
15.02.2026 à 14:13
L’historien observe la montée d’extrémismes dangereux dans nos sociétés et analyse plus particulièrement la cruauté dans les régimes communistes et dans la Russie contemporaine.
<p>Cet article Stéphane Courtois : « La démocratie n’est pas une condition politique donnée éternellement » a été publié par desk russie.</p>
À l’occasion de la sortie en Roumanie de l’ouvrage collectif De la cruauté en politique : De l’Antiquité aux Khmers rouges, sous la direction de Stéphane Courtois, publié en France en 2023 chez Perrin, la journaliste roumaine Melania Cincea a interviewé l’auteur. Nous reproduisons cet entretien important qui brosse le portrait de nos sociétés en proie à des extrémismes dangereux et parle plus particulièrement de la cruauté dans les sociétés communistes et en Russie contemporaine.
Monsieur Stéphane Courtois, vous avez dirigé le recueil intitulé De la cruauté en politique : De l’Antiquité à nos jours. Dans les démocraties occidentales libérales, où la violence est limitée par les lois de l’État de droit et, diriez-vous, par la loi morale issue du droit naturel ou de la loi divine, existe-t-il encore, au XXIe siècle, un risque de violence, de cruauté institutionnalisée ? Quels sont les facteurs de risque que nous devrions, en tant que société, surveiller ?
Bien entendu, la violence reste omniprésente dans nos démocraties occidentales pour la simple raison qu’elle a toujours été, depuis la nuit des temps, une caractéristique de la vie en société. En effet, les humains sont régis par des instincts – l’agressivité, la jalousie, la vengeance – que le récit biblique a mis en exergue avec la parabole de l’assassinat d’Abel par son frère Caïn. Vous avez raison d’insister sur le rôle fondamental, d’abord, de la révolution chrétienne, apparue il y a deux millénaires, qui a condamné cette violence avec un « slogan » puissant « Aimez-vous les uns les autres ». Elle a instauré une morale jusque-là inédite qui renvoie chaque individu à sa conscience devant arbitrer entre sa liberté sans limite et sa responsabilité envers les autres. Cette loi divine a progressivement été assimilée, y compris par l’Église, au droit naturel qui était en tête de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen d’août 1789 dans son article 2 : « Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l’oppression. »
L’article 4 de cette Déclaration introduisait la notion d’État de droit à travers la Loi : « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. Ainsi, l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits : ces bornes ne peuvent être déterminées que par la loi. » Restait à savoir qui établirait la Loi, et la Révolution française, dans sa phase paroxystique, a montré que la Loi pouvait être pervertie pour combattre les droits naturels. Dans les régimes totalitaires, Lénine, Staline, Mao, Hitler, mais aussi Ceaușescu, ont systématisé et généralisé ce détournement jusqu’à légaliser des assassinats ciblés, des massacres de masse, voire des génocides. Dès mars 1918, Lénine lança le slogan « Mort aux koulaks » qui en 1929 fut repris par Staline, lequel, à l’occasion de la collectivisation de l’agriculture, lança « Liquidons les koulaks en tant que classe », ce qui aboutit en 1932-1933 au Holodomor ukrainien.
Par ailleurs, à partir du Moyen Âge et dans une Europe chrétienne, les pouvoirs royaux ont commencé à mettre en place des règles de justice destinées à marginaliser progressivement le pouvoir des petits seigneurs et des féodaux qui alimentaient de terribles vendetta et violences assorties de cruautés en tout genre. Peu à peu, les violences privées ont diminué sous la pression de la violence légalisée devenue le monopole du pouvoir central. Cela a été excellemment décrit par l’historien Yves Sassier dans son chapitre « Pluralisme des pouvoirs et cruauté au Moyen Âge » dans De la cruauté en politique.
Il faut cependant distinguer la violence physique qui, dans une démocratie libérale, peut connaitre des degrés divers – depuis la répression mesurée d’une manifestation par une police formée à cet exercice, jusqu’à la « bavure » provoquée par une police à la fois inexpérimentée et instrumentalisée par le pouvoir politique, comme on vient de le voir aux États-Unis avec l’assassinat de deux citoyens, dont une femme, par la police ICE chargée de la chasse aux immigrés clandestins.
La cruauté est d’une autre nature et relève de la volonté assumée par le pouvoir de faire souffrir ses opposants, y compris jusqu’à la mort comme on l’a vu, en dehors de tout contexte de guerre, en Russie avec l’assassinat à petit feu d’Alexeï Navalny, et récemment en Iran avec le massacre de dizaines de milliers de manifestants. Mais il est vrai que dans nos démocraties libérales, ce type de cruauté a disparu depuis 1945, sauf exceptions marginales, comme par exemple des assassinats commis, dans les années 1970 et 1980, par des groupes d’extrême gauche – la Fraction armée rouge en Allemagne, les Brigades rouges en Italie, Action directe en France, l’ETA basque en Espagne – ou d’extrême droite en Italie. Et même confrontées à des massacres, les démocraties européennes respectent l’État de droit. Les attentats islamistes et antisémites qui ont fait en France des centaines de morts en 2012-2015 n’ont pas provoqué de recours à des mesures extra-judiciaires, par exemple l’usage de la torture par la police pour obtenir des renseignements ou des exécutions sommaires.
Mais bien entendu, le risque d’une dérive est toujours à craindre au cas où des forces politiques hostiles à l’État de droit parviendraient au pouvoir. La démocratie n’est pas une condition politique donnée ad vitam æternam. Elle a même, depuis un siècle et demi, dû être défendue et protégée en permanence, à la fois contre les menaces extérieures des dictatures autoritaires ou totalitaires, mais aussi contre les mouvances de même type à l’intérieur. Rien n’est jamais acquis… À cet égard, il est indispensable de combattre non seulement les groupuscules politiques – d’extrême gauche, d’extrême droite ou de certaines obédiences religieuses – qui prônent ouvertement la violence, mais aussi de certains partis qui, s’ils présentent une façade démocratique en participant au processus électoral, seraient susceptibles de manipuler les lois pour utiliser la violence une fois au pouvoir. En Allemagne, les nazis sont arrivés au pouvoir démocratiquement, grâce à une conjoncture électorale où ils ont bénéficié de l’alliance objective du parti communiste contre la république de Weimar. Ils n’ont obtenu qu’un tiers des voix aux élections de novembre 1932, mais à peine au gouvernement, ils ont établi une pseudo-légalité pour instaurer une violence et une cruauté qui ne cessèrent qu’avec la destruction de l’Allemagne en 1945.

À l’exception des pays de l’ancien bloc soviétique, les États européens n’ont plus enregistré d’actes de cruauté politique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, les partis et factions extrémistes – qui prônent dans leur idéologie et leur discours public la haine raciale, ethnique et religieuse, comme le communisme et le fascisme l’ont fait au XXe siècle – ont connu un essor en Occident ces dernières années, encouragés par la propagande russe. Si l’on compare cette situation aux événements du XXe siècle, avons-nous des raisons de craindre que le terrain soit propice à l’émergence de nouveaux régimes totalitaires ?
Il est vrai que depuis une dizaine d’années, presque tous les États ouest-européens ont connu un regain de violences, et même de cruautés. J’ai déjà évoqué plusieurs massacres, mais je pense aussi à ce professeur d’histoire, Samuel Paty, décapité en pleine rue en banlieue parisienne le 16 octobre 2020, ou à ce prêtre âgé, le père Hamel, poignardé dans son église en pleine messe en Normandie. Ces actes sont le fait de fanatiques qui se réclament de l’islam, et soulignent l’émergence d’un phénomène nouveau, l’islamisme radical, apparu dès les années 1980 avec la prise du pouvoir par l’ayatollah Khomeini en Iran, mais surtout avec la conquête du pouvoir en Syrie par Daech. Cet islamisme radical revendique une guerre totale contre la démocratie et ses valeurs de respect de la personne humaine. Il apparaît comme le nouveau totalitarisme du XXIe siècle, à base théocratique. Il s’est déjà emparé un temps de plusieurs pays – l’Iran, la Syrie, l’Afghanistan – et tente de s’imposer par les armes et une extrême cruauté dans toute l’Afrique saharienne et sub-saharienne, aidé en cela par les forces de déstabilisation russes – comme le groupe Wagner.
Le plus inquiétant a été de voir comment ces forces ont réussi à embrigader en France même des jeunes Français – d’origine arabe ou non – qui soit rejoignirent Daech au Moyen-Orient et s’y conduisirent de manière abominable, soit agirent en France pour mener des massacres. Cette mobilisation pro-islamiste a connu un puissant regain depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Ainsi, les groupes communistes et d’extrême gauche, en France et dans toute l’Europe, ont laissé de côté leur traditionnelle « défense de la classe ouvrière » pour voler au secours du « peuple palestinien ». Avec pour conséquence une formidable montée en puissance d’un nouvel antisémitisme de gauche qui repose sur deux slogans radicaux : « génocide à Gaza », une qualification contredite par tous les faits ; et « Palestine du fleuve à la mer » qui implique la destruction de l’État d’Israël.
Sur ces deux thèmes, l’extrême gauche française, en particulier le parti de La France insoumise (LFI) – qui dispose de 73 députés ! – et son leader Jean-Luc Mélenchon – qui va se présenter en 2027 pour la quatrième fois à l’élection présidentielle –, mènent de violentes campagnes, y compris antisémites, en soutien au Hamas et aux groupes islamistes palestiniens, tous soutenus par la Russie de Poutine. Ils espèrent ainsi mobiliser une part importante de la population française d’origine immigrée et de culture musulmane, tant au niveau des élections municipales que législatives et même de la présidentielle. Ils sèment ainsi les germes d’une guerre civile qui est, depuis Marx et Lénine, le rêve de tout révolutionnaire, la source de toutes les violences extrêmes et l’absolu contraire de la démocratie parlementaire. Bien entendu, la Russie n’a pas manqué de jeter de l’huile sur le feu en organisant quelques provocations antisémites à Paris. Simultanément, pour des raisons purement électorales, l’extrême droite anti-immigration a pris le contre-pied de LFI et, en dépit de son vieux fond antisémite, elle se présente désormais comme le meilleur défenseur des Juifs tout en prenant publiquement ses distances avec Poutine – à cause de la guerre en Ukraine massivement condamnée par l’opinion publique –, mais aussi de Trump dont les discours agressifs contre les États européens ont blessé le nationalisme.

La communication sur les réseaux sociaux, qui contribue également à la radicalisation des masses, pourrait-elle favoriser une dérive vers le totalitarisme et l’arrivée au pouvoir de régimes qui prônent la violence ?
L’émergence depuis une quinzaine d’année des réseaux sociaux comme principal vecteur de socialisation et de prétendue « information » des jeunes générations, pose un problème tout à fait inédit aux démocraties. Depuis le XIXe siècle, la vie politique reposait sur le principe d’élections libres structurant des partis et sur le comportement de citoyens informés par une presse libre. Les partis assuraient une médiation entre le citoyen et le pouvoir. Et la liberté de la presse, comme la liberté d’expression et de réunion des citoyens, étaient soumises à des lois qui condamnaient les atteintes à l’ordre public et à des lois contre la diffamation ou la diffusion de fausses nouvelles. Depuis que les réseaux sociaux ont pris une formidable ampleur, dopés par la généralisation du téléphone portable, on assiste sur le plan politique, à un incroyable déferlement de violences verbales – insultes, calomnies, menaces, fausses nouvelles, mensonges avérés – qui sont diffusées en toute impunité et le plus souvent dans un anonymat qui empêche les poursuites judiciaires. Tout ce qui jusque-là aurait été diffusé dans des journaux ou à la télévision et à la radio, et serait tombé sous le coup de la loi, échappe désormais à toute condamnation. Et favorise les discours les plus radicaux qui conduisent au passage à l’acte. Dans le cas du professeur Paty, déjà évoqué, c’est à la suite d’une campagne d’un prédicateur islamiste en France qu’un jeune musulman, intoxiqué par un discours de haine ciblé sur le professeur, est allé de sa propre initiative l’assassiner à la sortie de son collège.
D’autre part, la médiation des partis est remplacée par une relation directe entre chaque citoyen qui surfe sur ces réseaux et un quelconque influenceur – politique, commercial, idéologique, religieux, etc. Ces réseaux permettent de toucher en quelques minutes des millions de personnes, sans qu’aucun filtre ne vienne confirmer l’authenticité d’une information ou modérer une déclaration. On en a eu en France un exemple remarquable au moment de la crise du Covid quand un médecin, suivi par des milliers de personnes, a prétendu qu’il était inutile de se vacciner parce qu’il avait trouvé un remède miracle – qui s’est avéré ensuite tout à fait inopérant. En France, une campagne partie des États-Unis et relayée par l’extrême droite a cherché à déstabiliser le pouvoir en affirmant que l’épouse du président Macron n’était pas une femme mais un homme. La campagne a pris une telle ampleur que la présidence a été contrainte de faire condamner en justice ceux qui diffusaient ce mensonge invraisemblable – rappelons que Mme Macron est mère de trois enfants de son premier mariage !
On peut donc se demander si ces réseaux, manipulés par des individus, des groupes, voire des États, ne sont pas devenus anti-sociaux, dans la mesure où ils suppriment, de fait, toutes les règles qui jusque-là présidaient au fonctionnement démocratique. À commencer par le respect de la vérité quand, aujourd’hui, une prétendue « post-vérité » – un gros mensonge – s’insinue dans de nombreux discours. Depuis sa guerre totale contre l’Ukraine, la Russie de Poutine est devenue l’épicentre de la reconversion de la vieille propagande communiste en perturbateur du processus politique. Il a été prouvé que les hackers russes sont intervenus dans le déroulement de l’élection présidentielle américaine de 2016 en pénétrant dans les mails du quartier général de Hillary Clinton et en les diffusant. Les Roumains ont expérimenté la même mésaventure lors de l’élection présidentielle de novembre 2024, avec l’émergence soudaine d’un candidat inconnu porté par de puissants réseaux sociaux animés par la Russie. En France, le gouvernement a mis en place des dispositifs de lutte contre ce type d’ingérence de la part d’une Russie dont les propagandistes proclament que Paris pourrait être rayée de la carte par quelques bombes atomiques !

La Russie est un État qui cultive la terreur institutionnalisée depuis plus de 100 ans, la politique répressive de masse étant caractéristique de ce pays, qu’il s’agisse de la Russie ou de l’URSS. Cette cruauté fait partie intégrante du régime bolchévique, où la terreur a régné dès la création de la Tchéka en décembre 1917, et où des camps de concentration ont été créés dès juin 1918. La Russie est donc un exemple typique de pouvoir pathologique. Mais n’est-ce pas aussi une maladie de la société ? Les sociétés qui ont vécu pendant un certain temps sous une dictature, une autocratie, dirigées par des régimes qui ont marqué de manière transgénérationnelle la mentalité collective, sont-elles plus enclines à glisser vers un régime politique violent ?
La société russe et celles des peuples soumis à l’Empire tsariste ont été violentées depuis le règne d’Ivan IV dit « le Terrible » – premier tsar de Russie de 1547 à 1584 – et n’ont connu avant 1991 qu’une seule élection au suffrage universel, en novembre 1917. L’Assemblée constituante qui en est issue a été dispersée par la terreur ordonnée par Lénine et généralisée par Staline. Non seulement toute culture d’élections libres a disparu dans l’espace soviéto-communiste, mais elle a même été pervertie par des simulacres électoraux qui lui ont fait perdre sa signification : interdiction de toute candidature d’opposition, présentation de candidats faussement opposants, rejet du secret du vote, un candidat pour un siège à pourvoir, etc. ; au point que dans les démocraties libérales, dès qu’un candidat obtenait un score important, on le qualifiait de « score à la soviétique » !
Cette liquidation de la culture démocratique a été encore accentuée par le phénomène général de la délation : en public mais aussi en privé, celui qui émettait une simple critique à l’égard du pouvoir pouvait être dénoncé – et même, selon le code pénal, il devait l’être, celui qui ne l’avait pas fait risquant à son tour d’être condamné ! Avec in fine une terreur de masse qui a envoyé au Goulag au moins 15 millions de Soviétiques et en a fait assassiner des millions. Cette chape de plomb du mensonge obligatoire a, au fil des décennies et de l’élimination permanente de toute contestation, provoqué une véritable atonie de la société, une sorte de dépression collective et un affaiblissement considérable de la société civile empêchée de prendre la moindre initiative, sauf directives du parti unique. À l’exception d’une petite frange de « dissidents », la plupart des individus avaient oublié les valeurs personnelles de responsabilité, de conscience morale et d’éthique – qualifiées de « bourgeoises », voire de « fascistes » –, remplacées par les « valeurs » totalitaires et une morale qui devait servir le régime.
La manière dont l’Armée rouge s’est conduite – tant dans la guerre civile russe que lors des agressions et occupations de pays voisins entre 1939 et 1945 – a été reproduite à l’identique par l’armée russe de Poutine, en particulier contre l’Ukraine : viols systématiques des civils (femmes et hommes), torture généralisée, kidnapping de masse des enfants, pillage à grande échelle, assassinats ciblés et massacres de civils et de prisonniers de guerre, etc. Pour s’en convaincre, il suffit de visionner le film du grand réalisateur soviétique d’origine ukrainienne Oleksandr Dovjenko, qui, sur ordre impératif de Staline, fut obligé fin 1939 de tourner un film de propagande intitulé La libération, racontant la destruction de la Pologne et la conquête de l’Ukraine occidentale, en vertu du pacte germano-soviétique (disponible au Centre Dovjenko à Kyïv). Chacun sait de quelle « libération » bénéficièrent ces populations ukrainiennes sous le règne de terreur d’un certain Nikita Khrouchtchev.
D’où vient l’attrait de certaines parties de la société pour les tyrans ?
Il y aura toujours des individus fascinés par des leaders dont l’autorité repose sur la force, la haine des autres, la violence… mais aussi la victoire. Il suffit de voir les foules hystériques qui acclamèrent Hitler défilant dans Berlin après sa victoire sur la France en juin 1940. Idem pour Staline lors de la parade de la victoire sur la place Rouge le 24 juin 1945, où défilèrent 40 000 soldats. Ces individus adhèrent à ce que les nazis nommaient le Führerprinzip, l’idée d’une société reposant sur une verticale du pouvoir absolu. En se soumettant à ce principe, ils pouvaient à leur tour l’imposer à d’autres et avoir ainsi l’impression de participer eux-mêmes au pouvoir. Mais il ne faut pas sous-estimer dans cet « attrait officiel » de la population le double rôle de la peur générale provoquée par la terreur, et de la propagande omniprésente – le culte de la personnalité. Parmi tous ceux qui, dans les régimes communistes, étaient contraints de défiler le 1er mai, combien adhéraient vraiment au régime ?
Il ne faut pas oublier que nombre de ceux qui adulaient le tyran en retiraient gratifications et prébendes – décorations, promotions, privilèges de toute sorte. Au point de participer eux-mêmes de la tyrannie. Un dirigeant comme Khrouchtchev était typique de ce profil : sorti de la base, il fut promu par Staline en raison de sa flagornerie, de son obéissance aveugle – en particulier lors de la Grande Terreur de 1937-1938, puis de ses pleins pouvoirs en Ukraine jusqu’en 1947, où il fut personnellement responsable de centaines de milliers de déportations et d’assassinats –, mais aussi de sa peur (justifiée) du tyran et de son goût du pouvoir et du luxe.

