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03.08.2021 à 06:00

Tunisie. Un bouleversement inéluctable mais périlleux

Thierry Brésillon

Pour renverser la table et s'octroyer les pleins pouvoirs, Kaïs Saïed a invoqué un « péril imminent » qui menacerait l'État. Si ce danger peut se concevoir au vu de la situation du pays, l'option choisie par le président de la République demeure pour l'instant très floue et surtout risquée. « Coup d'État » ? « Coup d'État populaire » ? « Coup de force constitutionnel » ? Application justifiée de la Constitution ? Depuis le 25 juillet 2021, la controverse fait rage. Après une journée de protestation très suivie à travers (...)

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Texte intégral 3249 mots

Pour renverser la table et s'octroyer les pleins pouvoirs, Kaïs Saïed a invoqué un « péril imminent » qui menacerait l'État. Si ce danger peut se concevoir au vu de la situation du pays, l'option choisie par le président de la République demeure pour l'instant très floue et surtout risquée.

« Coup d'État » ? « Coup d'État populaire » ? « Coup de force constitutionnel » ? Application justifiée de la Constitution ? Depuis le 25 juillet 2021, la controverse fait rage. Après une journée de protestation très suivie à travers tout le pays contre le gouvernement, souvent dirigée contre le parti islamo-conservateur Ennahda, Kaïs Saïed a lancé le « missile » dont il menaçait depuis plusieurs mois la classe politique : il a activé l'article 80 qui l'autorise à prendre toutes « les mesures requises » pour faire face un « péril imminent ». En l'occurrence, il a immédiatement pris seul la direction de l'exécutif après avoir limogé le chef du gouvernement, annoncé qu'il choisirait lui-même le prochain, gelé les activités du Parlement pour 30 jours et levé l'immunité des députés. En un mot, il a concentré tous les pouvoirs.

Pour Ennahda, les choses sont claires : il s'agit d'un « coup d'État illégal et inconstitutionnel » et « Kaïs Saïed a travaillé avec des forces non démocratiques pour renverser les droits constitutionnels des élus et les remplacer par des membres de sa propre cabale ». Mais le président bénéficie d'un soutien populaire : selon les sondages, 87 % des Tunisiens soutiennent son coup de force. Ils voient en lui le sauveur du pays. Entre ces deux positions, il est difficile de faire entendre la complexité de la situation, mais tentons l'exercice.

Une question plus politique que juridique

Les juristes avancent, non sans arguments, que Kaïs Saïed a outrepassé les prérogatives que lui donne la Constitution, au moins sur deux points. Primo, la consultation préalable de la cour constitutionnelle n'a pu avoir lieu puisqu'elle n'a toujours pas pu être formée. Même si l'obligation est formelle, cette lacune pourrait rendre la procédure de l'article 80 inapplicable. Secundo, le gel du Parlement contrevient à une disposition sans équivoque qui prévoit qu'il est en session permanente durant cette période.

Par ailleurs, la garantie qu'offre la possibilité pour le président du parlement ou les deux tiers des parlementaires de saisir la cour constitutionnelle passé un délai de trente jours, pour « vérifier si les circonstances exceptionnelles perdurent », est impossible en l'absence de cette instance. Kaïs Saïed sera donc seul juge du moment où la situation permettra le retour au droit ordinaire. Le chef de l'État qui fait grand cas de sa compétence de constitutionnaliste a donc clairement franchi les glissières de sécurité.

La controverse « coup d'État » ou non est de celles qui ne sont jamais tranchées. Même les régimes libéraux où le droit se substitue à la force intègrent dans leurs dispositions constitutionnelles cette petite part d'ombre où le souverain peut s'affranchir de toutes les règles quand l'ordre politique est menacé. Bien sûr, ces dispositifs sont encadrés, mais, selon l'adage du sulfureux philosophe Carl Schmitt, théoricien de l'état d'exception, « nécessité n'a pas de loi ». En d'autres termes, les appréciations juridiques s'effacent devant les impératifs de survie de l'État. Le débat fournira sans doute la matière à de fructueuses contributions académiques pour les juristes, mais la vraie question est politique et elle se pose en deux temps. D'abord, quel est le péril nécessitant le recours à l'état d'exception et dans quelle mesure peut-il y apporter une solution ? Ensuite, dans quelle direction évoluera l'exercice du pouvoir ?

Un consensus transactionnel

À la veille du 25 juillet, la Tunisie accumulait tant de périls que la possibilité d'un État failli commençait à se dessiner à l'horizon.

On évoque beaucoup le rôle de Kaïs Saïed dans le blocage de l'action gouvernementale ces derniers mois, son refus de transiger avec la majorité parlementaire, d'entériner le remaniement auquel le chef du gouvernement Hichem Mechichi, qu'il avait lui-même nommé, avait procédé en janvier 2021. Mais la crise politique a des racines plus anciennes. C'est précisément le caractère « transactionnel » de la transition qui est, selon le président Saïed, l'une des causes du problème.

