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08.09.2026 à 18:37

Gino, militant antifasciste, ne doit pas être extradé

Vivian PETIT

Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par […]
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Si Rexhino Abazaj venait à être extradé par la France, l’Allemagne pourrait ensuite le transférer en Hongrie, malgré une décision rendue le 9 avril 2025 par la cour d’appel de Paris, qui refusait de répondre positivement au mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie, en invoquant « des risques d’atteintes aux droits garantis » par la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH). Dans le jugement, la cour d’appel faisait explicitement référence aux risques de torture et au fait que le droit à un procès équitable n’était pas garanti. Cependant, le 19 août 2026, la cour a validé un nouveau mandat d’arrêt européen émis à l’encontre du militant, cette fois-ci par l’Allemagne. La coopération entre les institutions allemande et hongroise est pourtant connue, et une militante antifasciste allemande visée par les mêmes accusations a déjà été remise à la Hongrie.

Rexhino Abazaj (photo : Julien Jaulin /Hans Lucas)

« Jour de l’honneur » ou célébration des crimes nazis

Rexhino Abazaj, dit « Gino », âgé d’une trentaine d’années, milite pour le droit au logement, pour la justice sociale, contre le racisme et l’extrême droite. Les néo-nazis qu’il est accusé d’avoir violentés en Hongrie se rassemblaient à l’occasion du « Jour de l’honneur », instauré en 1997 et connu comme le deuxième plus grand rassemblement néo-nazi d’Europe après celui qui, en Allemagne, commémore chaque mois de février les bombardements de Dresde. Depuis 2020, à Budapest, l’hommage aux troupes nazies fait face à un rassemblement antifasciste.

La marche de ce mal nommé « Jour de l’honneur » emprunte sur soixante kilomètres le parcours des troupes de l’armée hongroise, de la Wehrmacht et de la Waffen-SS lors de leur retrait face aux armées soviétique et roumaine en l’hiver 1945. Ferenc Szálasi, dictateur hongrois membre du parti pro-nazi des Croix fléchées, était alors l’un des derniers alliés d’Adolf Hitler et le pays abritait la seule raffinerie encore intacte au sein des puissances de l’Axe. Selon les historiens, cette situation explique l’acharnement des armées hongroise et allemande à défendre leur position, la bataille de Budapest étant, dans son nombre de morts, comparable à celles de Berlin et de Stalingrad. En parallèle des combats, à l’hiver 1944-1945, les membres des Croix fléchées fusillaient les Juifs par centaines sur les quais du Danube. Ils massacraient aussi les Rroms, ceux qui avaient résisté au régime fasciste ou simplement refusé de combattre aux côtés des nazis. Aujourd’hui, la manifestation du « Jour de l’honneur » inclut un rassemblement au parc Városmajor, lieu d’un massacre perpétré contre des Juifs en janvier 1945.

Ferenc Szálasi (photo : Margaret Bourke-White / source : Google)

En Hongrie, cette journée est parfois désignée par les institutions comme une simple commémoration de « la rupture du siège » ou un hommage aux victimes des crimes de guerre commis par l’armée soviétique (notamment les viols et les pillages). Dans les années 2010, la manifestation a bénéficié de subventions de la part de la mairie du premier arrondissement de Budapest dirigée par le Fidesz, parti d’extrême droite de Viktor Orbán. À la même époque, la télévision d’État lui consacrait un documentaire en plusieurs parties extrêmement favorable.

Révisionnisme historique de l’État hongrois

Si cette marche néo-nazie est tolérée en Hongrie depuis près de trente ans et que les antifascistes sont aujourd’hui poursuivis, c’est notamment du fait du discours révisionniste qui fut développé au sommet de l’État. Lorsqu’il était au pouvoir, Viktor Orbán a réhabilité Albert Wass et Joseph Nyírö, écrivains antisémites des années 30, mais aussi Miklós Horthy, régent de Hongrie de 1920 à 1944, proche de l’Italie fasciste puis allié de l’Allemagne nazie. L’accent était mis sur les crimes du stalinisme quand ceux du nazisme étaient parfois minimisés. En outre, si le monument érigé près du Parlement hongrois sur décision d’Orbán rend hommage aux victimes du nazisme, il présente l’État hongrois comme victime, alors qu’il fut allié du régime nazi dès les années 30.

Aujourd’hui, la Constitution hongroise suggère qu’aucun des crimes commis contre les minorités en Hongrie durant la seconde guerre mondiale ne saurait être imputé à l’État hongrois. C’est aussi la vision développée au sein du Musée de la Terreur voulu par Orbán et dirigé par Maria Schmidt, l’une de ses proches idéologues, connue pour sa minimisation voire sa négation de la responsabilité de l’État hongrois dans le génocide des Juifs et des Tziganes. Situé dans un immeuble qui fut le Quartier Général des Croix fléchées, organisation hongroise pro-nazie, puis celui de la police politique stalinienne de 1945 à 1956, le musée couvre de façon disproportionnée les crimes staliniens aux dépens de ceux du nazisme. Aussi, les seuls crimes nazis évoqués sont ceux commis à partir de la fin de l’année 1944, soit après l’invasion de la Hongrie par l’Allemagne, qui voulait empêcher que la Hongrie ne se désolidarise des puissances de l’Axe pour négocier séparément la paix avec les Alliés. Les lois antisémites mises en place en Hongrie dès 1920 n’y sont pas documentées, comme le fait que la déportation de 450 000 Juifs à l’été 1944 fut effectuée par la gendarmerie hongroise, alors noyautée par les Croix fléchées.

Dès la première arrivée au pouvoir d’Orbán en 1998, les responsabilités de Miklós Horthy ont été ignorées par l’histoire officielle. Horthy a pourtant écrasé la République des conseils de Hongrie avec le soutien des forces françaises, roumaines et serbes. La terreur blanche qui allait succéder s’articulait à une vague d’antisémitisme, sous prétexte qu’un nombre conséquent de dirigeants de la République des conseils étaient juifs. Horthy déciderait ensuite de limiter le nombre d’étudiants juifs dans les facultés, de les exclure de nombre de métiers et de fonctions, d’interdire les mariages mixtes et de retirer la nationalité hongroise à 250 000 juifs. Il allait s’allier avec Hitler pour récupérer une partie des territoires perdus pendant la Première guerre mondiale, avant d’envahir la Yougoslavie puis l’URSS en coordination avec la Wehrmacht.

