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07.08.2020 à 06:00

L'Algérie des mots et des armes du poète Jean Sénac

Françoise Feugas

En 1957 paraissait chez l'éditeur Subervie Le Soleil sous les armes, Éléments d'une poésie de la Résistance algérienne, un texte de 60 pages de Jean Sénac. Les éditions Terrasses viennent de le rééditer dans un livre qui comprend également, outre plusieurs poèmes inédits, une série d'hommages et de témoignages au grand poète algérien assassiné à Alger un jour d'août 1973. Le 12 mars 1956, l'Assemblée nationale française votait les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet pour « rétablir l'ordre » en Algérie. « (...)

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En 1957 paraissait chez l'éditeur Subervie Le Soleil sous les armes, Éléments d'une poésie de la Résistance algérienne, un texte de 60 pages de Jean Sénac. Les éditions Terrasses viennent de le rééditer dans un livre qui comprend également, outre plusieurs poèmes inédits, une série d'hommages et de témoignages au grand poète algérien assassiné à Alger un jour d'août 1973.

Le 12 mars 1956, l'Assemblée nationale française votait les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet pour « rétablir l'ordre » en Algérie. « La France doit rester en Algérie et elle y restera », avait déclaré Guy Mollet à Alger le 6 février, devant les manifestations d'hostilité des Européens lors de ce qui fut appelé la « journée des tomates ». Le mois suivant, le président du Conseil décidait l'envoi de rappelés et d'appelés du contingent dans les départements d'Algérie pour un effectif de 200 000 soldats.

Le soleil sous les armes est à l'origine le texte d'une conférence donnée à Paris par Jean Sénac le lendemain du vote des pouvoirs spéciaux — le 13 mars 1956 —, à l'initiative de l'Union des étudiants de la nouvelle gauche. Difficile de ne pas y voir une réponse à ce qui s'annonce comme le début d'une guerre, même si on évite soigneusement de prononcer le mot. Drôle de réponse cela dit, en forme d'essai, d'esquisse d'anthologie de la poésie de résistance algérienne, ou de manifeste poétique — ou les trois à la fois.

La résistance et le politique s'y jouent dans et au-delà des lignes imprimées. À l'époque déjà des discours guindés de prix Nobel1 , Sénac présente en effet son texte dans les petites salles aux jeunesses d'Algérie s'organisant dans l'exil, et devant les jeunesses de France sentant sans doute leur retard dans le train d'une histoire qui n'a pas le temps d'attendre lorsque les maquis grondent déjà2.

En 1957, le texte sera imprimé, puis censuré six jours après sa publication dans la revue Exigence ; puis repassera à l'oralité lors d'une présentation au siège de l'Union générale des étudiants musulmans algériens. Sénac le reprendra encore lors de deux conférences à Grenoble, en 1958 et en 1962.

Poétique de la résistance

L'incipit résume le message essentiel de ce texte d'une cinquantaine de pages : « Poésie et résistance apparaissent comme les tranchants d'une même lame où l'homme inlassablement affûte sa dignité. » S'il peut être considéré comme une réponse aux bruits de bottes en ce début d'année 1956, c'est parce qu'il affirme (et profère) que la poésie est par nature résistante et que le poète est celui qui porte les aspirations communes du peuple à la liberté. Celui qui ne le fait pas trahit ; il est comptable des « désertions de l'espérance », dit Sénac, citant Léon Bloy. Son acte de résistance consiste à manifester une expression indépendante des diktats de l'« Administration », à parler librement de la liberté. En cela, et en revendiquant un droit à la poésie, il ne peut que rejoindre le militant révolutionnaire dans le combat pour l'indépendance.

À tel point que les deux ne font plus bientôt qu'un seul homme, écorcheur de ténèbres, persuadé de l'Unique Combat et de l'urgence d'un Front Unique.

La poésie comme forme de résistance a une longue histoire en Algérie, explique Jean Sénac. Au moins entre la prise d'Alger en 1830 et les terribles massacres de Sétif, Guelma et Kherrata, à l'aube de l'éveil nationaliste algérien. Autant dire qu'elle fleurit sur le fumier de l'histoire coloniale, pour les mêmes raisons — le parallèle n'est pas innocent — que la France a connu, dix ou quinze ans auparavant, une poésie engagée dont celle de son ami René Char est sans doute le plus brillant exemple. Il cite des textes anciens tirés de l'oubli, traduits de l'arabe, dont certains remontent au XIXe siècle. Poèmes, chansons et contes populaires, « ces œuvres folkloriques contiennent en puissance les qualités motrices de l'esprit algérien ». Elles sont pour Sénac le terreau, la « matière d'appui » d'un courant littéraire qui naît dans les années 1930 et se développe après 1945, comme une « insurrection de l'esprit », écrira-t-il en 1971 dans son Anthologie de la nouvelle poésie algérienne.

