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26.01.2023 à 06:00

Qatar 2022. Un tournoi hors normes dessine les limites du vieux monde

Laurent Bonnefoy

La Coupe du monde de football 2022 au Qatar a sans nul doute constitué un événement politique de premier ordre pour les relations internationales, régionales et pour la cause palestinienne. Avant et pendant la compétition les débats ont été vifs, notamment sur les droits LGBT+. Pourtant, un mois après la finale à rebondissements du 18 décembre, on peut mesurer combien ce Mondial a agi comme un révélateur des limites occidentales et des transformations du monde. Rarement événement sportif international (...)

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Texte intégral (3097 mots)

La Coupe du monde de football 2022 au Qatar a sans nul doute constitué un événement politique de premier ordre pour les relations internationales, régionales et pour la cause palestinienne. Avant et pendant la compétition les débats ont été vifs, notamment sur les droits LGBT+. Pourtant, un mois après la finale à rebondissements du 18 décembre, on peut mesurer combien ce Mondial a agi comme un révélateur des limites occidentales et des transformations du monde.

Rarement événement sportif international aura généré autant de controverses, ici relatives aux droits humains, aux enjeux climatiques, à la question LGBT+ et à la corruption. Avant comme pendant la compétition sportive, c'est bien à une « cacophonie de récits » qu'on a assisté, comme le relève le spécialiste du golfe Arabo-Persique Kristian Coates Ulrichsen dans son bilan publié par l'Arab Center de Washington DC1.

La compétition a dès le départ été perçue comme un test pour le Qatar. L'émirat a dépensé sans compter pour bâtir de nouvelles infrastructures (d'ailleurs insuffisantes au niveau hôtelier) et accueillir fans, journalistes et sportifs. Il possédait par ailleurs une expérience très limitée en termes de gestion de flux touristiques massifs, dont certains supporteurs réputés remuants si ce n'est violents. La Coupe du monde avait été précédée de quelques ratés, par exemple lors des mondiaux d'athlétisme fin 2019. Une fois les rencontres de football débutées, les doutes quant à la qualité de l'organisation ont été rapidement levés. Les norias de charters qui transportaient les fans les jours de match des hôtels de Dubai vers les stades de Doha étaient fonctionnels à défaut d'être vertueux sur le plan climatique.

Un enjeu pour la région

Dans le contexte des vives critiques adressées avant la cérémonie d'ouverture le 20 novembre 2022, la question de savoir si l'événement ne risquait pas d'être coûteux en termes d'image pour le Qatar se posait avec une certaine acuité2. Ainsi, en application du fameux adage : pour vivre heureux vivons cachés, la lumière projetée par l'événement sur le petit émirat à la richesse quasi infinie et les polémiques sur les libertés sexuelles et conditions des travailleurs étrangers pouvaient constituer une bien mauvaise publicité. Divers médias se sont en tout cas employés, avec plus ou moins de sincérité et d'habileté, à saisir l'opportunité offerte pour diffuser un discours critique qui prenait parfois des accents de Qatar bashing.

Au fil des matchs, les succès enthousiasmants de certaines sélections nationales — Argentine, France et Maroc en particulier — ont certes graduellement entrainé une dépolitisation des regards, le caractère sportif reprenant le dessus. Dès lors, les appels au boycott formulés par certains en Europe apparaissaient comme de plus en plus éthérés. C'était surtout le cas dans les grandes villes françaises qui avaient refusé de mettre en place des fan zones, et au sein de certaines rédactions qui auraient probablement préféré une élimination rapide des Bleus pour ne pas avoir à trop parler de la compétition et se dédire.

Il reste qu'au même moment, la discrétion relative de l'Arabie saoudite, des Émirats arabes unis ou encore du Koweït pouvait apparaitre comme une stratégie concurrente payante. Le Qatar devenait alors, dans l'espace médiatique et auprès du public occidental, l'incarnation de l'arrogance, de l'intolérance, de « l'écocide » et de la corruption. Ce discours, porté par quelques chevaliers blancs plus ou moins conscients de la possible instrumentalisation de leurs déclarations dans un contexte régional hautement polarisé, venait donc singulariser le Qatar. Il donnait en tout état de cause des arguments à ceux qui, tel l'émir du Qatar, associaient critique de l'organisateur et racisme, voire islamophobie. Le propos trouvait d'ailleurs un écho réel parmi les citoyens du Golfe qui, au cœur de l'événement, considéraient comme injustes bien des critiques et exprimaient leur sentiment dans leurs conversations et sur les réseaux sociaux.

Un mépris des Arabes ?

Pour eux, les appels au boycott demeuraient largement fondés sur le mépris pour les Arabes. Ils y voyaient une nouvelle déclinaison du « deux poids, deux mesures ». Opportunément, et parfois à dessein, les propos qui ciblaient le Qatar oubliaient combien la situation déplorable des droits des travailleurs, les absurdités environnementales ou les entraves aux libertés sexuelles constituent des réalités régionales tenaces à l'échelle des monarchies du Golfe. En ceci, le Qatar n'est pas différent, et la Coupe du monde a déjà permis selon les ONG de droits humains de faire évoluer, certes de façon insuffisante, certaines pratiques et lois, notamment liées à la kafala. En outre, la question des droits des minorités sexuelles demeure sensible dans les sociétés du Sud en général et non spécifiquement au Qatar, ni même dans les pays arabes ou musulmans. Et l'on pourrait aller jusqu'à noter les manquements aux droits élémentaires des ouvriers étrangers sur les chantiers et dans les arrière-cuisines des beaux quartiers européens pour inviter chacun à « balayer devant sa porte »3.

