07.05.2026 à 18:04
Stratis VOUYOUCAS
En général, les goys ont tendance à nier la Shoah. Ici, c’est la réalité qu’on a tendance à nier. »
Un personnage dans Happy Birthday Mr. Mograbi
Avi Mograbi, documentariste israélien, l’un des cinéastes essentiels des trente dernières années, prend acte d’une question désormais centrale dans le monde contemporain : le réel ment.
L’une des fonctions du cinéma documentaire aura été de révéler une réalité cachée derrière le voile des apparences, de “dévoiler le monde sous la réalité”, pour reprendre l’expression de Luc Boltanski. Un voile composé d’une succession d’images mensongères dont la vocation était précisément de faire écran à cette réalité. Qu’on appelle cet écran « propagande », « idéologie », « spectacle » ou encore « simulacre », il se distinguait de la réalité elle-même avant de progressivement s’y substituer.
Dans un pays comme Israël, il semblerait que ce phénomène soit plus manifeste qu’ailleurs, et le génie de Mograbi aura été d’en avoir eu l’intuition percutante. Produire des images de la réalité empirique ne rend plus compte de ce qu’est le réel. La réalité elle-même est un simulacre dans une nation qui, pour se construire, en a recouvert une autre, a remplacé un peuple par un autre, une culture par une autre, une langue (et même deux, l’Arabe et le Yiddish) par une autre, en changeant les noms des villes, des villages, des lieux-dits, en remodelant le paysage : une réalité en a recouvert une autre.1
Mais cette réalité (celle de l’émancipation du peuple juif, de la conquête de sa liberté, de la démocratie – la “seule du Moyen-Orient”) est réversible et vient en recouvrir une bien plus brutale (celle de l’occupation, de l’exode, de l’apartheid, de l’oppression, de l’anéantissement). C’est peut-être cela que voulait dire Godard dans Notre Musique (2004) : « Les Israéliens retrouvent la fiction. Les Palestiniens tombent dans le documentaire ».

Mais Mograbi n’est pas un cinéaste théorique. Si ses films sont complexes, s’ils sont contraints d’interroger le medium cinématographique, c’est qu’ils doivent rendre compte d’une société aux enjeux quasi inextricables, et doivent questionner la possibilité même de représenter un monde où la réalité se dérobe en permanence, où l’Histoire hoquette, entre surplace et accélérations subites, entre brèves périodes d’espoir et longues plages de désolation. Le cinéma de Mograbi est un cinéma incarné qui engage d’abord un corps : le sien. Devant ou derrière la caméra. Il est de tous ses films, jouant tous les rôles, masculins ou féminins, immédiatement reconnaissable à son crâne rasé, son embonpoint, sa barbe de trois jours, son air tour à tour ironique, ahuri, furibond, consterné ou désespéré. Chacun de ses films est une sorte de vrai/faux journal intime (tourné dans son appartement qui nous devient familier), une parodie d’autofiction où se révèle pourtant toujours quelque chose de lui-même2. Car nous le voyons changer au gré des évènements, perméable aux mouvements de la politique ou de l’Histoire. D’abord satiriste féroce et combatif, avec l’espoir peut-être que son pays ne basculera pas vers le pire, on le voit perdre courage, perdre espoir, décliner, vieillir aussi, face à la caméra. De film en film, il aura interrogé, sur près de trente ans, les soubresauts d’une Histoire brutale – qui n’est au fond que la pointe avancée de l’Histoire de l’Occident – tout en auscultant ce que cette Histoire lui fait, ce qu’elle fait de lui, à son corps défendant. Aller voir ses films est comme venir prendre de ses nouvelles : se demander comment il va, s’il tient le coup ; rassurés quand il réussit à rester drôle, inquiets de voir la colère, la tristesse ou le désespoir prendre le dessus.
Mograbi c’est aussi un corps portant à bout de bras une caméra low-tech, au filmage nerveux, au zoom facile. Une caméra inquiète, qui se déplace, qui cherche, au style visuel à la limite de l’amateurisme, mais toujours mue par une quête obsessionnelle. A l’affut des situations, des gestes, des expressions des corps et des visages, ce corps-caméra ne se contente pas d’observer : il s’engage, s’interpose quand il est témoin de l’arbitraire ou de la violence. Car ce corps, c’est aussi une voix qui répond aux provocations, qui refuse d’obtempérer quand on lui demande d’éteindre la caméra, qui n’hésite pas à renvoyer une injure quand on le menace ou qu’on l’intimide. Qui résiste.
Avec Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) Mograbi met en place le dispositif qui sera aussi, peu ou prou, celui de ses deux films suivants (Happy Birthday Mr. Mograbi (1998) et Août avant l’explosion (2002)). Le cinéaste fait dialoguer une sorte de journal intime fictif face caméra avec des images documentaires prélevées dans le réel. Pourtant, nous le comprenons vite, les “documents authentiques” captés par sa caméra mentent tout autant que l’histoire fantaisiste qu’il invente face à nous. C’est la confrontation de ces deux simulacres qui va permettre à une vérité d’émerger. Il façonne des agencements satiriques qui évoquent – métaphoriquement cette fois – la réalité de son pays, Israël, et la schizophrénie d’un peuple incapable de prendre la mesure de ce qu’il est devenu : d’opprimé à oppresseur, de victime de l’Histoire à responsable du calvaire d’un autre peuple.
Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon nous plonge d’emblée dans son histoire personnelle : sa femme l’a quitté à cause de Sharon ! Le cinéaste ne fait pas mystère de ses positions politiques : il a admiré Sharon dans sa jeunesse, le considérant comme un héros – à l’image de la grande majorité des Israéliens – avant de voir en lui non seulement un adversaire politique, mais un homme dangereux, responsable de crimes de guerre, de « l’inutile guerre du Liban », des massacres de Sabra et Chatila et même du climat de haine ayant conduit à l’assassinat de Yitzhak Rabin. C’est cet homme dont il décide de documenter la campagne de soutien électoral à Benjamin Netanyahou en 1996. Une campagne que la plupart des observateurs pensaient perdue d’avance pour le Likoud, et qui s’avèrera victorieuse. Après quelques difficultés à entrer en contact avec lui, Mograbi peut finalement le rencontrer et, contre toute attente, découvre, au lieu du criminel de guerre pressenti, un homme cordial, plein d’humour, puis sympathique et même carrément chaleureux… A travers leurs nombreuses discussions téléphoniques sur l’avancée du projet, sa femme, Tammi, s’alarme de voir Avi « tomber amoureux de Sharon », mais rien n’y fait, le charme opère et Mograbi termine le film en train de danser dans un concert d’intégristes à papillotes, chantant à la gloire de Netanyahou et à la haine des Arabes.

Ce que décrit le film, c’est la façon dont la séduction politique peut opérer au détriment de toute pensée critique et, à travers son histoire fictive, c’est celle de tout un peuple qu’il décrit, sous l’emprise d’un homme charismatique aux idées hautement toxiques. Le personnage de Mograbi découvre aussi la tranquillité d’esprit qu’il y a à ne plus se préoccuper de politique, et à se laisser guider par un leader à qui on confie, en toute confiance, son destin… C’est aussi une description de la façon dont le politique s’introduit dans la vie quotidienne jusqu’à s’immiscer au cœur de l’intime. Mais pour arriver à cette vérité générale, il aura fallu faire un long détour par une fiction – celle de la séparation d’un couple détruit par le charme d’un politicien retors – nourrie par de véritables images de l’évolution de la relation entre Mograbi et Sharon et de l’incontestable pouvoir de séduction de ce dernier.

Cet aveuglement vis-à-vis de la réalité et de l’omniprésence de la propagande à tous les échelons de la vie sociale semble provoquer, d’un côté, un carnaval, un désir de fête généralisé décrit dans Happy Birthday Mr. Mograbi (1998) avec son débordement de parades kitchs, de chants et de danses commémorant les 50 ans de l’état d’Israël (une folie festive que l’on retrouve d’ailleurs dans Oui (2025) de Nadav Lapid où la société israélienne est décrite dans une sorte d’ivresse permanente, comme pour demeurer dans un déni perpétuel). Mograbi s’y représente en cinéaste tiraillé entre une commande de son producteur pour filmer les célébrations et une autre commande, venant cette fois d’un producteur palestinien, lui demandant de filmer les traces des villages détruits lors de la Nakba (« la catastrophe » des Palestiniens, c’est-à-dire l’épuration ethnique ayant conduit à l’exil de plus de 700 000 personnes et à l’abandon et/ou à la destruction de 400 villages arabes entre 1947 et 1949). Évidemment les deux dates se confondent, l’une venant littéralement recouvrir l’autre, comme les figuiers de barbarie viennent cacher et révéler la présence des ruines des villages dynamités par l’armée israélienne pour qu’il n’en demeure aucune trace. Pour ne rien arranger, la date de la fête correspond cette année-là avec l’anniversaire du cinéaste qui se retrouve paralysé et ne sait plus quoi filmer. Cerise sur le gâteau, les travaux de sa nouvelle maison prennent du retard car à la suite d’une erreur de cadastre dont il n’est pas responsable, son terrain empiète sur celui de son voisin. S’il veut être vraiment juste, il doit détruire sa maison et restituer une partie de son terrain au voisin. Mais voilà : il se retrouvera alors sans maison et sans argent pour en reconstruire une nouvelle. Il est donc plus simple de ne rien faire – c’est en tout cas ce que lui suggère son avocat. Le voisin, furieux, ne l’entend pas de cette oreille… La parabole est limpide.