Miklós Horthy (photo : Adolf Szenes / source : Wikipédia)

La responsabilité hongroise dans la persécution des minorités est encore aujourd’hui généralement ignorée ou tout simplement niée par l’État. Pourtant, ceux qui participent au « Jour de l’honneur » ne s’y trompent pas. Comme chaque année, en 2023, les néo-nazis insultaient et agressaient des personnes non-blanches sur leur passage et partaient à la chasse aux contre-manifestants. Brièvement interpellés par la police hongroise, les agresseurs néo-nazis étaient relâchés sans poursuite dans les 24 heures. A contrario, depuis 2023, quatre organisations antifascistes sont classées « terroristes » par l’État hongrois et dix-neuf personnes sont accusées d’avoir infligé quelques contusions aux nostalgiques du nazisme. Gino Abazaj fait partie de ceux-ci.

Soutenir Gino et les antifascistes contre l’arbitraire

Si nous devons aujourd’hui nous opposer à l’extradition de Gino Abazaj vers l’Allemagne, c’est non seulement parce que nous partageons ses engagements, mais aussi car nous savons que la justice allemande risque de faire primer la coopération européenne avec la Hongrie sur le respect des droits humains.

En effet, à l’été 2024, l’Allemagne a remis à la Hongrie l’une de ses ressortissantes sur la base, là aussi, d’une enquête peu fiable menée par la police hongroise, et malgré l’absence d’indépendance de l’institution judiciaire en Hongrie. Pourtant, les risques de mauvais traitements étaient aggravés par le fait que la personne concernée, Maja T., se définit comme non-binaire et qu’Orbán menait la guerre aux personnes LGBT.

Maja T. fut transférée vers la Hongrie en hélicoptère quelques heures seulement après le verdict, sans laisser le temps à la Justice d’examiner un éventuel recours. La Cour constitutionnelle fédérale allait ensuite condamner cette décision, sans pouvoir revenir sur ses effets. En février 2026, Maja T. était condamnée à 8 ans de prison, 30 minutes seulement après la fin de la plaidoirie en défense. Le temps de délibération extrêmement court laissait deviner un verdict écrit à l’avance dans un contexte où Viktor Orbán et ses ministres, alors en campagne électorale, avaient appelé à une sévérité exemplaire.

Le quotidien allemand Die Tageszeitung titrait alors que Maja T. avait été « abandonnée par l’État de droit «  de son propre pays. Il est aujourd’hui peu probable que l’Allemagne traite autrement l’Albanais Rexhino Abazaj1, dont les avocats ne disposent d’aucun moyen pour s’assurer qu’il n’a pas déjà été condamné en son absence en Hongrie. C’est aussi en raison de la coopération entre l’Allemagne et la Hongrie qu’un autre militant antifasciste, Zaid A., de nationalité syrienne et réfugié en Allemagne à partir de 2014, a décidé de venir vivre en France. Il doit lui aussi faire l’objet de notre soutien jusqu’à ce que le mandat d’arrêt européen émis par la Hongrie à son encontre soit définitivement écarté par la Justice française.

Aujourd’hui, Maja T. reste incarcérée dans des conditions de détention que le député insoumis Thomas Portes a pu aller constater sur place et qu’il a dénoncées comme « absolument ignobles ». L’activiste est maintenue en isolement prolongé, avec des fouilles à nu répétées et une vidéosurveillance constante. Sa cellule, infectée de cafards et de punaises de lit, reste éclairée en permanence. Maja T. n’a droit qu’à une heure de contact humain par jour et elle est enchaînée à chaque sortie de cellule.

Ces conditions de détention ne sont malheureusement pas rares. Le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants a recueilli les témoignages faisant état de nombreux cas de mauvais traitements dans plusieurs prisons de Hongrie entre 2023 et 2025, mentionnant aussi des coups de poings, de pieds, des violences avec des objets, des gifles, ainsi que des insultes racistes ou homophobes.

Une autre militante antifasciste, Ilaria Salis, avait été libérée en juin 2024, suite à son élection sur la liste de l’Alliance des Verts et de la Gauche. Auparavant, l’Italienne de 40 ans, enseignante et militante de longue date (elle avait notamment participé à 18 ans à la fondation d’un centre social à Monza) avait subi en Hongrie pendant un an des conditions d’emprisonnement qu’elle décrit comme « inhumaines et dégradantes ». Alors que ses avocats ne pouvaient pas avoir accès à son dossier d’accusation, elle refusait l’accord de plaider coupable proposé par le procureur, qui prévoyait de la condamner à 11 ans de prison pour sa présence supposée sur les lieux de la confrontation entre néo-nazis et antifascistes. Ilaria Salis risquait en conséquence 24 ans d’incarcération. Lors de son procès, elle était exhibée menottée aux pieds et aux poignets, tandis que des néo-nazis en tenue paramilitaire menaçaient les personnes suspectées d’être venues en solidarité avec la militante de gauche.

En prison, Ilaria Salis a subi la privation de produits d’hygiène élémentaires et elle a dû porter des vêtements souillés. Elle fut aussi privée de nourriture et de soins médicaux. À l’isolement pendant une trentaine de jours, empêchée de communiquer avec sa famille durant plus de six mois, elle était en outre soumise à des interrogatoires sans traducteur ni avocat. Après plus d’un an de détention, elle était finalement assignée à résidence sous bracelet électronique dans l’attente du verdict. Son adresse était alors révélée publiquement par le juge et aussitôt relayée par des sites hongrois d’extrême droite.

Le 7 octobre 2025, le Parlement européen a finalement refusé de lever l’immunité parlementaire de l’élue italienne, par 306 voix, contre 305 et 17 abstentions. Si le vote était secret, la faiblesse de l’écart démontre que ceux qui souhaitaient la voir remise à Orbán ne siègent pas uniquement sur les bancs de l’extrême droite et que la guerre menée à l’antifascisme n’est pas leur propriété exclusive.

Péter Magyar après Viktor Orbán, une relative continuité

Face au durcissement autoritaire d’une Europe en pleine droitisation, dans un contexte de développement de groupes de rue fascistes ou néo-nazis, l’antifascisme est aujourd’hui un devoir. Ce constat devrait, seul, convaincre de prendre fait et cause pour les antifascistes poursuivis. Nous devons cependant insister sur le fait que Gino Abazaj ne bénéficierait pas d’un procès équitable s’il était extradé par la Justice française.

