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Observatoire critique des médias né du mouvement social de 1995

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27.03.2026 à 17:28

Les atteintes à la liberté de la presse en France (Ofalp)

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Texte intégral (1869 mots)

Acrimed est membre de l'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp). Nous relayons ici l'introduction de son premier rapport sur les atteintes à la liberté de la presse en France, qui porte sur l'année 2024. Le pdf du rapport complet est disponible ici.

L'Observatoire français des atteintes à la liberté de la presse (Ofalp) est une association créée en 2023. Elle a été fondée par un collectif d'une vingtaine de personnes issues d'horizons géographiques et médiatiques variés, majoritairement journalistes et/ou représentantes d'organisations liées à la défense de la liberté de la presse.

Cet observatoire s'est donné pour mission de recenser, qualifier et rendre publiques les atteintes à la liberté de la presse en France de la manière la plus exhaustive possible, dans un rapport annuel. Ce rapport vise à proposer une lecture consolidée et détaillée de ces atteintes, fondée sur une méthodologie et un périmètre d'analyse spécifiques, dont la combinaison apporte un éclairage inédit, complémentaire des dispositifs existants. [1]

En objectivant les faits, l'Ofalp entend documenter méthodiquement le phénomène pour dépasser l'impression, partagée par ses fondateurs, d'une situation qui se détériore ces dernières années, avec une multiplication des atteintes. Être en mesure de les compter et les analyser pour en comprendre les mécanismes, afin d'agir collectivement pour défendre le droit d'informer et d'être informé dans un contexte démocratique fragilisé, voilà la mission que notre observatoire s'est donnée.

Journalistes et citoyen.nes main dans la main

Le collectif informel [2] qui a donné naissance à l'Ofalp a vu le jour en marge des Assises du journalisme de Tours, en avril 2023. Pendant 8 mois, une vingtaine de personnes, essentiellement journalistes, se sont réunies pour poser les bases de cet observatoire. [3]

À l'issue de cette période de gestation, le collectif s'est constitué en association loi 1901 en novembre 2023. Elle s'est dotée d'une gouvernance collégiale, composée de 5 coprésidents, et d'un conseil d'administration d'une vingtaine de membres. Les membres du conseil d'administration sont élus parmi les membres adhérents, constitués de trois collèges distincts : un collège journalistes, un collège citoyens non-journalistes et un collège personnes morales réunissant les organisations adhérentes (syndicats, associations, etc.). Fin 2025, l'Ofalp comptait près de 80 adhérents, dont une trentaine de membres activement impliqués dans la vie de l'Ofalp et le travail sur ce premier rapport.

Au-delà des inquiétudes, objectiver les faits

L'Ofalp est né de la nécessité de rendre compte des atteintes à la liberté de la presse, parce que nous avions le sentiment de les voir se multiplier ces dernières années, sous différentes formes :

• Rachats de médias par des millionnaires et milliardaires de l'information qui opèrent des coupes budgétaires drastiques et des changements de ligne éditoriale brutaux ;

• Défiance grandissante du public se traduisant par des violences verbales ou physiques à l'encontre des journalistes, sur le terrain et sur les réseaux sociaux ;

• Refus d'interviews ou de communications de documents publics ou d'intérêt général de la part d'administrations ou de représentants de l'État ;

• Nouvelles formes de menaces à la liberté d'informer, notamment par des procédures-bâillons (tentatives de violation du secret des sources, contournement du régime procédural applicable au droit de la presse, notamment via le recours aux tribunaux de commerce ou aux procédures sur requêtes, poursuites judiciaires disproportionnées ou avortées…) ;

• Nombreux cas de violences policières en direction des journalistes (en particulier durant le mouvement des Gilets jaunes et la mobilisation contre la réforme du système de retraite) ;

• Réduction des espaces dédiés à l'investigation dans les médias publics et privés ;

• Restrictions budgétaires et attaques répétées contre les médias de l'audiovisuel public ;

• Opérations d'influence, de trolling ou de déstabilisation via l'usage de fake news ou de deep fakes, facilitées par l'arrivée de l'IA…

Le journalisme semble donc attaqué de toutes parts, sur les fronts financier, judiciaire, éditorial… Au point que l'on peine à définir quelle est l'urgence et comment faire barrage, comment reconstruire des digues là où l'eau monte le plus vite.

