22.10.2026 à 14:13
Équipe de l'Observatoire
Les débats sur l'imposition des fortunes et sur la « taxe Zucman » le montrent aisément : la concentration continue des richesses entre les mains des ultrariches pose avec acuité la question de la fiscalité du patrimoine. Les droits de donation et de succession, en particulier, pourraient bien être au centre du débat fiscal à venir. Cet impôt n'a pas bonne presse. Méconnu, il fait par ailleurs l'objet de déclarations grossières et trompeuses de la part de ceux qui veulent le réduire, voire (…)
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Les débats sur l'imposition des fortunes et sur la « taxe Zucman » le montrent aisément : la concentration continue des richesses entre les mains des ultrariches pose avec acuité la question de la fiscalité du patrimoine. Les droits de donation et de succession, en particulier, pourraient bien être au centre du débat fiscal à venir. Cet impôt n'a pas bonne presse. Méconnu, il fait par ailleurs l'objet de déclarations grossières et trompeuses de la part de ceux qui veulent le réduire, voire le supprimer. D'autres en préconisent le renforcement.
Historiquement, cet impôt a été pensé comme un moyen de dégager des recettes et de réduire les inégalités, ce qui devait permettre d'en finir avec la société de rentiers qui s'était forgée par l'accumulation de richesses. La rente était considérée non seulement comme injuste mais aussi comme anti-économique. Pour certains libéraux attachés à la réussite par le mérite et non par l'héritage, il faut imposer les successions. De manière générale, il est reconnu à cette imposition un rôle important en matière de redistribution et d'égalité des chances.
La question revient donc en force à l'occasion du débat budgétaire et des élections présidentielles. L'offensive est lancée par les mouvements situés à droite et à l'extrême droite, qui se prononcent pour une baisse, voire une suppression, de cet impôt. Il est donc urgent de mesurer les enjeux afin de rappeler l'importance de légitimer et de rénover les droits de donation et de succession.
Commençons par planter le décor du patrimoine des ménages en France. Le patrimoine des ménages représentait environ 600 % du revenu national en 2020, contre 300 % en 1970, la part du patrimoine hérité dans la richesse française ayant par ailleurs fortement augmenté : elle est en effet passée de 35 % au début des années 1970 à 70 % aujourd'hui [1], ce qui alimente la dynamique des inégalités de patrimoine.
L'héritage est à l'origine de la fortune des ultrariches : 7 des 9 Français devenus milliardaires en 2024 sont des héritiers, tandis qu'un quart des milliardaires français est issu de trois familles. Les 0,1 % des héritiers les plus favorisés recevraient pour leur part en moyenne environ 13 millions d'euros, soit 180 fois l'héritage médian [2]. Par ailleurs, selon l'INSEE [3], environ un tiers des ménages n'héritent jamais au cours de leur vie. Surtout, 85 % des héritages reçus sont inférieurs à 100 000 euros (dont 62 % sont inférieurs à 30 000 euros). Selon l'INSEE, début 2024, 10 % des ménages détenaient plus de 858 000 euros de patrimoine brut, tandis que 30 % en possèdent moins de 40 000 euros, le patrimoine net médian se situant à 148 000 euros [4]
L'argument selon lequel il faudrait exonérer le fruit d'une vie de travail sous-entend que la plupart des successions sont imposables. C'est faux. En réalité, l'immense majorité des transmissions (environ 85 %) n'est pas concernée par les droits de donations et de successions. Selon l'INSEE, près des deux tiers des transmissions de patrimoine (62 %) représentent moins de 30 000 euros, et plus d'un tiers (35 %) n'atteignent même pas 8 000 euros. De facto, les mesures visant à les alléger ou les baisser bénéficieraient très largement aux plus riches. En outre, le manque à gagner qui découlerait d'un éventuel allègement serait immanquablement payé par toute la population, par l'affaiblissement du service public et la pression austéritaire.