Pour éviter le retour à une dictature autocratique ou parlementaire, la constitution a partagé les pouvoirs et, en quelque sorte, constitutionnalisé l'obligation du consensus. Mais depuis, plutôt qu'un consensus transcendant les intérêts particuliers, c'est une version « mercantile » du consensus qui a prévalu, ou chacun a cherché à maximiser ses bénéfices. Du donnant-donnant entre Ennahda en quête d'intégration et de sécurité, et les anciennes élites un temps représentées par Nidaa Tounès et Béji Caïd Essebsi en demande de recyclage et de protection. À aucun moment ce « consensus » n'a été au service d'un projet de transformation du modèle économique. Et pour cause, aucune force politique n'en avait un. Il n'a même pas permis de mettre en œuvre les « recommandations » des bailleurs de plus en plus impatients.

Résultat : tout a changé pour que rien ne change. L'économie de rente qui réserve à quelques familles les affaires profitables, les crédits et les autorisations d'activité a consolidé son assise. De servante du pouvoir politique qu'elle était avant 2011, elle en est même devenue maître. Faute de pouvoir améliorer la condition de la majorité des Tunisiens, les gouvernements successifs n'ont fait qu'acheter la paix sociale et y ont englouti les financements internationaux censés appuyer les réformes, tandis que l'administration était incapable d'exécuter les projets d'investissement, au point que des milliards de dollars de financements étrangers n'ont jamais pu être décaissés.

La dégradation de la situation financière signifiée par la dégringolade de la note souveraine de la Tunisie, désormais au seuil du risque ultime du défaut de paiement, est le résultat de cette décennie d'immobilisme. Les bailleurs commencent à douter sérieusement de la capacité des gouvernements à proposer et à exécuter le plan de réforme auquel le Fonds monétaire international (FMI) conditionne son aide. Condition elle-même à la possibilité pour l'État de continuer à s'endetter auprès des pays étrangers et des marchés pour financer son fonctionnement.

La catastrophe sanitaire est venue concrétiser tragiquement dans la vie des Tunisiens, le résultat de cet échec collectif, le délabrement des services publics, l'imprévoyance et la désinvolture, pour ne pas dire l'incompétence des gouvernants, la stérilité des querelles entre les partis politiques dont la vie parlementaire offre le spectacle lamentable. Elle a précipité une longue accumulation de colères qui a servi de carburant aux manifestations, prélude au coup politique de Kaïs Saïed.

Le péril imminent était là, dans l'effondrement moral, social, financier et institutionnel du pays. Cette situation de « crise organique » constituait un « moment césariste » par excellence, propice au recours à un leader investi de la mission de refonder un ordre politique en déliquescence. Kaïs Saïed était un candidat désigné à la fonction de César et, en dépit de ses faiblesses, il a finalement franchi le Rubicon et ouvert une voie là où, avant le 25 juillet, on ne voyait qu'une impasse.

Un soutien populaire indiscutable

Pour de nombreux Tunisiens, ce passage à l'acte a été vécu comme une délivrance. La liesse populaire qui a salué l'annonce de Kaïs Saïed a transcendé les appartenances sociales et les sensibilités idéologiques. Elle ne peut être tenue pour négligeable d'un point de vue démocratique. Comme dans les heures et les jours qui ont suivi l'élection de Kaïs Saïed avec 73 % des voix le 13 octobre 2019, c'est un sentiment de soulagement, l'espoir d'une régénération collective qui s'expriment.

Indépendamment de ce qu'il peut concrètement proposer, Kaïs Saïed a libéré une capacité de mobilisation, de vigilance, de proposition tout à l'opposé de l'apathie qui s'était à nouveau installée avant le 25 juillet. Exemple parmi d'autres de cette transformation subjective, le point de vue du président de l'association de défense du consommateur : « La Tunisie d'avant le 25 n'est pas la Tunisie d'après, tous ceux qui se heurtaient à des murs quand ils voulaient faire changer les choses vont pouvoir avancer, ceux qui dormaient mal vont mieux dormir, tout le monde va pouvoir se mettre au travail. »

A contrario, les tentatives précipitées de maires et de responsables d'administration pour faire disparaitre des dossiers compromettants depuis le lundi 26 juillet en dit aussi long sur la menace que représente le changement politique du 25 juillet pour la corruption endémique. Dans une déclaration demandant des garanties démocratiques à Kaïs Saïed, notamment sur l'indépendance de la justice, l'Association des magistrats tunisiens rappelle que « la transition démocratique et les gouvernements successifs depuis la révolution » ont « échoué à satisfaire les aspirations authentiques du peuple », à mettre le système judiciaire en conformité avec la constitution, à consacrer l'indépendance de la justice et ont « porté atteinte aux principes constitutionnels concernant la transparence, la redevabilité dans la lutte contre la corruption ».

Dans ces conditions, la demande d'un « retour rapide au fonctionnement normal des institutions démocratiques », leitmotiv des déclarations des chancelleries occidentales, sonne amèrement aux oreilles de la majorité des Tunisiens qui y voient plutôt la cause de leur désespoir. Ce juridisme étroit passe totalement à côté de l'essentiel : le retour au statu quo ante serait le retour aux causes de la crise.

Et maintenant, que faire ?