La langue est un déchirement provisoire

Pour l'heure, être un poète algérien et devoir exprimer en français l'appartenance à la communauté algérienne n'est qu'un « déchirement provisoire », puisque la langue imposée par le colonisateur — comme outil de dépersonnalisation, disait Kateb Yacine — devient sous le stylo du poète une arme dont on se saisit et qu'on retourne contre l'ennemi. À une condition cependant : il faut faire un effort de « transcréation » en s'affranchissant de la forte imprégnation culturelle occidentale induite par l'usage de cette langue coloniale :

Certes, nous sommes héritiers d'univers légués par Breton, Lorca, Eluard, Char, Faulkner, Maïakovski, Aragon, Valéry. Il nous appartient de rompre l'enchantement et de coller plus vigoureusement nos oreilles contre la terre natale. Nous y entendrons quelques bouleversantes complaintes et des chevauchées fabuleuses. […] et nous transmettrons fièrement le relais à nos frères, les poètes arabes de demain.

Sénac va plus loin que tous les écrivains algériens de cette génération — Kateb Yacine compris — quand il professe, non sans un certain courage intellectuel et avec lucidité, que cette littérature « de graphie française » est une littérature de transition, préparant l'avènement du « Grand Œuvre arabe ». Elle est vouée à s'effacer, c'est presque sa mission.

Les dix dernières pages du Soleil sous les armes sont pourtant un vibrant plaidoyer pour une Algérie future qui saura, assure-t-il, dépasser la haine entre les communautés européenne et « musulmane » et accueillir tous ceux (juifs, musulmans, Arabes, Berbères, Européens) qui en feront leur patrie. S'il en est si sûr, c'est parce qu'on peut lire dans les chants traditionnels traduits par Jean Amrouche3| que le peuple algérien est ouvert à la « fraternité universelle ».

Cette bonté, cette pureté, cet enthousiasme tenaces, grâce auxquels on avait cru pouvoir le déposséder et l'enchaîner, voici qu'il les verse au patrimoine commun des peuples.

Algérianité sentimentale

La plate-forme politique du Front de libération nationale (FLN) à l'issue de son congrès du 20 août 1956 (Congrès de la Soummam) l'annonçait :

[…] L'Algérie libre et indépendante, brisant le cloisonnement racial fondé sur l'arbitraire colonial, développera sur des bases nouvelles l'unité et la fraternité de la Nation Algérienne dont la renaissance fera rayonner sa resplendissante originalité.

Le FLN traduit ainsi, en termes politiques, un rêve que Sénac pense commun à plusieurs poètes et écrivains d'Algérie (et de France) : « si nous incendions des récoltes cruelles, c'est pour que monte à nouveau, de la terre brûlée, une moisson fraternelle où chacun trouvera sa gerbe et le sourire de l'accueil ». Ce lyrisme solaire, tout autant que la vision assumée d'une poésie par nature résistante, crée un pont entre la rhétorique politique et une poétique militante. Idéaliste, a-t-on dit. Mais une dizaine d'années seulement le sépare de Mai 1968 et de l'un de ses plus beaux slogans : « Soyez réaliste, demandez l'impossible ».

Dans Le Soleil sous les armes, ce pied-noir né à Béni-Saf le 29 novembre 1926 se définit lui-même — se choisit — comme algérien par l'écriture. Pour lui, « est écrivain algérien tout écrivain ayant définitivement opté pour la nation algérienne ». Mais d'origine catalane, il est officiellement français par les hasards de l'histoire coloniale, et le restera jusqu'à son assassinat à Alger le 30 août 1973. La bureaucratie algérienne lui avait refusé la nationalité algérienne.

Pour Hamid Nacer-Khodja, spécialiste de son œuvre, « son algérianité sentimentale ne pouvait s'enraciner dans la tradition du pays. […] Ayant tardé à demander sérieusement de son vivant cette citoyenneté, Sénac a cru que pour être algérien, il suffisait d'opter pour la nation algérienne. Son algérianité était fondée sur la naissance, la résidence en Algérie et l'action patriotique passée. »4.