De manière générale, les droits de donations et de successions jouent trop peu leur rôle redistributif. Comme c'est hélas déjà le cas pour d'autres impôts comme l'impôt sur le revenu [6], l'écart entre les taux des barèmes progressifs (établis en fonction des liens de parenté) et la réalité de l'imposition des transmissions de patrimoines est abyssal. Le taux marginal du barème progressif pour une succession « en ligne directe » (entre parents et enfants) peut ainsi atteindre 45 % en théorie. Mais dans les faits, les très gros héritages bénéficient de nombreuses possibilités de réduire leur taux effectif moyen qui s'établit ainsi à environ 10 %, selon les estimations disponibles, parfois beaucoup moins.
Comment est-ce possible ? Certains mécanismes allègent la facture finale. Il existe ainsi un abattement de 100 000 euros (qui se « régénère » tous les 15 ans) appliqué pour une succession ou une donation de chaque parent à chaque enfant. Au sein d'une famille de 2 parents et 2 enfants, 400 000 euros de patrimoine net peuvent ainsi être transmis par voie de donation sans payer d'impôt et ce, tous les 15 ans.
Cette possibilité ne concerne bien évidemment que les plus aisés. L'INSEE confirme d'ailleurs que seuls « 20 % des ménages ont déjà reçu une donation au cours de leur vie. Il s'agit des donations déclarées, devant un notaire, un avocat ou à l'administration fiscale. Ces ménages ont un patrimoine moyen encore plus élevé (698 300 euros), que ceux qui ont hérité ». C'est la raison pour laquelle tout relèvement de cet abattement et/ou toute réduction de la durée au cours de laquelle cet abattement s'applique ne peut mécaniquement concerner que les plus aisés.
Outre cet abattement (applicable à toutes les transmissions en ligne directe), les plus riches optimisent leur gestion patrimoniale avec, notamment le pacte Dutreil, les dispositifs prévus en matière d'assurance-vie, le démembrement de propriété ou encore la non-taxation de certaines plus-values latentes lors de la transmission. Ces dispositifs profitent particulièrement aux grandes transmissions et diminuent donc la progressivité de l'impôt. À titre d'exemple, l'assurance-vie, qui permet dans certaines conditions de transmettre des sommes avec une fiscalité plus favorable que le régime successoral classique.
Le pacte Dutreil, pour sa part, prévoit une exonération de 75 % sur certaines transmissions d'entreprises. Ce dispositif n'est pas plafonné et bénéficie par conséquemment massivement aux transmissions importantes, pour un manque à gagner important : 5,5 milliards d'euros par an [7]. Il constitue un puissant outil de gestion et de transmission du patrimoine sur le long terme, ce qui explique que les donations en représentent une très large part. Il se cumule par ailleurs avec le démembrement de propriété, l'anticipation d'une donation en nue propriété et les abattements pour donation en ligne directe notamment, qui se régénèrent tous les 15 ans. L'utilisation de tout ou partie de ces mécanismes abaisse considérablement l'imposition réelle des transmissions.
France stratégie a ainsi estimé que, pour l'ensemble des transmissions, le taux moyen effectif d'imposition (soit le rendement de l'impôt rapporté au montant annuel total d'actifs transmis) est proche de 5 % mais qu'il se situe entre 2 % et 3 % pour les successions en ligne directe. Dans son rapport sur le pacte Dutreil, la Cour des comptes a même montré que dans certaines conditions, ce taux effectif peut descendre jusqu'à 1,63 % voire 0,7 % pour des donations à 2,5 millions d'euros.
Si rien n'est fait, les inégalités patrimoniales vont augmenter alors que les 10 % des ménages les plus riches détiennent déjà 55 % du patrimoine, alimentant la reconstitution d'une société de rentiers. Le flux annuel des transmissions patrimoniales dépasse aujourd'hui 15 % du revenu national. Et la France entre en effet dans une période de « grande transmission » : plus de 9 000 milliards d'euros de patrimoine devraient être transmis entre 2025 et 2040, plus de 18 000 milliards d'euros d'ici 2050, notamment avec la disparition progressive de la génération du baby-boom [8]
Plus précisément, selon Oxfam France, dans les 30 prochaines années, 25 milliardaires français transmettront à leurs héritier∙es plus de 460 milliards d'euros de super-héritages sur lesquels l'État risque de perdre 160 milliards en raison des niches fiscales existantes.