Kaïs Saïed a-t-il des solutions à apporter ? Il est encore un peu tôt pour le savoir. Parmi ses premières incursions dans le domaine économique, il en a appelé au devoir moral des commerçants et des pharmaciens pour baisser les prix afin d'alléger le fardeau des Tunisiens. Mais il ne mobilise pas les outils techniques de politiques publiques qui permettraient d'y parvenir.

Plus généralement, de qui s'entourera-t-il pour mettre en œuvre un projet économique et avec quelle vision ? Comment compte-t-il rétablir la confiance des bailleurs ? Négocier avec les institutions financières internationales ? Empêcher la fuite des capitaux qui a déjà commencé ? Comment compte-t-il réformer un État enlisé dans ses lourdeurs bureaucratiques ?

Il a évoqué dans son allocution de dimanche soir son projet « d'inversion de la pyramide du pouvoir ». On imagine mal les partis politiques au Parlement — qu'il ignore totalement depuis qu'il a activé l'article 80 —, se saborder en votant ce projet. Saïed compte-t-il le faire adopter par référendum s'affranchissant cette fois-ci ouvertement des procédures prévues par la constitution au nom d'une légitimité révolutionnaire ? Combien lui faudra-t-il pour achever de tels travaux d'Hercule ? Certainement plus de trente jours.

Le risque autoritaire

En attaquant les intérêts économiques et politiques constitués, le président suscitera immanquablement résistance et coups tordus. Comment y fera-t-il face ? Et quand viendra le probable moment de « gueule de bois » populaire, de déception ? Comment canalisera-t-il la colère ?

C'est le deuxième temps de la réponse. En dépit de l'indiscutable soutien populaire dont il bénéficie, quel sera l'effet du temps et des dynamiques politiques sur ce pouvoir personnel ? Comme pour la guerre, il est plus facile d'entrer dans l'état d'exception que d'en sortir. Une fois que l'on a goûté aux facilités de l'exercice du pouvoir sans limites, il est difficile d'y renoncer quand commencent les difficultés réelles.

La rectification d'une trajectoire démocratique par un homme seul adossé à l'armée est un oxymore. Certes Kaïs Saïed n'est pas le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi, pur produit d'une armée qui détient tous les intérêts économiques, prête à exécuter un millier de manifestants. Mais le soutien au coup de force des pays arabes tels que l'Égypte, l'Arabie saoudite ou les Émirats arabes unis n'est pas anodin. En se lançant dans l'aventure alors que le pays est au bord du défaut de paiement, le chef de l'État s'est placé dans un champ de forces géopolitiques en pleine recomposition. L'Algérie laissera-t-elle l'influence égyptienne s'exercer dans au sein du Maghreb ? Les États-Unis conditionneront la reconduction de leur aide à la poursuite du processus démocratique ? Laisseront-ils Riyad appuyer une évolution potentiellement autoritaire dans le seul pays servi comme exemple de démocratie dans le monde arabe ?

L'un des paradoxes de Kaïs Saïed, que Michael Ayari avait identifié dans un rapport d'International Crisis group de mars 20201 est que son discours touche un spectre très large de l'opinion. À un extrême, il résonne dans une composante plébéienne de la société, celle qu'excluent à la fois le modèle économique et la démocratie représentative. À l'autre extrême, il répond aux demandes de restauration de l'État, vidé de ses infiltrations partisanes, que portent les nostalgiques destouriens de l'ancien régime. D'ailleurs, Abir Moussi, dirigeante du Parti destourien libre qui se réclame de Zine El-Abidine Ben Ali, a déclaré que l'opération de Kaïs Saïed était identique à ce qu'elle proposait. Les deux publics convergent pour faire d'Ennahdha le bouc émissaire de la crise : les uns l'accusent d'avoir « volé » la révolution, les autres d'avoir « volé » l'État. S'expriment à nouveau sans fard, parmi les soutiens de Kaïs Saïed, des positions violemment hostiles à Ennahda qui rappellent les pires heures de la politique éradicatrice de Ben Ali, avant 2011. Le président détient donc à la fois une part de légitimité « révolutionnaire » et une part de légitimé « contre-révolutionnaire ».

Jusqu'à quel point cette dernière dimension influera-t-elle sur son évolution ? Cette convergence est-elle appelée à durer ? Ou au contraire à se déchirer ? Et dans ce cas, quel en sera le coût politique et comment y réagira-t-il ? Pour prolonger la référence au césarisme, Antonio Gramsci en distinguait deux formes : « l'une progressiste, l'autre régressive. Dans le premier cas, l'équilibre se dénoue en faveur de forces qui entraînent la formation sociale vers un degré de civilisation supérieur, dans le second, c'est la restauration qui prend le dessus ». Pour le moment, il est trop tôt pour trancher l'ambivalence.