L'action patriotique de Jean Sénac avait commencé en août 1954, quand il fut en quelque sorte « démissionné » de son poste à Radio Alger après une émission sur Mouloud Mammeri dans laquelle il avait employé l'expression « patrie algérienne ». Exilé à Paris, il rejoint les militants de la Fédération de France du FLN, participe à l'installation de l'imprimerie clandestine d'El Moudjahid, organise des rencontres et publie des textes engagés dans les revues qui les acceptent (notamment la revue Esprit). Il rentre en Algérie en octobre 1962 et poursuit ses activités littéraires, jusqu'à ce que le coup d'État de Houari Boumediene en 1965 y mette fin. Il tombe d'autant plus en disgrâce qu'il ne fait pas mystère de son homosexualité.

L'internationalisme libérateur, aujourd'hui comme hier

La mémoire de Jean Sénac doit beaucoup à la fidélité sans faille d'une poignée d'amis historiques, français et algériens, et ses œuvres ont continué à paraître d'un côté comme de l'autre de la Méditerranée. Le livre contient d'ailleurs un grand nombre d'hommages et des témoignages de ces amis, avant de se terminer par un recueil de poèmes inédits.

Les éditions Terrasses se situent dans la continuité de cette fidélité, avec une ligne éditoriale voulue postcoloniale et internationaliste, en republiant, après Juste au-dessus du silence de la poétesse Anna Gréki, Le soleil sous les armes. Leur ambition est de faire renaître ce carrefour culturel et politique de la Méditerranée imaginé juste avant le début de la guerre de libération nationale algérienne par la revue du même nom, fondée parle poète en 1953 et dont l'unique numéro proposait alors des ponts entre écrivain. e. s engagé. e. s des deux rives de la Méditerranée pour « soutenir un internationalisme libérateur porté par la poésie et la prose ».

La note des éditeurs, qui se présentent comme un mystérieux « collectif informel », répond d'avance – et de façon plutôt convaincante — à la question de l'actualité de l'œuvre de Jean Sénac :

Les pistes critiques tout autant que poétiques qui naissent à l'écrit dans ce Soleil sous les armes doivent continuer à être explorées pour accompagner les théorisations de la littérature en Algérie, permettant par ricochet de déconstruire un peu les remparts fumeux de la langue française ici et dans le monde. Comment en effet ne pas s'inspirer des concepts de « littérature de graphie française » ou de « littérature de transition » en acceptant qu'une telle force théorique ait été pensée et développée ailleurs qu'en France, alors qu'elle nous concerne aussi de ce côté-ci de la Méditerranée ?


1Albert Camus reçoit le prix Nobel de littérature en 1957, soit l'année de publication du Soleil sous les armes. C'est lors d'une conférence donnée à cette occasion devant les étudiants à Stockholm qu'il prononce la phrase célèbre : « Je crois à la justice, mais je défendrai ma mère avant la justice » qui lui vaudra une rupture définitive avec Sénac et Kateb Yacine.

2« Note des éditeurs ».

3Chants berbères de Kabylie, Tunis, 1939 (Charlot ed., 1946).

4Hamid Nocer-Kodja, « Jean Sénac, du poète obscur au poète solaire », in Le soleil fraternel : Jean Sénac et la nouvelle poésie algérienne d'expression française : actes des Rencontres méditerranéennes, janvier 1999.


06.08.2020 à 06:00

Accablé par les sanctions et le Covid-19, l'Iran se tourne vers la Chine

Shervin Ahmadi

Le projet d'accord entre l'Iran et la Chine, qui s'apprête à investir massivement dans l'industrie et les transports, crée la polémique, même à Téhéran. Mais la population se préoccupe surtout de la forte reprise de l'épidémie de Covid-19 et de la crise économique qui s'installe. Et le pays se mobilise sur les réseaux sociaux pour empêcher la mise à mort de jeunes acteurs du mouvement social de novembre 2019. La polémique sur un projet d'accord entre la Chine et l'Iran rapproche deux hommes que pourtant tout (...)

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Le projet d'accord entre l'Iran et la Chine, qui s'apprête à investir massivement dans l'industrie et les transports, crée la polémique, même à Téhéran. Mais la population se préoccupe surtout de la forte reprise de l'épidémie de Covid-19 et de la crise économique qui s'installe. Et le pays se mobilise sur les réseaux sociaux pour empêcher la mise à mort de jeunes acteurs du mouvement social de novembre 2019.

La polémique sur un projet d'accord entre la Chine et l'Iran rapproche deux hommes que pourtant tout oppose. Le 28 juin 2020, l'ancien président Mahmoud Ahmadinejad a accusé dans un discours devant ses partisans le gouvernement d'avoir signé « un accord de 25 ans avec un pays étranger loin des yeux de la nation iranienne ». Peu après, Reza Pahlavi, le fils du défunt chah, a condamné à son tour un traité « honteux » qui ne sert, selon lui, qu'à dépouiller l'Iran et à installer des armées sur son sol – alors même que le chah avait autorisé treize bases militaires et trois centres d'écoute américains...