Sur le plan plus directement diplomatique, le ciblage exclusif du Qatar a également permis de contribuer à faire oublier la bien condamnable politique étrangère saoudienne et émiratie. Ce sont en effet ces deux États qui ont été les fers de lance de la contre-révolution arabe depuis 2011. Ils sont aussi largement responsables de la destruction du Yémen et des crimes de guerre qui y sont perpétrés depuis 2015.

« Nous ne sommes plus seuls au monde »

Mais la question posée par les effets de la compétition sur l'image du Qatar est en fait également biaisée, car elle néglige le fait que les perceptions — et donc l'image du Qatar — sont diverses à l'échelle du monde. Le succès ou l'échec de l'organisation de la Coupe du monde ne pouvait donc se mesurer à l'aune des controverses médiatiques et politiques en Europe et en Amérique du Nord.

De fait, l'événement sportif est venu souligner combien, pour reprendre l'heureuse formule de Bertrand Badie, « nous ne sommes plus seuls au monde ». Il fallait en effet adopter une logique occidentalo-centrée, et par là aveugle aux bouleversements internationaux, pour considérer que l'objectif principal recherché par les organisateurs était de contenter les attentes du public ou même plus exactement des élites à Paris, Londres ou New York. Bien au contraire, en insistant sur la dimension arabe de l'organisation de l'événement et en valorisant des solidarités spécifiques, les autorités de l'émirat et leurs relais, par exemple la chaine BeIn et son journaliste star, le Tunisien Raouf Khelif aux commentaires en arabe plein d'emphase, visaient sans doute prioritairement autre chose.

Le déroulé de la compétition et l'enthousiasmant parcours du Maroc ont permis au Qatar de continuer à s'ériger en défenseur symbolique du Sud, de l'arabité, de l'islam et de la Palestine. Gageons que les perceptions de l'événement en Amérique latine, en Afrique et en Asie, y compris parmi la classe moyenne de travailleurs expatriés vivant à Doha et qui a participé à des célébrations ou rassemblements festifs annexes en dehors des stades étaient largement positives, contribuant à asseoir l'influence du Qatar, y compris dans le cadre de la compétition régionale.

Dans le monde arabe, et parmi les voisins, par exemple en Oman, l'opération de communication a été un succès indéniable, diffusant parmi les populations un sentiment de fierté retrouvée. Admiratifs devant les images des stades à Doha, certains à Mascate se sont demandé quand de telles infrastructures sportives seraient construites dans leur pays. L'enthousiasme suscité par la victoire de l'Arabie saoudite contre l'Argentine lors des phases de poules a produit, comme en Algérie après les victoires successives du Maroc, un renoncement au boycott de fait dans les médias émiratis, y compris anglophones comme The National. Face à un tel événement sportif, le silence apparaissait comme absurde si ce n'est proprement ridicule. La victoire symbolique du Qatar devenait dès lors probante.

Le caractère festif de la compétition a été manifeste, notamment autour de la personnalité expansive de Majumba (alias Muhammad Al-Hajiri), comédien omanais présent à Doha pendant la Coupe du monde. Celui-ci avait porté malheur à neuf sélections dont il portait le maillot dans le stade, s'affichant sur Instagram et Twitter, puis devenant un phénomène médiatique. Habilement, un diplomate français arabophone en poste à Mascate avait diffusé une vidéo humoristique dans laquelle il demandait à Majumba de cesser les hostilités et de porter une tenue neutre, « blanche comme [s]on cœur », pour la demi-finale entre la France et le Maroc, générant des milliers de commentaires amusés. Ménageant le suspense, l'humoriste était finalement apparu lors du match avec le maillot des Bleus, révélant implicitement cette fois qu'il souhaitait voir la dernière équipe arabe en lice avancer vers la finale.

Composer avec des sociétés conservatrices

Au sein de la société qatarie, si certains accommodements, par exemple la consommation encadrée d'alcool ou les tenues parfois exubérantes des supportrices lors des matchs, ont été acceptés, l'événement s'est aussi accompagné de mises en scène permettant de conforter certaines composantes conservatrices. Celles concernant la conversion d'étrangers à l'islam, en particulier une famille brésilienne4, tout comme le prosélytisme mis en place par les ministères des affaires islamiques, diffusant des kits explicatifs aux abords des mosquées, témoignent de l'ambivalence des processus identitaires à l'œuvre lors des grands événements sportifs, entre cosmopolitisme, universalisme, nationalisme et exacerbations des différences.

Les nombreuses vidéos insistant sur l'ouverture d'esprit des étrangers, particulièrement africains ou latino-américains lorsqu'ils découvrent « la réalité concrète de l'islam » au Qatar démontrent combien pour ces groupes, la Coupe du monde a agi comme un potentiel correctif face aux critiques et préjugés diffusés dans les médias occidentaux. L'une des vidéos titrait : « L'islam est le vainqueur de la Coupe du monde de football ». Ce type de discours, souvent mâtiné de fascination autant que de naïveté rassurante constitue un genre en soi dans la production sur Internet et a pu donner lieu à des formes d'expression parfois surprenantes, telle celle concernant des Européens ébahis par les bienfaits hygiéniques des douchettes près des w.c., en remplacement du papier toilette. La longue explication par le géopolitologue égyptien proche des Frères musulmans Saber Mashhour sur le sujet de la surprise des étrangers devant « les toilettes des musulmans au Qatar » a rapidement cumulé plus de 500 000 vues sur YouTube.

