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04.10.2022 à 06:00

Radioscopie de la stratégie d'influence émiratie en France

Eva Thiébaud

L'enquête conduite par Orient XXI présente un décryptage inédit du lobbying aussi discret qu'efficace d'un partenaire-clé de la France. Image lissée, dénigrement du Qatar accusé notamment de soutenir les Frères musulmans assimilés à une organisation terroriste, parlementaires courtisés..., les Émirats déploient une stratégie multifacette pour renforcer leur position à l'international. Décision a été prise d'expulser Hassan Iquioussen de France — un arbitrage confirmé le 30 août 2022 par le Conseil d'État, le (...)

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Texte intégral (6251 mots)

L'enquête conduite par Orient XXI présente un décryptage inédit du lobbying aussi discret qu'efficace d'un partenaire-clé de la France. Image lissée, dénigrement du Qatar accusé notamment de soutenir les Frères musulmans assimilés à une organisation terroriste, parlementaires courtisés..., les Émirats déploient une stratégie multifacette pour renforcer leur position à l'international.

Décision a été prise d'expulser Hassan Iquioussen de France — un arbitrage confirmé le 30 août 2022 par le Conseil d'État, le prêcheur ayant tenu des propos antisémites et misogynes. Officieusement, peut-être aussi pour avoir été lié aux Frères musulmans, ce mouvement islamique transnational au discours souvent réactionnaire, qui fait de la participation politique un de ses chevaux de bataille.

Cette décision n'a pas dû déplaire à Abou Dhabi. Depuis longtemps, les Émirats arabes unis (EAU) ont fait de la lutte contre la confrérie un des moteurs de leur politique. De manière plus générale, en France comme ailleurs, ils ne lésinent pas sur les moyens pour promouvoir leur action, apparaître sous un jour favorable et transmettre leurs messages géopolitiques. Ils ont mobilisé à cette fin, non seulement des cabinets de communication comme la filiale française du Britannique Project Associates, mais aussi des médias comme Euronews et des centres de recherche privés (ou think tanks) comme le Bussola Institute, tandis que certaines personnalités médiatiques ou politiques comme la sénatrice Nathalie Goulet exprimaient publiquement des opinions très proches des leurs.

C'est ce que nous avons découvert au cours de cette enquête commencée le 18 juillet 2022 au ministère français des affaires étrangères où une cérémonie de signature d'accords était prévue dans le cadre de la visite en France du dirigeant des EAU, le cheikh Mohamed Ben Zayed (MBZ). Pour ce premier voyage officiel depuis son investiture à la tête d'un pays dont il était déjà l'homme fort, la France avait mis les petits plats dans les grands : sur trois jours, le monarque est passé par l'Élysée, Matignon, les Invalides, Versailles et l'Arc de Triomphe, et même par les bastions de la démocratie française que sont l'Assemblée nationale et le Sénat.

La cérémonie de signature d'accords au quai d'Orsay semble particulièrement intéressante à couvrir, mais malgré une accréditation en bonne et due forme, Orient XXI a été refoulé par les communicants du ministère. De précédents articles critiques sur les Émirats pourraient-il être en cause ? Le ministère aurait-il craint des questions qui auraient pu embarrasser son hôte émirati ? Journalistes et citoyens sont pourtant en droit de s'interroger sur les modalités du renforcement de la relation avec une autocratie exerçant une surveillance exacerbée sur ses habitants, réprimant les rares militants pro-démocratie ayant osé s'exprimer ou accusée de torturer dans des prisons secrètes au Yémen. Mais bien sûr, la fédération d'émirats — dont les plus riches sont Dubaï, hub financier, commercial et touristique, et la pétrolière et militaire Abou Dhabi — préfère se montrer sous le jour favorable d'un pays sûr, à la pointe de la technologie, tolérant et respectueux de l'égalité entre les femmes et les hommes.

La technique des fuites ciblées dans les médias

Pour lisser leur image, les Émirats ont misé comme le Qatar sur le football en achetant en 2008 le Manchester City Football Club. Mais ils ont aussi cherché d'autres terrains d'influence que celui du sport, notamment via le recours aux médias et à la publicité : en 2017, l'organisme émirati Abu Dhabi Media Investment Corporation (Admic) a pris 2 % des parts d'Euronews. Alors en difficulté, la chaîne paneuropéenne basée à Lyon a bénéficié jusqu'en 2020 d'un contrat de sponsoring de 8,5 millions d'euros par an. Dans l'intervalle, « les contenus dithyrambiques sur les Émirats arabes unis et sur Dubaï en particulier » se sont multipliés, comme le remarque Libération1. Côté événementiel, les Émirats organisent entre 2021 et 2022 une exposition universelle à Dubaï, symbole d'ouverture internationale.

La communication des EAU ne repose toutefois pas uniquement sur la promotion de ses atouts, mais aussi sur la critique de ses rivaux, et en particulier du Qatar, les deux pays se livrant une guerre d'influence dans le Golfe. Afin d'attaquer leurs réputations respectives, ils rivalisent d'ingéniosité pour « hacker » l'adversaire avant de faire fuiter via un intermédiaire les documents volés, selon la technique du hack and leak. Le média d'investigation Blast en France ne cache pas que les documents dont sont issues ses révélations sur la « Qatar connexion » proviennent initialement d'une opération de piratage émirati.

Quelques années auparavant, en 2017, le hacking par un groupe nommé Global Leaks de la boîte mail de l'ambassadeur émirati aux États-Unis et la fuite des documents vers le média The Intercept faisaient clairement le jeu de Doha. Si la provenance des documents ne remet en question ni leur pertinence dans le débat public ni le travail de vérification effectué par les journalistes, il ne serait sans doute pas inintéressant d'expliciter le contexte des fuites et les velléités d'instrumentalisation par des pays tiers qui peuvent potentiellement en être à l'origine.

De bons clients des agences de relations publiques

Publicités, événements, fuites savamment orchestrées, nécessité de retoucher une image écornée par les conditions de vie et de travail déplorables de leurs populations émigrées, leurs liens avec des groupes terroristes, leur manque de démocratie et de transparence ou la surveillance étroite de leur population, dénigrement de leurs voisins… Autant de services pour lesquels les pays du Golfe ont tous recours à des myriades de cabinets spécialisés dans la communication et les relations publiques.

Parmi d'autres, l'Arabie saoudite a ainsi contractualisé avec Publicis ou Havas2, le Qatar a fait affaire avec Portland. En ce qui concerne les Émirats, Project Associates a ouvert sa branche française en juin 2019. Cette succursale parisienne de l'entreprise britannique Project Associates Ltd qui rassemble cinq personnes a décroché la communication de l'ambassade des EAU, possiblement en janvier 2022. « Elle organise des événements, des voyages, publie des contenus sur les réseaux de l'ambassade et assure ses relations presse », explique une source qui en connaît le fonctionnement.

Un Émirati à la tête d'Interpol à Lyon

Mais peut-être pas seulement. Le tabloïd britannique Daily Mail a défrayé la chronique en 2021 en révélant3, sur la base de documents fuités sur lesquels il n'a pas livré de détails, que Project Associates avait fait une proposition pour promouvoir la candidature de l'ancien directeur du ministère de l'intérieur émirati Ahmed Al-Raisi à la présidence d'Interpol. Le siège de l'organisation de police internationale se trouvant à Lyon, la mission proposée par Project Associates couvrait-elle l'Hexagone ? Contacté, le président de Project Associates France, Jean Le Grix de la Salle, n'a pas répondu.

Le général à la retraite Dominique Trinquand, dont les vues convergent avec la vision émiratie4 et qui compte au nombre des consultants ponctuels affiliés au cabinet, s'était prononcé dans la presse en faveur de cette candidature5. « La candidature d'Al-Raisi est intéressante dans le cadre de la lutte contre l'islamisme radical, dans laquelle la France et les EAU se rejoignent, confirme-t-il auprès d'Orient XXI, affirmant des positions « totalement personnelles ». « Je ne travaille pas avec Project Associates sur les EAU », précise-t-il. En novembre 2021, le candidat émirati a en tout cas bel et bien été élu à la tête d'Interpol.

Aux États-Unis, on retrouve Project Associates derrière la campagne « Boycott Qatar » qui a débuté en 2017. La base de données américaine d'enregistrement des agents étrangers (Foreign Agents Registration Act, ou Fara) indique en effet que le Conseil national des médias émiratis a contractualisé avec le cabinet, pour un montant de 250 000 dollars (257 540 euros). Dans le détail, les informations publiées par le Fara montrent que Project Associates a sous-traité à l'entreprise de désinformation SCL Social6 la mise en œuvre d'une campagne sur les réseaux sociaux intitulée « Boycott Qatar ». Les documents du Fara présentent aussi pour exemples de contenus mis en ligne, une tribune et un article d'apparence journalistique7. En France, les pays tiers ne sont pas tenus de remplir le registre des représentants d'intérêt. « C'est regrettable, commente Kévin Gernier de l'ONG Transparency France. Ce registre devrait inclure les cabinets avec la liste des États qu'ils représentent. Pour que, a minima, lorsqu'ils approchent des personnalités, celles-ci soient conscientes des intérêts représentés ».

Vendre la « stabilité autoritaire » pour contrer le péril islamiste

Au-delà de la critique du Qatar, les EAU ciblent en particulier les Frères musulmans, dont les succès électoraux post-printemps arabes les ont effrayés. « [À ce moment-là], Abou Dhabi a commencé à mettre en avant la notion de "stabilité autoritaire”, postulant une dichotomie simpliste : soit vous avez la stabilité des dirigeants autocratiques, soit vous avez le terrorisme islamiste et le chaos, qui seraient le résultat inévitable du pluralisme démocratique, de l'expression de la société civile et de la tolérance pour les voix critiques », analyse l'ONG Corporate Europe Observatory8.

La tension monte d'un cran en 2017. Pour entraver Doha qui soutient la confrérie, ainsi que la chaîne qatarie Al Jazira dont le rôle a été dominant lors des printemps arabes, l'Arabie saoudite, les Émirats, Bahreïn et l'Égypte, décident d'un embargo sur le pays. Cette année-là, les Émirats lancent également leur propre stratégie de soft power.

Pour séduire ses interlocuteurs internationaux, en particulier français, Abou Dhabi veut les convaincre du danger que représentent les Frères musulmans. Pour mémoire, le mouvement islamique ambitionne de participer à la vie politique des pays où il s'établit — d'où son affiliation à l'islam politique — se déclinant en association, en parti, voire en mouvement politico-militaire dans le cas du Hamas. Mais exception faite des attaques commises en Palestine, dans un contexte spécifique de lutte nationaliste, le mouvement a depuis longtemps renoncé à la violence et n'a pu être pris en défaut à ce propos.

Si les fatwas fréristes n'appellent pas à la violence, leur contenu reste toutefois plutôt réactionnaire, notamment sur les questions d'égalité entre les femmes et les hommes. La confrérie accueille par ailleurs dans ses rangs des personnalités aux discours contestés, comme l'Égyptien Yusuf Al-Qaradawi, décédé ce 26 septembre 2022, interdit de séjour dans plusieurs pays occidentaux dont la France et les États-Unis.

En France, la confrérie est représentée par Musulmans de France (MF), qui a succédé à l'Union des organisations islamiques de France (UOIF), et dont le discours est plus policé, puisqu'elle défend « une lecture authentique et ouverte de l'islam, lecture dite du ‘juste milieu' qui prône la prise en compte du contexte socioculturel dans la pratique et les discours religieux ». Pour mémoire, lorsqu'il était ministre de l'intérieur de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy avait fait de l'UOIF un interlocuteur privilégié.

Une « guerre cognitive » contre l'islam politique

Mais loin de ces subtilités, Abou Dhabi va systématiquement soutenir une association d'idée beaucoup plus simple : Qatar = Frères musulmans = terroristes. « Indépendamment des faits, il ne s'agit plus seulement de promouvoir un narratif, explique à Orient XXI le rédacteur en chef d'Intelligence Online, Pierre Gastineau. Il s'agit d'une vaste offensive, dont l'objectif est de créer un univers informationnel qui place le public dans des dispositions favorables à un certain type de discours. Répéter systématiquement que le Qatar finance les Frères musulmans et associer automatiquement Frères musulmans et terrorisme relève de cette guerre cognitive ».

Outre les moyens déjà décrits — publicité, relais dans les médias, fuites savamment orchestrées et appui de cabinets de communication — cette « guerre cognitive » contre l'islam politique se joue beaucoup dans les think tanks, ces centres de recherche privés aux contours souvent incertains. « Une combinaison sophistiquée de recherches universitaires et de communications stratégiques », écrit l'ONG Corporate Europe Observatory, pointant par exemple la proximité entre Abou Dhabi et le Bussola Institute9. Mais cette campagne se mène aussi en librairie — comme le décrit précisément Intelligence Online10. Dans ce contexte, comment analyser par exemple le dernier ouvrage de Nathalie Goulet ? Mise en cause il y a six ans par les journalistes Christian Chesnot et Georges Malbrunot dans leur livre Nos très chers émirs, (qui décrivait comment l'argent avait « pourri » la relation avec les monarchies du Golfe et en particulier comment l'ambassade du Qatar à Paris était sollicitée par des politiques), Nathalie Goulet a attaqué en diffamation et gagné son procès.11

Blanchiment d'argent et blanchiment éditorial

La sénatrice centriste a publié en mars 2022 un Abécédaire du financement du terrorisme, qui liste les différents outils financiers que peuvent utiliser ces groupes pour financer leurs activités et dans lequel le Qatar et les Frères musulmans sont mentionnés à plusieurs reprises, y compris sur des sujets éloignés de la question financière. « Les mentions du Qatar sont liées aux liens avec les Frères musulmans dont je combats les actions et le principe, l'islam politique », explique la sénatrice à Orient XXI.