Par ailleurs, si l’extrême droite « illibérale » de Viktor Orbán a été remplacée au printemps dernier par la droite néo-libérale et europhile de Péter Magyar, celle-ci se situe pour l’instant sur plusieurs points dans une relative continuité vis-à-vis du gouvernement qui l’a précédée. Si Magyar a commencé à revenir sur le transfert des institutions éducatives, universitaires et de culture à des fondations privées dirigées par des proches d’Orbán, s’il promet de refinancer les services publics, de lutter contre la corruption, de rendre son indépendance à la Justice et d’instaurer une nouvelle Constitution remplaçant celle de 2012, une partie de ces promesses, notamment celles relatives à la restauration de la démocratie, engagent surtout ceux qui les croient. Aujourd’hui, les groupes antifascistes restent classés « terroristes » en Hongrie, les droits des réfugiés sont toujours niés, le droit de grève est très limité et la loi qui interdit l’évocation publique des questions LGBT est encore en vigueur.

Nous devons rappeler qu’avant d’être Premier ministre, Péter Magyar a longtemps été un proche d’Orbán, pour lequel il travaillait comme haut fonctionnaire, d’abord au sein du ministère des Affaires étrangères, ensuite à la représentation permanente de la Hongrie auprès de l’Union européenne, enfin en tant que membre du cabinet du Premier ministre. Jusqu’en 2024, il occupait des fonctions dans deux entreprises publiques et siégeait au conseil d’administration de la banque MBH. Cette banque, qui avait octroyé un prêt de plus de dix millions d’euros à Marine Le Pen en 2012, était dirigée par Lőrinc Mészáros, homme le plus riche de Hongrie et proche d’Orbán, dont la politique lui a permis de multiplier sa fortune par cinquante.

Pour toutes ces raisons, alors que l’extrême droite menace en de nombreux endroits du monde occidental, nous devons rejoindre les campagnes menées en solidarité avec tous les antifascistes. Nous devons soutenir les militants persécutés par l’État hongrois ou poursuivis sur la base des enquêtes menées par sa police2. Puisqu’il est l’un de ceux-là, nous devons nous mobiliser maintenant pour empêcher l’extradition de Gino Abazaj3.


  1. Rexhino Abazaj, dit « Gino », de nationalité albanaise, a passé la plus longue part de son existence en Italie. Cependant, il n’a jamais acquis la nationalité italienne. Malgré l’absence de condamnation, le fichage qui résultait de ses activités militantes pour le droit au logement (sur la base d’une dénonciation effectuée par les bailleurs) l’avait empêché de recevoir une réponse favorable à sa demande de naturalisation. ↩
  2. https://www.instagram.com/comite_solidarite_budapest/ ↩
  3. https://free-gino.fr/events/ ↩

03.09.2026 à 18:14

Brésil années 50 : ainsi naquit la bossa

Eric DELHAYE

En première ligne sur la plage de Copacabana, l’Edifício Palacío Champs-Élysées se dresse toujours au 2856 de l’avenue Atlântica, typique de l’architecture moderniste des années 1950 à Rio. Une plaque bleue est aujourd’hui scellée sur l’un des piliers soutenant douze étages. Elle porte le nom de Nara Leão, puis ce texte : « Ici, dans les […]
Texte intégral (3363 mots)

En première ligne sur la plage de Copacabana, l’Edifício Palacío Champs-Élysées se dresse toujours au 2856 de l’avenue Atlântica, typique de l’architecture moderniste des années 1950 à Rio. Une plaque bleue est aujourd’hui scellée sur l’un des piliers soutenant douze étages. Elle porte le nom de Nara Leão, puis ce texte : « Ici, dans les années 1950, dans l’appartement où Nara Leão habitait encore avec ses parents, la bossa-nova est née lors de soirées avec Roberto Menescal, Carlos Lyra, Sérgio Mendes et Ronaldo Bôscoli. »

Nara Leão sur la plage de Copacabana à Rio (source : festival Jaganda / Nara, premier album de Nara Leão publié en 1964

Dans l’antre de Nara

L’appartement porte le numéro 303, dans le bloc Louvre. L’année : 1957. On ne connait pas le jour, mais que la naissance d’un mouvement musical soit fixée aussi précisément, voilà qui n’est pas commun. D’autant que Nara Leão, à cette époque, n’a que 15 ans. Quelques décennies plus tard (elle est décédée en 1989, à 47 ans), en revenant sur son adolescence, la chanteuse est formelle : « Cest chez moi quest née la bossanova. […] Les gens poussaient la porte, sinstallaient, faisaient de la musique, et quelquefois, il nous arrivait de passer jusqu’à trois jours et trois nuits sans dormir une seule minute. […] C’était une maison ouverte, je te dis ! Dès que quelquun arrivait, il navait qu’à pousser la porte et il venait sinstaller au piano. Ou alors, il prenait la guitare et il jouait tout ce quil voulait : classique, samba, jazz… On mélangeait tous les genres et on pouvait jouer de tout. C’était comme ça, sans arrêt : musique, musique et musique. Sans arrêt. »

De gauche à droite : Carlos Lyra, Nara Leão et Vinicius de Morais (source : festival Jaganda)

La citation est extraite des interviews menées par Jean-Paul Delfino pour son anthologie Brasil Bossa Nova (1988), dans laquelle puisent allègrement les auteurs d’articles – dont celui-ci – ou de livres français qui lui ont succédé sur le sujet. Dernier en date, Naissance de la bossa-nova, du spécialiste de jazz et écrivain multi-primé (Interralié, Goncourt de la nouvelle) Alain Gerber, est sorti l’année dernière en même temps qu’un double CD, chez Frémeaux & Associés dont les compilations thématiques sont souvent remarquables. En écoutant ces disques, on se prend de fascination pour une musique aussi simple d’apparence qu’elle est sophistiquée dans la réalité, indolente autant qu’envoûtante, au point de jouer dans la même catégorie que le jazz ; en lisant Gerber, on retient que « la bossa-nova ayant eu de la peine à conquérir le seul quartier de Copacabana, elle ne s’était nullement préparée à conquérir le monde » ; et de toute cette histoire, on retient que João Gilberto lui-même asséna au sujet d’une musique dont il était le maître : « La bossa-nova n’existe pas. »

Naissance de la bossa nova (2026) / Bossa nova, la grande aventure du Brésil (2026)

Au commencement est la samba

João Gilberto se disait sambiste. Parce que tout descend de là, des mornes1 auxquels les favelas sont accrochées et qui enserrent la baie de Rio de Janeiro. Les rythmes, les harmonies et les mélodies, amalgame d’origines africaines, européennes et indigènes, y ont infusé jusqu’à la structuration de la samba – danse et musique – dans les années 1920. Il en existe une douzaine de variantes, frénétique comme la samba-enredo du carnaval, ou mélancolique – la fameuse saudade – comme la samba-canção (samba-chanson). De cette dernière découle la bossa-nova et ce n’est pas pour rien que les standards du genre ont pour titres Samba de uma nota só (Tom Jobim), Samba de verão (Marcos Valle), Saudade fez um samba (Carlos Lyra)… « Il y avait dans la syncope une imperceptible suspension, une respiration nonchalante, un léger arrêt qu’il m’était très difficile de saisir. » La description, extraite du livre Notes sur la musique du compositeur classique français Darius Milhaud, qui séjourna à Rio en 1918, illustre la samba… mais elle aurait tout aussi bien pu s’appliquer à la bossa-nova, quatre décennies plus tard.

