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14.05.2021 à 06:00

« Baghdad Central », un polar au cœur de l'occupation américaine

Akram Belkaid

Adaptée du roman éponyme d'Elliott Colla, universitaire américain spécialiste de littérature et culture arabes, la série Baghdad Central décrit la double enquête menée par un inspecteur irakien sur fond d'occupation militaire après l'effondrement du régime de Saddam Hussein. Irak, année zéro. En mars 2003, les Américains et leurs alliés envahissent le pays et abattent en quelques semaines le régime dictatorial de Saddam Hussein. L'armada se transforme aussitôt en armée d'occupation. Au chômage après la « (...)

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Texte intégral 2119 mots

Adaptée du roman éponyme d'Elliott Colla, universitaire américain spécialiste de littérature et culture arabes, la série Baghdad Central décrit la double enquête menée par un inspecteur irakien sur fond d'occupation militaire après l'effondrement du régime de Saddam Hussein.

Irak, année zéro. En mars 2003, les Américains et leurs alliés envahissent le pays et abattent en quelques semaines le régime dictatorial de Saddam Hussein. L'armada se transforme aussitôt en armée d'occupation. Au chômage après la « débaasification » décidée par les autorités américaines, l'ex-inspecteur de police Muhsin Khadr Al-Khafaji (Waleed Zuaiter), doit reprendre du service et collaborer avec elles.

Tout commence quand des soldats de la coalition défoncent la porte de son appartement en étant persuadés, à tort, qu'ils tiennent le trois de carreau. Pour mémoire, le Pentagone avait distribué aux troupes anglo-américaines un jeu de cartes à l'effigie des dignitaires irakiens à arrêter absolument ; Saddam Hussein en était l'as de pique et son très redouté fils Oudaï, l'as de cœur. Le Mushin Khadr Al-Khafaji avec lequel l'ex-inspecteur homonyme est confondu dans la série a quant à lui vraiment existé, ayant présidé le commandement régional du parti Baas dans la ville d'Al-Qadissiyah au moment de l'invasion. Une cible de choix mais secondaire, ce qui lui valut de n'être qu'au 48e rang des « Most wanted Iraqi playing cards » (il a finalement été capturé en février 2004).

Baghdad Central | Bande Annonce | ARTE - YouTube

Battu et torturé à la suite de cette méprise, l'ex-inspecteur Al-Khafaji est extirpé du cachot par Frank Temple (Bertie Carvel), un Britannique en charge des enquêtes sur les criminels de guerre irakiens qui lui propose un marché simple. En échange de sa collaboration pour bâtir « un nouvel Irak » plus sûr, sa fille Mourouj (July Namir) malade des reins, sera gratuitement soignée à l'intérieur de la « zone verte ». C'est dans cette enclave de 12 kilomètres carrés au centre de Bagdad que la tentaculaire administration anglo-américaine s'est installée en lieu et place des dignitaires du régime déchu. C'est là aussi que se trouve le fameux hôtel Al-Rashid, lieu emblématique où, jusqu'en 2003, il fallait fouler une mosaïque représentant George Bush père pour entrer. C'est encore là où, de la terrasse du bâtiment, le journaliste Peter Arnett s'esbaudit en direct lors des bombardements de Bagdad, le 17 janvier 1991, date du début de la première guerre du Golfe.

Des corps, dont celui d'un Américain, sont retrouvés dans une villa aménagée en planque par Frank Temple. L'inspecteur irakien doit alors mener l'enquête ? et il montre très vite l'étendue de ses talents de bon flic, capable de « faire parler » au mieux les scènes de crime. En réalité, il a ses propres objectifs. Son autre fille, Sawsan (Leem Lubany), celle qui disait attendre beaucoup de l'invasion et de ses promesses de démocratie et de liberté, a disparu. Al-Khafaji qui sait qu'elle a travaillé à l'intérieur de la zone verte doit louvoyer pour la retrouver sans éveiller les soupçons de ses employeurs.

L'arme de la poésie

Baghdad Central, adaptation libre du roman d'Elliot Colla (2014), est donc un récit de double jeu avec pour toile de fond la situation et le passé irakien. A lui seul, Al-Khafaji raconte ce que fut l'Irak sous Saddam Hussein. Sa femme ? « Morte d'un cancer et de l'embargo », allusion à ce blocus de près d'une décennie qui a coûté des centaines de milliers de vies à l'Irak dont de nombreux enfants. « Le prix à payer » lâcha un jour Madeleine Albright, alors ambassadrice américaine aux Nations unies, sur CBS (12 mai 1996). Son fils Tareq ? exécuté par le régime de Saddam Hussein. Pourquoi ne l'a-t-il pas sauvé, lui, le policier ? Pourquoi ne l'a-t-il pas vengé ? Pourquoi ne s'est-il pas révolté contre ses maîtres ? « J'avais une famille à protéger » se défend-il face aux reproches de sa fille.