Dans le même temps, l'« Abécédaire » ne mentionne que marginalement les EAU, notamment, et de façon un peu étonnante, pour louer leur action en matière de lutte contre le blanchiment d'argent. Pourtant classés dixième mondial au palmarès des pires paradis fiscaux et de la confidentialité financière par le Tax Justice Network, les Émirats ont intégré en mars 2022 la liste grise du Groupe d'action financière (Gafi). « Cette intégration s'est faite au moment de la sortie de mon livre, défend la sénatrice. Mais la mise à jour sera faite », assure-t-elle.

Quant à l'absence de mention des implications émiraties dans le financement du terrorisme — comme l'utilisation historique du système bancaire par les terroristes du 11-Septembre —, la sénatrice explique d'abord qu'elle ignorait cette information, avant de pointer que son livre ne remonte pas jusque-là. « Il n'y a pas de volonté d'occultation, assure-t-elle. Je ne fais pas de favoritisme. Et je n'ai aucun lien institutionnel ni lien d'intérêt avec les Émirats ».

Ce livre, la sénatrice l'a présenté en juin 2022 à Londres, grâce à un déplacement payé par Cornerstone Global12, un think tank qui publiait en 2017, soit peu après le début du blocus contre le Qatar, un rapport remettant en question le déroulement de la Coupe du monde de football dans ce pays13. Deux ans plus tard, le New York Times exposait dans une longue enquête les liens de ce cabinet et de son dirigeant, Ghanem Nuseibeh, avec les Émirats14. « J'ai fait plusieurs déplacements à Londres avec [Cornerstone]. Cela fait longtemps que je travaille avec [Ghanem Nuseibeh] sur les questions de terrorisme », explique Nathalie Goulet.

« Nathalie et son défunt mari sont des amis de longue date et nous travaillons en étroite collaboration sur des questions d'intérêt commun, notamment la lutte contre l'extrémisme », confirme le dirigeant du cabinet à Orient XXI. Quid de ses liens contractuels ou institutionnels avec les EAU ? « Cornerstone n'a pas de contrat de communication avec les EAU, répond Ghanem Nuseibeh, défendant l'impartialité de son travail. De plus, vous devez savoir que l'article du New York Times auquel vous faites référence a fait l'objet d'une contestation judiciaire ». Et d'ajouter, à toutes fins utiles, à l'intention d'Orient XXI :« Veuillez noter que je n'hésiterai pas à prendre les mesures juridiques appropriées pour protéger ma réputation. »

Des parlementaires, relais d'influence de choix

Au-delà des think tanks et des librairies, l'amalgame Qatar/Frères musulmans/terrorisme fait aussi son bonhomme de chemin dans les travées du Parlement. Notamment par le biais des groupes d'amitié parlementaires. « Leur objectif consiste à développer les liens entre les Parlements, c'est-à-dire à faire de la diplomatie parlementaire », explique Joëlle Garriaud-Maylam, sénatrice républicaine et vice-présidente en charge des EAU du groupe France-pays du Golfe. « Si le pays n'est pas une démocratie, le groupe d'amitié permet justement d'en faire la promotion », poursuit-elle.

Mais si les parlementaires français parlent en privé de démocratie aux Émiratis, les officiels des Émirats font eux aussi passer leurs messages en France. En décembre 2021, quand le groupe parlementaire reçoit une délégation émiratie pour évoquer la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme, le compte-rendu n'oublie pas de rappeler que les Frères musulmans figurent comme organisation terroriste sur les listes établies par les EAU, aux côtés d'Al-Qaida et de l'organisation de l'État islamique (OEI).

Un peu plus tard, au début de l'année 2022, trois sénateurs et sénatrices se rendent en Arabie saoudite et aux Émirats. « Une rencontre (…) [qui] a permis de souligner l'importance de la coopération franco-émirienne en matière de lutte contre le terrorisme et l'islam politique », peut-on lire dans le compte-rendu de cette visite.

Cette guerre des représentations que mènent les EAU en France a-t-elle eu des conséquences ? Oui, si l'on se reporte à une interview donnée au Figaro le 22 octobre 2020 par le ministre de l'économie Bruno Le Maire, dans laquelle il reprenait l'antienne. « Le projet de l'islam politique est simple : détruire la nation française, détruire ses valeurs, salir notre mémoire nationale et miner notre histoire. (…) Je me souviens du dernier entretien que j'ai eu avec un de nos alliés les plus solides dans le Golfe, le prince héritier des Émirats arabes unis, Mohamed Ben Zayed. Il me disait qu'il était temps que nous ouvrions les yeux sur ce qui se passe en France. Pour l'islam politique, le grand Satan, ce ne sont plus les États-Unis, c'est l'Europe et la France ».

Moins d'un an plus tard, la loi confortant les principes de la République était votée pour lutter contre le « séparatisme » islamiste — un combat incluant wahhabisme, salafisme, et Frères musulmans. La lutte contre le « séparatisme » a depuis été invoquée pour fermer ou tenter de fermer un certain nombre de structures et de lieux15 — parfois liés la confrérie — et décision a été prise d'expulser le prêcheur Hassan Iquioussen.

Un discours qui entretient l'hostilité

Ce renforcement de l'arsenal répressif français dirigé notamment contre le frérisme inquiète l'association Droit au droit. « Adhérer à ce narratif [associant Frères musulmans et terrorisme] peut avoir des effets néfastes, car cela risque de contribuer à un problème croissant d'hostilité envers les communautés musulmanes en Europe, y compris les laïcs. Cela peut également contribuer à déstabiliser les sociétés européennes à long terme », commente-t-elle dans son rapport sur l'influence émiratie à Bruxelles16.

La répétition diffuse d'un message simpliste aurait-elle pu influencer la France, avec le risque de créer des polémiques, voire des tensions sociales ? Des médias aux groupes d'amitié parlementaire, en passant par le registre des représentants d'intérêt, nul doute que les méthodes de lobbying de nos pays partenaires mériteraient d'être un peu plus transparentes.

Le making-off de notre enquête

Journaliste indépendante, j'ai travaillé ces dernières années sur la guerre au Yémen pour Mediapart et pour Mediacités. L'un des belligérants a attiré mon attention parce qu'il était presque inconnu, alors que sa relation avec la France ne cessait de s'amplifier : les EAU. J'ai donc écrit sur ce pays pour Le Monde diplomatique et pour Orient XXI, qui m'a proposé de travailler sur l'influence émiratie en France. Le sujet m'a paru passionnant : en effet, les violations des droits humains d'Abou Dhabi passent largement sous les radars, tandis que son aversion pour les Frères musulmans semble gagner du terrain.

Pour comprendre les mécanismes à l'œuvre, j'ai décidé de suivre quelques-uns des déplacements de Mohamed Ben Zayed à l'occasion de son voyage en France en juillet. J'ai contacté des Français vivant ou ayant vécu aux EAU, des associations, des journalistes, des chercheurs et des parlementaires. Certains ont accepté de me répondre, certains ont répondu en « off » et d'autres pas du tout.

En cherchant les cabinets de communication travaillant pour Abou Dhabi en France, j'ai identifié Project Associates, qui a décroché un contrat avec l'ambassade des EAU — mais dont le président, Jean Le Grix de la Salle, n'a pas souhaité répondre à mes questions.

Enfin, parce qu'elle était visible dans l'espace médiatique, je me suis intéressée à la sénatrice Nathalie Goulet. J'ai lu son dernier ouvrage, L'Abécédaire du financement du terrorisme, et la sénatrice a ensuite accepté d'en discuter au téléphone. Ghanem Nuseibeh, le dirigeant de Cornerstone qui financé le déplacement de Nathalie Goulet à Londres pour présenter son livre, a quant à lui répondu à ma demande d'interview par un mail très salé. « Veuillez noter que je n'hésiterai pas à prendre les mesures juridiques appropriées pour protéger ma réputation de tout contenu diffamatoire, fausses déclarations ou mensonges malveillants dans votre article, en particulier compte tenu de votre programme biaisé et calculé », nous a-t-il menacés en conclusion de son courrier.


1Lire Vincent Coquaz et Robin Andraca « Euronews : la chaîne européenne devenue vitrine de Dubaï », Libération, 29 novembre 2020. On peut encore trouver des contenus très élogieux sur Dubaï sur le site d'Euronews, comme ce publireportage diffusé le 14 juin 2022 sur les « clubs de plage et pool lounges ».

2Antoine Izambart, « Publicis, Havas, Image 7… Ces communicants que l'Arabie saoudite paie à prix d'or », Challenges, 7 novembre 2018.

3Lire Simon Walters, « Four ex-ministers are named in memo secretly backing a UAE police chief for top job at Interpol despite him being sued by a British academic for 'torture' », The Daily Mail, 8 octobre 2021.

4Dans une tribune du 14 janvier 2021 dans les colonnes de Marianne, Dominique Trinquand estime que les EAU et le Maroc doivent devenir des alliés privilégiés de la France dans la lutte contre l'islamisme. Le 27 du même mois, dans une tribune publiée dans l'Opinion, il se félicite des bonnes relations, notamment militaires, que Paris entretient avec Abou Dhabi.

5« Interpol, un partenaire précieux pour le Sahel », Jeune Afrique, 30 juillet 2021.

6Faisant partie du groupe SCL, SCL Social est une société sœur de Cambridge Analytica. Le groupe a été liquidé en mai 2018 à la suite des scandales impliquant Cambridge Analytica, à savoir l'utilisation abusive de données Facebook pour influencer les élections américaines de 2016, ainsi qu'une importante campagne pro-Brexit. La journaliste américaine Wendy Siegelman a cartographié dans Medium en 2020 les entreprises dérivées de cette liquidation.

7Ces informations ont été initialement révélées par l'ONG Corporate Europe Observatory dans son rapport « United Arab Emirates' growing legion of lobbyists support its ‘soft superpower' ambitions in Brussels », publié le 17 décembre 2020.

8Dans son rapport du 17 décembre 2020 « United Arab Emirates' growing legion of lobbyists support its ‘soft superpower'ambitions in Brussels ».

9op.cit.

10« Alimentées par les querelles entre Abou Dhabi et Doha, les batailles d'influence sur l'islam politique se jouent aussi en librairie », Intelligence Online, 29 juin 2020.

11Georges Malbrunot et Christian Chesnot ainsi que leur éditeur Michel Lafon ont été condamnés en 2018 « à 500 euros d'amende avec sursis et à verser solidairement 3 000 euros de dommages et intérêts à la sénatrice », indique Europe 1 dans un article de 2018. Selon Ouest France,, ils ont ensuite réédité le livre sans supprimer les passages concernés par la diffamation, et ont encore été condamnés cette année à verser 2 500 euros à Nathalie Goulet.

12Selon la liste des déplacements sénatoriaux financés par des organismes extérieurs.

13« Qatar in focus : Is the FIFA World Cup 2022 in danger ? », Cornerstone Global, octobre 2017.

14James Montague et Tariq Panja, « Ahead of Qatar World Cup, a Gulf Feud Plays Out in the Shadows », The New York Times, 1er février 2019.

15Lou Syrah, « Lutte contre le « séparatisme » : un an de chasse aux sorcières », Mediapart, 28 octobre 2021.

16Presque inconnue, l'association basée en Belgique Droit au droit (DAD) s'intéresse généralement à des questions de droit pénal et pénitentiaire, et en particulier au statut des détenus vulnérables. Contacté par Orient XXI, Nicola Giovannini, son directeur et fondateur, explique que « la grande majorité du financement de DAD provient de la Commission européenne ». Concernant le rapport de janvier 2022, « Undue Influence : an investigative report on foreign interference by the United Arab Emirates in the democratic processes of the European Union », sur l'influence émirati à Bruxelles, très éloignée des sujets que traite habituellement l'association, Nicola Giovanni assure qu'elle « a été entreprise avec les ressources propres de DAD ».

03.10.2022 à 06:00

Au Kurdistan iranien aussi, les multiples raisons de la colère

Marmar Kabir

La mort de Mahsa (Jhina) Amini, une femme de 22 ans d'origine kurde arrêtée à Téhéran par les agents de la « Brigade des mœurs » parce que son voile était mal ajusté a provoqué des manifestations qui se sont étendues à l'ensemble de l'Iran. Elles ont été particulièrement nombreuses au Kurdistan, où la politique de Téhéran est regardée avec méfiance. Le 19 septembre 2022, six jours après l'assassinat de Mahsa Amini, commerçants et bazaris se sont mis en grève dans de nombreuses villes du Kurdistan iranien à l'appel (...)