Résultat : des journalistes qui s'épuisent ou perdent parfois le sens de ce qu'ils font ; et un sentiment – de plus en plus partagé au sein de la profession, mais aussi d'une partie du public –, d'inquiétude, de frustration et de grand découragement.

Un recensement jamais réalisé en France de cette manière

Pour sortir de la sidération et reprendre la main, l'Ofalp s'est donc donné pour mission de documenter et comptabiliser les atteintes à la liberté de la presse à travers un travail d'analyse annuelle à partir des données recensées de façon systématique (voir méthodologie détaillée en Annexe 3 p. 57).

En plus de ce travail, l'Observatoire ambitionne de mener à terme des analyses thématiques ponctuelles. Objectif : s'emparer de phénomènes difficiles à saisir par le biais de données quantitatives, mais tout aussi délétères pour la qualité et la liberté de l'information, comme le mouvement d'hyper-concentration des médias, les mécanismes d'autocensure ou l'impact de la précarisation de la profession sur la qualité et la diversité de l'information produite.

En 2025, l'Observatoire a entamé pour la première fois son travail de recensement annuel, dont l'analyse doit produire chaque année une sorte de « photographie » de l'état de la liberté de la presse en France. Au fil des rapports, l'Ofalp comparera bien sûr l'évolution - qualitative et quantitative – des données relevées, et les principaux enseignements de cette analyse seront présentés chaque année.

Dans le présent rapport, vous allez découvrir les atteintes recensées pour l'année 2024. L'Ofalp s'y intéresse tout particulièrement à travers le prisme de quatre grands indicateurs :

• Leur nature : procédure-bâillons, entraves d'accès à des documents administratifs ou à des lieux, intimidations verbales ou menaces de recours par lettre d'avocats, campagne de harcèlement sur les réseaux sociaux, agression au cours d'une manifestation, vol ou casse de matériel… L'Ofalp étudie les atteintes dans toute leur diversité, y compris les plus silencieuses ou invisibles (comme les refus d'accréditation, refus d'accès à des lieux ou à des documents administratifs).

• Leurs auteurs : sont-ils des représentants de l'État, et si oui, à quel échelon (local ou national, élus ou non, parlementaires, membres du gouvernement…) ? Sont-ils affiliés à des organisations politiques, et si oui de quelle obédience ? Sont-ils issus du secteur privé ? Dans quelle mesure ces atteintes viennent-elles aussi des citoyens ?

• Le contexte des atteintes et le profil des victimes présumées : les journalistes pigistes, qui travaillent de façon indépendante pour différents médias, sont-ils plus susceptibles d'être visés par certaines attaques que les salariés en poste au sein d'une rédaction ? Les victimes sont-elles plus souvent des hommes ou des femmes ? Y a-t-il des thématiques plus « à risque » que d'autres ?

• Les conséquences des atteintes recensées : la production de l'information a-t-elle été perturbée ou empêchée ? L'intégrité physique des journalistes a-t-elle été compromise ? Ont-ils eu à souffrir des conséquences psychologiques ou de dégâts matériels ? La protection des sources a-t-elle été mise à mal ?

Ce premier rapport porte sur les atteintes à la liberté de la presse ayant eu lieu entre le 1er janvier et le 31 décembre 2024 sur le sol français. Pour mener à bien ce travail, l'Ofalp a construit une méthodologie rigoureuse (voir Annexe 3 p. 57). Pour une lecture fine du phénomène, l'Observatoire a établi sa propre nomenclature. Les atteintes sont réparties en 5 grandes catégories, puis en 19 sous-catégories (version détaillée p. 8).

Le rapport complet :

[1] Depuis 2020, le projet « Media Freedom Rapid Response » (MFRR) via sa carte européenne des atteintes (Mapping Media Freedom) recense de nombreux cas partout en Europe, dont en France. Quant à Reporters sans frontières, l'ONG établit chaque année un classement mondial de la liberté de la presse, et produit une carte recensant les journalistes tués, détenus, otages ou disparus dans le monde. Dans les deux cas, le périmètre et la granularité en termes de catégories d'atteintes sont différents de ceux de l'Ofalp.

