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17.05.2022 à 06:00

Israël-Russie. Antisémitisme et petits arrangements entre amis

Sylvain Cypel

Les propos du ministère des affaires étrangères russe affirmant que Hitler avait « du sang juif » comme le président ukrainien Volodymyr Zelensky ont provoqué une indignation en Israël. Pourtant, la crise entre Moscou et Tel-Aviv a été aussi inattendue que rapidement surmontée, confirmant la solidité des relations entre les deux capitales. Soudain, le torchon a pris feu entre la Russie et Israël, et c'est Moscou qui a tiré le premier. L'affaire débute le 1er mai 2022. Interviewé par une chaîne télévisée (...)

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Les propos du ministère des affaires étrangères russe affirmant que Hitler avait « du sang juif » comme le président ukrainien Volodymyr Zelensky ont provoqué une indignation en Israël. Pourtant, la crise entre Moscou et Tel-Aviv a été aussi inattendue que rapidement surmontée, confirmant la solidité des relations entre les deux capitales.

Soudain, le torchon a pris feu entre la Russie et Israël, et c'est Moscou qui a tiré le premier. L'affaire débute le 1er mai 2022. Interviewé par une chaîne télévisée italienne sur la volonté russe de « dénazifier » l'Ukraine, alors même que son président Volodymyr Zelensky est juif, le ministre russe des affaires étrangères, Sergueï Lavrov, répond que l'on peut tout à fait être à la fois juif et nazi : « Qu'est-ce que ça change, que Zelensky soit juif ? Adolf Hitler avait lui-même du sang juif ». Et il ajoute : « Les juifs éclairés savent bien que les plus ardents antisémites sont habituellement des juifs ». En Israël comme dans les communautés juives dans le monde, c'est le tollé. La thèse complotiste selon laquelle Hitler aurait été en réalité juif est apparue dès les lendemains de la fin de la seconde guerre mondiale, diffusée quasi systématiquement par des groupes d'extrême droite. Quant aux « juifs antisémites », cette infox vise à faire des victimes de la Shoah les responsables de leur propre disparition.

En Israël, le président Yitzhak Herzog fustige les « mensonges terribles » de Lavrov, qui « sentent l'antisémitisme » et l'appelle à se rétracter. Mais il dit ne pas croire que cette joute verbale entre les deux pays puisse « endommager leur relation ». Le ministre des affaires étrangères Yaïr Lapid évoque des propos « impardonnables et outrageants ». Et il ajoute, dans un cri du cœur : « Nous faisons tous les efforts pour garder de bonnes relations avec la Russie, mais tout a une limite, et cette fois elle a été dépassée »1. On subodore la crainte implicite d'Israël de ne pas pouvoir préserver la position de « neutralité » qu'il entretient avec la Russie depuis le début de l'invasion de son armée en Ukraine.

Une prudente neutralité sur l'Ukraine

D'ailleurs, les premiers jours suivant les propos de Lavrov, le premier ministre israélien Naftali Bennet ne réagit pas, espérant pouvoir résorber la crise ouverte entre les deux États. Mais Moscou en rajoute une couche. Le 3 mai, le ministère russe des affaires étrangères juge les propos de Lapid « contraires à l'histoire », et « expliquant en grande partie pourquoi l'actuel gouvernement israélien soutient le régime néonazi de Kiev ». Pour montrer les crocs, le lendemain, un groupe nommé Rybar, très proche du Kremlin, divulgue sur la messagerie Telegram une liste de vingt Israéliens qu'il accuse d'être des « mercenaires » de l'armée ukrainienne. Il publie leurs noms, leurs dates de naissance et leurs numéros de passeport ! La plupart sont des gardes de sécurité consulaires israéliens, et quelques autres des personnels de l'Agence juive (l'organisme qui s'occupe en particulier de l'immigration des juifs vers Israël). Une chaîne de télévision russe répercute ces « informations ».