Une vague d'infox a submergé les réseaux sociaux, affirmant entre autres que l'île de Kish, dans le golfe Arabo-Persique, avait été vendue à la Chine. Le porte-parole du ministre des affaires étrangères, Abbas Moussavi, n'a pas tardé à riposter en précisant que l'idée de cet accord remontait au voyage du président chinois Xi Jinping à Téhéran en 2016. Après avoir été préparé à Téhéran, il avait été proposé à la Chine par le ministre des affaires étrangères Mohammad Zarif lors d'un voyage à Pékin en août 2019.

Infrastructures de transport et assistance militaire

Le New York Times a publié le 11 juillet un extrait de ce projet d'accord. Pékin s'engagerait à investir près de 400 milliards de dollars (339 milliards d'euros) durant les vingt-cinq prochaines années dans des constructions d'usines et surtout dans des infrastructures de transport, notamment « vertes », avec des liaisons ferroviaires électriques. L'Iran deviendrait ainsi un passage stratégique des nouvelles « routes de la soie », reliant le Xinjiang à l'Asie centrale, puis à la Turquie et in fine à l'Europe, afin d'exporter plus facilement les produits chinois vers le marché européen. En contrepartie, l'Iran accorde des prix préférentiels à la Chine pour l'achat d'hydrocarbures.

L'accord prévoit également une coopération militaire incluant le développement d'armes et le partage de renseignements afin de lutter « contre le terrorisme, le trafic de drogue et d'êtres humains ». Il pose aussi les termes d'une alliance militaire, essentiellement aérienne et navale, entre l'Iran et la Chine qui pourrait être étendue à la Russie. En décembre 2019, les trois pays ont organisé pour la première fois des manœuvres navales conjointes en mer d'Oman et dans l'océan Indien, non loin du détroit d'Ormuz.

Ainsi, la Chine profite du vide laissé par les Américains pour s'installer plus solidement dans la région. Pour l'Iran, c'est un choix par défaut et la conséquence de l'abandon par les États-Unis de l'accord sur le nucléaire. En dévoilant, au moins partiellement, ce plan qui doit encore être ratifié par le parlement, l'Iran montre aux Américains et à leurs alliés qu'il a des options face à leur intransigeance et à l'intensification des sanctions.

Tentatives d'apaisement en Irak

Celles-ci, les plus rigoureuses depuis la révolution de 1979, n'ont impacté l'activité régionale de l'Iran ni en Syrie, ni au Yémen, ni en Irak. Certes, Téhéran joue l'apaisement en Irak et essaye de diminuer les tensions avec l'Arabie saoudite. L'arrivée au pouvoir du nouveau premier ministre irakien, Mustafa Al-Khadhimi, qui s'est rendu à Téhéran le 21 juillet, ne pouvait se décider sans le soutien des alliés de l'Iran. Selon Middle East Eye, Téhéran aurait accepté de soutenir la nomination de l'ancien chef des renseignements irakiens au poste de premier ministre en contrepartie du dégel de certains de ses actifs visés par les sanctions. Les États-Unis auraient accepté une désescalade militaire dans le Golfe et de « détourner le regard » si un pays tiers en Europe libérait certains actifs iraniens. Vraisemblablement, il s'agit des actifs détenus par Clearstream, filiale de la Deutsche Börse, une chambre de compensation basée au Luxembourg. Un tribunal luxembourgeois a bloqué la demande américaine de transférer 1,6 milliard de dollars ( 1,35 milliard d'euros) d'avoirs iraniens aux victimes des attentats du 11 septembre.

Une mystérieuse série d'explosions

Il existe des signes d'apaisement entre l'Iran et les États-Unis. En juin 2020, un ancien de la marine américaine, Michael White, a été libéré par l'Iran au lendemain de l'arrivée à Téhéran d'un scientifique iranien, Cyrus Asgari, relâché par Washington. Michael White avait été arrêté en juillet 2018. Mais en même temps, une série d'explosions, comme celle du complexe nucléaire de Natanz, renforce les rumeurs de sabotages organisés par les Américains et leurs alliés. L'Iran a annoncé avoir établi « avec précision » les causes d'un incendie qui seront dévoilées au « moment opportun ».

