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29.05.2020 à 06:00

Wahhabisme

Daoud Riffi

Le wahhabisme est un courant religieux à l'origine d'une variété de sous-écoles ayant pour point commun le rejet global de la tradition islamique classique, dans ses trois dimensions fondamentales : théologie (‘aqīda), droit (fiqh) et spiritualité (tassawuf). Le mot « wahhabisme » dérive d'un nom propre : celui de son fondateur éponyme, Mohamed Ibn Abdelwahhab (1703-1792). Ce prédicateur, né et mort dans le Najd (Arabie), est issu d'une famille de petits notables de l'oasis d'Ouyayna, à 30 km au nord-ouest de (...)

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Le wahhabisme est un courant religieux à l'origine d'une variété de sous-écoles ayant pour point commun le rejet global de la tradition islamique classique, dans ses trois dimensions fondamentales : théologie (‘aqīda), droit (fiqh) et spiritualité (tassawuf).

Le mot « wahhabisme » dérive d'un nom propre : celui de son fondateur éponyme, Mohamed Ibn Abdelwahhab (1703-1792). Ce prédicateur, né et mort dans le Najd (Arabie), est issu d'une famille de petits notables de l'oasis d'Ouyayna, à 30 km au nord-ouest de Riyad. Cette famille offre alors depuis déjà deux siècles des savants de faible envergure assumant le double rôle de juges (qādhī, pluriel qudhāt) de rite hanbalite et de transmetteurs des fondamentaux de la religion pour les habitants des environs. La région est aux marges du monde islamique, y compris sur le plan culturel.

La tradition du savoir impose alors aux étudiants de partir en quête des maîtres disséminés dans le Dar Al-Islam : pour le Najd cette tradition est indispensable, car aucun savant d'envergure n'y vit. Mais les sources laissent apparaître qu'Ibn Abdelwahhab ne se soumettra pas réellement à cette tradition de longues pérégrinations. Tout au plus voyage-t-il en Irak et au Hedjaz, y côtoyant quelques cheikhs sans s'y attacher, et c'est dans ces viviers estudiantins et savants qu'il découvrira sans doute les références et thématiques majeures pour son parcours ultérieur : la pensée du Damascène Ibn Taymiyya (mort en 1328) ; les principes de retour aux sources (Coran et Sunna, à la lumière de la compréhension des salaf, premières générations de savants), de lutte contre les innovations (bid‘a, pluriel bida‘), et, surtout, de rejet de toute forme d'associationnisme (shirk).

Une « théologisation » de la religion

Le cœur du wahhabisme, doctrine simple par bien des aspects, peut être résumé ainsi : c'est une vaste « théologisation » de la religion, au sens où les éléments juridiques et spirituels sont comme écrasés par le domaine théologique. La plupart des questions juridiques ont ainsi des conséquences dans le credo, ce qui explique sa propension à excommunier (takfīr) les musulmans, y compris pour des actes relevant du droit et non du dogme. Ce qui suscitait des controverses savantes chez les juristes (et non les théologiens) depuis des siècles, telles que la demande d'intercession auprès du Prophète ou de saints, n'entre plus alors dans l'un des cinq statuts du fiqh (allant de l'interdit à l'obligatoire, en passant par le permis), mais dans la dialectique foi/mécréance. De fait, pour Ibn Abdelwahhab et ses continuateurs, la totalité des musulmans est sortie de l'islam, et il faut soit les convertir, soit les combattre. L'obsession du wahhabisme, c'est voir le shirk partout, notamment dans le soufisme et la vénération des saints ; son objet, c'est faire revenir les musulmans à la pure unicité divine (tawhīd).

Théologiquement et juridiquement parlant, il entend s'inscrire dans la logique de « retour aux sources » : Ibn Abdelwahhab affirme ainsi puiser directement dans le Coran et la Sunna (sans recours systématique à la tradition herméneutique pluriséculaire) même si, dans ses polémiques avec ses adversaires, il prétend ne pas dévier de l'école hanbalite — les savants de cette école (madhhab, pluriel madhāhib) n'auront de cesse d'affirmer le contraire. Dès le début le wahhabisme s'inscrit donc en faux contre la tradition classique élaborée progressivement, dénonçant comme innovateurs et hérétiques les tenants du savoir officiel.

Le prédicateur va émerger par des prises de parole publiques extrêmes et une série d'actes concrets à portée fortement symbolique : il fait exécuter une femme adultère (alors qu'il n'a aucune fonction judiciaire), et détruit le tombeau d'un célèbre compagnon du Prophète, Zayd Ben Al-Khattab. Par ces actes il ouvre une campagne de subversion des autorités légales : le pouvoir central ottoman, sa justice et les autorités religieuses des quatre grandes écoles et des confréries soufies.

Créant partout le scandale pour ses actes et sa pratique constante du takfīr, il se fait systématiquement expulser et condamner, à commencer par son propre père, alors qādhī dans la région.

Naissance d'un pouvoir bicéphale en Arabie

À la faveur d'une alliance conclue en 1744 avec un chef d'oasis, Mohammed Ibn Saoud (fondateur de la dynastie saoudienne), Ibn Abdelwahhab obtient la collaboration du bras armé qui lui faisait défaut : le wahhabisme entame alors son expansion par le jihad contre des musulmans devenus mécréants. Il rompt ainsi avec la tradition la plus générale pour qui, d'Ibn Hanbal en passant par Ibn Taymiyya, le djihad n'est pas une guerre de conquête, mais de défense de la Oumma, la « communauté des croyants ».

L'alliance institue, de plus, la bicéphalie toujours en vigueur en Arabie saoudite : le pouvoir religieux pour la famille du Cheikh (les Āl al-Cheikh), les descendants d'Ibn Abdelwahhab ; le politique aux Saoud (les Āl Su‘ūd). C'est elle qui va mener une lutte sur deux fronts : dynastique, contre les Ottomans ; religieuse, contre la totalité des autorités de l'époque (oulémas et soufis).

Le wahhabisme se pose donc dès le début en contre-religion. Le long XIXe siècle verra ainsi alterner les phases de conquêtes et de replis des forces wahhabites, avec deux royaumes successifs, 1745-1818 et 1824-1890, entrecoupés par la mise au pas ottomane. Le prétexte en fut donné par le sac wahhabite, entre 1801 et 1803, des tombeaux de Najef et Kerbala, en Irak, et surtout de La Mecque et Médine, ce qui s'acheva par la destruction de la capitale saoudienne d'Al-Dariya et l'exécution d'Abdallah Ben Saoud. Restauré en 1890 par Abdelaziz Ben Saoud, le royaume reprit sa politique d'anathèmes, destructions de tombeaux, razzias et massacres massifs. Ainsi, à la faveur de l'écroulement de l'Empire ottoman, sont pris La Mecque et le Hedjaz (d'où est chassé Fayçal en 1925) et le royaume s'étend alors à la plus grande partie de la péninsule Arabique, avec l'accord des Britanniques. Ce qui mène à la proclamation, en 1932, de l'actuel royaume d'Arabie saoudite (al-mamlaka al-‘arabiyya al-sa‘ūdiyya).

Déchiffrons la lourde symbolique des évènements. La biographie du prédicateur najdite est en fait calquée sur la geste prophétique. Car les premiers chroniqueurs wahhabites — initiés en ce sens par Ibn Abdelwahhab lui-même — inscrivent la subversion du maître dans un schéma littéraire puisé dans la Sīra, soit le récit de la vie du Prophète : un homme, seul contre un pouvoir tyrannique et polythéiste, lutte pour le pur tawhīd ; expulsé et rejeté de tous il revient vainqueur à la faveur d'une alliance. Le prédicateur est le premier à jouer cette répétition de l'histoire : il envoie, comme le Prophète, des lettres aux chefs politiques et religieux (en Arabie, puis jusqu'au Maroc) les appelant à la « conversion » ; il affirme mener, comme lui, un « jihad défensif » contre l'injuste et impie répression ottomane. Ses polémiques avec les oulémas rejoignent celles du Prophète avec les polythéistes mecquois. Il écrit même un résumé de la Sīra qui souligne ce parallèle des vies et des combats. Car il s'agit bien alors de prouver que l'unique héritier du Prophète dans un monde redevenu « entièrement mécréant », selon l'expression du grand chroniqueur du wahhabisme Ibn Bishr, c'est Ibn Abdelwahhab lui-même.

Takfīr, conquêtes au nom du jihad et massacres récurrents. Du Maroc jusqu'en Inde, ces trois péchés originels du wahhabisme laisseront aux yeux de l'Oumma une vision d'effroi : « wahhabisme » devient une insulte, synonyme de kharijisme (secte des premiers temps de l'islam réputée avoir semé la mort via l'excommunication).

Dès le début, et jusqu'aujourd'hui, les oulémas des quatre écoles (notamment hanbalite, dont se réclame Ibn Abdelwahhab) multiplient les réfutations et mises en garde contre « l'égaré qui égare ». Dans ces textes (courtes fatwas comme livres de plusieurs centaines de pages), les savants multiplient les griefs qui reviennent telle une antienne : le prédicateur n'a étudié avec personne ; il ne comprend donc pas les textes qu'il lit et n'a pas les moyens intellectuels de ses prétentions à l'ijtihād effort interprétatif » reconnu aux savants permettant de fonder des règles du Coran et de la Sunna). Il est donc coupable d'hérésie, de bid‘a et de takfīr. Une des premières réfutations émanant en 1754 du propre frère d'Ibn Abdelwahhab, Suleyman, contient en germe toutes les critiques ultérieures : usurpation scientifique, faiblesse herméneutique et incompétence y sont déjà condamnées.