Le 24 août 1954, le président Getúlio Vargas, dont les conservateurs exigent le départ et qui se sait menacé par un coup d’État, se suicide d’une balle en plein cœur. Le marasme est général : politique, économique, social et même culturel puisque la création s’enferre dans un académisme qui bride les artistes populaires et les innovateurs – en musique, les chanteurs de charme ont la cote.

Getúlio Vargas, président du Brésil de 1930 à 1945 puis de 1951 à 1954 (source : Dictionnaire du jardin océanique)
Plage de Copacabana dans les années 50 (sources : Facebook)

L’appel de la modernité

Le président réformateur Juscelinho Kubitschek, élu en 1955, réveille le Brésil en trompetant son slogan : « Cinquenta anos em cinco », cinquante années en cinq – une promesse suivie d’effet, puisque l’économie est stimulée et le chantier de la nouvelle capitale Brasília engagé en 1956, après avoir été crayonné par l’architecte Oscar Niemeyer. Toute la société s’éprend de modernité, dans laquelle s’engouffrent les musiciens de la bossa-nova (avec lesquels Kubitschek liera des amitiés), les réalisateurs du cinema novo, les poètes, les dramaturges, les plasticiens… et même les footballeurs puisque le Brésil remporte sa première Coupe du monde en 1958.

Juscelinho Kubitschek à Brasilia (source : Juan Luis Hermida)

Depuis le début de la décennie, dans les clubs de Copacabana, Ipanema ou Leblon, les jeunes gens modernes des classes moyenne ou aisée sirotent des cocktails en écoutant du cool jazz et du be-bop. Les pionniers de la bossa-nova viennent s’y frotter : le pianiste Johnny Alf, arrivé trop tôt avec Rapaz de bem dès 1956 ; le guitariste Baden Powell, déjà professionnel à 15 ans, qui intègre le jazz dans ses compositions pétries de choro (genre populaire émergé au XIXe siècle) et de samba-canção – toutes ces musiques sont cousines via leur matrice africaine. Un Bahianais né en 1931, João Gilberto, écume également les nuits cariocas, mange chez les uns et dort chez les autres, puis tombe en dépression. Réfugié au calme d’une maison de Diamantina (Minas Gerais), il s’enferme dans la salle de bains dont il apprécie l’écho. Il y peaufine son jeu de guitare, sa fameuse batida basée sur le décalage des temps forts et faibles, et pose délicatement son canto falado, le chant parlé. Minutieusement et comme il s’y emploiera toute sa vie, il épure la samba pour la rendre légère comme une plume. La bossa-nova, observera Pierre Barouh qui l’a importée en France, « n’existe que par les obsessions de João Gilberto ». Lequel, enfin prêt, rentre à Rio.

João Gilberto (source : Warner archives)

Autour de João Gilberto

Dans l’appartement de Nara Leão, João Gilberto participe à d’interminables bœufs en compagnie, notamment, d’Antônio Carlos Jobim, compositeur et arrangeur, et du poète Vinícius de Moraes. Jobim et Vinícius signent d’abord Chega de Saudade qu’enregistre la chanteuse Elizeth Cardoso en 1958. João Gilberto y joue de la guitare, puis enregistre sa propre version qui figure sur son premier album du même nom, sorti en 1959. S’y trouve également, sur une musique de Jobim et des paroles de Newton Mendonça, Desafinado (« désaccordé », comme raillent leurs détracteurs), sur lequel le chanteur susurre :

« Si tu insistes pour qualifier

Ma façon de faire d’anti-musicale

Je dois mentir moi-même en soutenant

Que c’est de la bossa nova

Que c’est très naturel […] »

Antônio Carlos Jobim en 1965 (source : Wikipédia)

João Gilberto pour la batida, Jobim pour les harmonies et Vinícius pour la poésie forment la Trinité de la bossa-nova, à l’édification de laquelle participe une génération fabuleuse d’auteurs, compositeurs, arrangeurs, vocalistes et instrumentistes : Oscar Castro-Neves, Ellis Regina, Edu Lobo, Astrud Gilberto, Marcos Valle, Sylvia Telles, João Donato, Rosinha de Valença… la liste est longue. En novembre 1962, une délégation rejoint New York où le mouvement doit être consacré au Carnegie Hall. Sont du voyage Jobim, Vinícius et João Gilberto, mais aussi Luiz Bonfá, Carlos Lyra, Roberto Menescal, Sergio Mendes… Mais si le concert reste historique, il est aussi ruiné par les problèmes de son et des interprètes tétanisés par le fait jouer sur une aussi grande scène loin de chez eux. D’autant que leur popularité au Brésil est bien moindre que celle de leurs chansons aux États-Unis où les jazzmen, après s’être entichés des musiques cubaines dans les années 1940, adaptent la bossa-nova dans le sillage de Stan Getz. Le saxophoniste commence par signer Jazz Samba avec le guitariste Charlie Byrd (1960), jusqu’à rencontrer João Gilberto au sommet sur Getz/Gilberto (1965). Dans l’intervalle, tous y sont allés de leur reprise, de Miles Davis à Sonny Rollins en passant par Ella Fitzgerald, Coleman Hawkins, Herbie Mann, Dave Brubeck… avec plus ou moins de bonheur. Au Brésil, cette appropriation n’est guère appréciée. « Les reprises des succès de la bossa-nova par les Nord Américains, c’est de la merde », assène carrément Baden Powell tandis que Carlos Lyra, dans Influência do jazz, déplore la contamination de la bossa-nova par le jazz qui la prive de sa syncope.