La deuxième pathologie qui semble contaminer l’ensemble de la société israélienne est la colère. Dans Août avant l’explosion (2002), Avi Mograbi est sollicité par son producteur (interprété par Avi Mograbi lui-même) et encouragé par sa femme (Mograbi aussi, mais avec une serviette nouée sur la tête) pour faire un film sur le mois d’août. Le cinéaste, qui a ce mois en horreur, se laisse convaincre, mais dès qu’il sort sa caméra dans quelque recoin du pays, les gens se mettent à lui hurler dessus ou bien sont saisis par le cinéaste dans d’incessantes disputes. Tout le pays ressemble à une énorme cocotte-minute chauffée à blanc, prête à leur péter à la figure. Dans les territoires palestiniens, ce n’est guère mieux, les gens semblent résignés, voire désespérés… Ces scènes de colère ou de désespoir alternent avec des scènes de casting où Mograbi fait répéter à des jeunes actrices des phrases prononcées par la veuve de Baruch Goldstein, colon israélien originaire de Brooklyn, terroriste, responsable du Massacre d’Hébron le 25 février 1994 qui coûta la vie à 29 Palestiniens et fit 125 blessés parmi les personnes réunies pour la prière en ce mois de Ramadan. On sait que ce massacre contribua à mettre en péril le processus de paix et que Goldstein fut l’inspirateur de Yigal Amir, le meurtrier du premier ministre travailliste Yitzhak Rabin le 4 novembre 1995.
A la fin du film, alors qu’il traine du côté des territoires occupés, un enfant palestinien, derrière un mur de barbelés, lui renvoie son regard. Pour la première fois dans le film, espérons-nous, au-delà des différences, au-delà des murs, va s’établir un lien, une reconnaissance, fruit de notre humanité commune. Le plan dure, la caméra suit l’enfant à bout de zoom, comme pour prolonger l’échange silencieux. Puis le gamin se penche, ramasse une pierre et la lance violemment contre le cinéaste. Il ne peut voir en lui autre chose qu’un voyeur, un colon, un oppresseur. L’humanité ne se partage pas de part et d’autre d’un mur.

C’est la bizarrerie de ce film que d’arriver à traiter des sujets les plus sombres avec un humour sauvage, une frénésie grotesque (lorsque le montage superpose, avec des effets rudimentaires, Mograbi jouant simultanément son rôle, celui de sa femme et de son producteur dans un même plan, hurlant leurs désaccords, ou lorsqu’il confronte toutes ces situations contradictoires paroxystiques) qui semble être le reflet d’une société en train de basculer vers la folie criminelle.
Le désespoir. C’est le sentiment qui émane du film suivant de Mograbi, Pour un seul de mes deux yeux (2005). Comme s’il n’y avait plus la place pour la satire, comme si l’humour, cette “politesse du désespoir”, selon le beau mot, un peu usé, de Chris Marker, ne pouvait plus avoir cours dans ce monde déréalisé. Le film enferme le spectateur dans un étau où les causes se confondent avec les conséquences. C’est à la fois le film le plus didactique, le plus complexe et le plus sombre de Mograbi. On y voit à l’œuvre la façon dont l’idéologie vient se substituer à la réalité pour y faire écran ou plutôt pour l’enserrer dans un mur où les Mythes prennent le pas sur l’Histoire, où la propagande du récit national finit non seulement par tenir lieu de récit officiel, mais aussi par devenir le seul récit existant. La propagande, sujet de ses films précédents, a désormais contaminé tout le réel. Il va faire le portrait d’une société littéralement aveuglée par ses propres mythes. Pour un seul de mes deux yeux entrecroise quatre trames narratives qui entremêlent mythe et réalité, se confondant l’une avec l’autre jusqu’à obstruer totalement le regard, la pensée et même l’imaginaire.
D’un côté, certains mythes fondateurs d’Israël : celui de Samson, brute à la force surhumaine, combattant les Philistins et les tuant par milliers. Vaincu par la ruse de Dalila qui lui coupa les cheveux où résidait sa force, aveuglé et emprisonné par les Philistins, il demande à Dieu de lui rendre une dernière fois sa force, « pour un seul de ses deux yeux », afin de faire s’écrouler le palais où il est enfermé et entrainer le plus de Philistins possible (plus qu’il n’en n’a tué pendant toute sa vie) dans sa mort.
La grotte où résidait Samson, selon la mythologie biblique, est devenue un lieu de pèlerinage, où se rendent de nombreux Israéliens de toutes générations pour rendre hommage à celui qui a préféré mourir en tuant à l’aveugle ses ennemis plutôt que vivre emprisonné. C’est donc au premier des terroristes kamikazes que viennent rendre hommage ces jeunes rastas israéliens, chantant un reggae à la mémoire de leur héros en fumant des joints. L’absurdité même de la situation pourrait faire sourire – le reggae étant par essence une musique pacifiste et pour le moins anti-impérialiste – elle révèle pourtant la profondeur avec laquelle s’ancre l’obsession identitaire nationaliste, la haine de l’autre (le Palestinien n’étant autre que l’héritier étymologique du Philistin), mais sous un versant qui se voudrait cool, la société israélienne se vivant comme une sorte de pointe avancée du libéralisme culturel occidental. Moins drôle, mais tout aussi stupéfiant, ce groupe de rockers ultra religieux qui chantent, exaltés, face à un public de colons en transe, brandissant leurs fusils d’assaut : « Pour un seul de mes deux yeux ! Que je me venge de la Palestine ! Vengeance, vengeance, vengeance ! »

Le pendant de ce culte voué au kamikaze biblique est évidemment l’indignation que provoquent les attentats terroristes, dont le moteur est pourtant la même ferveur nationale, le même désir d’émancipation, le même besoin de liberté, le même désespoir face à l’enfermement, la même colère (la même haine) face à ses oppresseurs que l’on admirait chez le héros national.
La citadelle de Massada domine le désert de Judée. C’est ici qu’au premier siècle de notre ère, un millier de Zélotes révoltés contre l’occupant romain, se retranchèrent assiégés par les légions de Lucius Flavius Silva. Pour ne pas tomber entre les mains de leurs ennemis, les Sicaires zélotes préférèrent se suicider collectivement avec femmes et enfants, plutôt que de se rendre.
Mograbi nous fait découvrir le site par le biais des guides touristiques qui font visiter le fort à des touristes juifs venus du monde entier. Mais il s’agit de beaucoup plus que d’une simple visite guidée : c’est bien une légitimation du geste suicidaire des Zélotes qui est orchestrée. Les guides établissent un lien de continuité de Massada à la Shoah, hors de toute contextualisation historique, forgeant l’image d’un peuple en danger d’extinction, bâtissant l’image d’Israël en forteresse assiégée, menacée de toutes parts. Les guides racontent aux visiteurs horrifiés comment les Romains construisirent un mur autour de la citadelle, isolant les Sicaires et les empêchant de fuir ou de se ravitailler. Ils leur expliquent ensuite que, poussés par le désespoir et la ferveur, les Zélotes ont fait le choix de mourir pour ne pas tomber entre les mains de leurs oppresseurs. Dans une sorte de jeu de rôles, les visiteurs sont enjoints de choisir ce qu’ils auraient fait dans la même situation : se rendre ou mourir ? Indignés par la cruauté des Romains, la majorité d’entre eux choisit la mort plutôt que le déshonneur (et qui sait ? la torture, l’esclavage ou le viol). Le parallèle avec la situation d’enfermement des Palestiniens à Gaza ou en Cisjordanie est tellement flagrant qu’il n’est presque pas nécessaire à Mograbi de montrer la réalité quotidienne de ceux qui doivent passer murs, barrières, contrôles et check points pour accéder à leurs champs, aller à l’école ou à l’hôpital, dépendant de la volonté arbitraire des militaires israéliens, transformant leur quotidien en calvaire permanent : il devient pour eux presque normal de perdre une journée de travail, de cours, une récolte ou même la vie. La résignation, l’humiliation, mais aussi la colère et même la folie sont devenus comme une deuxième nature pour ceux qui vivent dans les territoires occupés.
Mograbi n’interprète ici aucun personnage fictif ; l’ironie, moteur de ses films précédents, n’est plus de mise : on le voit passer du temps au téléphone avec un ami palestinien de Cisjordanie bloqué chez lui par le couvre-feu décrété par Israël et sombrant progressivement dans le désespoir ; on l’accompagne, caméra au poing, filmant les exactions quotidiennes de l’armée israélienne ; on l’entend sortir de ses gonds, lorsque ne pouvant plus tenir sa place de témoin impuissant, il prend à partie les soldats de Tsahal maltraitant, humiliant des femmes, des hommes, des enfants ou des malades – avec la conscience tranquille de ceux qui exercent la violence avec toute la légitimité que leur confère leur situation de domination sans partage. En insultant un soldat (sincèrement outré par la colère verbale du cinéaste), Mograbi, en plus d’être l’incarnation du courage politique, semble remettre le Monde à l’endroit : la véritable violence n’est pas dans ses mots, fussent-ils grossiers (« Mais de quel trou ? De quel tas d’ordure vous sortez ? » dit-il aux soldats qui laissent attendre sans raison des enfants rentrant de l’école derrière une barrière, sous le soleil brûlant), mais bien dans les actes que commet banalement le jeune homme, sans la moindre conscience de faire le mal (« J’espère que tes enfants t’entendront » a-t-il le culot de répondre au cinéaste). La conclusion de la scène est sans appel : « Mais où va-t-on chercher des gens comme vous ? – Dans ton pays, répond le soldat – Exactement, la voilà la réponse. »