Et l'on se souvient alors de ces images fréquentes à la télévision irakienne où les parents des victimes des purges venaient embrasser le raïs en signe d'allégeance, certains allant même jusqu'à danser devant lui ou à déclamer des vers en son honneur. La poésie ? Comme tout bon Irakien, Al-Khafaji n'hésite pas à la partager comme lorsqu'il se fait imprécateur en s'approchant avec sa fille d'un point de contrôle à l'entrée de la zone verte :

Que ces palais soient changés en montagnes et collines
En tas de cendres et de poussière
Que le feu et le déluge s'abattent sur eux
Et que leurs colonnes tombent en ruine

C'est cette même poésie, par ailleurs très présente dans le roman de Colla, qui lui permet de nouer une amitié précieuse avec Karl, débonnaire chauffeur de taxi qui, évoquant la situation dramatique de son pays dira : « Il ne nous reste que ça, la famille. »

Dans l'Irak post-Saddam, il est impossible d'échapper au passé. Un parent des victimes des exactions du régime, devenu supplétif armé des Américains veut se venger d'Al-Khafaji. L'inspecteur se défend comme l'aurait fait n'importe quel fonctionnaire obligé de s'encarter au Baas pour vivre. Ses mots disent alors ce qu'est une dictature, ce qu'elle inflige comme renoncements et reniements : « On est tous coupables parce qu'on n'a rien fait d'autre que de survivre. Nous n'avons pas de pays. Tout ce qu'on a, c'est “la” faute. Rien d'autre. »

L'humour si cher aux Irakiens est présent dans cette fiction. « Pourquoi les Américains ne réparent-ils pas l'électricité ? » demande la fille malade d'Al-Khafaji. « Parce qu'ils ne savent faire que la guerre » lui répond son père. Quand une universitaire, qui a joué un rôle dans la disparition de Sawsan, demande à Al-Khafaji ce qui est arrivé à sa moustache pendant son séjour en prison, le flic répond : « Elle a été confisquée. Elle partira à Washington D. C. illustrer la culture irakienne. » On sourit, mais on se souvient que nombre de détenus de la prison d'Abou Ghraïb durent subir pires avanies que le simple fait de perdre ce symbole de virilité.

Si la série évoque de manière allusive ce bagne où plusieurs militaires américains se sont rendus coupables d'exactions, elle peine néanmoins à restituer l'ambiance ayant suivi la prise de Bagdad. Certes, il y est question de groupes armés, de jeunes gens qui constituent des embryons de milices, mais tout semble trop tranquille, comme si la transition s'était opérée sans grand dommage. Or, Bagdad, en 2003 puis, plus encore en 2004, fut plongée dans un chaos total symbolisé par la furia des célèbres « Ali Baba », ces pillards qui n'épargnèrent aucun bâtiment public — exception faite du seul ministère du pétrole protégé par les blindés de l'armée américaine. Vols, assassinats, vendettas, attentats à la bombe, enlèvement crapuleux, manifestations quotidiennes de fonctionnaires et de soldats démobilisés en quête de moyens de subsistance : voilà ce que fut l'ordinaire des habitants de Bagdad durant cette période, exception faite des rares privilégiés qui purent demeurer à l'intérieur de la zone verte.

Baghdad Central est certes un bon polar pour ce qui est de l'intrigue et du jeu des acteurs, pour la plupart palestiniens (on saluera leurs efforts et ceux des figurants marocains pour leur bonne imitation de l'accent irakien). Néanmoins, sur le plan de la restitution fidèle des événements, la série n'atteint pas la force d'évocation de la minisérie américaine Generation Kill (2008) de David Simon (à qui on doit le cultissime The Wire [Sur écoute], Ed Burns et Evan Wriht qui raconte l'invasion de l'Irak et les débuts de l'occupation sous l'angle des pérégrinations erratiques d'un bataillon de reconnaissance de Marines. Baghdad Central n'arrive pas non plus à recréer l'arrière-fond de tensions que l'on retrouve dans le film Green zone [2020] de Paul Greengrass cela sans oublier le film Homeland. Irak année zéro [2016] du réalisateur irakien Abbas Fahdel, fresque de huit heures qui décrit de manière magistrale ce que furent l'Irak, et Bagdad, juste avant et juste après l'invasion.

Un happy end critiquable

Même si l'intrigue et son dénouement tournent autour de personnages masculins, on saura gré à Baghdad Central de ne pas s'en être tenu à un affrontement entre mâles, tropisme auquel succombent nombre de séries ayant la guerre pour toile de fond. À l'engagement des jeunes Irakiennes dans la résistance s'oppose comme un reflet les voix des soldates américaines qui deviennent ainsi les signes audibles de l'assujettissement du peuple « libéré ». À l'inverse, le dénouement est hautement critiquable sur le plan politique. Une sorte de happy end — on n'en dira pas plus — où seuls les Britanniques jouent le rôle de vilains absolus. D'autant plus à remarquer que la série est produite par la chaîne britannique Channel 4.

Les États-Unis apparaissent quant à eux finalement plus patauds que colonialistes, leurs soldats débordant de bonnes intentions que les Irakiens n'auraient pas saisies. Une fin réaliste, fidèle à ce qui s'est passé en Irak de mars 2003 au 8 décembre 2011, date du retrait définitif de l'US Army, aurait été la suivante : des Humvee1 américains appuyés par des hélicoptères surgissent de nulle part, déciment sans hésitation ni semonce tous les protagonistes irakiens ayant survécu jusque-là et s'en vont sans s'attarder sur le terrain de leurs exploits.


1High mobility multipurpose wheeled vehicle (HMMWV), véhicules de transport de l'US Army.


13.05.2021 à 06:00

Tunisie. Mainmise et résistances dans le paysage médiatique

Sarra Grira

Le chef du gouvernement a échoué à nommer à la tête de l'agence de presse nationale un ancien collaborateur du régime de Ben Ali aujourd'hui proche d'Ennahda. Ce geste confirme la volonté de mainmise de la majorité parlementaire sur les médias publics, malgré les résistances du secteur. Aéroport de Tunis-Carthage. Comme à chaque fois que je retourne en Tunisie, à l'arrivée comme au départ, l'agent de la police aux frontières me demande : « Vous êtes journaliste où ? Dans quel média ? ». La constance de cette (...)