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La mort de Mahsa (Jhina) Amini, une femme de 22 ans d'origine kurde arrêtée à Téhéran par les agents de la « Brigade des mœurs » parce que son voile était mal ajusté a provoqué des manifestations qui se sont étendues à l'ensemble de l'Iran. Elles ont été particulièrement nombreuses au Kurdistan, où la politique de Téhéran est regardée avec méfiance.

Le 19 septembre 2022, six jours après l'assassinat de Mahsa Amini, commerçants et bazaris se sont mis en grève dans de nombreuses villes du Kurdistan iranien à l'appel de plusieurs partis kurdes. Des manifestations ont pris le relais à Sanandaj, Mahabad, Ashnoyeh, Saghez, Marivan, Bukan, Kamiyaran et Piranshahr. Des images diffusées sur les réseaux sociaux montrent les assauts et les tirs des Gardiens de la révolution et des forces de police locales contre les manifestants. À Bukan, lors d'une fusillade déclenchée par des agents antiémeute, une fillette de 10 ans a été atteinte par une balle à la tête. Ces derniers jours, au moins 1 500 Kurdes ont été arrêtés.

Étant donné leur histoire empreinte de discriminations, de luttes et de répression ainsi que leur situation géopolitique (la région se situe au nord-ouest du pays à la frontière de l'Irak et de la Turquie), les Kurdes tiennent une place particulière dans les mouvements de contestation iraniens.

Un dixième de la population

Ils sont près de dix millions, principalement sunnites, et représentent un dixième de la population iranienne. Les jeunes générations politisées de la région ne sont pas adeptes d'un islam rigoureux. Marginalisé comme celui du Baloutchistan au sud-ouest où des incidents armés ont fait une vingtaine de morts fin septembre, leur territoire pâtit d'un manque d'investissements de la part de Téhéran et, de ce fait, souffre d'un sous-développement chronique.

Victimes de persécutions, d'arrestations et d'assassinats ciblés, les oppositions kurdes iraniennes ont trouvé refuge dans la région du gouvernement autonome du Kurdistan d'Irak (GRK). Disposant de plusieurs milliers de combattants, le Parti démocratique du Kurdistan iranien (PDKI) est le plus important de ces groupes. Le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le (petit) frère du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), fondé en 2004, constitue la deuxième force politico-militaire majeure. Trois autres mouvements, le Komala, le Parti de la liberté au Kurdistan (PAK) et, jusqu'à récemment, le Parti démocratique du Kurdistan-Iran (issu d'une scission du PDKI en 2006) sont de moindre importance.

Une éphémère république après-guerre

L'histoire légendaire du PDKI remonte à 1946, lorsqu'il proclama la République de Mahabad après le retrait de l'armée iranienne du Kurdistan après une intervention anglo-soviétique en 1941. Britanniques et Soviétiques souhaitaient empêcher l'Allemagne de s'emparer du pétrole iranien. La République de Mahabad s'employa à développer l'instruction, l'hygiène publique, fit construire des routes, imprima des livres scolaires en kurde, mit sur pied une armée. Mais l'expérience tourna rapidement court, la république n'étant pas en mesure de résister à l'attaque des troupes iraniennes, encouragées par les États-Unis. Son leader, Qazi Muhammad, sera pendu en 1947, ainsi que d'autres responsables kurdes.

En dépit de sa brève existence, la République de Mahabad demeure emblématique dans l'histoire et l'imaginaire collectif des Kurdes.. Bien que décapité, le PDKI retrouvera peu à peu de la vigueur et, en 1979, lors de la Révolution islamique, il prendra une part active au renversement de Reza Shah Pahlavi dans les zones à majorité kurde pour lesquelles il propose un Kurdistan autonome au sein d'un Iran démocratique. La région devait être dotée d'un parlement, les questions de défense, de politique extérieure et de planification économique relevant du gouvernement central. Le PDKI demande également la reconnaissance de la langue kurde comme langue nationale au même titre que le persan. Toutes ces revendications resteront lettre morte, Téhéran refusant d'y souscrire.

En 1988, à l'occasion d'une vague d'exécutions de milliers de militants et de dirigeants des partis d'opposition, Abdol Rahman Ghassemlou, le dirigeant du PDKI, est assassiné par un agent du ministère du renseignement, le redoutable Vevak. Dans ses mémoires, l'ayatollah Hashemi Rafsanjani, président de la République islamique de 1989 à 1997, précise que Ghasemlou négociait avec des diplomates iraniens au moment de son assassinat. En 1992, Sadegh Sharafkandi, le secrétaire général du parti, venu rencontrer des dirigeants suédois, est assassiné à son tour dans un restaurant grec de Berlin avec deux de ses camarades et un interprète. Après une décennie de mise en sommeil, le PDKI, dirigé depuis 2010 par Moustafa Hijri, a de nouveau repris ses activités militaires et diplomatiques. En juin 2018, Hijri a été reçu par plusieurs membres du Congrès et du département de la Défense américaine.

Depuis le début de la révolution, les États-Unis sont conscients du rôle que pourraient jouer les Kurdes dans un scénario qui viserait au renversement du régime iranien. Ainsi que le souligne le chercheur Émile Bouvier, « l'intérêt des Américains pour le PDKI est évident : en août 2017, avant d'être nommé conseiller à la sécurité nationale, John Bolton publiait un éditorial dans lequel il appelait l'administration américaine à s'entendre avec les minorités ethniques d'Iran, au premier rang desquelles les Kurdes, les Arabes du Khouzistan et les Baloutches, afin de créer un réseau d'alliés régionaux contre l'Iran. ».

Téhéran aussi a bien compris l'enjeu de ces alliances potentielles ; c'est pourquoi ces mouvements, s'ils ont été approchés par les Américains, l'ont été aussi par la République islamique. En 2019, alors que les accrochages à la frontière entre les combattants kurdes et les forces iraniennes avaient nettement diminué, des négociations ont été engagées entre le gouvernement et le PDKI afin d'arrêter les combats. Ceux-ci ayant repris l'année suivante, l'initiative qui n'a pas abouti. À la mi-novembre 2021, une vague d'arrestations a eu lieu dans le Kurdistan iranien. Puis, en juillet 2022, Téhéran a annoncé l'arrestation de cinq membres du Koumala, les accusant de complicité avec les services de renseignement israélien afin de faire sauter un site « sensible ».

Des raids militaires en territoire irakien

Le mois suivant, seize ans après leur séparation, le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI) et le Parti démocratique du Kurdistan (PKI), faisaient état de leur réunification. Khalid Azizi, le porte-parole du PDKI, a déclaré à la section en persan de Voice of America : « La situation interne de l'Iran et plus particulièrement l'intensité de la lutte du peuple en général et des Kurdes en particulier, contre la République islamique sont des facteurs importants de cette décision ».

Comme en réponse à cette réconciliation, l'agence de presse officielle Tasnim a publié le 24 septembre un communiqué dans lequel il est précisé que « suite à une offensive armée de grande ampleur, des groupes terroristes Komala et PDKI dans les villes frontalières du pays, afin de semer le chaos, les forces terrestres des Gardiens de la révolution islamique ont attaqué le quartier général de ces groupes dans la région du Kurdistan irakien ». L'attaque conduite à l'aide des drones Shahed-136 et de missiles a tué au moins 13 personnes et en a blessé 58. Le siège du PDKI situé à Koya, à 65 kilomètres à l'est d'Erbil, capitale du GRK, a été particulièrement touché. Le gouvernement fédéral irakien et le GRK ont élevé des protestations contre ces intrusions barbares.

Avec cynisme, l'agence Tasnim conclut : « L'ennemi cherche toujours un prétexte pour déstabiliser cette région et tout le pays. Cette fois, ils ont utilisé la mort de Mehsa Amini, bien que nous-mêmes soyons désolés et affectés par la mort de cette fille du Kurdistan ».

Les vraies causes de la déstabilisation

Mais le pays est avant tout déstabilisé par la politique menée par le pouvoir. Depuis les années 1980, tous les partis et syndicats indépendants ont été interdits. Les restrictions liées à l'absence de liberté pour les femmes, la presse, les médias, les artistes, les associations et les syndicats se sont banalisées. Elles freinent, mais n'empêchent pas la colère des populations de s'exprimer. Ces dernières années, des heurts à caractère spontané ont éclaté dans la province à majorité arabe du Khouzistan, dans le sud-ouest du pays, aux confins de l'Irak et du golfe Persique. Des manifestations ont eu lieu à Ispahan contre le manque d'eau et les conditions de vie difficiles. Des enseignants et des conducteurs de bus ont fait grève, les retraités ont manifesté pour leur pouvoir d'achat, etc. Les frustrations s'accumulent. Le chômage, l'inflation, la corruption, la contrebande, l'omniprésence des réseaux mafieux et le manque de perspectives — notamment pour les jeunes — ont créé un terreau favorable aux protestations.

Le poids des élites économiques corrompues et le fossé entre les riches et les classes moyennes et populaires se sont aggravés, les sanctions américaines contribuant au délitement social. Alors qu'environ 45 % des Iraniens vivent sous le seuil de pauvreté et que 10 % d'entre eux sont sous-alimentés, début mai 2022, dans un contexte marqué déjà par une importante inflation (de l'ordre de 40 %), des mesures d'austérité comme la diminution des subventions sur une partie des denrées alimentaires de première nécessité ont été annoncées par le gouvernement. Au même moment, un durcissement s'est traduit par des arrestations de cinéastes, de journalistes, de bahaïs (une obédience chiite hétérodoxe née à la fin du XVIIIe siècle), de pressions sur les syndicalistes et les binationaux ainsi que sur des institutions culturelles, mais aussi par le retour massif des patrouilles de la Brigade des mœurs, moins nombreuses sous la présidence d'Hassan Rouhani.

Les hackers d'Anonymous ont revendiqué des attaques sur plusieurs sites du gouvernement, mais également sur ceux des médias officiels. Le nombre de vues du hashtag #Mahsa Amini, avoisinant les 100 millions, a franchi des records mondiaux de diffusion. Les réseaux sociaux sont bombardés de vidéos et de messages relayant les informations et des images de la contestation. La plupart de ces vidéos d'amateurs sont envoyées lorsqu'un VPN (casseur de filtre) le permet, et surtout les premiers jours quand Internet n'était pas encore coupé et que les sites des influenceurs ou des médias de la diaspora iranienne étaient accessibles.

Reste que si le mouvement a été populaire sur les réseaux et s'est répandu dans tout le pays, l'absence d'opposition politique structurée laisse planer des doutes sur ses perspectives. Peut-il déboucher sur une remise en cause en profondeur du régime ou assistera-t-on au contraire à une répression accrue et à une déstabilisation mortifère de l'Iran ?

30.09.2022 à 06:00

Irak. Vie et décadence d'un mâle politique

Antonio Pacifico

Dans Comme un désir qui ne veut pas mourir, son dernier roman traduit en français, l'Irakienne Alia Mamdouh aborde les thèmes qui lui ont toujours été chers, à savoir la sexualité et l'histoire de son pays. Elle y dresse le tableau d'un monde en décomposition, en putréfaction, où personne ne peut se soustraire aux relations oppressives et étouffantes. Après La Naphtaline (1996), La Passion (2003) et La Garçonne (2012), c'est un nouveau roman d'Alia Mamdouh, initialement paru en arabe en 2007 sous le (...)

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Texte intégral (1871 mots)

Dans Comme un désir qui ne veut pas mourir, son dernier roman traduit en français, l'Irakienne Alia Mamdouh aborde les thèmes qui lui ont toujours été chers, à savoir la sexualité et l'histoire de son pays. Elle y dresse le tableau d'un monde en décomposition, en putréfaction, où personne ne peut se soustraire aux relations oppressives et étouffantes.

Après La Naphtaline (1996), La Passion (2003) et La Garçonne (2012), c'est un nouveau roman d'Alia Mamdouh, initialement paru en arabe en 2007 sous le titre Attachahhi (L'Appétence) qui est désormais disponible en français sous le titre Comme un désir qui ne veut pas mourir. Née à Bagdad en 1944, Mamdouh est l'une des écrivaines majeures du champ littéraire irakien contemporain. Elle est l'autrice de deux recueils de nouvelles et de neuf romans. Proche de la génération des écrivains des années 1970, elle a obtenu en 2004 le prestigieux prix Naguib Mahfouz pour son roman Al-Mahboubat (Les Bien-aimées). Ses œuvres précédentes ont été saluées par la critique européenne, à la fois pour le regard intime et corrosif qu'elles portent sur les relations de genre, la bisexualité et l'homosexualité féminine, mais aussi pour leur langue à la fois sensuelle, débridée et lyrique.

D'« éternel » à mâle impuissant

Publié quatre ans après l'invasion américaine de l'Irak (2003), Comme un désir qui ne veut pas mourir tourne autour de Sarmad — dont le prénom signifie « l'éternel » en arabe — et de ses expériences sexuelles boulimiques et turbulentes. Ce personnage est un ancien militant communiste irakien qui, après avoir été trahi par son propre frère, haut responsable des services de sécurité, est obligé de s'exiler à Londres. Après des années de jouissance et d'ostentation passées à séduire les femmes, Sarmad découvre un jour que son sexe a rétréci jusqu'à « disparaître ». Il devient impuissant, incapable de posséder et de jouir. Il ne lui reste alors qu'à rassembler les fragments de son histoire, de son passé de séducteur acharné et de mâle dominant, avant de laisser la parole aux autres.