« Wahhabisme », mot à ce point sulfureux qu'un changement sémantique s'opère sous le règne d'Abdelaziz Ben Saoud : lors du hajj de 1936, le roi condamne l'emploi du mot, pour revendiquer celui de « salafī ». L'idée, peut-être inspirée par Rachid Ridha (mort en 1935), confère au wahhabisme l'onction d'un salafisme réformateur et moderniste, celui de l'adaptation aux conditions du monde contemporain, conforme à la pensée de Mohamed Abduh (mort en 1905) et de son maître le cheikh Jamal Al-Din Al-Afghani (dont on connaît la polémique qu'il avait entretenue à Paris avec Ernest Renan en 1883).

Modernité « paradoxale » de l'islam

Troublant Rachid Ridha, sans doute une des clés de succès et de pérennité du wahhabisme. Car ce dernier, confiné à la seule Arabie, aurait pu entrer dans l'histoire des hérésies oubliées. Les spécialistes s'opposent encore pour savoir s'il fut le fidèle héritier d'Abduh ou s'il profita plutôt de l'aura du maître pour mieux en trahir les idéaux. Toujours est-il que son journal Al-Manar créé en 1898 devient une référence intellectuelle pour plusieurs générations de lettrés. Auteur prolifique fasciné par le wahhabisme, il édite la biographie d'Ibn Abdelwahhab et l'ensemble de ses écrits. Subjugué par la déferlante saoudienne sur l'Arabie, il devient conseiller du roi Abdelaziz et ses disciples les premiers cadres et professeurs du jeune pays.

D'hérétique, source de sédition (fitna), Ibn Abdelwahhab devient donc avec lui un mujaddid (revivificateur), annoncé par le Prophète. C'est en lisant Ridha qu'une autre figure majeure du wahhabisme, Nasar Al-Din Al-Albani (mort en 1999), d'origine albanaise comme son nom l'indique, entrera en salafisme, devenant le « second Ibn Abdelwahhab », et une référence-clef de l'école. Si le pétrole et la géopolitique ont pérennisé la dynastie saoudienne, Ridha contribuera à la « wahhabisation » de l'islam, conférant à l'hérésie le rang d'orthodoxie.

Cette véritable captation a été permise par le no man's land intellectuel induit par l'écroulement généralisé de l'islam traditionnel. L'empire ottoman — élément symbolique et géopolitique d'importance — disparaît, et la mise en coupe réglée, avec le Proche-Orient, du reste de l'ensemble des pays de la Oumma condamnait son élite religieuse à la collaboration ou au silence, donnant à l'Arabie saoudite l'apparence d'un havre d'indépendance et de pureté doctrinale. L'ancien monde religieux décline, la presse diffuse les nouvelles idées, et l'histoire se réécrit : on théorise le mythe du déclin ottoman, on condamne fiqh desséché et soufisme hérétique, pour mieux sublimer les nouveaux prophètes.

L'histoire des idées est toujours celle de leur réception : ce décalage entre un homme, sa pensée, et ce qu'en font ceux qui viennent après ; l'histoire du wahhabisme n'y échappera pas. Car le mythe wahhabite apparaît comme porteur d'espoir : il nourrit la soif de pureté et l'idéal romantique du réformateur seul contre tous. Dans cette histoire revisitée, Ibn Abdelwahhab ne sera plus le fondateur d'une secte qui sema discorde et mort, mais la figure tutélaire de la lutte contre les vieilleries de la tradition. Il incarne la querelle des Anciens contre les Modernes, celui qui donne à tous les musulmans les moyens d'interpréter directement les Textes, sans la médiation d'une corporation savante.

Cette modernité du wahhabisme explique la fascination qu'il exerce et sa réception par des intellectuels pourtant adeptes du rationalisme d'un Abduh. C'est ainsi que le peintre (converti à l'islam) Étienne Dinet, de retour de son hajj en 1929, admire la « pureté wahhabite », et restera toujours proche du mouvement d'Ibn Badis. De même, Leopold Weiss, alias Muhammad Asad : juif autrichien converti lui aussi, fidèle lecteur d'Abduh et Ridha, et auteur très lu d'une monumentale traduction commentée du Coran, il résume ce virage historiographique majeur. Le wahhabisme est le « message authentique du Prophète », « grande tentative qui aurait pu libérer l'Islam de toutes les superstitions qui l'avaient obscurci » ; les idées des Wahhabites […] étaient en réalité plus proches de l'esprit du Coran » que celles des autres musulmans. Les excès sont désormais imputés aux disciples trop zélés.

Rejet de la tradition classique, lutte contre les « superstitions » : le wahhabisme fait figure de modernité paradoxale de l'islam. La victoire posthume de son fondateur se trouve sans doute là : arrivé sur la scène religieuse quand l'écroulement généralisé pointe, entrant en collusion avec l'esprit du temps, offrant une doctrine simple accessible à tous, le wahhabisme pouvait sortir de son histoire mortifère pour entrer dans l'imaginaire collectif d'une communauté en quête d'un nouveau souffle.

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POUR ALLER PLUS LOIN
➞ David Commins, Wahhabi Mission and Saudi Arabia, I. B. Taurus, 2006
➞ Michael Crawford, Muhammad ibn ‘Abd al-Wahhab, One world, 2014
➞ Nabil Mouline, Les Clercs de l'islam, PUF, 2011
➞ Esther Peskes (dir.), Wahhabism. Doctrine and development (2 vol.), Gerlach Press, 2016
➞ Daoud Riffi, « Le wahhabisme disséqué », Les Cahiers de l'slam, novembre 2017
➞ Daoud Riffi, « Comprendre le salafisme », Les Cahiers de l'Islam, mars 2019


28.05.2020 à 06:00

Yémen. L'impossible sortie de la guerre

Helen Lackner

Dans les premiers mois de 2020, la situation du Yémen, déjà désastreuse, s'est encore aggravée, loin des yeux du monde, presque exclusivement préoccupé par la pandémie de Covid-19. L'offensive militaire houthiste, la proclamation d'autonomie du Sud et des inondations catastrophiques ont ajouté aux souffrances innombrables de la population. Et les protagonistes n'arrivent pas à trouver une porte de sortie. Au Yémen, on a assisté ces derniers mois à l'intensification des tendances déjà présentes : (...)

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Dans les premiers mois de 2020, la situation du Yémen, déjà désastreuse, s'est encore aggravée, loin des yeux du monde, presque exclusivement préoccupé par la pandémie de Covid-19. L'offensive militaire houthiste, la proclamation d'autonomie du Sud et des inondations catastrophiques ont ajouté aux souffrances innombrables de la population. Et les protagonistes n'arrivent pas à trouver une porte de sortie.

Au Yémen, on a assisté ces derniers mois à l'intensification des tendances déjà présentes : détérioration de la situation humanitaire, réduction de l'engagement de l'Arabie saoudite et des Émirats arabes unis (EAU), effondrement de l'accord de Riyad et de la mise en œuvre de l'accord de Hodeida. À cette liste déjà terrible, il faut ajouter la grande offensive houthiste dans le nord-est, les inondations dévastatrices, la diffusion rapide du Covid-19 et, plus récemment, la déclaration d'« autonomie » du Conseil de transition du Sud (CTS). Compte tenu des expériences passées, il serait imprudent de suggérer que les choses ne peuvent encore empirer, au moment où le pays célèbre, le 22 mai, les trente ans de son unité.

Arabie saoudite, comment sortir du bourbier ?

Fin 2019, l'Arabie saoudite semblait déterminée à s'extraire du bourbier yéménite, au bout de près de cinq ans d'un engagement militaire de plus en plus infructueux. Les frappes aériennes ont diminué de façon spectaculaire, et l'accord de Riyad entre les séparatistes du CTS et le gouvernement du président Abd Rabbo Mansour Hadi, reconnu internationalement, visait à rétablir la coopération au sein de la coalition anti-houthiste. Les gens espéraient qu'une nouvelle diminution des actions militaires mènerait à un accord avec les houthistes. Des négociations étaient en cours depuis des mois. Elles avaient commencé après les attaques de missiles de septembre 2019 contre des installations importantes de production et de traitement du pétrole en Arabie saoudite. Bien que revendiquées par les houthistes, les preuves allaient plutôt vers un lancement par l'Iran ou ses alliés les plus proches ; mais cet événement traumatisant pour l'Arabie saoudite a déclenché une tentative sérieuse du royaume de mettre fin à son implication dans la guerre du Yémen.

Au début de l'année 2020, ce plan a été remis en question par une offensive militaire houthiste dans le nord-est du pays. Ils ont d'abord pris le district de Nehm, un front à seulement 60 km à l'est de Sanaa, resté stable pendant quatre ans ; puis ils ont pris la plus grande partie du gouvernorat de Jawf, coupant ainsi presque l'accès à la route principale reliant le Yémen à l'Arabie saoudite, et menaçant les champs de pétrole et de gaz de Marib. La ville elle-même et sa population, désormais nombreuse, ont été contournées et constituent presque une île isolée en territoire houthiste. Les Saoudiens ont répliqué en intensifiant les frappes aériennes, et les combats au sol se poursuivent.

Mais le 9 avril, les Saoudiens ont malgré tout montré leur détermination à clore ce chapitre en annonçant un cessez-le-feu unilatéral de deux semaines, destiné à être prolongé pendant tout le ramadan pour des raisons religieuses. Les houthistes ont riposté en proposant un ambitieux projet d'accord de paix global entre eux et l'Arabie saoudite. Tel quel, leur texte marginalise le gouvernement Hadi ; il implique de reconnaître que le conflit oppose deux parties, le mouvement houthiste et l'Arabie saoudite, et renvoie les débats sur l'avenir politique du Yémen à des discussions ultérieures au sein du pays.