Depuis le 24 février 2022, Vladimir Poutine a ouvert un nouveau chapitre de l’histoire de la cruauté contemporaine en Europe, mêlant un discours génocidaire contre les « nazis ukrainiens » à des crimes de guerre et à des crimes contre l’humanité (tortures, viols, assassinats de civils et de soldats ukrainiens prisonniers, destruction d’infrastructures visant à priver des populations entières de chauffage en plein hiver, explosion d’un barrage qui a provoqué l’inondation d’une vaste région et l’exil de ses habitants, bombardement d’immeubles d’habitation, etc.), ainsi qu’à un génocide, notamment par la déportation d’enfants ukrainiens en Russie. Il est vrai qu’il avait expérimenté toutes ces méthodes pendant la deuxième guerre de Tchétchénie, puis en Syrie, écrivez-vous dans cet ouvrage. Et pourtant, certaines franges de la population occidentale sont aveugles aux atrocités commises par le régime de Poutine, voire admiratives à son égard. Est-ce uniquement dû à la propagande anti-européenne ou pro-russe, généreusement financée par le Kremlin, ou y a-t-il d’autres raisons ?
Cet aveuglement, qui peut aller jusqu’à l’admiration, me semble relever de quatre sources. La première est à chercher du côté des mouvances d’extrême droite et d’extrême gauche qui adhèrent pour des raisons idéologiques au principe du chef et sont à ce titre manipulées par la Russie à partir de plusieurs thèmes – anti-américanisme, anti-Union européenne, anti-démocratie, anticolonialisme, etc. Ces partis en retirent des prébendes, par exemple sous forme de « prêts », comme ce fut le cas du Front national en France, ou de gratifications opaques, comme pour le parti de Jean-Luc Mélenchon dans ses relations avec Cuba et le Venezuela.
La seconde source se trouve du côté des services diplomatiques et parfois de renseignement – en particulier français, en raison d’un vieil anti-américanisme – qui, par arrogance et paresse intellectuelle, se croient plus malins que les dirigeants russes. Au point d’avoir affirmé au président français, la veille de l’offensive générale de Poutine contre l’Ukraine, qu’il était stupide de penser que la Russie pourrait attaquer. Ces tendances peuvent être cautionnées, voire encouragées par l’autorité de personnalités intellectuelles qui entretiennent des relations familiales et/ou historiques avec la Russie, ce qui fut le cas d’Hélène Carrère d’Encausse, la secrétaire perpétuelle de l’Académie française, une familière de Poutine.
La troisième source relève tout simplement de la corruption. Celle-ci est en général financière, comme l’a montré la manière dont Poutine a acheté les industriels allemands avec du gaz à bon marché. L’exemple le plus emblématique est celui de l’ex-chancelier Gerhard Schroeder qui, sur le point de quitter le pouvoir, a signé les accords Nord Stream I et II, qui privaient l’Ukraine de toute ressources liées au transfert du gaz vers l’Europe. Complètement circonvenu par Poutine – qui maîtrise très bien l’allemand et connaît parfaitement l’Allemagne grâce à son expérience au KGB –, Schroeder avait même accepté d’être coopté au directoire de Gazprom et de Nord Stream pour la modique somme de 1 million d’euros par an. L’ex-Premier ministre français François Fillon émargeait lui aussi aux mêmes fonds russes comme « consultant », avant que la guerre en Ukraine ne l’oblige à renoncer. À cet égard, il m’est arrivé de proposer, lors de présentations publiques du Livre noir de Vladimir Poutine, que soit créé un crime de « haute trahison de l’Union européenne » qui permettrait de condamner, au moins symboliquement, ces corrompus qui servent directement une puissance nous désignant comme des « ennemis ». Il existe aussi ce que l’on pourrait nommer une corruption « commerciale », quand les oligarques russes déversent des millions d’euros en achat de yachts de luxe ou en gigantesques fêtes dans des stations de sport d’hiver.
La quatrième source est des plus classiques depuis que l’espionnage et les politiques d’influence existent : cherchez la femme. On serait surpris de découvrir combien de personnalités politiques, économiques ou autres sont depuis des années en couple avec des femmes russes qui créent un climat philo-poutinien… Mais l’enquête reste à faire.
La Russie – qui a connu le plus long univers concentrationnaire, celui de l’Union soviétique, de 1918 à 1991 – est, au XXIe siècle, la source de la violence étatique en Europe. Un mal qui trouve ses racines dans les idées du KGB (à l’école duquel a été formé le président Vladimir Poutine) et de ses précurseurs, à savoir la Tchéka et le NKVD. Y a-t-il aujourd’hui un point commun entre les politiques du Kremlin et les pratiques de la police politique soviétique ?
La continuité est évidente. Il faut rappeler que le KGB, héritier de la Tchéka devenue Guépéou puis NKVD, n’était pas seulement une police politique. C’était surtout l’organe de la terreur, sans laquelle ce régime totalitaire n’aurait pu se maintenir au pouvoir ne serait-ce que quelques années. Lénine l’avait d’ailleurs affirmé : un bon communiste est un bon tchékiste. En 1991, la monumentale statue de Félix Dzerjinski – fondateur de la Tchéka et assassin de premier ordre qui exécutait lui-même les prisonniers – qui était érigée sur la place de la Loubianka à Moscou, devant le siège du KGB, fut déboulonnée et remplacée par un rocher venu d’un camp du Goulag. Or il est symptomatique que, depuis plusieurs années, Dzerjinski soit réhabilité par le régime de Poutine. Dès 2014, une unité d’élite du FSB a retrouvé son appellation soviétique de Division Dzerjinski, et des dizaines de bustes de Dzerjinski ont à nouveau été érigés sur des places publiques. Et surtout, le 11 septembre 2023, une copie exacte de la statue supprimée en 1991 a été érigée en grande pompe devant le siège du SVR, le Service du renseignement extérieur de Russie, en présence de son patron, Sergueï Narychkine, un proche de Vladimir Poutine depuis les komsomols à Leningrad, puis à la mairie de Leningrad après 1991. Dans un livre qui vient de paraître, La guerre totale de Vladimir Poutine (éditions À l’Est de Brest-Litovsk, 326 p.) Françoise Thom, l’une des meilleures spécialistes françaises du monde soviétique et post-soviétique, retrace toutes les étapes qui, depuis Lénine et Staline, ont ponctué cette stratégie de conquête de l’Europe, par l’agression des uns et l’infiltration-intimidation des autres, jusqu’à la « finlandisation ».

Certaines voix affirment que Vladimir Poutine cherche à « finlandiser » l’Europe. Que pensez-vous de cette théorie ?
Ce n’est pas une théorie, c’est une vision stratégique développée dès décembre 1917 par Lénine, avec l’attaque de l’Ukraine indépendante. Puis en 1920, avec l’offensive militaire contre la Pologne, qui faillit réussir. Le projet fut repris par Staline dans le cadre de l’alliance avec Hitler en 1939 – contre la Pologne et la Finlande –, puis en 1940 – contre la Roumanie et les États baltes –, et enfin en 1945 – contre les mêmes, auxquels sont venus s’ajouter les pays d’Europe centrale et orientale. Dès 1989, ces « nations captives » ont secoué le joug, entraînant l’effondrement de l’URSS en 1991. Le principe national l’a finalement emporté, et sur le principe impérial tsariste, et sur le principe totalitaire pseudo-internationaliste.
Mais le cœur du régime, le KGB, a refusé d’admettre cette défaite historique et a relancé le projet. Il a propulsé au pouvoir un inconnu, Poutine, qui dès 2005 déplorait la chute de l’URSS, selon lui « la plus grande catastrophe géopolitique du XXe siècle ». Une « catastrophe » qui a pourtant fait le bonheur de dizaines de peuples… En attaquant la Géorgie, puis la Crimée et enfin toute l’Ukraine, Poutine a cherché à faire peur aux États européens et à l’Union européenne. Il a cherché à les neutraliser, tant sur le plan militaire – en espérant le découplage entre Europe et États-Unis –, que politique – en soutenant des partis et des médias philo-russes (Russia Today), d’extrême gauche (communistes, trotskistes etc.) comme d’extrême droite, tenus par la corruption et par le chantage (kompromat). C’est d’ailleurs pourquoi les discours anti-européens de Donald Trump sont dangereux, dans la mesure où ils encouragent la Russie à poursuivre ses manœuvres.
La période présente ressemble-t-elle à celle que nous avons connue à la fin de la Seconde Guerre mondiale : une période de réorganisation des relations internationales et du système de sécurité ?
Il faut pour l’instant se garder de conclusions aussi radicales. Tant que l’Ukraine tient et que l’Europe la soutient fermement, Poutine est loin d’avoir gagné son pari. Après quatre ans de guerre – soit plus que la « Grande Guerre patriotique » : 1 460 jours contre 1 403 –, il n’a même pas réussi à s’emparer de la totalité du Donbass, en dépit de plus de 1 800 000 militaires morts et blessés dans les deux camps ! Quel désastre humain et économique ! Quelle stupidité stratégique ! Le prestige de la Russie est ruiné pour un demi-siècle. Et Donald Trump, qui pensait pouvoir régler le problème en huit jours, n’arrive à rien parce qu’il n’a pas compris selon quel logiciel totalitaire fonctionnent Poutine et les siloviki qui l’entourent, tous issus du KGB et des services d’espionnage de l’Armée rouge. Par contre, la situation deviendrait dangereuse si Trump capitulait devant Poutine, mais pour l’instant ce n’est pas le cas.
On est donc plutôt dans la situation des lendemains du 15 mars 1939, quand Hitler, en envahissant la Tchécoslovaquie, déchira les accords de Munich, ce qui incita la France et l’Angleterre à garantir les frontières de la Pologne. Staline en profita immédiatement pour faire monter les enchères entre les deux camps, menant une pseudo-négociation publique avec les démocraties et une négociation secrète avec le IIIe Reich, ce qui aboutit à l’alliance du 23 août 1939. On en connaît la conséquence immédiate : le déclenchement de la Deuxième Guerre mondiale.
Il est évident que si Trump rejetait la vieille Alliance atlantique des démocraties contre les régimes totalitaires, inaugurée entre les USA et la Grande-Bretagne par les accords de la Charte de l’Atlantique du 14 août 1941, alors l’ensemble des relations internationales entrerait dans une ère de chaos, ce qui pourrait même déboucher sur une guerre mondiale de plus ou moins haute intensité. Or l’Union européenne – associée à la Grande-Bretagne et à d’autres pays du Commonwealth – est aujourd’hui un pôle de sécurité démocratique au milieu d’un monde livré à des violences de plus en plus marquées : la Chine, la Corée du Nord, Cuba, l’Iran, l’Afghanistan sont des régimes totalitaires ; la Russie est en voie de retotalitarisation ; l’Afrique est largement livrée au chaos de guerres civiles et tribales ou de régimes autocratiques ; le Moyen-Orient, à cause du conflit israélo-palestinien, est un foyer de violences permanentes, en particulier depuis l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023.
Si l’Union européenne était trahie par les États-Unis, on se retrouverait dans la situation de 1940-1941, quand un immense espace allant de Vladivostok à Brest sur l’Atlantique avait été vidé de toute présence démocratique et livré aux pires dictatures. Est-ce cela que veulent les citoyens européens ? Ils doivent bien réfléchir avant d’aller voter lors des prochaines échéances électorales. Certes, nos démocraties sont loin d’être parfaites, mais la perfection n’est pas de ce monde, et le moins mauvais est largement préférable au pire. Tel est l’enjeu véritable de la guerre en Ukraine et de l’évolution de la politique étrangère américaine : le maintien ou l’effondrement des principes démocratiques dans le monde. Rien de moins !
Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao. Y a-t-il quelque chose qui les relie, un point de convergence idéologique qui se reflète dans les événements de ce début de XXIe siècle ?
Pour l’historien, et surtout depuis l’ouverture des archives de Moscou, il est incontestable que ces cinq personnages ont partie liée. D’abord sur le plan idéologique : avec leur Manifeste du parti communiste de 1848, Marx et Engels ont promu l’idée que le communisme, cette vision utopique d’une société parfaite, serait imposé par la violence. Après la défaite de la Commune de Paris en 1871, Marx l’a théorisé dans son livre La Guerre civile en France, affirmant qu’il ne pouvait y avoir de véritable révolution sans guerre civile. Dans ma biographie Lénine, l’inventeur du totalitarisme, j’ai montré que Lénine avait fait de la guerre civile l’axe central de sa stratégie politique. Et ce dès l’automne 1914 avec son slogan « Transformez la guerre impérialiste en guerre civile ». Staline n’a fait que systématiser et généraliser ce principe, aussi bien en URSS même – par exemple contre la paysannerie, en particulier ukrainienne avec le Holodomor – que dans les pays conquis – par exemple dans la Roumanie de Gheorghiu-Dej. Et Mao l’a appliqué au pays le plus peuplé du monde.
Mais la convergence a aussi été organisationnelle et politique. Marx a été l’un des fondateurs de la Ière Internationale, Engels celui de la IIe et Lénine celui de la IIIe. Staline a fait du Komintern des années 1920-1940 un instrument très structuré de sa politique internationale de subversion. En France, le Parti communiste a été étroitement contrôlé, dès les années 1920, par Moscou qui le finançait, sélectionnait ses cadres dirigeants, imposait sa ligne politique. Des agents clandestins du Komintern – comme le fameux Eugen Fried et sa compagne roumaine du début des années 1930, Ana Pauker – supervisaient sur place les moindres détails et tout manquement aux ordres était immédiatement sanctionné, soit par l’obligation de faire son autocritique, soit par l’exclusion, soit même par l’assassinat. Et Staline supervisait cela très étroitement, comme le montrent les archives.
Il est incontestable que durant plus de 70 ans ce dispositif idéologico-organisationnel, supervisé par le Parti communiste d’Union soviétique, a opposé aux démocraties libérales un considérable pouvoir de nuisance. Celui-ci a été réactivé par Vladimir Poutine, qui ne l’oublions pas, est un lieutenant-colonel du KGB, véritable homo sovieticus, professionnel de la désinformation, de l’espionnage, des assassinats ciblés. Aujourd’hui, il revendique ouvertement la politique stalinienne de conquêtes de territoires européens, non plus au nom de la Grande révolution prolétarienne mondiale, mais au nom d’un « monde russe » imaginaire. Cependant, les méthodes de violence et de cruauté demeurent les mêmes. Tel est la menace et le danger auxquels les Européens sont confrontés.
<p>Cet article Stéphane Courtois : « La démocratie n’est pas une condition politique donnée éternellement » a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:13
La Russie mène une guerre d’anéantissement civilisationnel. Tant que nous éluderons cette dimension, nous resterons sans stratégie.
<p>Cet article Errer des jours sans fins avec Macron, ou Penser la guerre en Ukraine avec Aron a été publié par desk russie.</p>
Après quatre ans de la guerre d’agression russe, l’Europe n’a toujours pas compris la nature de cette guerre, ni n’a défini l’objectif de son soutien à l’Ukraine. Pierre Raiman cite les travaux sur la guerre de Raymond Aron (1905-1983) et en tire un enseignement capital. Pour aider efficacement l’Ukraine, L’Europe doit d’abord comprendre qu’il s’agit, pour le régime russe, d’une guerre d’anéantissement civilisationnel. Tant que l’Occident se contentera de formules qui éludent cette dimension, il ne fera qu’administrer des hésitations, faute de stratégie.
Paris, décembre 1971. Raymond Aron ouvre son cours au Collège de France. Devant lui, l’énigme Clausewitz – ce général prussien qui chercha moins à enseigner la victoire qu’à comprendre l’essence de la guerre. « Ce qui m’avait attiré d’abord, écrira Aron, c’était le problème philosophique, l’effort pour saisir la nature de la guerre, pour élaborer une théorie qui ne se confondait pas avec une doctrine, qui apprît au stratège à comprendre sa tâche sans nourrir la prétention dérisoire de communiquer le secret de la victoire8. »
Nous sommes en pleine guerre froide. Pourtant, Aron choisit de méditer sur ces vingt-trois années (1792-1815) qui embrasèrent l’Europe – d’abord la guerre révolutionnaire, puis l’épopée napoléonienne quand les coalisés enchaînèrent les défaites faute de comprendre la nature révolutionnaire de leur ennemi.
De cette méditation, Aron tire une loi rigoureuse : « La politique ne détermine adéquatement la fin qu’à la condition d’apprécier exactement la nature de la guerre en fonction des circonstances qui la conditionnent9. » Avant de fixer des buts, il faut comprendre à quoi l’on fait face. Saisir la logique de l’adversaire, nommer la nature du conflit ou se condamner à l’errance stratégique.
Février 2022. L’Ukraine est envahie à nouveau. Quatre ans plus tard, le bilan accable. Des centaines de milliers de morts et blessés. Vingt pour cent du territoire ukrainien sous occupation. Et une succession de formules creuses se voulant buts de guerre : « As long as it takes », « Ne pas humilier la Russie », « Ne pas laisser l’Ukraine perdre », « Mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « Amener Poutine à la table des négociations ».
Davos, janvier 2026. Volodymyr Zelensky invoque le film Un jour sans fin10. Cette comédie où Phil (Bill Murray) revit indéfiniment la même journée. « C’est exactement ainsi que nous sommes en train de vivre. » « L’Europe adore discuter de l’avenir, mais évite d’agir aujourd’hui11. » Discussions sans fin et surtout sans fins. Que voulons-nous vraiment obtenir ? Quelle paix cherchons-nous ? Avons-nous seulement compris la nature de cette guerre et du régime agresseur ?
« Le chef d’État ne doit pas se tromper par défaut, autrement dit méconnaître la nature de la guerre et de l’ennemi comme l’ont fait les coalisés de Coblence et du Manifeste de Brunswick12 en 179213. » Les monarchies européennes, fortes de leurs armées de métier, traitèrent la guerre contre la Révolution française comme une rébellion passagère.
Elles ne comprirent pas qu’elles affrontaient un phénomène radicalement nouveau : un régime révolutionnaire mobilisant le peuple entier, refusant toute limite, visant non la négociation mais la transformation de l’ordre politique européen. Cette méconnaissance ne fut pas d’abord militaire. Elle fut politique et intellectuelle. Les coalisés projetèrent sur la Révolution leurs propres catégories – équilibre, compromis, restauration – alors même que celle-ci se définissait par la rupture, l’universalité et la mobilisation totale.
Valmy, en septembre 1792, cristallisa cette erreur. L’armée prussienne comptait sur l’effondrement de troupes révolutionnaires supposées fragiles. L’effondrement n’eut pas lieu. Face à des hommes qui ne se battaient pas pour un prince mais pour une entité collective, l’armée de Brunswick hésita, puis se retira. Ce jour-là, seul un poète saisit ce qui échappait aux états-majors. Goethe, présent dans le camp prussien, s’écrie le soir même au bivouac : « À partir de ce lieu et de ce jour commence une ère nouvelle de l’histoire du monde14. »
La leçon, sévère, demeure entière. La guerre impose sa forme à qui refuse d’en reconnaître la nature.
Or la Russie de Vladimir Poutine n’est pas celle que l’Occident croit affronter. Patiemment, bien avant 2022, le régime a mué15. Le FSB, héritier du KGB, en constitue désormais l’ossature ; l’idéologie du « Monde russe »en fournit la justification – tous les territoires russophones appartiennent à Moscou, et l’Ukraine n’existe pas comme nation légitime. Et cette nature conditionne une guerre d’anéantissement civilisationnel – guerre totale où la destruction de l’adversaire devient fin en soi.
Aron l’avait compris dans l’autre siècle. En 1976, l’année même où paraît Penser la guerre, Clausewitz, il préface le Court traité de soviétologie16 de son ami Alain Besançon. Ce n’était pas une coïncidence. Penser la guerre et diagnostiquer le régime adverse relevaient d’un même geste intellectuel – car la première leçon de Clausewitz est que la politique détermine la nature de la guerre, et qu’il faut donc connaître cette politique pour ce qu’elle est, non pour ce qu’on souhaiterait qu’elle fût.
Or Alain Besançon démontre que pour le Kremlin, détente et guerre froide n’étaient pas deux états mais « deux tactiques dans une stratégie offensive, et la plus conquérante n’est pas celle qu’on pense ». La politique léniniste « est un affrontement global, dramatique, où l’un doit l’emporter complètement et l’autre disparaître ». Aron, dans sa préface, pose le diagnostic en miroir : « Les Occidentaux se sont, pour la plupart, convaincus que l’Union soviétique est un pays “comme les autres”. »
Remplacez « Union soviétique » par « Fédération de Russie », « détente » par « reset » ou « dialogue stratégique », « exporter la révolution » par « défendre le monde russe » : la structure est intacte, et l’aveuglement occidental aussi – parce que les objectifs poursuivis en Europe n’ont pas changé17.
L’erreur est symétrique à celle de 1792, et presque aussi complète. On continue de qualifier la Russie de simple « régime autoritaire », de cadrer l’invasion comme un « conflit territorial » dans lequel Poutine chercherait des gains limités. Autant de catégories rassurantes plaquées sur une réalité qui les refuse : comme les coalisés plaquaient sur la Révolution leurs grilles dynastiques. Février 2022 rejoue septembre 1792.
Mais le schéma se renverse. Poutine commet l’erreur symétrique. Lui qui mène une guerre totalitaire n’a pas compris qu’il affrontait une mobilisation patriotique et révolutionnaire. Il pensait conquérir un État corrompu, diviser une société fragmentée. Il découvre le peuple ukrainien se levant comme la France de 1792, transformant en trois jours une guerre d’agression en guerre patriotique. La trinité de Clausewitz – peuple, armée, gouvernement – désarticulée en Russie, s’alignait sous ses yeux en Ukraine avec une force magnifique.
Cette guerre possède une nature que l’Europe s’obstine à ne pas reconnaître. Elle est terroriste : frapper les civils pour gouverner par la peur, transformer chaque hiver en arme. Elle est civilisationnelle : nier l’existence de l’Ukraine, effacer sa langue, déporter ses enfants, piller ses musées – tels sont ses objectifs de guerre. Elle est cognitive : subvertir, intoxiquer, démoraliser, infiltrer les esprits avant les territoires. Elle est subversive : capter les élites, corrompre les institutions, fragmenter les sociétés de l’intérieur.
Elle est déjà internationale : l’Iran a fourni à la Russie les drones Shahed, la Corée du Nord a envoyé des milliers de soldats, la Chine les composants électroniques indispensables. Ces cinq dimensions dessinent une guerre génocidaire et totale au sens le plus rigoureux. La nature de la guerre ne peut être envisagée sans comprendre la nature du régime de Poutine et la continuité de sa politique avec celle de l’URSS, ainsi que l’axe des puissances totalitaires18.