Au-delà du creusement des inégalités et de la reconstitution d'une société de rentiers, les effets sociaux et environnementaux s'annoncent dévastateurs si aucune réforme visant à mieux taxer les transmissions n'est engagée. La concentration des richesses peut ainsi avoir un impact sur le coût du foncier, avec des effets d'éviction probables pour de nombreux ménages. Une société de rentiers fige par ailleurs les classes sociales en bloquant l'ascenseur social. Le consentement à l'impôt peut s'effondrer dans un contexte de profonde crise démocratique.
Par ailleurs, sur le plan économique, l'épargne nourrira la rente passive plutôt que l'investissement productif. Enfin, dans une telle société qui fera la part belle à la consommation de luxe, les rentiers verront leur capacité à polluer se renforcer.
Enfin, les recettes manqueraient aux services publics, qui ne seraient plus en capacité d'assurer leurs missions, au risque que elles-ci soient sacrifiées ou transférées au secteur marchand.
Les politiques néolibérales et conservatrices nous mènent dans une impasse. La bifurcation sociale et écologique s'impose. Elle nécessite un financement à la hauteur des enjeux. Vu l'état du système fiscal actuel, marqué par une grande injustice, les sources de financement se trouvent chez les plus riches et notamment sur la détention et la transmission des patrimoines.
Le débat ne sera pas simple, car les partis conservateurs et d'extrême droite veulent réduire, voire supprimer, les droits de donation et de succession et engager un vaste mouvement de privatisations. En somme, on aura d'un côté, les partisans d'un maintien et d'une vraie réforme de ces impôts et de l'autre, ceux qui veulent les réduire voire les supprimer.
Cet impôt n'est pas populaire pour deux raisons principales : il n'est pas connu et il renvoie dans l'imaginaire collectif à la mort. Au reste, l'expression « impôt sur la mort » est utilisée par ses opposants, même si cela relève en réalité de la manipulation. Pour le dire simplement, personne ne souhaite mourir et tout le monde veut légitimement que ses enfants héritent de ce qui a été épargné. Sur cette base qui nourrit les idées fausses, le but des opposants est donc de tenter de convaincre la population de demander la suppression de cet impôt. Or, nous l'avons vu, l'argument consistant à dire qu'il faut baisser voire supprimer cet impôt pour que tout le monde puisse transmettre à ses enfants le fruit d'une vie de travail est particulièrement spécieux et trompeur puisque dans les faits le fruit d'une vie de travail est transmis sans droits de succession dans 85 % des cas (les transmissions non imposables).
La fiscalité successorale est difficile à comprendre, notamment en raison de la multiplication des abattements, exonérations et barèmes ou encore des dispositifs favorisant la transmission du patrimoine. Cette complexité conduit les Français à surestimer le niveau réel de taxation.
Pour rénover les droits de donation et de succession et leur redonner une réelle progressivité, synonyme de justice fiscale et d'efficacité budgétaire et économique, il existe plusieurs propositions :
– calculer l'impôt sur la totalité de ce qu'un héritier a reçu au cours de sa vie, plutôt que séparément pour chaque succession ou donateur ;
– revoir les barèmes pour d'une part, renforcer la progressivité réelle de l'impôt. Sur ce point, plusieurs pistes existent : une proposition de loi propose un taux de 50 % au-delà de 3 millions [9] ou instaurer un héritage maximum [10], ces pistes pouvant se combiner avec le relèvement ou l'adaptation des abattements existants afin d'exonérer les transmissions de faible ou de moyenne importance [11], avec l'instauration d'u plafond en montant et non en pourcentage sur la résidence principale pour faire davantage contribuer les transmissions comportant des biens de grande valeur ou encore avec l'instauration d'un héritage universel pour toutes et tous4 [12] ;
– éviter que certaines transmissions de valeur moyenne entre parents relativement éloignés paient des droits de donation et de succession (car si la plupart des successions sont non imposables, certaines entre cousins le sont) : il faut donc réduire ou supprimer ces différences de barème ;
– s'attaquer aux principales niches fiscales [13] en commençant par plafonner l'économie d'impôt permis par le pacte Dutreil afin de ne pas pénaliser la transmission de PME et de mettre davantage à contribution les transmissions patrimoniales importantes (les super-héritages) ;
– ajouter une dimension écologique sous forme de « contribution verte » sur les héritages. La fiscalité pourrait tenir compte de la performance énergétique des biens immobiliers transmis ainsi que de l'empreinte carbone des patrimoines financiers (par exemple pour taxer davantage les titres financiers détenus dans des industries « brunes »), ce qui permettrait de rendre la fiscalité plus écologique et d'inciter à investir dans des activités respectueuses de l'environnement.