Autour de la compétition, c'est le débat sur la question LGBT+ qui a sans doute été le plus discuté. Il révèle un malentendu croissant. Le Qatar, plus ou moins explicitement, a pu s'ériger en rempart contre la diffusion d'une norme qui entend défendre les identités sexuelles minoritaires et fait de cet enjeu un marqueur de tolérance, une forme de thermomètre universaliste. L'émirat a pu jouer ce rôle à travers les médias qu'il contrôle, par exemple lorsque les commentateurs de BeIn se sont moqués de l'élimination expresse de la sélection allemande qui avait protesté contre l'interdiction de porter un brassard pro-droits des minorités sexuelles (dit « One love ») en se présentant la main sur la bouche pour dénoncer la censure. Il l'a fait également en orchestrant la chasse aux drapeaux arc-en-ciel lors des fouilles de sécurité précédant l'entrée des spectateurs dans les stades.

Le principe de reconnaissance des droits LGBT+ est progressivement devenu dominant en Europe et en Amérique du Nord. Il s'accompagne de la diffusion d'un discours militant à vocation universaliste. Ainsi, l'événement sportif organisé dans une société à bien des égards conservatrice et où la législation condamne l'homosexualité y a occasionné une stigmatisation du Qatar, mais aussi plus largement des sociétés musulmanes. Au sein des sociétés du Golfe, cet état de fait entraine en retour un sentiment d'humiliation et un potentiel retour de bâton. Comme nous le confie un intellectuel omanais, « le Qatar a accepté de respecter les droits des gays pendant la compétition, mais en insistant et en demandant toujours plus, les Occidentaux manquent de respect à notre culture et notre religion ».

De fait, la question demeure sensible et les attentes occidentales, portées par divers militants avant et pendant la compétition risquent bien de ne pas être satisfaites. Il est même permis de penser que la mécanique qui s'est mise en place pendant la Coupe du monde accentue les incompréhensions. Le grand mufti d'Oman, Ahmed Al-Khalili l'a bien compris : il a décidé début décembre 2022 de sortir un opus traduit dans dix langues qui condamne l'homosexualité, faisant alors de cet enjeu un marqueur identitaire.

Du fait du discours religieux local, mais aussi de pressions maladroites exercées par quelques militants ou gouvernements européens ou du Canada, les droits LGBT+ sont ainsi de plus en plus associés à une valeur occidentale et donc étrangère. Les relations de défiance entre les sociétés arabes ou musulmanes et l'Occident étant ce qu'elles sont, il est probable que les droits des homosexuels dans les premières ne se trouvent pas confortés par cette séquence incarnée par la Coupe du monde.


2Nabil Ennasri et Raphaël Le Magoariec, L'empire du Qatar. Le nouveau maître du jeu ?, Canéjan, Copymédia, 2022.

25.01.2023 à 06:00

La transition démocratique en mode polar

Meryem Belkaid

Plusieurs réalisateurs arabes se sont lancés à l'assaut du film policier, un genre cinématographique hautement politique. La sortie en France ce mercredi 25 janvier 2023 du très bon Ashkal, l'enquête de Tunis de Youssef Chebbi confirme que le polar convient parfaitement pour mettre en scène les aléas des transitions démocratiques. Ce 25 janvier sort en France l'excellent Ashkal, l'enquête de Tunis du Tunisien Youssef Chebbi qui s'était déjà distingué dans la coréalisation du documentaire Babylone (2012). (...)

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Plusieurs réalisateurs arabes se sont lancés à l'assaut du film policier, un genre cinématographique hautement politique. La sortie en France ce mercredi 25 janvier 2023 du très bon Ashkal, l'enquête de Tunis de Youssef Chebbi confirme que le polar convient parfaitement pour mettre en scène les aléas des transitions démocratiques.

Ce 25 janvier sort en France l'excellent Ashkal, l'enquête de Tunis du Tunisien Youssef Chebbi qui s'était déjà distingué dans la coréalisation du documentaire Babylone (2012). Polar haletant à la réalisation époustouflante et au dénouement surprenant, le film confirme qu'aux côtés du documentaire, le genre policier sied parfaitement aux récits des transitions démocratiques. À condition que les réalisateurs ne contentent pas d'un jeu formel avec des codes parfois désuets, comme l'a fait Tarik Saleh dans son dernier opus, La Conspiration du Caire (2022). Retour sur un genre florissant, ses enjeux, ses forces et ses limites.

Lorsqu'un pays parvient à faire chuter un régime autoritaire, commence ce que les sciences politiques appellent une « transition démocratique », durant laquelle débute une lutte de tous les instants pour empêcher le retour à la dictature et permettre une réforme en profondeur des institutions. L'un des défis majeurs reste le changement à apporter à des structures qui ont été cooptées et parfois largement corrompues par la dictature, notamment la police et la justice. C'est ainsi que beaucoup de films qui mettent en scène une transition démocratique font le choix du polar. Quoi de plus efficace en effet que d'aborder les changements qui traversent le pays et le système juridique par un meurtre et l'enquête qui va mener (ou pas) à son élucidation. Le meurtre devient ainsi le symptôme d'une société malade dont l'enquête permet l'exploration.