Dans sa recherche du maintien d'une position « équilibrée » entre les deux belligérants, Israël, après le déclenchement de la guerre, a voté la motion onusienne exigeant un retrait immédiat des forces russes d'Ukraine, ainsi que la résolution de l'Assemblée générale de l'ONU de suspendre la participation de la Russie au Conseil des droits de l'homme des Nations unies. Mais il a refusé de livrer des armes à Kiev pour préserver sa relation avec Moscou, et ne respecte pas les sanctions contre la Russie. Et là, les choses semblent se gâter. Ce n'était pourtant pas la première fois depuis le déclenchement de cette guerre que Russes et Israéliens se lançaient des accusations à la figure. Début avril, Yaïr Lapid avait évoqué des « crimes de guerre » russes en Ukraine. Le ministère russe des affaires étrangères avait rétorqué que cette assertion n'était qu'« un minable camouflage destiné à profiter de la situation en Ukraine pour distraire l'attention de la communauté internationale du plus vieux conflit non résolu : celui entre Israël et la Palestine »2.

Cette fois, la joute parait plus grave. L'attaque verbale russe est sans doute due à une exaspération devant la « neutralité » israélienne (qui, d'ailleurs, exaspère également Washington). De fait, dans de larges cercles en Israël, y compris sécuritaires, cette « neutralité » est de plus en plus perçue comme plus coûteuse que bénéfique. Le 3 mai, le quotidien Haaretz indique que « plusieurs industriels d'armement israélien, qui exportent des armes dans divers pays, s'inquiètent de subir des conséquences si des pays disposant de systèmes d'armements israéliens, dans un moment difficile, constataient qu'Israël se refuse à leur fournir des armes et des systèmes de communications pour des considérations politiques »3. Traduction : Israël est un marchand d'armes qui, sur le plan commercial, ne tient quasi jamais compte de l'identité politique de ses clients. Si, dans le cas ukrainien, il déroge à cette règle, certains États pourraient aller voir ailleurs.

Des relents antisémites

Mais le chef du gouvernement reste fidèle à son attitude : il privilégie la « neutralité », même quand l'offensive verbale russe monte d'un cran. Car après les propos de Lavrov, plusieurs chaînes russes multiplient les programmes aux relents antisémites, conspuant ces gens « qui quittent leur patrie aux heures critiques et vont se cacher en Israël » pour y « inciter à la haine contre les Russes »4 et livrant en pâture des noms typiquement juifs.

L'affaire empire. Par divers canaux, Moscou envoie des messages codés vers Israël suggérant que l'autorisation qu'il lui alloue de bombarder des sites militaires iraniens en Syrie pourrait bientôt lui être retirée… Maria Zakharova, une porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, assure le 4 mai que « des mercenaires israéliens sont main dans la main avec les miliciens d'Azov en Ukraine »,5, indiquant de manière mensongère l'AFP comme source. Dans ce cas, l'allégation est pour le moins tordue. Azov, une milice ultranationaliste ukrainienne, a bien été créée par un néonazi, Andrei Biletsky, ex-meneur du groupe Patriotes d'Ukraine dont l'objet visait à « mener la lutte finale de la race blanche pour sa survie contre les sous-humains emmenés par la race sémite »6. En juillet 2018, quarante associations humanitaires israéliennes ont signé une pétition demandant au ministère de la défense de cesser les fournitures d'armes à l'Ukraine au motif qu'un partie parvenait à des néonazis. Azov a depuis été intégré comme régiment distinct dans l'armée ukrainienne.

De fait, les groupes racistes et néonazis ne manquent pas en Ukraine. Le problème est qu'ils ne manquent pas non plus en Russie, loin de là, et qu'ils soutiennent très généralement le régime de Vladimir Poutine et l'idéologie suprémaciste grand-russe. Et qu'utiliser cette milice Azov pour qualifier collectivement tout un peuple de « nazi » — l'attaque russe visant soi-disant à le « dénazifier » — est une supercherie.

L'enjeu syrien

Le 4 mai, le journaliste israélien Yossi Melman, proche des « services », mais très respecté, estime dans Haaretz que la Russie et Israël sont désormais « entrés dans une trajectoire de collision » lancée par Moscou. Principal motif, selon lui : dans la conjoncture actuelle, la Russie entend resserrer ses relations avec l'Iran, ce qui impliquerait un refroidissement de celles-ci avec Israël. En particulier, les Russes s'intéresseraient de près à la manière dont les Iraniens ont su contourner les sanctions internationales qu'ils ont subies durant plus de quatre décennies à l'initiative des États-Unis. Comme exemple de la montée des tensions entre Russes et Israéliens, Melman indique qu'un rendez-vous téléphonique entre le ministre de la défense israélien Benny Gantz et son homologue russe Serguei Shoïgou, portant sur les bombardements israéliens en Syrie, a été annulé par le Russe sans explication.

