par les conséquences inflationnistes du conflit et surtout du blocus du détroit d'Ormuz. Mais la guerre contre l'Iran incite déjà massivement les pays tiers à limiter leurs engagements dans les domaines diplomatiques, économiques et militaires avec les États-Unis. Le secteur financier états-unien demeure particulièrement attractif et a très certainement de très beaux jours encore devant lui. Mais peut-on en dire autant du dollar, ou du moins de son monopole sans partage sur ce secteur ?
Quant à Donald Trump, brandissant dans une main les sanctions et avançant dans l'autre l'opportunité d'un « deal » en stablecoins, il peut être assimilé au pharmakon, (ce qui signifie à la fois poison et remède) pour la population iranienne, mais également pour le régime iranien, voire pour l'économie mondiale. Néanmoins, comme le rappelle l'anthropologie de la violence, le pharmakon peut devenir pharmakos, le bouc émissaire sacrifié afin d'apaiser la communauté.
* Les termes suivis d'un astérisque sont définis dans l'encadré ci-dessous
Les mots pour le dire
➞ Cryptoactif : terme générique qui désigne un actif (monnaie, action, bons du Trésor, objet de collection ou même part d'un projet) qui est numérique et n'a aucune forme physique. Il ne transite pas par une banque.
➞ Stablecoin : Monnaies créées et gérées par des entreprises privées, adossées sur une monnaie essentiellement le dollar, censé assurer sa stabilité. Les plus connus : USDT (60 % environ des stablecoins), émis par la société Tether longtemps basée aux Îles Vierges et à Hongkong, désormais au Salvador.
➞ SWIFT : Réseau mondial de messagerie utilisé par les institutions financières pour communiquer entre elles de manière sécurisée ; il est devenu l'instrument central des sanctions financières.
➞ Qualified blind trust : Système qui permet à un dirigeant ou élu états-unien de transférer ses actifs à un tiers théoriquement indépendant pour éviter (ou cacher) les conflits d'intérêts.
1NDLR. Réseau clandestin de pétroliers et de sociétés écrans.
2« Treasury Further Dismantles Iranian Financier Zanjani's Network », US Department of Treasury, 24 juillet 2026.
3« Treasury Sanctions Crypto Exchanges Funding Iran's IRGC and Enabling Illicit Finance », US Department of Treasury, 7 août 2026.
4Ma Tong, « China's opposition to illegal unilateral sanctions is consistent and unequivocal : FM on possible US sanctions on Chinese banks over Iran ties », Global Times, 28 août 2026.
5« Les “dollars domestiques“…Voici comment les Iraniens échappent à l'érosion de leurs salaires » (en arabe), Al-Jazira, 5 septembre 2026.
6« FinCEN Identifies $9 Billion of Iranian Shadow Banking Activity in 2024 », Financial crime enforcement network, US Department of Treasury, 23 octobre 2025.
7David Yaffe-Bellany et Michael Forsythe, « Binance Employees finds $1.7 billions in crypto was sent to Iranian entities », New York Times, 23 février 2026.
8Leo Schwartz et Ben Weiss, « Exclusive : Binance fires top investigators who claim to have uncovered evidence of Iranian sanctions violations », Fortunes, 13 février 2026.
9Zach Everson, « Conflict Coin : How the Trumps' Billion-Dollar Crypto Stake Depends on a Company That Helped Iran Evade Sanctions », Public Citizen, 27 avril 2026.