Ashkal, l'enquête de Tunis, bande-annonce

Des duos de policiers très symboliques

Avant ce que l'on a appelé les « printemps arabes », plusieurs transitions démocratiques ont eu leur polar au cinéma. Il y a eu notamment Memories of Murder (2005) réalisé par le Coréen Bong Joon Ho, bien avant Parasites (2019) qui lui vaudra une Palme d'or à Cannes et un succès international. À la fin des années 1980, dans une province de Corée du Sud, deux policiers essayent de résoudre une série de meurtres. Tout les oppose : l'un vient de la campagne, l'autre de la ville ; l'un est quelque peu benêt, l'autre brillant. Mais surtout l'un représente les méthodes autoritaires et expéditives de la dictature qui n'a que faire de la vérité, quand l'autre incarne la transparence et la persévérance de la démocratie.

On retrouve le même type de duo dans La Isla Minima (2014) d'Alberto Rodriguez, film sublime qui se déroule dans une Espagne post-franquiste se débattant avec les démons du passé. La force de ces deux polars est de ne pas verser dans le manichéisme : le bon flic n'est pas toujours celui que l'on croit, et toute tentative de jauger la situation selon des critères qui sépareraient le bien du mal de manière catégorique est vaine. Autre force de ces longs métrages : le rapport organique, dans la mise en scène, aux lieux filmés. Dans Memories of Murder comme dans La Isla Minima, les lieux ne sont pas de simples décors qui accueillent l'intrigue ; leur géographie informe l'enquête et les paysages hantent le spectateur tout autant que les meurtres qu'ils abritent.

« Le mal dans l'organisation sociale transitoire »

La transition démocratique du Guatemala a elle aussi son polar avec Nuestras Madres de Cesar Fias (2019), celle de l'Argentine avecEl Secreto de sus ojos de Juan José Campanella, (2010) et les exemples sont suffisamment nombreux pour que l'on parle d'une véritable adéquation entre le genre et les périodes de transition. L'un des maîtres et théoriciens du polar, Jean-Patrick Manchette, a en effet défini le polar comme la littérature de la crise :

Polar signifie roman noir violent. Tandis que le roman policier à énigme de l'école anglaise voit le mal dans la nature humaine mauvaise, le polar voit le mal dans l'organisation sociale transitoire. Le polar cause d'un monde déséquilibré, donc labile, appelé donc à tomber et à passer.

En effet, le polar qui naît en littérature d'abord en opposition au roman cérébral d'énigme à l'anglaise a, selon une formule de Raymond Chandler, sorti l'intrigue de l'appartement bourgeois et l'a jetée dans la rue. Une manière de dire que le genre s'affranchit de l'enfermement spatial artificiel du roman à énigme pour narrer, en insistant cette fois sur leur caractère politique, des faits plus ancrés dans la réalité sociale.

Il n'est donc pas étonnant que des réalisateurs tunisiens, égyptiens, mais aussi algériens aient, dans des périodes de crise, eux aussi jeté leur caméra dans la rue, faisant le choix du polar pour mettre en scène, sur fond d'intrigue policière, les bouleversements vécus par leurs sociétés respectives. C'est le cas de Kaouther Ben Hania qui en 2017, soit six ans après la chute du régime de Zine El-Abidine Ben Ali, réalise son premier long métrage de fiction La Belle et la meute (2017). Inspiré de faits réels, le film suit Mariam (Mariam Al-Ferjani), une jeune étudiante qui tente de porter plainte après avoir été violée par des policiers. Pendant cette nuit infernale, la jeune fille est ballotée entre une clinique privée, un hôpital et un commissariat où elle est traitée avec dédain et cruauté, et les allusions à l'ancien régime et à la révolution sont nombreuses. La démarche de la réalisatrice est louable, mais le film pêche par excès de formalisme, comme si la prouesse des neuf plans séquences dont il est constitué importait davantage que les personnages dont on regrette souvent le manque de profondeur. C'est en effet l'un des pièges du genre qui flirte avec les notions de bien et de mal et qui fait courir le risque de les vider de leur complexité dialectique.

La tentation des pots-de-vin

La même année avec Le Caire Confidentiel (2017), Tarik Saleh offre un polar plus abouti. L'enquête a lieu cette fois en Égypte, quelques jours avant la révolution qui va faire chuter le régime de Hosni Moubarak en janvier 2011. On y retrouve comme chez Ben Hania une critique acerbe de la dictature, mais aussi du patriarcat avec à nouveau une victime féminine démunie et dont la mort ne semble inquiéter personne à l'exception de Noureddine (Fares Fares) qui décide de prendre en charge l'enquête, alors même que sa hiérarchie s'y oppose pour protéger un proche de Moubarak. Noureddine oscillant entre la volonté de résoudre le crime et les tentations nombreuses de céder aux pots-de-vin et à la corruption fait toute la force du film pour lequel on peut regretter le recours à plusieurs clichés éculés, comme le rôle de la femme fatale qui vient affaiblir l'intrigue policière avec une romance quelque peu prévisible.