Kaïs Saïed a-t-il les moyens d'être un sauveur ? Saura-t-il éviter de devenir un tyran ? La Tunisie de 2021 n'est pas celle de 1987, lorsque Ben Ali avait succédé à Habib Bourguiba à la tête d'un régime autoritaire bien rôdé. Même dysfonctionnelle, la jeune démocratie tunisienne a transformé les pratiques et les attentes, permis à une société civile structurée et influente de se développer, habitué une bonne partie de la population à ne pas se laisser dépouiller de ses droits ou de sa dignité. En revanche, une nouvelle déception de l'espoir que libère Saïed aurait un coût politique terrible.



02.08.2021 à 06:00

Beyrouth. Inventer une ville nouvelle

Elsa Martayan , Jad Tabet

Le forum digital Déclaration urbaine de Beyrouth (12- 14 mars 2021) a marqué une étape importante dans l'élaboration d'une perspective de reconstruction post-explosion. Il a permis de brosser un tableau de la situation actuelle et de mesurer la volonté d'agir, malgré la situation politique et économique. Elsa Martayan. — Quel constat faites-vous de la situation actuelle dans les quartiers de Beyrouth les plus éprouvés par l'explosion du 4 août 2020 ? Jad Tabet. — La situation s'améliore progressivement (...)

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Texte intégral 2074 mots

Le forum digital Déclaration urbaine de Beyrouth (12- 14 mars 2021) a marqué une étape importante dans l'élaboration d'une perspective de reconstruction post-explosion. Il a permis de brosser un tableau de la situation actuelle et de mesurer la volonté d'agir, malgré la situation politique et économique.

Elsa Martayan. — Quel constat faites-vous de la situation actuelle dans les quartiers de Beyrouth les plus éprouvés par l'explosion du 4 août 2020 ?

Jad Tabet. — La situation s'améliore progressivement et de manière inégale. Les deux grands hôpitaux très endommagés, l'hôpital Saint-Georges et l'hôpital Getaoui ont repris leurs activités et ont pu se doter de services dédiés à la Covid-19. Leur reconstruction a été financée par des capitaux du Koweït et des donateurs privés. En revanche, l'hôpital public de la Quarantaine n'a pas encore été reconstruit.

Les établissements scolaires francophones sont en cours de réhabilitation grâce aux aides du gouvernement français et à celle du Qatar. Mais la pandémie de la Covid-19 empêche pour l'heure leur réouverture. Malheureusement, cette aide ne concerne que le bâti ; la question du budget de fonctionnement, mise en danger par la crise économique avant l'explosion, reste entière, et s'aggrave avec l'effondrement de la livre libanaise, les salaires des enseignants ne pouvant plus être assurés.

En ce qui concerne les bâtiments patrimoniaux de la période ottomane et mandataire, le pire a pu être évité : les plus touchés, une centaine environ, ont été confortés grâce à des financements de pays européens mobilisés par l'Unesco. Seuls deux bâtiments historiques ont été entièrement détruits.

Cependant, il y a loin entre ces mesures d'urgence et un processus de réhabilitation qui, pour des raisons à la fois techniques et financières et aussi parce qu'il dépend des décisions des propriétaires, reste plus compliqué. Pour les ensembles urbains et le bâti « ordinaire », le processus est plus lent. Leur remise en état financée au coup par coup par la diaspora repose sur des ONG.

Des tours de luxe transformées en carcasses

Il reste deux points de blocage préoccupants. La catastrophe du 4 août a touché l'un des secteurs les plus dynamiques de Beyrouth. Les quartiers de Gemmayzeh et Mar Mikhaël ont connu ces quinze dernières années un développement spectaculaire alliant industries culturelles et créatives, galeries d'art, cafés et restaurants et petits commerces traditionnels. Réinvestis par de jeunes professionnels du secteur de l'innovation, ces quartiers étaient également des spots de la vie nocturne. Aujourd'hui, ce tissu économique est en repli et le risque c'est que ce soit irréversible : les jeunes professionnels hautement qualifiés préférant émigrer plutôt que de parier sur un retour à la situation du triple « ante » : ante-4 août, ante-Covid, ante-crise financière et politique.

Le second point de blocage est celui des tours de logements de luxe édifiés près du port destinés à une clientèle de Libanais fortunés de la diaspora : aujourd'hui ce sont des carcasses et elles risquent de l'être pour longtemps, comme d'autres tours totémiques de la guerre civile, le Holiday Inn ou la tour Murr, mais qui avaient une autre destination que le logement. J'ai proposé — mais c'était une boutade — que ces tours de logement soient destinées aux mal-logés du secteur…

Les habitants des quartiers dévastés sont revenus, pour 50 à 60 % d'entre eux.

La loi sur le gel des transactions immobilières et foncières concernant le secteur touché par l'explosion pour une durée de deux ans et votée en octobre 2020 a permis de freiner les appétits des promoteurs. Mais il faut impérativement que la loi sur la protection du patrimoine élargie à la notion de secteur sauvegardé à l'étude depuis 2017 soit votée. Ce serait un pas décisif, car la protection du patrimoine dépend de la Direction générale des antiquités et concerne, en cohérence avec sa tutelle, les édifices antérieurs à 1700.