La BBC en persan a indiqué avoir reçu un communiqué d'un groupe se faisant appeler « Les Guépards de la Patrie », qui se présenteraient comme des « dissidents au sein de l'appareil sécuritaire iranien ». Les Iraniens ne semblent pas avoir pris cette information au sérieux mais les explosions continuent. La dernière en date, dimanche 19 juillet, a frappé la centrale électrique d'Ispahan.

Treize provinces dans le rouge

Quoiqu'il en soit, la direction iranienne est avant tout préoccupée par la situation intérieure. Une deuxième vague de Covid-19 frappe l'Iran. Le président Hassan Rohani a affirmé que 25 millions de citoyens ont été touchés par le virus. Après une accalmie, le nombre de victimes a augmenté pour atteindre plus de 200 morts par jour. Un confinement partiel d'une semaine a été instauré dans la capitale, mais les autorités refusent un confinement intégral dont les conséquences pour les couches populaires seraient désastreuses. Treize provinces d'Iran sont en rouge et seize autres en état d'alerte. Le Covid-19 a réapparu après les fêtes de fin de ramadan et le relâchement qui s'en est suivi. Le docteur Alireza Zali, responsable du comité de lutte contre le Covid-19 à Téhéran, estime que 70 % des nouveaux malades hospitalisés avait voyagé dernièrement et a demandé de prolonger le confinement dans la capitale.

La peur du virus n'est pas la seule source d'angoisse de la population. La valeur de la monnaie locale a plongé par rapport au dollar pour s'effondrer à 24 000 tomans pour 1 dollar. Cette nouvelle chute se traduit inexorablement par une inflation grimpante. Paradoxalement, la Bourse de Téhéran s'envole et forme une bulle spéculative. Privé de ses revenus pétroliers, le pouvoir a décidé de vendre une partie des biens de l'État en les introduisant en bourse, comme le groupe Imidro, un holding de 8 sociétés et 55 filiales spécialisées dans la métallurgie et la sidérurgie. Or, un marché boursier en hausse permet de vendre ces biens largement au-dessus de leurs valeurs.

L'économiste Frashad Moemeni et le professeur d'université Alameh Tabatabi décrivent ce mécanisme : « L'action de certaines entreprises en faillite a été multipliée par quatre dans le contexte de bulle boursière. L'État peut ainsi vendre ses entreprises plus chères et obtenir de l'argent pour faire face à la crise financière. Ce gonflement des actions des entreprises malades via l'effacement de leur dette ne peut qu'imposer plus de charges à moyen terme à l'économie du pays. » Ahmad Tavakoli, ancien député conservateur et membre du Conseil de discernement de l'intérêt supérieur du régime, s'oppose lui aussi à cette démarche : « Après le pillage des biens de la nation au nom de la privatisation, ils cherchent à vendre le reste au nom du partenariat public-privé : les écoles, les universités, les hôpitaux et les stades. »

La vie est devenue très chère mais il n'y a pas de pénurie, contrairement à d'autres pays sous sanctions américaines comme le Venezuela. Les magasins sont ravitaillés et les couches favorisées ne connaissent pas les difficultés de ceux qui sont obligés de travailler pour se nourrir et de prendre le métro, souvent bondé. Même si le Covid-19 tue les riches comme les pauvres, la vie n'a pas le même sens dans les tours ultra luxueuses du nord de Téhéran que dans les banlieues sud de la capitale. Pourtant les mouvements sociaux n'ont plus la même ferveur qu'avant la pandémie. En Iran comme ailleurs, le Covid-19 a momentanément essoufflé les protestations.

Mobilisation numérique contre des exécutions

En revanche, depuis début juillet, le hashtag « e'daam nakonid » (#NeLesExécutezPas) circule par millions sur les réseaux sociaux. Il vise à sauver la vie de trois jeunes gens condamnés à la peine capitale par la quinzième chambre du tribunal révolutionnaire de Téhéran, en charge des affaires de sécurité nationale. Considérés comme mohareb (en guerre contre Dieu), ils sont accusés d'avoir fait partie des « meneurs d'émeutes » en novembre 2019 contre la hausse du prix d'essence. Leurs avocats ont dénoncé des enquêtes à charge et des aveux arrachés sous la torture. Mais la Cour suprême a confirmé la sentence le 14 juillet dernier, jour où la diffusion du hashtag a battu un record en dépassant les 8 millions.

Plusieurs personnalités à l'intérieur du pays comme à l'étranger, comme le cinéaste Asghar Farhadi, l'acteur Shahab Hosseini et les actrices Golshifteh Farahani et Taraneh Alidousti ont soutenu l'appel. Le violoncelliste américain YoYo Ma l'a relayé en musique en accompagnant l'instrumentiste iranien Kayan Kalhor. L'arrière-petit-fils de Khomeini a demandé sur son compte Instagram la clémence islamique. De leur côté, Donald Trump et Benyamin Netanyahou ont soutenu sur Twitter la demande d'arrêt des exécutions, provoquant une vague de réactions à leur tour.