Z32 (2008): Un soldat israélien, ancien membre d’une unité d’élite, ayant participé à un crime de guerre accepte de témoigner devant la caméra de Mograbi, à la condition de rester anonyme. Ce dernier laisse la caméra à la petite amie du soldat afin qu’elle mène elle-même l’entretien. Elle veut comprendre comment l’homme dont elle partage la vie a pu se joindre au meurtre d’un policier palestinien innocent dans une opération de représailles dans les territoires occupés. La jeune femme le pousse à tout raconter dans le moindre détail et le jeune homme se livre sans rien cacher, dans le contexte intime de leur appartement, beaucoup plus que s’il s’était retrouvé face au cinéaste. Premier détour d’un film qui doit, pour s’approcher d’une vérité, en emprunter un autre : les visages de Z32 (c’est la référence de son dossier auprès de l’association qui recueille anonymement les témoignages) et de sa compagne sont cachés par un masque numérique d’abord informe (un floutage classique), puis par une sorte de boule de chair plaquée sur leurs visages (où ne sont visibles que leurs yeux et leur bouche), qui se dessine peu à peu pour former un visage de plus en plus reconnaissable.
Ce jeune homme, nous croyons le reconnaître, peut-être l’avons-nous croisé dans la rue, au café ou dans la queue d’un cinéma. Il a bien un “vrai” visage, mais celui-ci se déforme soudain, quand il porte sa main à sa bouche pour fumer sa cigarette. Ce visage est un simulacre, une image numérique plaquée sur le réel. Mais cet artifice technique nous fait réaliser que ce cas singulier pourrait être n’importe lequel d’entre nous. Dans un pays démocratique, ne sommes-nous pas tous responsables des exactions que commet notre armée ?
Z32 était un soldat d’élite, entrainé à combattre, convaincu de devoir défendre sa patrie. Pendant son service, comme la plupart des appelés du contingent, il s’ennuyait, se sentant sous-employé, inutile… C’est donc avec enthousiasme qu’à la suite d’un attentat terroriste ayant ciblé des soldats de Tsahal, il s’est embarqué dans un blindé pour enfin passer à l’action, sans penser ni à la nature de cette action – une opération punitive visant des policiers palestiniens innocents – ni à ses conséquences, sans penser à rien d’autre qu’à l’euphorie que lui procure l’adrénaline de l’action. N’est-ce pas dans le vide de la pensée que naît le mal, selon la célèbre formule d’Hannah Arendt ?

Ce n’est qu’après que Z32, en plein syndrome de stress post-traumatique, s’est confié d’abord à une association, puis à Mograbi. Il a pris conscience de la nature criminelle de ses actes et se débat avec sa conscience, ici parée des traits de sa très peu complaisante compagne. Le mal s’est invité à la maison ; il n’est plus nécessaire à Mograbi de se mettre en scène dans une fiction mimant l’intrusion du politique dans l’intime. Ici l’intime et le politique ont définitivement fusionné.
Pourtant, lorsque Mograbi revient sur les lieux de l’attaque avec le jeune homme, celui-ci peine à s’y repérer. Puis, petit à petit, retrouvant ses marques, Z32 nous fait revivre la scène : le déclenchement de la fusillade, la course vers les policiers palestiniens pris par surprise. Le meurtre. Mais aucune trace ne subsiste de ce qui s’y est passé. On peine à croire que ce pan de colline pierreux, ce tronçon de route où une dame inquiète presse le pas, ces quelques maisons aient été le théâtre d’un affrontement meurtrier. A nouveau, nous nous prenons à douter de la réalité. Que peut-elle nous révéler d’elle-même ?
Le cinéaste, pour trouver sa place dans le film, souhaite d’abord s’en faire le narrateur avec une cagoule noire – mimant à la fois le désir d’anonymat de son personnage et l’image d’Épinal du terroriste – mais elle se révèle trop inconfortable. Il décide alors de chanter le commentaire (un orchestre s’étant invité dans son salon) à la manière d’un chœur antique ou d’un song brechtien. Il ne s’agit pas, pour Mograbi, d’ajouter une sorte de plus-value artistique à son film, mais de souligner, par cette mise à distance, la dimension tragique de Z32, jeune homme ordinaire, devenu criminel de guerre et incapable désormais de distinguer en lui l’un de l’autre, comme ce masque numérique qui lui colle au visage et lui tient lieu d’identité au point de se confondre avec la sienne.
Un ancien soldat de la guerre du Liban découvre, deux décennies plus tard, qu’il a tout oublié de cette période pourtant marquante de sa jeunesse, où il faisait partie des forces d’occupation israéliennes. Pour recouvrer la mémoire, il va accomplir un travail d’anamnèse qui relève autant de l’enquête documentaire que du processus psychanalytique. Il part à la recherche de ses anciens amis, petites copines et compagnons d’armes pour reconstituer la trame fragmentaire des évènements dont il a perdu la mémoire. Peu à peu les entretiens enregistrés au magnétophone deviennent des images et nous sommes replongés dans l’atroce absurdité de la guerre, sorte d’interminable et monstrueux trip acide. Petit à petit la mémoire lui revient et soudain, il découvre en lui ce qui faisait écran à ses souvenirs : il a été le témoin de la complicité active de son armée, Tsahal, qui illuminait la scène du crime avec des fusées éclairantes, dans les massacres commis par des milices libanaises chrétiennes, des camps palestiniens de Sabra et Chatila (du 16 au 18 septembre 1982). C’est la trame de Valse avec Bachir (2008) d’Ari Folman qui raconte ici sa propre histoire.

La particularité de ce documentaire est d’être un film d’animation. Et donc de se refuser à reconstituer les souvenirs de la guerre par des images réelles, mais d’assumer pleinement l’artifice. De ne pas recouvrir les images manquantes par des images qui viendraient prendre leur place et se substituer au réel au risque de la falsification. La raison fondamentale, me semble-t-il, de ce détour par l’artifice est de faire surgir, à la fin du film, les vraies images de la découverte des charniers filmés par la télévision israélienne au matin de cette nuit de carnage. Soudain, le film peut à nouveau rendre visible ce que nous avions oublié, que nous ne savions plus ou ne voulions plus voir. Le réel peut alors advenir.
Dans le désert du Néguev, à quelques kilomètres de la frontière égyptienne, se trouve le camp de Holot où sont retenus entre 1500 et 3600 demandeurs d’asile, venus d’Erythrée ou du Soudan, au titre de la loi dite « anti-infiltration » votée en 2012. La plupart d’entre eux ont été arrêtés alors qu’ils vivaient et travaillaient en Israël depuis plusieurs années (ce que nous comprenons car ils parlent couramment Hébreu). Bien que « libres » de sortir du camp, ils doivent pointer trois fois par jour sous peine d’être envoyés en prison. Ils ne peuvent donc pas quitter le Néguev pour travailler ou aller voir leurs proches. Avec l’aide de Chen Alon, un ami metteur en scène, Mograbi organise avec certains d’entre eux un atelier, inspiré des méthodes du « Théâtre de l’opprimé », qui leur permet d’interroger leur statut de réfugié ne pouvant ni partir ni rester. C’est le point de départ du film Entre les Frontières (2017).
Comment un pays construit pour accueillir des réfugiés fuyant l’Europe en guerre, signataire du statut des réfugiés de l’ONU en 1951, refuse de recueillir ceux qui fuient à leur tour des persécutions dans leurs pays d’origine ? Pendant tournage, la loi « anti-infiltration » fut finalement jugée anticonstitutionnelle. La détention serait désormais limitée à 12 mois. Les détenus de Holot allaient avoir la possibilité de quitter le camp pour réintégrer la vie sociale. Pourtant, une grande partie d’entre eux veut rester. Même si les conditions de rétention sont déplorables, ils préfèrent le camp au retour en ville où sévissent discriminations et humiliations quotidiennes.
Cette fois, Mograbi n’imagine pas une fiction, ne se met pas en scène face à la caméra. C’est à travers l’atelier de théâtre qu’il donne une représentation condensée d’un aspect constitutif de la société israélienne : le racisme structurel. Plutôt que de le donner à voir à travers des images documentant le périple et les déplorables conditions de vie des migrants, le cinéaste rend compte de leur réalité à travers les scènes qu’ils improvisent dans ce hangar désaffecté où fait irruption le monde extérieur : la fuite de la dictature qu’est devenue l’Erythrée, l’exil, la prison, un jardin d’enfants de Tel Aviv où les familles israéliennes empêchent leurs enfants de jouer avec les enfants noirs ; c’est leurs vies qui se rejouent ici. Là encore, c’est par l’artifice, par le jeu des corps, de l’espace, de la parole que s’incarne, paradoxalement, une réalité devenue incompréhensible.
Dans son dernier film en date, Les 54 premières années – Manuel abrégé d’occupation militaire (2022), Avi Mograbi se donne le rôle d’un expert en stratégie militaire à barbiche (lui donnant un air mi professoral, mi diable d’opérette) prodiguant ses instructions étape par étape pour mener à bien une occupation militaire. Il s’appuie, parmi d’autres exemples possibles (dit-il), sur celui d’Israël dans les territoires occupés depuis 1967. Le cynisme, comme l’ironie, ne sont qu’apparents ici. C’est très littéralement que le cinéaste, à la manière d’un Machiavel, donne ses conseils au Prince (qui n’en n’a guère besoin), à moins que, pour reprendre la célèbre formule de Rousseau, il n’essaie d’en donner aux peuples. Si le personnage qu’il interprète est fictif, il n’y a pas de hiatus entre ses analyses, les conseils qu’il prodigue et les images documentaires des témoignages qui les illustrent (recueillis par l’association « Breaking the Silence » cofondée en 2014 par Mograbi). Il se contente de les contextualiser, de les historiciser. Anciens militaires, policiers, fonctionnaires racontent comment, persuadés d’agir conformément à leur devoir et pour la défense de leur patrie, ils ont contribué, à leur échelle, au calvaire d’un peuple occupé. Chacune de leurs actions, allant de l’abus de pouvoir au crime de guerre, ne relèverait que de l’anecdotique ou de la bavure, s’ils ne formaient pas, cumulés, l’image d’un projet d’occupation coloniale dûment pensé.
Le film se construit comme une contextualisation historique de situations qui pouvaient être prises pour des dérapages ou des exceptions dans Pour un seul de mes deux yeux ou Z32. En replaçant sur le temps long les humiliations, les exactions, les violences, les meurtres commis par les soldats israéliens à l’encontre des Palestiniens, Mograbi montre bien qu’il ne s’agit pas d’incidents isolés, mais d’une stratégie planifiée et concertée visant à briser le tissu social, à rendre la vie impossible (quand elle n’est pas littéralement ôtée) à celles et ceux qui survivent dans ces territoires, dans le but de les occuper de manière définitive et irréversible. En ce sens, le film est comme une sorte de prolongement filmé du livre d’Ilan Pappé, Le Nettoyage ethnique de la Palestine, où l’historien démontre, preuves à l’appui, la volonté systémique d’épuration mise en œuvre par les responsables politiques et militaires israéliens entre 1947 et 1949.
La réalité désormais ne se cache plus et les images ne sont plus là pour y faire écran. Ainsi, le génocide en cours à Gaza depuis le 8 octobre 2023, au lendemain des attentats du Hamas, pourrait servir d’apostille au film de Mograbi dont il est la suite logique, avec son lot d’images de massacres, quelquefois filmées et diffusées par leurs auteurs eux-mêmes. L’entreprise de dévoilement de Mograbi était sans conséquences concrètes, n’ayant aucune prise sur la société israélienne. Elle semble aujourd’hui devenue presque inutile – si ce n’est comme pur acte de résistance3 – tant nous sommes assaillis d’images issues, en temps réel, par ceux qui subissent la violence comme par ceux qui l’exercent, autant de preuves matérielles de ce qui se déroule à Gaza, en Cisjordanie, et désormais au Liban, sans que cela semble avoir le moindre impact. Pire, de nouvelles images, générées par I.A., prenant acte de la destruction totale de Gaza et de son épuration ethnique définitive, viennent se superposer à celles des ruines, révélant la future « Riviera » moyen-orientale rêvée par Trump et Netanyahou. La guerre des images est définitivement perdue.
Soixante-dix ans de propagande nationaliste, militariste et raciste ne peuvent rester sans séquelles – les films de Mograbi le montrent à leur façon. Il n’est sans doute pas surprenant pour nous, qui vivons hors d’Israël, de constater (avec effroi) qu’une écrasante majorité de la population y soutient le nettoyage ethnique de la bande de Gaza et de la Cisjordanie occupée – y compris parmi les opposants farouches au gouvernement d’extrême-droite de Benjamin Netanyahou. Pourtant, une part non négligeable des citoyens israéliens quittent leur pays. Ils seraient près de 200 000 depuis octobre 2023. C’était déjà le cas d’Avi Mograbi qui vit désormais au Portugal, mais aussi des cinéastes Eyal Sivan et Nadav Lapid, de l’historien Ilan Pappé et de très nombreux artistes et intellectuels exilés, pour qui l’air d’Israël est devenu irrespirable. L’une des scènes les plus déchirantes de Oui de Nadav Lapid fait dire à son héroïne qu’elle veut non seulement que sa fille grandisse loin d’Israël, mais qu’elle ignore jusqu’à son pays d’origine.