Les enfants rebelles de la bossa

Alors que les poètes écrivent sur les amours en bord de mer, Lyra est l’instigateur (avec Edu Lobo et Chico Buarque notamment) de la canção de protesto, la chanson engagée, au moment où le coup d’Etat de 1964 ramène les militaires au pouvoir. Le terrain est préparé pour le Tropicalisme teinté de rock psychédélique, porté par la génération des Gal Costa, Gilberto Gil et Caetano Veloso. Cité dans le livre d’Alain Gerber, Caetano raconte : « Les années bossa-nova constituent une parenthèse apollinienne dans le monde dionysiaque de la musique populaire brésilienne… Quand nous sommes arrivés, nous autres les tropicalistes, nous avons voulu proposer autre chose qui [lui] tourne le dos. Ce n’est pas que nous ne l’appréciions pas. Bien au contraire : nous étions fous d’elle ! Ce qu’on appréciait beaucoup moins, pour ne pas dire du tout, c’est ce que la bossa-nova était devenue… À partir du moment où elle a connu le succès commercial, sa vitalité a été mise sous le boisseau, ainsi que la capacité qu’elle avait eue de prendre des risques dans les premiers temps. […] Nous sommes ses enfants rebelles. »

Après avoir occupé le paysage culturel de 1958 à 1965, la bossa-nova s’est diluée dans la musique populaire brésilienne, tout en l’influençant, et elle a retrouvé des couleurs en étant influencée par elle. Aux États-Unis, au Japon et bien sûr en France, elle a rencontré des adeptes doués dans les champs du jazz, de la chanson, dans le rap qui l’a samplée, jusqu’aux musiques électroniques, tandis que sa batida inventée dans une salle de bains fait l’objet d’études universitaires. Et sur Copacabana, on continue de lever la tête devant le 2856 de l’avenue Atlântica, pour se rêver en 1957 dans l’appartement de Nara Leão.

Écouter

Elizeth Cardoso, Canção do amor demais (1958)

João Gilberto, Chega de Saudade (1959)

Rosinha de Valença, Apresentando (1963)

Vinicius de Moraes & Odette Lara, Vinicius & Odette Lara (1963)

Nara Leão, Nara (1964)

Marcos Valle, O compositor e o cantor (1965)

Stan Getz & João Gilberto, Getz/Gilberto (1965)

Gal Costa & Caetano Veloso, Domingo (1967)

Antônio Carlos Jobim, Wave (1967)

Edu Lobo, Sérgio Mendes presents Lobo (1971)

Lire

David Rassent, Musiques populaires brésiliennes. Le Mot et le Reste. 2012.

Jean-Paul Delfino, Bossa nova, la grande aventure du Brésil. Le Passage. 2017.

Alain Gerber, Naissance de la bossa nova. Frémeaux & Associés. 2025. La parution de ce livre a accompagné la sortie d’une compilation double CD du même nom, chez Frémeaux qui a aussi consacré des coffrets à la samba, aux musiques nordestines, à Baden Powell, etc.

Mário de Andrade, Écrits sur la musique populaire brésilienne. Philharmonie de Paris. 2026.

  1.  Les mornes désignent principalement de petites collines ou des hauteurs de forme arrondie que l’on trouve dans les îles tropicales et sur certains littoraux. ↩

01.09.2026 à 18:23

Les deux racismes qui ont assassiné Jason Arday

Norman AJARI

Quelques mois avant son suicide, le 14 aout 2026, Jason Arday était l’une des vedettes du monde universitaire britannique. En quelques jours, une campagne médiatique d’une âpreté peu commune s’est déchainée sur lui, éclipsant son œuvre et même sa personne derrière une litanie d’anecdotes inlassablement répétées – autiste, longtemps atteint d’un retard de développement, plus […]
Texte intégral (5866 mots)

Quelques mois avant son suicide, le 14 aout 2026, Jason Arday était l’une des vedettes du monde universitaire britannique. En quelques jours, une campagne médiatique d’une âpreté peu commune s’est déchainée sur lui, éclipsant son œuvre et même sa personne derrière une litanie d’anecdotes inlassablement répétées – autiste, longtemps atteint d’un retard de développement, plus jeune professeur noir de l’histoire de l’université de Cambridge. Accusations et dénigrement ternissent ce récit de réussite sociale : plagiaire, menteur, imposteur, profiteur, illégitime. Au fil d’articles répétitifs, ces qualificatifs bégaient, automatiquement, comme s’ils suffisaient à résumer la vie d’un homme.

Le professeur Arday s’est donné la mort au terme d’un harcèlement médiatique obstiné. Par l’entremise de la parlementaire travailliste Bell Ribeiro-Addy, la famille du défunt communique sa volonté de rétablir un autre souvenir collectif : « Nous souhaitons plus que tout qu’il demeure dans les mémoires comme la merveilleuse personne qu’il fut et pour tout ce qu’il a accompli. Doux et désintéressé, il encourageait sans relâche les autres par ses paroles et par ses actes. Ses réussites furent grandes et nous refusons de les voir enfouies sous les calomnies1. » Mais le message ne dissimule pas le tourment des survivants, ni celui de la victime : « La cruauté publique qui s’est abattue sur Jason était insoutenable. »

Ce récit sordide illustre les différentes facettes de la négrophobie qui règne encore non seulement sur les institutions universitaires occidentales, mais se propage dans l’espace public. Tout commence en effet par des accusations de plagiat qui auraient dû rester cantonnées à un petit cénacle académique, mais ont acquis des proportions nationales, et même internationales, car elles visaient un homme noir érigé en épigone de la diversité. La parution imminente de ses mémoires, titrées Great and unfortunate things, a amplifié la polémique. La révélation au public de certains aspects de l’autobiographie de Jason Arday, jugés peu plausibles et tournés en dérision, ont accentué les soupçons, qui se sont bientôt mués en franc discrédit, voire en haine.

Il faut mettre en lumière la cabale suprémaciste blanche qui s’est mise en branle pour salir la réputation de Jason Arday, mais sans oublier de nommer les défaillances structurelles des institutions d’enseignement supérieur prétendument multiculturelles dans leur vision et leur accueil des minorités raciales. Il ne s’agira évidemment pas de renvoyer dos à dos deux camps, comme si leurs positions n’étaient qu’apparemment opposées et cachaient un accord plus fondamental. Nous n’assistons pas à une convergence. En revanche, malgré des expressions et des conséquences fort différentes, il faudrait prendre conscience de ce qui semble faire consensus : le dédain de la production intellectuelle noire.