Les fragments racontés à la première personne par Sarmad sont interrompus par des chapitres dans lesquels ce sont ses amantes et ses proches qui nous donnent à voir leurs propres points de vue. Les mots d'Alef, le grand amour du protagoniste, et de Youssef, un de ses meilleurs amis qu'il a connu à l'internat de Bab Al-Mu'zzam à Bagdad, succèdent alors à ceux d'Amina, la Casablancaise, et de Kita, jeune femme communiste, mais non militante. S'en dégage un récit pluriel, où la polyphonie parfois énigmatique, parfois contradictoire, laisse progressivement voir une sexualité morbide, assoiffée de sang et de vengeance :

Un jour, contrairement à son habitude, Kita m'a repoussé, prête à relâcher un cri perçant, et m'a dit : « Écoute, tu ne fais pas l'amour, tu te venges ! Dis-moi, mon cher : tous les mâles arabes ont-ils cette même fureur de se venger et de qui ?

Une sexualité de la puissance, ou mieux, de la domination, de la violence qui ne peut qu'engendrer un cycle d'impuissance tout autant nécessaire que permanent, où même la moustache du protagoniste devient un symbole à la fois d'annihilation et de dérision :

Je ne pouvais plus me mouvoir selon mes besoins, je ne me ressemblais plus et je n'avais rien à quoi m'identifier. Même mon épaisse moustache, moitié grise moitié brune à force de teintures mal dosées, je la voyais disparaître elle aussi, s'arrêter de pousser, se clairsemer et devenir un objet de spectacle et une leçon pour ceux qui savent en tirer.

Morcelé, anéanti et incapable de jouir, Sarmad “l'éternel” devient ainsi simplement Sarmad, le mâle impuissant.

Le féminin, une affaire de femmes ?

Plusieurs figures féminines s'opposent au personnage principal du roman et à sa violence de mâle dominant. C'est le cas de Kita, qui a grandi en URSS et qui est passionnée de littérature. Kita se retrouve perpétuellement étouffée, écrasée par Sarmad et ses congénères. Contrairement à eux, elle ne connaît ni les slogans du parti ni le sens du mot “patrie”. De plus, elle fonde son activité politique exclusivement sur sa propre conscience, sur des idées indéfinies et changeantes :

Elle se fondait sur sa propre liberté de pensée — chose très choquante “pour eux” —, s'estimant pour sa part ne faire rien de plus qu'exposer des idées vagues et imprécises, non définitives, parfois même encore ambiguës pour elle et décousues […].

Tout en étant communiste, Kita rêve de faire des recherches sur le phénomène qu'elle a elle-même baptisé “l'immaturité du militant”. En rejetant le militantisme et toute forme de propagande, Kita s'oppose à une certaine façon de vivre le politique, ou plutôt “la” politique, qui la distingue aussi bien de la figure de Sarmad que de celle des autres mâles présents dans le roman, et notamment de ses camarades communistes venant d'Irak. Ainsi, en rappelant son histoire d'amour avec Nassim l'Irakien, elle affirme :

À l'époque, tout communiste irakien que je croisais sur mon chemin voulait occuper la place de propagandiste, de maître, de militant adulé et de patriote à qui tous, camarades, militants et notabilités, toutes nationalités confondues, devaient consentir influence, considération et argent, ainsi que le pouvoir de débarrasser l'idéologie du ramollissement et de la sclérose dont elle souffrait.

Chez Alia Mamdouh, le féminin n'est pas seulement une affaire de femmes. Cette dimension peut également être associée à des personnages masculins, comme celui de Youssef, qui reviendra à plusieurs reprises au cours de la narration. Tout comme Kita, Youssef ne s'est jamais laissé emporter, consommer par la politique. Victime des autres mâles, et notamment du frère du protagoniste, Mohannad, qui l'a harcelé et agressé sexuellement quand ils étaient à l'internat de Bab Al-Mu'zzam, Youssef est souvent décrit avec des traits féminins. Il est parfois même vu comme homosexuel ou comme quelqu'un qui a peur des femmes. Autrement dit, comme quelqu'un qui n'a jamais réussi à se débarrasser de son passé de victime des autres mâles oppressifs et outrecuidants.

Les frères ennemis

Comme l'illustre l'exemple de Kita, les concepts de militantisme, de propagande ou de patrie sont souvent associés dans le texte au thème de la sexualité, donnant lieu à des associations récurrentes entre mâle et propagande, domination et militantisme, ou même entre membre (masculin) et patrie :

Car mon membre, je le considère lui aussi comme une patrie et même comme un patriote. Pourquoi pas ?

Par ailleurs, dans le contexte arabophone, les concepts de parti, militant et patrie, ont joué un rôle capital dans la formation des narratifs dominants au sein des États post-indépendance. D'autres textes de Mamdouh en portaient déjà les traces et en avaient déjà dénoncé les effets et les conséquences néfastes. En Irak, en particulier, aussi bien les forces politiques liées au régime du parti Baas que certains partis de gauche ont largement usé des concepts de patriotisme ou de militantisme, non seulement dans leur production idéologique, mais aussi dans leurs narrations machistes, sexistes et phallocentrées. Ce n'est donc pas par hasard que Mamdouh renvoie dos à dos le pouvoir des communistes et celui du parti Baas, notamment à travers la figure de Sarmad et de Mohannad, les deux frères ennemis.

Bien qu'avec des logiques et des mécanismes qui lui sont propres, le champ littéraire du pays a lui aussi repris à son propre compte les concepts de patrie, de militantisme ou d'engagement, en contribuant ainsi à l'effacement de l'individu, de sa sphère personnelle et de toute notion d'autonomie. Pendant toute la seconde moitié du XXe siècle, le rapport des écrivains au pouvoir politique a représenté un motif d'agrégation ou de division parmi eux. Bien avant le coup d'État d'Abdel Karim Kassem en 1958, les concepts de liberté, d'engagement et de responsabilité à l'égard de la société dominaient déjà ce champ littéraire. La fin de la monarchie n'a fait qu'accentuer l'engagement politique de ces écrivains. Si une grande partie de ladite « génération des années 1960 » soutenait l'idée d'une littérature engagée, en reprenant — et parfois en déformant — le concept sartrien d'engagement, de l'autre, une autre partie de cette même génération a pris plus tard part au culte de la personnalité de Saddam Hussein.

Ce roman d'Alia Mamdouh nous plonge donc directement dans cette complexité des rapports de domination et de pouvoir qui, en Irak, n'ont pas concerné que le champ politique. À travers des associations liées au thème de la sexualité, le roman nous donne à voir toute l'impuissance générée par tant d'années de brutalité, de vengeance et de fragmentation de l'État irakien. Il expose toute la violence que représente une seule et même définition de la littérature qui ne peut qu'opposer ses promoteurs à des êtres inlassablement changeants, indéfinis, polyvalents. Et si Sarmad « l'éternel », Sarmad, le mâle (im)puissant, n'était rien d'autre que la métaphore de l'Irak de nos jours ? D'un Irak incapable de « jouir », fragmenté, annihilé ?

#

Alia Mamdouh
Comme un désir qui ne veut pas mourir
Traduit de l'arabe (Irak) par Philippe Vigneux
Sindbad — La Bibliothèque arabe, Actes Sud
janvier 2022
272 pages ; 22,50 euros

29.09.2022 à 06:00

Armement. Guerre au Yémen « made in France »

Ariane Lavrilleux

La France est, après les États-Unis, le principal pays fournisseur d'armes à la coalition saoudo-émiratie engagée dans la guerre civile au Yémen depuis 2015. Qui équipe et répare les avions de combat de la Coalition ? Où sont formés les militaires ? Où sont produites les bombes qui frappent les marchés et les habitations yéménites ? Enquête sur les grandes entreprises françaises qui ont profité de la guerre, avec le soutien de l'État français. Le conflit au Yémen a tué en sept ans 110 000 personnes, dont (...)

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Texte intégral (7105 mots)

La France est, après les États-Unis, le principal pays fournisseur d'armes à la coalition saoudo-émiratie engagée dans la guerre civile au Yémen depuis 2015. Qui équipe et répare les avions de combat de la Coalition ? Où sont formés les militaires ? Où sont produites les bombes qui frappent les marchés et les habitations yéménites ? Enquête sur les grandes entreprises françaises qui ont profité de la guerre, avec le soutien de l'État français.

Le conflit au Yémen a tué en sept ans 110 000 personnes, dont près de 13 000 civils selon les données d'Armed Conflict Location and Event Data Project (Acled). Depuis le déclenchement, en mars 2015, de l'intervention de la coalition arabe emmenée par l'Arabie saoudite contre les rebelles houthistes, Paris n'a cessé de nier l'implication de la France. « Nous n'avons récemment vendu aucune arme qui puisse être utilisée dans le cadre du conflit yéménite », assurait, en janvier 2019, Florence Parly, la ministre des armées, au micro de France Inter. Les matériels livrés ne serviraient qu'à « assurer la protection du territoire saoudien contre des attaques balistiques venant du Yémen » précisait-elle. Quelques mois plus tard, le 15 avril 2019, l'enquête Made in France de Disclose prouvait le contraire, rapport de la Direction du renseignement militaire (DRM) à l'appui. Non seulement des avions, des hélicoptères, des chars et canons français ont participé à des offensives de la Coalition, mais ces armes ont pu servir à viser des zones civiles.

L'ex-ministre des affaires étrangères Jean-Yves Le Drian s'est aussi échiné à maintenir la version officielle. Le 13 février 2019, devant la Commission des affaires étrangères de l'Assemblée nationale –- peu réactive —, il martèle que la France [« ne [fournit] rien à l'armée de l'air saoudienne ». Un mensonge qui passe sous silence les livraisons d'outils de désignation laser du groupe Thales, expédiés à l'Arabie saoudite au moins jusqu'en 20171, ainsi que les milliers de missiles « made in France » fournis à sa coalition militaire.

Au cours de la seule année 2019, l'État français a donné son feu vert à 47 contrats d'exportation de munitions, torpilles, roquettes, missiles et autres matériels explosifs, pour un total d'un milliard d'euros vers l'Arabie saoudite et de 3,5 milliards d'euros vers les Émirats arabes unis. L'année suivante, en 2020, ces autorisations ont bondi de 40 % pour l'Arabie saoudite et de 25 % pour les Émirats. Ces chiffres correspondent aux licences d'exportation accordées par la très opaque Commission interministérielle pour l'étude des exportations de matériels de guerre (CIEEMG). Ils permettent d'évaluer l'appétit des industriels français et de leurs clients en guerre, même si in fine les contrats signés — et secrets — peuvent souvent être inférieurs.

Jusqu'à présent, le gouvernement français refuse de dévoiler le détail des armes réellement livrées dans chaque pays étranger. Ses rapports publics, présentés chaque année au Parlement, indiquent tout de même l'ampleur du commerce avec deux des pays les plus interventionnistes du Proche-Orient, l'Arabie saoudite et les Émirats, respectivement troisième et cinquième meilleur client de l'armement français. On sait donc qu'entre 2015 et 2021, la France a livré des équipements militaires, des munitions et des services de maintenance pour près de 9 milliards d'euros à l'Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis, les deux leaders de la coalition arabe formée pour soutenir le gouvernement yéménite contre les rebelles houthistes.

Livraison d'armes françaises à l'Arabie saoudite et aux EAU depuis 2014
Source : Rapports au Parlement sur les exportations d'armes (2014-2021)

Le grand écart de la France entre ses discours et ses actes en matière de respect des droits humains passe de moins en moins bien auprès de l'opinion. À Marseille et au Havre, des dockers ont bloqué des chargements à destination de l'Arabie saoudite. À l'Assemblée, des députés et ONG ont réclamé l'ouverture de commissions d'enquête et la suspension des exportations vers la coalition arabe. Aujourd'hui une majorité de Français est favorable2 à un contrôle renforcé des exportations d'armes. Discrètement, les services français surveillent aussi de plus en plus l'utilisation des armes françaises sur les champs de bataille étrangers, en particulier du Yémen, grâce aux renseignements satellitaires. Sous la pression médiatique, les livraisons d'armes à l'Arabie saoudite ont fini par fléchir en 2020. Elles n'ont pas cessé pour autant. Et l'opacité reste totale. Sans aucun débat démocratique, la guerre continue de se fabriquer près de chez nous.

Orient XXI a voulu cartographier l'implantation des entreprises françaises qui ont pu profiter de l'escalade guerrière au Yémen et de la plus grave crise humanitaire actuelle. « À partir du moment où une société "habite" un lieu, son rôle doit être connu et débattu par les habitants. C'est le cas pour certaines industries chimiques ou agroalimentaires, écrit l'Observatoire des armements dans son rapport 2022 sur les entreprises d'armement en Auvergne-Rhône-Alpes. Pourquoi cela ne le serait-il pas pour les industries d'armement et de sécurité ? » Le secret-défense ne peut être l'excuse permanente de l'impunité.