Le vote favorable d'Israël à la suspension de la Russie du Conseil onusien des droits de l'homme a également suscité une réaction très amère de Moscou. Selon Melman, Mikhaïl Bogdanov, le responsable de la politique moyen-orientale du Kremlin, a tenu à l'ambassadeur israélien à Moscou le discours suivant : « Nous nous sommes toujours coordonnés avec vous au Proche-Orient, ce serait une honte si vous y mettiez fin », induisant que l'attitude russe envers Israël sur la Syrie et la Palestine pourrait dès lors évoluer.

Mais malgré ces « colères » diplomatiques, Melman, citant d'anonymes « experts » de son pays, indique que Moscou « comprend et accepte la situation des Israéliens ». En d'autres termes, la Russie n'autorisera pas la Syrie à utiliser contre l'aviation israélienne les batteries de missiles anti-aériens S-300 et S-400 qu'elle lui a fournies. Mais, conclut-il, « de même que Washington et d'autres États européens ont manifesté leur frustration devant l'étonnante "neutralité israélienne", c'est maintenant aux Russes de le faire ». Le journaliste exprime la conviction montante en Israël, dans les milieux politico-sécuritaires, que si la guerre en Ukraine s'enfonce dans la durée, leur pays ne pourra pas éternellement préserver sa position de neutralité.

Pour autant, la fin de cet épisode tendu entre Israël et la Russie a été surprenante… et rapide, contredisant, au moins momentanément, la thèse de la « marche à la collision ». Le 5 mai, Naftali Bennett, annonçait que, dans une conversation téléphonique, Vladimir Poutine lui avait présenté des excuses pour les propos tenus par Lavrov. Bennett s'en est satisfait, l'a remercié et en a profité, à l'approche du grand défilé militaire du 9 mai à Moscou, pour rappeler l'importance du rôle de l'Armée rouge dans la défaite du 3e Reich. Sur quoi Poutine a offert ses « meilleurs vœux » pour l'avenir de l'État d'Israël avant les cérémonies de sa naissance (le 15 mai 1948). Bref, l'incident diplomatique serait passé par pertes et profit et tout irait de nouveau pour le mieux entre les deux pays. D'ailleurs, le lendemain, Dmitry Peskov, un porte-parole du Kremlin, niait publiquement que Poutine ne se soit jamais excusé. Et Bennett n'en a pas pris ombrage…

Effacement des lignes de clivage traditionnelles

Quelles premières conclusions peut-on retenir de cet épisode furtif, mais significatif ? D'abord que si des néonazis existent bien en Ukraine, ce n'est pas le cas de son gouvernement, alors que des antisémites tout à fait avérés se nichent jusque dans l'entourage le plus proche de Vladimir Poutine et s'activent sur les ondes publiques russes. Rien d'étonnant à cela : l'antisémitisme a de tout temps accompagné l'idéologie grand-russe sur laquelle Poutine appuie sa guerre. Ensuite que pour Israël, préserver la relation d'intérêts avec Moscou sur les dossiers proche-orientaux est, dans la conjoncture présente, plus important encore qu'on ne le savait déjà. Mais surtout, la principale leçon du récent affrontement russo-israélien est que l'effacement des lignes d'alliance et de fracture traditionnelles est l'élément le plus spectaculaire apparu au plan international.

Car au Proche-Orient, il n'y a pas qu'Israël — le supposé « meilleur allié » des Américains — qui en offre un exemple spectaculaire. L'Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, eux aussi alliés « historiques » de Washington dans la région, se sont émancipé des pressions américaines sur les membres de l'Organisation des pays producteurs de pétrole (OPEP) visant à constituer une alliance internationale des producteurs d'hydrocarbures destinée à mettre la Russie à genoux. L'Égypte a pris ses aises avec l'application des sanctions occidentales contre Moscou. Quant à la Turquie, elle est l'incarnation même de la position « équilibrée » entre États-Unis et Russie.