Parmi elles, celle de Mohammad Ali Abtahi, membre de l'Assemblée des religieux combattants, qui a écrit : « M. Trump, #Nelesexécutezpas est notre affaire interne. Cela n'a rien à voir avec vous. La ligne des opposants à l'exécution de ces trois personnes, dont la plupart sont des Iraniens écrasés sous le poids de vos sanctions, est distincte de la vôtre. »

Des Iraniens de différents bords convergent et prennent conscience de leur force. Nombreux sont ceux qui ne souhaitent pas que leur mouvement soit récupéré et instrumentalisé par les Américains. Reste à savoir comment le pouvoir tiendra compte de ce rapport de force.

Après bien des hésitations, l'appareil judiciaire a décidé qu'il allait étudier les demandes d'appel.


04.08.2020 à 06:00

Le Maghreb prend conscience du déclin de sa biodiversité

Ali Chibani

Chardonnerets en Algérie, singes magots au Maroc, guépards du Sahara en Libye : de nombreuses espèces animales sont menacées par le braconnage, la chasse intensive et le développement urbain. Face à la faiblesse des moyens mis en œuvre par les États pour sauver le patrimoine génétique de la région, des associations nouvelles venues mobilisent des bénévoles. L'évaluation de la richesse des pays maghrébins se fait toujours par rapport au prix du pétrole ou à l'affluence annuelle des touristes. Pendant ce (...)

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Chardonnerets en Algérie, singes magots au Maroc, guépards du Sahara en Libye : de nombreuses espèces animales sont menacées par le braconnage, la chasse intensive et le développement urbain. Face à la faiblesse des moyens mis en œuvre par les États pour sauver le patrimoine génétique de la région, des associations nouvelles venues mobilisent des bénévoles.

L'évaluation de la richesse des pays maghrébins se fait toujours par rapport au prix du pétrole ou à l'affluence annuelle des touristes. Pendant ce temps, la richesse que constitue la biodiversité décline d'année en année, si bien que les États et les ONG cherchent souvent à sauver le patrimoine génétique qui éviterait la disparition intégrale des espèces endémiques.

L'être humain, première menace

La confrontation des statistiques permet d'évaluer à plus d'un dixième les espèces animales menacées en Afrique du Nord. À titre d'exemple, le Maroc disposerait d'au moins 98 espèces de mammifères, parmi lesquelles 8 sont endémiques. Treize d'entre elles sont menacées. Sur 480 espèces d'oiseaux, 46 sont en danger, parmi lesquelles l'autruche d'Afrique du Nord1. Pis, l'Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN) considère que « près de la moitié des espèces d'oiseaux est menacée » dans le même pays.

Les dangers qui menacent la biodiversité au Maghreb sont les mêmes que partout ailleurs dans le monde. Selon Faouzi Maamouri, directeur de la section Afrique du Nord du Fonds mondial pour la nature (World Wildlife Fund, WWF), « il y a une transformation majeure des pays maghrébins depuis cinquante ans. L'expansion urbaine empiète sur les zones humides qui forment l'habitat le plus important de la biodiversité. Quand il ne les détruit pas, le développement économique et agricole transforme les milieux naturels, en favorisant la déforestation ». En conséquence, indique un rapport officiel, « l'Algérie ne renferme plus d'écosystème terrestre réellement inaltéré par l'homme ».

« Le braconnage atteint des dimensions incontrôlées », renchérit Khaled Ettaieb. Ce professeur au département de zoologie de l'université de Tripoli regrette la disparition, en Libye, du guépard du Sahara et du mouflon à manchette. « Avant la chute de Kadhafi, se souvient-il, même les fusils de chasse étaient interdits. Mais depuis 2011, le braconnage s'opère avec des armes de guerre et des véhicules sophistiqués dans lesquels on peut trouver jusqu'à 200 têtes de gazelles tuées par des miliciens qui chassent pour passer le temps. On assiste aussi à l'émergence de chasseurs sans lien avec les tribus qui pratiquent traditionnellement l'exercice cynégétique. Ils abattent tout ce qu'ils trouvent, même pendant la période de reproduction. Plus de 500 000 oiseaux sont ainsi tués chaque année, quand les zones protégées ont été saisies par les chefs tribaux qui se les sont appropriés. Les animaux qui y vivaient ont tous disparu, chassés quand ils sont comestibles ou relâchés quand ils ne le sont pas. »