– garantir une plus grande transparence en matière de statistiques pour éclairer le débat public.
Ces propositions ont le mérite d'aller dans le bon sens. Mais avant tout, il faudra faire œuvre de pédagogie pour défendre cet impôt face à l'offensive réactionnaire à l'œuvre. Les conservateurs ont détricoté l'impôt sur le revenu (avec de nombreuses niches fiscales et le prélèvement forfaitaire unique qui a sorti les revenus financiers du barème progressif de l'impôt sur le revenu) et mis fin à l'impôt de solidarité sur la fortune, ils ont réduit les moyens de l'administration fiscale. Il leur reste à s'attaquer aux droits de succession et de donation.
Avec la question du financement de la sécurité sociale (et face aux projets de TVA sociale), c'est l'un des grands sujets du débat fiscal du moment.
[1] Les notes du Conseil d'analyse économique (CAE), Repenser l'héritage, n° 69, décembre 2021 et Les Échos, « L'énorme héritage des boomers », 9 mars 2026.
[2] Rapport d'Oxfam France, « Super-héritages : le jackpot fiscal des ultra-riches », 13 mai 2025.
[3] Données de l'INSEE reprises par l'Observatoire des inégalités, « 85 % des héritages sont inférieurs à 100 000 euros », 28 avril 2026.
[4] INSEE Focus, « Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2025 », n° 371, 9 décembre 2025.
[5] Boris Menenti, « Que répondre à ceux qui voient dans la taxation de l'héritage un impôt sur la mort ? », Le Nouvel Obs, 21 novembre 2025.
[6] Voir Attac/Observatoire de la justice fiscale, « A la recherche de l'impôt perdu », 16 avril 2026.
[7] Rapport de la Cour des comptes, « Le pacte Dutreil, un dispositif fiscal en forte croissance à mieux cibler », novembre 2025.
[8] Perspectives, l'analyse économique et sectorielle du Groupe crédit agricole, « France – La grande transmission », n° 26/058 du 9 mars 2025.
[9] Proposition de loi instaurant un impôt sur les grandes successions (IGS) d'Alexandre Ouizille déposée au Sénat le 8 décembre 2025.
[10] Olivia Boulay, « Héritage : taxer plus ou moins, le grand clivage de la présidentielle 2027 », site Meilleurtaux, 11 septembre 2026.
[11] Antony Cortes, « Héritage : exonérer en dessous de 200 000 euros, tout prendre au-dessus de 12 millions, que proposent les candidats à la présidentielle ? », L'Humanité, 22 septembre 2026.
[12] Thomas Pikerry, « La solution la plus simple pour diffuser la richesse est l'héritage pour tous », Le Monde, 16 mai 2021.
[13] Note d'Attac, « Qui veut gagner des milliards ? En finir avec les niches fiscales injustes », 4 juillet 2025.
12.10.2026 à 18:03
Équipe de l'Observatoire
Le Conseil des Prélèvements Obligatoires (CPO), organisme rattaché à la Cour des comptes, a publié fin septembre 2026 un rapport sur l'impôt sur le revenu (IR). Ce rapport dresse un bilan détaillé des évolutions de l'IR et pointe notamment une tendance a priori contrastée : la hausse des revenus déclarée couplée à une baisse du taux moyen d'imposition. Il analyse la hausse du nombre de contribuables aisés non imposables à l'IR et formule par ailleurs plusieurs recommandations.
** Des (…)
Le Conseil des Prélèvements Obligatoires (CPO), organisme rattaché à la Cour des comptes, a publié fin septembre 2026 un rapport sur l'impôt sur le revenu (IR). Ce rapport dresse un bilan détaillé des évolutions de l'IR et pointe notamment une tendance a priori contrastée : la hausse des revenus déclarée couplée à une baisse du taux moyen d'imposition. Il analyse la hausse du nombre de contribuables aisés non imposables à l'IR et formule par ailleurs plusieurs recommandations.