[3] À noter que le collectif « Informer n'est pas un délit » avait en tête depuis plusieurs années de recenser les atteintes à la liberté de la presse en France ; et qu'un chantier d'observatoire régional de ces atteintes avait également été ouvert en Bretagne en 2020, à l'initiative de journalistes de Splann ! notamment.

25.03.2026 à 11:31

« Nous, journalistes pigistes et de médias indépendants, nous nous désolidarisons de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient »

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Texte intégral (1058 mots)

Une soixantaine de journalistes ont publié une tribune pour se « désolidariser de la couverture médiatique de la guerre au Moyen-Orient ». Nous la relayons ici. (Acrimed)

Nous sommes journalistes, reporters, photojournalistes pigistes et de médias indépendants, exerçant en France et à l'international. Depuis les attaques conjointes lancées par les États-Unis et Israël sur l'Iran, ainsi que la guerre enclenchée au Liban depuis le 2 mars, nous assistons, indignés, à une couverture médiatique défaillante, lacunaire, déséquilibrée et, trop souvent, complaisante envers certains récits officiels. Une défaillance qui ne date pas d'hier et qui s'inscrit dans une longue histoire de conflits perpétuels, notamment au Liban Sud, dans les territoires palestiniens occupés et à Gaza, où le traitement médiatique reste systématiquement le même : simpliste, orienté et répétitif, donnant l'impression d'un “nouveau” conflit à chaque escalade alors qu'il s'agit en réalité d'une continuité tragique ignorée ou minimisée.

Nous demandons qu'à une guerre asymétrique ne soit pas apposé un traitement médiatique asymétrique.

Sans essentialiser l'ensemble des médias, force est de constater que trop de journaux, de magazines, de chaînes de télévision et de radios produisent une lecture partielle de cette actualité pourtant majeure, aux conséquences humaines, politiques et géopolitiques considérables.

Nous ne comprenons pas les choix éditoriaux concernant les invité·es convié·es à commenter ces événements. Trop souvent, les plateaux sont occupés par des intervenant·es insuffisamment qualifié·es pour analyser des situations d'une telle complexité. Couvrir ces conflits exige pourtant une connaissance fine du terrain, une maîtrise des contextes historiques et une capacité à mobiliser des analyses géopolitiques rigoureuses.

Nous dénonçons également un manque criant de pluralisme. Les prises de parole de représentants israéliens sont fréquentes, parfois hégémoniques, alors même que le chef du gouvernement fait l'objet d'un mandat d'arrêt international. Dans le même temps, les représentants politiques des autres parties impliquées sont marginalisés, disqualifiés ou absents des grands espaces de débat. Cette asymétrie dans l'accès à la parole contribue à orienter la perception du public et à appauvrir la compréhension du conflit.

Nous condamnons fermement les commentaires de plateau qui, sous couvert d'analyse, relèvent trop souvent de prises de position approximatives ou idéologiques. Ils participent à une déshumanisation des victimes, réduisant les morts iraniens, libanais et palestiniens à des données chiffrées, déconnectées de toute réalité humaine, sociale et historique.

Nous souhaitons également attirer l'attention sur les usages sémantiques profondément différenciés selon les parties concernées. Là où certains « meurent », d'autres sont « tués », voire « assassinés ». Là où certaines opérations sont présentées comme des « frappes préventives », d'autres sont immédiatement qualifiées d'« attaques ». Ces choix lexicaux ne sont pas neutres : ils hiérarchisent implicitement les vies et orientent la lecture morale des événements.

De la même manière, le recours au terme « évacuation » pour désigner des déplacements massifs de populations civiles mérite d'être interrogé. Lorsqu'ils sont contraints, organisés sous la menace ou dans un contexte de bombardements, ces déplacements relèvent, en droit international humanitaire, de transferts forcés, voire de déportations. L'article 49 de la Quatrième Convention de Genève interdit explicitement « les transferts forcés individuels ou massifs, ainsi que les déportations de personnes protégées hors du territoire occupé », sauf impératif absolu de sécurité, une exception strictement encadrée et dont l'interprétation ne saurait être extensible à des politiques de déplacement généralisé.