Trois grandes entreprises françaises et leurs sous-traitants sont impliqués dans le conflit qui a tué plus de 13 000 civils en sept ans : Thales, qui équipe les avions de chasse et livre des munitions, le missilier franco-britannique MBDA, et l'avionneur Dassault, qui entretient les Mirage 2000 et a décroché des contrats records avec les Émirats. Les régions Centre, Nouvelle-Aquitaine et Île-de-France concentrent la plupart de leurs activités. Le 1er juin 2022, quatre ONG ont déposé plainte contre ces trois groupes français pour « complicité de crime de guerre au Yémen ». L'ouverture d'une instruction judiciaire serait une première contre des marchands d'armes de cette envergure. Le seul précédent concerne une PME française, Exxelia, dans le viseur des juges en charge de la lutte contre les crimes contre l'humanité depuis près de quatre ans, et dont les composants de missiles ont été retrouvés dans un bombardement meurtrier à Gaza, en 2014.

Voir sur Google Maps les sites industriels français liés aux armements utilisés dans la guerre au Yémen.

« Les entreprises ont beau avoir une licence d'exportation délivrée par l'État français, le choix d'exporter ou non leur revient, et elles ont l'obligation légale de s'assurer que leurs exportations ne vont pas contribuer à des violations des droits humains si celles-ci sont connues et documentées », explique Cannelle Lavite, du Centre européen pour les droits constitutionnels et les droits humains (ECCHR). Le Parlement européen et le groupe d'experts internationaux sur le Yémen ont réclamé à plusieurs reprises l'arrêt des livraisons d'armes à la Coalition, en raison de leur utilisation contre les civils. Contacté par Orient XXI, le groupe Thales rejette la responsabilité sur l'État français, principal actionnaire du groupe. « Thales se conforme strictement au cadre légal et renforce en permanence ses procédures internes de contrôle des exportations », assure à Orient XXI son service communication. En 2020, la direction de Thales s'est engagée, aux côtés de chefs d'entreprise du monde entier, « à s'associer avec les Nations unies pour respecter les droits humains ». Dassault et MBDA n'ont pas souhaité répondre à nos questions.

25 000 raids aériens

La guerre au Yémen se joue d'abord dans les airs. Jamais un conflit de l'histoire récente n'avait nécessité autant de missiles, de bombes guidées, d'obus d'artillerie, de drones et de systèmes de défense aérienne, note Lotjse Boswinkel du Arab Gulf States Institute de Washington. Depuis le 26 mars 2015, date du début de l'intervention de la coalition arabe, l'organisme de référence Yemen Data Project a comptabilisé 25 000 raids aériens. Dès les premières semaines de leur intervention, les avions de la Coalition parviennent à détruire l'essentiel des cibles militaires3. Pour traquer les houthistes qui se mêlent à la population, ils attaquent les fermes, des marchés, des centres de santé ou encore des sites d'approvisionnement en eau. Les deux tiers des victimes civiles recensées par Acled jusqu'en 2019 ont été tuées par des bombardements de la Coalition.

Le cessez-le-feu annoncé le 30 mars 2022 par l'Arabie saoudite n'a mis fin ni aux raids de son opération baptisée « Restauration de l'espoir » ni aux attaques des houthistes. En l'espace de cinq mois, près de 400 Yéménites ont été tués et la coalition de Riyad a mené près de 200 frappes aériennes, toujours selon Acled.

Pendant ce temps-là, la France aide les Émirats à refaire ses stocks de missiles. Le 3 décembre 2021, le missilier MBDA décroche un contrat de 2 milliards d'euros pour équiper les 80 avions Rafale commandés à Dassault par les Émirats arabes unis. Même si les Rafale ne seront pas prêts avant plusieurs années, les missiles de MBDA seront utilisables dès leur livraison, sur les avions Mirage employés au Yémen. Pour la présidence française, ce contrat « historique » est « un aboutissement majeur du partenariat stratégique entre les deux pays ».

Le groupe MBDA, codétenu par Airbus, le Britannique BAE Systems et l'Italien Leonardo est le principal fournisseur européen de la Coalition. L'armée de l'air4 émirienne est équipée en missiles de croisière Black Shaheen (une variante du système de croisière autonome à longue portée dit « Scalp » ou Storm Shadow) dotés d'une « grande précision de ciblage grâce à un système de navigation avancé  » selon les arguments de vente du fabricant. Également en service dans l'armée saoudienne, ces missiles assemblés dans le centre de la France, sont des atouts majeurs de la Coalition. Chargés de 400 kilos d'explosifs capables de dynamiter un bâtiment en une seule frappe, ils sont opérables sur tous les avions de combat de la Coalition, les Typhoon, Tornado et autres Mirage 2000.

Au coeur du système, Bourges et sa région

Comme le missile Storm Shadow/SCALP est un programme franco-britannique, la production des composants est répartie entre les sites industriels d'outre-Manche et ceux de Bourges5, où MBDA emploie 1 700 personnes. C'est dans la préfecture du Cher que l'on produit les systèmes électroniques et informatiques de ces missiles. On y teste aussi les munitions — une fois assemblées — dans des laboratoires qui simulent différentes conditions de vol (en soumettant le missile à des températures extrêmes par exemple). C'est aussi à Bourges que la PME ASB Aérospatiale Batteries fabrique les piles thermiques indispensables à la propulsion de ces missiles à plus de 400 km de leur cible.

L'arsenal saoudien répertorié par l'International Institute for Strategic Studies (IISS, Londres) compte aussi une des bombes phare du catalogue MBDA : la Brimstone (« soufre » en anglais), déployable sur des avions comme sur des tanks, et fabriquée à Lostock dans la banlieue de Manchester. Les salariés de Bourges ont aussi été mis à contribution pour fabriquer les premiers bancs de tests des Brimstone, expédiés clé en main en Angleterre6.

Bourges et sa commune voisine de la chapelle Saint-Ursin hébergent deux usines Nexter produisant une large variété de munitions d'artillerie. En pleine guerre civile au Yémen, les Saoudiens leur ont commandé des obus de 120 millimètres pour armer leurs chars Leclerc. En 2016, Nexter prévoyait de vendre aux Émirats 53 000 obus et 50 000 composants explosifs — des « fusées d'artillerie » en vocabulaire militaire —, selon une note du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) datée du 1er juin 2016 et révélée par Disclose. À la Ferté Saint Aubin, au sud d'Orléans, une PME détenue à 49 % par Thales, Junghans, devait pour sa part fournir 41 500 « fusées » de munitions d'artillerie de 155 millimètres7 à la Garde nationale saoudienne, équipée de canons César du même diamètre. Montant total des contrats : 350 millions d'euros. Malgré les réticences de certains diplomates à l'époque, l'État français avait donné son feu vert.

Cette année 2016, le carnet de commandes était tellement plein que Nexter n'avait pas les capacités de production suffisantes. Pour satisfaire le client émirien au plus vite, des obus ont dû être prélevés dans les stocks de la cavalerie française.

MBDA, Nexter et leurs sous-traitants emploient 5 000 personnes dans la métropole de Bourges, soit 10 % de l'emploi de l'agglomération. Le missilier MBDA participe au jury du concours local des start-up de la Défense, Def' Start, et a même été le parrain de sa deuxième édition. « Après une période de restructuration à la fin des années 1990, les recrutements de la filière Défense ont augmenté fortement depuis cinq ans, explique la présidente de l'agglomération Bourges Plus, Irène Félix, grâce à des commandes de l'armée française et d'autres pays ». Les accusations de complicité de crimes de guerre portées contre le champion régional n'inquiètent pas l'élue divers gauche. « Les industries de défense savent parfaitement dans quel cadre elles peuvent travailler, répond-elle à Orient XXI. La collectivité territoriale soutient le tissu industriel, mais n'intervient pas dans les questions de diplomatie qui sont gérées par l'État ».

À 200 kilomètres de Bourges, dans le département de la Loire, l'entreprise Nexter, détenue à 50 % par l'État français, est un poids lourd de l'industrie locale. À Roanne, où il emploie près de 1 400 salariés, son usine livre les canons César dont l'Arabie saoudite est un des grands clients. Entre 2018 et 2021, le royaume saoudien en a réceptionné 42.

Sous la présidence de François Hollande, le droit international et les vies yéménites ne pesaient pas lourd face aux intérêts économiques français, au sein de la Commission interministérielle sur les exportations d'armements (CIEEMG). À l'été 2016, un an et demi après le début de l'opération saoudo-émiratie, le ministère des armées balaye les craintes des diplomates du Quai d'Orsay qui s'inquiètent du « risque de non-conformité avec nos engagements internationaux ». Impossible de remettre en question les contrats avec des pays représentant « près du tiers de nos volumes d'exportations ». Le cabinet de François Hollande approuve et ordonne même de « ne plus revenir sur la décision de principe de soutenir nos partenaires stratégiques par nos exportations ».

Moteurs de missiles à Toulouse

Après l'arrivée au pouvoir d'Emmanuel Macron en 2017, la doctrine Hollande est maintenue à quelques exceptions près. Pendant le premier mandat (2017-2022), la Commission interministérielle (CIEEMG) délivre au moins 77 licences d'exportation de munitions8 vers l'Arabie saoudite et 87 vers son allié émirati. Seuls quelques contrats passent à la trappe. À la Ferté-Saint-Aubin, une usine Thales de munitions a ainsi dû stopper ses livraisons vers l'Arabie saoudite à partir de l'été 2020. « Les services de l'État ont prévenu Thales que la licence d'exportation valable jusqu'en juin 2020 ne serait pas renouvelée ; donc les employés de la Ferté se sont dépêchés d'expédier les commandes en cours pour l'Arabie », raconte un salarié de la branche défense du groupe Thales, détenue à 26 % par l'État français. Ce contrat de quelques millions d'euros n'était pas crucial pour l'usine du Loiret, dépendante à 70 % des commandes du ministère des armées français. Avant les nouvelles directives, cet ancien site de TDA Armements intégré à Thales fournissait des munitions d'artillerie de 120 millimètres aux Saoudiens. Des mortiers photographiés sur les champs de bataille au Yémen, par un photographe de l'agence Associated Press, en avril 2015.

Des soldats saoudiens tirent de l'artillerie en direction de la frontière avec le Yémen à Najran, en Arabie saoudite, mardi 21 avril 2015
Hasan Jamali/AP

Il n'y a pas que la région Centre-Val de Loire qui est mise à contribution dans l'effort de guerre de la coalition saoudo-émiratie. À Toulouse, l'usine de Safran Power Units assemble les pièces du puissant moteur TR60, conçu spécialement pour propulser les missiles Storm Shadow/Scalp. « Sa fiabilité et ses performances opérationnelles ont été démontrées sur le terrain lors de nombreux conflits », se félicite le leader européen des turboréacteurs sur son site internet. Combien de fermes et habitations yéménites Safran a-t-il aidé à détruire ? L'entreprise n'a pas répondu à Orient XXI. « Ça ne nous regarde pas » botte en touche Jean-Paul Lopez, président de l'Association des amis du patrimoine historique de Microturbo, l'entreprise familiale inventrice du moteur propulseur de missile rachetée par Safran.

Pourtant, plusieurs années après la livraison, les fabricants gardent des liens étroits avec leurs clients. Comme le détaille le fabricant MBDA dans une offre d'emploi, « lorsqu'un client achète un système d'arme, il est nécessaire de le former à l'utilisation et à la maintenance de son système. MBDA doit également intervenir chez le client pour effectuer les niveaux de maintenance qui ne sont pas de sa responsabilité ou tout simplement pour réparer ou changer les équipements en panne ». Des visites de contrôle et mise à jour sont à prévoir au moins tous les deux ans. À l'heure actuelle, selon nos informations, MBDA continuerait d'assurer la maintenance des stocks de missiles Black Shaheen. Installé sur la corniche d'Abu Dhabi, MBDA y envoie régulièrement des équipes françaises et britanniques en mission. Des employés de Thales font aussi la navette pour réparer les systèmes de radar et missiles sol-air Crotale montés sur châssis pour les Saoudiens et les Émiriens. Les deux pays en ont plus de deux cents à disposition. Quand les changements sont trop complexes, les pièces sont rapatriées dans la petite bourgade de Fleury-Les-Aubrais, dans le Loiret, où Thales a installé le service client de ces munitions.

Dassault, ses Mirages et son service après-vente

Autre fleuron de la défense française présent en permanence aux Émirats : Dassault. Et pour cause, le petit État du Golfe a été le premier client étranger des avions de combat Mirage, en 1986, deux ans après leur mise en service au sein de l'armée française. Les Émirats en possèdent aujourd'hui 56, dont les derniers modèles « 2000-9 », acquis à la fin des années 2000, sont équipés de radars et technologies de pointe. Encore plus que les missiles, ces appareils bourrés d'électronique doivent être contrôlés et mis à jour constamment par les ingénieurs du groupe Dassault. Y compris en pleine guerre au Yémen, ces avions de chasse étant des maillons essentiels de la flotte émirienne. Partenaire sans faille des Émirats depuis quarante ans, l'avionneur français forme non seulement les équipes locales à Abou Dhabi, mais accueille aussi des stagiaires sur son site d'Argonay en Haute-Savoie, pour leur apprendre à réparer les Mirage 20009.