Un but de guerre n’est pas une posture morale. C’est l’accord explicite entre une fin politique et des moyens adaptés, évalués dans le temps, l’espace, l’économie, l’opinion et la volonté. Tant que l’Occident se contente de formules qui éludent ces dimensions, il ne conduit pas une stratégie, il administre des hésitations.
Ces hésitations trahissent une défaillance conceptuelle traçable jusque dans la doctrine américaine. En 1989, le colonel Arthur Lykke formalisa pour le War College une équation devenue canonique : Stratégie = Fins + Voies + Moyens19. Des générations d’officiers furent formés sur ce triptyque. Certes, Lykke rappelait que la stratégie militaire devait servir la politique nationale. Mais l’équation elle-même recelait un vice : ses « fins » désignaient les objectifs militaires – non l’état final politique recherché, qui surplombait le modèle sans y figurer. On pouvait aligner des moyens, esquisser des voies, nommer des objectifs partiels – sans jamais devoir répondre à la question : pour obtenir quoi, au terme de tout cela ? Lykke offrait une addition ; Aron exigeait des inférences.
En méditant sur Clausewitz, il avait posé la hiérarchie inverse : la politique détermine la fin ; la fin commande la stratégie ; la stratégie ordonne les voies et les moyens. Supprimer le premier terme, c’est condamner les suivants à l’errance – l’état final politique gouverne la stratégie, qui s’y subordonne en articulant objectifs militaires, voies et moyens.
On reconnaît la pathologie occidentale en Ukraine. « As long as it takes » est une formule de moyens sans fin. « Mettre l’Ukraine en position de force pour négocier » est un concept stratégique flottant, détaché de tout état final. « Ne pas laisser la Russie gagner » est un objectif négatif dont personne n’a vérifié qu’il suffirait à produire une issue politique viable. Chacun de ces slogans remplit une case du triptyque de Lykke – et laisse vide la seule qui compte.
La formule « as long as it takes » semble souligner la détermination, mais repose sur une méconnaissance du temps des démocraties –scandé par les élections, exposé aux divisions, lisible par l’adversaire. Proclamer une endurance indéfinie sans en définir la finalité revient à céder à l’ennemi la maîtrise du tempo et à lui transférer le privilège de la durée.
Surtout, cette formule efface le temps comme moment : à l’été 2022, l’initiative stratégique était ukrainienne. Une aide massive et rapide aurait pu transformer une défaite opérationnelle russe en échec stratégique durable. Le refus de fournir certaines capacités, au nom de la peur de l’escalade, a offert à la Russie le temps de se retrancher, de mobiliser, d’adapter son économie.
L’espace révèle la même asymétrie : la Russie exploite sa profondeur stratégique tandis que l’on refuse à l’Ukraine les moyens de frapper loin. L’économie prolonge la dissonance : économie de guerre russe contre sanctions lentes, partielles, contournées ; avoirs gelés mais non confisqués ; flotte fantôme exportant le pétrole.
Reste la dimension la plus négligée – celle que Clausewitz plaçait au cœur de son « étrange trinité logique20 » : le peuple. Or les gouvernements occidentaux ont renoncé à expliquer la guerre à leurs opinions. En France comme aux États-Unis, le conflit flotte dans un espace public où il n’est ni débattu ni approprié – soutien matériel réel mais parcimonieux et discours stratégique inexistant. Les formules creuses ne mobilisent pas parce qu’elles n’expliquent pas – et elles n’expliquent pas parce qu’il faudrait, pour le faire, poser le diagnostic que les dirigeants refusent de formuler. Ce vide n’est pas neutre : il est exploité. Tandis que les démocraties laissent leurs opinions dans l’ignorance, la Russie intensifie sa guerre cognitive – récits de lassitude, spectres nucléaires, faux dilemmes entre « paix » et « escalade ».
L’opinion européenne est un objectif stratégique russe, et cette asymétrie est fondamentale : dans une démocratie, l’opinion contraint la politique ; dans un régime totalitaire, elle est façonnée par le pouvoir. Poutine n’a pas à craindre la lassitude de son opinion, Poutine n’a pas à composer avec la lassitude de son opinion – il la façonne, l’anesthésie ou la fait taire. Il lui suffit d’attendre la nôtre car l’efficacité de la guerre cognitive russe est inversement proportionnelle à la clarté des buts de guerre européens. Moins l’Europe dit ce qu’elle veut, plus Moscou peut dire à sa place ce qu’elle devrait craindre et accepter. Définir la fin, arme l’opinion ; éviter de la définir offre à Poutine le terrain qu’il ne peut conquérir par les armes.
La double négation – « ne pas laisser la Russie gagner », « ne pas laisser l’Ukraine perdre » – évite soigneusement de dire ce que serait gagner ou perdre. Elle dessine un horizon négatif où l’objectif n’est plus la victoire mais l’évitement du pire : contenir sans trancher, soutenir sans assumer, durer sans décider. Clausewitz jugerait cette posture sévèrement : une Halbheit, l’irrésolution, l’inconséquence, la demi-mesure21. Dans un manuscrit de 1969, longtemps inédit, Aron relevait que Clausewitz décrivait cette situation avec précision : « L’art de la guerre tout entier se transforme en une simple prudence dont l’objet principal sera d’empêcher l’équilibre instable de pencher soudain à notre désavantage et la demi-guerre de se transformer en guerre complète22. » « Elle prend une forme conforme à la nature de la politique dont elle émane23 », ajoute Aron. Encore faut-il qu’une politique émane. Quand la prudence se résume à un refus de définir la défaite de Poutine, elle cesse d’être l’instrument d’une politique et devient le résidu de tous les choix qu’on a refusé de faire.
Les formules évolutives – « mettre l’Ukraine en position de force pour négocier », « amener Poutine à la table » – supposent que la négociation est un but en soi. Or, dans une guerre où l’un des camps nie l’existence même de l’autre, la table des négociations devient instrument tactique : gagner du temps, diviser les alliés, figer des conquêtes. Les accords de Minsk l’ont démontré. Tant que les buts de guerre ne seront formulés que par des négations et des horizons flous, la stratégie restera absente. Et ce vide sera comblé – non par nos intentions, mais par la logique de l’adversaire.
Emmanuel Macron incarne cette dérive avec une constance sidérante. Du « ne pas humilier la Russie » de juin 2022 aux hésitations sur les livraisons d’armes, des appels téléphoniques infructueux à la volte-face du Conseil européen de décembre 2025 – où il renonce à la confiscation des avoirs russes et abandonne Friedrich Merz pour « ouvrir le dialogue » avec le Kremlin –, le président français illustre ce que produit le refus de penser la nature de la guerre : improvisation permanente habillée en subtilité diplomatique.

Cruelle ironie, « ne pas humilier la Russie24 » est, depuis la conférence de Munich en 2007, le propre narratif du Kremlin : « La Russie en a plus qu’assez des humiliations, des atteintes constantes à ses intérêts25… » La Russie lasse des humiliations, blessée dans sa dignité, contrainte de réagir. En reprenant cette grammaire, Macron ne faisait pas acte de prudence ; il sert de ventriloque – s’en est-il rendu compte depuis ? – à la guerre cognitive russe depuis l’Élysée.
Cette errance exprime une dérive européenne plus profonde : l’abandon du politique au profit du procédural. Le politique, pour Aron, c’est l’intelligence de l’État qui apprécie la nature de la situation avant de fixer les fins. Mais l’Europe a inversé l’ordre clausewitzien : la crainte militaire – l’escalade, le chantage nucléaire – dictent les buts politiques, au lieu que la politique fixe les fins et calibre ensuite les moyens. Quand la coalition des volontaires propose d’envoyer des troupes après un hypothétique cessez-le-feu plutôt qu’avant, elle révèle cette inversion fatale. Reporter à un « après » incertain les engagements que l’urgence exige maintenant, c’est encore une fois laisser l’adversaire fixer le tempo26.
Dans Un jour sans fin, la répétition est la matière. I Got You Babe27, le tube qui réveille Phil chaque matin, promet la sécurité affective : « je t’ai, tu m’as, tout ira bien. » Mais la promesse sonne faux – Phil est seul, personne ne l’a, personne ne le croit. Le film choisit un air solaire pour annoncer une journée devenue prison – discordance et négation du réel presque orwelliennes. La chanson installe d’emblée l’idée que la répétition n’est pas seulement un ressort comique mais une épreuve de vérité. Tant que Phil espère une échappatoire par la ruse ou le ressentiment, le même air le nargue ; lorsqu’il cesse de fuir la répétition pour la remplir de sens, I got you cesse d’être une malédiction – la boucle se brise.
La transposition vers Zelensky est féconde. « I got you » comme promesse européenne testée par les actes. L’Occident dit à l’Ukraine : « On est avec vous. » Mais si chaque matin la même phrase revient sans accélération, sans production, sans décisions, elle finit par ressembler à un jingle – la compassion répétée qui ne rompt pas la boucle. La répétition devient ce que Clausewitz aurait appelé une forme de friction morale et politique28, une usure qui altère la volonté, tandis que l’adversaire convertit le temps en avantage matériel.
D’où le renversement possible : retourner le refrain en pacte stratégique. « Vous nous avez, et nous vous avons », au sens clausewitzien : nos destins de sécurité sont liés. L’Ukraine tient une partie du front européen ; l’Europe doit tenir l’Ukraine par des moyens à l’échelle. Il ne s’agit plus de se soutenir comme on se console, mais de se lier comme on s’engage : fixer une fin politique intelligible – que l’agresseur soit défait, que les troupes russes soient chassées d’Ukraine – puis ordonner à cette fin l’ensemble des moyens, afin que la répétition des sommets et des promesses cesse d’être un rituel et devienne la cadence d’une stratégie. Alors seulement, le refrain ne sonnera plus comme un déni : il deviendra la formule d’une solidarité qui ne se dit pas, mais qui se prouve.

Face à cette errance, Aron nous tend un fil. Sa discipline commence par l’exigence première : apprécier exactement la nature de la guerre. Non selon nos catégories confortables, mais selon les circonstances qui la conditionnent.
Cette guerre n’est pas conflit territorial mais guerre totale menée par un régime néo-totalitaire. Elle ne se résoudra pas par un compromis territorial mais par la défaite stratégique de la Russie. Elle n’oppose pas des intérêts négociables mais deux visions du monde inconciliables. Accepter cette vérité constitue le préalable à toute politique adéquate. Là où Lykke offrait aux officiers une équation à trois variables, Aron impose un diagnostic et une exigence. L’équation rassure, le diagnostic dérange – car il peut révéler que le mal est d’une tout autre nature. L’Europe de 2026 refuse encore de le poser.
Ce diagnostic posé, tout s’ordonne sans détour : retrait des forces russes hors du territoire ukrainien dans ses frontières internationalement reconnues, retour des enfants déportés, intégration de l’Ukraine dans les architectures de sécurité atlantiques et européennes. C’est la seule traduction politique cohérente du diagnostic : face à un régime qui nie l’existence de sa victime, tout ce qui n’est pas la défaite de l’agresseur n’est qu’un répit qu’il mettra à profit – la leçon de Minsk, répétée sans fin.
Dès lors, les dimensions cessent de flotter séparément pour s’aligner. L’arraisonnement de la flotte fantôme et la confiscation des avoirs de la Banque centrale russe frappent l’économie de guerre dans ses deux artères vitales – revenus pétroliers et réserves financières. Cette hémorragie retourne le facteur temps : c’est désormais Moscou qui verrait le sablier se retourner – ses ressources s’épuisant grain à grain sous une contrainte temporelle qu’elle ne maîtrise plus. Simultanément, la fourniture à l’Ukraine de capacités de frappe en profondeur rétablit la réciprocité de l’espace : la logistique, les bases et l’industrie militaire russes cessent d’être des sanctuaires intouchables. Et la protection du ciel ukrainien – par un bouclier aérien européen – soustrait les populations civiles de l’Ukraine libre à la stratégie de terreur, principal levier de pression russe.
Dans cet alignement, et non dans l’addition dispersée de mesures partielles, les trois voies convergent vers un seul effet – resserrer l’étau jusqu’au point où la rationalité totalitaire elle-même bute sur ses propres limites matérielles : non pas convaincre le régime, mais lui retirer les moyens de poursuivre son agression.
Encore faut-il mesurer ce que ces buts ne disent pas encore : quel ordre de sécurité la défaite de la Russie doit-elle fonder, quel avenir pour un régime totalitaire privé de sa guerre, quels lendemains pour les peuples d’un empire ramené dans ses frontières. Le fil d’Aron ne s’arrête pas au jour de la victoire ; il demande qu’on sache, avant de vaincre, à quoi la victoire doit servir.
La France possède en Aron un penseur de la guerre, toujours actuel, comme elle possédait en Marc Bloch un penseur de la défaite. Bloch montra dans L’Étrange Défaite29, que la déroute de 1940 avait été intellectuelle avant d’être militaire. Aron offre ce que Bloch ne put donner : l’exigence du diagnostic avant l’effondrement.
Dans l’amphithéâtre du Collège de France, il cherchait moins le secret de la victoire que la lucidité sans laquelle toute action se condamne à l’errance. En 2026, nous tous, comme Phil, vivons encore dans Un jour sans fin. Il reste à décider si demain sera le même – ou le premier jour d’une stratégie nouvelle.
<p>Cet article Errer des jours sans fins avec Macron, ou Penser la guerre en Ukraine avec Aron a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:12
Avec le retour des temps sombres du mensonge totalitaire et de l’histoire remodelée, le grand roman de Koestler, Le Zéro et l’infini, retrouve une actualité brûlante.
<p>Cet article De l’histoire comme idole, avec Arthur Koestler a été publié par desk russie.</p>
La réécriture de l’histoire prend une importance capitale en Russie, mais aussi dans l’Amérique de Trump. Pour nous aider à réfléchir sur ce qui arrive à l’histoire aujourd’hui, l’historienne se tourne vers le grand roman d’Arthur Koestler sur les procès staliniens, Le Zéro et l’infini. Avec le retour des temps sombres du mensonge totalitaire et des histoires remodelées, ce texte trouve une actualité renouvelée.
Aujourd’hui, la réécriture de l’histoire vient de tous bords – de tous les champs, de tous les camps. Elle se fait au nom d’idées et de valeurs opposées. Ces nouvelles histoires sont hautement politisées et se proclament chacune la seule vraie, à imposer d’urgence : les résultats de la réécriture, de ces multiples remodelages, doivent s’incarner dans le réel, le changer, autrement le monde sera perdu. Le manuel d’histoire devient un mode d’action. L’histoire réécrite prétend pouvoir redessiner les contours des communautés, défaire les frontières, modifier la vie des gens. Le passé influe impérieusement sur le présent : l’histoire prédit, se rend responsable du futur. Il ne s’agit plus de la réaction politique classique : avant c’était mieux, revenons à cet avant mythique, à la grandeur américaine, au bonheur soviétique, à la candeur catholique, à la spiritualité orthodoxe… Non, aujourd’hui l’histoire se place à l’avant-garde, se proclame responsable de l’avenir de la planète, du partage de cette dernière entre les peuples, ou plutôt entre les tyrans. Poutine donne des leçons d’histoire à Trump. Ce dernier donne des leçons d’histoire à tout le monde. L’historien professionnel, celui qui cherche à rétablir et à comprendre le passé en s’appuyant sur les sources et sur leur critique croisée, ne sait plus que faire, ni que penser. Souvent cet historien sérieux est presque honteux d’être historien. Que doit-il faire aujourd’hui ? Comment répondre à ce besoin d’un autre passé pour un autre avenir, que le monde lui signale ? Doit-il cesser d’être historien ? Doit-il à tout prix, au prix de faire disparaître sa discipline, se joindre aux idéologues ? De quoi, de qui, l’histoire est-elle responsable au juste ? Peut-on encore imaginer une Grande Histoire, en garder ne serait-ce que quelques bases, quelque credo réduit à l’essentiel ? Ou doit-on déclarer l’Histoire morte (en tout cas provisoirement) et inventer à sa place quelque chose de nouveau : une pensée, une forme narrative complètement différente ? Une sensibilité tout autre doit-elle naître, celle régie par un principe semblable à celui des droits de l’homme, aussi bien de l’homme vivant que de l’homme mort ?
Une lecture nous aiderait peut-être à penser ce qui arrive à l’histoire aujourd’hui. Il s’agit d’un roman. Son titre allemand est Sonnenfinsternis (« éclipse solaire »). En anglais, langue de sa première parution, son titre est proche : Darkness at noon. Mais en français, de manière assez éloignée, il s’appelle Le Zéro et l’infini, évoquant une pensée de Pascal, très connue en français, mais reflétant peu (et même de travers) les idées du roman. Ce titre est comme un reflet dans le miroir déformant de l’Être et le Néant de Sartre, dont l’auteur de notre roman est également à l’opposé. L’histoire de ce roman est aussi violente et tragique, rocambolesque et absurde, que la vie de son génial auteur Arthur Koestler. Ce dernier naquit à Budapest en 1905 (nous avons fêté le 120e anniversaire de sa naissance l’année dernière) ; il mourra à Londres en 1983. Entre ces deux dates, sa vie est si dense, si chargée d’événements et d’engagements, d’amitiés et de haines, de prise de positions puis de leur abandon, elle est traversée par un sentiment si puissant de liberté, du désir de comprendre et d’agir, que nous avons l’impression d’avoir affaire à plusieurs vies condensées en une seule, ou même de lire l’histoire de toute une génération. Impossible de la résumer. Il l’a racontée lui-même, cette vie, à sa manière, sous forme de plusieurs ouvrages autobiographiques30, en y donnant un sens, comme le font les autobiographies hors normes. Quant à ses biographies écrites par d’autres, celle de Michael Scammell parue en 2010, par exemple, ne compte pas moins de 700 pages et tente de démêler le vrai du faux, mais souvent en vain : l’homme y échappe31. En la lisant, on a le sentiment de se perdre. Heureusement que la prose de Koestler est là, ce roman en particulier : négligé pendant longtemps, il revient aujourd’hui – comme on a tendance à le dire – « plus actuel que jamais », sans doute parce que la catastrophe qu’il y décrit nous menace de nouveau, mais pas seulement.