Le CPO a calculé que, entre 2017 et 2024, les revenus fiscaux déclarés des ménages ont connu une hausse significative de 23,2 % qui dépasse largement l'inflation (+18,4 %). Cette progression s'explique principalement par la dynamique des revenus du capital mobilier. Le rapport souligne en effet que, depuis 2018 et la mise en place du prélèvement forfaitaire unique (PFU), les dividendes sont moins imposés que lorsqu'ils l'étaient au barème progressif. Un constat que l'association Attac a toujours dressé et qui est parfaitement visible dans les montants records de distribution de dividendes. Les revenus soumis en principe à un taux proportionnel - en très grande majorité le prélèvement forfaitaire unique (PFU) – ont ainsi augmenté de 33 à 97 milliards d'euros entre 2017 et 2024, soit un quasi-triplement. Le rapport relève que cette hausse globale des revenus provient également de la hausse des revenus des foyers intermédiaires et aisés.
Malgré cette hausse des revenus, le taux moyen d'imposition à l'IR a diminué, passant de 7,0 % du revenu fiscal de référence (RFR) en 2017 à 6,7 % en 2024. Cette baisse s'explique principalement par la réforme du barème de l'IR en 2020 ( qui s'est traduite par une baisse du taux de la première tranche de 14 % à 11 %) et l'impact des réductions et crédits d'impôt. Le rapport remarque que la progressivité de l'IR est moins marquée qu'auparavant. Pour les 10 % des foyers fiscaux les plus aisés, le taux moyen est stable autour de 13 % mais pour le top 1 % des foyers les plus aisés, le taux moyen d'imposition est passé de 23,0 % à 19,4 % ; Le rapport confirme ce qu'Attac dénonce : une fiscalité moins progressive pour les très hauts revenus [1]
Le CPO pointe la hausse du coût des réductions et crédits d'impôt qui, pour le seul IR, représente 15 milliards d'euros en 2024 (contre 14,5 milliards en 2017). Les réductions et crédits d'impôt n'affecteraient la progressivité de l'impôt que pour une minorité de foyers fiscaux. Selon le CPO, ces dispositifs « procurent à un nombre limité de foyers à revenus élevés des avantages très conséquents, ce qui conduit à s'interroger sur les limites des dispositifs existants de plafonnement et l'intérêt d'un impôt minimal » : 1 200 foyers fiscaux réduisent ainsi leur IR de 61 000 euros parmi lesquels 200 foyers fiscaux voient leur IR diminuer en moyenne de 220 000 euros…
Le rapport relève que, pour les foyers fiscaux qui réduisent leur IR de plus de 100 000 euros, « Rapporté à leur revenu fiscal de référence (4,86 M€), cela correspond à un taux d'imposition, après réductions et crédits d'impôt, de 20,5 %, soit un niveau équivalent à celui des 1 % des foyers aux revenus les plus élevés ».
L'information est régulièrement commentée : en 2024, 13 300 foyers sont assujettis à l'Impôt sur la Fortune Immobilière (IFI, c'et-à-dire déclarant un patrimoine net supérieur à 1,3 million d'euros)) mais ne paient pas d'IR. Ils étaient 11 900 foyers dans cette situation en 2020. Ces foyers ne sont pas les mêmes : ils sont peu à être restés non imposables plusieurs années de suite : 37 700 foyers fiscaux distincts ont été assujettis à l'IFI sans payer d'IR au moins une année entre 2019 et 2024, mais seulement 1 400 l'ont été tout au long de la période. Cette situation s'explique notamment par l'imputation de crédits d'impôt pour des revenus déjà imposés à l'étranger et de déficits agricoles, fonciers ou industriels et commerciaux.