Pour résumer : d'un côté la Turquie entend préserver son adhésion à l'OTAN et vote à l'ONU la résolution condamnant l'entrée en guerre des Russes en Ukraine. De l'autre, elle refuse de participer aux sanctions économiques occidentales. Comme l'a précisé son ministre des affaires étrangères Mevlut Kavusoglu le 14 avril, son pays entend « continuer de mener dans sa région une politique balancée ».

« Balancé » est le terme juste pour qualifier une politique où l'intérêt très immédiat sert de principale boussole. Dans un Proche-Orient où le sentiment s'est accru que Washington est de moins en moins en capacité d'imposer sa volonté hors de sa propre sphère (« l'Occident »), la musique dominante, désormais, c'est « moi d'abord ». Alliances et mésalliances se font et se défont au gré des intérêts conjoncturels. Naftali Bennett, Mohamed Ben Salman et Recep Tayyip Erdoğan en sont tous trois convaincus.


1« Israel demands apology for Russian FM's'unforgivable' claim that Hitler had Jewish blood », The Times of Israel, 2 mai 2022.

2« Russia accuses Israel of using Ukraine as distraction from Palestine issue », Middle East Eye, 16 avril 2022.

3Yaniv Yakubovich & Jonathan Lis, « Israeli officials inclined to increase Ukraine aid in face of Russian atrocities », Haaretz, 3 mai 2022.

4Ksenia Svetlova, « Russia's antisemitic attack on Israel is shocking and deliberate », Haaretz, 4 mai 2022.

5« Moscow : Israeli ‘mercenaries' fighting alongside Ukrainian neo-Nazis », Haaretz, 4 mai 2022.

6John Brown, « Rights groups demand Israel stop arming neo-Nazis in Ukraine », Haaretz, 9 juillet 2018.

16.05.2022 à 06:00

Faraj Suleiman, nouvelle bande-son de la Palestine

Sarra Grira

Après un album de chansons pour enfants et Second Verse en 2019, Faraj Suleiman, talentueux pianiste de jazz palestinien, récidive. En tournée européenne pour son dernier album Better Than Berlin (2020), écrit avec l'auteur — palestinien lui aussi — Majd Kayyal. Il se produit au Cabaret sauvage à Paris ce mercredi 18 mai. Un concert unique à ne pas manquer. Ceux et celles qui ont assisté au concert de jazz instrumental de Faraj Suleiman à l'été 2021 au Parc floral à Paris le découvriront cette fois (...)

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Après un album de chansons pour enfants et Second Verse en 2019, Faraj Suleiman, talentueux pianiste de jazz palestinien, récidive. En tournée européenne pour son dernier album Better Than Berlin (2020), écrit avec l'auteur — palestinien lui aussi — Majd Kayyal. Il se produit au Cabaret sauvage à Paris ce mercredi 18 mai. Un concert unique à ne pas manquer.

Ceux et celles qui ont assisté au concert de jazz instrumental de Faraj Suleiman à l'été 2021 au Parc floral à Paris le découvriront cette fois dans un style différent, plus grand public certes, mais tout aussi exigeant musicalement. Dans Better Than Berlin, le pianiste mêle son talent de compositeur et de chanteur à celui du journaliste et écrivain palestinien Majd Kayyal, qui avait collaboré à l'album précédent. En plus de la ville d'Haïfa qui fait presque office de personnage dans cet opus — c'est elle qui serait « plus jolie que Berlin » —, les deux jeunes hommes ont en commun un engagement politique indéniable et un humour décapant.

Sorti fin 2020 en plein contexte pandémique, Better Than Berlin en porte la trace dans sa genèse même, puisque le compositeur était chez lui à Haïfa pendant l'enregistrement, tandis que les musiciens qui l'accompagnaient étaient à Paris, et c'est sur Zoom qu'ils ont conjugué leurs efforts. À sa sortie, l'album est d'abord présenté le 6 décembre 2020 via un Facebook live, puis partagé sur les différentes plateformes de streaming. Si le jazz est incontestablement son fil rouge, les morceaux jouent sur les registres humoristique, romantique, poétique… avec une dimension politique toujours là, en filigrane. Peut-on y échapper quand on est un Palestinien de l'intérieur ?