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Le chef du gouvernement a échoué à nommer à la tête de l'agence de presse nationale un ancien collaborateur du régime de Ben Ali aujourd'hui proche d'Ennahda. Ce geste confirme la volonté de mainmise de la majorité parlementaire sur les médias publics, malgré les résistances du secteur.

Aéroport de Tunis-Carthage. Comme à chaque fois que je retourne en Tunisie, à l'arrivée comme au départ, l'agent de la police aux frontières me demande : « Vous êtes journaliste où ? Dans quel média ? ». La constance de cette question — posée systématiquement à tous les journalistes que je connais — ne permet pas de supposer une simple curiosité personnelle de la part de l'agent. Mes réponses varient entre l'agacement : « Pourquoi cette question ? Qu'est-ce que ça peut vous faire ? » et le sarcasme : « Vous faites des statistiques à la douane ? » Mais le fait est là : dix ans après le départ de Zine El-Abidine Ben Ali, les vieux réflexes résistent.

Le régime de l'ancien président tunisien surveillait de très près l'entrée des journalistes sur son territoire quand il la permettait et le périmètre de leurs activités, sans parler du travail des journalistes locaux. En 2010, le pays occupait la 164e place sur 178 dans le classement de Reporters sans frontières (RSF) pour la liberté de la presse. Aujourd'hui, il est remonté jusqu'à la 73e.

Un secteur tenu d'une main de fer

Sous Ben Ali, le principal quotidien francophone La Presse était un organe de propagande de l'État. Sakher Materi, ex-gendre du président et aujourd'hui condamné par contumace et réfugié aux Seychelles avait racheté en 2009 70 % du capital de Dar Assabah (Le Temps), la principale maison de presse privée. Trois titres se démarquaient alors par leur discours critique et en payaient le prix : Kalima, journal bilingue et clandestin, Al-Mawqif, le journal du Parti démocrate progressiste (PDP) régulièrement raflé des kiosques à journaux et Attariq Al-Jadid, hebdomadaire arabophone du mouvement Ettajdid, l'ancien Parti communiste tunisien qui était interdit, comme les autres, de publicité. Dans les médias audiovisuels, la libéralisation tardive et l'entrée en scène de chaînes privées se faisaient toujours sous l'étroit contrôle du clan Ben Ali, comme dans le cas de la radio Shems Fm lancée en septembre 2010 par la fille du dictateur, Nesrine Ben Ali, ou encore Zitouna Fm, caution religieuse de son mari à l'époque, Sakher Materi.

Quant à contrôler l'image du pays à l'étranger, l'Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE) créée en 1990 et dissoute en 2011 avait été transformée en un véritable outil de propagande par l'ancien ministre et conseiller du président, Abdelwahab Abdallah. Chargée entre autres de gérer le budget publicitaire des entreprises publiques — et donc de les contrôler —, l'agence faisait également le tri entre les « bons » et les « mauvais » journalistes étrangers qui auraient le privilège d'officier dans le pays. On se souviendra ainsi des reportages de France 2 louant une Tunisie si féministe qu'on n'y voyait presque pas de femmes voilées dans la rue (le journaliste ignorait-il qu'elles étaient soit en prison, soit contraintes de s'engager au commissariat à ne plus porter le voile ?). Ou encore du publireportage du Figaro Magazine le 9 novembre 2007, dont le journaliste était reçu au palais de Carthage pour une interview exclusive, mais non moins conciliante, avec le dictateur.

Chassez le naturel…

C'est justement un ancien collaborateur de l'ATCE, Kamel Ben Younès, que le chef du gouvernement Hichem Mechichi a choisi de parachuter le 6 avril à la tête de l'agence Tunis Afrique Presse (TAP). Selon le rapport de la Commission nationale d'investigation sur la corruption et la malversation (2011) dont Mechichi faisait pourtant partie, l'homme aurait même perçu plus de 152 000 dinars (45 414 euros) en 2008 pour ses productions au sein de l'agence. Ancien collaborateur du quotidien arabophone Assabah, Ben Younès était depuis avril 2017 président directeur général de la radio religieuse Zeitouna FM, réputée proche d'Ennahda. Il avait également participé en mars 2021 au colloque politique des jeunes du mouvement. Le parti de Rached Ghannouchi n'a en effet aucun scrupule à recycler les suppôts de l'ancien régime qui avait pourtant sévèrement réprimé les islamistes, tant qu'ils lui prêtent allégeance, condition sine qua non pour recevoir l'absolution révolutionnaire du Cheikh.

Tollé chez les journalistes de la TAP. Alors qu'Abdellatif Mekki, ancien ministre de la santé et l'un des leaders du parti islamiste ne voit pas le problème d'une nomination partisane, les employés de l'agence organisent un sit-in de contestation le jour de l'annonce. Le Syndicat national des journalistes tunisiens (SNJT) et la centrale syndicale Union générale tunisienne du travail (UGTT) appellent le 13 avril à une grève en présentiel pour dénoncer l'obstination du gouvernement à maintenir Ben Younès à son nouveau poste.

Mais Mechichi persiste et signe : le chef de l'exécutif, qui occupe également la fonction de ministre de l'intérieur par intérim envoie des policiers accompagner le nouveau directeur lors de sa prise de fonction. Des journalistes sont agressés sur leur lieu de travail. Du jamais vu, même sous Ben Ali. Ben Younès finira par quitter les lieux sous les « Dégage ! » scandés par ces derniers. Le cri prononcé le 14 janvier 2011 vient rappeler la nature politique des pratiques ici dénoncées. Pour Mahdi Jelassi, secrétaire général du SNJT, « on est toujours dans le même système qui cherche à protéger ses intérêts, c'est juste qu'Ennahda l'a pleinement intégré ».