Ce code inévitable du polar a en effet mal vieilli et renvoie aux débuts d'un genre qui bien que politiquement engagé, a mis du temps à faire sa révolution féministe. Mais les errements de l'enquêteur permettent de brosser le portrait social et politique d'une société égyptienne corrompue et violente laissant présager les défis qui succèderont à la révolution de janvier, sur laquelle le film s'achève.

Les puristes ont néanmoins regretté que le film ait été tourné à Casablanca au Maroc plutôt qu'au Caire, faute d'autorisation accordée par les autorités égyptiennes de filmer dans la capitale égyptienne. Dans le polar, arpenter les rues est pour le détective un véritable art de vivre qui le mène pour les besoins de son enquête dans des lieux qui lui sont parfois familiers, mais également dans des endroits qu'il se doit de découvrir. Difficile donc de tourner un polar loin des lieux dans lequel il est supposé se dérouler.

Une intrigue vidée de portée politique

Tarik Saleh récidive avec La Conspiration du Caire. Un œil averti comprend immédiatement que le film a été tourné à Istanbul et non au Caire. Adam, fils de pêcheur, est admis à l'université d'Al-Azhar, principale institution religieuse du monde sunnite. Le jour de la rentrée, le grand imam de la mosquée meurt. Pour lui trouver un successeur, une guerre sans pitié commence dans laquelle les meurtres s'enchainent. L'enquêteur, joué à nouveau par l'excellent Fares Fares, sauve le film d'une faillite totale, avec un casting inégal et une direction d'acteurs parfois calamiteuse. Fares, par la qualité de son jeu, apporte un peu de densité à une intrigue qui utilise de vieilles ficelles jusqu'à la maladresse. On songe par exemple à cette scène où Adam, enjoint par ceux qu'il espionne de téléphoner à son oncle, tente d'éviter l'appel en prétextant le manque d'unités sur son téléphone, se trouve ensuite contraint d'appeler avec un autre téléphone, puis enfin d'actionner son haut-parleur. On a vu mieux comme enchaînement de séquences pour créer suspens et tension narrative.

On peut penser la question du lieu comme étant anecdotique et réservée aux cinéphiles avertis qui connaissent la région, mais elle est en réalité capitale. À trop montrer des portraits du président Abdel Fattah Al-Sissi dans les rues d'Istanbul et à trop vouloir convaincre le spectateur que nous sommes bel et bien au Caire, le réalisateur maltraite une intrigue cousue de fil rouge dont on a du mal à comprendre pour quelle raison elle a été récompensée par le prix du scénario au Festival de Cannes en mai 2022.

Sans s'en rendre compte, avec une intrigue en lieu clos, Saleh passe du policier au film d'énigme — genre honni par les adeptes du polar —, vidant ainsi l'intrigue de toute portée politique et reléguant l'ensemble à une logique dont la teneur sociale et politique est réduite à peau de chagrin. On y apprend qu'Al-Azhar est infesté de vilains salafistes, que les autres membres, faux dévots, ne valent pas mieux et se laissent corrompre par le régime de Sissi qui est un terrible dictateur. C'est un peu mince. Quant au jeune Adam, il finit par retourner dans son village natal, les affres de la grande ville l'ayant convaincu de retourner à la vie simple de pêcheur. Le propos paternaliste cette fois met franchement mal à l'aise. On pousserait la méchanceté jusqu'à dire que, tant qu'à faire, Saleh aurait dû situer son intrigue au Vatican.

Avec Ashkal, l'enquête de Tunis, Youssef Chebbi évite tous ces écueils. Son intrigue est bien construite et d'une grande originalité. Dans le Tunis de l'après-révolution de 2010, une série d'immolations inexpliquées intrigue une jeune policière qui entraine son coéquipier dans une enquête haletante. On retrouve ici le duo dialectique entre la jeune idéaliste et le vieux roublard qui a plongé dans les magouilles de l'ancien régime, mais qui n'est pas le monstre que l'on croit. Joué avec grande justesse par Mohamed Grayaâ. C'est d'ailleurs lui que le réalisateur surnomme « Batal », qui signifie héros en arabe.

Sur la trace des crimes historiques

Le réalisateur a également la subtilité de ne pas céder aux clichés désormais éculés de la femme victime ou de la femme fatale, en nous offrant un personnage complexe, joué avec beaucoup de talent par Fatma Oussaifi qui fait ses débuts à l'écran. Courageuse et entêtée, elle se lance dans une enquête dont les enjeux la dépassent et apparaît à l'écran assaillie de doutes et peinant à trouver sa place et sa légitimité dans un corps de métier en pleine restructuration et dans un monde social mouvant.

Chebbi a retenu par ailleurs l'un des grands enseignements du polar politique qui, comme la théorie critique de l'école de Francfort, part du principe que les troubles de la société proviennent non pas du présent, mais de crimes historiques restés sans expiation et que ces troubles ainsi que leurs origines historiques doivent être mis au jour. Polar et théorie critique considèrent en effet que la société est un scandale qu'il faut dénoncer ; ils partagent par ailleurs la même indignation devant l'injustice subie par les exploités. Après une révolution dont on a répété à souhait qu'elle avait été déclenchée par l'immolation de Mohamed Bouazizi en décembre 2010, le réalisateur imagine donc une intrigue qui fait écho à ces évènements, pour rappeler aux spectateurs que rien n'a été résolu dans la Tunisie post-Ben Ali.