Nous nous indignons de voir certaines informations émanant des autorités américaines ou israéliennes reprises sans distance critique, parfois en temps réel, tandis que des faits documentés concernant des violations du droit international imputables à ces mêmes acteurs sont systématiquement relativisés, minimisés ou entourés de doutes excessifs. Cette asymétrie dans le traitement de la preuve fragilise la crédibilité du travail journalistique.

Nous sommes également préoccupés par la multiplication de chroniqueurs et chroniqueuses présents non pas pour établir des faits, mais pour exprimer des positions idéologiques. Ce glissement brouille la frontière entre information et opinion, au risque de transformer certains espaces médiatiques en chambres d'écho ou en instruments de légitimation politique.

En ce sens, nous appelons nos consœurs et confrères exerçant dans les rédactions télévisées, radiophoniques et de presse écrite à large audience à se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Leur engagement est encadré par des principes clairs, notamment ceux énoncés dans la charte de Munich : recherche de la vérité, vérification des faits, indépendance vis-à-vis des pouvoirs politiques et économiques, refus de la manipulation.

Nous les appelons à sortir de l'écueil de l'autocensure, qu'elle soit imposée, intériorisée ou structurelle, qui conduit trop souvent à tordre, simplifier ou édulcorer l'information. En agissant ainsi, c'est le droit fondamental des citoyennes et des citoyens à une information libre, complète et honnête qui est compromis.

Informer, ce n'est pas relayer. Informer, ce n'est pas hiérarchiser les vies. Informer, ce n'est pas choisir ses mots au service d'un récit dominant.

Informer, c'est donner à comprendre, avec rigueur, honnêteté et courage.

Aujourd'hui plus que jamais, face à des conflits d'une gravité extrême, notre responsabilité collective est engagée.

La liste complète des signataires est consultable ici.

18.03.2026 à 11:45

Municipales : face aux résultats de LFI, l'éditocratie tétanisée

Jérémie Younes
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Texte intégral (1884 mots)

Les résultats du premier tour des élections municipales ont surpris la plupart des éditorialistes de plateaux, qui n'ont pas su cacher leur dépit et leur inquiétude face à l'écart entre le prêt-à-penser qui leur sert d'analyse… et la réalité électorale. Meilleur du pire.

Dimanche 15 mars 2026, premier tour des élections municipales. Les chaînes d'info sont toutes en édition spéciale, ce qui consiste pour elles à organiser les mêmes bavardages que le reste de l'année, mais cette fois interrompus par des annonces de résultats et des correspondants qui ânonnent des banalités en duplex depuis les QG de campagne.

À 20h, la trêve électorale est levée. Comme souvent, priorité au RN : duplex à Toulon, duplex à Perpignan, diffusion du discours de Jordan Bardella : Samuel Gontier relève que sur 25 minutes d'émission spéciale de France 2, Léa Salamé et Laurent Delahousse réussissent l'exploit d'en consacrer 15 à l'extrême droite. Mais très vite, un « bruit » gagne les plateaux : dans les grandes villes, les scores de LFI ne sont pas si mauvais que les éditorialistes les avaient anticipés (et espérés).

C'est le drame : « LFI est beaucoup plus fort, vous l'avez dit, donc les campagnes de diabolisation inversée ont une efficacité très très relative, pour ne pas dire relativement nulle », observe un rien circonspect Mathieu Bock-Côté sur CNews (15/03). Son camarade Franz-Olivier Giesbert lui emboîte le pas : « Pour l'instant il y a un vainqueur quand même assez clair […], c'est LFI, hélas. Hélas parce que quand on pense que c'est David Guiraud qui risque de devenir maire de Roubaix […], c'est absolument affligeant du point de vue français, quand on aime ce pays. C'est-à-dire un élu de la haine, du racisme, de l'antisémitisme, parce que ce sont ses spécialités… avec derrière évidemment beaucoup de violence. » Sur France 2 (15/03), Benjamin Duhamel s'étonne également d'« une forme de dissonance [avec] le débat public à l'échelle nationale ». Aussi en profite-t-il pour refaire le film (médiatique) en évoquant « les polémiques sur la mort de Quentin Deranque » ou encore « les soupçons d'antisémitisme après les propos tenus par Jean-Luc Mélenchon »… avant de conclure : « Tout cela n'a pas empêché les électeurs de mettre un bulletin insoumis dans l'urne. » Ce n'est pourtant pas faute d'y avoir mis du cœur