Dix ans de bras de fer

Au même moment, une mobilisation similaire a lieu dans les locaux de la radio Shems Fm, confisquée par l'État après le départ de Ben Ali et de sa famille. Alors que les journalistes attendent toujours sa cession par l'État qui la dit imminente — une procédure d'autant plus urgente que la chaîne connaît des difficultés financières et techniques —, le gouvernement décide le 12 mars de parachuter Hanen Ftouhi comme nouvelle directrice. L'incompréhension du personnel de la radio est à son comble, d'autant que Ftouhi, journaliste, n'a aucune expertise en termes de gestion financière ou administrative. Lors d'une conférence de presse en date du 5 avril 2021, le SNJT dénonce une volonté politique manifeste de faire échouer la cession et de contrôler la ligne éditoriale de Shems Fm.

Enfin, après l'exécutif, c'est le pouvoir judiciaire qui s'est mobilisé le 26 avril contre le président de la Haute Autorité indépendante de la communication audiovisuelle (Haica), instance constitutionnelle de régulation dotée de pouvoirs réglementaires. Celle-ci avait ordonné la réquisition du matériel de la Radio du Saint Coran, qui avait joué un rôle dans la campagne électorale du député du parti Al-Rahma Saïd Jaziri, pour motif de diffusion illégale. Jaziri, qui n'a pourtant aucun statut légal dans l'organigramme de la radio, s'est empressé d'aller porter plainte contre Nouri Lajmi, président de l'Haica, pour vol, infraction et tentative d'homicide. Ni une ni deux, ce dernier a été convoqué par la police judiciaire.

Sit-in, manifestations, « Dégage ! » : Kamel Ben Younès comme Hanen Ftouhi finissent par renoncer à leurs postes de direction le 19 avril. S'il s'agit sans conteste dans le cas du premier d'un précédent au vu de la violence physique et symbolique de l'intervention policière, la volonté de mainmise sur les médias publics n'est pas nouvelle. En 2012 déjà, pendant le gouvernement de la Troïka dominé par Ennahda, le chef du gouvernement Hamadi Jebali avait également procédé à des nominations à la tête de la radio et de la télévision publiques. Sous prétexte de réformer le secteur audiovisuel public, ces décisions faisaient fi des nouveaux décrets-lois régissant la liberté de la presse, en remplacement du liberticide Code de la presse de l'ancien régime.

En août de la même année, c'était aussi un ancien collaborateur du régime de Ben Ali : Lotfi Touati, ancien policier, que le gouvernement d'alors nommait à la tête de Dar Assabah, également confisquée par l'État en 2011. Après un bras de fer de deux mois qui est allé jusqu'à l'observation d'une grève de la faim par certains journalistes, Lotfi Touati démissionne. Autant d'ingérences dans le secteur médiatique dans une ambiance assez délétère que faisait peser sur les journalistes Lotfi Zeitoun, le conseiller nahdaoui de Hamadi Jebali en charge de la question médiatique.

Un tournant inquiétant

Ces nominations arrivent dans un contexte de forte tension sécuritaire qui voit le retour d'une violence policière que l'on croyait révolue, avec notamment la saisie des téléphones des manifestants arrêtés et le viol de leurs données personnelles. Il n'est pas rare non plus que les syndicats de police s'en prennent aux journalistes dans leurs publications sur les réseaux sociaux. Or si Hichem Mechichi, ministre de tutelle, n'a pas de couleur partisane, sa politique est toutefois dictée par les intérêts du parti islamiste qui est son premier soutien au Parlement.

Pour Mahdi Jelassi, les manœuvres récentes sont plus inquiétantes que celles que le secteur médiatique a connues en 2012 :

Certes, il y a une continuité. Mais aujourd'hui, l'État est en train de se disloquer et il est incapable de protéger qui que ce soit, y compris les journalistes. En 2012, en plus de la société civile, il y avait une véritable opposition politique qui nous soutenait et permettait d'équilibrer la situation. Aujourd'hui, nous avons différentes nuances de droite au pouvoir et Abir Moussi1 comme première opposante. Des personnalités politiques qui prétendent appartenir au camp révolutionnaire ont déjà appelé la police à réprimer des manifestants. Nous sommes menacés de partout.

Pour la première fois depuis 2013, la Tunisie a connu un recul dans le classement mondial de la liberté de la presse publié chaque année par RSF. Si elle n'a perdu qu'un point, c'est en raison d'une tendance mondiale qui fait peser une menace sur la liberté de la presse, selon Amira Mohamed, vice-secrétaire générale du SNJT. Ainsi, cet acquis indéniable et unanimement salué du processus révolutionnaire démarré en décembre 2010 s'ajoute à la liste des victimes de la crise politique actuelle que vit le pays.


1Présidente du Parti destourien libre et ancienne responsable du parti de Ben Ali dont elle revendique l'héritage.


12.05.2021 à 06:00

Afghanistan. Exacerbation des tensions ethniques sur fond de retrait américain

Diane Villemin

Alors que les négociations intra-afghanes pour l'instauration d'un gouvernement incluant les talibans sont dans l'impasse et que les États-Unis ont annoncé leur retrait du pays pour le 11 septembre, la « question pachtoune » est remise sur la table. Les dernières manifestations à Kaboul ont révélé l'atmosphère anxiogène dont est enveloppée la capitale afghane depuis l'annonce faite par le président des États-Unis Joe Biden de reporter le départ des troupes américaines au-delà du 1er mai 2021 jusqu'au 11 (...)