Ces immolations dont l'enquêtrice comprend très vite qu'elles ne sont pas de simples suicides, mais qu'elles sont provoquées par un homme mystérieux, rejouent le désespoir d'une population tunisienne exsangue. Une façon de rappeler que le désespoir des plus démunis n'a toujours pas disparu en Tunisie. Sans dévoiler la fin du film, on peut dire que Chebbi et son co-scénariste François Michel Allegrini réussissent par ailleurs à offrir un dénouement inattendu, appuyé par une musique anxiogène à souhait.

Quant aux lieux, ils ont été choisis avec soin par le réalisateur, qui situe l'intrigue dans les Jardins de Carthage, quartier de la banlieue nord de Tunis dont la construction a débuté sous Ben Ali et symbolisant les projets faramineux, les passe-droits et les pratiques de corruption de l'ancien régime. Les travaux sont quasiment à l'arrêt depuis la révolution et le quartier, laissé à l'abandon par les autorités locales, participe de manière organique à l'intrigue, grâce au travail du réalisateur et de son directeur de la photographie Hazem Berrabah. L'omniprésence de terrains vagues et d'immeubles inhabités renvoie à l'état d'une société tunisienne en chantier. Le film, par moment déroutant, oblige ainsi le spectateur à réfléchir sur les années de transition démocratique qui viennent de s'écouler et les crimes du passé que la société tunisienne doit regarder en face pour pouvoir avancer.

La critique sociale au centre

C'est cette même démarche rétrospective et dialectique que l'on retrouve dans le film du réalisateur algérien Amin Sidi-Boumediene,Abou Leila, sorti en 2019. Deux hommes qui se connaissent depuis l'enfance sont à la recherche d'un terroriste du nom d'Abou Leila qui se serait réfugié dans le désert. Le spectateur suit les deux protagonistes dans cette quête entre road movie, thriller, western et polar. Véritable travail d'anamnèse, l'intrigue permet ainsi un retour sur l'Algérie des années 1990 que le réalisateur refuse de réduire à un schéma simpliste et manichéen. Elle soulève des questions éthiques sur la place des images et des photos pendant cette guerre qu'on a dite bien souvent à tort invisible, et elle exhorte au regard rétrospectif sur les crimes du passé qui hantent encore l'Algérie d'aujourd'hui.

Par la justesse des scénarios, la maitrise de la mise en scène, un travail d'orfèvre sur l'image et le son, Amin Sidi Boumediene et Youssef Chebbi font partie d'une génération de réalisatrices et réalisateurs maghrébins et arabes qui a beaucoup à montrer à ceux qui prennent le temps de voir. Soucieux de comprendre leurs sociétés, de saisir les défis auxquels elles font face, ils placent la critique sociale et la description détaillée des divers milieux sociaux au centre de leur cinéma. C'est non seulement la vie difficile des exploités et des dominés, mais le désespoir qu'elle provoque qui est la clé de leurs films. Considérant que l'autoritarisme n'est pas seulement une crise politique et économique, mais qu'il est un scandale et une catastrophe pour le monde arabe.

POUR ALLER PLUS LOIN

➞ Raymond Chandler, The Simple Art of Murder , 1950, réed. in Les ennuis, c'est mon problème, Omnibus, 2009
➞ Katia Ghosn et Benoît Tadié (dir.),Le récit criminel arabe/Arabic Crime Fiction, Harrassowitz Verlag, 2021
➞ Jean-Patrick Manchette, Chroniques, Rivages, écrits Noirs, Payot, 1996
➞ Elfriede Müller et Alexandre Ruoff, Le polar français. Crime et histoire, La Fabrique éditions, 2002

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Ashkal, L'enquête de Tunis
Film de Youssef Chebbi
avec Fatma Oussaifi, Mohamed Houcine Grayaa, Rami Harrabi
1 h 32
Sortie en salles en France mercredi 25 janvier 2023

24.01.2023 à 06:00

Le Caire. Nuit d'oubli à bord d'une felouque sur le Nil

Adel Kamel

Dans une ville fracturée par les divisions sociales et gagnée par la morosité, les sorties du jeudi soir sur le Nil à bord d'une felouque — l'un de ces gros bateaux à moteur populaires — sont l'une des rares occasions de s'amuser sans payer des fortunes. Le Nil n'est certes pas un territoire hors contrôle, mais à bord, le plaisir n'y est pas compté. Il est un peu plus de 22 h ce jeudi 8 décembre 2022. Fatima se tient stoïque sur le rebord de la digue menant à l'un des trois bateaux qu'elle possède. Elle (...)

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Dans une ville fracturée par les divisions sociales et gagnée par la morosité, les sorties du jeudi soir sur le Nil à bord d'une felouque — l'un de ces gros bateaux à moteur populaires — sont l'une des rares occasions de s'amuser sans payer des fortunes. Le Nil n'est certes pas un territoire hors contrôle, mais à bord, le plaisir n'y est pas compté.

Il est un peu plus de 22 h ce jeudi 8 décembre 2022. Fatima se tient stoïque sur le rebord de la digue menant à l'un des trois bateaux qu'elle possède. Elle discute avec une de ses proches, dont les enfants en claquettes déambulent et jouent sur le muret en pierre. À quai, une felouque immobile accueille déjà à son bord plusieurs dizaines de personnes ; la plupart, assises sur les banquettes qui ceinturent l'embarcation, sirotent déjà des Stella, une marque de bière populaire en Égypte. Fatima indique d'un air nonchalant aux retardataires que le bateau n'est pas encore parti. Un retard d'1 h 30 n'est pas, au fond, si exceptionnel.