L'ambiance n'est pas bien différente sur Franceinfo, où Gilles Bornstein ne parvient pas à cacher sa panique (15/03) : « Si à Lille il y a une alliance entre les Insoumis et les Verts au profit de la liste de la candidate insoumise, et bien les Insoumis peuvent prétendre à la mairie de Lille dimanche soir, ce qui serait un cataclysme. » Non pas une « surprise » ou un « coup de théâtre » : un « cataclysme ». Rien de tel ne sera prononcé par le présentateur s'agissant des mairies remportées au premier tour par le RN. Du reste, sur Franceinfo, le prêt-à-penser (raciste) qui tient lieu d'analyse est le même qu'ailleurs. C'est « l'expert » sondagier Brice Teinturier qui s'y colle : « Il est plus que probable que La France insoumise ait réussi son pari de mobiliser les catégories abstentionnistes, notamment les jeunes et notamment les quartiers populaires où il y a aussi une forte concentration de personnes issues de l'immigration maghrébine. […] Les municipales sont un petit test de vérification de la pertinence de cette stratégie, qu'on a appelée "stratégie Gaza" à d'autres moments… » Face à lui, l'invité Louis Boyard (LFI) s'offusque de cette curieuse expression, « stratégie Gaza ». Myriam Encaoua intervient : « C'est une analyse d'expert qui tend à montrer que vous êtes en dynamique. » Tout va bien : nous insultons vos électeurs, entretenons la logorrhée raciste, mais le commentaire vise à signifier que votre stratégie est efficace : parole d'expert !

Sur LCI, après quelques heures de plateau, Isabelle Saporta joue la même partition (15/03) : « C'est la nouvelle France contre la France blanche. La partition idéologique elle est là Jean-Michel [Aphatie], on ne va pas faire semblant de ne pas voir, c'est la nouvelle France contre la France blanche. Donc, ce qui s'installe là c'est, excusez-moi, le débat de la présidentielle à venir. » Par un petit glissement sémantique, la « partition idéologique » de Saporta est donc devenue… une partition ethnique. Une analyse qui plaît beaucoup à la chaîne concurrente CNews, qui la remobilise le lendemain (16/03) : « Je citerai une chroniqueuse de gauche [sic] hier sur une chaîne concurrente : c'est la nouvelle France contre la France des blancs ! Sans aller aussi loin qu'elle, ose Erik Tegnér (Frontières), je trouve cette remarque intéressante […]. Saint-Denis, c'est la ville qui est racontée par Jérôme Fourquet comme celle qui à la base était un bastion ouvrier, communiste, et qui aujourd'hui est devenue un bastion migratoire. »

Sur Europe 1, Vincent Trémolet de Villers paraphrase lui aussi le gloubi-boulga fourquettiste qu'il apprécie tant : « La gauche des villes et la droite des champs […]. Avec [Mélenchon] ce n'est pas la politique à l'état gazeux mais le radicalisme à l'état Gaza. Un mélange d'équivoque antisémite, de dialectique victimaire pour agréger la jeunesse urbaine diplômée et les électeurs français musulmans des périphéries. » Le directeur de la rédaction du Figaro, qui voit cette élection comme un « test grandeur nature de l'efficacité [du] plan diabolique [de Mélenchon] », n'est pas le seul à placer « Gaza » dans le bingo. Sur CNews (16/03), les éditorialistes des magazines d'extrême droite égrainent ainsi les villes qui risquent de passer (ou de rester) à gauche. Toulouse ? Jules Torres (Valeurs Actuelles) reproche à « Monsieur Piquemal » de « ne pas être un tendre », d'avoir « fait beaucoup campagne sur Gaza », de s'être « rendu sur une flottille à plusieurs reprises » et s'alarme en conséquence : « Voilà aujourd'hui la racialisation, le côté communautariste qu'on va retrouver dans la quatrième ville de France ! » Erik Tegnér (Frontières) parle quant à lui d'une ville de « punks à chien » et « d'antifas ». Lyon ? Rodolphe Cart désespère des résultats où à l'instar d'autres grands centres urbains « surperforme le vote on va dire islamo-gauchiste, ou alors le vote antifasciste complétement assumé ».