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Alors que les négociations intra-afghanes pour l'instauration d'un gouvernement incluant les talibans sont dans l'impasse et que les États-Unis ont annoncé leur retrait du pays pour le 11 septembre, la « question pachtoune » est remise sur la table.

Les dernières manifestations à Kaboul ont révélé l'atmosphère anxiogène dont est enveloppée la capitale afghane depuis l'annonce faite par le président des États-Unis Joe Biden de reporter le départ des troupes américaines au-delà du 1er mai 2021 jusqu'au 11 septembre. L'appréhension du retrait des forces militaires de la coalition s'ajoute au report des « négociations de paix » et à la concertation nationale, régionale et internationale sur la formation d'un nouveau gouvernement.

Chacun souhaite avoir sa part du gâteau. Gulbuddin Hekmatyar, ancien chef de guerre et dirigeant du Hezb-e-Islami a sommé ses sympathisants de descendre dans la rue contre le gouvernement pour contester le manque de consultation de son parti dans le processus de paix. Le vendredi 2 avril, les axes principaux de Kaboul ont été bloqués et la capitale s'est retrouvée paralysée. Quant au responsable de la milice hazara (chiite) Alipoor, il a subi de vives critiques depuis l'attaque le 17 mars à Behsoud d'un hélicoptère transportant des membres du gouvernement, occasionnant neuf morts. Une manifestation pour protester contre ce « commandant d'une milice illégale » s'est tenue le 5 avril à Kaboul.

Le gouvernement a rétorqué sur les réseaux sociaux qu'il se « vengerait », un terme lourd de sens dans la mesure où il n'a jamais été employé auparavant dans la rhétorique contre les talibans, pourtant considérés comme un groupe terroriste. Mohammad Karim Khalili, ancien vice-président et chef du Parti de l'unité islamique d'Afghanistan a vivement condamné l'irresponsabilité et le manque de professionnalisme dont a fait preuve le gouvernement afghan à travers de tels propos.

Nilofar Ibrahimi, la députée du Badakhshan, a récemment déploré la composition de la délégation censée représenter le peuple afghan aux prochains pourparlers de paix, qui devaient se tenir le 16 avril à Istanbul, mais qui ont été repoussés par les talibans avant d'être (provisoirement ?) reportés au 4 mai. D'après elle, cette délégation composée à 90 % de Pachtounes pour les talibans et à plus de 50 % pachtoune pour le gouvernement, n'est pas à l'image de la diversité afghane.

La montée des tensions entre différents groupes ethniques, liées à un partage équitable du pouvoir au sein du futur « gouvernement de paix », génère des modifications dans les rapports de forces entre « partis politiques ». À l'instar du factionnalisme politique libanais, les partis afghans sont organisés selon une base ethnique et dirigés par les anciens chefs de guerre impliqués dans plus de quatre décennies de conflits sanglants. Depuis, les milices contrôlent toujours certaines parties du territoire — le centre à majorité hazara, le nord à majorité tadjike et le sud à majorité pachtoune.

Un État décentralisé pourrait-il être une solution au marasme politique ? Telle est la préconisation qu'Ahmad Massoud, fils du « Lion du Panjshir », a exprimée lors de son voyage du 27 mars à Paris pour l'inauguration d'une rue au nom de son père, héros national en Afghanistan et dont le visage apparaît à chaque coin de rue, ou presque. Cependant, la vice-présidente du Club France-Afghanistan — une organisation visant à renforcer la coopération entre les organisations et entreprises françaises et afghanes — et enseignante Fahimeh Robiolle a alerté1 sur les risques d'un État décentralisé, propice à une résurgence du pouvoir des chefs de guerre, désunis et imposant leur loi. Selon elle, cela mènerait inexorablement à une fragmentation politique lourde de conséquences, dans un pays déjà découpé selon des particularités ethniques, linguistiques et tribales. Un scénario pessimiste, mais réaliste.

Le point fondamental à l'heure des négociations est celui d'un consensus bien difficile à trouver autour de sujets primordiaux tels que les droits des femmes et des minorités, le respect des droits humains, la nature du régime à venir et des institutions, mais aussi l'inclusion beaucoup plus effective des femmes, de la jeunesse et des minorités dans un pays pacifié.

L'héritage de l'histoire et des guerres

La rivalité entre Ashraf Ghani, le président de la République d'origine pachtoune, et le président du Haut Conseil pour la réconciliation nationale, le Tadjik Abdullah Abdullah, avant d'être politique est de nature ethnique.

La constitution de l'empire Durrani (1747-1826) a permis aux grandes tribus pachtounes de diriger le pays. L'occupation britannique a également contribué à la division actuelle en traçant une frontière arbitraire — la ligne Durand — qui divise les tribus du Pachtounistan, un territoire à cheval entre le Pakistan et l'Afghanistan. À la fin du XIXe siècle, lors de la conquête du Hazaradjat et du Nouristan par le roi pachtoune Abdur Rahman Khan, des purges ethniques ont eu lieu avec la complaisance des Britanniques. Quant à la période talibane (1996-2001), elle a été particulièrement violente pour les Hazara d'obédience chiite. Cette période les a fait passer de groupe le plus important d'un point de vue démographique au troisième rang après le massacre de 60 % d'entre eux2. .