Un chez soi-ville

Pourquoi Berlin ? La ville est depuis quelques années prisée par beaucoup de jeunes Palestiniens de 1948 pour son cosmopolitisme et son ouverture. Obtenir un visa et un titre de séjour y est aussi plus facile qu'en France ou au Royaume-Uni. Chantés par Faraj Suleiman, les vers de Majd Kayyal évoquent avec sarcasme la contradiction animant leurs compatriotes qui ne rêvent que de partir, mais sont très vite rattrapés par un sentiment de nostalgie. Dans Melodies no more1, dont le style rappelle l'ambiance des comédies musicales jazzy avec la participation d'un chœur et d'un couple de chanteurs qui se donnent la réplique, on entend :

Nous avons fini de chanter
Nous voulons immigrer à Berlin
Et après deux mois là-bas
Nous publierons un statut sur la nostalgie

Dans la chanson Questions in my mind, titre phare de l'album, on écoute le monologue téléphonique d'un immigré palestinien d'Haïfa à Berlin. Le temps d'un appel à son ex-petite amie, nous voilà plongés dans cette ville du nord de la Palestine historique qu'on a soudain l'impression de voir sous nos yeux, même sans y avoir jamais mis les pieds. On sent presque l'odeur du pain de la boulangerie d'Oum Sabry qui réveille chez le personnage tant de souvenirs, on partage la rage d'Hassan qui « continue à crever les pneus de celui qui a pris sa place de parking », et on fuit comme les autres devant la police israélienne qui « continue toutes les nuits à faire chier les enfants arabes ». En 4 minutes, le tandem Majd Kayyal et Faraj Suleiman restitue l'ambiance d'une ville, ses bars qui ferment à l'aube et où les débats politiques se prolongent à n'en plus finir. Mais où l'on affectionne toujours les siens, quels qu'ils soient, malgré cette société que l'intimité a désertée, où « chaque balcon est plus proche de l'autre que ne peuvent l'être deux lèvres », ce quartier « qui ne change pas/Qui jette toujours la pierre à la femme, mais ne demande jamais des comptes au mec ».

L'album revendique un « chez soi-ville » dont il chante l'éloge, qu'il s'agisse d'Haïfa ou de Jaffa, ces lieux à taille humaine et empreints de présence et culture palestinienne en plein cœur d'Israël, qui conservent une mémoire collective, dont les rues restent encore un terrain de jeu pour les enfants face au moule de la ville cosmopolite, aux slogans progressistes, mais au regard empreint d'exotisme, charrié par la gentrification :

Qui s'est mis à vendre le mjaddara2 comme si c'était un plat gourmet ?
Pourquoi l'assiette de houmous coûte 30 [shekels] et personne ne s'en étonne ?
[…]
Ils veulent que je quitte le quartier pour transformer ma maison en bar
Repeindre la rue en jaune, masquer les couleurs sombres
La boulangerie de mon oncle est devenue une galerie
Ils disent que ça fait authentique3

Une révolte froide

La plume et la voix qui parlent étant palestiniennes, le contexte social et économique (« Si le capitalisme t'a en ligne de mire/Personne ne te sauvera ») croise forcément le contexte politique et colonial. Le chanteur s'interroge dans cette même chanson intitulée « Les rues de Jaffa » (en anglais « Hymn to Gentrification ») :

Qui nous a volé la nature
Pour nous demander de prendre soin de l'environnement ?
Qui a placé le marché dans un centre commercial ?
Qui nous a chassés de nos maisons ?
Qui les a divisées pour nous louer
Des studios plus petits qu'un cercueil ?
Qui est venu de Tel-Aviv ?
Je veux dire qui est venu de Pologne ?
Qui a construit des tours en verre
Et a détruit nos balcons ?

Sur un ton plus recueilli qui détonne avec le reste de l'album, « Elégie pour un martyr solitaire » prolonge sur une note funèbre ce sentiment de révolte froide. Sur une trompette à la mélodie orientale et des tambours battant une marche martiale, la voix de Faraj Suleiman s'élève telle une prière mélancolique, dans un style qui rappelle celui des chants religieux orthodoxes.