Relier le port à la ville

Enfin, le port, épicentre de l'explosion, est dans la même situation. Quatre-vingts pour cent des installations ont été détruites. Paradoxalement, l'explosion va peut-être donner l'occasion de repenser ce périmètre totalement coupé de la ville, trouver un nouvel aménagement qui externalise les fonctions d'entrepôt et de stockage et tisse enfin des continuités urbaines avec les quartiers environnants. L'avenir du port de Beyrouth est soumis à une équation géopolitique régionale complexe : la concurrence avec les ports syriens de Tartous et Lattaquié au nord, et celui de Haïfa au sud. Les premiers sont dans le giron de la Russie, le second voit son importance renforcée par les récents accords de paix scellés par l'ex-président américain Donald Trump entre Israël, les Émirats arabes unis et le Bahreïn. Le pari de la Chine, c'est qu'Haïfa devienne le principal port pétrolier du Golfe. À condition que la Jordanie et l'Arabie saoudite accordent un droit de passage des hydrocarbures sur leurs territoires.

E. M.Quel bilan tirez-vous du forum Déclaration urbaine de Beyrouth ?

J. T.— En octobre 2020, l'Ordre des ingénieurs et architectes (OEA) a produit dans l'urgence un diagnostic et une feuille de route que nous avons intitulée « Déclaration urbaine de Beyrouth ». À la suite de ce constat partagé, l'OEA a réuni les 12, 13 et 14 mars 2021 les acteurs officiels de bonne volonté, la Direction générale des antiquités, l'Établissement public de l'habitat, les acteurs privés, les ONG, les universités, les bailleurs et soutiens internationaux1. Le forum s'est conclu par dix recommandations :
➞ développer 22 lignes de bus, créer un axe de mobilité douce entre la forêt des Pins et le centre-ville ;
➞ mobiliser les logements vacants, lancer une concertation sous l'égide de l'Établissement public de l'habitat pour créer les conditions d'un habitat pour tous ;
➞ établir un plan directeur visant à relier le port à la ville, préserver les silos détruits comme ruines-témoins ;
➞ déterminer un cadre législatif et opérationnel pour la protection des sites et bâtiments patrimoniaux, lancer un inventaire du patrimoine ;
➞ établir un master plan pour les quartiers dévastés : un plan de protection et de mise en valeur du patrimoine, engager des opérations d'urbanisme tactique d'effet immédiat sur les espaces publics.

Les débats qui ont nourri ces trois journées de colloque ont été assez prometteurs, de l'avis des intervenants et des participants. En tout cas, ils constituent une base pour aller plus loin.

Le 11 avril, une nouvelle session du forum était centrée sur le rôle du monde académique, avec pour objectif de créer un observatoire urbain piloté par l'OEA. Cet observatoire qui disposera à terme de moyens matériels et humains produira des études et analyses. Elles seront mises au service des administrations de l'État libanais qui en sont dépourvues, en particulier la municipalité de Beyrouth, la Direction générale des antiquités et l'Établissement public de l'habitat. Cet observatoire travaillera sur l'échelle du Grand Beyrouth, car aucun des problèmes que nous avons abordés ne peut être résolu à l'échelle du périmètre de la municipalité de Beyrouth.

Une nouvelle rencontre en septembre 2021 devrait être organisée. Elle permettrait de faire le bilan des démarches et actions engagées et aborder la suite.

Mettre en œuvre une approche démocratique

E. M.Vous êtes un professionnel chevronné, mais aussi un homme engagé : iriez-vous jusqu'à dire que l'explosion du 4 août vous donne l'occasion d'inventer un nouveau pacte social ?

J. T.(Rires) Évidemment, après une telle catastrophe, on ne peut pas se résigner ! Il faut tenter quelque chose. Mais quelque chose qui n'existe pas encore. Aucun modèle de reconstruction n'est transposable dans la situation actuelle qui cumule un ensemble de handicaps, tous plus difficiles à traiter les uns que les autres.

En Europe, après la seconde guerre mondiale, la reconstruction a été lancée et pilotée par des États planificateurs. Ce modèle est évidemment impensable pour le Liban aujourd'hui. Dans les années 1990, le libéralisme économique à l'œuvre a permis des opérations de régénération urbaine sur le modèle des corporate cities telle que les Docklands à Londres, le centre de Liverpool ou encore chez nous, Solidere qui a conduit la reconstruction du centre-ville de Beyrouth sur la base d'intérêts privés purement spéculatifs. On connaît le résultat.

Notre projet est à la fois modeste et ambitieux : modeste, parce qu'il est fait de tâtonnements, d'adaptations aux réalités du terrain et au contexte général, d'un certain bricolage, mais il porte une ambition formidable : il se veut représentatif de ce qu'est la démocratie libanaise. J'ai été comme beaucoup, bouleversé — et le mot est faible — par l'immense afflux de volontaires qui dès le lendemain de l'explosion sont venus nettoyer les rues, réparer ce qui pouvait l'être, aider les gens dans le dénuement le plus total. Cet élan et cette énergie méritent que vous trouvions le chemin adéquat pour panser les plaies. Il nous oblige. Et pour cela, nous savons collectivement que nous pouvons compter sur l'aide et le soutien de nos partenaires internationaux.