Le jeudi soir, afin de festoyer pour la première soirée du week-end, certains Cairotes optent pour une virée sur felouque, mais pas n'importe laquelle. Il ne s'agit pas du traditionnel voilier méditerranéen qui participe aux charmes de la découverte fluviale de la Haute-Égypte et fit dire à Gustave Flaubert lors de son voyage de 1849 que « toute la vallée du Nil, baignée dans le brouillard, semblait une mer blanche immobile, et le désert derrière, avec ses monticules de sable, comme un océan d'un violet sombre dont chaque vague eût été pétrifiée »,, mais bien d'un bateau au moteur vrombissant. À l'odeur de gasoil se mêle l'instabilité de la chaloupe qui, pouvant atteindre une capacité de 120 personnes, fait craindre de chavirer à chaque remous.

Une rare mixité sociale

Au départ de Zamalek, quartier dans le nord de Gezirah, l'île la plus cossue du Caire, la felouque est directement réservée auprès de Fatima par un groupe, de manière à accueillir un nombre conséquent de personnes. C'est généralement Mamdouh* qui s'en charge car, fort d'un tempérament jovial et d'une appétence pour la fête, il « trouve dans ces soirées une ambiance et une bringue rarement égalées ». En plus de la perception d'une éventuelle commission, cela valorise son aura sociale et lui confère un rôle d'animateur.

L'information se diffuse de surcroît via les réseaux sociaux, afin de se retrouver, entre amis, mais pas seulement. Bien que les habitués constituent la majorité des fêtards, la felouka reste, en effet, un des rares lieux nocturnes où la mixité de genres, de classes et de styles est encore possible. Son coût, 30 livres égyptiennes de l'heure (environ 0,92 euro après la récente dévaluation), n'est pas à la portée de tous, mais s'avère abordable pour une partie de la jeunesse égyptienne. Bien plus abordable en tout cas que les péniches discothèques de Zamalek, qui accueillent une clientèle aisée et branchée, ou même que les cabarets surannés du centre-ville et de l'avenue Al-Haram qui mène aux pyramides de Gizeh, et qui mélangent nouveaux riches égyptiens, touristes du Golfe et danseuses professionnelles.

Au-delà de l'aspect financier, et même de la sélection imposée à l'entrée de nombreux bars et boîtes de nuit, la violence symbolique qui inhibe les jeunes issus des quartiers populaires de sortir réside dans la localisation des lieux inédits de sociabilité nocturne, principalement dans les quartiers aisés de la capitale, à l'instar de Maadi (sud du Caire), de Zamalek et des nouveaux quartiers comme Tagamoa dans la ville du nouveau Caire. C'est comme si la pratique de ces géographies n'était pas autorisée à tous, et qu'une majorité de la population était soumise à un déni d'accès à la Cité, d'ailleurs accentué par le manque d'espaces publics, en particulier de promenades et de terrains de sport, la privatisation des berges du Nil et l'omniprésence de la circulation automobile. Cette dernière ayant toutefois le mérite de couvrir les conversations et d'anonymiser quelque peu les rencontres, comme les fontaines omeyyades en leur temps, en particulier pour les jeunes couples qui aiment à se retrouver sur le pont Qasr El-Nil, dos au tintamarre des klaxons et face aux lueurs oniriques du Nil.

La saveur d'une certaine extra-territorialité

De leur côté, les jeunes sans-le-sou n'ont d'autre choix que de rester chez eux ou bien d'aller s'asseoir en terrasse de café, préférablement de leur quartier, pour discuter, si ce n'est ressasser leur sentiment carcéral. Lui-même étant alimenté par l'impression holiste d'être prisonnier de toutes les facettes et de toutes les échelles de l'existant — État, société, famille, employeur (s'il en est), citoyenneté, particules d'oxygène polluées. Même les mariages populaires qui se déroulaient dans la rue et permettaient une réappropriation éphémère, mais festive du quartier, en particulier par la danse, y compris celle du bâton (tahtib), se font de moins en moins légion.

C'est pourquoi les soirées felouka offrent littéralement une sortie, une évasion, non seulement au cœur du Caire, mais surtout au centre du Nil. Le caractère fluvial procure à ces moments-là la saveur d'une certaine extraterritorialité qui octroie à tous une permission, dans un pays soumis à un régime politique plus liberticide que ne l'était le précédent. Le balancement des flots renvoie à lui seul au retournement du monde et à son échappée. Il s'agit, le temps d'une soirée, de renverser son quotidien, plutôt que de le déverser.

À son bord, les normes et les conventions dominantes sont donc inversées. Au-delà des inclinations alcoolisées et de la contestation possible d'une hétérosexualité normée, les choix sonores et chorégraphiques permettent à chacun de composer avec une petite marge de liberté, à la fois intime et collective. Les mahraganat, complaintes populaires du début des années 2 000, happées et rythmées de manière électronique, participent à l'euphorie collective et catalysent l'ambiance, le temps d'une soirée. Connus de tous, ces sons soudent les différences, et condensent en une seule énergie les cris et rages intérieurs de l'assistance. Ils rappellent néanmoins à tous leur(s) condition(s). Mais, là encore, l'idée est d'inverser la tendance ; de ne pas endurer ces sons, comme cela est le cas dans la plupart des lieux du Caire, des touk-touk aux salons de coiffure en passant par les restaurants populaires, mais plutôt de les dompter par la danse et un certain entrain grégaire.