Le service après-vente assure de confortables revenus aux industriels. Le contrat de modernisation d'une trentaine de Mirage émiriens, signé en 2019 avec l'accord de l'État, a rapporté 418 millions d'euros à Dassault. Son PDG, Éric Trappier, promettait de « répondre aux besoins opérationnels des Émirats ». En clair, les ingénieurs français améliorent les systèmes radar et de détection de cibles pour permettre au cheikh Mohamed Ben Zayed, président des Émirats arabes unis, de poursuivre ses interventions militaires, entre autres au Yémen et en Libye. La même année, les Émirats envoyaient leur armée de l'air soutenir l'autocrate de l'est libyen, Khalifa Haftar. Parmi les victimes : 44 migrants tués dans le bombardement de leur centre de détention par un Mirage 2000. L'attaque avait suscité l'indignation internationale et été dénoncée dans le rapport des experts de l'ONU au Conseil de sécurité.

En 2015, l'année où la Coalition arabe décidait d'aller pilonner les villages yéménites, une trentaine de militaires émiriens sont venus se former dans le plus grand campus français de la filière aéronautique et spatiale, à Latresne, près de Bordeaux. Une nouvelle promo est attendue en 2023. Cette fois, l'école va accueillir plusieurs centaines de stagiaires venus des Émirats, qui se succéderont pendant plusieurs années, pour se familiariser à l'entretien des futurs escadrons de Rafale commandés fin 2021. Les apprentis pourront même aller vérifier l'état d'avancement de leurs futurs avions, assemblés de l'autre côté de la Garonne, à Mérignac. Former une armée accusée de crimes de guerre, est-ce compatible avec les valeurs de l'école financée en partie par des fonds publics ? « Nous ne formons pas de stratèges militaires ni des pilotes, mais des maintenanciers d'avion, se défend la directrice d'Aérocampus Anne-Catherine Guitard. Quand Dassault vend des Rafale, il s'arrange aussi pour vendre une partie formation « made in France » à Latresne. Sur l'« aérocampus », créé par la région Nouvelle-Aquitaine et des industriels du secteur — Dassault et Airbus en tête —, les formations proposées aux clients étrangers émiriens, qataris ou indiens servent à financer les diplômes de 350 étudiants français en aéronautique. Difficile dans ces conditions de bouder les généreux clients du Golfe. «  Je me verrais mal refuser des demandes qui ont été validées par le ministère [des armées] et la présidence de la République », explique la directrice.

Les Saoudiens préfèrent quant à eux le climat lorrain. L'État français les a convaincus de venir se former au maniement de leurs tourelles canons à Commercy, ancienne base militaire dépeuplée depuis le départ d'un régiment français. Le centre spécialement construit pour les Saoudiens, grâce à des fonds publics, devait booster l'emploi local. À peine une vingtaine de postes ont été créés sur les cent promis, selon l'enquête d'Amnesty International et de La Revue dessinée10.

La CGT pour un moratoire sur les ventes d'armes

Pour justifier la poursuite de leurs contrats avec l'Arabie Saoudite et les Émirats, les industriels n'hésitent pas à invoquer la sauvegarde des emplois en France. Or, l'argument est loin d'être validé par les syndicats. Au sein de Thales, la CGT mène la fronde depuis plusieurs années pour obtenir un moratoire sur les ventes de matériels de guerre à l'Arabie saoudite et aux Émirats utilisés dans la guerre au Yémen. Car en plus des bombes fabriquées dans le centre de la France, le groupe Thales est aussi le fournisseur officiel d'outils de ciblage, ou « pod Damocles », pour les forces aériennes saoudiennes et émiraties. Ces systèmes d'optique de pointe servent à guider avec précision les tirs des avions de chasse et à éviter les dommages collatéraux. Sauf quand les civils font partie des cibles désignées. Comme le bus transportant des écoliers, déchiqueté par une frappe de la Coalition, en août 2018. L'Arabie saoudite a acheté une soixantaine de pods français, dont les derniers ont été livrés en 2017, pour équiper ses avions Typhoon et Tornado (selon le Sipri). Idem pour les Mirage de la flotte émirienne. Et depuis 2017, Thales continue d'assurer leur maintenance.

Toutes ces nacelles — dont les Émirats ont déjà commandé la nouvelle version « Talios » — ont été produites à Élancourt, à quarante kilomètres de Paris. Dans cette commune des Yvelines de 25 000 habitants, les laboratoires secret-défense de Thales s'étalent sur près de 40 000 mètres carrés. Cet énorme site, qui réunit plus d'un millier d'ingénieurs et techniciens de haut niveau, est aussi le berceau des drones Spyranger commandés il y a quelques mois par la Garde nationale saoudienne11. Ces contrats s'élèveraient à plusieurs centaines de millions d'euros. Pas vraiment une source de fierté pour Grégory Lewandowsky, coordinateur CGT du groupe Thales. « Ce n'est pas parce que l'État français autorise ces ventes que nous devons les accepter. Il y a un risque juridique pour Thales de fournir des armes qui sont utilisées dans un massacre, estime le syndicaliste, le renoncement à ces contrats militaires pourrait être compensé par des investissements dans le civil comme les technologies et équipements médicaux ». Mais cette proposition de diversification n'aurait pas les faveurs de Patrick Caine, le PDG de Thales, qui rechigne à s'aventurer sur des marchés incertains et privilégie « la rentabilité à court terme », selon la CGT.

La rhétorique des industriels a d'autant plus de mal à passer que leurs bénéfices records échappent aux salariés. En 2021, Dassault Aviation a totalisé près de 700 millions d'euros de bénéfices, soit deux fois plus qu'en 202012 et ses actionnaires ont reçu 208 millions d'euros de dividendes. Mais l'avionneur n'avait rien prévu pour ses employés. Il a fallu qu'ils se mettent en grève pendant près de trois mois pour que l'industriel se décide à augmenter les salaires d'une centaine d'euros. Ce mouvement social inédit s'est aussi propagé dans les usines de production d'armements de Thales et MBDA. Elancourt est devenu l'épicentre de la colère, avec la plus longue grève de l'histoire de Thales pendant près de deux mois et demi. « L'attitude de Thales qui voulait faire des économies sur la politique salariale a été totalement incomprise par les salariés au moment où les chiffres du groupe sont excellents et où l'argent versé au capital avoisine les 1,3 milliards d'euros », témoigne Grégory Lewandowsky de la CGT Thales.

L'alliance qui commence à se dessiner entre des syndicats et ONG promet de secouer une industrie pour l'instant surprotégée par l'État français, lui-même actionnaire de plusieurs fleurons de la filière. D'autant qu'en interne, la pression de l'opinion publique commence à inquiéter les directions des ressources humaines. Certaines entreprises critiquées pour leurs armes utilisées au Yémen auraient de plus en plus de mal à recruter de jeunes diplômés.


1Selon les données de l'Institut international de recherche sur la paix de Stockholm (Sipri), 60 Pod Damoclès de Thales ont été livrés à l'Arabie saoudite entre 2009 et 2017, pour équiper ses avions de chasse.

275 % des Français sont favorables à la suspension des ventes d'armes aux pays impliqués dans la guerre au Yémen, selon un sondage réalisé en 2018 pour l'ONG SumOfUs.

3« The Saudi-UAE War Effort in Yemen (Part 2) : The Air Campaign », Washington Institute for Near East Policy, 11 août 2015.

5Comme le décrit le site Forces Operations, quatre centres d'excellence sont basés des deux côtés de la Manche.

7Voir la note du SGDSN du 1er juin 2016 révélée par Disclose.

8Licences pour des armes de catégorie ML3 et ML4, c'est-à-dire munitions et dispositifs de réglage de fusées et leurs composants spécialement conçus, bombes, torpilles, roquettes, missiles, autres dispositifs et charges explosifs et matériel et accessoires connexes et leurs composants spécialement conçus.

10Voir « On leur vend des armes et le pire c'est qu'ils s'en servent », La Revue dessinée, numéro de septembre 2022.

12Selon son rapport annuel.

28.09.2022 à 06:00

L'Algérie amorce son retour en Afrique

Ali Boukhlef

Longtemps à l'avant-garde des combats africains, l'Algérie avait perdu de l'influence diplomatique et politique et du poids économique sur le continent. Elle souhaite y redorer son blason, mais sans se donner véritablement les moyens de ses ambitions. Après des mois de discussions, de visites croisées et d'atermoiements, l'Algérie, le Niger et le Nigeria ont signé, fin juillet 2022 à Alger, un mémorandum d'entente portant sur la réalisation, d'ici 2024, d'un gazoduc qui devra transporter du gaz nigérian (...)

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Longtemps à l'avant-garde des combats africains, l'Algérie avait perdu de l'influence diplomatique et politique et du poids économique sur le continent. Elle souhaite y redorer son blason, mais sans se donner véritablement les moyens de ses ambitions.

Après des mois de discussions, de visites croisées et d'atermoiements, l'Algérie, le Niger et le Nigeria ont signé, fin juillet 2022 à Alger, un mémorandum d'entente portant sur la réalisation, d'ici 2024, d'un gazoduc qui devra transporter du gaz nigérian vers l'Europe, alors que le Maroc tente de développer un projet parallèle. Longue de plus de 4 000 km, cette canalisation permettra d'acheminer plus de 30 milliards de m3 de gaz du Nigeria vers le Vieux Continent. Ce projet, longtemps resté au stade des intentions avant de connaître un coup d'accélérateur à la lumière de la crise énergétique que connaît l'Europe par suite de la guerre russo-ukrainienne, est vu par les dirigeants algériens comme un nouveau pont entre leur pays et l'Afrique subsaharienne. « C'est une œuvre africaine ! », s'est exclamé début août le président Abdelmadjid Tebboune.

Quelques jours plus tard, l'Algérie a annoncé le projet d'une route reliant Tindouf à Zoueirat en Mauritanie, soit 700 km. L'objectif est d'acheminer les marchandises de Zoueirat au port de Nouadhibou sur l'Atlantique. Depuis plus de trois ans en effet, des dizaines de caravanes transportant des produits algériens ont été acheminées, par route dans un premier temps, vers la Mauritanie avant qu'une ligne maritime ne soit carrément ouverte entre les côtes algériennes et mauritaniennes dans le but d'exporter de gros volumes de marchandises. Une manière de retrouver un terrain longtemps perdu, un Eldorado laissé entre les mains d'autres puissances, notamment le Maroc voisin qui a tissé, depuis des décennies, une toile d'araignée de petites entreprises disséminées en Afrique de l'Ouest.

Cette route permettra également à l'Algérie d'exporter le fer extrait du gisement de Gara Djebilet, situé dans la plaine désertique de Tindouf, par les ports mauritaniens. Or, pour l'instant, les premiers volumes de terres sortis de ce qui est présenté comme le plus grand gisement de fer au monde sont transportés par voie routière à Zouerate, un trajet de 1 500 km qui fait exploser les coûts de l'exploitation de la mine.

L'Algérie a également organisé depuis le début de 2022 des foires commerciales dans plusieurs capitales africaines. Par exemple des dizaines de sociétés pharmaceutiques ont présenté leurs produits à Dakar, au Sénégal, afin de capter les marchés d'Afrique de l'Ouest et centrale. À Addis-Abeba, en Éthiopie, en mars, une foire similaire ciblera les marchés de l'Afrique orientale et de la Corne.

Pour accompagner ce mouvement, les autorités algériennes ont décidé d'ouvrir ou de rouvrir certaines liaisons aériennes. Bamako, Dakar, Luanda, Johannesburg et Addis-Abeba vont être desservies par Air Algérie. Depuis longtemps, le pouvoir politique interfère souvent dans la gestion de la compagnie aérienne, et certaines destinations sont subventionnées par l'État. La compagnie avait cessé de desservir l'Afrique, à l'exception de la Tunisie et de l'Égypte.

Les autorités algériennes ont également annoncé l'installation de la Banque extérieure d'Algérie (BEA) à Dakar au Sénégal, pour accompagner d'éventuels investisseurs tentés par le marché africain. Les Algériens veulent ainsi imiter le Maroc dont la banque Wafa Bank est présente dans une bonne partie des pays d'Afrique de l'Ouest. Puis, des compagnies d'assurance algériennes ont « réussi » à arracher l'organisation, en 2023, de la conférence des compagnies d'assurance du Continent. Une occasion de nouer des contacts et, éventuellement, d'exporter leurs services.

Un élan freiné par des démons internes

Mais tout cela reste relatif. L'économie algérienne demeurant administrée, il est difficile pour les entrepreneurs de s'installer en dehors de leur territoire. Un homme d'affaires connu sur la place d'Alger qui a visité plusieurs capitales africaines ces derniers mois dans le cadre de cette nouvelle stratégie gouvernementale doute de l'efficience de ces annonces politiques. « En l'état actuel des pratiques dans le pays, personne n'osera s'aventurer » en terre africaine, tranche-t-il.

Il en donne pour preuve le non-aboutissement de la réalisation d'une zone franche à la frontière algéro-libyenne. Alors que les deux pays ont rouvert les frontières communes pour faciliter notamment l'exportation de produits algériens, les opérateurs sont confrontés à la rigidité du système bancaire qui refuse d'accepter le paiement par cash des importateurs libyens, peu habitués aux opérations bancaires.