Dans les 34 provinces d'Afghanistan, le sentiment d'appartenance communautaire est prégnant. Hazara, Pachtounes, Tadjiks, Ouzbeks ont à cœur de l'exprimer. « Nous Hazara, nous respectons les femmes, nous sommes plus ouverts sur des sujets comme l'éducation et les droits des femmes, contrairement aux Pachtounes », déclare Mustafa, journaliste dans le quartier hazara de Dashte-Barchi, à Kaboul. Dans ce contexte de revendication identitaire, la récente polémique autour de la désignation de la nationalité sur les cartes d'identité soulève un problème qui prend racine dans l'histoire même de l'Afghanistan. La controverse réside dans la définition du terme « afghan », considéré comme étant un autre nom pour « pachtoune » et qui peine à faire consensus lorsqu'on en vient à évoquer l'identité nationale.

Certains Afghans souhaitent voir apparaître leur appartenance ethnique — tadjike, hazara, pachtoune, etc. — en complément ou à la place de leur « nationalité » afghane. D'autres, à l'instar des députés Ibdallullah Mohammadi et Fatima Kohastani déplorent cette revendication qui ne ferait que renforcer, selon eux, les clivages. Ce repliement communautaire s'est particulièrement accentué dans les années 1980 lors de l'occupation soviétique durant laquelle les rivalités politiques ont cédé la place aux rivalités ethniques. L'appartenance à une communauté est devenue la matrice des conflits. Alessandro Monsutti3, spécialiste de l'ethnie hazara et professeur d'anthropologie à Genève explique en effet que « l'ethnicisation de la scène politique afghane est située dans son contexte historique ; elle apparaît dès lors comme le résultat plus que la cause de la guerre » et, désormais « les appartenances ethniques se politisent et deviennent un moyen d'expression des conflits. »

L'insécurité, une double peine pour les Hazara

Les nouvelles élites politiques articulent leurs intérêts personnels avec les demandes spécifiques pour leur ethnie, maintenant une insécurité constante de laquelle découle une absence de cohésion nationale. « Le gouvernement est pachtou et ne peut s'empêcher, en fin de compte, de protéger ses frères »4, explique Mustafa avec amertume. Les Hazara se sentent trahis par un gouvernement qui leur avait promis une réduction de l'insécurité et des discriminations dont ils sont victimes. Pour nombre d'entre eux, la sécurité est l'enjeu le plus important.

« Non seulement on craint pour notre vie tous les jours à cause des bombardements, mais on évite d'aller dans certaines provinces, dangereuses lorsque l'on est hazara comme moi ». Tout en parlant, Ruhollah pointe du doigt la chaîne de montagnes aux cimes enneigées qui entourent Kaboul. « La dernière fois que je suis allé là-bas, vers Paghman, je me suis fait insulter et racketter, explique-t-il, je n'y retournerai plus. » Si les talibans constituent une menace indéniable sur l'ensemble du territoire, les crimes organisés, le banditisme et le racket préoccupent également les Afghans — et notamment les Hazara chiites, premières cibles de ces exactions.

Le massacre du 9 mai qui, selon les autorités, a fait « plus de cinquante morts et une centaine de blessés » dont une majorité de lycéennes hazaras a illustré combien cette communauté paye au prix fort l'incapacité de l'État de la protéger contre les violences terroristes. Le président Ashraf Ghani s'est empressé d'accuser les talibans qui se sont défendus d'être à l'origine de ce nouveau drame. Des observateurs penchent plutôt pour une action de l'Organisation de l'État islamique (OEI) dont la vindicte meurtrière à l'égard des chiites n'a cessé de s'exprimer — on se souvient, il y a un an, presque date à date, de l'attentat revendiqué par l'OEI qui tua deux bébés ainsi que 15 mères et infirmières dans une maternité du quartier chiite de Kaboul.

Impunité des chefs de guerre

Pourtant, l'article 4 de la Constitution énumère toutes les ethnies présentes et l'article 22 stipule que tout type de discrimination envers un concitoyen est formellement interdite. L'islam chiite est reconnu, ainsi que l'égalité entre tous les citoyens d'Afghanistan, ce qui signifie en théorie un accès égal aux soins, à l'éducation et aux opportunités professionnelles. En pratique et en fonction de l'appartenance ethnoreligieuse, la situation diffère et les traitements de faveur sont indéniables. Selon Torek Farhadi, ancien conseiller au gouvernement afghan, les tensions interethniques se sont accentuées durant le mandat d'Ashraf Ghani. D'autant plus que le gouvernement répondant au credo « business as usual », semble faire fi des massacres perpétrés contre ses ressortissants à la poreuse frontière irano-afghane où pullulent les trafics en tout genre (humains, drogues, armes, etc.).

Les membres de la société civile, très actifs sur la toile, critiquent vivement les ingérences étrangères, notamment du Pakistan et de l'Iran. Depuis de nombreuses années, ces deux pays instrumentalisent les tensions interethniques du conflit. En Iran, les réfugiés afghans, notamment hazara, font l'objet de discriminations, de mauvais traitements et de comportements xénophobes, ce qui a engendré une vague d'indignations et de manifestations en Afghanistan et à l'étranger parmi la diaspora afghane. Parmi ces réfugiés, certains — dont de nombreux enfants — sont envoyés combattre en Syrie au sein de la brigade Fatemiyoun. Si le gouvernement ne réagit pas face à de telles violations des droits humains, c'est que l'Iran (qui bénéficie de l'eau fournie par son voisin) est le deuxième partenaire commercial de l'Afghanistan après le Pakistan. En dernière instance, les rapports entre les deux pays sont régis par des alliances opportunistes et instables ainsi qu'en témoigne le soutien iranien aux talibans.