Valorisation de la parole raciste

Ce qu’il faut bien aujourd’hui qualifier d’ « affaire Arday » commence avec la publication sur Substack, le 21 juillet 2026, d’un article accusant le professeur de plagiat, ajoutant que son poste à Cambridge serait par conséquent usurpé2. L’imposture aurait été facilitée par les politiques de DEI (pour « diversité, équité, inclusion ») adoptées par de nombreuses universités anglophones, qui encourageraient l’embauche et la promotion d’enseignants issus de minorités mais dépourvus des qualifications et du talent requis pour travailler au sein des institutions les plus réputées. Trois jours plus tard s’enclenche une réaction en chaine de réitérations de ces accusations dans la presse britannique. Selon une analyse de détail publiée par NewsCord, 229 articles consacrés à la « fraude » Arday ont paru entre le 24 juillet et le jour de sa mort3. À cela s’ajoute une prolifération d’attaques acrimonieuses sur les réseaux sociaux ou les chaines d’information en continu.

Nathan Cofnas, l’auteur du texte par lequel est arrivé le scandale, n’est pas un chercheur ordinaire, bien qu’un coup d’œil superficiel à son CV puisse être séduit par un vernis de respectabilité. Né dans les années 1980 à Chicago au sein d’une famille juive, il obtient son premier diplôme supérieur à l’université Columbia de New York, puis poursuit en Angleterre jusqu’au doctorat des études de 3e cycle. À l’université de Cambridge, il se spécialise en philosophie de la biologie. Paru en 2012, son premier ouvrage, Reptiles with a conscience, n’est publié ni par un éditeur scientifique ni par un éditeur grand public, mais par l’obscur Ulster Institute for Social Research. Présidé par le psychologue raciste Richard Lynn et généreusement irrigué en subventions de la fondation étatsunienne d’extrême droite Pioneers Fund, ce think tank s’est donné pour mission de fournir au suprémacisme blanc une assise scientifique.

Cofnas a embrassé cette cause. Dans un style caractéristique de la philosophie analytique, il qualifie sa doctrine d’« héréditarisme ». Selon lui, la part innée et héréditaire de l’intellect excède largement ce qui relève de l’acquis, et les Noirs seront éternellement en queue de classement. « En réalité, la thèse de l’égalité est fausse. Malgré tout l’argent et toute la bonne volonté du monde, les  injustices de la nature que nous sommes capables de corriger sont limitées4 », pontifie-t-il ainsi sur Substack. Ces idées s’apparentent à une resucée de vieilles lunes racistes héritées du Ku Klux Klan. Cependant, des ressorts narcissiques semblent parfois conduire Cofnas à dévier des canons du grand récit suprémaciste blanc classique, en clamant par exemple la supériorité intellectuelle des Juifs5.

En 2024, alors qu’il bénéficie d’un contrat de chercheur postdoctoral à Cambridge, les publications de plus en plus explicitement racistes qu’il s’autorise sur sa page Substack finissent par susciter la réprobation de ses collègues et de sa direction, aboutissant à sa répudiation par le Emmanuel College qui employait ses services. En 2026, vraisemblablement soutenu par d’influents alliés, il se voit offrir un nouveau contrat par l’université de Gand, en Belgique. En effet, la revue britannique Byline Times a mis en évidence des liens entre Cofnas et de puissants réseaux d’influence racistes basés aux États-Unis6. Le Pioneers Fund, qui s’est successivement renommé Human Diversity Foundation, puis Aporia, a notamment bénéficié des largesses du multimilliardaire technofasciste Peter Thiel, dont les convictions racistes ne sont plus à démontrer7. À la faveur de processus plus ou moins opaques, il est fréquent que les dons généreux de fondations (quelles que soient leurs orientations politiques) débouchent sur la création de postes taillés sur mesure pour les petits protégés des puissants.

Dans une vidéo devenue virale, interrogé sur son avenir professionnel, Cofnas confesse qu’après la révolution (raciste) qu’il appelle de ses vœux, il s’imagine en directeur d’un hypothétique département d’eugénisme et de sciences de la race abrité par l’université Harvard. Pion sur l’échiquier d’intérêts politiques qui le dépassent largement, Cofnas semble s’être convaincu que ses articles de blog et ses textes publiés par des fondations complaisantes prouvaient son génie scientifique. Cofnas est un chercheur moyennement productif et sans relief, sous constante perfusion de fonds privés liés à un agenda idéologique réactionnaire. Mais il est d’autant plus utile à ses financeurs qu’il est à la fois inconscient du rôle qu’on lui fait jouer et absolument dépendant de leur infatigable soutien économique pour le maintien de sa carrière.

La qualité « catastrophique » de la recherche de Cofnas et son inadéquation avec les standards de sa propre discipline ont été bien mis en évidence par certains de ses collègues plus expérimentés8. Les liens de dépendance et d’inféodation auxquels se résume le cursus de Cofnas démontrent en premier lieu que, malgré l’insistance et la mauvaise foi des argument hostiles aux politiques de DEI, les chercheurs les plus illégitimes et les plus généreusement sponsorisés sont bien davantage les médiocres et blancs minions des groupes de pression privés que les icones de la diversité. Mais surtout, ce cas illustre que l’enjeu est loin de se limiter à un essayiste raciste isolé ou même à un petit groupe d’individus. Ce renouveau d’une négrophobie et d’un suprémacisme blanc à prétention scientifique prolifère au sein d’un vaste réseau.

Un réseau suprémaciste blanc

Le décès du professeur Arday a suscité dans l’opinion publique un émoi à la mesure de l’intensité de la chasse à l’homme médiatique dont il a été la proie. Neuf jours avant sa mort, il avait démissionné de son poste à Cambridge. Le suicide social annonçait le suicide véritable. C’est dans ce contexte que le rôle et les connexions de Cofnas ont causé de plus en plus d’attention, de méfiance et de perplexité. Le 20 août, l’université de Gand annonçait sa suspension à titre conservatoire, lançant simultanément une enquête disciplinaire. Ces scrupules arrivent bien tard. En mars 2026, l’annonce de l’embauche du chercheur raciste motive deux pétitions qui, malgré leur ampleur, ne suscitent pas la moindre réaction de la direction. La première rassemblait plus de 40 enseignants du département de philosophie de l’université, la seconde plus de 2000 étudiants. Il aura fallu le trépas d’un homme pour que l’institution questionne enfin la pertinence de l’embauche d’un militant suprémaciste blanc désavoué par ses pairs, c’est-à-dire ses collègues, et dépourvu de grandes réalisations au sein de sa discipline.