Pendant ce temps, les combats au sol et les frappes aériennes ont continué. À la fin de la cinquième semaine de « cessez-le-feu », c'est-à-dire à la mi-mai, il y avait eu 145 raids et 577 frappes aériennes. En résumé, les houthistes ont réalisé des avancées militaires significatives, ils ont mis fin à quatre ans d'enlisement sur le front nord, et ils ont laissé sans réponse les ouvertures de paix saoudiennes. Les houthistes ont l'initiative, ce qui pose la question de leurs objectifs ultimes, et de leur volonté réelle de « laisser les Saoudiens s'en sortir ». Aucune information n'a été publiée récemment sur les progrès des pourparlers entre Saoudiens et houthistes.

Nouveaux problèmes dans le sud

Dans le sud, au début de 2020, les perspectives étaient déjà sombres pour l'accord de Riyad, signé en novembre pour réconcilier le CTS et le gouvernement Hadi, après que le premier a expulsé le second d'Aden par la force, en août 2019. Cela a coïncidé avec le retrait officiel des EAU avec tout leur matériel, bien que les Émiratis aient laissé derrière eux diverses milices alignées sur le CTS, qu'ils avaient entraînées, équipées et payées. Les EAU ont soutenu officiellement l'accord de Riyad, le prince héritier Mohamed Ben Zayed assistant même à sa signature, mais leur position actuelle n'est pas claire. Ils ont fourni un soutien aérien au CTS lors de certains affrontements dans le pays depuis l'été 2019, et c'est à Abou Dhabi que « l'autonomie » du CTS a été annoncée le 25 avril par son chef autoproclamé, Aydaroos Al-Zubaidi.

Pour maintenir l'ambiguïté, la seule réponse officielle des Émirats à la proclamation consiste à ce jour en un tweet du ministre d'État Anwar Gargash. Sans condamner explicitement le CTS, il écrit que l'accord de Riyad devrait être mis en œuvre, et qu'aucune partie ne devrait prendre de mesures unilatérales.

Selon le texte de l'accord de Riyad, c'est la coalition qui est chargée de superviser son application, et de prendre en charge la situation au sud. Après le retrait des EAU, les Saoudiens se retrouvent donc seuls aux commandes. Ils n'ont pas été en mesure de faire appliquer les clauses de redéploiement militaire destinées à réduire la présence militaire du CTS à Aden ni à y renvoyer des forces gouvernementales. La tension entre les deux parties s'est aggravée tout au long de l'opération et la guerre entre le CTS et les forces gouvernementales a finalement éclaté à Abyan le 11 mai.

L'arrêt temporaire des combats pendant l'Aïd est toujours en vigueur car le leader du CST Aydaroos Al-Zubaidi est impliqué dans des négociations à Riyad à l'invitation des autorités saoudiennes préoccupées par ce problème supplémentaire pour leur stratégie de sortie du Yémen.

Comme je l'ai déjà écrit ailleurs, le CTS avait de nombreuses autres raisons de franchir le pas : la colère populaire qui monte à Aden contre le manque d'électricité et d'eau, l'aggravation de la situation financière qui l'empêche même de payer ses milices, sans parler de la majorité des employés de l'État ; le chômage généralisé, la crise humanitaire exacerbée par le manque de fonds, l'émergence du Covid-19 et, pour couronner le tout, les inondations dévastatrices à Aden le 21 avril. Leur bastion d'Aden est maintenant le siège de manifestations presque quotidiennes contre le CTS et le gouvernement Hadi. On peut se demander si la décision du CTS a été sage, car elle a plutôt aggravé la situation qu'elle ne l'a améliorée.

La déclaration d'autonomie a révélé les limites géographiques du contrôle du CTS : tous les gouvernorats de l'est ainsi que l'île de Socotra s'en sont dissociés ; seuls les gouvernorats les plus proches d'Aden, ses principaux bastions, l'ont soutenue. En quelques jours, des combats à l'issue encore incertaine ont éclaté à Socotra, l'une des régions où le CTS et le gouvernement se sont affrontés au cours des trois dernières années. Sur le plan international, la proclamation a été universellement condamnée par les États arabes, le Conseil de sécurité des Nations unies, l'envoyé spécial des Nations unies, l'Union européenne (UE) et les principaux États du monde, tous soulignant l'impact négatif sur les nombreux problèmes du pays.

Hodeida et l'échec des Nations unies

Comme si ces problèmes ne suffisaient pas, une autre « réussite » antérieure s'est effilochée au cours des deux derniers mois. Le mandat de l'envoyé spécial des Nations unies, qui dure maintenant depuis plus de deux ans, n'a pas été marqué par le succès. L'accord de Stockholm de décembre 2018 a été largement présenté comme une avancée majeure et un premier pas vers un accord de paix plus large et complet. Le seul élément qui a été mis en œuvre par l'intermédiaire de la Mission des Nations unies pour le soutien de l'accord de Hodeida (UNMHA) a piétiné tout au long de l'année 2019. Il a enregistré des progrès limités, le principal étant une réduction significative des combats à Hodeida et dans ses environs, et la prévention d'une offensive de la coalition potentiellement désastreuse sur la ville et son port.

Le comité mixte de redéploiement a à peine fonctionné : en mars, un tireur embusqué houthiste a tué un observateur du gouvernement, ce qui a entraîné le retrait du gouvernement du comité, et donc son interruption effective. Compte tenu de l'urgence sanitaire actuelle du Covid-19, il est peu probable que les tentatives pour le relancer aboutissent rapidement à une reprise satisfaisante. À ce stade, il est donc juste de dire que cette opération est au point mort, même si l'ONU tentera probablement de la relancer lorsque les conditions le permettront. Une guerre de basse intensité se poursuit sans relâche ailleurs dans le gouvernorat.

Une aide humanitaire sans fin

Les problèmes entre les houthistes et les interventions humanitaires des Nations unies sont apparus en 2019, lorsque l'étendue du contrôle des houthistes sur le secteur humanitaire est devenue publique, tant en ce qui concerne la sélection des bénéficiaires que le montant des fonds détournés au profit des fonctionnaires et des institutions houthistes. Cela a empêché l'ONU de produire son évaluation annuelle des besoins pour 2020, ou un plan d'intervention humanitaire. L'ONU a annoncé avoir besoin de 3,4 milliards de dollars (3,11 milliards d'euros) pour l'année, sans fournir de détails ni tenir l'habituelle conférence des donateurs. Au 25 mai, le financement total reçu s'élevait à 680 millions de dollars (619 millions d'euros), dont plus de la moitié provenait de l'Allemagne, du Royaume-Uni, de l'Arabie saoudite et de l'Union européenne.

Lors de la réunion mensuelle du Conseil de sécurité des Nations unies d'avril sur le Yémen, le sous-secrétaire aux affaires humanitaires des Nations unies n'a mentionné ni l'évaluation détaillée des besoins ni le plan, se contentant d'annoncer que de nombreux projets humanitaires et sanitaires seraient fermés dans les semaines à venir faute de financement, et que les Nations unies avaient besoin de plus de 900 millions de dollars (822 millions d'euros) pour fonctionner jusqu'en juillet, principalement pour la distribution de nourriture du Programme alimentaire mondial (PAM). La conférence d'annonces de contributions d'avril, qui devait être accueillie par l'Arabie saoudite, a été reportée au 2 juin, soit presque au milieu de l'année ; étant donné les pressions de la crise du Covid sur l'économie mondiale, il ne faut sans doute pas s'attendre à des promesses importantes.

Depuis lors, il est devenu évident que le Yémen est l'un des pays où la famine risque de tuer des millions de personnes, un effet secondaire de la pandémie du Covid-19, qui entraîne un effondrement de la production et des exportations alimentaires mondiales, une baisse du financement humanitaire international, et la perturbation des communications. Ces facteurs ne peuvent qu'aggraver le désastre dans un pays où environ 2800 installations médicales fonctionnent partiellement, dans un système qui était déjà totalement inadéquat avant la guerre. Alors que les Nations unies affirment que des préparatifs sont en cours pour faire face à la nouvelle urgence virale, elles rappellent qu'elles doivent également faire face à l'épidémie de choléra. Elle a touché près d'un million de personnes en 2019 ; au cours des quatre premiers mois de cette année, on a recensé plus de 110 000 cas. La dengue, le paludisme, le chikungunya et d'autres maladies sont également au niveau épidémique.

Une panique justifiée

Le premier cas déclaré de Covid-19, annoncé le 9 avril a été détecté à Shihr, dans l'Hadramaout, et le patient s'est remis. Depuis lors, les statistiques internationales ont enregistré 233 cas au 25 mai, nombre certainement sous-estimé. Tout le monde s'attend à une aggravation de la situation et à un nombre de morts extrêmement élevé, étant donné la faiblesse physique de la population, après des années de malnutrition et de services médicaux inadéquats, sans parler de l'absence de structures de traitement spécialisées.

L'allocation de 40 millions de dollars (36,5 millions d'euros) des Nations unies pour les activités liées à la vaccination est clairement insuffisante. Un effort du secteur privé initié par la fondation Hayel Saeed Anam rassemble des entreprises internationales pour acheter et distribuer des équipements de protection de base dans tout le Yémen. Devant l'émergence de la crise, les Yéménites sont déchirés entre l'incrédulité et la panique. Les réactions des autorités dans tout le pays sont de mauvais augure pour les mois à venir, car elles sont marquées par la récrimination mutuelle, le racisme, la xénophobie, la censure, la désinformation généralisée et les décisions erratiques.

Au cours des deux dernières semaines, le nombre de cas et de décès a grimpé en flèche, tandis que les « autorités » réagissaient de manière divergente mais tout aussi inappropriée, ce qui a suscité davantage de peur et de panique. Des centaines de personnes sont mortes à Aden de maladies mystérieuses dont les symptômes sont ceux du Covid, et les hôpitaux refusent des patients et ont même fermé. Selon MSF, environ 80 personnes y sont enterrées chaque jour. Dans la ville de Sanaa, les autorités ne donnent aucun chiffre sur les décès ou les cas, et empêchent la diffusion d'informations. Malgré cela, des rapports ont fait état de plus de 2 500 cas et d'au moins 320 décès au cours des trois premières semaines de mai. Toutes les autorités ont ordonné des mesures de confinement pendant 4 jours pendant l'Aïd, mais rien n'est fait pour les faire respecter.