Ce roman, qu’on compare, et très justement, au 1984 d’Orwell32 et que je comparerais aussi volontiers auProcès de Kafka et à L’Invitation au supplice de Nabokov, est écrit en 1939-1940, par un jeune homme âgé de 34 ans qui vit en France. Il écrit ce livre en langue allemande et le manuscrit de cette première version est aussitôt perdu. Heureusement, en même temps qu’il le rédige, ce texte si proche des événements qu’il décrit et en même temps si lucide et même prophétique, est traduit en anglais par la compagne de Koestler, une sculptrice britannique polyglotte, Daphne Hardy (elle figure sous la lettre G. dans les récits autobiographiques de Koestler). L’idée du titre anglais lui appartient et traduit bien le titre allemand. Dans le chaos de l’Occupation, de l’arrestation et de l’internement de Koestler dans un camps du Vernet en Ariège par la police française (il arrive à s’en échapper par miracle et rejoint l’Angleterre, au bout d’un long périple par l’Afrique et le Portugal), Hardy parvient à sauver cette traduction et la publie à Londres au début de l’année 1941. La traduction française paraîtra en 1945, faite d’après cette traduction anglaise par Jérôme Jenatton aux éditions Calmann-Lévy. Dès cette parution, Koestler devient la cible de la gauche française, qui, non sans savoir que ce que le livre narre est vrai, le traite de pro-américain. En dénonçant le stalinisme, explique son ami Sartre, Koestler alimente la cause impérialiste. On parle alors à Paris du grand danger de la « koestlérisation » de la gauche, c’est-à-dire de son anti-soviétisation : péché capital. On tend à démontrer qu’à l’opposé du communisme, il n’y a que l’impérialisme, en sautant allègrement par-dessus le socialisme, comme si ce dernier courant de la pensée et de l’action politique n’était rien d’autre que la préfiguration du communisme.
La première édition en allemand du roman de Koestler paraît à Londres l’année suivante, en 1946, traduite également de l’anglais. Ce n’est finalement qu’en 2015 que Mathias Wessel, doctorant à l’université de Cassel, découvre à la bibliothèque centrale de Zurich le manuscrit original allemand de ce roman bouleversant, et le publie en 2018. L’année suivante, une nouvelle traduction anglaise, faite à partir de cet original allemand retrouvé, voit le jour, préfacée par Michel Scammell. Pour fêter le 120e anniversaire de Koestler, une nouvelle traduction d’après le manuscrit en allemand est publiée par Calmann-Lévy, mais elle conserve le premier titre.
Mais laissons de côté ces détails et penchons-nous ne serait-ce que brièvement sur la figure d’Arthur Koestler. Qui est-il, ce jeune homme, cet écrivain, qui rédige en 1939-1940 son Sonnenfinsternis ou Le Zéro et l’infini (continuons par commodité à l’appeler ainsi en français), une brillante, terrible et sinistre mise en accusation du communisme, non seulement de son « application » soviétique plus ou moins réussie, mais de son idée même, de son fondement, de toute son idéologie, reprise malheureusement par la gauche occidentale ? De quel droit dénonce-t-il le communisme de cette façon radicale et définitive, comme une erreur de méthode ? Au nom de quoi, de qui, parle-t-il ?
La réponse à cette question paraît pourtant claire : Arthur Koestler parle de plein droit et d’expérience. Né dans l’Empire austro-hongrois, dans une famille juive aisée et cultivée, Koestler est un enfant précoce, surdoué ; il fait ses études d’ingénieur à l’Université de Vienne, puis rejoint le mouvement sioniste et devient secrétaire de Vladimir Jabotinsky. Il part en 1926 pour la Palestine mais, un an plus tard, il est de retour à Berlin où il obtient un poste de journaliste dans le groupe prestigieux Ullstein Verlag. C’est en tant que correspondant pour plusieurs journaux germanophones qu’il retourne à Jérusalem et produit quantité d’articles qui éclairent la vie réelle de la communauté juive en Palestine. À partir de 1929, Koestler est à Paris, puis il est à nouveau à Berlin, où il poursuit ses activités de journaliste et où, en 1931, il devient membre du parti communiste allemand. En 1932, Koestler part pour l’URSS. Il voyage en Asie centrale et en Ukraine, où il est témoin de la famine, dont il ne comprend pas le caractère provoqué et imposé délibérément, employé comme moyen de colonisation, de répression et de punition politique. En 1933, Koestler quitte l’URSS non pas pour Berlin, mais pour Paris, et rejoint le courant antifasciste du Komintern. En 1936 et en 1937, il est correspondant de guerre en Espagne, où il découvre et dénonce l’action des fascistes italiens et des nazis allemands aux côtés du général Franco ; il est arrêté, emprisonné à Séville, condamné à mort et finalement échangé contre la femme d’un pilote franquiste détenu par les Républicains. De retour à Paris, il œuvre toujours comme journaliste, et commence à rédiger son premier roman, Spartacus. Cette fiction historique doit servir d’ouverture à la trilogie dont Le Zéro et l’infini sera la suite et la Croisade sans croix la fin. En 1938, suite aux procès staliniens, Koestler rompt avec le parti communiste. L’homme qui, en 1939-1940, écrit donc le roman en question, a été d’abord un communiste très engagé dans la propagande. Puis, après avoir vécu et travaillé en URSS, après avoir observé de près la vie politique et le climat moral en Allemagne, en Palestine, en Espagne, en France, il cesse brusquement, volontairement, de l’être. Il a par ailleurs (tout comme son personnage) été emprisonné et condamné à mort. C’est donc en tant qu’ex-communiste convaincu et en tant que condamné à mort qui y a échappé, et qu’il rédige – répétons-le – d’expérience son chef-d’œuvre consacré à l’un des procès politiques connus sous le nom des procès de Moscou, qui initient la Terreur stalinienne.