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Déclaration urbaine de Beyrouth pour la reconstruction des quartiers dévastés par l'explosion du 4 août, Ordre des ingénieurs et architectes (OEA Beyrouth), octobre 2020.
Versions disponibles également en arabe et en anglais.


1L'Unesco, le gouvernement français représenté par les ministères de la culture, de la transition écologique, les bailleurs sociaux tels que Paris Habitat, ainsi que l'ambassadeur Pierre Duquesne, en charge de la coordination de l'aide internationale.


02.08.2021 à 06:00

Patrimoine irakien. Un pillage qui remonte à loin

Mathilde Sigalas

Des archéologues renommés sillonnant le pays il y a plus d'un siècle pour faire des fouilles aux soldats américains venus imposer la démocratie par le feu, l'Irak a toujours vu ses antiquités lui échapper. Ces pillages n'ont fait qu'attiser le désir des Irakiens de reprendre en main leur patrimoine. Lors de son voyage « historique » en Irak en mars 2021, au milieu du désert foulé cent ans plus tôt par des archéologues occidentaux pressés de confirmer les textes bibliques, le pape François s'est dit « à la (...)

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Des archéologues renommés sillonnant le pays il y a plus d'un siècle pour faire des fouilles aux soldats américains venus imposer la démocratie par le feu, l'Irak a toujours vu ses antiquités lui échapper. Ces pillages n'ont fait qu'attiser le désir des Irakiens de reprendre en main leur patrimoine.

Lors de son voyage « historique » en Irak en mars 2021, au milieu du désert foulé cent ans plus tôt par des archéologues occidentaux pressés de confirmer les textes bibliques, le pape François s'est dit « à la maison » sur le site antique d'Ur, considéré comme le lieu où Abraham reçut l'appel de Dieu, entama son voyage et « devint père d'une famille de peuples ».

Or l'affiliation de ce site du sud de l'Irak au père de tous les croyants a longtemps été débattue dans les sphères scientifiques et médiatiques depuis son exploration archéologique dans les années 1920. Financées par des institutions privées cherchant à prouver la véracité de l'Ancien Testament, ces expéditions ont entraîné dans leur sillage une exportation du patrimoine qui a nourri la volonté des Irakiens de se revendiquer, eux aussi, « à la maison ».

Car le pillage du patrimoine irakien n'a pas commencé avec les GI lors de l'invasion américaine en 2003, ni avec les djihadistes de l'organisation État islamique (OEI) lors de la prise de Mossoul en 2014. Dès le XIXe siècle, la Mésopotamie a vu un flux continu d'archéologues et de voyageurs repartir avec son patrimoine pour alimenter collections privées et musées occidentaux. Paradoxalement, ce sont des scandales de spoliation dans les années 1920 qui vont révéler l'importance de leur patrimoine aux Irakiens, lesquels se battent depuis pour en récupérer les artefacts éparpillés aux quatre coins du monde.

Ur et les enjeux de l'archéologie biblique

Le site archéologique d'Ur est repéré dès 1854 sous le nom de Tell Al-Muqayyar par le consul britannique en poste à Bassora, John J. Taylor, et le naturaliste W. Kenneth Loftus. Ce n'est qu'après la première guerre mondiale que le British Museum décide d'envoyer une mission de reconnaissance sur le territoire irakien, et les premières antiquités découvertes confirment le potentiel historique du lieu. Le British Museum s'associe avec l'University Museum (aujourd'hui Penn Museum) de Philadelphie aux États-Unis, et ils montent ensemble une expédition qui se renouvèlera consécutivement pendant douze années, de 1922 à 1934.

Les premières saisons offrent des résultats scientifiques encourageants, mais les fouilles connaissent un véritable tournant à partir de 1926-1927 avec l'excavation du cimetière royal d'Ur. Le chantier est propulsé sur le devant de la scène médiatique, faisant concurrence à la tombe de Toutankhamon en Égypte, révélée quelques années auparavant.

La presse s'empare du caractère biblique des découvertes, qui est réaffirmé en 1929 lorsque Léonard Woolley, directeur du chantier, déclare avoir trouvé la trace du déluge qui a engendré le récit biblique de l'Arche de Noé. Cependant, aucun outil ni aucune méthode n'étaient en mesure de confirmer les interprétations faites par les archéologues. Plusieurs années après, la modernisation des techniques de fouilles a révélé que la crue n'était pas celle racontée dans l'Ancien Testament, mais seulement un événement climatique : une inondation avait fortement touché la région du sud de l'Irak dans l'Antiquité.

Pourquoi un tel empressement à l'interprétation biblique des découvertes, aux dépens de la rigueur scientifique ? Contrairement au reste de l'Europe continentale où la recherche archéologique était soutenue par des institutions publiques, aux États-Unis et au Royaume-Uni, les créanciers étaient principalement des acteurs privés, particuliers, mécènes ou fondations philanthropiques, désireux de financer une mission en terre biblique et de confirmer les textes religieux par des traces matérielles.