Comme si toutes ces catastrophes ne suffisaient pas, des inondations dévastatrices ont frappé le pays fin avril, affectant les villes principales, Sanaa, Aden et Marib entre autres, sans discrimination. Elles ont coupé les services de base d'eau et d'électricité pour des millions de personnes et ont touché directement plus de 150 000 personnes. Le nombre de morts a certes été peu élevé, mais beaucoup de gens ont perdu leurs biens et les réserves alimentaires limitées qu'ils avaient pu rassembler pour un ramadan particulièrement difficile.

Le 22 mai, le Yémen a marqué les trente ans de l'unification pacifique entre la République arabe du Yémen et de la République démocratique populaire du Yémen pour former la République du Yémen. Ce devrait être une occasion de se réjouir. Comme la plupart des Yéménites sont nés après 1990, ils n'ont aucun souvenir de la période précédente ni des rêves d'unification. Dans tout le pays, les gens attendaient avec impatience la liberté de mouvement, un État démocratique multipartite, la prospérité, combinant les services sociaux du régime socialiste avec un secteur économique privé florissant, une loi sur le statut personnel donnant aux femmes des droits égaux, la consommation de qat les jours fériés, la sécurité, la stabilité, et bien d'autres choses encore. Ils ont été amèrement déçus. En cette période sombre, il convient de rappeler à la jeune génération l'espoir et l'optimisme de ces années et de tirer les leçons d'une période qui était si prometteuse.

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Traduit de l'anglais par Pierre Prier.


27.05.2020 à 06:00

L'Algérie sous pandémie, silence dans les rangs !

Ilhem Rachidi

Les arrestations de militants du Hirak et de journalistes se sont intensifiées ces dernières semaines, malgré le confinement et la mise en pause du mouvement. Le pouvoir a également fait adopter des lois liberticides, aggravant même les peines encourues en période de « catastrophe ». Massive, cette vague de répression se heurte à quelques manifestations locales et à la mobilisation des réseaux sociaux. Le 26 septembre dernier, Ahcene Kadi se trouve avec un groupe d'amis à la terrasse du café Le Passage, (...)

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Les arrestations de militants du Hirak et de journalistes se sont intensifiées ces dernières semaines, malgré le confinement et la mise en pause du mouvement. Le pouvoir a également fait adopter des lois liberticides, aggravant même les peines encourues en période de « catastrophe ». Massive, cette vague de répression se heurte à quelques manifestations locales et à la mobilisation des réseaux sociaux.

Le 26 septembre dernier, Ahcene Kadi se trouve avec un groupe d'amis à la terrasse du café Le Passage, au centre d'Alger, lorsque deux gendarmes en civil se dirigent vers lui et lui intiment l'ordre de les suivre. Ils n'avancent aucun motif, ne présentent pas de mandat. Ils l'attrapent violemment et le trainent de force vers leur véhicule. « Je m'y attendais. C'est le sort des militants en Algérie. C'est cela, une révolution. Les plus actifs se font arrêter », raconte-t-il.

Il ne peut joindre son avocat que le lendemain soir et passe trois jours à la gendarmerie de Bab Jdid, avant d'être transféré à la prison d'El-Harrach à Alger. Les conditions de détention y sont « horribles », surtout en ce qui concerne l'hygiène. Il cohabite avec environ 80 détenus de droit commun dans une cellule où se trouvent seulement 24 lits. Seuls quatre de ses codétenus sont des prisonniers d'opinion, arrêtés pour avoir pris part à une manifestation ou simplement pour avoir porté le drapeau amazigh. « Les toilettes nous servaient de douche et c'est là qu'on nous servait à manger », se souvient-il.

Trois mois de détention préventive

Ahcene Kadi, 22 ans, est membre du Rassemblement Action Jeunesse (RAJ), une association ciblée par les autorités pour son rôle dans le Hirak,, mouvement de contestation né en février 2019. Dix militants du RAJ ont été incarcérés depuis l'automne. Son président, Abdelouahab Fersaoui, vient d'être libéré, après avoir vu le 17 mai sa peine réduite en appel à six mois de prison. Il avait été arrêté par des policiers en civil le 10 octobre alors qu'il quittait un sit in de soutien aux détenus du Hirak devant le tribunal de Sidi M'Hamed. Six mois plus tard, il a été condamné à une peine d'un an de prison et 20 000 dinars d'amende (environ 148 euros) pour « atteinte à l'intégrité du territoire national » et « incitation à la violence pour nuire à la défense nationale ».

Après avoir passé trois mois en détention préventive, Ahcene Kadi a quant à lui bénéficié d'une vague de libération initiée en janvier dernier par le nouveau président Abdelmajid Tebboune, élu en décembre lors d'un scrutin peu suivi. Mais au-delà de l'annonce des libérations — dans de nombreux cas provisoires —, les procès se sont poursuivis. Kadi a fait appel de sa condamnation en mars dernier à six mois fermes pour « atteinte à l'unité et la sécurité nationale ».

Des arrestations parfois violentes

Si le Hirak s'est illustré par son pacifisme, la répression a néanmoins toujours été présente. Dès les premiers rassemblements, des arrestations parfois violentes et souvent rapides ont eu lieu. Principalement à Alger, où les manifestations sont interdites par décret depuis 2001. Ceci a nettement freiné les échanges entre activistes et par conséquent le développement d'une société civile dynamique. Au fur et à mesure que le Hirak s'intensifiait, avec d'autres marches que celles du vendredi, ou avec de nombreux débats en plein air, cette réappropriation de l'espace public s'est heurtée à la rigidité du pouvoir, déterminé à étouffer toute contestation organisée pour maintenir le statu quo sur le plan politique, et céder le minimum, surtout après le départ de Abdelaziz Bouteflika en avril 2019.

À cette époque, on dénombre déjà de nombreux blessés, même si aucun chiffre fiable n'a depuis été rendu public. Un manifestant de 23 ans, Ramzy Yettou, est même décédé en avril 2019 des suites de coups à la tête que des policiers lui auraient portés, d'après ses proches.

En juin, alors que le Hirak se maintient et continue d'appeler au départ de tous les hommes politiques et hommes d'affaires ayant servi le « système », une première vague d'incarcérations cible plusieurs dizaines de manifestants munis du drapeau amazigh, un symbole culturel et identitaire couramment brandi au Maghreb et qu'aucune loi n'interdit. Quelques semaines plus tard, ce sont les militants les plus connus que les autorités ont tenté de réduire au silence. Parmi eux, le porte-parole de l'Union démocratique et sociale (UDS) Karim Tabbou, qui a depuis été condamné à un an de prison, le militant Samir Belarbi, qui est actuellement incarcéré pour la deuxième fois, ainsi que le président du RAJ, Abdelouahab Fersaoui.

La répression s'intensifie sous Covid-19

Mais depuis le début de la pandémie du Covid-19, une répression plus intense a cours aux quatre coins du pays. « Au moment où la majorité des pays libèrent les prisonniers politiques, l'Algérie incarcère ses enfants », dénonce Elhanafi Afroune, un militant de 29 ans du Hirak de la région de Béjaïa en Kabylie. « Le pouvoir profite de cette période pour emprisonner le maximum possible de militants, regrette-t-il. Les gens ont cessé de manifester et beaucoup de militants ont appelé à la suspension des marches à cause de cette crise sanitaire. C'est une circonstance exceptionnelle qui nous demande de préserver la santé publique. C'est la première priorité ».

Le 17 mars, les autorités annonçaient l'interdiction de tout rassemblement. Mais ces dernières semaines, quelques sit in se sont néanmoins tenus, en Kabylie notamment, pour protester contre une répression sans précédent. Malgré le confinement imposé par les autorités, la contestation a peu de chance de s'y essouffler. L'impatience de se mobiliser et de se retrouver dans la rue est palpable sur les réseaux sociaux. « Les marches vont reprendre à la fin de cette pandémie », prévient Afroune.

Rassemblements contre les arrestations

Le 15 mai dernier, à Akbou, il a exceptionnellement pris part à un sit in, en respectant la distanciation sociale, pour dénoncer « les arrestations massives ». À Tichy, une vingtaine de personnes se sont rassemblées pour exprimer leur soutien aux détenus d'opinion et dénoncer l'absence de réformes politiques. De même à Béjaïa, où les manifestants demandaient la libération d'un activiste qui a porté plainte contre des policiers et s'est retrouvé accusé de destruction de biens publics. Par ailleurs, une marche nocturne a eu lieu à Ouacif dans la wilaya de Tizi Ouzou pour dénoncer « l'agression » d'un adolescent par un policier. Ces rassemblements, organisés rapidement pour marquer le coup et faire pression, ne font pas l'unanimité chez les militants en cette période de crise sanitaire. Mais ce type de mobilisation explique sans doute le faible nombre d'incarcérations dans la région, d'après Afroune.

« Ils savent bien que s'ils arrêtent des personnes ici, il y aura un grand élan de solidarité et la situation risque de dégénérer, explique-t-il. La Kabylie est connue pour sa rébellion contre ce pouvoir et c'est très facile d'y mobiliser. Il y a beaucoup d'animateurs, ils ne peuvent pas arrêter tout le monde. L'objectif de ces arrestations, c'est d'étouffer le mouvement. Si on convoque quelqu'un, tout le monde se mobilise devant le palais de justice pour demander sa libération immédiate. Et souvent, on le libère juste après l'interrogatoire ».