Son personnage principal s’appelle Nicolas Salmanovitch Roubachof. Ce nom est un sémiophore : Nicolas/Nikolaï est un prénom russe parmi les plus courants ; le nom de famille Roubachof provient de roubachka – la chemise, et fait allusion au dicton : roubachka-paren, littéralement un gars-chemise, ce qui veut dire un homme simple, ouvert, sans façon. Mais son patronyme indique des origines orientales, voire juives, et laisse penser que son nom de famille est un pseudonyme, comme ceux de beaucoup de bolcheviks. Roubachof est, en effet, une synthèse de plusieurs victimes des premiers procès staliniens, explique Koestler en exergue de son roman. Son prototype principal est Nikolaï Boukharine (1888-1938), bolchevik de la première heure, membre du Politburo du parti communiste, accusé d’hérésie « de droite » et de complot contre le pouvoir soviétique. Condamné à mort lors du troisième procès de Moscou, il est fusillé en 1938. Koestler l’a-t-il rencontré personnellement ? Ce n’est pas impossible. Mais c’est sur l’expérience vécue par Koestler lui-même en prison que se fonde la terrible véracité de ce personnage, communiste convaincu, qui attend en prison son verdict, et dont le lecteur suit les réflexions et les émotions.
Tout comme Boukharine, mais aussi comme Koestler lui-même, Roubachof est un homme éduqué, intelligent, fin, engagé, désirant servir la cause du peuple, mais qui s’est trompé de chemin et qui continue, même après son échec, à se leurrer. Il va aller jusqu’au bout de son aveuglement et en paiera le prix. Je ne dévoilerai pas ici l’intrigue du livre, ne pouvant qu’inviter nos lecteurs à lire ou à relire aujourd’hui ce roman qui, comme tous les grands textes, ceux en particulier d’Orwell, de Kafka et de Nabokov, ne se lit pas seulement, mais se vit, s’expérimente, à chaque fois différemment.
Aujourd’hui, avec le retour des temps sombres, des ambitions autoritaires, voire totalitaires, qui ne se cachent plus, ce texte sonne comme un avertissement. Il redevient urgent de considérer le destin de ce Roubachof face à la machine de la répression, à la conception et à la construction de laquelle il a activement participé. De manière plus générale, l’homme, ce « je », cette « fiction grammaticale » : qui est-il face à la multitude, face au collectif ? Et qu’est-ce que c’est, sa vie – si courte, à peine remarquable –, face à l’Histoire ?
Mais avant de laisser notre lecteur plonger dans ce roman, quelques observations encore quant à ce Roubachof, personnage si singulier, si étrangement puissant, qui a peu d’équivalents dans l’histoire littéraire, car il est à la fois bourreau et victime, et puis à nouveau bourreau. Suite au pacte germano-soviétique signé en août 1939, Roubachof est envoyé en Allemagne pour éliminer les antifascistes qui n’ont pas obéi à la nouvelle orientation, pro-nazie cette fois-ci, de Moscou. Il le fait, sans sourciller. Il dénonce les insoumis aux nazis, puis il est arrêté lui-même par la Gestapo, torturé, rendu infirme et finalement échangé par Moscou contre un espion allemand. Il revient dans son pays en héros pour être arrêté aussitôt et torturé par les siens. Perspicace, raffiné, Roubachof perçoit ces mystérieuses, ces morbides symétries entre les bourreaux d’hier et les victimes d’aujourd’hui. Mais il a contre le doute un argument de taille, lisse comme un œuf, poli comme un miroir : le Parti n’a jamais tort. Toi et moi, nous pouvons nous tromper, argumente-t-il, mais jamais le Parti. Le Parti, ne se lasse-t-il pas de répéter, est plus grand qu’un seul « je » et que mille autres « je ». Le Parti, ce n’est même pas « nous », car « je-tu-il-nous » vivent leur petite histoire ; mais le Parti c’est l’incarnation de l’idée révolutionnaire dans l’Histoire. Or l’Histoire ne connaît ni sentiments, ni doutes, ni hésitations. C’est un train à grande vitesse. Il faut l’accepter tout en tentant de sauter dans ce train, de se placer dans le sens de l’Histoire. Pour cela, il faut savoir où va le train. Il faut prendre la direction de l’Histoire. Il faut la prédire, scientifiquement.
Dans le contexte soviétique, cette idée de l’histoire comme science quasi exacte dérive, bien entendu, de Marx, et à travers Marx, de Hegel. Quand ce dernier s’aventure à bâtir une philosophie de l’histoire, il interroge tout naturellement la présence de la Raison dans l’histoire (c’est le sens même de l’entreprise philosophique). Or la Raison chez Hegel est un concept complexe, fondement et principe du bien absolu, c’est un dérivé de l’Esprit divin. Concevoir la philosophie de l’histoire signifie pour Hegel isoler l’incarnation de la Raison dans l’Histoire. La suite des événements du passé sont ainsi rationalisés, il reçoivent un Sens, ce qui a comme résultat une forme d’optimisme méthodologique, structurel, permettant un progressisme (s’il y a une Raison, principe du bien, dans le passé, il devra y en avoir dans le futur). Nous abrégeons bien sûr, tout en la simplifiant, l’incroyable richesse de la pensée historique hégélienne, richesse si souvent réduite à son contraire. Ainsi, en lisant l’idéaliste Hegel, le matérialiste Marx veut garder la Raison dans l’histoire, mais remplace l’Esprit par la cause du prolétariat. Puis Lénine, dans son sillage, remplace la cause prolétarienne par la dictature du Parti bolchévique, seul pouvoir qui représente les intérêts du prolétariat. Sous Staline, d’une hypothèse philosophique, l’Histoire avec un H majuscule se transforme en raison d’être du pouvoir tout court. Sous l’apparence d’un discours logique, l’Histoire légitime les actes d’une dictature qui gouverne par la terreur.
Dans une dictature de type communiste, l’argument de la raison historique est une tautologie, un circulus vitiosus : puisque ce qui arrive arrive (puisque physiquement c’est un fait), seul ce qui arrive peut arriver. Et c’est là que se produit un glissement logique : ce qui peut arriver doit arriver. Ce qui arrive est donc historiquement inévitable. C’est la preuve matérielle (dans un système de pensée matérialiste) du fait que l’Histoire a toujours raison. Hier bourreau, maintenant victime, Roubachof accepte chacun de ses rôles, quitte à redevenir demain bourreau, ce qui advient en effet au moment même de son martyre. L’Histoire, incarnée par le Parti via son numéro 1 (le nom de Staline dans le roman), le veut ainsi. Et même si ce numéro 1 a tort, même s’il est en train de jeter dans la crasse et le sang l’idéal grandiose de l’Avenir glorieux fondé sur l’égalité, l’Histoire a quand même raison : inhumaine, sans scrupules, elle accepte le crime et bâtit son palais de glace par-dessus la boue et le sang. Dans la tête de Roubachof qui est prêt à tout à condition que cela ait l’air logique, raisonnable (quitte à tourner en rond), l’Histoire devient in fine une sorte de superstition athée. La vérification par l’Histoire est un argument imbattable : arrivant ce qui arrive, cela devait donc arriver. L’intellectuel Roubachof n’est pas dérouté par cette platitude. Peu importe la taille du désastre orchestré en toute conscience par le numéro 1, l’Histoire arrangera cela, puisque tout événement, tout accident est l’enfant de l’Histoire. Oui, l’Histoire devient l’idole que Roubachof encense. Elle explique tout, elle console, elle promet. On lui doit pour cela des sacrifices.
Dans la tête de Roubachof, l’Histoire est plus forte que tout le reste, que l’idée même du communisme qu’il perçoit maintenant comme un songe de jeunesse : autrefois, il rêvait de pouvoir offrir une vie digne à tout le monde, mais cela n’a pas eu lieu, parce que cela n’a pas dû arriver. L’Histoire est plus forte que tout ; elle est plus puissante que la vie. Dès que, parfois, par mégarde, Roubachof quitte l’argument de l’Histoire, dès qu’il pense en homme seul, dès qu’il raisonne en mode « je-tu », il est vite perdu, il a mal aux dents, comme si cette douleur le ramenait à sa petitesse et à sa finitude, à son humble humanité qu’il redoute et qu’il refuse d’accepter. Il recourt aussitôt à l’Histoire, et sa douleur disparaît. L’Histoire le projette dans un passé-futur immatériel qui ignore le présent et par-là le rend insensible, inexistant, à la fois immortel et comme déjà mort. Les morts n’ont pas mal, même pas aux dents. Telle est l’efficacité prodigieuse de l’Histoire guérisseuse, de l’Histoire assassine.
D’où Koestler tire-t-il cette compréhension du rapport de l’homme à l’histoire sous la dictature communiste ? A-t-il lu l’ouvrage fondamental du prototype de Roubachof, Nikolaï Boukharine, La Théorie du matérialisme historique, paru en première édition en 1921, puis largement augmenté en 192833 ? Ce livre, important sur plusieurs plans, se présente comme un essai de vulgarisation de la sociologie marxiste, destiné aux étudiants. Or, de la théorie du matérialisme historique (qui rejoignait, dans l’ensemble de l’idéologie soviétique, celle du matérialisme dialectique déjà existant) Boukharine n’a pas été seulement vulgarisateur mais aussi et surtout créateur. Dans ce travail, il s’est appuyé sur le manuscrit d’un ouvrage inachevé d’Engels, connu sous le titre Dialectique de la nature34. Datant des années 1873-1882, ce texte d’Engels était alors de grande actualité en URSS35. Matérialiste convaincu et évolutionniste plus que dialecticien, Engels pose sa méthode philosophique comme le reflet fidèle, le modèle même du fonctionnement de la nature : c’est, selon lui, l’unique méthode de pensée qui offre « le tableau véritablement scientifique du monde ». Cette méthode doit de ce fait servir de fondement au progrès de la science et participer à la transformation du monde par cette dernière. Seule l’action fondée sur le modèle matérialiste et évolutionniste peut être considérée comme scientifique : elle devient par-là « juste » et « historiquement inévitable ». Elle indique le sens dans lequel l’histoire se dirige, aussi bien l’histoire naturelle que l’histoire sociale.
Dans son manuel, Boukharine reprend cet évolutionnisme matérialiste d’Engels, en le calquant sur la société : c’est ainsi qu’il crée sa dialectique historique. Dans le chapitre « Déterminisme et indéterminisme (nécessité et liberté de la volonté) », il professe la seule méthode historique qui est juste : le déterminisme. L’indéterminisme, explique-t-il, est une théorie religieuse : tout dans la nature est clairement déterminé, y compris l’homme qui fait pleinement partie de la nature. L’homme ne possède aucun « esprit », aucun libre arbitre : « Le dogme du libre arbitre nous mène tout droit à la religion qui n’explique rien, là où il n’y a pas de savoir, mais seulement la foi aveugle en la diablerie, le mystère surnaturel et la bêtise36. » Le libre arbitre est un sentiment subjectif, derrière lequel se cachent des causes physiologiques. « La volonté humaine n’est pas libre, elle est déterminée par tout un tas de raisons. » Les sentiments et la volonté de l’homme dépendent de son organisme physique complexe qui subit des effets naturels. Cela explique aussi bien le désir de se gratter derrière l’oreille que l’amour ou l’exploit héroïque. « L’homme tombe amoureux quand son organisme est prêt. » Certes, parfois, ces causes cachées ne sont pas immédiatement perceptibles, mais elles sont quand même toujours présentes. Le fait que la chose n’est pas perçue aujourd’hui ne signifie pas qu’elle ne sera pas expliquée un jour.
Les phénomènes sociaux résultent de volontés multiples (toutes matérielles). Quant au hasard (Boukharine cite en exemple l’homme écrasé par une voiture dans la rue), c’est une illusion qui apparaît quand de deux causes, nous n’en connaissons qu’une. Le hasard n’existe pas. Tout événement historique est nécessairement déterminé par des causes matérielles. Il faut chasser des sciences humaines et sociales la notion de la volonté personnelle et du hasard et y introduire définitivement la seule notion juste, celle de la nécessité historique inévitable. Il s’ensuit que la prédiction scientifique en histoire est parfaitement possible. Cette prédiction concerne la société entière et non pas l’individu qui en tant que tel ne joue aucun rôle dans l’Histoire.
Tout comme Boukharine, Roubachof pense en intellectuel qu’il est. Il se croit fin logicien, robuste dialecticien, matérialiste, darwiniste. Mais, nous explique Koestler, qui n’est pas scientifique pour rien, le mariage de la Raison dans l’histoire hégélienne et du matérialisme est une chimère. L’argument historico-dialectique permet, se rassure Roubachof, de se mettre au-dessus du populaire, du banal, de la superstition, de la vie humaine individuelle, mais par ce même fait, il est prisonnier du déterminisme matérialiste, il se trouve en dessous de l’humain. Cet intellectuel fait triste figure. Impuissant, il pense être « savant », mais vénère l’Histoire comme une force occulte. L’idolâtrie de l’Histoire le rend aveugle et sourd, inhumain. Sonnenfinsternis, « l’éclipse solaire » – cette nuit en plein jour –, c’est la bêtise de l’intelligence qui se trompe de méthode, et le démontrer ainsi était bien plus incisif que toutes les critiques du communisme faites par ailleurs. L’argument de l’Histoire rend Roubachof ridicule et le ridicule, même s’il ne tue pas, se pardonne rarement et difficilement. C’est ce que les intellectuels français, Sartre en premier lieu, n’avaleront jamais. Et c’est pour cela peut-être que le titre original allemand de son roman génial, « l’éclipse solaire », ne remplacera pas de sitôt en langue française – même dans la nouvelle traduction d’après le manuscrit allemand, parue en 202237 – son titre dit justement « historique ».
<p>Cet article De l’histoire comme idole, avec Arthur Koestler a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:12
La plus grande inversion russe consiste à dénoncer l’impérialisme occidental tout en perpétuant, au XXIe siècle, un empire continental hérité du modèle mongol.
<p>Cet article La Russie, dernier empire de la steppe a été publié par desk russie.</p>
Pour expliquer les caractéristiques principales et les agissements de l’État russe actuel, l’auteur plonge dans l’histoire médiévale, et notamment l’époque de la domination mongole. Il considère que le modèle étatique de la Russie d’aujourd’hui est un héritage fonctionnel de la Horde d’or. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.
Depuis le début des années 2010, le Kremlin a remis au centre de sa communication un récit de continuité historique présentant la Russie comme l’héritière naturelle de la Rus’ de Kyïv et comme une composante organique de l’Europe chrétienne. Vladimir Poutine mobilise régulièrement ce récit, en ancrant la légitimité politique russe dans une « Russie historique » antérieure aux États modernes, associée au baptême de Vladimir en 988, à l’orthodoxie comme socle civilisationnel, et à l’idée d’une unité spirituelle et politique qui ne peut être brisée que de l’extérieur. Ce récit n’est pas un simple discours mémoriel. Il fonctionne comme une ressource de légitimation38, utilisée pour soutenir des prétentions de continuité territoriale, contester la souveraineté ukrainienne et revendiquer une autorité civilisationnelle au nom d’une Europe chrétienne que le Kremlin affirme protéger.
Or cette filiation proclamée masque une discontinuité structurelle majeure. Dans le discours, la Russie se place sous les signes de Kyïv et de Byzance. Dans ses formes de pouvoir, son organisation administrative, sa logique de commandement, sa conception du territoire et de la population, elle renvoie à une autre généalogie. L’examen des structures profondes de l’État russe met au jour des continuités institutionnelles et organisationnelles plus étroites avec l’ordre politique façonné par la domination mongole qu’avec celui de la Rus’ de Kyïv39. La thèse défendue ici est que la Russie s’est constituée non comme la continuation naturelle de Kyïv, mais comme l’héritière fonctionnelle de la Horde d’or, au point de pouvoir être décrite comme le dernier empire de la steppe encore en activité au XXIe siècle, recouvert d’un vernis orthodoxe et européen destiné à rendre sa forme acceptable.
Cette analyse ne postule aucune « essence » culturelle russe ni aucun déterminisme anthropologique. Elle s’attache aux trajectoires institutionnelles, aux matrices organisationnelles et aux héritages structurels observables dans la longue durée. L’héritage mongol y est traité comme un facteur structurant majeur, mais non exclusif. Il doit être articulé à d’autres dimensions explicatives, notamment les emprunts symboliques au modèle byzantin dans la sacralisation du pouvoir, certaines influences européennes dans les phases de modernisation, et les dynamiques générales de centralisation propres aux États modernes. L’objectif est de proposer un modèle interprétatif hiérarchisé, non une explication totalisante, afin d’éclairer l’écart entre le récit chrétien et européen revendiqué par le Kremlin et la réalité structurelle de l’État russe.
Pour comprendre cette métamorphose, il faut remonter au traumatisme fondateur : le sac de Kyïv par les Mongols en 1240. Avant cette catastrophe, la Rus’ de Kyïv représentait un système politique différent de ce que deviendra la Moscovie. Les principautés russes vivaient sous un régime relativement décentralisé, avec des vetché40, des guildes marchandes puissantes, et un pouvoir diffus fondé sur les lignées princières des Riourikides. Kyïv était un carrefour commercial prospère, ouvert sur Constantinople et l’Europe, où coexistaient Slaves, Finno-ougriens et Varègues.
Certaines nuances s’imposent toutefois. La Rus’ kyïvienne connaissait elle aussi des formes de pouvoir princier concentré, et les vetché ne fonctionnaient pas partout avec la même intensité. Par ailleurs, des éléments de continuité institutionnelle subsistèrent entre la Rus’ et la Moscovie, notamment la persistance des lignées riourikides et de certaines structures ecclésiastiques. La rupture fut donc réelle mais non absolue.
Novgorod mérite ici une attention particulière, car elle représente non pas une anomalie marginale mais une forme politique alternative, durable et historiquement attestée. Pendant plus de trois siècles, du XIIe au XVe siècle, la République de Novgorod développa un système institutionnel distinct, articulant un vetché doté de pouvoirs effectifs (élection et révocation des princes, décisions de guerre et de paix, contrôle fiscal), des élites marchandes organisées en corporations puissantes (kontsy41), et une autonomie urbaine garantie par des chartes. Le prince y était un magistrat contractuel, non un souverain absolu : il ne pouvait ni posséder de terres sur le territoire novgorodien, ni juger seul, ni lever d’impôts sans l’assentiment de l’assemblée[5]42. Ce modèle, sans constituer une démocratie au sens moderne tant l’oligarchie boyarde y pesait lourd, démontrait la viabilité d’une organisation politique décentralisée, fondée sur la négociation institutionnelle plutôt que sur la verticalité autocratique. Novgorod prospéra dans ce cadre, devenant l’une des plus grandes cités d’Europe et un nœud commercial majeur de la Hanse.
La destruction mongole balaya néanmoins une grande partie de ce monde. Ce qui émergea des cendres ne fut pas une renaissance kyïvienne. Moscou, principauté périphérique et secondaire, s’éleva non pas en résistant aux conquérants, mais en devenant leur collaboratrice la plus efficace. Les princes moscovites se firent collecteurs d’impôts pour le Khanat, relais administratifs zélés d’un pouvoir étranger. En échange de leur servilité, ils reçurent la yarlyk43, le sceau d’investiture mongol qui légitimait leur autorité sur les autres principautés russes. Moscou ne conquit pas son rang : elle l’obtint par la soumission.
Pendant plus de deux siècles, cette cohabitation transforma en profondeur les structures russes. Le tribut mongol devint la base de la fiscalité. Le système postal du yam44, permettant communication et contrôle rapides sur de vastes distances, fut adopté tel quel. La centralisation administrative, moins développée dans la Rus’ kyïvienne, s’imposa progressivement comme norme. Les vetché disparurent dans la plupart des principautés. Les solidarités horizontales qui caractérisaient une partie de la société kyïvienne (guildes, communes urbaines, fraternités religieuses) furent majoritairement affaiblies au profit d’une relation directe entre l’individu et le souverain.
Dans les deux siècles qui virent s’effondrer lentement l’empire mongol, la Moscovie s’étendit méthodiquement, absorbant les dépouilles de ses anciens maîtres. Tver, principauté rivale, fut lentement intégrée au cours du XIVe siècle. Mais c’est la conquête de Novgorod par Ivan III en 1478 qui constitue le point de bifurcation décisif de la trajectoire politique russe.
L’écrasement de Novgorod ne fut pas une simple annexion territoriale : ce fut un acte délibéré de clôture institutionnelle, l’élimination méthodique d’une voie politique alternative. Ivan III ne se contenta pas de soumettre la cité ; il en démantela systématiquement les structures. Le vetché fut aboli, ses archives dispersées ou détruites. La cloche qui convoquait l’assemblée, symbole matériel de l’autonomie municipale, fut décrochée et emportée à Moscou comme trophée, geste politique signifiant que le droit de délibérer collectivement n’existait plus. Les familles de boyards furent massivement déportées vers l’intérieur moscovite et remplacées par des serviteurs du grand-prince. Les chartes garantissant les libertés urbaines furent annulées. En quelques années, trois siècles d’expérience institutionnelle furent effacés.
L’importance analytique de cet événement est considérable : il démontre que la verticalité autocratique qui caractérisera la Russie moscovite puis impériale n’était pas une fatalité historique. Une autre forme d’organisation politique avait existé, avait fonctionné durablement, et avait prospéré dans le même espace culturel et religieux. La trajectoire moscovite s’imposa non par évidence ou nécessité, mais par la force et par la suppression délibérée de l’alternative. Cette élimination constitue l’un des actes fondateurs de l’autocratie russe.45
À l’ouest, le Grand-Duché de Lituanie et le Royaume de Pologne résistèrent, formant une barrière que la Moscovie ne parviendrait à franchir que bien plus tard. Mais à l’est, rien n’arrêta l’expansion : le Khanat de Kazan fut conquis en 1552, celui d’Astrakhan en 1556. Moscou héritait ainsi des territoires de la Horde d’or en se substituant à elle. Seul le Khanat de Crimée, au sud, demeura insoumis, et rappela cruellement aux tsars leur vulnérabilité en saccageant Moscou elle-même en 1571. Cette humiliation ne fit que renforcer l’obsession sécuritaire qui allait structurer la politique russe pour les siècles à venir.
À la croisée de l’ordre byzantin, qui la structure spirituellement, et de l’ordre mongol, qui la contraint militairement et fiscalement, la Moscovie se développe ainsi dans l’ombre de deux empires en déclin qu’elle n’affronte pas, mais dont elle exploite le lent effondrement. Elle capte le capital symbolique de Byzance, recycle les techniques de pouvoir issues de la domination mongole, et se constitue en empire par opportunisme de décomposition, non par succession légitime. Dans le même temps, à l’ouest, la résistance durable du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie bloque toute réunification autour de Kyïv, détourne son axe d’expansion et consomme la rupture définitive avec les racines de la Rus’, désormais intégrées à un autre espace politique et mémoriel.
Lorsque Moscou acheva de s’émanciper de la tutelle directe de la Horde, non par une glorieuse libération, mais par l’effondrement progressif du Khanat, elle n’abandonna pas pour autant l’héritage mongol. Elle le perpétua en l’habillant d’oripeaux byzantins. La chute de Constantinople en 1453 offrit une opportunité providentielle : le moine Philothée formula en 1510 la théorie de la « Troisième Rome », présentant Moscou comme l’héritière légitime de l’Empire romain d’Orient46. L’aigle bicéphale fut adopté, les insignes impériaux empruntés, la titulature byzantine imitée.
Mais sous ce vernis prestigieux, la structure du pouvoir conserva des caractéristiques mongoles substantielles. Ivan III puis Ivan IV « le Terrible » institutionnalisèrent une autocratie qui tendait à reproduire le système Khan – baskaks – population47 : une verticalité prononcée où l’autorité émane du souverain et redescend sans partage. Le système pomestié48 fit de la terre une récompense conditionnelle au service militaire, selon un principe qui rappelle les attributions territoriales mongoles où la terre appartenait au Khan et n’était que concédée temporairement. Pierre le Grand perfectionna ce système avec sa Table des Rangs en 1722 : quatorze échelons rigides où le statut dépend exclusivement du service rendu à l’État.
Il convient toutefois de reconnaître que ces évolutions intégraient également des influences européennes. La Table des Rangs s’inspirait des modèles prussiens et suédois ; la bureaucratisation de l’État russe au XVIIIe siècle procédait aussi d’une dynamique de rationalisation administrative commune à l’Europe moderne. L’héritage mongol et l’influence européenne se superposent ainsi sans s’exclure, produisant une configuration politique spécifique plutôt qu’une simple reproduction du modèle de la Horde.
L’Église orthodoxe elle-même fut progressivement absorbée dans cet appareil. La prétendue « symphonie » entre pouvoir spirituel et temporel masquait une subordination croissante. En 1721, Pierre abolit purement et simplement le Patriarcat pour créer un Saint-Synode contrôlé par l’État. L’orthodoxie devint instrument géopolitique, bras spirituel de l’influence impériale, une fonction qu’elle retrouve aujourd’hui sous le Patriarcat de Moscou. Cette instrumentalisation du religieux relève toutefois d’une logique qui n’est pas exclusivement mongole ; le césaropapisme byzantin et les Églises d’État européennes offraient des précédents comparables.