Mais cela n'est que la partie apparente de l'iceberg. Pour s'implanter à l'étranger, les entreprises algériennes doivent expatrier des devises, ce qui nécessite l'assentiment de la Banque d'Algérie, propriétaire exclusif des devises entrant dans le pays. Ce quitus ne vient que très rarement et beaucoup d'opérateurs économiques ont dû renoncer à des investissements dans certains pays africains. En effet, pour préserver la cagnotte en devises gagnées grâce aux exportations des hydrocarbures, la Banque centrale se montre avare et n'ouvre les vannes que lorsqu'il s'agit de payer des importations nécessaires.

Même les devises gagnées par des exportateurs privés doivent être restituées à cette institution qui leur donne l'équivalent en dinars algériens. Et à chaque fois qu'il faut importer des marchandises ou des équipements nécessaires au fonctionnement de l'économie du pays, il faut demander des devises à la Banque d'Algérie. Cela dissuade beaucoup d'opérateurs économiques qui craignent également d'être poursuivis en justice pour fuite de capitaux s'ils utilisaient le système D pour contourner les contraintes des autorités.

La reconquête politique

En plus du levier économique, l'Algérie tente de jouer la carte politique pour se redéployer en Afrique. Cela passe nécessairement par la maitrise de son environnement immédiat. Partageant plus de 6 000 km de frontière avec sept pays, quasiment tous instables à l'exception du Maroc et de la Tunisie, le plus grand pays d'Afrique dispose de voisins comme la Libye et le Mali, en proie à une instabilité chronique. Elle constitue un danger permanent pour leur grand voisin, contraint de déployer d'énormes moyens militaires pour sécuriser ses frontières. Pendant de longues années, notamment durant le long règne de Abdelaziz Bouteflika (1999-2019), le pays s'était contenté de jouer les médiations, selon le chercheur Raouf Farah. Il remarque que durant cette période, l'Algérie s'était concentrée sur les relations multilatérales dans le cadre de l'Union africaine (UA), négligeant de facto les liens bilatéraux.

En 20 ans de règne, Abdelaziz Bouteflika, chassé du pouvoir en 2019 par de géantes manifestations populaires, ne s'était jamais rendu en visite officielle dans les pays voisins, à l'image du Mali pourtant considéré comme l'arrière-garde de son pays. Pis, Alger s'est toujours défendu de toute ingérence dans les affaires internes des pays voisins, même si le président déchu avait autorisé, en catimini, les avions militaires français opérant au Mali à traverser l'espace aérien de son pays.

Depuis son arrivée au pouvoir en décembre 2019, l'actuel chef de l'État, Abdelmadjid Tebboune, veut changer la donne. Il a fait sauter le verrou qui empêchait l'armée d'opérer en dehors des frontières de son pays, même si cela est assorti de conditions puisque, officiellement, l'Armée nationale populaire (ANP) ne peut intervenir dans des terrains extérieurs que dans le cadre d'opérations de maintien de la paix des Nations unies ou de l'UA.

Pour marquer ce changement de doctrine, Abdelmadjid Tebboune s'est même montré menaçant en indiquant, en janvier 2020, que la capitale libyenne, Tripoli, était « une ligne rouge à ne pas franchir ». Il s'adressait alors à l'homme fort de l'est libyen, Khalifa Haftar, qui voulait envahir la ville où siège le « gouvernement d'union nationale » reconnu par la communauté internationale. « Nous allions intervenir d'une manière ou d'une autre : nous n'allions pas rester les mains croisées », dira-t-il plus tard. Le signe que quelque chose a changé.

Si Abdelmadjid Tebboune n'a effectué aucune visite dans une capitale africaine, son ministre des affaires étrangères Ramtane Lamamra s'est rendu plusieurs fois dans certains pays de la région. Particulièrement au Mali où l'Algérie souhaite désormais jouer un rôle central depuis le retrait de l'armée française en août 2022. En plus de présider le comité de mise en œuvre de l'Accord d'Alger, signé en 2015 par la majorité des belligérants dans la crise politico-sécuritaire que vit ce pays stratégique du Sahel, l'Algérie veut peser dans la transition actuelle au Mali. Son expérience dans la lutte contre le terrorisme, acquise durant la guerre contre les maquis islamistes dans les années 1990 et des liens qu'elle entretient avec des tribus vivant à la frontière entre les deux États voisins lui donnent un rôle central dans la gestion de la crise malienne.

Une place influente dans l'Union africaine

En plus de l'économie, l'Algérie mise, depuis quelques années, sur l'aide humanitaire pour se rapprocher de certains pays africains. Des avions-cargos remplis de vivres et de médicaments atterrissent souvent à Bamako, Niamey, N'Djamena ou Nouakchott pour aider « les pays frères » à faire face à la sécheresse ou à des famines qui touchent de plus en plus de populations dans ces zones inhospitalières du sud du Sahara. C'est une des tâches assignées à l'agence de coopération internationale, créée en 2020. À l'image de l'US Aid, cette institution devait être le bras humanitaire et de renseignement pour les autorités algériennes. Elle est moins visible ces derniers mois, la tâche de distribuer les aides humanitaires a été confiée au Croissant rouge algérien.

S'il change de visage, l'intérêt de l'Algérie pour l'Afrique ne date pas d'aujourd'hui. Depuis son indépendance en 1962, l'Algérie a toujours joué un rôle important au sein de l'Organisation de l'unité africaine (OUA), devenue Union africaine depuis le Congrès d'Alger de 1999. Alger fut un refuge pour de nombreux révolutionnaires du continent dans les années 1970 et 1980. C'était l'époque où Alger était « la Mecque des révolutionnaires ». Cette réputation, l'Algérie l'a aussi acquise grâce à sa position hostile au système de l'apartheid en Afrique du Sud. C'est Abdelaziz Bouteflika, présidant l'Assemblée générale des Nations unies en 1974 qui a exclu Pretoria de l'institution onusienne.

Mais l'Algérie n'a jamais cherché à tirer profit de ces soutiens inconditionnels aux pays africains. Même lorsqu'à deux reprises, Abdelaziz Bouteflika a pris la décision, au début des années 2000, d'effacer de manière unilatérale la dette de certains pays africains, il n'avait rien exigé en contrepartie. Une partie de ces pays s'alignait sur la position algérienne dans le conflit du Sahara occidental. Mais il leur arrivait aussi de changer de position au gré de leurs relations avec le Maroc, plus offensif dans ses relations avec les pays africains.

Jusqu'en 2017, l'Algérie avait, avec l'Afrique du Sud, le Nigeria et l'Égypte, la haute main sur l'UA. Mais l'entrée cette année-là du Maroc a changé la donne. Le royaume chérifien y manœuvre pour chasser la République arabe sahraouie démocratique (RASD) en tentant de rallier un maximum de pays africains à son plan d'autonomie. De plus, le retour du Maroc à l'UA — le Royaume avait quitté la défunte OUA en 1984 pour protester contre la présence sahraouie — a créé un nouveau terrain d'affrontement avec l'Algérie qui est récemment montée au front contre l'entrée d'Israël, nouvel allié marocain, au sein de l'organisation panafricaine comme membre observateur.

Pour cela, Alger a fait valoir un des principes de l'UA qui fait de la décolonisation un principe inaliénable et en mettant en avant le « soutien indéfectible » de l'organisation à la cause palestinienne. Cela a fonctionné en partie puisque Israël doit désormais attendre une hypothétique réunion avant d'espérer avoir une place d'observateur dans les bureaux de l'UA à Addis-Abeba. En attendant, cette organisation est plus que jamais divisée.

27.09.2022 à 06:00

Palestine. Une nouvelle résistance qui enterre les accords d'Oslo

Muiz Karaja

Face aux incursions militaires quotidiennes de l'armée israélienne en Cisjordanie, une riposte armée se fait jour, portée par des jeunes qui ne revendiquent aucune appartenance partisane ou organisationnelle. Elle pourrait redessiner la réalité politique du territoire, face à une Autorité palestinienne à l'agonie. Les médias arabes et israéliens ont été attentifs aux opérations menées par de jeunes Palestiniens contre l'armée israélienne ces dernières semaines en Cisjordanie. De nombreux analystes ont (...)

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Texte intégral (4133 mots)

Face aux incursions militaires quotidiennes de l'armée israélienne en Cisjordanie, une riposte armée se fait jour, portée par des jeunes qui ne revendiquent aucune appartenance partisane ou organisationnelle. Elle pourrait redessiner la réalité politique du territoire, face à une Autorité palestinienne à l'agonie.

Les médias arabes et israéliens ont été attentifs aux opérations menées par de jeunes Palestiniens contre l'armée israélienne ces dernières semaines en Cisjordanie. De nombreux analystes ont évoqué des transformations rapides et sans précédent sur le terrain, qui pourraient conduire à ce que la presse israélienne appelle une « grande explosion ». Chez les militaires israéliens, on met en garde contre la « fin de la stabilité ». La sous-secrétaire d'État américaine aux affaires du Proche-Orient, Wendy R. Sherman, s'est même réunie avec le conseiller israélien à la sécurité nationale Eyal Hulata, à Washington, ainsi qu'avec des responsables militaires israéliens, pour discuter du problème.

Le changement principal que relèvent toutes ces analyses est l'élargissement de la zone de résistance à l'occupation, en particulier sous sa forme armée, avec le risque d'aboutir à une large mobilisation populaire. La crainte israélienne d'un tel scénario se traduit par le lancement de l'opération militaire « Break The Wave » (Casser la vague) début avril 2022. Depuis, pas un jour ne passe sans raids, arrestations et liquidations physiques dans les territoires occupés. Il s'agit là de l'opération israélienne la plus violente et la plus longue depuis « Bouclier défensif » en 2002, au cours de laquelle l'ancien premier ministre Ariel Sharon avait ordonné l'invasion les villes de Cisjordanie et assiégé Yasser Arafat dans son quartier général de Ramallah.

Un vide laissé par la seconde Intifada

Bien que la Cisjordanie connaisse depuis plus de dix ans de profondes transformations politiques, nationales et économiques, il semble que nous soyons à l'aube d'une nouvelle phase, aux caractéristiques particulières, dont l'explosion attendue pourrait conduire à un changement profond de la réalité politique, contrairement aux explosions précédentes qui s'achevaient vite sans réellement impacter la réalité sur le terrain. C'est peut-être là ce qui a poussé l'armée coloniale, début août 2022, à lancer une attaque contre la bande de Gaza, afin de limiter l'impact de la résistance de Gaza sur la Cisjordanie. Par conséquent, ce n'est pas tant la question de savoir quand l'explosion se produira qui importe, mais plutôt de comprendre l'étape actuelle et les perspectives de changement qu'elle pourrait apporter.

Les diverses formes de résistance n'ont jamais disparu en Cisjordanie au cours des trois dernières décennies, c'est-à-dire depuis la création de l'Autorité palestinienne (AP) et le début de ce qu'on a appelé « le processus de paix ». La décennie des années 1990 a vu plusieurs soulèvements populaires, comme « le soulèvement du tunnel »1 ou celui « des prisonniers ». Quant à la résistance armée, elle consistait essentiellement dans les opérations kamikazes du Hamas à l'intérieur d'Israël, jusqu'à l'avènement de la seconde Intifada à laquelle toutes les forces politiques ont participé, y compris le Fatah et les forces de sécurité de l'AP. À la fin de la seconde Intifada, il y a eu une accalmie de plusieurs années, mais les soulèvements et les mouvements populaires ont repris de plus belle après l'année 2011, avec cette fois des opérations armées individuelles qu'Israël a baptisées « les opérations des loups solitaires ». L'année 2014 a été le tournant le plus important dans ces luttes, jusqu'à l'émergence de cette forme de résistance actuelle, concentrée à Jénine et à Naplouse, mais qui s'étend progressivement à d'autres régions de Cisjordanie.

Ces « opérations individuelles » sont venues combler le vide laissé sur le terrain par la seconde Intifada. Les partis politiques en sont sortis affaiblis, d'importants dirigeants politiques et de militants de terrain ont été assassinés. La division politique a accentué l'absence du Hamas en Cisjordanie, tandis que les Brigades des martyrs d'Al-Aqsa, bras militaire du Fatah, ont été démantelées. Tout cela est venu s'ajouter aux circonstances politiques, économiques et sécuritaires qui ont suivi l'Intifada et la mort de Yasser Arafat en 2004. Il n'était donc pas surprenant que la Cisjordanie entre dans une phase de « sommeil » et de « stabilité ». Mais il était tout aussi naturel que l'occupation finisse par imposer la nécessité d'un retour à la résistance. C'est ainsi qu'est apparue progressivement cette forme de résistance individuelle et non partisane, aux côtés de mobilisation populaires et de jeunesse, comme l'expression de l'absence de cadres organisationnels. La rue a assumé la tâche de se défendre par elle-même. Ce contexte explique que la résistance en Cisjordanie soit « transpartisane » selon l'expression de certains médias.

L'agonie du système Oslo

Ainsi, la résistance ne s'est jamais réellement arrêtée en Cisjordanie. Le facteur nouveau n'est pas tant la recrudescence de l'acte de résistance en soi, mais ses circonstances objectives, c'est-à-dire le système politique palestinien existant, et la situation politique générale. C'est cette situation qui donne à l'étape actuelle et à l'acte de résistance un potentiel pour opérer un changement fondamental face à une situation politique vieille de 30 ans qui pèse lourdement sur la vie des Palestiniens. Et c'est précisément cela qui inquiète le plus à la fois Israël et l'AP.