Trafic et commerce illégaux

Le braconnage alimente le commerce illégal des espèces rares. Apprécié pour son chant, le chardonneret est devenu une espèce en voie de disparition au Maghreb. En Algérie, il est pris dans des filets géants posés dans les champs pour le capturer. Cette technique de chasse venue d'Égypte est passée par la Libye et la Tunisie avant d'arriver en Algérie où les autorités ont confisqué, en trois ans, 24 000 chardonnerets destinés au marché informel. « Le braconnage est devenu un gagne-pain au Maroc où les chardonnerets sont capturés pour être vendus clandestinement aux Algériens », se désole Radouane El Ouafi, président de la Fédération marocaine d'ornithologie (FMO). En Tunisie, selon Maamouri, « ce passereau est recherché par les trafiquants qui le vendent à Malte ».

En effet, le trafic illégal nourrit le marché international des animaux de compagnie. Autre victime : le singe magot, ou macaque berbère. Cette espèce endémique est sur la liste rouge des espèces en danger. Complètement disparu en Tunisie, il décline en Algérie à cause des incendies volontaires et de la concurrence humaine2. Les braconniers marocains le vendent aux touristes. « Il y a environ 10 à 12 000 singes magots au Maroc, nous dit Sian Waters de la Barbary Macaque Awareness & Conservation. En 1975, ils étaient 17 000 rien que dans le Moyen Atlas où l'on en compte à peine 5 000 ».

Émirs braconniers en 4X4

Les campagnes de saisie de ces animaux sont d'une efficacité limitée. « J'ai déjà participé à une mission de récupération de 700 tortues en Égypte, nous apprend Khaled Ettaieb de l'université de Tripoli. Ce chiffre peut paraître élevé, mais il n'est rien à côté des milliers d'individus qui passent chaque année la frontière libyenne pour être vendus aux touristes. Le commerce illégal n'épargne pas les faucons qui sont très demandés par les pays du Golfe. »

Utilisant un matériel de guerre avec des dizaines de 4X4 et des drones, les émirs du Golfe viennent dans le Maghreb pour chasser. Ils ne laissent aucune chance à l'outarde ni à la gazelle qui sont pourtant des espèces menacées. En Algérie, ces princes sont protégés par les autorités qui les ont longtemps considérés comme les invités VIP d'Abdelaziz Bouteflika.

Malgré la chute de ce dernier, les émirs braconniers continuent de sillonner le sud-ouest algérien. « Ils ont tout liquidé depuis des années, déclare un habitant d'El Bayadh au quotidien El Watan. Il n'y a plus une seule outarde sur toute la hamada qui est son habitat naturel. Même le lièvre et la gerboise ont disparu. Ils n'ont pas laissé de chance non plus au courvite isabelle ». Afin de recouvrer leur liberté de circuler dans leur propre territoire, les populations locales exterminent elles-mêmes les animaux chassés par les émirs.

Des lois sans effet ?

Pourtant, les pays maghrébins ont pris conscience de la nécessité de protéger leur biodiversité depuis des années. Dès 1975, la Libye a créé l'aire protégée d'El Kouf. Ailleurs, les premiers parcs nationaux apparaissent dans les années 1980. Par la même occasion, des animaux disparus, comme l'oryx gazelle, l'antilope addax et l'autruche sont réintroduites au Maroc et en Tunisie.

« La réintroduction des espèces est très coûteuse, relativise Abdenour Moussouni. Il faut mieux connaître sa biodiversité et proposer une politique de protection efficace. C'est ce que nous faisons dans le cadre du Projet des parcs culturels algériens (PPCA). Lancés en 2008, ces parcs sont au nombre de 5 et couvrent 43 % du territoire national. Rattaché au ministère de la culture, le PPCA encourage la mise en commun des connaissances environnementales traditionnelles avec les savoirs scientifiques actuels. » Ce chargé de planification du PPCA et son équipe ont pu filmer l'amayas, le guépard du Sahara. Cet événement inédit depuis 2010 prouve, selon lui, l'efficacité de la stratégie algérienne de recensement des différentes espèces d'intérêt mondial vivant dans le sud du pays.

« Ils n'auraient jamais dû médiatiser cette découverte, s'inquiète Faouzi Maamouri. Chaque fois qu'on a rendu publique l'existence d'une espèce qu'on croyait disparue, on a détruit son habitat. » Le représentant de la WWF considère que les lois protégeant la biodiversité en Afrique du Nord ne sont pas toujours appliquées. Les infractions sont fréquentes. Elles peuvent même être le fait des autorités politiques comme le ministère du transport algérien qui a fait passer une autoroute dans le Parc national d'El Kala.