Dans un jardin je suis entré (2012) est l’un de ses rares films où Mograbi met de côté son ironie et sa colère pour laisser cours à une amère mélancolie. Il y évoque un temps où sa famille pouvait voyager librement de Damas (d’où est originaire son grand-père Ibrahim qui ne parlait que l’Arabe) à Tel Aviv ; alors que lui, Avi, ne peut vivre son amour avec une femme Libanaise que de manière clandestine – leurs échanges épistolaires sont lus en voix-off, offrant au film une ouverture poétique presque irréelle.
Il revient avec Ali, un ami palestinien, et sa fille Yasmine, sur les lieux de leur village détruit pendant la Nakba, dont ne subsistent que quelques ruines, vestiges d’un passé où les Juifs et les Arabes coexistaient pacifiquement, avant que la folie nationaliste ne vienne ériger des frontières et des murs. S’il y a une sorte de naïveté dans ce film, c’est que Mograbi y décrit une Utopie – comme un mirage dans un désert sans fin – ressuscitant un passé à peine idéalisé. L’Utopie d’une nation où tous pourraient vivre ensemble, sans distinction d’origine ethnique, culturelle ou religieuse, de la Mer au Jourdain.

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︎05.05.2026 à 12:01
Louis BARCHON
Aurélien Saintoul : J’ai commencé à militer en 2009 dans le syndicalisme étudiant, où je n’ai pas trouvé ma place parce que, à l’époque, c’était surtout une pépinière de cadres pour les partis, en particulier le PS. Je me suis investi en parallèle au sein du Parti de gauche, lancé l’année précédente par Jean-Luc Mélenchon. Au fil du temps, j’ai gagné en responsabilités et il m’a semblé important, en tant que militant, de me spécialiser dans un domaine régalien, la défense, et un domaine social, l’éducation, afin de pouvoir transmettre mon savoir à d’autres.
J’ai donc été professeur, agrégé de lettres classiques, et pendant la campagne de 2017 je me suis surtout investi sur les questions d’éducation. Après les élections législatives de 2017, Bastien Lachaud, que je connaissais depuis longtemps, m’a proposé d’être son assistant parlementaire : j’ai alors surtout travaillé les questions de défense. En 2022, j’ai été élu député et c’est tout naturellement que j’ai rejoint la commission de la défense nationale et des forces armées.
AS : Par rapport aux autres commissions, mon travail de parlementaire est singulier car, sur les sujets de défense, il n’existe quasiment pas d’expertise indépendante : je ne peux pas m’appuyer, comme mes collègues des affaires sociales, sur les analyses et points de vue des différentes centrales syndicales. Sur la défense, notre travail s’expose en effet à deux difficultés. Tout d’abord, les programmes d’armement peuvent courir sur une quarantaine d’années, ce qui fait qu’on hérite, sur la durée, des décisions prises par d’autres. Par ailleurs, le secret est prépondérant sur ces dossiers : il faut donc recouper soi-même des sources d’information fiables. En tant que député, j’ai quand même la chance d’avoir accès à des sources institutionnelles, comme la branche politique du ministère des armées, le cabinet du ministre, ainsi que des chefs d’état-major, qui ont tous un conseiller parlementaire chargé de traiter la relation avec l’assemblée.
Mais il ne faut pas négliger que les officiers généraux sont dans un rapport ambivalent, car s’ils doivent une loyauté à l’égard du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif, in fine, c’est l’exécutif qui a la main sur leur carrière. Leur profession est donc traversée par cette tension : sont-ils d’abord loyaux à la Nation et à ses représentants du Parlement, ou à l’exécutif, dont l’autorité suprême, le président, est élu au suffrage universel ? Dans les faits, cela se traduit par une limite dans ce que les officiers s’autorisent à dire, par rapport à ce qu’ils pensent que l’exécutif veut, ou pas, que les parlementaires, qui plus est de l’opposition, sachent.
Enfin, il ne faut pas oublier les industriels, et les syndicats. Ces derniers ont en général une connaissance très fine de la vie industrielle et des « perspectives » de marché, puisqu’évidemment les ventes et la privatisation des industries, ces trente dernières années, ont fortement impacté la manière dont l’industrie de défense française est structurée. Malheureusement, notre expertise en tant que parlementaires ne sera jamais au niveau de celle de l’exécutif sur le sujet, car il peut, via les services de la délégation générale pour l’armement, auditer la capacité d’un industriel à produire dans les délais.
AS : Nous nous intéressons de près au travail des acteurs universitaires, qu’on peut diviser en deux branches. Tout d’abord, il y a l’université stricto sensu, elle-même divisée entre les chercheurs plutôt bien insérés dans les milieux de la défense, et ceux qui sont dans un rapport critique : deux familles qui ne communiquent pas toujours entre elles. Un article de Mediapart1 soulignait par exemple la proximité de certains chercheurs avec l’École militaire, qui avait parfois été accueillie négativement. Or, ce n’est pas disqualifier leurs recherches que de dire que le propos de certains experts est plutôt d’alimenter la pensée stratégique, en entretenant un dialogue avec les armées, là où d’autres analysent davantage à un niveau macro, en formulant des critiques structurelles.
L’autre grand acteur d’expertise universitaire, ce sont les think tanks, dont l’objectif est plutôt de faire rayonner la pensée stratégique française. Ils vivent le plus souvent des contrats qu’ils passent avec des institutions publiques, et notamment le ministère des armées. Par conséquent, leurs critiques dépassent rarement le poil à gratter, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent généralement dans le cadre de ce qui se fait aujourd’hui. Pour eux, il ne s’agit pas de se demander si la privatisation des industries de défense il y a 30 ans était une bonne chose. C’est un fait, acquis pour l’essentiel d’entre eux, sur lequel revenir n’est pas une option.
AS : C’est plus compliqué que ça. A priori, pour ce qui est des exportations, il y a une forme de transparence. Mais sur les montants et les calendriers, le contrôle parlementaire est toujours ex post : vous n’êtes donc pas amené à vous prononcer de manière très informée sur un programme en cours. On peut éventuellement développer une meilleure connaissance de chaque programme en assumant la fonction de rapporteur budgétaire au sein de la commission de la défense. Mais, en théorie, ils ne sont pas habilités au secret défense. Auparavant, il était possible de disposer des chiffres de disponibilité des matériels : 75% du parc des hélicoptères est disponible etc. Le gouvernement a décidé d’arrêter de publier ces chiffres : en effet, cela expose au risque que d’éventuels ennemis sachent que la moitié du parc de tel secteur est immobilisé.
AS : Pour l’heure, il n’existe pas de réseau spécialisé dans les sujets de défense au niveau européen. Par contre, nous entretenons des liens réguliers au sein de notre groupe au Parlement européen, et avec nos collègues qui travaillent sur les sujets internationaux. Nous sommes par ailleurs amenés à siéger, en tant que parlementaires, à des forums internationaux sur la défense : c’est mon cas par exemple au sein de l’Assemblée parlementaire de l’OTAN. Difficile d’y trouver des progressistes, mais on essaie d’entretenir les échanges avec ceux qu’on a pu identifier.
Il faut cependant souligner qu’au niveau européen, la France a une position très singulière sur le sujet de la défense, dominée par l’enjeu de son indépendance, ce qui la distingue fortement des autres droites et gauches européennes : par exemple, nous ne partageons pas la même histoire ni les mêmes intérêts nationaux que disons, Die Linke2. Nous défendons l’idée qu’il faut porter une souveraineté populaire, qui aujourd’hui est d’abord nationale. En dehors de ce cadre-là, on crée les conditions de ce qu’Ursula von der Leyen appelle un grand marché européen de la défense, et que nous rejetons. Enfin, il faut admettre qu’actuellement, au sein de l’Union européenne, une gauche qui pèse dans un pays avec une armée qui pèse, il n’y en a pas à un niveau équivalent à la France Insoumise.
AS : Mark Rutte4 a encore une fois consacré beaucoup d’énergie à féliciter Trump. La question qui se pose cependant, c’est de savoir s’il croit à toutes les bêtises qu’il raconte : est-il dans un rôle de good cop ? Si oui, on peut dire qu’il s’en sort plutôt bien – sous réserve bien sûr d’adhérer au cadre otanien, ce qui n’est pas notre cas. Ou bien est-il une sorte de zébulon aveuglé par l’horizon atlantiste, ce qui n’est pas impossible non plus ? De manière générale, j’essaye de ne pas mépriser les personnes : je pense donc qu’il essaye de faire la colle entre des positions difficiles à faire converger, de manière à maintenir une forme d’entente au sein de l’OTAN. Pour le reste, il est très clair : il n’y a pas d’OTAN sans les États-Unis. Et d’ailleurs, c’est une réalité, puisque si vous souhaitez quitter l’OTAN, le traité prévoit que vous devez en informer Washington, mais que vous n’êtes pas tenus de le signaler aux autres États-membres. C’est pour cela que Philippe Brun5 fait sourire quand il dit qu’il faut faire l’OTAN sans les États-Unis : cela va être compliqué si vous devez leur notifier que vous voulez les exclure !
Pour ce qui est de Marco Rubio6, il a dit à peu près la même chose que Vance l’année dernière, en étant juste plus poli. Il ne revient pas sur la conception occidentaliste et d’extrême-droite de la défense des États-Unis, qui émane explicitement de la nouvelle « stratégie de sécurité nationale » publiée par l’administration de Donald Trump le 5 décembre 2025. Cette conception, qui a beaucoup choqué au sein de l’Union Européenne, sous-tend pourtant depuis longtemps le propos stratégique américain. C’est bien pour cela que Jean-Luc Mélenchon rappelle régulièrement dans ses discours que nous ne sommes pas une nation occidentale.
AS : Lorsqu’on parle de souveraineté stratégique européenne, s’agit-il des pays de l’Union Européenne, ou des États européens ? Et est-ce que par « souveraineté », on entend moindre dépendance, ou quasi-indépendance, à l’égard des approvisionnements américains ? Ce que nous pensons à la France Insoumise, c’est qu’il existe un chemin pour garantir une plus grande souveraineté des États dans le cadre de collaborations européennes, essentiellement bilatérales ou multilatérales, qui s’inscrivent hors du cadre posé par la Commission européenne.