La Russie présente une particularité qui la distingue des empires coloniaux occidentaux : son expansion s’est faite par contiguïté terrestre, non par projection maritime. Cette différence formelle a longtemps masqué une réalité : la Russie pratique ce que certains historiens qualifient de colonialisme continental ou interne49, dont les mécanismes (exploitation des ressources, hiérarchies ethniques, déportations de populations, russification) présentent des similitudes significatives avec ceux des empires européens, tout en s’inscrivant dans des configurations territoriales et administratives distinctes.
Les déportations massives constituent l’une des pratiques les plus révélatrices de cet héritage structurel. Le sürgün50 était une technique mongole par excellence. Les tsars puis les soviétiques la perpétuèrent avec une constance remarquable : Tatars de Crimée en 1944, Tchétchènes la même année, Allemands de la Volga, peuples du Caucase51. Des millions de personnes furent arrachées à leurs terres ancestrales et dispersées aux quatre coins de l’empire. La Rus’ de Kyïv, où l’expansion se faisait principalement par le commerce et l’évangélisation, ne connaissait pas de pratiques comparables, même si des formes de violence et de domination y existaient également.
Le « fédéralisme » russe contemporain tend à perpétuer cette logique sous des formes modernisées. La « verticale du pouvoir » (terme explicitement revendiqué par Vladimir Poutine) peut être lue comme une restauration partielle du système mongol des baskaks : les gouverneurs régionaux sont nommés par le centre, révocables à merci, sans légitimité locale autonome. Les républiques dites « autonomes » reproduisent structurellement le modèle des ulus52 mongols : territoires vassaux avec une autonomie de façade sous la tutelle effective du centre.
La doctrine militaire russe porte elle aussi l’empreinte de cet héritage steppique. Le « rouleau compresseur », cette capacité à submerger l’adversaire par la masse humaine en acceptant des pertes considérables, s’inscrit dans une tradition qui diffère sensiblement de celle de la Rus’ kyïvienne. Les droujiny53 de la Rus’ étaient de petites troupes d’élite, des compagnons du prince valorisant le courage individuel. L’armée russe, dans sa trajectoire historique, a fonctionné sur un modèle qui rappelle davantage les levées massives mongoles sur les territoires vassaux, où l’homme constitue une ressource au service de l’État.
Plus révélatrice encore est la conception russe du territoire. Pour les Mongols, l’espace n’était pas sacré mais tactique : une ressource à exploiter, une zone tampon à étendre. La Russie a hérité, au moins partiellement, de cette vision. Son discours de l’encerclement permanent justifie une expansion présentée comme défensive : chaque nouvelle annexion crée le besoin d’une nouvelle zone de sécurité, dans une spirale qui tend à se perpétuer. La tactique de la terre brûlée (ce retrait stratégique dans l’immensité pour épuiser l’envahisseur, utilisée contre Napoléon puis contre Hitler) illustre ce rapport instrumental au territoire : on ne le sanctuarise pas systématiquement, on l’instrumentalise.
L’absence de déclarations de guerre formelles constitue un autre marqueur significatif. La diplomatie du Khanat reposait fréquemment sur les promesses non tenues et les faits accomplis. Le vranio54 russe, ce mensonge institutionnalisé que tout le monde sait faux mais que personne ne conteste, peut être analysé comme un héritier de cette pratique. De la Transnistrie en 1992 à l’annexion de la Crimée en 2014, du conflit géorgien à la seconde guerre de Tchétchénie, et jusqu’à l’ « opération militaire spéciale » de 2022, le vocabulaire euphémistique masque systématiquement l’agression : jamais de guerre déclarée, jamais d’invasion reconnue, toujours une « protection des populations » ou une « réunification ».
La culture politique russe a développé un mécanisme de domination d’une redoutable efficacité : l’inversion accusatoire. Le principe est simple mais dévastateur : accuser la victime d’exercer précisément la violence qu’elle subit. L’Ukraine envahie est accusée de « russophobie ». L’Ukraine bombardée est qualifiée de « nazie » pour justifier l’agression. Les minorités qui résistent à l’assimilation forcée sont dénoncées comme « séparatistes ». Les dissidents deviennent « agents de l’étranger » ou « traîtres ».
Cette capacité à maintenir simultanément des discours contradictoires, qu’Orwell appelait la « doublepensée », trouve sans doute une partie de sa racine dans la nécessité de survie sous domination mongole : dire publiquement ce qu’exige le Khan tout en pensant autrement. Le soviétisme perfectionna cette technique. La Russie contemporaine l’a portée à un degré d’achèvement remarquable : « nous ne sommes pas en guerre » coexiste avec « la victoire dans la guerre patriotique », et la contradiction passe largement inaperçue.
Pendant que le Kremlin accuse l’Ukraine de « génocide culturel » envers les russophones, il ferme systématiquement les écoles en tatare, en bachkir, en ukrainien sur son propre territoire. Les langues minoritaires sont réprimées, le russe imposé comme langue unique de l’administration. Le mythe du « Monde russe » (Rousski Mir) présente cet impérialisme linguistique comme une « protection » culturelle, justifiant l’ingérence par la « défense » des russophones. L’agresseur se mue en victime, l’invasion devient libération.
Cette lecture ne prétend pas enfermer la trajectoire russe dans une mécanique immuable. Elle repose sur l’identification de continuités structurelles observables, non sur l’idée d’une fatalité historique. D’autres évolutions, si elles se produisaient de manière durable et vérifiable, obligeraient à reconsidérer ou à hiérarchiser autrement les facteurs ici mis en avant.
Ainsi, une transformation politique profonde de la Russie, marquée par une décentralisation effective du pouvoir, une autonomie réelle des entités fédérées et une alternance politique stabilisée, indiquerait que la matrice institutionnelle héritée de la période mongole ne constitue pas un cadre structurant dominant. Les échecs passés des tentatives de démocratisation, en 1905, 1917 ou 1991, ne suffisent pas à clore définitivement cette possibilité.
De même, si l’historiographie devait établir de manière convaincante que les structures administratives, fiscales et militaires de la Moscovie procèdent majoritairement de continuités pré-mongoles ou d’emprunts européens, et que l’impact de la domination de la Horde d’or a été secondaire ou marginal, l’argument central développé ici perdrait une part essentielle de sa portée explicative.
Enfin, une rupture tangible avec les pratiques impériales constituerait un signal décisif. L’abandon des politiques de russification forcée, la reconnaissance pleine et effective de la souveraineté des anciens espaces impériaux, et la fin des interventions militaires dans l’« étranger proche » traduiraient une transformation du rapport russe au territoire et à la domination incompatible avec le schéma steppique décrit dans ce texte.
Ce cadre d’analyse vise à rendre intelligibles des continuités historiques et institutionnelles, non à figer l’histoire. Il décrit un état structurel, non une destination nécessaire.
La plus grande inversion accusatoire russe est peut-être celle-ci : avoir accusé l’Occident d’impérialisme tout en perpétuant, seule au XXIe siècle, un empire continental intégral fonctionnant selon des principes politiques qui s’inscrivent dans une continuité observable avec le XIIIe siècle mongol. De la yarlyk au décret présidentiel, du tribut au Khanat aux impôts fédéraux, des baskaks aux gouverneurs nommés, des déportations aux « remodelages démographiques », la structure tend à demeurer identique sous des terminologies changeantes.
Le « terroir tellurique » vanté par Alexandre Douguine et les néo-eurasistes n’est pas la terre-mère sacrée qu’ils prétendent : c’est, selon cette lecture, le champ de conquête mongol, la zone d’exploitation coloniale où le territoire n’est jamais enracinement mais toujours instrument tactique. La Russie demeure ainsi le dernier empire colonial continental en activité, ayant simplement remplacé dans son discours officiel la conquête par la « protection », la subjugation par la « fraternité historique », l’annexion par la « réunification », l’agression par l’ « opération spéciale ».
Voilà pourquoi toute tentative de démocratisation, en 1905, puis en 1917, et encore en 1991, a été perçue par le pouvoir russe comme une menace existentielle. Ce n’est pas un régime qu’elle attaque, mais une structure impériale vieille de huit siècles qui ne connaît majoritairement que la verticalité. La « verticale du pouvoir » n’est pas une simple politique de Poutine : elle s’inscrit dans la restauration de la forme d’État dominante que la Russie a connue depuis la chute de Kyïv. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.
La Russie n’est pas l’héritière de Kyïv. Elle est, selon cette lecture, le dernier empire de la steppe. Mais l’histoire n’est pas close, et les trajectoires peuvent bifurquer.
<p>Cet article La Russie, dernier empire de la steppe a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:12
L’expiration du dernier traité russo-américain de limitation des armes nucléaires stratégiques révèle les limites du rapprochement bilatéral.
<p>Cet article Sur l’épilogue du traité New START a été publié par desk russie.</p>
Le 5 février 2026, à minuit, le traité New START a expiré. Signé en 2010, prorogé en 2021, ce traité était le dernier accord russo-américain de limitation des armes nucléaires stratégiques à demeurer en vigueur. Malgré l’évocation d’un futur dialogue militaire bilatéral de haut niveau, le fait est significatif. Il illustre les limites du rapprochement russo-américain.
Signé à Prague, le 8 avril 2010, le traité New START (Strategic Arms Reduction Treaty) porte sur les armes nucléaires stratégiques russes et américaines (armes d’une portée supérieure à 5 500 kilomètres). Il remplace le traité START (expiré en 2009) et le traité SORT (valide jusqu’en 2012). Selon les termes du traité, le nombre de lanceurs stratégiques déployés de part et d’autre sera limité à 700 et celui des têtes nucléaires déployées sur ces lanceurs sera limité à 1 550. Le traité New START est signé un an après le discours prononcé par le président américain Barack Obama à Prague, le 5 avril 2009, sur la perspective d’un « monde sans armes nucléaires ». Il donne également une traduction concrète à la difficile amélioration des relations entre Russes et Américains (le sinistre « reset », après l’invasion russe de la Géorgie).
Le traité New START vient peu avant la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (1968), organisée au printemps 2010. Ainsi les États-Unis et la Russie peuvent-ils dire qu’ils respectent l’article VI dudit traité, consacré au désarmement nucléaire. Par ailleurs, le traité permet à la Russie d’arguer de la parité nucléaire pour se poser en égale des États-Unis. Le 5 février 2026, ce traité est arrivé à expiration sans qu’un successeur n’ait été négocié. Pour la première fois depuis les années 1970, au cours desquelles les traités SALT 1 et 2 avaient été signés, les États-Unis et la Russie ne sont plus liés par des accords contraignants.
Les discussions précédemment proposées par Vladimir Poutine à Donald Trump, dans la perspective d’un accord général russo-américain (aux dépens de l’Ukraine et des alliés européens des États-Unis), n’ont pas été suivies d’effets. L’expiration du traité New START marque donc la fin de l’Arms control ( « maîtrise des armements ») : la Russie n’en respectait pas les termes (voir les « nouvelles armes » de Poutine, hypersoniques et autres, vantées par la propagande russe) ; les États-Unis n’entendent plus accepter des contraintes unilatérales et voudraient élargir d’éventuelles négociations à la Chine populaire ; celle-ci développe son arsenal nucléaire stratégique, pour se porter à des niveaux comparables aux deux premiers, et elle ne veut pas négocier.
Ainsi les officiels américains dénoncent-ils la position de Pékin. Lors de la séance plénière de la Conférence sur le désarmement consacrée au thème « Post-TNP », à Genève, le 6 février 2026, le sous-secrétaire d’État chargé du contrôle des armements et de la sécurité internationale, Thomas DiNanno, expliquait : « Aujourd’hui, les États-Unis sont confrontés à des menaces provenant de plusieurs puissances nucléaires […]. En bref, un traité bilatéral avec une seule puissance nucléaire est tout simplement inapproprié en 2026 et pour l’avenir. » Il ajoutait des accusations contre Pékin : « Je peux révéler que le gouvernement américain sait que la Chine a mené des essais nucléaires, y compris des préparatifs pour des essais d’une puissance estimée à plusieurs centaines de tonnes. » « [L’armée chinoise] a cherché à dissimuler ces essais en brouillant les explosions nucléaires, car elle reconnaissait que ces essais violaient les engagements pris en matière d’interdiction des essais. La Chine a utilisé le “découplage”, une méthode visant à réduire l’efficacité de la surveillance sismique, afin de cacher ses activités au reste du monde. »

Pour sa part, la Russie pose ses conditions à un hypothétique nouveau traité d’encadrement des arsenaux nucléaires : « La Russie, par principe, serait impliquée dans un tel processus si le Royaume-Uni et la France, alliés militaires des États-Unis au sein de l’OTAN, […] y participaient également », déclare le même jour l’ambassadeur russe à l’ONU, Guennadi Gatilov. Autre condition posée par Moscou : le retrait du projet de bouclier spatial « Dôme d’or », destiné à protéger la totalité du territoire américain (il induit une arsenalisation sans précédent de l’espace). Sergueï Lavrov, dont une récente diatribe fait douter des perspectives d’un axe Trump-Poutine, peut bien affirmer : « Nous privilégions le dialogue et nous verrons si les États-Unis sont également prêts à s’engager dans cette voie », l’affaire semble fort mal engagée.
En effet, tant qu’elle n’aura pas été défaite en Ukraine et ruinée par ses entreprises guerrières, la Russie poutinienne continuera à dilapider ses ressources dans le développement de nouvelles armes stratégiques destinées non pas à la seule dissuasion mais à l’intimidation des États-Unis, de l’Europe et de l’ « Occident collectif », que le Kremlin s’efforce de désunir. On sait par ailleurs que des proches du pouvoir russe recommandent l’encouragement de la prolifération nucléaire dans le monde, une question particulièrement sensible au Moyen-Orient (voir la nucléarisation de l’Iran et ses conséquences régionales). Aussi affaiblie paraisse-t-elle sur le plan économique, la Russie peut s’adosser à la Chine populaire qui poursuit ses propres objectifs dans l’ordre nucléaire (1 500 têtes nucléaires en 2030, avec des options anti-forces).
À l’heure où les doctrinaires d’une nouvelle révolution américaine, phénomène susceptible de déborder Donald Trump, arguent de la « multipolarité » du monde pour ouvrir un « dialogue » avec les ennemis de l’Occident, tout en stigmatisant les alliés historiques des États-Unis, il serait bon que les personnes responsables outre-Atlantique réalisent combien les causes profondes de l’hostilité russe demeurent, avec leurs conséquences sur le plan nucléaire. En vérité, une politique de « Beggar thy neighbor55 » sur le plan géostratégique, depuis l’Europe jusqu’en Asie-Pacifique, amplifierait le chaos, avec d’inévitables chocs en retour pour les États-Unis. La seule considération de l’Iran et du théâtre moyen-oriental devrait convaincre ces derniers qu’il n’est pas possible de choisir en toute liberté ses amis et ses ennemis : le monde est travaillé par des forces profondes hostiles à l’Occident.
<p>Cet article Sur l’épilogue du traité New START a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:11
Les matières fécales envahissent l'espace de la Russie et débordent sur l'étranger. Ce chthonisme est l'une des variantes du fascisme moderne.
<p>Cet article La passion chthonienne a été publié par desk russie.</p>
Nous publions, en feuilleton, le huitième volet du livre du philosophe russo-américain Avant la fin de l’histoire ? Les facettes de l’anti-monde russe (New-York, Freedom Letters, en russe). L’auteur se penche notamment sur la « passion chthonienne » en Russie, à savoir un penchant à la fois matérialiste et mystique pour les entrailles de la terre au détriment du ciel, de la lumière, de la spiritualité.
Nombre de phénomènes qui se produisent sous nos yeux devraient être considérés en termes de mythologie plutôt que de politique. Par exemple, le terme de chthon ( « bas-peuple », appartenant au registre familier en russe), et la notion de « chthonisme », viennent du grec ancien « χθών », qui signifie « terre » ou « sol ». Le « chthonisme » est une mythologie et une religion fondées sur la terre et les souterrains, que l’on peut associer aux ténèbres. Dans la mythologie grecque, les divinités chthoniennes s’opposent aux divinités olympiennes, associées au ciel et à la lumière.
Il existe de nombreuses manifestations de ce chthonisme dans l’histoire russe. Le XXe siècle en Russie a été marqué par le matérialisme, or le matérialisme, par ses racines autant que par son essence, n’est rien d’autre qu’une philosophie et une religion de la terre-mère, de la maternité, par opposition à la paternité. En fait, la révolution athée du XXe siècle en Russie peut prendre le sens mythologique du renversement du Père céleste et de son remplacement par la religion de la terre. Ce matérialisme est très particulier, loin du matérialisme scientifique, car il s’agit bien moins de connaître la matière que de la soumettre, afin que l’Homme, fils de la terre, en prenne possession. C’est une sorte de complexe d’Œdipe de la civilisation : nous, humains, voulons détrôner le père et posséder la mère. « N’attendons pas que la nature nous accorde ses faveurs, notre tâche est de les lui prendre », comme l’a si bien formulé Ivan Mitchourine56. Maxime Gorki, dans un article sur Mikhaïl Prichvine57, exprime cela encore plus clairement :
« Et cette sensation de la Terre comme étant ma propre chair résonne de manière étonnamment claire pour moi dans vos livres, Mari et Fils de la Grande Mère. Vais-je jusqu’à parler d’inceste ? C’est pourtant vrai : l’Homme né de la Terre la féconde par son travail58. »
Alexeï Gastev59, dans son manifeste de la culture prolétarienne intitulé Poésie de la frappe ouvrière (1918), appelle à s’éloigner du ciel, du soleil, du scintillement des étoiles, et à ne faire qu’un avec la terre. C’est cela, la révolution chthonienne : « nés de la terre, nous y retournerons » – comme il l’écrit dans l’un de ses poèmes – et dans ses entrailles, nous construirons une véritable civilisation. C’est précisément dans les entrailles de la terre que furent bâtis les temples de la nouvelle religion matérialiste : le principal constructeur du métropolitain de Moscou, Lazare Kaganovitch, affirmait qu’en URSS, contrairement à l’Occident, le métro n’était pas un moyen de transport, mais l’expression d’une vision socialiste du monde. Tous les symboles, toutes les icônes et fresques soviétiques étaient placés dans les profondeurs de la terre. On prélevait même des pierres à des monastères (à Moscou, les monastères Danilov et Donskoï) pour construire ces temples souterrains. La cathédrale du Christ-Sauveur, temple du « père céleste », fut détruite en 1931 pour la construction de temples-métros dans les entrailles de la terre. Voilà pourquoi la profession archétypale et considérée comme la plus honorable dans cette nouvelle société était celle de mineur – il est celui qui s’enfonce dans les entrailles de la terre-mère. Il s’agit là aussi d’un symbole ancien. Au XIXe siècle, les carbonari, c’est-à-dire les charbonniers, ceux qui touchaient à la noirceur de la terre, à ce que celle-ci produit de matière végétale fossilisée, étaient considérés comme les porteurs de l’esprit révolutionnaire en ce qu’ils se rebellaient contre le dieu soleil.
On trouve une réécriture post-soviétique du thème chthonien dans le roman de Vladimir Sorokine Le Lard bleu, qui met en scène une secte de « baiseurs de terre ». Il s’agit d’une satire mystique des adeptes du potchvennitchestvo60, à travers la figure d’ « érotopatriotes », qui aiment leur terre natale au sens propre comme au figuré et qui forniquent littéralement avec elle, c’est-à-dire qu’ils y enfoncent non pas une charrue, une pioche ou un marteau, mais leur virilité : « […] Les noirs sols de Tchernigov et les argiles de Polessie… Six fois par jour, il y déversait son sperme avec des larmes bénies et des gémissements sans fin, puis, se levant, il embrassait les lieux de l’accouplement avec des pleurs sincères, car ces terres étaient si douces et jouissives qu’on pouvait s’y brûler l’esprit […]. »
On sait que l’inceste entraîne des pathologies du développement chez la progéniture, comme ce fut le cas dans la civilisation soviétique, lorsque l’Homme s’empara des entrailles de sa terre-mère. Alors que la vision du monde matérialiste semblait triompher, la pauvreté et la misère matérielles propres à l’époque soviétique se perpétuèrent à l’ère post-soviétique. Et malgré les changements spectaculaires survenus au tournant des XXe et XXIe siècles, la société russe reste sous le dictat du chthonisme – la croyance que la mission de l’État et du peuple est de s’immiscer dans le giron de la terre et de s’étendre à sa surface, d’en commercialiser les entrailles. La Russie ne vend quasiment rien d’autre que du pétrole et du gaz. Or, comme on le sait, il s’agit là de produits de la décomposition et de la désintégration de matières organiques, de leurs « cadavres », d’où la dominance nécrophile de l’économie russe et de tout l’appareil étatique. Chaque goutte de pétrole, chaque bulle de gaz est un concentré de mort, les restes d’innombrables créatures ayant rendu l’âme à l’époque préhistorique. L’économie de la Russie guerrière repose toute entière sur une montagne de cadavres préhistoriques et vise à créer une montagne de futurs cadavres : une sorte de cercle vicieux du « cycle de la mort ».
Soulignons que les chthonismes soviétique ( « matérialiste ») et post-soviétique ( « patriotique ») ont peu en commun avec le culte de la terre fertile dans le paganisme antique. Le folklore russe désigne par l’expression « terre-mère » la terre qui donne la vie, fertilisée par l’eau et la lumière qui viennent du ciel, et prête à devenir la mère de tous les êtres vivants et de toutes les plantes. La terre, telle qu’elle apparaît dans le chthonisme moderne, est une mère « sans mari », une mère adultère qui a rompu avec son époux céleste et qui ouvre docilement ses entrailles à son fils humain. Mais par-dessus tout, elle est un immense cimetière qui abrite les morts.
La mort, elle, peut prendre trois formes : celle des cadavres, celle des déchets et celle des excréments. Lorsqu’en 2022, les troupes russes ont quitté Tchernobyl, on a découvert que tout y avait été recouvert d’une épaisse couche d’excréments. Les déjections sont une substance de la terre : l’Homme digère et rend à la terre la partie morte de lui-même. Cette habitude d’ « étaler ses selles » a été observée à plusieurs reprises dans les mœurs russes. Je me souviens d’un essai de Maxime Gorki intitulé Vladimir Ilitch Lénine61, que l’on étudiait à l’école en Union soviétique. Ce qui m’a le plus choqué dans celui-ci, c’est une scène dans laquelle les délégués du Congrès pour la pauvreté, qui s’est tenu en 1919 au palais d’Hiver, emplissent de leurs déjections les vases de Sèvres les plus précieux, alors que toutes les toilettes fonctionnent correctement. Gorki écrit avec indignation que les couches populaires ont tendance à dénigrer tout ce qui est noble et beau. Stanisław Lem en fait également état, rappelant le comportement des troupes soviétiques en Allemagne lors de la glorieuse année de la victoire, en 1945 : les Européens furent frappés de voir les vainqueurs tout recouvrir de leurs excréments. Dans les journaux intimes de 1942 de l’écrivain et scénariste Iouri Naguibine, on lit que là où les troupes soviétiques sont passées, « il y a de la merde partout, même sur la table, le poêle, le rebord de la fenêtre, dans le cache de la lampe suspendue62 ». Et cela a également frappé les Ukrainiens lorsqu’ils sont retournés à Boutcha et Irpine dans leurs maisons désertées par l’occupant : sur toutes les surfaces – sol, tables, armoires –, les Russes avaient laissé le même souvenir brunâtre de leur passage, comme pour marquer « leur » territoire de ces signes de mort.
D’ailleurs, n’est-ce pas pour cette raison qu’il y a une telle pénurie de toilettes décentes en Russie ? Dans de nombreuses écoles et hôpitaux, sans parler des habitations privées, elles sont même tout simplement inexistantes ; la civilisation s’est arrêtée aux fosses d’aisance63. Les excréments sont une force puissante : difficile d’y échapper et de les cantonner à des toilettes. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le niveau de civilisation se mesure à la qualité de ses égouts. Les matières fécales envahissent l’espace de la Russie et débordent sur l’étranger sous forme de fosses communes, de décharges gigantesques, de masses fécales et, enfin, de dictature économique des sous-sols : le pétrole et le gaz64.
Il y a là quelque chose de profondément archétypal. On lit dans Rouslan et Ludmila :
« Le tsar Kachtcheï65meurt sur son or ;
C’est l’esprit russe… que l’on odore ! »
Cela est involontairement perçu de manière psychanalytique, car l’or signifie allégoriquement les excréments, dont l’odeur, entre les lignes et dans notre subconscient, est associée à cet « esprit » (pour une analyse détaillée, voir l’article de Sigmund Freud « Caractère et érotisme anal »). Il est curieux que Pouchkine mentionne l’esprit russe lorsqu’il parle de Kochtcheï dépérissant sur son or. C’est comme s’il plongeait dans l’inconscient populaire et devinait à quoi allait ressembler l’avenir.
Récemment, cette omniprésence de la matière fécale s’est concrétisée dans une invention technique stupéfiante : le char à merde. Son inventeur, Alexandre Semenov, a breveté dès 2012 un système d’attaque permettant à l’équipage d’utiliser ses propres excréments pour tirer. Il ne s’agit pas d’une blague, c’est une réalité – à enregistrer dans les annales du complexe militaro-industriel. Ce char miracle mitraille les excréments des tankistes, en même temps qu’il neutralise physiquement et psychologiquement l’ennemi. Désormais, l’industrie de défense russe a de quoi être fière : certes, le char T-14 Armata, lui, est un échec, mais la merde devient une arme de combat.