Si les tensions sont intenses entre Pachtounes et Hazara, elles le sont également, dans une moindre mesure entre Pachtounes et Tadjiks. En juin 2018, Atta Mohammad Noor — gouverneur influent de Mazar-e-Sharif — a rejoint l'ancien chef de guerre ouzbek Abdul Rachid Dostum, dans le but de former une coalition fédérant des personnalités tadjikes, hazara et ouzbèkes. Pour justifier sa démarche, Atta Mohammad Noor accuse Ashraf Ghani de vouloir éliminer un rival potentiel et de diviser le parti Jamiat-e-Islami à la veille d'élections qui mettent en lumière la fracture ethnique, constante de la politique — notamment entre les Pachtounes et les Tadjiks persanophones. La photo des deux hommes aux côtés du dirigeant hazara Mohammad Mohaqiq à la tête du Hezb-e-Wahdat, sous couvert d'union symbolique et fraternelle, dissimule en réalité une coalition de miliciens coupables de crimes de guerre et accusés de corruption.

Comme la plupart des groupes minoritaires opprimés — comme les chiites au Liban —, les Hazara ont su s'organiser de manière unie et durable, notamment en misant sur l'éducation, contribuant ainsi à l'émergence d'une élite intellectuelle et politique, à l'image de Habiba Sarabi, la première femme devenue gouverneure provinciale. La plupart des dirigeants politiques, de Hamid Karzai à Ashraf Ghani en passant par Abdullah Abdullah l'ont bien compris. Pour gagner les faveurs de l'électorat hazara il est nécessaire de s'entourer de figures politiques influentes permettant de recueillir le plus possible de suffrages de cette ethnie5.

Des jeunes unis par leurs aspirations communes

Dans un pays majoritairement agricole, les préoccupations tournent principalement autour de l'accès à la terre, entrainant des rixes parfois violentes, notamment entre les Kouchis, des nomades d'ethnie pachtoune et les Hazara. En revanche, à Kaboul, la jeunesse éduquée se préoccupe davantage de ce que l'avenir lui réserve en termes d'opportunités professionnelles, de paix et de sécurité. Hazara, Tadjiks, Pachtounes, Ouzbeks se retrouvent au café où la plupart d'entre eux, indifférents à leurs appartenances, sont surtout las du poids des carcans sociaux et traditionnels. « Je dois récupérer des terres dans mon village, dans la province du Helmand, mais je n'en veux pas, je ne veux pas y aller. Cela ne ferait que créer des tensions familiales et de la renommée associée à la tribu Nourzai dont je fais partie », témoigne Ahmad. Selon Asma, étudiante tadjike en master de finances à l'université Kardan, à Kaboul, « l'éducation est fondamentale. La différence peut se jouer au niveau de la famille. Lorsque des parents ressassent les mêmes propos racistes hérités d'une guerre que leurs enfants n'ont pour la plupart même pas connue, forcément la génération d'après sera influencée et plus encline à répéter les mêmes comportements ».

Pendant ce temps, les États-Unis préparent le retrait de leurs troupes annoncé pour le 11 septembre, une date symbolique. L'Histoire se répète, affirme Marjane Kamal dans son dernier ouvrage6. Le conflit actuel vient essentiellement du désir des campagnes et des tribus non dominantes de préserver leur autonomie, leur loi et leur foi, face au gouvernement citadin et centralisateur de Kaboul », écrit-elle. En effet, fin 1995, à l'aube de l'arrivée au pouvoir des talibans, Mahmoud Mestiri, ancien ministre des affaires étrangères tunisien et secrétaire du bureau des Nations unies pour l'Afghanistan et le Pakistan créé en 1990 admettait lors de la conférence du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) à Stockholm l'échec de la mission de paix en Afghanistan. Selon lui, la guerre ethnique tant redoutée allait éclater d'un moment à l'autre. « Pachtounes, Ouzbeks, Hazara, tous sont aliénés. Soit il y a soit une solution nationale dans laquelle tous les segments de la société participent librement, soit le conflit persiste et mène à une guerre ethnique puis à l'inévitable implosion du pays », s'alarmait-il déjà7.


1Conférence organisée par l'Institut d'études de géopolitique appliquée le 15 avril 2021, « Afghanistan : les négociations de paix, et après ? ».

2Ishaq Ali, « Afghanistan : The growing ethnic tension has its roots in history », Global Village Space, 23 décembre 2018.

4NDLR. Les talibans sont en grande majorité pachtounes.

5Didier Chaudet,« Comment les Hazara en Afghanistan sont passés d'esclaves à figures politiques », Huffington Post, 8 mai 2014.

6Afghanistan. Les tribus contre l'État du XVIIe siècle à nos jours, Centre de recherches et d'études documentaires sur l'Afghanistan, Paris, mars 2021.

7Michael Griffin, Reaping the Whirlwind : The Taliban Movement in Afghanistan, Pluto, 2001 ; p. 91.


12.05.2021 à 06:00

Qui paiera les Rafale livrés à l'Égypte ?

Jean-Pierre Sereni

L'annonce publique de la vente de 30 avions Rafale à l'Égypte a suscité un certain embarras. Il s'explique par le bilan désastreux de ce pays en matière de droits humains, mais aussi par les questions que pose une livraison dont on peut se demander si ce n'est pas le contribuable français qui la règlera. Disclose, un média d'investigation, a révélé le 3 mai dernier la vente de 30 avions Rafale supplémentaires à l'Égypte par la société française Dassault Aviation. Le lendemain, la ministre des armées (...)