À l’inverse, ce qu’on observe, c’est que la Commission européenne poursuit plutôt une politique de maintien de la présence des États-Unis : une présence qui est contraignante car, si on parle des avions F35, Washington est libre de les désactiver si bon lui semble. Et au cœur de cette philosophie, il y a la politique allemande de ne pas couper les ponts avec les États-Unis. Comme la plupart des pays de l’Union Européenne, à l’exception de la France, l’Allemagne est très dépendante des États-Unis en matière de défense. Avec la fermeture du marché chinois, l’industrie automobile allemande comptait par ailleurs beaucoup sur le marché américain, dont la fermeture récente fait peser un grave risque sur l’ensemble de l’économie allemande. La réponse qui a alors été trouvée, c’est de substituer l’industrie de défense à l’industrie automobile, en reconvertissant les lignes de production et les machines pour soutenir un secteur en forte croissance. Afin de financer la reconversion de leur industrie, l’Allemagne bénéficie d’une réserve de cash qui est le résultat direct de ses exportations, au cœur du déséquilibre structurel du marché européen. Alors que les traités européens prévoyaient des clauses de déficits, et d’excédents, limités, la France est blâmée pour ses déficits, mais pas l’Allemagne pour ses excédents, alors que ce sont des vases communicants.
AS : Le problème des industriels allemands, c’est qu’ils savent produire, mais pas forcément concevoir. C’est là qu’intervient Rheinmetall7, qui sait concevoir de l’armement et cherche à diversifier ses positions, en rachetant et consolidant le secteur industriel de défense allemand, plutôt que dans des partenariats européens. Rheinmetall a racheté à Brême8 le chantier naval Lürssen, et tous les observateurs s’accordent à dire qu’il va essayer de racheter ThyssenKrupp Marine Systems, la branche industrie navale de ThyssenKrupp9. Dernièrement, il a noué un partenariat avec la branche terrestre de l’entreprise italienne d’armement Leonardo, alors même qu’il avait noué un partenariat avec l’industriel français KNDS France sur le projet de char du futur. On peut dire qu’aujourd’hui, il est clair que Rheinmetall gouverne quasiment l’industrie militaire allemande10.
L’objectif de ce monde industriel allemand est d’être prêt à passer des contrats avec les États-Unis pour ouvrir des lignes de production de produits américains, produits en Allemagne : lorsque la Commission européenne s’assure que 35% des projets éligibles au financement européen le soient par des acteurs hors de l’UE, on voit bien que l’objectif est de débloquer un budget pour ces équipements américains. L’entreprise américaine Anduril a ainsi passé en 2025 un contrat avec Rheinmetall, par lequel elle s’engage à fournir des plans de drones aux Allemands pour qu’ils les produisent dans leurs usines.
AS : L’enjeu de la sortie de l’OTAN touche d’abord à la politique internationale de la France. Depuis que la France a réintégré le commandement intégré de l’OTAN11, elle n’en a tiré aucun avantage. Aujourd’hui, c’est même l’inverse, puisque nous sommes associés au camp occidental, ce qui réduit nos capacités de discussion avec des États qui ont vocation plutôt à défendre une forme de non-alignement.
Si on sort de l’OTAN, a minima du commandement intégré, il y aura un vrai effet signal. Ce n’est pas du tout neutre dans la perspective d’une diplomatie altermondialiste centrée sur la paix. Ensuite, il y a un enjeu d’ordre organisationnel et capacitaire. En quittant l’OTAN, perdrait-on toute capacité à travailler en coopération avec les autres armées ? Non. La question est surtout de savoir à quel point les autres pays voudraient maintenir des liens de coopération sur le plan de la défense. Perdrait-on alors la capacité à se maintenir à un certain niveau opérationnel ? Probablement pas. D’ailleurs, qu’appelle-t-on un bon niveau opérationnel ? S’il s’agit de participer à l’invasion de l’Irak, ou d’être en capacité d’organiser une invasion de cette nature, ce n’est pas notre perspective, ni le souhait des Français. Notre principal objectif en matière de défense, c’est de pouvoir se défendre. C’est également d’honorer nos obligations à l’égard de nos alliés, parce que nous en avons, et que nous sommes liés par des traités.
En effet, sortir de l’OTAN, ce n’est pas sortir de l’Union européenne : et il y a des clauses de défense mutuelle, et de sécurité, entre pays de l’UE. C’est l’une des raisons pour lesquelles, quand la Suède et la Finlande ont souhaité rentrer dans l’OTAN, nous avions plaidé contre cette adhésion – puisque la France, en tant que membre, avait le pouvoir de l’empêcher. Il ne s’agissait pas de laisser ces pays vulnérables face à des invasions, par exemple de la Russie, mais bien de rappeler qu’en tant qu’États-membres de l’UE, nous sommes déjà engagés dans des liens de protection. Enfin, je rappelle que la France est évidemment liée à tous les enjeux de défense qui se posent en Europe, car c’est notre environnement proche : mais nous sommes également riverains de tous les océans, et c’est pourquoi nos intérêts de défense concernent aussi des partenaires pour lesquels les relations seraient facilitées si nous n’étions pas sans cesse ramenés à l’appartenance à l’OTAN, qui sert avant tout les intérêts américains.
AS : Je ne suis pas sûr qu’il faille présenter ce groupe comme s’opposant à Trump. Bien sûr qu’intellectuellement nous nous opposons à son gouvernement. Pour autant, nous ne sommes pas campistes12. Je pense plutôt que notre objectif diplomatique est de créer les conditions pour que, y compris avec les États-Unis – pour lequel nous ne nous faisons guère d’illusion quand à la capacité à nourrir une discussion en faveur du multilatéralisme -, nous puissions mener une action globale afin de faire reculer la compétition internationale. Pour la France Insoumise, c’est cette compétition qui conduit en effet à la guerre, et il faut donc au contraire élargir les espaces de coopération, qui ont pu être réduit à peau de chagrin.
Ce qui à mon sens manque systématiquement dans les discours du Parti socialiste, c’est cette mise en cause du capitalisme, dont la logique, celle de l’exploitation des humains et des ressources naturelles, amène la guerre et la ruine. La compétition économique a pour corrélat la confrontation géopolitique, qui est susceptible de déboucher sur une conflagration mondiale : on l’a déjà connu, et c’était avant l’existence de la menace nucléaire. Aujourd’hui, cela ne donne guère envie de réessayer. Avec le départ, le 13 février 2026, de Sophie Adenot pour la Station Spatiale Internationale (ISS), plusieurs articles ont souligné que c’était le dernier espace de coopération qui restait entre la France et la Russie. Et en effet, historiquement, la France a une longue tradition de coopération avec la Russie dans le domaine spatial. Même les États-Unis y contribuaient, via l’ISS. Ce que nous défendons alors, c’est de pouvoir porter les grandes causes humaines, comme la lutte contre le réchauffement climatique. L’action diplomatique doit être mise au service de l’intérêt général humain. Au même titre que Jaurès disait que la classe ouvrière était une classe d’intérêt général, car la réalisation de ses objectifs portait, aussi, celle de l’intérêt général…
Je pourrais m’aventurer en disant que la France est une nation d’intérêt général : la réalisation de ses objectifs, c’est-à-dire ceux d’une nation qui n’est plus en capacité de revendiquer une forme d’hégémonie planétaire, pourrait s’accorder avec ceux de l’intérêt général humain. J’ai conscience de tous les défauts de la position française, à commencer par le néocolonialisme qu’elle entretient dans sa diplomatie. Mais sa capacité d’entraînement sur de nombreux sujets, comme l’écologie, la crédibilité de sa posture dans le domaine de la défense notamment, et sa maîtrise de nombreux savoir-faires critiques, tout cela participe à sa capacité à être entendue, et crédible, sur la scène internationale.
Pour faire baisser le niveau de tension et la compétition économique, il faut donc organiser les échanges : cela passe par poser des limites sur nos marchés pour éviter qu’ils soient inondés de productions à bas coût ou de mauvaise qualité, et au contraire rester ouvert aux importations de produits que nous ne serons jamais capables ou susceptibles de produire. Par ailleurs, la nature de ce que nous pouvons échanger est différente : nous pouvons ainsi fournir de la formation contre des matières premières. Sans ce monde ordonné, ce serait la prédation partout : or, à ce jeu-là, il n’y a que les plus gros qui survivent.
AS : L’une des premières décisions qu’il a prises en arrivant à la Maison Blanche en 2025, c’est de confirmer une commande décidée par Biden de quarante brise-glaces. L’enjeu, c’était bien sûr d’ouvrir les routes maritimes au Nord-Est. Or, ce passage est un point de contact avec la Russie et la Chine. Les États-Unis cherchent donc à faire main-basse sur les ressources du Groenland, et à sécuriser la zone, qui est stratégique à la fois pour les échanges commerciaux, mais aussi pour la conquête spatiale – le pôle Nord étant un point avantageux pour l’envoi de fusées.
Cet impérialisme ne diffère pas fondamentalement du mode opératoire des États-Unis. La vraie différence, c’est que cela se traduit par des menaces adressées à des alliés. Et là où ce type de comportements était monnaie courante quand il s’agissait de l’Amérique latine par exemple, les pays européens ne pensaient pas être traités de la même manière : c’était même ça, être « occidental ».
Mon analyse est qu’il n’est jamais bon d’avoir une super-puissance à sa porte : quand ses intérêts ne convergent plus avec les vôtres, vous vous exposez à une mise sous pression. Et quand on entend parler de l’émergence de « puissances révisionnistes », je crois que c’est ne pas comprendre la nature même de la puissance : par essence, elle est expansionniste. D’un point de vue normatif, on pourrait se dire que ce serait bien que les puissances cessent d’avoir ces visées impérialistes : on revient alors à ce que je disais sur la dynamique de croissance infinie du capitalisme. Reprocher à un numéro deux de ne pas se satisfaire de sa position, c’est lui contester la légitimité à vouloir être une puissance. Ce qui entre alors souvent en compte dans le débat, c’est la question du régime politique : avoir un numéro un qui soit une démocratie, c’est toujours mieux qu’un État autoritaire. De manière abstraite, on pourrait le penser, mais dans la réalité, dans ses relations avec les autres États, dès que l’intérêt du pays n’est plus cohérent avec ses principes, le premier efface toujours le second : dans le genre, on ne peut pas dire que la nature démocratique du régime américain ait changé grand chose pour les Irakiens quand ils se sont fait envahir.
AS : La démocratie, c’est un continuum. D’un côté, vous avez la démocratie directe, absolue, à la Rousseau : on ne sait pas dans quel monde on réussit à la faire exister à l’échelle de millions d’habitants. Et vous avez, de l’autre, la démocratie minimale, qui peut facilement basculer en dictature. Sur ce continuum, vous avez toute une série de principes qui sont plus ou moins respectés : la liberté de la presse, le respect du résultat des élections, l’existence de contre-pouvoirs réels… Aujourd’hui, on voit bien que les États-Unis ont glissé, sur ce continuum, vers la dictature : or, cela va tellement à l’encontre des perceptions de nombreux observateurs, qu’ils se raccrochent à vouloir en faire une démocratie, même quand les événements le contredisent. Sur le sujet, je vous recommande d’ailleurs Le Temps des fous, de Lewis Lapham13.