Mais ailleurs, l'appareil répressif tourne à plein régime. Le 19 mai, le Comité national pour la libération des détenus (CNLD) créé en août dernier par un groupe d'activistes et d'avocats recensait 59 détenus dans 19 wilayas. Selon ce comité, depuis le début du confinement, une trentaine d'activistes ont été placés sous mandat de dépôt tandis que 120 personnes ont été convoquées, une majorité pour des publications sur Facebook. Ces chiffres, néanmoins, ne représentent pas l'étendue ni l'intensité de la répression. Les interpellations sont quotidiennes. Des centaines de manifestants ont purgé leur peine ou ont été provisoirement libérés. Au moins 1 500 personnes auraient été poursuivies et environ 250 emprisonnées depuis le début des protestations. Et si plus de 5 000 détenus ont été relâchés le 1er avril pour des raisons de santé publique, aucun d'entre eux n'était poursuivi en lien avec le Hirak.

Dans ce contexte, l'arrestation en avril dernier à Sétif de Welid Kechida, 25 ans, qui avait créé le groupe Hirak mêmes sur Facebook, a suscité une profonde indignation. Il est poursuivi pour « atteinte à corps constitué », « outrage et offense au président de la République », « atteinte à l'entité divine » et « atteinte aux forces de l'ordre », d'après son avocat Abdelmoumene Chadi.

Une loi contre la diffusion de « fausses informations »

Pendant ce temps, un projet de réforme du Code pénal, jugé liberticide par les défenseurs de droits humains, a été rapidement adopté. Il criminalise la diffusion de fausses informations qui « portent atteinte à l'ordre public et à la sécurité publique », à « la sûreté de l'État et à l'unité nationale », et punit ses auteurs d'un à trois ans de prison, et de cinq ans lors de « périodes de confinement sanitaire ou d'une catastrophe naturelle, biologique ou technologique ou de toute autre catastrophe ».

Les journalistes aussi subissent de lourdes pressions, tandis que plusieurs sites d'information ont été censurés. À la mi-mai, le site L'avant-garde n'était accessible que de façon restreinte, par VPN. Radio M, Maghreb émergent, Interlignes, DzVid ont aussi été bloqués ces dernières semaines. Une nouvelle a encore davantage alourdi l'atmosphère : la disparition du journal satirique El Manchar. « Le climat de répression des libertés, les incarcérations de citoyens à la suite de leurs activités sur les réseaux sociaux nous ont conduits à réfléchir sur les risques que nous encourons. Nous avons vécu des moments de peur et nous avons résisté pendant cinq ans en essayant de contribuer à notre manière, par la satire, aux difficultés que notre pays et nos citoyens traversaient. Nous ne pensions pas en arriver là », pouvait-on lire sur leur page Facebook.

Plusieurs journalistes jetés en prison

Quatre journalistes sont actuellement incarcérés en lien avec leur couverture du Hirak, dont Khaled Drareni, directeur du site Casbah Tribune et correspondant de TV5 Monde, qui a été interpellé et interrogé à plusieurs reprises depuis le début du mouvement. Le 7 mars dernier, il était de nouveau arrêté près de la place Audin alors qu'il y couvrait une manifestation. Cette fois, il a été relâché trois jours plus tard et placé sous contrôle judiciaire. Depuis le 29 mars, il est à nouveau emprisonné et poursuivi pour « incitation à attroupement non armé » et « atteinte à l'unité nationale ». Sofiane Merakchi, correspondant de la chaîne de télévision libanaise Al-Mayadeen et collaborateur de France 24 et RT vient de purger une peine de huit mois de prison pour « introduction d'équipements sans licence et évasion douanière ».

« Le système veut mettre un terme au Hirak. Il pense y arriver s'il isole le mouvement populaire et lui enlève le peu de visibilité qui lui reste sur les quelques médias qui continuent malgré les pressions à couvrir la révolution pacifique », explique Mustapha Bendjama, 29 ans, rédacteur en chef du journal Le Provincial, basé à Annaba. « Il a donc commencé par intimider les journalistes en procédant à de nombreuses interpellations. Les journalistes arrêtés passaient plusieurs heures au commissariat, où ils étaient menacés. On tente de leur faire peur afin qu'ils abandonnent. Khaled, moi-même et de nombreux confrères avons subi cela ».

« Quand ils voient que le journaliste en question ne baisse pas les bras, alors ils commencent à intensifier la répression, poursuit-il. Depuis un an, on assiste à une véritable régression de la liberté de la presse en Algérie. Le climat de peur instauré avec les arrestations de journalistes et les nombreuses poursuites et menaces contre d'autres poussent la quasi-totalité des journalistes à s'autocensurer, afin d'éviter des problèmes qui peuvent leur coûter, en plus de leurs emplois, la liberté. Les premiers mois du Hirak, la presse se sentait plus libre. Après, c'était la descente aux enfers ».

Depuis plusieurs mois, Bendjama est victime d'un harcèlement judiciaire. Il a été arrêté à plusieurs reprises, perquisitionné, interdit de quitter le territoire, puis d'assister ou de se retrouver près du lieu d'une manifestation. Le 18 mai, il devait être auditionné par le juge d'instruction, mais son audience a été reportée à la fin du mois, car il a été pris d'un malaise la veille et a dû être brièvement hospitalisé. Il est actuellement poursuivi pour deux affaires qui concernent des publications sur Facebook, dont une datant du mois d'avril 2019 où il affirmait que l'armée n'avait pas à se mêler de politique.

« Ils cherchent des prétextes pour faire taire toutes les voix qui refusent de rentrer dans le rang », conclut-il.


26.05.2020 à 08:23

La jeunesse algérienne, cœur vaillant du Hirak

Akram Belkaid

Algérie, mon amour, un documentaire du journaliste Mustapha Kessous, donne la parole à de jeunes Algériens, actrices et acteurs du Hirak, le mouvement de protestation populaire né en février 2019. Diffusé sur France 5, le 26 mai à 20 h 50 et suivi d'un débat, ce film raconte à sa façon une période exceptionnelle de l'histoire de l'Algérie indépendante. Le vendredi 22 février 2019, des centaines de milliers d'Algériennes et d'Algériens occupaient les rues pour s'opposer à un cinquième mandat du président (...)

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Algérie, mon amour, un documentaire du journaliste Mustapha Kessous, donne la parole à de jeunes Algériens, actrices et acteurs du Hirak, le mouvement de protestation populaire né en février 2019. Diffusé sur France 5, le 26 mai à 20 h 50 et suivi d'un débat, ce film raconte à sa façon une période exceptionnelle de l'histoire de l'Algérie indépendante.

Le vendredi 22 février 2019, des centaines de milliers d'Algériennes et d'Algériens occupaient les rues pour s'opposer à un cinquième mandat du président Abdelaziz Bouteflika, grabataire et invisible depuis cinq ans. Durant plus d'un an, et jusqu'à ce que la pandémie de Covid-19 stoppe ce mouvement populaire historique, chaque vendredi a été l'occasion pour le Hirak de fustiger le système autoritariste qui dirige l'Algérie. Dans un documentaire à hauteur d'homme, Mustapha Kessous, journaliste au quotidien Le Monde a choisi quelques jeunes pour raconter cette épopée citoyenne pacifique. Un choix à saluer, car c'est bien cette jeunesse qui fut au cœur de cet éveil d'une société que l'on croyait définitivement résignée.

Les images des cortèges d'Alger le montrent bien, la jeunesse y est omniprésente avec des slogans qui ne font pas dans la demi-mesure : « Les généraux à la poubelle, l'Algérie teddi l'istiqlal [L'Algérie sera indépendante] » ou bien « Le peuple est éduqué, le pouvoir est traître », ou enfin l'incontournable « Pouvoir assassin ! » qui fait écho aux tueries d'octobre 1988, époque où aucune des personnes interviewées par Kessous n'était encore née. Dans le film, il est aussi question de l'humour omniprésent dans le Hirak, comme lorsque les manifestants exigent du shampoing « pour être bien » tandis que les forces de l'ordre ont recours aux canons à eau pour les disperser.

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« Ils ne nous connaissent pas »

Depuis des décennies, le pouvoir a toujours méprisé et ignoré son peuple. Une jeune femme le dit bien : « Ils ne nous connaissent pas. » C'est tellement vrai que le régime a cru que le cinquième mandat passerait comme une lettre à la poste. « L'humiliation de trop » résume l'un des protagonistes du documentaire. Le film rappelle ce que ces jeunes ont eu à vaincre pour sortir dans la rue et vivre cette « véritable délivrance ». Le lointain poids du traumatisme colonial qui, dans de nombreuses familles passe d'une génération à l'autre. Le fardeau de la décennie noire (1992-2000) encore présent dans les esprits et qui fut pendant longtemps un véritable obstacle à toute contestation majeure.

En février 2019, la jeunesse algérienne est sortie dans la rue pour dire non au cinquième mandat puis, très vite, pour exiger un changement de système. Dans le documentaire, il est souvent question de « réappropriation », notamment de la rue, mais aussi de découverte de l'Autre. Des femmes défilent aux côtés d'islamistes en partageant le même objectif : faire dégager le pouvoir. Minée depuis longtemps par les clichés régionalistes savamment entretenus par le régime, les Algériens retissent soudain des liens entre eux, comme le dit un ingénieur oranais interviewé par l'auteur.

Un amour paradoxal pour le pays

Pour autant, le Hirak n'a pas changé la société. Dans le documentaire, les propos rappellent que les pesanteurs demeurent. La jeunesse vit sa peine dans un pays où il n'y a pas de loisirs, où il faut se cacher pour s'aimer ou passer un bon moment. « On se sent vieux », dit l'un. « On t'empêche de vivre ta jeunesse », dit l'autre. Les femmes ont certes participé au Hirak, mais le Code de la famille qui en fait des mineures assistées n'a pas disparu. La frustration sexuelle est une réalité. Difficile d'échapper à cette mal-vie qui entretient les tensions et pousse à penser que l'ailleurs est un paradis. Partir ou rester ? « Je ne vois rien pour moi » en Algérie, dit une jeune avec amertume. « La force, c'est la jeunesse », répond l'autre qui ne se voit pas quitter sa terre natale.