Le CPO formule trois recommandations qui s'ajoutent aux 18 formulées en 2024. Revoir la définition du revenu pour la contribution différentielle sur les hauts revenus (CDHR), afin d'en renforcer l'efficacité, inscrire un cadre pluriannuel pour la fiscalité des particuliers dans la prochaine loi de programmation des finances publiques (LPFP), afin de stabiliser les règles fiscales et limiter dans le temps le bénéfice de nouvelles niches fiscales en évaluant systématiquement leur efficacité avant reconduction, afin d'éviter l'accumulation de dispositifs coûteux et peu efficaces.
De manière générale, le CPO estime nécessaire de renforcer la progressivité de l'IR, car la fiscalité reste peu progressive pour les très hauts revenus, de limiter les effets pervers des réductions et crédits d'impôt et de simplifier le système fiscal car la complexité des dispositifs de type « niches fiscales » et leur instabilité législative nuisent à leur lisibilité et à leur efficacité.
Si Attac propose des mesures plus ambitieuses en matière d'impôt sur le revenu (barème ou revue des niches fiscales par exemple), reconnaissons toutefois que les travaux du CPO sont, une fois de plus, particulièrement instructifs, en ce qu'ils pointent des anomalies et injustices fiscales que notre association dénonce de longue date.
[1] Voir notamment la note Attac/Observatoire de la justice fiscale, « A la recherche de l'impôt perdu. Le séparatisme fiscal des ultrariches », 16 avril 2026.
25.09.2026 à 11:48
Équipe de l'Observatoire
Sébastien Lecornu a confirmé que le projet de loi de finances pour 2027 ne comporterait pas de hausse d'impôt, sa priorité étant de diminuer les dépenses publiques pour faire baisser le déficit public. Cette position n'est pas surprenante : elle rejoint celle de l'ensemble des forces politiques allant du centre à l'extrême droite, selon lesquelles il faut éviter d'augmenter les impôts, surtout ceux concernant les plus riches et les multinationales. La raison invoquée ne varie ni avec le (…)
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Sébastien Lecornu a confirmé que le projet de loi de finances pour 2027 ne comporterait pas de hausse d'impôt, sa priorité étant de diminuer les dépenses publiques pour faire baisser le déficit public. Cette position n'est pas surprenante : elle rejoint celle de l'ensemble des forces politiques allant du centre à l'extrême droite, selon lesquelles il faut éviter d'augmenter les impôts, surtout ceux concernant les plus riches et les multinationales. La raison invoquée ne varie ni avec le temps, ni avec la conjoncture : la France est championne du monde des impôts, les augmenter nuirait à l'économie française et nous propulserait à des taux records de prélèvements obligatoires rapportés au produit intérieur brut, etc. Les arguments sont les mêmes que ceux des conservateurs de tout poil qui, depuis le 19ᵉ siècle, s'opposent à toute proposition consistant à renforcer la progressivité de l'impôt.
Pour justifier le refus de toute hausse d'impôt des plus riches, le ministre des comptes publics a déclaré le 24 août dernier : « Demander des efforts aux plus fortunés, on l'a déjà fait dans les budgets précédents, ceux de 2024, ceux de 2025, c'était la contribution différentielle sur les hauts revenus ». Cette déclaration a de quoi étonner. La contribution en question (un impôt minimal théorique de 20 % du revenu fiscal de référence) a en effet dégagé un rendement aux allures de pourboire : 388 millions d'euros en 2025, loin des 2 milliards d'euros annoncés.
La raison de cet écart ? L'optimisation fiscale… Les ménages concernés peuvent en effet agir sur leur niveau de revenu : ils ont notamment minimisé les dividendes provenant de leurs holdings patrimoniales, laissant celles-ci accumuler les flux qui remontent des sociétés qu'elles contrôlent. Si les stratégies d'évitement de l'impôt sont hélas souvent efficaces, il est possible de taxer vraiment davantage les plus riches. Encore faut-il prévoir la bonne assiette, une juste appréhension de la capacité contributive et un contrôle efficace. C'est l'intérêt du débat sur l'impôt plancher sur la fortune proposé par Gabriel Zucman et des positions exprimées en faveur des droits de mutation à titre gratuit (droits de donation et de succession).
Si une véritable imposition des plus riches contribuerait à réduire les inégalités et à renforcer un consentement à l'impôt qui s'affaiblit d'année en année, elle permettrait également de dégager davantage de recettes publiques. Celles-ci peuvent servir à financer la bifurcation sociale et écologique. Et en la matière, les besoins d'investissements publics sont immenses.