Notre position sur les relations internationales est donc la suivante : quand il s’agit de relations internationales, n’introduisez pas la question du régime, parce qu’on n’est jamais à l’abri que les plus forts considèrent que votre régime ne leur convient pas. Ce qui se joue ici, c’est le respect du principe de non-ingérence et de souveraineté. Chacun définit pour lui-même les critères d’un bon régime : en faire une règle internationale, cela fait porter le risque que, si le régime des chats n’aime pas celui des souris, il cherche à le renverser, comme cela s’est vu maintes fois. Par ailleurs, un pays allié peut voir son régime changer, un pays ennemi peut se retrouver sur notre position sur certains sujets… par conséquent, faire entrer dans la balance ce type de jugement politique, c’est prendre le risque de compromettre toute capacité de dialogue avec d’autres régimes que le sien. Cela n’implique pas une indifférence à la situation des droits de l’homme dans les autres pays ; mais il faut garder à l’esprit qu’en géopolitique, ce sont avant tout les intérêts et les rapports de force qui dominent la scène.
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︎28.04.2026 à 14:56
Vivian PETIT
Le film commence par raconter la fondation en 1982 des FARL, les Forces Armées Révolutionnaires Libanaises, dans le contexte de l’invasion du Liban menée par Israël avec le soutien des États-Unis. Après avoir résisté sur place à l’envahisseur, les FARL revendiquent l’assassinat de responsables militaires et politiques, américains comme israéliens. Un membre de l’organisation, Georges Ibrahim Abdallah sera jugé à Paris pour sa complicité dans l’assassinat de deux hommes : Charles Ray, attaché militaire à l’ambassade des États-Unis et agent de la CIA, et Yaacov Barsimantov, deuxième secrétaire de l’ambassade d’Israël et responsable du Mossad en France. Alors que le procureur avait requis une peine de dix ans d’emprisonnement à son encontre, il écope de la réclusion criminelle à perpétuité.

Si c’est officiellement sa complicité dans les deux assassinats qui justifie la condamnation, l’ancien magistrat antiterroriste Alain Marsaud confirme face caméra, après avoir échangé avec ses collègues de la cour spéciale, que Georges Abdallah paya aussi pour des attentats aveugles commis à Paris au même moment, attentats qui lui furent fallacieusement attribués. En réalité, ces attentats visant des civils, sans rapport avec le mode opératoire des FARL, avaient été réalisés par le Hezbollah sur instigation de l’Iran. À l’époque, la fausse information de la culpabilité d’Abdallah fut reprise par la quasi-totalité des médias après sa publication dans plusieurs dizaines d’articles du Monde signés de la main d’Edwy Plenel.
Dans L’Affaire Abdallah, Georges Marion, co-signataire avec Edwy Plenel de la moitié des quarante articles que le quotidien consacra à cette accusation, reconnaît du bout des lèvres une trop grande dépendance à une source policière. Quant à Plenel, il a refusé de revenir dans le documentaire sur ses méthodes d’enquête. Il n’a pas non plus répondu au mail qui lui fut adressé dans le cadre de la rédaction de cet article.
Le Monde étant l’un des principaux protagonistes d’un documentaire où il est rudement mis en cause, nous attendions la réaction du journal à la diffusion du film. La critique publiée le 8 avril, jour de la sortie en salle, semble faire office de riposte autant que de tentative de diversion1. Si son auteur, Jacques Mandelbaum, admet que l’attribution à Georges Abdallah d’attentats contre des civils relevait d’une « fausse piste » qui « fut massivement reprise par la presse », il se borne à mentionner la présence à l’écran de « Véronique Brocard, de Libération, Hervé Brusini, d’Antenne 2… ». Celle de Georges Marion, journaliste au Monde, est soigneusement ignorée, comme les images d’archives qui montrent Edwy Plenel sur le plateau de TF1 en train de relayer le mensonge de la police française. Aussi, Mandelbaum ne précise pas que si Véronique Brocard apparaît dans le film, c’est pour expliquer qu’elle a recopié dans Libération les mensonges d’abord publiés en une du Monde. Il choisit aussi d’ignorer les propos de Serge Quadruppani, romancier et essayiste, qui rend compte d’une conversation qu’il eut à la fin des années 80 avec Edwy Plenel. Selon l’écrivain, contrairement aux journalistes de Libération qui avaient alors compris la supercherie, le journaliste du Monde restait à l’époque convaincu de la culpabilité d’Abdallah.
Bien que publié dans les pages Culture, l’article de Jacques Mandelbaum en réponse au documentaire est structuré par les biais idéologiques de son auteur, favorable à Israël et hostile à la critique des médias. Si Mandelbaum avait salué en 2019 Un berger et deux perchés à l’Élysée, dans lequel Pierre Carles et Philippe Lespinasse suivaient la première campagne présidentielle de Jean Lassalle, c’était pour mieux opposer ce film aux précédents. Dans son article, Mandelbaum assénait déjà que la critique des médias portée par Pierre Carles n’était que « virulence idéologique et manipulation tous azimuts »2.