Les archéologues avaient donc tout intérêt à effectuer des rapprochements entre leurs découvertes et la religion judéo-chrétienne afin de s'assurer le renouvèlement des donations pour leurs expéditions et d'avoir la possibilité de poursuivre leurs chantiers. Comme le montre l'exemple d'Ur, les missions archéologiques étaient généralement associées à des universités et à des musées. Ces institutions ont également contribué à la ferveur religieuse, veillant à la satisfaction des financeurs et de l'opinion publique à travers l'exposition des antiquités exportées depuis le Proche-Orient, en leur attribuant une signification ou une légende en lien avec la Bible.

Archéologues et contrebandiers

La loi sur les antiquités de 1924 stipule qu'à l'issue d'une saison de fouilles, l'ensemble des objets découverts est divisé en deux lots entre le département des antiquités irakien et le directeur du chantier, la moitié des objets recevant une autorisation pour être exportés. Officieusement, la loi du mandataire britannique a mis plusieurs années à être approuvée, car les avantages espérés des Occidentaux d'obtenir un grand nombre d'objets se sont confrontés aux ambitions nationales des Irakiens. Afin d'éviter de voir se reproduire certaines exactions du XIXe siècle, les permis de fouilles sont délivrés uniquement à des archéologues connus parmi les sphères universitaires et avec une expérience de terrain.

Pour maximiser leur chance d'obtenir le droit de fouiller, les institutions occidentales — principalement allemandes, britanniques, états-uniennes et françaises — décident de monter des expéditions conjointes. Mais au fil des années 1920, leur présence et l'exportation d'une partie des antiquités découvertes sont de plus en plus critiquées dans la presse irakienne. Les premiers soupçons portent sur l'authenticité et la valeur des lots destinés au Musée national de Bagdad. Certains représentants irakiens en viennent à penser que, lorsque les pièces sont envoyées dans les musées européens et états-uniens pour des restaurations ou des reproductions, ce sont des doubles qui leur reviennent. La situation se tend davantage lorsque le directeur du département des antiquités entre 1926 et 1929 R. S. Cooke se retrouve impliqué dans une tentative de spoliation d'objets.

En avril 1930, un transporteur routier est arrêté dans le désert au poste douanier de Ramadi sur la route entre Bagdad et Beyrouth pour un contrôle de routine. Avant de repartir, le chauffeur précise aux gardes-frontières qu'un paquet lui a été remis plusieurs jours auparavant par R. S. Cooke, lui demandant qu'il soit distribué dans un lieu précis à Beyrouth, mais qu'il n'en a pas vérifié le contenu. Les douaniers découvrent que le paquet renferme des antiquités non déclarées sur le point d'être exportées clandestinement d'Irak. À Bagdad l'affaire fait scandale, d'autant plus que R. S. Cooke était en pleine connaissance des lois, les ayant supposément appliquées en tant que directeur du département des antiquités quelques années auparavant. Pire, le destinataire du paquet à Beyrouth n'est autre que l'archéologue états-unien R. F. S. Starr, directeur de l'expédition de Nuzi en Irak, menée par l'université d'Harvard et l'American School of Oriental Research (ASOR).

Reconnu coupable au terme d'une enquête ouverte par les autorités, Cooke doit quitter le pays dès le mois de mai. Le cas de R. F. S. Starr prend plusieurs mois pour être traité. En décembre 1930, l'issue du scandale n'est toujours pas rendue officielle, mais la presse annonce que Starr demeurera directeur du chantier de Nuzi pour la saison suivante, ce qui apparait comme une présomption d'innocence de son implication dans l'exportation illégale d'antiquités.

Un fragment du patrimoine récupéré

L'exportation et, parfois, la spoliation d'artefacts engendrent une prise de conscience par la population irakienne de la valeur de son patrimoine. D'autant qu'il commence à être exposé, aussi, à Bagdad. Au début des années 1920, les lots d'antiquités destinés à l'Irak étaient entreposés dans les bâtiments des autorités mandataires, mais la quantité d'objets en vient rapidement à occuper trop d'espace. Gertrude Bell, directrice du département des antiquités de 1922 à 1926, monte le projet d'établir un musée, qui voit le jour en 1926, et conserve dès lors l'ensemble des antiquités découvertes qui lui sont attribuées. Des expositions temporaires y sont organisées chaque année, afin que la population puisse observer les richesses du sol irakien et l'intérêt de préserver ces objets. Le tourisme se développe progressivement avec la visite de sites archéologiques et des conférences sont organisées pour présenter les découvertes et résultats les plus récents.

Après l'indépendance de l'Irak le 3 octobre 1932, une révision de la loi sur les antiquités de 1924 est entamée par les autorités irakiennes, avec une limitation stricte concernant l'exportation d'objets. Les missions britanniques et françaises se retirent pour aller fouiller en Syrie, où la division des lots est encore de moitié. Les archéologues allemands et états-uniens poursuivent leurs excavations, mais négocient au moment de la division des antiquités pour tenter d'obtenir un lot représentatif de leurs travaux. En 1934, le premier directeur irakien, Sati Al-Husri, est nommé à la tête du département des antiquités. En 1936, la nouvelle loi sur les antiquités est ratifiée. Bien qu'amendée à plusieurs reprises depuis, elle demeure la référence en matière de législation en Irak aujourd'hui.