Transformer le rôle des chasseurs

De plus, l'application des lois de protection des espèces se heurte à l'insuffisance des ressources humaines. Maamouri évalue le personnel de la section Afrique du Nord de la WWF à 25 personnes seulement. « En Libye, nous sommes sept pour 97 zones de recherches sur les oiseaux migrateurs », reconnaît Ettaieb qui trouve, par ailleurs, des raisons de se réjouir : « Nos campagnes de sensibilisation transforment des chasseurs en militants de défense de la biodiversité. C'est mieux que d'emprisonner les braconniers. »

« Nous organisons des concours et des expositions pour expliquer aux Marocains l'importance de la diversité ornithologique, témoigne El-Ouafi qui précise que la FMO fédère 55 associations représentant cinq régions du Maroc. Nous avons même réussi à mener des projets avec le département des eaux et forêts et à convaincre le législateur de protéger le chardonneret en doublant l'amende des braconniers qui est passée à 10 000 dirhams ».

« Pour une plus grande efficacité, nous nous appuyons sur les observations des populations du sud algérien, poursuit Moussouni. Les nomades sont dotés d'appareils photo pour fournir des images de la faune qu'ils rencontrent. Désormais, le PPCA vise à faire des populations locales les décideurs des projets de protection des espèces que nous mettons en place. »

Discours nationaliste, financements étrangers

Selon nos interlocuteurs, la protection de l'environnement n'est pas la priorité des autorités, bien que celles-ci transforment la biodiversité en un argument de publicité nationaliste. Maamouri dénonce même des « sites protégés sur le papier seulement. [...] La protection des espèces est financièrement dépendante des dons de la coopération internationale et des ONG », tonne-t-il. Pour preuve, pour lutter contre la chasse illégale des magots, le Maroc a collaboré avec le Fonds international pour la protection des animaux (IFAW) et l'Animal Advocacy and Protection (AAP). « La WWF n'a jamais reçu un sou des États maghrébins, assure Maamouri. Ayant hérité d'une culture où les ONG sont passives, nous n'avons même pas d'adhésions et nous ne cherchons pas à en avoir. Les gens ont d'autres priorités économiques que le soutien aux associations environnementales. »

« Nous n'avons pas d'accord économique avec les pays nord-africains, confirme Mathieu Thévenet, directeur de l'ONG Initiative petites îles de Méditerranée (Initiative PIM). Les projets environnementaux qu'on y mène sont essentiellement financés par la coopération française et allemande, ainsi que par des dons privés. Les pays du Maghreb ont pourtant tout intérêt à investir dans la protection de leur environnement. Cela leur assurerait l'indépendance dans la gestion de leurs projets. » Il voit dans ce manque d'intérêt politique pour la protection des espèces « un problème mondial. Les arguments économiques priment sur les arguments environnementaux. Si l'on se concentre juste sur Essaouira, on peut dire que les pouvoirs ne savent pas qu'il y existe un patrimoine culturel et écologique. Il y a même un projet d'urbanisation de la baie. Cela nous inquiète, car c'est une zone humide où les faucons d'Éléonore viennent se ressourcer. »

Cela remettrait en cause ce que Thévenet présente comme un succès de son ONG engagée dans la protection du faucon d'Éléonore. Ce rapace niche en été en Méditerranée et migre à Madagascar en hiver. Son effectif est passé de 60 couples en 1980 à 1 500 couples en 2019.

Malgré cela, les dons étrangers vont essentiellement aux pouvoirs publics. « En Tunisie où l'on compte au moins 400 ONG environnementales dont 40 seulement ont un personnel salarié, nous agissons grâce au bénévolat, explique Faouzi Maamouri. Il faut que les pourvoyeurs de fonds étrangers fassent confiance aux associations civiles qui accomplissent leurs missions deux fois plus vite que les États. » « Nous pouvons changer les choses, ajoute Abdenour Moussouni. Pour cela, il faut doter les structures locales de moyens humains et matériels. Il faut renforcer les compétences, notamment en les formant à l'usage d'outils dernier cri. Enfin, les étudiants représentent une ressource de valeur qui mérite d'être soutenue financièrement. »


1« Le Maroc, une biodiversité riche d'une quarantaine d'écosystèmes », MAP Ecology, 3 mars 2017.

2Mustapha Benfodil, « Haute Kabylie : ces macaques qui empoisonnent la vie des villageois », El Watan, 3 décembre 2018.