Au lendemain de l’amorce du processus de licenciement engagé contre Cofnas par l’université de Gand, l’ambassadeur des États-Unis Bill White adoptait un ton belliqueux sur le réseau social X. Avec la rhétorique furibonde caractéristique de la diplomatie trumpiste, il menaçait la Belgique de rompre toute collaboration universitaire entre les deux pays, à moins que les sanctions contre le blogueur raciste ne soient aussitôt levées. En parallèle, un cartel de chercheurs se coalisait en défense de Cofnas, au nom de la liberté d’expression et de la liberté académique. Derrière les noms de quelques vieilles gloires de l’anticonformisme académique comme Peter Singer ou Steven Pinker, cette pétition entasse notamment tout un ramassis de militants anti-wokes et de nostalgiques de l’eugénisme.

Nathan COFNAS et Bill WHITE, ambassadeur des États-Unis (source : page Facebook de Nathan COFNAS)

Le discours conservateur qui déplore la domination sans partage d’un dogme antiraciste et décolonial sur les campus relève de la pure et simple imposture. Etre raciste ne constitue nullement un obstacle pour accéder aux plus hautes fonctions de la philosophie universitaire anglaise. En 2023 éclatait une polémique qui a éclaboussé le professeur Nick Bostrom de l’université d’Oxford, également directeur d’un influent institut de futurologie. Le point de départ a été la révélation d’un email collectif débordant de négrophobie virulente, envoyé par Bostrom alors qu’il était encore étudiant de troisième cycle à la London School of Economics9. « Les Noirs sont plus stupides que les Blancs. J’aime cette phrase et je pense qu’elle est vraie », affirmait-il, avant d’ajouter qu’il s’agissait là d’une vérité objective et qu’elle ne saurait être prise pour synonyme de la formule suivante : « Je hais ces sales négros ! »

Lorsque ces propos ont refait surface, Bostrom s’est excusé et a pris le temps de s’expliquer, mais sans jamais remettre en cause la thèse de l’inégalité cognitive des races. Il s’est contenté de lui trouver des causes extérieures. Ainsi, en 2023, il attribuait plutôt la stupidité noire à « des inégalités dans l’accès à l’éducation, à une alimentation équilibrée et aux soins de santé de base [qui] entraînent des inégalités sociales, se traduisant parfois par des disparités au niveau des compétences et des capacités cognitives10 ». Pour le jeune Bostrom, la bêtise nègre est innée, pour le Bostrom tardif, elle est acquise. L’intellect noir, en revanche, relèverait presque du mythe.

Nick BOSTROM (source : Wikipédia)

Dans la suite de son texte, il plaide pour un nouvel eugénisme, débarrassé des tentations et des crimes qui ont entaché son histoire. Dans son influent essai de 2014, Superintelligence, Bostrom évoquait allusivement des « obstacles politiques et éthiques majeurs » à un « élevage sélectif » des êtres humains, mais sans jamais les détailler, ni statuer quant à la pertinence ou l’illégitimité de tels obstacles11. Quoi qu’il en soit, il estime que le recours à d’autres moyens tels que l’intelligence artificielle ou les biotechnologies offriront des accès plus simples et plus rapides à une intelligence supérieure, en comparaison du lent et incertain processus eugéniste de sélection.

Cette douteuse obsession de l’intelligence, décorrélée de tout rapport à la sagesse et au discernement, traverse aujourd’hui les milieux capitalistes, politiques et universitaires avec le naturel d’une évidence. C’est le symptôme d’un retour du racialisme le plus classique. De Frantz Fanon à Étienne Balibar, les réflexions sur le racisme du second XXe siècle nous ont appris à nous méfier de la perfidie d’un racisme culturel apte à contourner les tabous sociaux nés des violences exterminatrices de la Seconde Guerre Mondiale. Aujourd’hui, le tabou s’est érodé et ce nouveau racisme élitaire plastronne dans les grandes institutions. Depuis la parution en 1994 de l’ouvrage de Richard J. Herrnstein et Charles Murray The Bell Curve: Intelligence and Class Structure in American Life, cette tendance n’a cessé de s’accentuer. Soutenu par des fondations gorgées des millions de dollars de la Silicon Valley, le pouvoir trumpiste et un réseau de chercheurs, le renouveau des sciences racistes centré sur un prétendu écart d’intelligence entre Blancs et Noirs possède de nombreux et puissants relais des deux côtés de l’Atlantique. Sur X, Elon Musk lui-même a fait la promotion du discours d’Arday en commentant : « la vérité vous libérera12 ». Or, malgré les bonnes intentions progressistes affichées, il n’est pas certain que tous les universitaires a priori hostiles à ce renouveau d’une génétique fasciste soient politiquement, culturellement et théoriquement bien équipés pour lui faire face.

Faiblesses et faillites du libéralisme universitaire

L’offensive perfide et perverse des suprémacistes blancs contre Jason Arday ne saurait nous dispenser d’un examen critique des discours mais aussi des logiques d’embauche et de promotion des chercheurs noirs ou issus d’autres minorités raciales au sein des universités occidentales. La rumeur d’une submersion de ces institutions vénérables sous des tombereaux d’enseignants de couleur, stupides et incompétents, a bien été scriptée puis propagée par une extrême-droite bouffie de nostalgie eugéniste. Pour autant, les logiques dominantes du DEI ne sont pas sans lien avec cette tragédie. On peut, et on devrait, en questionner le fonctionnement sans pour autant remettre en question la légitimité, l’intellect, voire l’appartenance à l’humanité des représentant de la « diversité ».

Une donnée importante, mais souvent négligée, de la question tient à la particularité des critères d’embauche réservés aux personnalités de couleur par contraste avec leurs collègues blancs. Il faudrait s’interroger sur les effets pathogènes d’un environnement professionnel où un recrutement est également, et même d’abord, un coup de relations publiques. Selon une tendance vieille d’au moins une décennie, mais qui s’est accélérée avec la vague d’indignation suscitée par la mise à mort de George Floyd en 2020, l’embauche de personnalités issues des minorités raciales est régulièrement mise en scène médiatiquement par les institutions comme une victoire écrasante sur les vieux préjugés et comme la preuve de leur progressisme, de leur vertu et de leur sensibilité à la justice sociale.