Du jazz burlesque

Toutefois, non dépourvus l'un et l'autre d'autodérision, Faraj Suleiman et Majd Kayyal s'attaquent aux institutions sociétales — matrimoniale, familiale —, notamment à travers le morceau « Marriage disposal », une sorte de pendant cynique à la chanson Marriage proposal de l'album précédent, Second Verse. Dans un style jazz burlesque, le tableau de la famille idéale recouvert du vernis du « coaching » et du développement personnel en prend pour son grade. Suleiman félicite ce mari parfait qui « pratique plus d'un sport/Fait le ménage à la maison et a même en tête le calendrier d'ovulation » de sa femme, puis s'adresse à celle-ci :

À quoi sert ton mari ?
À te soutenir dans ta carrière professionnelle ?
Tu ne deviendras jamais Angela Merkel
Ni même Ismaïl Haniyeh4
Je ne veux pas d'une success story
Je veux un espoir qui ne nous déçoive pas
Je ne veux pas bouffer la terre entière
Je veux juste qu'on mange quelque chose de bon

C'est que le tandem aime s'attaquer aux grands principes grandiloquents pour les démystifier. Dans la chanson « Bala ta'meh » (« Tasteless »), Kayyal a recours à l'allégorie gastronomique pour moquer les discours politiques fallacieusement progressistes ou le féminisme opportuniste :

On apprend tous à cuisiner
Pour impressionner une fille
Et montrer qu'on a des principes
De liberté qu'on affiche
Mais quand on est sous pression
On ouvre les boîtes de conserve
On essuie les miettes du changement
Et on reste droit dans ses bottes

Ici et là, entre deux strophes, des bouts de phrases parlées débordent des vers chantés et ne sont pas sans rappeler le style du libanais Ziad Rahbani5. Raccourci trop facile dès lors qu'il s'agit de musique arabe jazzy ? C'est Faraj Suleiman lui-même qui confirme l'influence quand il reprend sur scène « Bala Wala Chi » (Sans rien du tout), célèbre balade jazzy du musicien libanais, interprétée par Sami Hawat.

« Et si je continuais à nager au-delà de la ligne ? »

Dans un style piano-bar, le chanteur nous emmène ensuite à travers la chanson « Tal El-Samak » (La colline du poisson) dans un pur moment de poésie, entre l'image d'une jeune femme qui « s'est vêtue de soleil jusqu'à la fin de la semaine », et ce jeune homme sur la plage qui se demande :

Et si je continuais à nager au-delà de la ligne ?
Et si je redevenais un petit garçon qui n'a pas encore peur de l'espoir ?
Et si la vie demeurait cette suite de jours guidés par la folie ? […]
Et si on n'avait pas baptisé la lumière de nos vies
Avec la nuit de l'encre d'une seiche ?

Ou encore cet amoureux nostalgique de « Night Wander » dont le cœur errant :

À la lueur de l'aube,
Monte sur le vélo de l'imagination
Sur les toits des vieilles maisons
Et ouvre par effraction la porte du questionnement

Car derrière la façade de l'humour et du sarcasme, beaucoup d'émotion accompagne l'album Better Than Berlin depuis sa sortie, interprétée avec l'accent si reconnaissable des Palestiniens de Galilée6 — et donc de l'intérieur — qui fait chaleureusement sourire leurs compatriotes de Gaza ou de Cisjordanie. À chaque concert, le public palestinien ou plus largement arabe, dans la région ou en exil, reprend en chœur les morceaux les plus célèbres de l'opus, sans rater une seule note. La petite tournée européenne (Berlin — Londres — Paris) de la troupe (une quinzaine de personnes) ayant lieu dans le contexte du meurtre de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh par l'armée israélienne — à laquelle Faraj Suleiman n'a pas manqué de rendre hommage sur scène, le soir même, à Berlin — rappelle que le succès mérité de l'album tient évidemment à sa qualité, mais aussi à la symbolique d'une injustice politique qui n'en finit pas de mobiliser, et contre laquelle la création artistique demeure, par le fait même d'exister, une forme de résistance.


1L'album est en arabe palestinien, mais la plupart des titres sont bilingues.

2Plat populaire de la cuisine levantine à base de riz et de lentilles.

3En anglais dans le texte.

4Ancien Premier ministre palestinien et dirigeant du Hamas.

5Chanteur et musicien libanais, fils de Fairouz.

6C'est dans cette région que vivent la majorité des Palestiniens d'Israël.