Au plan mondial, l'Organisation de coopération et de développement économiques estime les besoins de financement pour atténuer (le terme est prudent) le changement climatique à 5 000 milliards de dollars par an jusqu'en 2030 [1] . Pour la France, le rapport Pisani-Ferry-Mahfouz chiffrait à 66 milliards d'euros par an les investissements supplémentaires pour, là encore, atténuer le réchauffement climatique, dont près de la moitié en dépenses publiques. Précisons ici que cette estimation ne prenait pas en compte toutes les dépenses dites liées (dépenses d'adaptation, de protection sociale, de protection de la biodiversité ou de réparations des dommages incombant à l'État) [2]. Les enjeux sociaux ne sont pas en reste. Au plan mondial, 831 millions de personnes vivent avec moins de 3 dollars par jour [3]. En France, avec 15,4 %, la pauvreté atteint des niveaux record : près de 10 millions de personnes disposent de revenus mensuels inférieurs à 60 % du revenu médian [4]. Au plan mondial, selon l'Organisation des Nations Unies, 3,8 milliards de personnes n'ont pas de couverture sociale, notamment dans les 20 pays les plus vulnérables face à la crise climatique, au sein desquels 91,3 % des habitants (364 millions de personnes) ne bénéficient d'aucune protection sociale [5]. On pourrait décliner les besoins sociaux en matière d'éducation, de santé, de logement, d'accès aux ressources et à l'énergie, etc.
Résumons les enjeux de la période le plus simplement possible. Il serait dangereux, inconcevable et irresponsable de ne rien faire. Quelle est l'orientation à défendre ? Il s'agit d'empêcher une baisse du revenu de l'immense majorité de la population, de renforcer une action publique véritablement au service de l'intérêt général, d'assurer une protection sociale de haut niveau et un accès aux besoins fondamentaux pour toute la population, de réduire les inégalités dont les effets sociaux, environnementaux mais aussi démocratiques sont dévastateurs, d'organiser la décarbonation de l'économie et de préserver l'environnement (la biodiversité, etc). Ces enjeux sont tous liés.
Comment organiser un financement à la hauteur des enjeux ? S'agissant d'enjeux relevant de l'intérêt général et articulant le court et le long terme, on ne peut pas s‘en remettre au seul marché. Pour des raisons de justice fiscale, sociale et écologique mais aussi d'efficacité, il faut donc mobiliser les finances publiques, notamment pour favoriser l'investissement. Encore faut-il déterminer qui investit et comment. Soulignons ici le rôle stratégique de l'investissement public dans des domaines prioritaires (climat, éducation, santé, logement) dans lesquels l'investissement privé et ses critères de rentabilité à court terme sont inadaptés et conduisent à un déficit d'investissement. Certes, à l'évidence, pour cela, il faut des recettes publiques à la hauteur, ce qui suppose une réforme fiscale en profondeur, et une politique budgétaire clairement orientée vers des objectifs sociaux et environnementaux.
Pour le dire simplement, dégager des recettes supplémentaires passe par un renforcement de la progressivité de l'impôt et, notamment, par une hausse de l'imposition des plus riches en renforçant la progressivité de l'imposition des revenus et du patrimoine (tant au stade de sa détention avec un impôt sur la fortune à l'assiette large qu'au stade de la transmission via donation et succession) et des multinationales. Économiquement et socialement, il n'est en effet ni souhaitable, ni possible de relever l'imposition des ménages pauvres, des classes moyennes et des PME. Cela passe aussi par une action résolue contre les différentes formes d'évitement fiscal, qu'il s'agisse d'optimisation agressive ou de fraude fiscale. Enfin, l'argent public doit être bien orienté. Cela passe par une gouvernance budgétaire orientée vers des objectifs sociaux et écologiques qui pourrait prendre la forme d'une loi organique relative aux lois de finances, sociale et écologique [6]
Il faudra donc augmenter certains impôts, ceux des plus riches. Cela veut-il dire que nous serons écrasés par le poids des prélèvements obligatoires, comme l'assurent les opposants à toute hausse d'impôt ? Même pas… Concrètement, cela se traduirait surtout par du travail donné à des entreprises, des associations, bref, à des agents économiques qui vont employer davantage de salarié·es, qui travaillent sur l'ensemble du territoire et qui pourraient acheter des matériaux et/ou des services à d'autres entreprises, etc. Grâce à ce travail supplémentaire impulsé par l'action publique, ces entreprises et leurs salarié·es dégageraient une valeur ajoutée, ce qui soutiendrait l'activité économique et alimenterait les recettes publiques (fiscales et sociales), lesquelles pourraient améliorer les comptes publics ainsi que le financement de financer l'action publique, etc.