L’idéologie actuelle de l’État est très proche du chthonisme, avec sa conception du pouvoir de l’Homme sur la terre, de la masse terrestre continentale dévorant les individus et les transformant en rejetons du corps national, faibles, sans âme et sans volonté. L’armée russe se bat actuellement pour une terre quasiment dévastée, puisqu’elle détruit elle-même tout ce que le labeur humain y a bâti. Le chthonisme est l’élément le plus ancien du « patriotisme » russe. Les mères parlent en ces termes de leurs fils tués pendant la guerre en Ukraine : « Certes, il a péri, mais au moins la patrie a gagné un peu de territoire. » Une contrepartie directe et naturelle : des corps et des vies humaines en quantité contre un bout de terre nue.
La « passion chtonienne » est l’une des variantes les plus frappantes du fascisme moderne. Umberto Eco, comme on le sait, cite 14 signaux permettant de reconnaître le fascisme. Je le définirais plus succinctement : le fascisme, c’est le renoncement à l’individualité au nom du triomphe de la terre, de l’enfouissement dans ses entrailles et de la destruction de cette conscience de soi, de cette responsabilité personnelle qui font de l’humain un être qui sort de sa caverne et se dresse sur la terre. Le renoncement à l’individualité, l’enfoncement dans la terre et le sang, voilà ce qui caractérise le fascisme. Le fascisme est une tentative collective de guérir le traumatisme de la naissance par l’expérience d’une mort symbolique ou physique – c’est-à-dire le refus de la conscience, du langage, de l’individualité, de toutes les angoisses d’une existence solitaire et réflexive – et par l’expérience d’une mort extatique dans le corps collectif de la terre, du peuple, de la foule.
Le terme « schizophrénie », introduit par le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939), signifie littéralement « division de l’esprit ». Comme l’ont montré Youri Lotman et Boris Ouspenski66, « la caractéristique de la culture russe […] est sa polarité fondamentale, qui s’exprime dans la nature duale de sa structure. Les principales valeurs culturelles (idéologiques, politiques, religieuses) du système médiéval russe s’inscrivent dans un champ de valeurs bipolaire, séparé par une ligne de démarcation nette et dépourvu de zone axiologique neutre67. » Cela est corroboré par les positions citées aux chapitres précédents de Dostoïevski, Askoldov et Freud sur la dualité de la conscience russe, dans laquelle les extrêmes se combinent sans aucune médiation ni réflexion. L’histoire particulière de la Russie en tant qu’État issu de la Horde d’or et qui a en partie intégré son mode de vie nomade explique également cette dualité que déplorait Tchaadaïev : le désir de créer un ordre civilisationnel stable et, en même temps, son instabilité et son désordre, le mépris de ses valeurs. Si un tel dualisme est profondément ancré dans la structure de la mentalité nationale, on comprend alors pourquoi même le fascisme, qui est par essence politiquement très homogène et totalitaire, acquiert des traits schizophréniques dans la Russie contemporaine.
L’idéologie impériale et fasciste russe actuelle est parfois qualifiée de « postmoderne », en référence à son éclectisme, mélange schizoïde de nationalisme, de christianisme, de soviétisme et de paganisme. Mais le postmodernisme est extrêmement critique à l’égard de toute forme d’impérialisme et encourage la multiplicité des sujets, la diversité des traditions, des perspectives et des visions du monde. Le postmodernisme suppose une pluralité des points de référence, et non une idéologie totalitaire, qu’elle soit « eurasienne » ou du « peuple profond68 », et qui nierait cette pluralité. Le postmodernisme implique de considérer les choses sous différents angles. C’est dans une certaine mesure une position de relativisme ou de scepticisme, cependant elle a une motivation morale qui lui est propre : elle appelle au respect de l’Autre.
Quant à ce syncrétisme sauvage de cléricalisme, stalinisme et monarchisme, dans lequel les mêmes bouches ou presque glorifient Jésus-Christ, Staline et Nicolas II, il ne s’agit pas là non plus de postmodernisme, bien au contraire : c’est la construction schizoïde d’une nouvelle méta-narration dans laquelle tout ce que nous faisons et tout ce que nos ancêtres ont fait est bien, et tout ce que font les autres est mal. Tuer, bombarder, torturer, détruire, violer, emprisonner, c’est bien ; prier, se repentir, aller à l’église, être pieux, humble et soumis, c’est bien aussi. Et la question de la compatibilité de ces attitudes ne se pose même pas69.
Non, bien sûr, ce n’est pas du postmodernisme, mais ce n’est pas non plus du nazisme classique : c’est de la duplicité, du schizofascisme, de la haine contre tout le reste du monde ; une haine qui se nourrit des sources les plus diverses et les plus éclectiques, pourvu qu’elles s’enflamment facilement et alimentent un même feu. Le schizofascisme est aux « -ismes » traditionnels (communisme, fascisme et autres totalitarismes) ce que les armes nucléaires sont aux armes conventionnelles. Il est prêt à détruire non seulement les « classes sociales ennemies » et les « races inférieures », mais aussi le monde entier. « Qu’avons-nous besoin du monde, si la Russie n’en fait pas partie ? » interroge le président russe70. Il avait déclaré en 2014 qu’il était prêt à utiliser l’arme nucléaire si le monde s’opposait à l’annexion de la Crimée71. Ce que l’on peut finalement résumer ainsi : qu’avons-nous besoin du monde, si la Crimée n’appartient pas à la Russie ? À la place de la Crimée pourrait figurer l’oblast de Donetsk, l’Ukraine, la Géorgie, les pays baltes, l’Europe ou n’importe quel endroit sur terre. Telles sont les prétentions de cette nouvelle méta-narration, sous-tendues par un chantage nucléaire à l’échelle mondiale. La schizophrénie est ici la manifestation d’une conscience fracturée, mais réunifiée par un instinct destructeur.
Bien que la schizophrénie et le postmodernisme jouent tous deux sur le terrain des différences radicales et de la fragmentation, ces jeux sont fondamentalement différents. La schizophrénie est le monologue tragique de la folie, tandis que le postmodernisme est un dialogue créatif avec le chaos, d’où naît une nouvelle compréhension du monde. En Russie, le postmodernisme, en tant qu’expérience de déconstruction et de relativisation de tout projet totalitaire, est encore de nos jours tourné vers l’avenir, et peut s’avérer une arme efficace contre les chimères patriarcales et mythologiques que la propagande nationaliste féroce du potchvennitchestvo fait surgir des profondeurs de l’inconscient collectif. Le postmodernisme en Russie n’a pas encore rempli sa mission historique, et plus le pays recule vers un passé prémoderne, plus les valeurs du postmodernisme sont nécessaires : souplesse et plasticité stylistiques, ouverture d’esprit et tolérance éthique, capacité à privilégier l’individuel et le fragmentaire plutôt que le total.
Traduit du russe par Nastasia Dahuron
Lire le chapitre précédent : « Un mensonge qui ne trompe pas »
<p>Cet article La passion chthonienne a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:11
Journaliste et traductrice, elle voit dans l’entraide ukrainienne une leçon démocratique pour l’avenir.
<p>Cet article Maja Thrane, une Suédoise qui aide l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
Entretien réalisé par Galia Ackerman
Journaliste et traductrice suédoise, Maja Thrane participe au réseau d’aide à l’Ukraine en Suède. Dans cet entretien, elle raconte son parcours et explique ses motivations. Elle expose ses réflexions sur la société ukrainienne qui, pour elle, possède plus de dynamisme que nos sociétés occidentales, et parle également de ses voyages dans ce pays. De très belle expériences, que Maja nous relatera peut-être un jour dans Desk Russie…
Nous allons commencer par quelque chose de très simple. Racontez-nous qui vous êtes, ce que vous faites dans la vie.
Je suis suédoise, mais de parents immigrés en Suède. Mon père est un immigré de Pologne. Et ma mère est danoise. Depuis 15 ans, je travaille comme traductrice, critique littéraire, écrivaine. J’ai notamment travaillé, depuis une dizaine d’années, pour un journal suédois qui s’appelle Svenska Dagbladet, en tant que critique littéraire.
Et depuis l’invasion, j’ai reçu la formation d’assistante infirmière. Puis j’ai fini par joindre une organisation de volontaires suédois qui travaillent en Ukraine.
Qu’est-ce qui vous a poussée à faire cette formation ? Avez-vous compris, dès le début de la guerre, que c’était une guerre qui allait durer ?
Je ne me suis même pas posé cette question. Pour mon premier voyage en Ukraine, je voulais être formée pour soigner les blessés. Mais je ne suis pas toute jeune. Et c’est quand même très dur comme travail. J’ai donc décidé de tester mes capacités non pas sur la ligne de front, mais plus en arrière. Parce qu’on ne sait pas comment on va réagir dans une situation de guerre. Pour cette raison, j’ai finalement opté pour un travail de volontaire, en distribuant de l’aide humanitaire.

Mais qu’est-ce qui vous a poussée à vous engager dans cette guerre, précisément ? Pourquoi cette guerre plutôt qu’une autre ?
Peut-être que parfois, les choix qu’on fait, on les comprend plus tard. Je pense que ça doit être une combinaison du fait d’avoir grandi en Suède, ce que ça représente, ce que la Russie représente pour la Suède, et puis le fait de l’histoire familiale, sans doute, bien sûr, parce que mon père est Polonais. Il a quitté la Pologne communiste pour la Suède en 1969. Je n’avais aucune illusion sur ce qui était en train de se jouer en Ukraine, et ça m’a touchée très profondément.
Ma première sensation a été une douleur énorme. Et la deuxième pensée que j’ai eue, immédiate, a été pour ma grand-mère, une Juive polonaise. Au moment de l’invasion allemande de la Pologne, elle a voulu rejoindre la Résistance, mais elle a été repoussée parce qu’elle était juive, on ne voulait pas d’elle. Elle a donc passé cinq ans à se cacher. Elle a survécu avec sa mère, en Pologne même. Pour être ensuite persécutée pendant la campagne antisémite de 1969.
Là, elle a pris ses trois enfants qui ne savaient pas qu’ils étaient juifs, en disant, voilà, vous êtes juifs et on va partir en Suède. Et ils se sont rendus en Suède. Je pense qu’il y a quelque chose en moi qui est lié à cette histoire : je ne peux pas me permettre d’avoir des illusions sur certaines choses.
Des illusions sur la Russie ?
Je ne me suis jamais fait d’illusion sur les intentions de Poutine. Je pense que beaucoup de Russes, de Polonais, peut-être de Français, s’illusionnent en croyant qu’on peut négocier avec quelqu’un comme lui, mais moi, je n’y crois pas.

Mais vous dites que c’était aussi l’atmosphère en Suède.
Il y avait, dès le début, une compréhension que la Russie représentait une menace, non seulement pour l’Ukraine, mais aussi pour tout le nord de l’Europe. La Finlande, qui est quand même très proche de la Russie, a vécu la guerre avec la Russie.
La Suède a peur, une véritable peur de la Russie. D’où son adhésion à l’OTAN, alors que pendant 200 ans, la Suède est restée « neutre », entre guillemets, parce qu’elle n’était pas neutre, mais se voulait neutre. Et pour beaucoup de gens que je connais, il était hors de question d’adhérer à l’OTAN.
Mais après l’invasion, ça a changé. C’était très étrange, parce qu’il y a eu très peu de débats préparatoires pour ce choix, pour cette décision. Ce n’était pas un vote populaire non plus, à l’initiative de la population. Les sociaux-démocrates ont fait un revirement total, et ça donne une idée du rapport de la Suède à la menace russe. À l’heure actuelle, nous sommes en train de mettre énormément de ressources dans la défense.
Vous avez rejoint un réseau suédois d’aide à l’Ukraine. Vous pouvez en parler un peu ?
C’est une organisation qui s’appelle OperationChange et qui s’est constituée spontanément lors de l’invasion, quand beaucoup d’immigrés ont afflué à la frontière polonaise. Des Suédois s’y sont rendus pour porter assistance, pour aider les Ukrainiens à partir en Europe, pour apporter leur aide. Et en fait, au fur et à mesure que les vagues d’immigration ont diminué, ces Suédois se sont rendus davantage à l’intérieur du pays, en Ukraine, où il y avait plus de besoins.
C’est une organisation d’aide humanitaire, il n’y a que des volontaires. On travaille pendant notre temps libre. On rassemble du matériel en Suède, on l’apporte en Ukraine et on le distribue sur place.
Presque dès le début, on a eu des gens sur place, des Suédois qui vivent là. On a une sorte de système de permanence où on essaie toujours d’avoir des volontaires expérimentés in situ. Et puis, on a des volontaires qui viennent, chaque fois un mois minimum, pour travailler. Il y a tout un système en Suède pour rassembler l’aide. Dès le début, nous avons distribué des centaines de tonnes d’aide humanitaire.

En quoi consiste cette aide humanitaire ?
En fait, nous allons voir des Ukrainiens et nous leur demandons quels sont leurs besoins. On ne va jamais faire des donations de ce qu’on ne nous a pas demandé parce que ça, c’est le pire. On travaille avec les orphelinats, avec les hôpitaux, avec les centres d’accueil pour des réfugiés internes. On travaille également avec des organisations qui soutiennent l’armée. Mais on a décidé de rester dans l’humanitaire, on ne travaille pas directement avec l’armée. Indirectement, on la soutient avec, par exemple, des couvertures chauffantes pour les blessés. Et puisqu’on est en hiver, on a fait une campagne pour en avoir plein pour les blessés, parce que c’est très, très important de se tenir au chaud. On a une section médicale pour tout ce qui est aide médicale. Elle est livrée aux hôpitaux et aux points de stabilisation.
Et puis, il y a tout ce dont on peut avoir besoin dans un centre de réfugiés. Des vêtements, mais aussi des produits sanitaires. Enfin, pour les orphelinats, il faut absolument de tout. Ça peut être des jouets, des vêtements, etc.
Une autre très grande chose qu’on fait depuis un an, c’est rassembler des filets de pêche qui protègent contre les drones. Les filets de pêcheurs suédois et danois sont de très bonne qualité. Donc nous avons transporté des centaines et des centaines de tonnes pour mettre autour des routes, autour des entrées d’hôpitaux, etc. Ça prend énormément de place dans un camion, mais c’est efficace. Nous avons également commencé un nouveau projet.
En quoi consiste-t-il ?
C’était l’initiative d’une maison d’édition finlandaise WSOY. J’ai rencontré l’éditeur cet été à l’Arsenal, le grand salon du livre de Kyïv. Quand il a entendu parler de nos projets, il a dit, mais est-ce que nous, en tant qu’éditeurs, on ne pourrait pas soutenir l’Ukraine avec de la littérature ukrainienne, puisque les maisons d’édition, les endroits où on stocke les livres, les bibliothèques sont attaqués ? Il a proposé de soutenir l’achat et la production de livres ukrainiens. Il a fait une première donation, nous avons pu acheter des livres ukrainiens, et notre organisation les a distribués.
Vous les avez achetés où ?
On les a achetés directement dans deux grandes maisons d’édition ukrainiennes. Nous avons coopéré avec Pen Ukraine, qui avait reçu une partie de la donation, car ils font, depuis déjà 2014, des voyages littéraires avec des auteurs ukrainiens et des livres, dans des endroits qui ont été occupés ou qui se trouvent près de la ligne de front, là où les libraires n’ont plus beaucoup de livres.
Nous nous sommes dit que nous serions complémentaires, que nous irions dans les hôpitaux, les orphelinats, qui ont aussi un grand besoin de littérature ukrainienne, et nous avons fait le premier voyage en novembre. Nous avons emmené deux auteurs ukrainiens qui ont fait des ateliers avec les enfants sur place.
Vous avez vous-même conduit des camions en Ukraine ?
Oui, plutôt de grosses camionnettes.

Combien de voyages avez-vous fait pendant la guerre ?
Je suis allée une fois en 2024, et là j’ai fait deux voyages cette année. Ce n’était pas prévu, mais j’ai beaucoup aimé le projet de distribution de livres. Je suis allée là-bas au mois de mai, et puis j’y suis retournée en novembre 2025, pour le projet Books for Ukraine.
Et où avez-vous pu aller, en novembre ?
Principalement à l’est, parce que c’est là où les besoins sont les plus urgents. Après, c’est vrai que ça devient de plus en plus compliqué, à cause des attaques de drones. Il est très compliqué de se rendre dans une grande partie de l’oblast de Donetsk. Il y a des endroits où on ne peut plus aller personnellement, alors on cherche des solutions.
Dans certains endroits où nous sommes allés il y a quelques mois encore, on ne peut plus se rendre. Par exemple, en 2024, nous allions à Pokrovsk, c’est impossible maintenant.
Au début, nous avions notre base à Sloviansk. J’y étais en 2024. Et puis, la même année, il y a eu une attaque de missile. Nous avons eu beaucoup de chance parce que le missile a explosé entre notre immeuble et notre parking, pile au milieu, ça a fait un cratère entre les deux. Heureusement, personne n’a été blessé. Mais par contre, l’immeuble avait été partiellement détruit. Nous avons une autre base maintenant.
Et quand vous y allez, vous vivez chez l’habitant ?
Ça dépend. Il y a notre base, là où on se repose, on se réorganise, on planifie les voyages. La plupart du temps, on prépare des voyages de trois ou quatre jours. Et là, selon la location, on peut loger soit dans des hôtels qui sont un peu à l’écart, soit chez des amis ukrainiens volontaires comme nous.
Les volontaires suédois, qu’est-ce qui les anime ? Est-ce que c’est surtout des gens qui ont des racines à l’Est ?
Pas du tout. Et c’est très intéressant, je trouve. Parce que ce sont vraiment des Suédois ordinaires, des « monsieur et madame Toutlemonde ». Il y a beaucoup de gens à la retraite, qui vont en Ukraine et qui veulent participer, qui veulent aider, parce qu’ils ont le temps. Ils sont aussi très engagés, se sentent concernés par la situation. Mais il y a tous les âges. Souvent, ces volontaires n’ont aucune expérience de guerre, ni expérience dans l’armée.
Parmi ceux qui sont partis spontanément au tout début pour porter secours à la frontière, beaucoup de gens avaient l’expérience de la vie associative, qui est très forte en Suède. C’est-à-dire qu’on se réunit pour faire quelque chose ensemble. Cet esprit associatif, faire quelque chose ensemble, sans profit, ça fait du bien.
Et maintenant qu’on est à quatre ans de guerre, est-ce que vous sentez une certaine lassitude au sein de la société suédoise et même parmi ces volontaires ? Vous avez toujours du souffle ?
Je pense que tout le monde, partout, sent une lassitude, on veut que ça s’arrête, bien sûr. Parfois, pendant nos réunions de volontaires, on rêve du jour où on va pouvoir venir en Ukraine juste pour passer du temps ensemble. Je pense que tout le monde est fatigué. Mais si nous, on est fatigués, il faut se dire que ce n’est rien par rapport à ce que ressentent les Ukrainiens. Et le besoin de les soutenir se fait d’autant plus pressant, justement parce que ça ne s’arrête pas. Quand on regarde comment ça se passe pour les volontaires ukrainiens, nous ce n’est rien. Parce qu’on peut rentrer, se reposer, s’en aller, choisir de repartir, choisir de se reposer. On pense tous qu’on est des privilégiés, en fait, par rapport aux Ukrainiens qui n’ont pas ce choix.