16.05.2022 à 06:00

Obscénités israéliennes, complicités occidentales et arabes

Alain Gresh

Obscène. Si l'on en croit le Dictionnaire étymologique de la langue française d'Alain Rey, l'adjectif emprunté au latin obscenus signifie de « mauvais augure, sinistre », et il est passé dans le langage courant au sens de « qui a un aspect affreux que l'on doit cacher ». Antigone à Jérusalem C'est le premier qualificatif qui vient à l'esprit avec les images des funérailles de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh assassinée le mercredi 11 mai 2022 par l'armée israélienne. Des policiers prennent (...)

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Obscène. Si l'on en croit le Dictionnaire étymologique de la langue française d'Alain Rey, l'adjectif emprunté au latin obscenus signifie de « mauvais augure, sinistre », et il est passé dans le langage courant au sens de « qui a un aspect affreux que l'on doit cacher ».

Antigone à Jérusalem

C'est le premier qualificatif qui vient à l'esprit avec les images des funérailles de la journaliste palestinienne Shirin Abou Akleh assassinée le mercredi 11 mai 2022 par l'armée israélienne. Des policiers prennent d'assaut son cercueil qui manque d'être renversé, matraquent les manifestants, lancent des grenades assourdissantes et arrachent des drapeaux palestiniens. Cette action, au-delà même de tout jugement politique, porte atteinte au plus profond de la dignité humaine, viole un principe sacré qui remonte à la nuit des temps : le droit d'être enterré dans la dignité, que résume le mythe d'Antigone. Celle-ci lance au roi Créon, qui refuse une sépulture à son frère et dont elle a violé les ordres :

Je ne croyais pas tes proclamations assez fortes pour que les lois des dieux, non écrites et toujours sûres, puissent être surpassées par un simple mortel1.

Israël ne tente nullement de cacher ses actions, car il ne les considère pas comme obscènes. Il agit au grand jour, avec cette chutzpah, cette arrogance, ce sentiment colonial de supériorité qui caractérise non seulement la majorité de la classe politique israélienne, mais aussi une grande partie des médias, alignés sur le récit que propagent les porte-paroles de l'armée. Itamar Ben-Gvir a beau être un député fasciste — comme le sont, certes avec des nuances différentes, bien des membres du gouvernement actuel ou de l'opposition —, il exprime un sentiment partagé en Israël en écrivant :

Quand les terroristes tirent sur nos soldats à Jénine, ils doivent riposter avec toute la force nécessaire, même quand des “journalistes” d'Al-Jazira sont présents dans la zone au milieu de la bataille pour perturber nos soldats.

Sa phrase confirme que l'assassinat de Shirin Abou Akleh n'est pas un accident, mais le résultat d'une politique délibérée, systématique, réfléchie. Sinon, comment expliquer que jamais aucun des journalistes israéliens qui couvrent les mêmes événements n'a été tué, alors que, selon Reporters sans frontières (RSF), 35 de leurs confrères palestiniens ont été éliminés depuis 2001, la plupart du temps des photographes et des cameramen2 — les plus « dangereux » puisqu'ils racontent en images ce qui se passe sur le terrain ? Cette asymétrie n'est qu'une des multiples facettes de l'apartheid à l'œuvre en Israël-Palestine si bien décrit par Amnesty International : selon que vous serez occupant ou occupé, les « jugements » israéliens vous rendront blanc ou noir pour paraphraser La Fontaine, la sentence étant le plus souvent la peine de mort pour le plus faible.

Le criminel peut-il enquêter sur le crime qu'il a commis

Pour une fois, le meurtre de Shirin Abou Akleh a suscité un peu plus de réactions internationales officielles que d'habitude. Sa notoriété, le fait qu'elle soit citoyenne américaine et de confession chrétienne y ont contribué. Le Conseil de sécurité des Nations unies a même adopté une résolution condamnant le crime et demandant une enquête « immédiate, approfondie, transparente et impartiale », sans toutefois aller jusqu'à exiger qu'elle soit internationale, ce à quoi Israël se refuse toujours. Or, peut-on associer ceux qui sont responsables du crime à la conduite des investigations ? Depuis des années, les organisations de défense des droits humains israéliennes comme B'Tselem, ou internationales comme Amnesty International ou Human Rights Watch (HWR) ont documenté la manière dont les « enquêtes » de l'armée n'aboutissent pratiquement jamais.