Les collections du musée national irakien se sont imposées durant la seconde moitié du XXe siècle comme parmi les plus riches en artefacts des époques assyrienne, babylonienne et sumérienne, renforçant le discours et le prestige national chez les habitants. Las, durant les premières décennies du XXIe siècle, ces collections ont été systématiquement détruites et pillées à la suite de l'invasion américaine, puis de celle de l'OEI dans le nord du pays.

Dans le sillage de la deuxième guerre du Golfe, des milliers d'objets ont été retournés ou déclarés officiellement à l'étranger et pouvant être rapatriés. D'autres ont été volontairement spoliés ou on a feint de les détruire avant de les revendre sur Internet, et leur trace est désormais difficile à retrouver. Plusieurs musées et organisations internationales coopèrent pour tenter d'intercepter des antiquités dès qu'il y a un doute sur leur provenance et leur éventuel statut d'objet spolié. En septembre 2020, la police britannique, aidée par les experts du British Museum, a ainsi empêché la vente aux enchères d'une plaque sumérienne d'environ 4 400 ans et a annoncé son rapatriement vers l'Irak. Un fragment parmi les milliers d'objets spoliés que les Irakiens cherchent à récupérer.

Car si l'urgence est à la lutte contre la pandémie et contre la gabegie de la classe politique dénoncée par les Irakiens dans la rue de Bagdad à Bassora, après quatre décennies de guerres et de fragmentation, le lent chemin de la reconstruction de l'Irak repose aussi sur la réappropriation de son passé. Signe d'espoir, en novembre 2020, sept ans après les pertes causées par l'OEI dans la région, le musée de Mossoul a rouvert ses portes au public en affirmant que l'héritage et les antiquités représentaient une part de l'identité de la ville et de ses habitants.

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Cet article est publié en collaboration avec la Société Suisse Moyen-Orient et civilisation islamique (SSMOCI) qui assiste les universitaires dans la rédaction de textes journalistiques sur des sujets de leur domaine de recherche. Le projet de thèse de l'autrice se concentre sur la circulation des antiquités entre le Moyen-Orient et les États-Unis des années 1920 aux années 1950, dans le cadre du projet intitulé « Rockefeller Fellows as Heralds of Globalization : the circulation of elites, knowledge, and practices of modernization (1920s–1970s) ».


30.07.2021 à 06:00

Retours du Soudan

Gwenaëlle Lenoir

Il est des pays qui comptent plus que d'autres dans la vie d'une journaliste. Pour moi c'est le Soudan, pays méconnu parce que charnière un peu bancale entre monde arabe et Afrique, pays de mauvaise réputation et mauvaises fréquentations, traînant des guerres sans fin, des régimes odieux, des personnages douteux. Mon Soudan, c'est celui-là bien sûr, comment y échapper ? Surtout quand on est journaliste. J'ai une vieille histoire avec le Soudan, même si je n'y ai pas posé le pied entre 1993 et 2019. La (...)

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Il est des pays qui comptent plus que d'autres dans la vie d'une journaliste. Pour moi c'est le Soudan, pays méconnu parce que charnière un peu bancale entre monde arabe et Afrique, pays de mauvaise réputation et mauvaises fréquentations, traînant des guerres sans fin, des régimes odieux, des personnages douteux. Mon Soudan, c'est celui-là bien sûr, comment y échapper ? Surtout quand on est journaliste.

J'ai une vieille histoire avec le Soudan, même si je n'y ai pas posé le pied entre 1993 et 2019.

La révolution soudanaise qui a commencé en décembre 2018 a remis ce pays au cœur de ma vie. Pour la première fois depuis 1993, j'y suis retournée en mai 2019 pour couvrir cette insurrection populaire, et j'ai retrouvé tout ce que j'y avais aimé un quart de siècle plus tôt : cette chaleur dans les relations humaines, cette fidélité dans les amitiés, ce sens politique affûté, ce goût de la culture. J'y ai découvert ce qui fait les grandes révolutions, le courage, la ténacité, l'intelligence, la capacité de négociation aussi.

Je m'y rends depuis régulièrement.

Je poursuis mes (re)découvertes. Je vais dans des régions quasiment fermées avant la révolution. Je suis les progrès, les surplaces, les échecs, les joies et les déceptions. Je prends des photos, aussi.

J'ai voulu, après mon dernier séjour, proposer une narration sortant du journalisme classique, écrire à partir des photos.

Non pas commenter les photos, ni faire de grosses légendes. Ni donner au lecteur le cliché seul, sans lui faire découvrir ce qu'il dit du pays, dans ses interstices. Mais, à partir de couples photo-texte et en assumant ma subjectivité, raconter de menus faits qui sont ceux d'une révolution encore dans son élan, et mettre l'accent sur les arrière-plans qui faisaient le quotidien des Soudanais sous l'ancien régime, et le font parfois encore.

J'ai choisi cinq photos, toutes prises en mars 2021.

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Les cinq « photos-textes » seront publiés au cours des semaines à venir, jusqu'à fin août.

1. Les amoureux de Khartoum


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