Le système palestinien qui est né il y a 30 ans jouissait de nombreux points forts. Par système nous entendons ici non seulement l'AP, mais également les infrastructures institutionnelles, nationales, civiles, ainsi que l'environnement culturel qui les a accompagnées et en a résulté, et qui était régi par les conditions du processus de paix, des accords d'Oslo et du discours d'État. Ce système bénéficiait d'un soutien gouvernemental et civil international illimité, et d'un soutien arabe officiel. Même à l'intérieur, de larges pans de la population étaient convaincus qu'il pouvait répondre à leurs aspirations, que ce soit en termes de droits nationaux ou de moyens de subsistance, ou du moins leur permettait-il une marge d'espoir.

Dans ce contexte, la résistance et les soulèvements populaires intervenaient à l'ombre du vaste processus de construction d'une nouvelle étape dans la vie du peuple palestinien. Ils apparaissaient comme des actions marginales et limitées, n'ayant aucune incidence sur le centre qui continuait de dominer. Ce contexte a réduit la Cisjordanie à l'image d'un espace soumis, identifiable au projet politique officiel et qui en était largement affecté, surtout après la division qui a eu lieu avec la bande de Gaza.

Côté israélien, la résistance ne constituait pas une menace sérieuse, non pas à cause de sa faiblesse, mais bien à cause de la puissance du système, de sa stabilité interne et du pouvoir matériel et culturel dont il bénéficiait. En d'autres termes, ce sont les circonstances objectives qui donnaient une telle image de la résistance.

La seconde Intifada et le meurtre de Yasser Arafat ont provoqué un effondrement complet de ce système. Ce soulèvement a brisé le consensus qu'ont mis en place les accords d'Oslo, tandis que la mort d'Arafat signifiait la disparition du pilier de ce projet politique, celui d'un État palestinien. Or, devant un tel échec, la réponse d'Israël a été d'envahir à nouveau les villes de Cisjordanie, avec un consensus international. Il s'est débarrassé d'Arafat, persuadé d'être en mesure de maintenir la même situation qui a prévalu au lendemain d'Oslo, au prix de quelques ajustements. C'est ce qui s'est passé en effet, puisque les règles n'ont pas changé, et que la même scène politique a été reproduite pour continuer dans la même voie, y compris avec la réinstallation de l'institution de l'AP après qu'elle a été physiquement et moralement détruite.

Malgré l'importance centrale du facteur international et israélien dans le maintien de la scène politique palestinienne telle qu'elle a été depuis Oslo, le plus important demeure, à notre avis, le facteur local et interne lié au contexte politique et social. Tout au long de ces 30 dernières années, l'AP a pu se créer une légitimité pour justifier son existence. Fort de son parcours personnel, de son charisme et d'une grande confiance en lui-même, Yasser Arafat a su donner un caractère national à tout ce qui se construisait. Il a toujours su, par son discours, sa politique et la nature de ses actions avec les différentes composantes de la société et de la scène politique, renforcer cette conviction et ce sentiment chez la population, pour en faire le nid de son projet politique. Parallèlement, et jusqu'à dernièrement, le Fatah — qui est à la fois le cœur et la direction de ce système — a su rester fort, cohésif, présent dans la rue, capable de la pénétrer et de la contenir par de nombreux moyens, à tel point qu'il a été capable de surmonter l'absence de son fondateur.

À une échelle plus large, des pans entiers de la société, représentés par ses forces culturelles et ses institutions nationales et civiles, parlaient de développement, de renforcement des institutions, de démocratie et d'autres concepts liés à l'idée même d'« État ». Ce discours a incarné le prolongement moral de l'autorité et une justification implicite de son existence, ainsi qu'une normalisation dans la conscience collective avec la nouvelle étape dans laquelle la question palestinienne nationale est entrée depuis Oslo. Ce discours a également su, jusqu'à récemment, leurrer et attirer une large frange de la jeune génération. Cette même génération qui suscite aujourd'hui des craintes, car non seulement elle s'engage à nouveau dans une forme de résistance en Cisjordanie, mais elle restaure pour le remodeler le discours de libération nationale, en opposition au discours de l'État.

Une menace pour le centre

Les transformations profondes qui ont eu lieu durant la dernière décennie ont fait perdre au système en place — et à l'AP qui en est le cœur — les éléments de pouvoir dont il avait toujours joui, et il n'est pas rare aujourd'hui d'entendre les médias et les analystes évoquer la « faiblesse de l'AP ». Mais parler de « faiblesse » ne rend pas fidèlement compte de la réalité. Nous avons atteint ce qu'on pourrait plutôt appeler la fin de l'utilité du pouvoir, un pouvoir qui n'a plus ni légitimité ni raison d'être.

Sur le plan politique, la solution à deux États qui était jusque-là sa première justification n'existe plus sur le terrain, en raison des politiques israéliennes de colonisation, d'acquisition des terres et de leur réaménagement, que ce soit par les routes de contournement, le mur de séparation ou les barrages militaires, tout cela afin de servir l'existence d'un État colonial qui jouit d'une continuité géographique jusqu'au point le plus éloigné de la Cisjordanie.

Deuxièmement, la raison d'être de l'AP est également dépassée dans le discours politique international. Ainsi, en juillet 2022, le président américain Joe Biden visite Bethléem au lieu du quartier général de la présidence palestinienne à Ramallah, et il évqoue une « aide humanitaire » au lieu de parler politique, et surtout il refuse de parler de l'engagement des États-Unis dans une solution à deux États, entérinant ainsi la politique de son prédécesseur Donald Trump. C'est aussi la raison pour laquelle les négociations internationales, les conférences, le Quartet2 les navettes de « l'envoyé spécial pour le processus de paix », les conférences des donateurs et les plans de « construction des institutions de l'État » et de « développement » ont également déserté la scène politique. Tout cela est venu grossir les archives d'une institution qui n'a pas réussi à réaliser son projet politique. Ainsi, on comprend mieux « l'accord du siècle » venu annoncer implicitement la fin de la « solution à deux États », et emprunter une voie de substitution dans laquelle les « solutions politiques » n'ont pas leur place.

Cela ne signifie pas que la communauté internationale ou qu'Israël ont abandonné l'AP en tant qu'institution ou qu'ils n'ont plus besoin d'elle, mais plutôt qu'ils estiment que l'autorité a une nouvelle identité qui n'a rien à voir avec celle de sa création, puisqu'elle a abandonné son projet politique et s'est transformée en une institution qui se contente de gérer les affaires courantes des gens, avec pour seule véritable obligation d'« assurer la sécurité ». Il semble d'ailleurs que l'AP elle-même soit consciente de ce changement d'identité et agisse en conséquence. Fuyant l'échec du « projet politique », elle s'est réfugiée dans une autre « bataille », celle de rejoindre l'ONU et les institutions internationales, tentant ainsi de trouver une justification à son existence.

En réalité, la fin de l'utilité politique du pouvoir a commencé avec la seconde Intifada, qui annonçait l'échec de la solution politique. Par conséquent, la phase politique qui l'a suivie a été noyée par le discours d'utilité économique, et la phase de la « fayyadiya »3. Or il semble bien que même cette utilité économique n'est plus de mise, puisque le principal motif des mobilisations, des grèves syndicales et des protestations continues contre l'AP est économique. Les dernières années ont en effet creusé un écart de classes et l'injustice sociale qui ont instauré une confrontation permanente entre l'autorité et la rue. Dépourvue de ses éléments de force traditionnelle et en l'absence de tout discours capable de toucher la rue et de la contenir, l'AP a de plus en plus recours à des solutions sécuritaires, portant atteinte à leur vie et à leurs droits d'une manière inédite, comme en témoignent les rapports de plusieurs institutions internationales. Nous voici donc dans un cercle vicieux où la corruption et la répression alimentent le rejet et la protestation, et vice versa. Toute forme de stabilité a disparu, et l'expansion de la résistance sous ses diverses formes menace tout le paysage politique existant. Ainsi, la résistance n'est plus un acte qui s'exerce en marge, mais devient une menace pour le centre.

De Jénine à Naplouse

C'est dans ce contexte épineux qu'il faut comprendre la relation entre le centre et la périphérie. La recristallisation de la résistance en Cisjordanie et son développement entre les mains d'une nouvelle génération de jeunes, à l'ombre d'un système politique faible et dépourvu de base populaire, signifie nécessairement que toute confrontation avec l'occupation aura des répercussions directes sur l'ensemble de la situation interne palestinienne. C'est en cela que ce qui se passe aujourd'hui diffère de toutes les formes de résistance qui ont eu lieu au cours des dernières décennies. Car il n'y a plus de centre politique capable de contenir l'affrontement, ni même de l'exploiter, comme c'était parfois le cas, de même qu'il n'y a plus d'alternative politique qui pourrait mettre fin à la résistance. En d'autres termes, la résistance à l'occupation tourne désormais dans un vide politique. Elle n'est donc plus un pur acte de résistance, mais devient désormais une alternative en soi. La marge pourrait ainsi devenir le centre.

Cette évolution se manifeste dans la nature de la résistance qui se concentre à Jénine et à Naplouse. Elle commence à former une entité nationale supra-partisane, avec ses propres jeunes leaders et ses propres figures symboliques, qui ont fait leurs preuves sur le terrain. Certains de ces jeunes leaders appartiennent à des familles dont des membres occupent des postes de responsabilité dans les services de sécurité de l'AP, ce qui prouve bien à quel point ce phénomène de lutte est indépendant du système officiel et de tout ce qui a eu lieu jusque-là. Cette nouvelle forme de résistance commence à avoir une base populaire, ce qui en fait une menace pour le système politique en place. Celui-ci n'acceptera pas la présence d'une alternative qui risque de l'évincer dans la rue. Dès lors, cette équation entre un phénomène militant qui s'étend et un système politique qui se replie sur lui-même peut conduire à un affrontement, comme en témoignent les derniers événements à Naplouse4.

L'Autorité sortira perdante d'un tel affrontement, pas tant sur le plan matériel que sur le plan moral, surtout avec une base populaire qui la rejette, et face à des mouvements syndicaux et populaires toujours mobilisés. Le pouvoir ne pourra en aucun cas assumer les risques d'un affrontement avec cette nouvelle génération. En même temps, il ne peut pas rester les bras croisés. C'est en cela que la résistance qui opère en Cisjordanie a une importance particulière, différente de celle de la bande de Gaza, car elle est la plus susceptible d'avoir un réel impact sur la réalité politique.

Ainsi, la société palestinienne vit-elle une phase de transition, entre la désintégration d'un système hégémonique et une tentative de construire quelque chose de nouveau. Si la période actuelle semble chaotique, c'est parce qu'elle est régie par un ordre qui lui est particulier. D'une certaine manière, ce moment rappelle les années qui ont immédiatement suivi la Nakba de 1947-1949, lorsque la population a laissé derrière elle des partis, des forces sociales et des structures économiques qui s'étaient désintégrés, et que le vide devant elle attendait d'être rempli. Le processus de construction qui suit la fin d'une étape ne se fait pas nécessairement avec une conscience préalable de ce qui va advenir, ou avec le concours de forces sociales et politiques existantes et efficientes ; il peut être le résultat d'une pratique quotidienne sur le terrain. Une autre manière de faire de la politique, de bas en haut.

Par conséquent, chaque mouvement, chaque activité et chaque protestation sur le terrain fait partie d'un lent processus de formation des nouvelles forces sociales et politiques, et de la cristallisation d'un nouveau discours politique. Il n'est plus possible d'analyser la grève des avocats et les mouvements syndicaux avec la même grille de lecture adoptée pour la grève des enseignants dans les années 1990. De même, on ne peut pas appréhender l'élargissement du combat de libération durant ces dix dernières années, qu'il s'agisse de la Bataille des portes d'Al-Aqsa ou de la résistance à Jénine, comme on appréhendait la seconde Intifada et les soulèvements précédents. L'hégémonie du projet politique représenté par l'AP et l'ensemble du système existant faisait toute la différence. Chaque action s'inscrivait à l'époque, d'une manière ou d'une autre, dans le cadre de ce projet, et l'ombre de l'État planait sur la réalité politique globale. Aujourd'hui, la rue palestinienne a dépassé ce projet, ses institutions et son discours.

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Traduit de l'arabe par Sarra Grira.


1Soulèvement qui a eu lieu en septembre 1996 après que les autorités israéliennes ont autorisé le creusement d'un tunnel sous la mosquée Al-Aqsa, menaçant ainsi plusieurs bâtiments historiques palestiniens, note de la traductrice.

2Le Quartet pour le Moyen-Orient est un groupe formé par les États-Unis, la Russie, l'Union européenne et l'ONU, il est chargé du rôle de médiateur dans le « processus de paix israélo-palestinien », notamment à travers son envoyé spécial, note de la traductrice.

3NDLT. En référence à l'ancien premier ministre palestinien Salam Fayyad qui a démissionné en 2013.

4NDLT. Des affrontements ont eu lieu à Naplouse les 20 et 21 septembre 2022 entre des groupes armés et les forces de l'ordre palestinienne.

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