Mais quel que soit le discours, transpire un amour pour le pays qui pourrait paraître paradoxal. Tant de fatigue, tant d'épreuves et de déceptions, et pourtant, cette Algérie – et son peuple, ils l'aiment et ils ne cessent de le répéter. « Un peuple qui met en rogne mais qui reste attachant », lâche un personnage.

Les doutes quant à la finalité du Hirak sont aussi évoqués. Lucide, un avocat ne cache pas son désenchantement. « Ce n'est pas encore une révolution. » Ses camarades sont plus optimistes. À rebours, on réalise que les images qui ont défilé auparavant montrent que le fait politique est certainement ce qui a manqué le plus au mouvement. Mais l'histoire se poursuit. La pandémie de coronavirus a stoppé le Hirak dans son élan depuis le vendredi 13 mars. Le régime a profité du semi-confinement pour durcir la répression. Les arrestations se multiplient et la justice est aux ordres.

Deux témoignages donnent une idée des violences physiques et morales que peuvent subir les emprisonnés. Cela stoppera-t-il le Hirak de manière définitive ? Il faudrait pour cela que le régime enferme toute la jeunesse algérienne.


26.05.2020 à 06:00

La terre, racine du roman national israélien

Mehdi Belmecheri-Rozental

Pour l'État israélien, l'histoire palestinienne ne peut pas exister car elle viendrait perturber le roman national, basé sur une continuité historique des temps bibliques à la fondation d'Israël. Au nom de ce lien à la terre qui serait exclusif, la politique israélienne fait tout pour dépouiller la mémoire palestinienne de ses traditions et de sa culture. Chaque nation a ses mythes fondateurs, écrit son roman national au service de ses intérêts. Pour la jeune nation israélienne, une phrase sert de (...)

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Pour l'État israélien, l'histoire palestinienne ne peut pas exister car elle viendrait perturber le roman national, basé sur une continuité historique des temps bibliques à la fondation d'Israël. Au nom de ce lien à la terre qui serait exclusif, la politique israélienne fait tout pour dépouiller la mémoire palestinienne de ses traditions et de sa culture.

Chaque nation a ses mythes fondateurs, écrit son roman national au service de ses intérêts. Pour la jeune nation israélienne, une phrase sert de matrice à la construction de cet imaginaire : « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre ». Cette affirmation maintes fois démentie définit encore aujourd'hui la stratégie israélienne pour construire son propre roman national, et prouver la légitimité d'Israël sur cette terre. Comme le disait en 1998 Ariel Sharon : « Tout le monde doit bouger, courir, et s'emparer d'autant de collines qu'il est possible pour agrandir les colonies parce que tout ce que l'on prendra restera à nous ». La colonisation est, en effet, l'une des lignes directrices de tous les gouvernements qui se sont succédé à la tête du pays depuis des décennies. Pour Israël, l'enjeu n'est pas seulement de gagner des hectares de terres supplémentaires, mais aussi d'inscrire sa présence sur cette terre dans une histoire longue. Dans les territoires palestiniens occupés comme de l'autre côté du mur de séparation, les traces de cette lutte pour s'affirmer comme maître de la terre, hier comme aujourd'hui, sont visibles.

On ne déracine pas facilement la présence d'un peuple. En 1948, lors de la création d'Israël, des centaines de milliers de Palestiniens évacuent en urgence leurs villages pour fuir les milices sionistes et l'armée israélienne. Celle-ci est la première à utiliser le terme « Nakba » (catastrophe) en menaçant ses villageois dans un tract : « Si vous voulez échapper à la Nakba, éviter un désastre, une inévitable extermination, rendez-vous ». Pourtant ce terme est devenu tabou au sein de la société israélienne. La Nakba hante la société israélienne, car sa mémoire vient écailler le vernis israélien. Si Israël reconnaissait qu'elle a expulsé violemment 800 000 Palestiniens, elle avouerait la légitimité du droit au retour pour leurs descendants. Comme l'explique le chercheur Thomas Vescovi, l'idée « qu'à la création du pays ses combattants n'aient pas été des victimes, mais des bourreaux, ruinerait la “pureté des armes” dont se targue l'armée dite “de défense” d'Israël ». C'est dans cette perspective qu'Israël a travaillé à effacer l'histoire palestinienne, pour mieux réécrire la sienne.

Un village enfoui sous les cactus et les pins

Au nord de Nazareth, Emad me conduit sur les ruines du village de Saffuriyya. Il s'y rend régulièrement avec de jeunes Palestiniens vivant en Israël. Son objectif est de ne pas laisser Israël étouffer la mémoire de ces lieux. David Ben Gourion avait affirmé : « Nous devons tout faire pour nous assurer que les Palestiniens ne reviendront jamais, les vieux mourront et les jeunes oublieront »1.

Emad tente de lutter contre cet effacement des traces de vie palestinienne. En se promenant sur place, il est difficile de voir les vestiges de ce village. Mais Emad, grâce à des recherches poussées et de nombreux documents, raconte son histoire. Devant un champ de cactus et une forêt de pins, il nous explique qu'ils ont été plantés par les Israéliens pour faire disparaître les traces du village, une pratique courante en Israël. Un peu plus loin, au sommet d'une colline, des villages israéliens, Tzippori, ha-Solelim, Allon ha -Galil Hosha'aya, ont été construits, comme pour cacher à jamais dans leur ombre les ruines palestiniennes.

Et le village de Saffuriyya est loin d'être le seul. Si Amadou Hampâté Bâ affirmait : « En Afrique, quand un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui brûle », la formule fait écho en Palestine. Le village de Lifta est l'un des rares qui n'ont pas été détruits ou cachés, même si le site est très dégradé. Yacoub est la mémoire des lieux. Au cours de la visite des ruines du village, il montre et parle avec nostalgie des fours traditionnels dans lesquels sa mère faisait cuire le pain. Cette terre qui les a nourris est aujourd'hui menacée de destruction par l'autoroute voisine et les projets de programmes immobiliers qui fleurissent dans le cadre de la colonisation de Jérusalem.

Des villages détruits, il y en a des centaines à travers le territoire israélien. L'ONG israélienne De-Colonizer, fondée par deux anthropologues, a créé une carte qui recense l'intégralité des localités palestiniennes détruites depuis le XIXe siècle jusqu'à nos jours, ainsi que les villages palestiniens menacés de destruction. Cette carte est un outil de mémoire précieux contre les plans de l'État israélien qui s'applique à effacer l'histoire palestinienne pour mieux ancrer sa propre histoire dans ces terres.

Dans ce projet, Israël redessine également les paysages, en arrachant les arbres marquant une présence historique palestinienne, et en plantant d'autres. Dans le parc Ayalon-Canada, entre Tel-Aviv et Jérusalem, les ruines de trois villages palestiniens, Yalou, Imwas et Beit Nouba, détruits en 1967, sont invisibles, masquées par les arbres. L'anthropologue Christine Pirinoli a ainsi recherché comment Israël effaçait la Palestine en transformant les paysages : « Boiser, déboiser, planter et arracher sont des actions efficaces pour agir sur le paysage et le transformer durablement — ce sont des moyens de s'approprier l'espace et d'asseoir sa suprématie ; d'autre part, l'arbre est le symbole même de l'enracinement d'un peuple dans sa terre. Dans le cas qui nous occupe, il est à la fois le support de la mémoire nationale et un gage de propriété sur une terre contestée ». En effet, « d'une part, en figurant le succès à planter des racines dans l' ‟ancienne patrie” il assure une continuité symbolique entre le passé décrit par la Thora et le présent ; d'autre part, il permet d'effacer de la terre tout signe de l'histoire palestinienne qui risque de porter atteinte à sa transformation en territoire national hébreu ».

Des fouilles à portée idéologique

Pour substituer sa mémoire à la mémoire palestinienne, Israël investit également dans les fouilles archéologiques. À Jérusalem, Hébron, Sabastiya, partout Israël creuse et fouille le sol. Pour se positionner comme propriétaire légitime de cette terre, l'état israélien entreprend ou soutient des fouilles archéologiques afin de prouver un prolongement historique entre le passé des livres sacrés et sa création. Il y a quelques années, le premier ministre Benyamin Netanyahou affirmait qu'«  Israël n'occupe pas une terre étrangère : l'archéologie, l'histoire et le bon sens montrent que nous avons des liens particuliers avec ce territoire depuis plus de trois mille ans  »2. Depuis le début de l'occupation de Gaza et de la Cisjordanie, en 1967, Israël a entrepris des fouilles dans les Territoires palestiniens occupés, en toute illégalité.

À Jérusalem, les fouilles sont largement visibles dans la Vieille Ville mais aussi en dehors de son enceinte. Mahmoud, membre de la communauté africaine de Jérusalem, une petite communauté de musulmans originaires du Sénégal, du Tchad et du Niger et vivant sur place depuis plusieurs siècles, est l'une des mémoires de la ville. En me guidant dans les rues de Jérusalem, il parle des fouilles archéologiques que mène Israël dans la Vieille Ville. En 1967, au lendemain de la guerre dite « des Six-Jours », il explique qu'Israël s'est empressé de raser le quartier Harat al-Magharba (quartier des Maghrébins). Celui-ci se trouvait au pied du mur des Lamentations. Des centaines d'habitants y résidaient et des bâtiments historiques, construits à l'époque ayyoubide, ont été détruits.