Les Noirs sont souvent accueillis à l’université, d’abord pour satisfaire un regard extérieur, et ensuite pour alimenter une autocongratulation narcissique. Le profil de Jason Arday n’a pas suscité l’intérêt de la presse par compassion pour les élèves victimes de racisme auxquels il consacrait ses recherches. De même, l’apparition de chercheurs spécialisés dans les études noires n’est pas le signe d’une passion soudaine des établissements pour l’histoire, la culture, la pensée de la diaspora noire, ni même une reconnaissance de l’intérêt intellectuel de ces domaines. Les corps sont mis en avant mais les réflexions sont mises au second plan. Ces recrues sont avant tout des moyens pour les universités de faire parler d’elles, susciter des articles de presse favorables, se construire une image avant-gardiste.

Ce que l’extrême droite qualifie avec dédain d’embauches DEI n’est pas le symptôme d’une déchéance de l’Occident et d’un abaissement des standards académiques. C’est la création cynique de nouveaux critères d’évaluation visant à maximiser l’effet médiatique à court et moyen terme de cette bruyante ouverture de l’institution à la diversité. Les racistes veulent faire croire que les critères d’embauche DEI sont les plus bas, mais ils sont en réalité très élevés ; seulement ils sont différents des critères réservés aux Blancs et visent d’autres effets. Directrice du département de philosophie de Cambridge au moment du recrutement de Cofnas, Angela Breitenbach a expliqué a posteriori qu’une recherche sur Google aurait dû suffire à écarter le chercheur raciste13. La situation des chercheuses et chercheurs de couleur est symétriquement inverse : la réponse du moteur de recherche à leur nom importe infiniment plus que leurs liste de publications.

Embaucher une chercheuse ou un chercheur noir·e revient à embaucher une mascotte : une influenceuse ou un influenceur. On considère ses articles de blog, son nombre d’abonnés sur X ou sur Instagram, ses entretiens dans les médias, ses Ted talks. Sans toujours se l’avouer tout à fait, les universités sont en quête de chargés de relations publiques qui auront pour tâche de propager une image de modernité et d’ouverture au bénéfice de leur établissement. C’est à cause de ce climat institutionnel que les jeunes docteurs noirs ne sont souvent pas mis en concurrence sur la base de la pertinence et de la qualité de leurs travaux, mais plutôt des mérites de leurs discours inspirants ou leur capacité à performer l’exotisme.

L’engrenage de surenchère autobiographique auquel s’est tragiquement livré Jason Arday est incompréhensible si l’on ne considère pas les attentes malsaines que font régulièrement peser les universités occidentales sur leurs employés issus des minorités. C’est dans ce contexte qu’il a pu en venir à fictionner des pans de son existence pour mieux satisfaire la gloutonnerie émue d’un public d’intellectuels blancs friands de récits d’ascension sociale par la culture et de victoires sur le ghetto. Tragiquement, ce même public est souvent bien peu intéressé par l’histoire et l’actualité du racisme mis en évidence par les sciences humaines et sociales.

Malgré leurs amples différences, ni les universitaires de droite ni les universitaires de gauche ne croient à l’intelligence noire. Les premiers se scandalisent de leur simple existence dans l’espace public, alors que les seconds leur ouvrent les portes des facultés à condition qu’ils les abreuvent d’anecdotes édifiantes et chantent leurs louanges sur les réseaux sociaux comme dans la presse. Mauvais objet pour les uns, bon objet pour les autres, le chercheur noir est toujours un objet. Il n’existe qu’en fonction des intérêts d’autrui, pour satisfaire des exigences et des désirs qui ne sont pas les siens.

Un texte publié sur Substack par Cofnas en 2024 a contribué plus fortement que les autres à son exclusion de Cambridge. Il y affirme : « Dans une méritocratie, les enseignants de Harvard seraient recrutés parmi les meilleurs des meilleurs étudiants, ce qui signifie que le nombre de professeurs noirs avoisinerait zéro. Les Noirs disparaitraient de presque tous les postes de premier plan, à l’exception du sport et du divertissement14 ». Maintenant qu’il a été déchu de son poste à l’université de Gand, peut-être Cofnas envisage-t-il de franchir la frontière et d’emménager en France ? Des universités à peu près monochromes, où les philosophies de l’Afrique et de sa diaspora ne sont toujours pas jugées dignes d’une seule heure d’enseignement au long d’un cursus de cinq années. Un personnel politique où, de droite à gauche, la diversité est si exceptionnelle qu’elle apparait toujours comme une anomalie ou une aberration et suscite insultes et moqueries. Des personnalités noires et arabes cantonnées à la comédie, au sport, à la musique ou à l’influence, mais régulièrement calomniées et dénoncées comme trop nombreuses dans des domaines où on les a pourtant parquées. Il y a tant de raisons de croire que l’espace public français, ce modèle de blancheur presque immaculée mais convaincu de ses vertus méritocratiques, serait pour Cofnas comme un petit coin de paradis.

Pour prolonger :


  1. https://www.instagram.com/p/DcJqKNfmLrx/ ↩
  2. https://substack.com/@nathancofnas/p-207415162 ↩
  3. https://newscord.org/editorials/jason-arday-pile-on ↩
  4. https://substack.com/@nathancofnas/p-147105338 ↩
  5. Cofnas N. Judaism as a Group Evolutionary Strategy : A Critical Analysis of Kevin MacDonald’s Theory. Hum Nat. 2018 Jun;29(2):134-156. https://pmc.ncbi.nlm.nih.gov/articles/PMC5942340/ ↩
  6. https://bylinetimes.com/2026/08/18/the-peter-thiel-linked-race-science-network-that-penetrated-cambridge-university-and-targeted-jason-arday/ ↩
  7. Norman Ajari, Technofascisme: Le nouveau rêve de la suprématie blanche, Bruxelles, Météores, 2026. ↩
  8. https://www.thecanary.co/skwawkbox/2026/08/19/cofnas-ghent-university/ ↩
  9. https://www.theguardian.com/technology/2024/apr/28/nick-bostrom-controversial-future-of-humanity-institute-closure-longtermism-affective-altruism ↩
  10. https://nickbostrom.com/oldemail.pdf ↩
  11. Nick Bostrom, Superintelligence (2014), trad. Françoise Parot, Paris, Dunod, 2024, p. 66. ↩
  12. https://x.com/elonmusk/status/2093141194654048542?s=20 ↩
  13. https://www.middleeasteye.net/news/nathan-cofnas-cambridge-colleagues-said-he-shouldnt-have-been-hired ↩
  14. https://ncofnas.com/p/a-guide-for-the-hereditarian-revolution ↩

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