Ces protestations officielles seront-elles suivies d'effet ? On peut déjà répondre par la négative. Il n'y aura pas d'enquête internationale, car ni l'Occident ni les pays arabes qui ont normalisé leurs relations avec Israël ne sont prêts à aller au-delà des dénonciations verbales qui n'égratignent personne. Ni de reconnaitre ce que l'histoire récente pourtant confirme, à savoir que chaque concession faite à Israël, loin de susciter la « modération » de Tel-Aviv, encourage colonisation et répression. Qui se souvient que les Émirats arabes unis (EAU) affirmaient que l'ouverture d'une ambassade de Tel-Aviv à Abou Dhabi permettrait d'infléchir la politique israélienne ? Et la complaisance de Washington ou de l'Union européenne (UE) pour le gouvernement israélien, « notre allié dans la guerre contre le terrorisme » a-t-elle amené ne serait-ce qu'un ralentissement de la colonisation des territoires occupés que pourtant ils font mine de condamner ?

La Cour suprême entérine l'occupation

Deux faits récents viennent de confirmer l'indifférence totale du pouvoir israélien aux « remontrances » de ses amis. La Cour suprême israélienne a validé le plus grand déplacement de population depuis 1967, l'expulsion de plus de 1 000 Palestiniens vivant dans huit villages au sud d'Hébron, écrivant, toute honte bue, que la loi israélienne est au-dessus du droit international. Trop occupés à punir la Russie, les Occidentaux n'ont pas réagi. Et le jour même des obsèques de Shirin Abou Akleh, le gouvernement israélien a annoncé la construction de 4 400 nouveaux logements dans les colonies de Cisjordanie. Pourquoi se restreindrait-il alors qu'il sait qu'il ne risque aucune sanction, les condamnations, quand elles ont lieu, finissant dans les poubelles du ministère israélien des affaires étrangères, et étant compensées par le rappel permanent au soutien à Israël. Un soutien réitéré en mai 20223 par Emmanuel Macron qui s'est engagé à renforcer avec ce pays « la coopération sur tous les plans, y compris au niveau européen […]. La sécurité d'Israël est au cœur de notre partenariat. » Il a même loué les efforts d'Israël « pour éviter une escalade » à Jérusalem.

Ce qui se déroule en Terre sainte depuis des décennies n'est ni un épisode de « la guerre contre le terrorisme » ni un « affrontement » entre deux parties égales comme le laissent entendre certains titres des médias, et certains commentateurs. Les Palestiniens ne sont pas attaqués par des extraterrestres comme pourrait le faire croire la réaction du ministre des affaires étrangères français Jean-Yves Le Drian Sur son compte officiel twitter : « Je suis profondément choqué et consterné face aux violences inacceptables qui ont empêché le cortège funéraire de Mme Shireen Abou Akleh de se dérouler dans la paix et la dignité. »

Quant à tous les donneurs de leçons qui reprochent aux Palestiniens l'usage de la violence, bien plus limité pourtant que celui des Israéliens, rappelons ce qu'écrivait Nelson Mandela, devenu une icône embaumée pour nombre de commentateurs alors qu'il était un révolutionnaire menant la lutte armée pour la fin du régime de l'apartheid dont Israël est resté jusqu'au bout l'un des plus fidèles alliés :

C'est toujours l'oppresseur, non l'opprimé qui détermine la forme de la lutte. Si l'oppresseur utilise la violence, l'opprimé n'aura d'autre choix que de répondre par la violence. Dans notre cas, ce n'était qu'une forme de légitime défense.

On ne connaitra sans doute jamais l'identité du soldat israélien qui a appuyé sur la gâchette et tué la journaliste palestinienne. Mais ce que l'on sait déjà, c'est que la chaine des complicités est longue. Si elle prend sa source à Tel-Aviv, elle s'étire à Washington, se faufile à Abou Dhabi et à Rabat, se glisse à Paris et à Bruxelles. Le meurtre de Shirin Abou Akleh n'est pas un acte isolé, mais un crime collectif.


1Sophocle, Antigone, Flammarion.

2Lire aussi, Olivier Pironet, « Mourir à Jénine », Blogs du Monde diplomatique, 14 mai 2022.

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