Comme en France, les restrictions liées à la (non-)gestion sanitaire de la crise du Covid-19 au Caire ont permis aux autorités politiques de restreindre un peu plus la vie nocturne, considérée comme vecteur d'agitation, en particulier dans des endroits subversifs, mais plus généralement à l'ensemble des lieux d'accueil du public, sommés de fermer leurs portes plus tôt dans la nuit. La réputation de somnambule de la capitale égyptienne s'en est trouvée affectée alors que le contrôle des foules, omniprésent, en était facilité.

Du pont Imbaba aux berges du Fairmont

23 h 30, la felouque bat son plein avec une soixantaine de personnes à son bord, dansant sur les mahraganat les plus en vogue du moment, lorsqu'une patrouille de la police fluviale aborde le bateau. Extinction des feux et escamotage des boissons et des stupéfiants se propagent alors au même rythme. Les agents repartiront au bout d'une dizaine de minutes ; leur but principal, hormis celui de glaner un pot-de-vin (rashoua), est de rappeler aux tenanciers de l'embarcation et aux organisateurs que les autorités sécuritaires restent agissantes, et que, par voie de conséquence, le Nil n'est pas un territoire hors de contrôle.

Minuit et quart, la felouque passe sous le pont Imbaba, imposant ensemble bleu d'acier et de plomb, en partie ferroviaire avec ses trailles saillantes typiques du début du siècle dernier. À cet instant, sous la chape de l'ouvrage, d'un seul être, la foule se met en branle et tente, en cris et en chœur, de résister par la force de son éclat à ce couvercle qui la recouvre derechef. Un intervalle que la douce brise d'automne, favorisée par la platitude du fleuve, rend d'autant plus agréable aux corps que ceux-ci s'agitent vivement.

La felouque s'immobilise alors devant le Fairmont Nile City, un des hôtels les plus luxueux de la capitale, fort de ses sept restaurants-bars et de son casino. La foule ne redouble pas d'énergie pour narguer les puissants dans leurs tours arrogantes, mais reste indifférente au clivage, au contraste pécunier, comme pour bien signifier que la felouka est un lieu offshore, hors-sol, à l'écart de la violence sociale du Caire. Inutile de se soucier des représentations alors que le réel se concrétise, pour une fois. Le temps d'une soirée, la frustration sexuelle, les désillusions professionnelles, le labeur quotidien, les pressions sociétales et familiales sont oubliés et relégués au bitume froid et sec de la rive. Le temps d'une soirée.

00 h 32, à toute vitesse, sorti de l'ombre, un canot amène une demi-douzaine de nouveaux participants. L'effet de surprise et la séquence cinématographique qui l'accompagne stimulent la foule qui s'en épaissit davantage. La felouque prend corps au complet et chaloupe alors entre les flots. Contrairement aux embarcations (en particulier les dahabiya) que de nombreux riches Égyptiens et étrangers privatisent tout en cultivant leur entre-soi, ce rendez-vous fluvial hebdomadaire est communautaire, en cela qu'il construit un sentiment d'appartenance à un groupe (shela) sans pour autant être excluant, car l'idée est justement de (se) rencontrer, de (se) mélanger, de partager, comme si, pour l'occasion, les conditions et les destins s'oubliaient dans les eaux troubles et huileuses du Nil. Jusqu'à s'y dissoudre totalement. Au point de se soulager : aucun sentiment n'apparaît plus libertaire que celui de décharger sa vessie à la proue du navire pour les hommes, seuls face à l'immensité et aux reflets de la ville. Là encore le soulagement est évasion. Les femmes peuvent aussi s'y prêter, plutôt sur la poupe, à côté d'un capitaine impassible qui en aura de toute façon déjà vu des vertes et des pas mûres. Les moins à l'aise pourront toujours regagner la berge et se délester au Kentucky Fried Chicken, en face du ponton, pour défier avec allégresse les émanations funestes d'un capitalisme mondialisé.

Stagnation langoureuse pour étirer le temps

Il est 1 h 00 et la fête est finie. Triste retour terrestre par une morsure du réel. À l'entrée de l'escalier qui mène à la ville, Fatima se dresse, robuste, et surjoue son rôle de videur pour collecter son dû. Son hijab noir lui donne encore plus de stature. Business as usual, sur le sol cairote. L'évasion s'évade et les tintements continus des automobiles tirent les fêtards de leur rêverie pour les renvoyer à leur propre amertume, avec pour piqûre de rappel le contact du flouze qu'ils extraient timidement de leurs poches.

Heureusement qu'Omar*, le vendeur ambulant de patates douces, permet d'atténuer ce retour abrupt à la réalité et de l'envelopper dans une nappe de fumée bien odorante. L'instant est d'ailleurs propice à une stagnation langoureuse, si commune sur les talus citadins et autres terrasses de cafés cairotes, entre une partie de backgammon (tawla) et le souffle d'un narguilé, comme pour étirer le temps. Plus tard, la foule s'étiolera et se dispersera, progressivement, pour replonger, anonymement, dans la folle cadence urbaine de la capitale. Le temps d'une longue semaine.

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* Les prénoms ont été modifiés.

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