En arrivant sur l'esplanade qui fait face au mur, il est impossible d'imaginer que celle-ci a pris la place d'un quartier arabe rasé. En revanche de larges excavations sont visibles. Des fouilles ont été menées sous l'esplanade des Mosquées, quitte à fragiliser les fondations sur lesquelles reposent la mosquée Al-Aqsa et le Dôme du Rocher. Ces travaux ont pour but de retrouver la trace du temple d'Hérode, et d'affirmer la légitimité d'Israël sur cet espace sacré. Dans la société israélienne, de nombreuses voix réclament la reconstruction du temple et donc la destruction des deux mosquées.

En 2016, l'Unesco a adopté une résolution contre la politique israélienne dans cet espace qui appartient à l'héritage de l'humanité. À l'extérieur des murs de la Vieille Ville, dans le quartier de Silwan, à Jérusalem-Est, une ONG sioniste, Elad, fouille également, pour trouver la cité originelle de David. Les excavations ont abîmé de nombreuses maisons palestiniennes dans un quartier qui subit la colonisation israélienne.

Depuis 1967, des centaines de fouilles ont été entreprises par le gouvernement ou des ONG israéliennes dans les territoires occupés en toute illégalité au regard du droit international. À Sabastiya, par exemple, le village est menacé par des fouilles archéologiques visant à démontrer que ce territoire est le site de la Samarie biblique. Face à la force militaire israélienne, les habitants du village, comme dans le reste des territoires palestiniens occupés, peinent à lutter contre ce phénomène.

À Hébron, on retrouve le même processus autour du Caveau des Patriarches, où les colons mènent des fouilles pour prouver le bien-fondé de leur présence d'après les récits bibliques, tout en chassant les Palestiniens de leurs maisons avec violence. Le roman national israélien se construit avec des bulldozers et écrase toute autre mémoire qui viendrait le perturber.

La cuisine comme lien à la terre

Pour s'inscrire au mieux dans cet espace millénaire, Israël n'hésite pas non plus à se réapproprier la cuisine palestinienne. Dans le camp de réfugiés d'Ein El-Sultan en bordure de Jéricho, Khader, un habitant du camp, invite à partager un bol de houmous et un plat de dajaj mahlous à base de poulet, de riz et de sumac, une épice citronnée cultivée notamment autour de Jénine, au nord de la Cisjordanie. Il évoque une culture culinaire palestinienne de « partage et convivialité », tradition venue de « nos champs ». Khader s'indigne lorsqu'il évoque les colonies voisines « qui volent nos terres, notre eau, et nos arbres ». Jéricho est aux portes de la vallée du Jourdain, dont Israël prépare l'annexion. Cette vallée est la zone la plus fertile de Palestine, et 86 % des terres agricoles ont été volées par les colons israéliens, qui s'accaparent le fruit de cette terre en les étiquetant « made in Israël ». Et cette appropriation des cultures se prolonge jusque dans l'assiette.

Dans les rues de Tel-Aviv, il est courant de trouver des restaurants cuisinant ces plats palestiniens sous l'étiquette « cuisine israélienne ». Pour Israël, la réappropriation culinaire des plats de Palestine et des pays voisins s'inscrit dans la poursuite de l'écriture de son roman national, l'héritage culinaire marquant le lien agraire à cette terre. Rania, cuisinière palestinienne, explique que « c'est une stratégie israélienne très agressive. C'est de la pure propagande, du foodwashing. […] C'est ainsi que le public français a eu droit à une promotion de la « gastronomie israélienne », durant un mois, sur une chaine nationale française, via l'émission animée par le chef Cyril Lignac : « Un chef en Israël ».

Face à cette situation, les Palestiniens contre-attaquent. Rania a décidé d'ouvrir un lieu culturel, ARDI, pour en faire le « carrefour de tous nos talents, qu'ils soient gastronomiques ou artistiques. Un lieu pour déguster un plat traditionnel palestinien, se fournir en épices palestiniennes ou levantines […] ARDI me permet aussi d'être en lien de manière concrète avec la Palestine et de développer des projets avec des femmes là-bas : ma graphiste est une jeune Palestinienne de Ramallah, les épices seront produites par des coopératives de femmes et une collaboration avec les fabriques de céramique est en place ». Ainsi sont semées des résistances, pour défendre les racines des Palestiniens dans cette terre.

Israël impose donc par la force sa volonté d'ancrer les racines de sa nation aux dépens de toute autre mémoire et culture, laboure cette terre patrimoine de l'humanité et du peuple palestinien pour en faire disparaître leurs germes et mieux s'y implanter. Mais bâtir un pays et unir une nation sur un imaginaire étriqué sacrifiant la mémoire de l'Autre n'est-il pas l'emblème d'un nationalisme nauséabond, mal de trop nombreux conflits ?


1Phrase extraite de son journal en date du 18 juillet 1948 et citée par Michael Bar Zohar dans Ben Gourion, le prophète armé, Fayard, 1966.


25.05.2020 à 06:00

Les leçons des printemps arabes

Charles Thépaut

Le nombre de cas de Covid-19 dans les pays arabes reste inférieur à celui des États-Unis, de l'Europe ou de la Chine, mais les pays arabes disposent aussi de moins d'options politiques, subissant encore les conséquences des « printemps arabes ». Les acteurs locaux et internationaux ne devraient pas se contenter de geler les conflits ; ils devraient plutôt saisir l'élan de la pandémie pour s'attaquer aux problèmes politiques préexistants. Les opinions exprimées dans cet article sont strictement (...)

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Le nombre de cas de Covid-19 dans les pays arabes reste inférieur à celui des États-Unis, de l'Europe ou de la Chine, mais les pays arabes disposent aussi de moins d'options politiques, subissant encore les conséquences des « printemps arabes ». Les acteurs locaux et internationaux ne devraient pas se contenter de geler les conflits ; ils devraient plutôt saisir l'élan de la pandémie pour s'attaquer aux problèmes politiques préexistants.

Les opinions exprimées dans cet article sont strictement personnelles.

Quel est le lien entre les « printemps arabes » et la pandémie mondiale du Covid-19 ? Tous racontent une histoire similaire de vulnérabilités et de retombées de toutes natures. En 2011, des années de mauvaise gouvernance, de répression politique et d'inégalités économiques croissantes ont fait descendre dans la rue les citoyens arabes dans une vague historique de soulèvements nationaux. Les printemps arabes ont provoqué la chute de quatre régimes autoritaires, mais également engendré de nouveaux conflits, et n'ont pas permis de prendre en compte les revendications économiques et sociales qui les sous-tendaient.

Si l'on considère les conséquences de la pandémie, la propagation de la crise financière de 2007 depuis les États-Unis et l'Europe vers l'Afrique du Nord donne un aperçu des conséquences qu'une récession mondiale pourrait produire aujourd'hui. Bien que moins exposés aux marchés financiers internationaux, les producteurs non pétroliers de la région sont plus vulnérables aux chocs extérieurs et aux cycles économiques étrangers. C'est ainsi qu'entre 2007 et 2010 le ralentissement en Europe a entraîné une baisse de 60 % de la balance commerciale des marchandises en provenance des pays d'Afrique du Nord. De la même façon, l'Égypte et la Tunisie ont vu leurs recettes touristiques diminuer de 5 %, les investissements directs étrangers de 31 % et les transferts de fonds ont été réduits de 6 %. Il faut s'attendre à des tendances similaires au lendemain de la pandémie.

Pour 2020, le FMI prévoit déjà que la récession mondiale réduira la croissance dans la région MENA (Proche et Moyen-Orient) qui passera de + 1,2 % en 2019 à - 2,8 %. Les premières estimations des Nations unies suggèrent également que 1,7 million de personnes pourraient perdre leur emploi cette année dans une région où le chômage touchait 27 % des jeunes en 2019. Le défi démographique dans la région est encore plus grand qu'il ne l'était en 2011.

Dans les années 2000, le principal problème des gouvernements régionaux était d'absorber les millions de jeunes travailleurs qui entraient chaque année sur le marché du travail. En 2011, sur 398 millions de personnes, 189 millions avaient entre 15 et 40 ans. Ils sont aujourd'hui 18 millions de plus, ce qui ne fait qu'aggraver le problème. Les sociétés arabes doivent également prendre en charge davantage de personnes âgées, dont le nombre va doubler, passant de 18 millions en 2011 à 40 millions d'ici 2030. La solidarité familiale reste une norme culturelle forte dans les sociétés arabes, mais elle sera durement mise à l'épreuve, tant par le confinement que par les conséquences économiques durables de la pandémie.

Récession et exode rural

Une récession mondiale aura également des conséquences sur les réfugiés dans la région. Ces conséquences seront d'autant plus dramatiques que le nombre de personnes affectées par les conflits est en augmentation et que la dépendance à l'égard de l'aide des Nations unies ne peut que s'accroître par rapport à 2011. Il faut se souvenir que les États-Unis et l'Europe contribuent actuellement à hauteur de 75 % et de 45 % aux milliards de dollars d'aide des Nations unies destinés respectivement à la Syrie et au Yémen. En supposant que les contributions occidentales soient réduites, même partiellement, sous l'effet d'une récession dans la période à venir, les conséquences pour le Yémen, la Syrie, le Liban, la Jordanie et même la Turquie risquent d'être dramatiques.

Comme à l'approche de 2011, lorsque la sécheresse de 2007 en Syrie a poussé des vagues de travailleurs ruraux vers le sud et dans les banlieues de Damas, les changements environnementaux vont également aggraver les tensions régionales. En 2018, les deux tiers des 448 millions d'habitants d'Afrique du Nord et du Proche-Orient souffraient déjà de l'insuffisance des ressources en eau. La région n'a pas les moyens de soutenir une croissance économique proportionnelle à l'augmentation de sa population, ce qui soulève le spectre de problèmes en série de santé publique, d'urbanisation incontrôlée et de compétition entre les pays pour l'accès à l'eau.