En novembre 2023, alors que les ministres israéliens avaient déjà annoncé leur volonté de rendre Gaza inhabitable, entrepris sa destruction systématique et commencé à imposer un blocus total à ses habitants qualifiés d’« animaux humains », dans ces mêmes pages Culture du Monde, Mandelbaum préférait se référer abstraitement aux « événements au Proche-Orient ». Il s’en prenait à l’époque au documentaire Yallah Gaza de Roland Nurier à qui il reprochait un « point de vue militant », un « parti pris » et un manque d’« équité ». Face à la dénonciation du blocus de Gaza, Mandelbaum signifiait son refus d’imputer « à l’État d’Israël l’entière responsabilité des drames passés, présents et à venir »3.
De la même manière, dans sa critique de L’Affaire Abdallah, Jacques Mandelbaum se refuse à contextualiser les actions des Forces Armées Révolutionnaires Libanaises. Celui ou celle qui n’en aurait pas été informé ne saura rien, en lisant Mandelbaum, de l’invasion du Liban en 1982 par Israël. Les propos du chercheur Nicolas Dot-Pouillard et du journaliste Georges Malbrunot, qui expliquent dans le documentaire que la création des FARL trouve sa source dans la lutte contre l’occupation du Liban par Israël, ne sont pas mentionnés. Mandelbaum préfère insister sur les liens entretenus par les FARL avec Action directe et les Brigades rouges. Nous comptons dans son article six occurrences des termes « terroriste », « terrorisme » ou « antiterroriste ». À l’inverse, le champ lexical du colonialisme est absent de l’article et le verbe « occuper » est conjugué en une seule occurrence… à propos du logement parisien qu’« occupe » Georges Abdallah.
Trois décennies plus tôt, en 1995, Mandelbaum (qui, contrairement aux critiques des médias ou réalisateurs pro-palestiniens, n’est bien sûr pas « militant », ne connaît aucun « parti pris » et dont les articles ne sont empreints d’aucune « virulence idéologique ») dénonçait dans Tribune juive la programmation par Arte de plusieurs documentaires critiques de la politique israélienne. Tout en nuances, il affirmait qu’« Arte commence à flirter dangereusement avec l’obscénité » et dénonçait la « véritable abjection cinématographique » que constituait un documentaire d’Eyal Sivan portant sur les colonies israéliennes en Cisjordanie occupée. Probablement par refus du militantisme, Jacques Mandelbaum ne parlait pas de « colonies » mais d’« implantations ». Déjà, il dénonçait la « litanie des discours où Israël se voit unilatéralement accusé de tous les maux du peuple palestinien » et le « refus haineux d’Israël comme constituant fondamental de l’identité palestinienne ».4
Aujourd’hui, Jacques Mandelbaum affirme que Georges Abddallah a « export[é] la lutte armée palestinienne sur le sol français ». Cette idée d’une « exportation » par les FARL d’une violence supposément absente du territoire est pourtant réfutée dans le documentaire. Ainsi, à propos de l’assassinat de Yaacov Barsimantov revendiqué par les FARL en 1982, on voit Jacques Vergès, avocat de Georges Abdallah, rappeler aux journalistes que « Monsieur Yaacov Barsimantov était le responsable du Mossad en France. Vous vous êtes adressé à des agences, et vous n’avez pas la photo, forcément, de Mohamed Boudia, mon ami, tué à Paris en 73 dans un attentat du Mossad, c’est ça le travail du Mossad. Alors quand ces gens tombent à Paris, je crois qu’en étant très modéré on peut dire que les vagues de ces conflits du Moyen-Orient arrivent jusqu’en France. » Jacques Vergès critiquait alors l’invisibilisation par les médias des victimes palestiniennes et la victimisation de leurs bourreaux. Quarante ans plus tard, cet article du Monde démontre que les méthodes n’ont guère changé.
Au détour d’une phrase, Mandelbaum choisit, pour résumer la carrière de Vergès, de rappeler que l’avocat a été « notamment défenseur du nazi Klaus Barbie et de l’antisioniste négationniste Roger Garaudy ». Par cette formule, il s’agit de ramener à la Shoah la défense de Georges Abdallah et les actes commis par lui. Les faits sont pourtant têtus : comme la Résistance à l’occupation nazie, la lutte armée des communistes libanais contre Israël a pris pour cible des représentants politiques et militaires de l’envahisseur. Si l’une des incarnations de cette résistance s’est vue infliger une condamnation à perpétuité, c’est essentiellement à cause d’une entreprise de désinformation relayée par Le Monde, induit en erreur par la police française. Quant à Jacques Vergès, rappelons qu’il fut résistant contre le nazisme à dix-sept ans puis militant communiste, et qu’il est avant tout connu comme un défenseur des colonisés en général, proche des militants du FLN et du FPLP en particulier.
Dans un mail envoyé au Monde le jour de la publication de l’attaque contre son film par Mandelbaum, Pierre Carles liste les déformations et les omissions contenues dans l’article. Il rappelle que « le long-métrage L’Affaire Abdallah suggère que Le Monde porte une bonne part de responsabilité dans la durée de détention hors-normes de Georges Abdallah (40 ans et 9 mois d’incarcération) ». Si, le mail de Pierre Carles au Monde est resté sans réponse (comme les nôtres), cinq jours plus tard, une légère modification était apportée à la version en ligne de l’article : à propos de l’imputation à Georges Abdallah d’attentats commis contre des civils, qualifiée de « fausse piste massivement reprise par la presse », la précision « dont Le Monde » était alors ajoutée entre parenthèses.
Rappelons cependant que Le Monde n’est pas un média parmi d’autres qui ont relayé une fausse information, mais le premier à l’avoir diffusée avant qu’elle ne soit reprise par d’autres journalistes qui faisaient confiance au « quotidien de référence ». Au moment de la diffusion de L’Affaire Abdallah, nous aurions pu espérer un minimum de réflexivité de la part du monde médiatique. La publication d’une telle critique en riposte, comme le refus par Edwy Plenel de répondre à Pierre Carles, tendent à prouver l’incapacité d’une caste à se remettre en cause lorsque ses pratiques sont mises en cause.
Edwy Plenel a pu récemment, en de rares occasions et de façon brève, s’exprimer sur la fausse information véhiculée à l’époque. C’est notamment le cas sur France inter en 2024 dans une émission consacrée à la situation de Georges Abdallah5. Il n’y exprime cependant aucune remise en cause de ses méthodes de travail. Cette même année 2024, lorsqu’il quitte la présidence de Mediapart, média qu’il a créé en 2007, il revient sur sa carrière dans une série de dix podcasts6. L’épisode consacré aux différentes « polémiques » lui donne surtout l’occasion d’insister sur son honnêteté et sa bonne foi ainsi que sur l’injustice des critiques qui lui sont faites7. L’affaire Abdallah n’y est pas abordée.
Dans ce podcast, les propos les plus intéressants sont en réalité tenus par Georges Marion, ancien acolyte d’Edwy Plenel au Monde. Il explique que « les journalistes d’investigation » ne sont « pas des petits saints » et « même parfois des sacrés tocards, des gars qui ont la tête comme des pastèques ». Parmi les « raisons pour lesquelles on peut déraper », Marion cite d’abord « l’ivresse » de la révélation d’une information, ensuite le risque de « mal interpréter une information, ou une pseudo-information », en oubliant notamment que « l’informateur (…) peut être lui-même intoxiqué » et « victime de ses préjugés ». Enfin, Georges Marion mentionne une raison propre à « ce qu’est la presse dans un régime capitaliste », à savoir le fait que la « carrière, sa rémunération, la progression » dépendent de « la valorisation que vous apportez avec votre enquête ». Il mentionne des « primes » perçues par des journalistes, notamment au Canard enchaîné à la suite de révélations, qui peuvent « pousser inconsciemment à faire des conneries ». Invité dans le podcast à réagir à cette analyse, Plenel préfère botter en touche et de nouveau vanter les mérites des journalistes, en particulier ceux de Mediapart. En 2025, cette fois face à Daniel Schneidermann, Edwy Plenel est de nouveau appelé à commenter les propos de Georges Marion, et notamment la description de l’ivresse ressentie par le journaliste d’investigation. Il se borne alors à répondre qu’il « ne se voi[t] pas comme ça ». Plenel reconnaît simplement le risque de commettre une erreur, et admet celle relative à Georges Abdallah. Il concède avoir pris trop au sérieux les propos d’un « informateur très crédible, qui ne nous a pas menti, c’est ce qu’il pensait, c’est ce que ses sources opérationnelles policières lui disaient »8.
Plus récemment encore, interviewé par David Dufresne, Plenel, jamais avare d’un compliment à son propre égard et toujours disponible pour défendre le rôle de la presse, s’offusque des critiques portées par La France insoumise à l’encontre des médias9, de la même manière qu’il s’indignait à la fin des années 90 face à celles développées par Pierre Bourdieu et Serge Halimi10. Dans cet entretien, Plenel va jusqu’à affirmer que les « journalistes indépendants » constitueraient la « première cible » d’un pouvoir d’extrême droite en France, les journalistes étant selon lui « incontrôlables ». On s’étonne qu’un homme de gauche attentif à l’actualité de l’extrême droite ne considère pas les migrants, les transgenres ou les peuples victimes de l’impérialisme comme les premières cibles de l’extrême droite.
En outre, si l’on se penche de près sur son parcours, on ne peut qu’être embarrassé face à l’invocation par Edwy Plenel de la mythologie propre à la démocratie libérale, celle de la séparation des pouvoirs, de l’état de droit et de la figure du journaliste comme incarnation de l’indépendance. En effet, alors qu’il aime décrire sa carrière comme un symbole d’indépendance de tous les pouvoirs, le bilan de la carrière d’Edwy Plenel nous semble devoir être présenté de façon plus nuancée. En 1982, en plein été, Edwy Plenel, recruté deux ans plus tôt par Le Monde pour travailler à la rubrique Éducation, se trouve à devoir enquêter sur l’affaire dite « des Irlandais de Vincennes », puisque c’est ainsi que sont désignées les personnes mises en cause pour un attentat antisémite commis rue des Rosiers à Paris. Grâce au travail des journalistes, il sera révélé que les Irlandais en question sont injustement accusés. Edwy Plenel dans Le Monde et Georges Marion dans Le Canard enchaîné documentent les irrégularités commises lors des perquisitions11. Plenel rejoint alors le service Police du Monde, où il développe des relations amicales avec des policiers et magistrats qui, au cours des années, l’alimenteront en informations.
Si la révélation du sabotage du Rainbow warrior, navire de l’ONG Greenpeace, par les services secrets français qui tuent le photographe Fernando Pereira qui se trouvait à bord, est souvent attribuée au Monde et à Edwy Plenel, l’information est en réalité d’abord publiée le 8 août 1985 par Jacques-Marie Bourget dans VSD et par Pascal Krop dans L’Événement du jeudi. Pendant une semaine, Le Monde se montre alors particulièrement frileux. Puis, une fois la responsabilité de la DGSE démontrée, un article d’Edwy Plenel publié le 17 août 1985 présente sa pusillanimité initiale comme la preuve de son sérieux. Comme s’il fallait compenser, l’article décrit de nombreux détails du sabotage. Cependant, il s’agit surtout de tenter de blanchir le président de la République. Edwy Plenel assène ainsi que « M. Mitterrand sait que son proche entourage actuel n’est pas impliqué dans l’affaire ». Un autre journaliste, Jacques Isnard, chargé au Monde de traiter des questions militaires depuis sa sortie de l’école de journalisme en 1977, par ailleurs connu pour sa grande proximité avec la DGSE, tient quant à lui à décrire l’acte comme une « maladresse de débutant » et un « coup tordu »12.
En outre, nombre de « scoops » révélés les années suivantes par Le Monde s’appuient sur des procès-verbaux ou des fiches de police transmis au gré des intérêts des uns et des autres. Publié en 2003, La Face cachée du Monde, livre de Pierre Péan et Philippe Cohen, décrit les relations d’Edwy Plenel avec Bernard Deleplace, membre du Parti socialiste et secrétaire général de la Fédération autonome des syndicats de police. À l’époque, Edwy Plenel ne se serait pas contenté d’échanger avec des policiers, mais aurait rédigé notes, discours et plaidoyers pour le syndicat, ainsi que certains de ses communiqués de presse. C’est notamment lui qui aurait écrit, en décembre 1986, celui relatif à la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers13. Parallèlement, Edwy Plenel couvrait en tant que journaliste les congrès du syndicat policier. Selon Péan et Cohen, le secrétaire général de l’organisation aurait même demandé à ses collègues policiers « de mener des enquêtes parallèles, en dehors de leurs heures de service, pour le compte du journaliste du Monde ». À la suite de ces affirmations, Daniel Schneidermann, à l’époque journaliste au Monde, raconte que le nombre important d’interviews et de tribunes de Bernard Deleplace publiées dans le quotidien aurait exaspéré plusieurs reporters du journal14.