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L'annonce publique de la vente de 30 avions Rafale à l'Égypte a suscité un certain embarras. Il s'explique par le bilan désastreux de ce pays en matière de droits humains, mais aussi par les questions que pose une livraison dont on peut se demander si ce n'est pas le contribuable français qui la règlera.

Disclose, un média d'investigation, a révélé le 3 mai dernier la vente de 30 avions Rafale supplémentaires à l'Égypte par la société française Dassault Aviation. Le lendemain, la ministre des armées Florence Parly s'est à peine félicitée de ce « succès à l'export […] crucial pour notre souveraineté et le maintien de 7 000 emplois industriels en France pendant trois ans ». Le surlendemain, son porte-parole l'a justifié sur France Culture au nom de la lutte contre le terrorisme et par l'absence de « conditions aux échanges civils et militaires » posée par le président Emmanuel Macron en décembre 2020, lors d'une visite à Paris du maréchal Abdel Fattah Al-Sissi. Côté égyptien, un communiqué laconique du ministère des armées a confirmé l'information.

Cette retenue gênée de part et d'autre s'explique. Le régime égyptien — qui ne vaccine toujours pas ses 100 millions d'habitants — préfère faire oublier qu'il s'endette lourdement pour acheter des armements dont l'utilité n'est pas évidente. La France, si prompte à dénoncer les atteintes aux droits humains en Chine, en Russie, en Turquie ou en Syrie, est sourde et aveugle sur ce qui se passe sur les rives du Nil où plusieurs de dizaines de milliers de prisonniers politiques sont détenus, alors que l'Assemblée nationale examine un projet de loi sur la solidarité internationale et la contribution de la France à la résorption des inégalités sociales dans le monde.

Le montage financier de la vente témoigne de cet embarras. La totalité des 3,950 milliards d'euros est empruntée aux quatre plus grandes banques françaises (Crédit Agricole, BNP, Société Générale et CIC) sur dix ans. Quoiqu'il arrive, Dassault Aviation est assuré d'être payé. On ne connait pas le taux d'intérêt pratiqué, mais il n'est sans doute pas inférieur au taux des prêts garantis par l'État (PGE) qui est de 3 % l'an, et porte sur un encours de 131 milliards d'euros. Les banquiers français ont obtenu que 85 % des 3,950 milliards d'euros soient couverts par une assurance, soit 3,357 milliards d'euros.

En cas d'impayés, la France assurera

C'est BPI France-Assurance-export, petite filiale de la BPI, dernière banque publique française qui a monté le dossier de ce qui est en réalité une garantie de l'État français. À quel prix ? On n'en sait rien. Signe de son importance dans le dispositif militaro-financier, malgré sa modestie : une société anonyme par actions simplifiée au capital de 30 000 euros, elle est présidée par le patron de la BPI en personne, Nicolas Dufourcq. Lors de la vente en 2015 des 24 Rafale précédents, 60 % de la vente seulement était assurée. Pourtant à l'époque, à la veille d'un programme drastique avec le Fonds monétaire international (FMI), la situation financière de l'Égypte était plus dégradée qu'aujourd'hui. Sans doute les banquiers sont-ils plus frileux qu'il y a six ans. En cas d'impayés, ils se tourneraient vers une autre société d'État, la Société de financement local (SFIL) détenue à 75 % par l'État et à 20 % par la Banque postale, qui est responsable, entre autres, du refinancement des grands contrats à l'exportation. C'est le premier émetteur d'obligations après l'État français : 7 milliards d'euros par exemple en 2017, dernière année connue. Si un « accident » survient sur le contrat égyptien, la SFIL allongera discrètement la durée des remboursements d'une ou plusieurs années sans que personne n'en sache rien, en dehors des parties concernées. Compte tenu de la situation des marchés financiers, inondés par l'argent injecté chaque mois par la Banque centrale européenne, la SFIL s'endette à très bon compte et le refinancement ne poserait pas de problème.

L'opacité du financement des contrats militaires a donné lieu à un rapport de Jacques Maire et Michèle Tabarot, deux députés qui préconisent d'instaurer un contrôle parlementaire sur les ventes d'armes comme cela se fait dans d'autres pays européens voisins, dont l'Allemagne. Malgré la proximité politique de Maire avec Emmanuel Macron — il est membre du parti présidentiel La République en marche (LREM), leur rapport a été enterré. Et pour cause. La Ve République entend depuis ses origines préserver son indépendance stratégique en fabriquant « at home » ses grands programmes d'armements terrestres, maritimes et aériens, et ceci en dehors de tout contrôle. La capacité de production de l'Hexagone est de l'ordre de 20 milliards d'euros par an. L'armée française a besoin, bon an mal an, de 10 milliards de matériels divers. Il faut donc trouver des clients étrangers pour assurer le plein emploi dans les arsenaux et les usines et maintenir en vie une industrie française de la défense. C'est ce qui se passe : la France, troisième exportateur mondial derrière les États-Unis et la Russie, vend en moyenne pour 10 milliards d'euros par an.

Les clients se font rares dans l'Union européenne où l'influence militaire américaine est dominante ; il faut les trouver ailleurs, en Afrique, au Proche-Orient et en Asie. C'est souvent périlleux : on n'oublie pas le scandale des rétrocommissions avec le Pakistan ou Taïwan, mais c'est incontournable pour les sept locataires qui se sont succédé à l'Élysée depuis 1958.


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