Options politiques réduites

Les gouvernements de la région ont pris des mesures de santé publique semblables à celles des autres nations : confinement, distanciation sociale, port de masques et d'équipements de protection. Les pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG) et l'Égypte ont annoncé des plans de relance pour absorber les premiers chocs économiques, mais d'autres pays ne sont pas en mesure de prendre des mesures comparables. Même sans prendre en compte les questions financières, la réponse des gouvernements sera limitée par leur fragilité politique. De nouveaux chefs d'État ont été investis en Oman, en Algérie et en Tunisie. L'Égypte, la Jordanie et le Maroc ont été confrontés à des troubles sociaux et à des problèmes de sécurité, tandis que les conflits se poursuivent sans relâche au Yémen, en Syrie et en Libye. Les manifestants en Algérie, au Liban et en Irak ont prouvé en 2019 que la quête de dignité de 2011 était loin d'être terminée. Les mesures de confinement ont permis aux autorités de faire passer au second plan les mouvements sociaux — comme cela a été le cas en Irak et en Algérie —, mais il est peu probable qu'elles soient de nature à résoudre les tensions politiques et institutionnelles, comme l'ont montré les récentes manifestations au Liban.

Même les pays producteurs de pétrole sont plus vulnérables qu'en 2011. Ils ont connu une chute abrupte des prix depuis 2014 ; et malgré le récent accord OPEP+1. Les prix sont passés par un niveau négatif spectaculaire et inédit. Les États arabes producteurs de pétrole ne disposent plus de la marge de manœuvre budgétaire qui leur avait permis de répondre aux mouvements de 2011 par des dépenses sociales massives (jusqu'à 130 milliards de dollars — 119 milliards d'euros — en Arabie saoudite en 2011). Ils ont commencé à émettre des obligations souveraines. L'actuel blocus pétrolier imposé par Khalifa Haftar sur la production de pétrole en Libye a ramené la production en dessous de 100 000 barils par jour (b/j), contre 1,8 million en 2010. L'Algérie avait une dette publique limitée à la fin de 2019, mais seulement 15 mois de réserves en devises étrangères. Politiquement et économiquement, l'Irak ne s'est pas remis de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et souffre à la fois de l'instabilité gouvernementale et des effets de la guerre du pétrole entre l'Arabie saoudite et la Russie.

La résilience sociétale joue déjà un rôle dans l'atténuation des conséquences des épidémies locales de Covid-19. Dans tous les pays touchés par la pandémie, des individus et des organisations de la société civile apportent déjà leur soutien aux communautés. Cependant, il est peu probable que la solidarité locale soit suffisante. Les soins de santé publique et les capacités de production d'équipements médicaux restent faibles dans toute la région en raison d'une centralisation excessive de l'État, d'une réduction des services publics et d'une libéralisation sélective depuis les années 1990. Le nombre de lits d'hôpitaux dans chaque pays montre que très peu d'entre eux pourraient faire face à une épidémie massive.

Les conséquences de la pandémie varieront considérablement en interne et dans la région en raison des disparités de revenus. Le monde arabe est la région la plus inégale du monde en termes de revenus, où les 10 % des plus riches possèdent 65 % des richesses. Cela signifie que les patients infectés par le Covid-19 qui font partie des 10 % les plus riches sont susceptibles de trouver d'excellents hôpitaux privés dans le Golfe ou dans certaines autres capitales arabes. Parmi les 100 millions de personnes qui vivent déjà dans la pauvreté, beaucoup pourraient souffrir des conséquences économiques de la pandémie ou contracter le virus sans jamais le savoir.

Une coopération régionale plus urgente que jamais

Les programmes du FMI et de la Banque mondiale, l'assistance technique et la fourniture d'équipements par les agences des Nations unies apporteront une aide immédiate aux pays de la région. Toutefois, des efforts plus adaptés seront nécessaires, en particulier dans les pays aux régimes autoritaires ou contestés, comme en Libye, au Yémen ou en Syrie. L'aide internationale a été souvent détournée par des réseaux mafieux ou par des groupes armés pour leur propre survie ou pour des gains militaires. L'exemple récent de l'aide de l'Organisation mondiale de la santé (OMS) en Syrie montre comment le soutien international peut être instrumentalisé. Alors que le droit international enjoint à l'ONU de travailler avec les gouvernements centraux, le Conseil de sécurité de l'ONU devrait également autoriser l'accès aux ONG chaque fois que les gouvernements instrumentalisent l'aide qu'ils reçoivent.

Avec la pandémie qui frappe le Proche-Orient, la coopération régionale est plus urgente que jamais. Les pays du CCG ont annoncé la création d'un réseau de sécurité alimentaire. Mais le niveau de coopération régionale dans la région est généralement faible. La mise en commun des ressources et la coordination ont traditionnellement été limitées à l'aide financière bilatérale apportée par le CCG aux autres pays arabes. Certains pays de la région disposent de services médicaux de qualité qui pourraient contribuer au bon fonctionnement des établissements de santé de la région. Le fossé numérique dans les pays arabes reste important, mais des partenariats innovants entre les organisations internationales, les gouvernements et une scène technologique régionale émergente pourraient fournir des solutions numériques sécurisées sans accroître la surveillance en ligne.

Les pays arabes devront trouver de nouveaux moteurs de croissance, tant il est évident que les retombées économiques post-pandémie réduiront globalement les ressources traditionnelles d'aide au développement. Ce devrait être l'occasion de régler des conflits bilatéraux de longue date. Un exemple : les tensions post-indépendances entre le Maroc et l'Algérie au sujet du Sahara occidental ont entraîné une fermeture quasi permanente de leurs frontières, faisant de l'Afrique du Nord l'une des zones économiques les moins intégrées au monde. Les estimations montrent que l'intégration régionale pourrait ajouter 1 % de croissance du PIB dans chacun des pays du Maghreb sur le long terme. Passée la pandémie, une réouverture des frontières entre l'Algérie et le Maroc pourrait offrir des avantages économiques significatifs aux deux pays, avec en plus la possibilité de résoudre la question du Sahara occidental grâce à un soutien approprié de l'ONU.

Un nécessaire élan diplomatique

La pandémie et sa destruction croissante de l'économie vont probablement accroître le repli sur soi déjà évident de la part d'acteurs internationaux comme les États-Unis, l'Europe, la Chine et la Russie. Dans une région qui a eu plus que sa part d'ingérences étrangères au cours des dernières décennies, ce repli pourrait être le bienvenu, mais il n'éteindra pas les conflits dans les zones de guerre. Les acteurs non étatiques — milices libyennes, Hezbollah libanais, Hayat Tahrir Al-Cham syrien ou Kataeb Hezbollah irakien — sont tout aussi susceptibles de saisir les occasions offertes par la réduction de l'implication et de l'attention internationales.

Dans le même temps, les acteurs régionaux ont fait des gestes pour apaiser les tensions existantes. L'Arabie saoudite a donné une nouvelle impulsion aux négociations avec les houthistes. Les Émirats arabes unis, le Koweït et le Qatar ont renouvelé leurs gestes envers l'Iran en lui envoyant une assistance médicale. Toutefois, la coopération et l'apaisement n'apporteront pas de nouvelles solutions s'ils se limitent à un gel des lignes de front. L'un des principaux défis pour la région est d'utiliser l'élan fugace fourni par la crise de la pandémie pour s'attaquer aux problèmes fondamentaux. Sinon, les tensions risquent de réapparaître dès que le pic de la pandémie sera passé, mettant encore plus en danger la reprise de la région. Un exemple significatif : d'ici à ce que la deuxième vague de contamination soit passée (printemps 2021), le temps nécessaire à l'Iran pour acquérir une arme nucléaire pourrait bien être réduit à un point que ses adversaires jugeront inacceptable, ce qui risque de provoquer un nouveau cycle d'escalades régionales.

Le monde arabe ne sortira pas de la pandémie en meilleure position qu'il ne l'a été, mais les États-Unis et l'Europe ont intérêt à soutenir une coopération innovante et à fournir une assistance pour atténuer certaines conséquences. Le virus ne résoudra pas à lui seul les conflits (comme le conflit syrien) ou les problèmes (comme les rivalités entre les États-Unis et l'Iran). Il pourrait du moins permettre une reprise des dialogues entre adversaires en les poussant à accepter des compromis qu'ils n'auraient pas trouvés autrement. Les États-Unis et les pays européens ont intérêt à proposer des solutions et une assistance pour soutenir ces compromis.

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Traduit de l'anglais par Christian Jouret.


1NDLR. L'alliance OPEP+ est composée des 14 pays de l'OPEP plus 10 autres pays producteurs dont la Russie, le Mexique et le Kazakhstan.


25.05.2020 à 06:00

Soutenir Orient XXI au temps du Covid-19

Beaucoup a été dit sur l'époque actuelle, ses drames, nos étonnements devant une pandémie qu'on ne pensait pas devoir connaître un jour, les mutations profondes que vont subir nos sociétés et les changements dans notre façon de voir les choses et de considérer notre place dans le monde. Sans être un journal d'actualité quotidienne, Orient XXI tente néanmoins d'analyser au plus près le nouvel environnement international en mutation depuis le début de l'année à cause de la pandémie. La tâche n'est pas facile (...)

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Beaucoup a été dit sur l'époque actuelle, ses drames, nos étonnements devant une pandémie qu'on ne pensait pas devoir connaître un jour, les mutations profondes que vont subir nos sociétés et les changements dans notre façon de voir les choses et de considérer notre place dans le monde. Sans être un journal d'actualité quotidienne, Orient XXI tente néanmoins d'analyser au plus près le nouvel environnement international en mutation depuis le début de l'année à cause de la pandémie. La tâche n'est pas facile puisque la plupart des journalistes qui travaillent pour le journal sont confronté.e.s, comme nous tou.te.s, à des difficultés de déplacement, qu'ils soient en France ou à l'étranger.

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