Bref, les éditorialistes n'auront pas attendu très longtemps pour reprendre l'intense campagne de dénigrement de LFI, menée avec une intensité accrue ces dernières semaines [1].

Sur X, les habitués du crachoir en rajoutent une couche. Le journaliste de Libération Jean Quatremer : « La stratégie de Mélenchon, qui a tout misé sur Gaza, des provocations antisémites et la brutalisation politique (soutien aux milices d'extrême gauche), n'est gagnante que dans les banlieues populaires (à l'exception de Toulouse) et une partie de la jeunesse radicalisée. Ailleurs, c'est non seulement un échec, mais parfois une déroute. » Le journaliste de L'Express Jean-Dominique Merchet : « LFI est une organisation politique dangereuse pour notre pays. Il faut lui faire barrage : c'est la priorité absolue au vu de ses positions radicales (racialisme, islamo-gauchisme, soutien à la Jeune Garde, etc.) » Nicolas Bouzou, commentant Toulouse : « En s'alliant avec un parti aux idées antisémites, racialistes et antidémocratiques, pour battre une personnalité de centre-droit, le Parti Socialiste se couvre de honte. Un crachat au visage de Blum, Jaurès, Mendes France. Les Français finiront par se réveiller. » Ou Brice Couturier : « Et ça vous étonne, que l'antisémitisme soit électoralement payant dans nos pays ? Car idem en Espagne, en Grande-Bretagne... et pour les mêmes raisons : présence islamiste croissante et haine d'Israël prêchée à la jeunesse universitaire woke... »

« Présence islamiste », « haine d'Israël », « wokisme » : les éditorialistes se sont construits un prêt-à-penser qui tient en peu de mots. Céline Pina décide de les jeter tous ensemble dans un même tweet : « LFI rassemble aujourd'hui tous les marqueurs de l'extrémisme : utilisation de l'antisémitisme comme outil de mobilisation, légitimation de la violence politique, création d'une milice violente, diabolisation de l'adversaire, discours de haine, justification d'agressions et de meurtre au nom de la cause (affaire Quentin Deranque). […] LFI est aujourd'hui le seul représentant signifiant de l'existence d'une forme de fascisme en France. » Franz-Olivier Giesbert, sur CNews, parachève le chef d'œuvre : « On voit bien que la stratégie aujourd'hui c'est l'antifascisme, et donc le fascisme, parce que y'a un fascisme aujourd'hui et il est d'extrême gauche, et il revient par l'antifascisme… »

***

Focalisés sur la « percée » (réelle) de LFI, les éditorialistes et les journalistes politiques n'ont pas versé d'aussi chaudes larmes pour rendre compte des résultats importants du RN et de ses alliés, en tête dans des dizaines de communes. Partout, le commentaire façonne LFI comme un parti « à part », « anormal », « pas comme les autres »… et le traite en conséquence. Le résultat de la double dynamique diabolisation de la gauche / normalisation du RN – que nous documentons depuis des années – se matérialise de manière exacerbée dans le contexte électoral. Et ce fait confirme une chose que l'on savait déjà : l'extrême droite n'effraie pas l'éditocratie. Elle est en revanche terrifiée par la gauche de gauche. Il n'en va là, du reste, que d'un petit concentré de quelques heures ayant suivi les résultats. Au cours des jours suivants, le bavardage redouble d'intensité, les cabales s'étoffent et les journalistes politiques sont plus que jamais dans leur élément : face aux jeux d'alliance, ces derniers n'entendent pas simplement observer et rendre compte… mais participer activement au jeu politicien.

Jérémie Younes


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