En 1994, Edwy Plenel travaille au sein de l’équipe de rédaction en chef du Monde. Cette même année, à partir d’avril et pendant trois mois, l’État français organise et soutient le génocide des Tutsis au Rwanda. Plus d’un million de Tutsis et plusieurs milliers de Hutus opposés au génocide sont alors massacrés. Les livraisons d’armes et l’envoi de mercenaires par la France, l’aide de conseillers techniques français puis l’exfiltration des génocidaires sont aujourd’hui prouvés. À l’époque, ces faits sont notamment dénoncés par Jean-Paul Gouteux, entomologiste français qui a travaillé dans plusieurs pays d’Afrique. Le chercheur est marié à une Rwandaise dont la majorité de la famille a été exterminée. Jean-Paul Gouteux rejoint alors l’association Survie afin de rendre public ce dont il est témoin. En 1998, quelques pages de son ouvrage Un génocide secret d’État : la France et le Rwanda (1990-1997) mettent en cause la négation du génocide par Le Monde. Gouteux accuse le quotidien d’avoir soutenu la politique étrangère française en raison de sa bienveillance envers Mitterrand, de ses préjugés relatifs à l’Afrique, mais aussi d’une trop grande proximité entre plusieurs de ses journalistes et la DGSE. Le Monde sera débouté de sa plainte contre Jean-Paul Gouteux, les juges reconnaissant la qualité et le sérieux de son travail. Un an plus tard, dans un nouveau livre intitulé Le Monde, un contre-pouvoir ? : désinformation et manipulation sur le génocide rwandais, Jean-Paul Gouteux ironise sur l’intérêt porté à des scandales politico-financiers tels que la question du favoritisme dans l’attribution de marchés liés aux HLM de la ville de Paris. Il se demande alors si les implications génocidaires de la politique étrangère de la France ne sont pas au moins d’une importance égale.
Gouteux démontre que les articles publiés dans Le Monde par les journalistes Jean Hélène et Jacques Isnard ont systématiquement, en lien avec la propagande de la DGSE, présenté le génocide des Tutsis comme une succession de massacres inter-ethniques réciproques. Aussi, certains articles et des dessins, notamment de Plantu, inversaient les responsabilités en accusant de génocide ceux qui en étaient victimes. Si le Front patriotique rwandais, en lutte contre le pouvoir, a pu commettre des crimes de guerre, les articles qui les dénonçaient niaient le plus souvent le génocide en cours. En outre, déjà à l’époque, l’organisation en lutte contre l’extermination d’une population était fallacieusement accusée d’utiliser les civils comme boucliers humains. De plus, son désarmement était présenté comme une priorité dans les colonnes du Monde sans évoquer le génocide en cours. Plus globalement, le journal s’appuyait sur une grille de lecture ethniciste15 pour masquer les implications géopolitiques d’un génocide soutenu par la France, que le quotidien décrivait comme une « guerre ».
Si Edwy Plenel présentera par la suite la publication dès 1994 de certains articles relatifs aux massacres de Tutsis comme l’exercice d’un contre-pouvoir, Jean-Paul Gouteux considère à l’inverse que la distillation d’informations exactes au milieu des mensonges répandus par les services secrets peut, en donnant l’apparence du pluralisme, constituer l’une des conditions de la propagande. Comme l’écrira le collectif de critique des médias Les mots sont importants, « c’est bien l’enquête de Jean-Paul Gouteux, plus que les articles du Monde, qui a assuré, dans cette histoire, un rôle de contre-pouvoir»16. Revenant sur le génocide au Rwanda et sur ses diverses responsabilités, Gouteux résumera son propos dans une conclusion aujourd’hui évocatrice : « la compromission des dirigeants français avec les auteurs de ce génocide entraîne de multiples conséquences. La presse française est inféodée au pouvoir, ce génocide l’a montré. »17
Après le génocide au Rwanda, Edwy Plenel occupe au sein du journal le poste de directeur de la rédaction de 1996 à 2004, période durant laquelle est porté le projet de cotation du Monde en bourse18. Il assume aussi la transformation du service « Économie » du Monde en service « Entreprises ». Il le présente comme « un choix dénué d’ambiguïtés : la microéconomie, les marchés, la finance, sans complexe, sans ce rapport trouble, voire hypocrite, au monde de l’argent qui nous a parfois handicapés »19. En parallèle, il anime l’émission « Le Monde des Idées » sur LCI, propriété de Bouygues, groupe historiquement lié aux grands marchés publics dans l’hexagone comme dans les pays d’Afrique où la France conserve une influence20. Dans cette émssion, Edwy Plenel fait notamment la promotion des livres de Bernard-Henri Lévy (éditorialiste associé au Monde) et d’Alain Finkielkraut21.
En 2003, quand paraît La Face cachée du Monde, Plenel ne répond pas sur le fond et invente une accusation d’antisémitisme contre ses auteurs. Daniel Schneidermann, alors lui-même journaliste au Monde, regrette dans le dernier chapitre de son ouvrage Le Cauchemar médiatique que la direction du journal n’ait pas répondu précisément aux différentes accusations contenues dans le livre de Péan et Cohen, jugeant certaines d’entre elles aberrantes et d’autres plus fondées. Il y décrit alors Edwy Plenel en directeur autoritaire prompt à considérer chaque critique comme une attaque contre la liberté d’informer. Le Monde reproche à Schneidermann d’agir contre son employeur. Le journaliste est licencié22. L’employeur sera condamné aux prud’hommes. Huit ans après, Plenel finira par reconnaître face à Schneidermann que son licenciement était « une erreur »23.
En 2003, dans Le Pouvoir du Monde, publié à La Découverte, Bernard Poulet écrivait à propos d’Edwy Plenel et d’une fausse information qu’il avait propagée (celle du financement par le Panama de la campagne de François Mitterrand en 1988), qu’« on sent bien ici comme il lui est difficile de reconnaître ses erreurs »24.
Aujourd’hui, la réaction du Monde à l’enquête de Pierre Carles prouve que le jugement ne saurait se limiter à la seule personne d’Edwy Plenel ni à cette seule affaire panaméenne. Dans son entretien pour Hors-série, Pierre Carles insiste sur le fait que « les médias n’ont jamais fait le moindre mea culpa à propos de la fake news de 1986 ». À lire la critique de son film publiée par Le Monde, il semblerait que les responsables ne soient toujours pas prêts à présenter leurs excuses. Selon Mandelbaum, il aurait fallu faire figurer des « avis discordants dans les déclarations des témoins, vivants ou morts, qui orientent la conduite du film». Pierre Carles explique au contraire qu’« un travail d’investigation journalistique, ce n’est pas laisser s’exprimer des « avis contradictoires » mais s’approcher au plus près de la vérité en écartant les paroles masquant celle-ci». Malheureusement, à la suite de nombreux autres, l’article publié dans Le Monde ce 8 avril 2026 risque de contribuer à masquer la vérité sur l’affaire Abdallah, autant que sur les massacres successifs commis par Israël au Liban et en Palestine.
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