Vous y êtes allée pour la dernière fois il y a pratiquement deux mois, en novembre. Comment sentez-vous la société ukrainienne d’aujourd’hui ?
Je suis très, très impressionnée par l’Ukraine et par les gens. Il y a un éveil de solidarité et d’entraide que je trouve assez magnifique. Cela nous apprend quelque chose qui, je l’espère, va vraiment aider la société ukrainienne pour l’avenir, parce qu’elle aura de vraies ressources et une sorte d’expérience démocratique et d’entraide, d’anti-corruption aussi.
À cause des problèmes de corruption, on garde une certaine prudence. On va sur place, on se rencontre, on discute. On fait une petite donation et on voit comment ça marche. Et vu qu’on est tellement proche des personnes à qui on donne qu’on sait très bien ce qui se passe, donc on voit très, très vite si ça ne va pas.
Il y a eu des cas où on a interrompu la coopération parce qu’on sentait qu’il y avait quelque chose de pas clair. Mais la plupart du temps, c’est quand même du travail très honnête et très solide.
Les Ukrainiens sont beaucoup plus avancés que nous, en Suède. Chez nous, on croit que l’État doit nous ci, l’État doit faire ça… Et quand l’État ne le fait pas, on est mécontents et on va voter différemment parce qu’on n’est pas contents. Je vous donne un exemple. Cet hiver, il y a eu beaucoup de neige. Et à Stockholm, il y a eu 10 000 plaintes auprès de l’autorité régionale parce qu’il n’y avait pas assez de machines pour enlever la neige. Et moi, je me suis dit, mais qu’est-ce qui empêche les gens de prendre la pelle et de sortir dehors pour nettoyer le trottoir devant leur immeuble ?
En Ukraine, on sait très bien que si on veut qu’il se passe quelque chose, il faut le faire. On ne peut pas toujours s’attendre à ce que l’État nous apporte tout ce dont nous avons besoin. Il y a une sorte de sens des responsabilité, on assume sa propre responsabilité pour la société.
Cette structure horizontale de la société ukrainienne, cette auto-organisation, on l’a déjà vu, par exemple, sur le Maïdan. Comment expliquer ce réflexe de trouver soi-même des solutions, comme ces babouchkas qui tricotent des écharpes pour les soldats ?
Une bonne question. Peut-être que le fait de savoir que l’État ne pourra pas apporter son aide encourage l’idée de trouver des solutions par soi-même… Cela vient de la faiblesse de l’État ? Oui, peut-être. Une sorte de troisième voie, parce qu’on sait qu’on ne pourra pas compter sur ce système-là ?
Vous avez parlé de la corruption. Avez-vous été réellement confrontée à la corruption pendant vos voyages ?
Très peu. Personnellement, je n’ai pas croisé de cas de corruption. Mais parfois, quand on allait rendre visite à un nouveau contact, on ne le sentait pas du tout. C’est difficile de comprendre pourquoi, mais parfois il y a quelque chose qui cloche.
Cependant, à un niveau plus élevé, je sais qu’il y a eu des scandales avec la Croix-Rouge internationale, par exemple. Peut-être que lorsqu’il y a des fonds qui arrivent et personne pour vérifier où ça va, c’est une circonstance propice à la corruption. Et au niveau gouvernemental, il y a encore de vieux crocodiles, qui fonctionnent toujours selon de vieux schémas. Mais le combat contre l’ennemi commun soude les gens et freine la corruption.
Pour finir, pourriez-vous me raconter quelque chose que vous avez vécu, comme une histoire qui sort de l’ordinaire ?
J’ai l’impression qu’on tombre presque tous les jours sur quelque chose qu’on trouve extraordinaire, là-bas. Je peux vous raconter deux petites histoires.
La première se passe à Kyïv en 2024 – il y avait beaucoup d’attaques sur la ville à l’époque. On s’était dit : on va quand même essayer de pas rester trop longtemps en ville, on va repartir. Mais on est tombés en panne avec notre camion, un vendredi après-midi en pleine ville, sur un pont, où il ne faut surtout pas rester. On a commencé à chercher un contact pour nous dépanner. On a fini par trouver un homme qui a dit, oui, je peux me rendre sur place dans une heure. Malgré un gros souci avec notre camion, nous avons réussi à nous rendre chez un garagiste. Et lui, quand il a vu qu’on était des volontaires, il a mis toute l’équipe sur notre camion parce qu’on disait qu’on voulait partir le soir. Et ils ont fini par réparer le camion. C’est un truc tout bête, mais pour moi, c’est quand même magnifique.
Et une autre chose que je trouve quand même assez incroyable, c’est qu’aujourd’hui, il y a plein de choses qui marchent mieux en Ukraine qu’en Pologne ou qu’en Suède.
Il y a le service des postes Nova Pochta, qui est magnifique, qui est incroyable, et qui maintenant, quand on ne peut pas livrer à certains endroits, nous assure la livraison. Il y a les Chemins de Fer d’Ukraine, qui sont magnifiques, qui marchent beaucoup mieux qu’en Suède ou en Pologne. Il y a des cartes bancaires très performantes, on peut régler même dans un tout petit café, on peut payer partout et ça marche. Bref, il y a une modernité en Ukraine qu’on ne connaît pas en Occident. C’est très moderne au niveau technique.
Bon, je vais vous raconter l’autre petite histoire, que j’ai décrite dans un texte qui sortira en suédois. C’était au mois de mai, par un jour ensoleillé, et on allait se rendre à Mejové, qui est à 30 kilomètres de Pokrovsk, pour une livraison. Normalement, quand on va dans des endroits comme ça, on ne reste pas très longtemps. Quand on est à 30 kilomètres du front, on entend en permanence l’alerte qui se déclenche et là, tout était très silencieux. On a su plus tard que l’alarme avait été débranchée parce qu’elle stresse les enfants, et aussi les animaux. Quand on est arrivé là où on devait livrer – c’était dans un hôpital –, la personne n’était pas là.
On était en train de discuter de quoi faire, et trois vieilles dames étaient assises là à nous observer. Une Ukrainienne qui travaille dans notre organisation nous a apporté des fraises. Je ne sais pas du tout comment elle a trouvé ce petit paquet de fraises. Et comme il y avait du retard pour notre rendez-vous, on s’est installés là, sur un banc, à manger des fraises. Et on a fini par partager ce moment avec ces trois vieilles dames, qui ne vivaient sans doute pas leur première guerre, ni même leur deuxième… On a passé ce beau moment ensemble. Maintenant, malheureusement, il ne reste pas grand chose de Mejové.
C’est cela qui me fend le cœur. Tu rencontres tous ces gens et puis tu t’aperçois qu’ils vont devoir partir. Ça me fait mal surtout pour les personnes âgées, parce qu’à 80 ans, 90 ans, tu as vécu toute ta vie quelque part et tu vas devoir tout laisser derrière toi pour aller dans un endroit que tu ne connais pas. Ces trois vieilles dames, on ne sait même pas où elles sont maintenant. Or, quand on est âgé, on est censé passer ses jours dans son village adoré pour finir sa vie en paix.
On faisait une livraison dans une autre ville, dans l’oblast de Donetsk justement, et on a croisé deux réfugiés qui venaient de se faire évacuer de leur village. L’homme n’avait pas enlevé ses bottes depuis un an parce qu’il voulait avoir le temps de descendre dans sa cave ou de fuir. Que reste-t-il de la dignité dans cette situation ? C’est un pays entier qui souffre de ce que personne ne devrait avoir à vivre.
<p>Cet article Maja Thrane, une Suédoise qui aide l’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
15.02.2026 à 14:10
L’Union européenne, malgré ses défauts, est le seul espoir mondial face à un nouvel ordre orwellien.
<p>Cet article La montée de l’oligarchie nécropolitique a été publié par desk russie.</p>
Selon le politologue autrichien, le monde ressemble de plus en plus à l’univers de 1984, célèbre roman d’Orwell. Nous assistons au renforcement d’élites gouvernantes, en Russie, en Chine, et même aux États-Unis, qui se vantent d’un système de gouvernance fondé sur la force et la transgression. Pour devenir un frein à la descente accélérée du monde vers un autoritarisme inhumain, L’Europe a besoin d’une union politique plus profonde, capable d’agir comme une puissance stratégique dotée d’une architecture de sécurité et de défense unifiée.
Le stratège politique russe Vladislav Sourkov a un jour admis que les institutions démocratiques importées par la Russie depuis l’Occident après l’effondrement de l’Union soviétique revêtaient un caractère rituel. Décrit comme l’éminence grise de la politique russe en raison de son rôle dans la formation et la consolidation du régime autoritaire de Poutine, Sourkov a reconnu que la Russie avait officiellement adopté ces institutions afin de « ressembler à tout le monde » et d’éviter que sa véritable culture politique ne dérange ou n’effraie les autres nations.
Cependant, après la détérioration des relations entre la Russie et l’Occident, la Russie a décidé qu’elle n’avait plus besoin de prétendre être « comme tout le monde » et a exposé la structure brutale de son système de gouvernance, sans aucune façade démocratique artificielle pour la dissimuler. Cette exposition du pouvoir brut est de nature exhibitionniste. Le plaisir ne réside pas seulement dans la possession – ou la prétention de posséder – le pouvoir lui-même, mais aussi dans le fait de se vanter de la liberté et de l’impunité dont il fait preuve dans son application.
Ce comportement n’est en aucun cas limité à Moscou. Cette posture attire désormais de nombreuses personnes, en particulier au sein de certains cercles du pouvoir à Washington, où la transgression est de plus en plus considérée comme une vertu et où l’ivresse provoquée par l’absence de contrainte est affichée plutôt que dissimulée. Et c’est aux États-Unis, le pays qui a autrefois dirigé la formation de l’ordre international après la Seconde Guerre mondiale, que la brutalité à fleur de peau du credo « la force fait le droit », défendu par l’administration Trump et qui n’est plus édulcoré par le soft power américain, préside désormais à l’exécution publique de cet ordre même. Il n’est donc pas étonnant que ce spectacle soit accueilli avec satisfaction – voire avec une joie non dissimulée – dans les bunkers et les palais présidentiels russes et chinois.
Écrivant sur la crise de l’entre-deux-guerres du XXe siècle, le philosophe politique Antonio Gramsci l’a décrite comme un « interrègne », une période où l’ancien ordre est en train de mourir et où le nouveau n’est pas encore né. Dans une telle période, écrivait-il alors qu’il était incarcéré dans l’une des prisons fascistes italiennes, « une grande variété de symptômes morbides apparaissent ».
Aujourd’hui, près d’un siècle plus tard, le pouvoir de contraindre et de dominer sans vergogne est l’un des symptômes morbides de notre propre interrègne. À mesure que ce pouvoir dégénère en primitivisme, il dévoile son cœur nécropolitique : la volonté et la capacité de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Et c’est l’émergence d’une nouvelle classe oligarchique, une oligarchie nécropolitique, qui est devenue un autre symptôme morbide de notre condition actuelle. Composée d’élites extractives, technologiques, financières, sécuritaires et immobilières, l’oligarchie nécropolitique américaine est prête à gouverner en administrant la mort aux populations considérées comme non indispensables ou en les abandonnant.
Son déni climatique accélère la destruction des écosystèmes et rend sacrifiables de vastes populations humaines et non humaines, produisant une violence lente et diffuse sous forme de vagues de chaleur, d’inondations, de sécheresses, de famines et de migrations forcées.
Son contrôle algorithmique, ses monopoles d’attention et son microciblage politique orchestrent la fragmentation sociale, incitent à la violence politique et vident la vie démocratique de sa substance pour la plonger dans un état permanent de guerre affective.
Ses pratiques de détention massive, d’incarcération et d’expulsion gouvernent par la peur et l’exposition, déchirant les familles et laissant des communautés fracturées absorber les décombres sociaux d’une précarité chronique.
Ce régime de gouvernance menace directement et indirectement la vie et le bien-être des populations bien au-delà des frontières des États-Unis. Sur le plan international, l’oligarchie nécropolitique américaine sape les alliances politiques occidentales, détruit les liens commerciaux et économiques entre des partenaires de longue date, érode la souveraineté des États indépendants, paralyse la gouvernance multilatérale et sape l’unité européenne en encourageant activement les forces illibérales hostiles au projet européen.
Ces dernières années, en particulier depuis le milieu et la fin des années 2010, le roman dystopique 1984 de George Orwell est devenu une référence universelle dans les discussions sur la surveillance totale, le contrôle autoritaire, la propagande et la répression psychologique.
Ce qui manque généralement à ces discussions, cependant, c’est le cadre géopolitique du roman : la division du monde en trois super-États – Océania, Eurasia et Eastasia – dont la domination mondiale rappelle de manière dérangeante les États-Unis, la Russie et la Chine d’aujourd’hui.
Ce qui est peut-être encore plus troublant, étant donné qu’Orwell a écrit 1984 comme un avertissement au monde occidental, c’est le fait que les trois super-États de son roman ne diffèrent pas les uns des autres. Tous trois sont des régimes totalitaires qui maintiennent leurs sociétés dans un état permanent de mobilisation et d’obéissance grâce à la machine de la propagande et à la logique du sacrifiable.
Il se peut que notre interrègne se termine par l’établissement d’un nouvel ordre international ressemblant à celui décrit de manière si effrayante par Orwell. Et il se peut bien que l’Union européenne – malgré tous ses défauts et ses lacunes – soit aujourd’hui le seul espoir mondial pour ceux qui, à travers et au-delà de l’Occident, s’opposent à l’oligarchie nécropolitique, quelle que soit leur nationalité.
Mais si l’Europe veut devenir un véritable frein à la descente accélérée du monde vers un autoritarisme inhumain, elle ne peut rester une constellation lâche de souverainetés nationales concurrentes. Elle a besoin d’une union politique plus profonde, capable d’agir comme une puissance stratégique unique dotée d’une architecture de sécurité et de défense unifiée.
Sans une telle concentration de pouvoir, l’Europe restera géopolitiquement réactive, structurellement vulnérable et, en fin de compte, exposée à l’étalage éhonté d’un pouvoir nu et sans limites.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article La montée de l’oligarchie nécropolitique a été publié par desk russie.</p>
03.02.2026 à 20:43
« Céder des territoires, c’est livrer les millions d’Ukrainiens qui y vivent à un système d’oppression totale. » Vous pouvez signer cet appel porté par onze intellectuels français.
<p>Cet article Lettre ouverte au Président de la République a été publié par desk russie.</p>
Paris, le 15 janvier 2026
Monsieur le Président de la République,
Depuis février 2022, vous avez placé la France au premier rang des nations européennes soutenant l’Ukraine face à l’agression russe. Votre détermination à défendre l’intégrité territoriale ukrainienne, votre initiative dans la création de la Coalition des volontaires et votre engagement constant auprès du président Zelensky ont incarné les valeurs européennes de liberté et de résistance à l’oppression. Alors que s’ouvrent des perspectives de négociations, votre rôle est déterminant pour définir les conditions d’une paix juste et durable.
C’est dans cet esprit que nous nous adressons à vous aujourd’hui. Réunis autour de l’appel « People First » lancé par les prix Nobel de la paix 2022, l’Ukrainienne Oleksandra Matviichuk et le Russe Oleg Orlov, nous vous demandons de porter au cœur des négociations une exigence fondamentale : la protection et la libération immédiate et sans condition des populations ukrainiennes victimes de la terreur du Kremlin.
Les chiffres documentés par les organisations de défense des droits humains révèlent l’ampleur du drame :
• 19 546 enfants ukrainiens déportés ont été recensés par les autorités ukrainiennes, dont seulement 1 954 ont pu être rapatriés. Des centaines de milliers d’autres vivent sous occupation russe, soumis à une russification forcée systématique dès la maternelle, préparés à devenir de futurs soldats contre leur propre patrie.
• Au moins 16 000 civils ukrainiens, et beaucoup plus selon certaines estimations, sont portés disparus et illégalement détenus en Russie. Ils subissent torture, violences sexuelles, humiliations et traitements inhumains en violation flagrante du droit international. Certains parmi eux sont morts en détention.
• Des milliers de prisonniers de guerre ukrainiens sont torturés, exécutés ou soumis à des conditions de détention terrifiantes qui violent les conventions de Genève. Leur état de santé est extrêmement préoccupant.
• Les populations des territoires occupés (3 à 3,3 millions de personnes) sont contraintes de prendre la nationalité russe sous peine d’expropriation, de privation des droits sociaux, de déportation ou d’emprisonnement. Même ceux qui prennent la nationalité russe ne sont pas à l’abri : les autorités russes ont commencé à exproprier la population ukrainienne pour la remplacer par des colons russes.
Ces crimes ne sont pas des dérives individuelles mais s’inscrivent dans un système planifié et supervisé directement par Vladimir Poutine.
C’est pourquoi la Coalition des volontaires doit imposer un cadre humanitaire aux pourparlers avec la Russie :
Il faut également exclure tout passage sous contrôle russe de territoires qui se trouvent actuellement sous contrôle ukrainien. Car céder des territoires, ce n’est pas tracer des lignes sur une carte, c’est livrer les millions d’Ukrainiens qui y vivent à un système d’oppression totale.
Ce sont les valeurs et l’honneur de l’Europe qui se jouent dans le sort de ces enfants, de ces civils, de ces prisonniers, de ces populations. C’est notre capacité collective à défendre l’humanité contre la barbarie.
Avec notre plus profond respect et notre confiance en votre engagement,
Galia Ackerman, historienne, écrivaine, rédactrice en chef de Desk Russie
Jean-François Bouthors, journaliste, écrivain
Stéphane Courtois, historien
Michel Eltchaninoff, philosophe, essayiste
François Kersaudy, universitaire, historien
Bernard-Henri Lévy, philosophe, écrivain, cinéaste
Marc Lévy, écrivain
Jonathan Littell, écrivain et cinéaste
Ariane Mnouchkine, metteuse en scène, fondatrice du Théâtre du Soleil
Sylvie Rollet, universitaire, présidente de Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !
Nicolas Werth, historien, président de Mémorial France
Paru dans L’Express le 2 février 2026.
Quel sort pour les populations des territoires ukrainiens occupés ? Compte rendu de notre soirée à l’Auditorium de l’Hôtel de Ville de Paris.
<p>Cet article Lettre ouverte au Président de la République a été publié par desk russie.</p>