En somme, il s'agit de favoriser l'effet multiplicateur engendré par l'investissement public, selon lequel la dépense publique supplémentaire génère de l'activité économique et des recettes publiques (fiscales et sociales) qui réduisent in fine le déficit créé par cette dépense supplémentaire (et, accessoirement, qui diminue mécaniquement par les emplois créés les dépenses d'assurance chômage notamment). L'imposition supplémentaire des agents économiques les plus aisés ne se traduirait pour sa part pas par une baisse de leur consommation puisqu'elle affecterait leur propension à épargner, voire à spéculer. Les recettes de la TVA par exemple ne seraient pas touchées et il n'y aurait pas d'effet récessif, contrairement aux politiques d'austérité budgétaire.
L'effet multiplicateur a été souvent minimisé et critiqué par les néolibéraux puisqu'il offre une alternative à leur objectif ; organiser un repli de l'action publique et de la protection sociale au profit du secteur marchand. Pourtant, il est admis (notamment au sein du Fonds monétaire international [7]) que cet effet multiplicateur a été sous-estimé alors qu'il joue un rôle positif. Il a également été démontré que, si une dépense publique supplémentaire stimule l'économie, une baisse de dépense publique a un impact récessif. Cela a été le cas avec la politique d'austérité menée en Europe de 2010 à 2013. Censée favoriser la réduction de l'endettement public, son résultat a été différent : l'endettement a augmenté, l'activité économique n'a pas été relancée, les inégalités ont explosé et l'action publique s'est appauvrie. Récemment, une étude sur les enjeux budgétaires français précisait que « à mesure que les dépenses publiques sont réduites, la possibilité de stabiliser le rapport dette publique sur PIB s'éloigne d'autant. Selon nous, ceci devrait exclure toute tentation de vouloir réduire les déficits avec empressement. [8] » Autrement dit, il faut éviter l'austérité budgétaire que certains candidats s'obstinent pourtant à promettre…
Ajoutons un point pour conclure : engager une telle réforme fiscale se traduira peut-être par une hausse temporaire du taux de prélèvements obligatoires sur le produit intérieur brut. Même si l'essentiel est ailleurs (financer les besoins), on peut préciser que, à terme, cela peut aussi ne rien changer à ce fameux ratio. En effet, augmenter les impôts des riches et des multinationales pourrait bien ne pas impacter le taux de prélèvements obligatoires sur le PIB, puisque celui-ci bénéficierait de la relance générée par la dépense publique ! Étonnant, non ?
[1] Rapport de l'OCDE, « Financement et investissement pour les objectifs climatiques », 21 mai 2026
[2] Rapport Pisani-Ferry-Mahfouz, « Les incidences économiques de l'action pour le climat », mai 2023.
[3] Site de la Banque Mondiale : https://data360.worldbank.org/en/prosperity/poverty
[4] INSEE, « Chiffres clefs, L'essentiel sur… la pauvreté », 9 juillet 2026.
[5] ONU, « Plus de la moitié de la population mondiale a une couverture sociale (OIT) », 12 septembre 2024.
[6] Note d'Attac, « Reprendre la main, pour financer la bifurcation sociale et écologique », 6 octobre 2022.
[7] Olivier Blanchard, Daniel Leigh, « Growth Forecast Errors and Fiscal Multipiers, IMF Working Paper », 2013
[8] Sébastien Charles, « Quelle dynamique du ratio dette publique/PIB en cas d'austérité budgétaire ? Évaluation du cas français via le cadre comptable de Pasinetti », Revue de la régulation, automne 2025.