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05.02.2026 à 19:00

Wolfgang Tillmans et l’utopie Beaubourg

Nicolas GIRAUD

Le Centre Georges Pompidou vient de fermer pour cinq années de travaux, dans un climat tendu de luttes et d’incertitudes pour son avenir. Le projet pour le nouveau Centre reste flou et l’on craint un alignement sur les exigences d’un libéralisme culturel mainstream. La riche librairie du Centre serait condamné à disparaître au profit de […]
Texte intégral (3011 mots)

Le Centre Georges Pompidou vient de fermer pour cinq années de travaux, dans un climat tendu de luttes et d’incertitudes pour son avenir. Le projet pour le nouveau Centre reste flou et l’on craint un alignement sur les exigences d’un libéralisme culturel mainstream. La riche librairie du Centre serait condamné à disparaître au profit de boutiques de souvenirs, l’organisation des collections et des expositions pourrait se voir soumise aux exigences d’une rentabilité immédiate, au détriment du travail de recherche et de prospection qui a fait la force et la singularité du projet historique de Beaubourg. La dernière exposition ”avant travaux“, confiée au photographe allemand Wolfgang Tillmans1, mérite d’être lue et pensée dans ce contexte, comme un geste de lutte, et plus largement comme la défense d’une utopie qui excède l’espace clos du musée pour s’adresser à la ville autour et à la multitude des corps qui s’y croisent et font société. La proposition de l’artiste occupe la totalité du premier étage du bâtiment, jusque-là occupé par la Bibliothèque Publique d’Information, plutôt que les étages réservés aux expositions. Elle prend sa force et son sens dans un Kairos, parce qu’elle a lieu dans cette institution, à ce moment précis de son histoire et de la notre.

Les images d’un monde fluide

Wolfgang Tillmans émerge sur la scène internationale au même moment que les photographes de l’école de Düsseldorf et le concept du « tableau photographique ». Son travail se construit pourtant dans une tout autre dynamique, en jouant sur un décloisonnement constant des motifs et des supports. Il n’y a pas de hiérarchie chez Tillmans, qui accorde autant d’attention à un tirage au mur qu’à une couverture de livre de poche. La presse lui sert d’inspiration, mais elle est aussi un support pour lui, comme en témoignent les très nombreux portfolios qu’il a publiés et publie encore dans des magazines. Il y dans ces gestes une résonance avec l’image-flux contemporaine, mais il s’agit aussi d’un projet démocratique, d’une jouissance de l’image saisie au vol avec précision, d’une irruption sans cesse renouvelée du réel. Tillmans ne se préoccupe pas de ce qui fait monument, il poursuit au contraire l’éphémère, les visages, les moments, les nuits en club, les matins calmes, la lumière, les objets et les corps dans des équilibres souvent précaires. Lorsqu’il photographie l’architecture, il parvient à rendre fluide jusqu’à l’idée même du bâti. Ce qui est toujours en jeu, c’est un dialogue avec le vivant. Chaque photographie apparait comme une impulsion, une réponse presque physique à l’instant d’une rencontre avec la multitude des phénomènes.

Les photographies existent elles-mêmes comme des objets polymorphes, une même image, tirée et encadrée en grand format dans une exposition, pouvant réapparaître dans la suivante sous la forme d’un tirage nu de la taille d’une carte postale et fixé au mur par un bout d’adhésif. Chacune de ses images tire sa force du vaste peuple de celles qui l’entourent. C’est dans les relations qu’elles tissent que se construit le travail de Tillmans, comme le montre la virtuosité de ses accrochages, souvent imités, des constellations de tirages qui obligent à sans cesse changer d’échelle, de distance et de point de vue. En construisant ces ensembles hétérogènes, l’artiste semble jouer avec les systèmes astronomiques qui le fascinent et où, selon les circonstances, ses images se rapprochent ou s’éloignent, s’assemblent et dialoguent mais toujours temporairement, toujours sur le point d’éclater en de nouvelles configurations.

(crédit photo : Wolfgang Tillmans et Jens Ziehe)

À Beaubourg cette logique est amplifiée par l’espace, occupé encore récemment par la BPI. L’artiste a fait le choix de conserver comme un fantôme du lieu, une partie de sa signalétique, des traces de rayonnages au sol. Depuis l’entrée on peut voir la totalité de l’espace, mais pour autant celui-ci ne cesse de se fragmenter et s’involuer en des îlots d’images. L’exposition, tout comme la bibliothèque, est une machine qui combine plusieurs échelles, les rayons, les livres, les pages. On passe ainsi d’une image au mur, du mur au lieu dans son entièreté, ainsi par exemple cette salle presque uniforme qui contient cinq grandes photographies abstraites, mais dont les motifs font échos aux couleurs du sol et auquel l’artiste ajoute, comme pour éviter toute clôture, l’image plus petite d’un urinoir, objet Duchampien et dans le même temps d’une brutale trivialité. On se déplace ainsi dans un environnement où chaque photographie, chaque prise de vue semble être un fragment du monde et un monde en soi, comme s’il fallait saisir à la fois chaque détail et la totalité, photographier la ville, la forêt, la pluie, mais aussi chaque goutte d’eau, chaque feuille sur laquelle elle tombe.

(crédit photo : Wolfgang Tillmans et Jens Ziehe)

Fortress Europe

En 2022, une vaste rétrospective au MoMA avait laissé l’impression étrange d’une exposition trop pleine au cœur d’une ville vide. Dans New York gentrifiée à mort, mal remise du covid, les images de Tillmans ajoutaient à la mélancolie, comme si elles arrivaient trop tard, reflets éteints d’un monde passé. À Paris, dans une ville pourtant soumise aux mêmes pressions, vendue au tourisme de luxe comme au tourisme de masse, réduite en partie à une toile de fond pour séries Netflix, le travail résiste et produit un autre effet, avivant la tension entre le mouvement d’ouverture de l’œuvre et le mouvement de la ville qui s’épuise. En exposant en 2025 au Centre Pompidou, Wolfgang Tillmans vient activer l’utopie qui fonde l’existence du musée. Que sa dernière exposition soit celle d’un artiste allemand, sous le commissariat éclairé de Florian Ebner, lui-aussi ressortissant allemand, réactive l’ADN européen de l’institution. Conçu par des architectes italiens, dirigé d’abord par le suédois Pontus Hulten, le Centre Pompidou s’est toujours distingué par son ouverture à un dialogue européen. Tillmans, qui s’est engagé contre le Brexit et continue de militer pour la construction européenne, saisit cette occasion de penser la fragilité de ce projet. L’œuvre pointe les contradictions d’un projet économique qui a rendu possible des échanges mais n’a pu empêcher une fermeture de ses frontières extérieures et une nouvelle montée des nationalismes.

Il y a dans l’exposition quelque chose d’un requiem. Les deux premières photographies de l’exposition, accrochées sur un retour de mur et que l’on ne verra peut-être qu’en sortant, sont deux photographies prises à Berlin (« Markt (b) », 1989 et « Money exchange, Bahnhof Zoo », 1990). On y voit un marché aux devises et un marché aux puces, deux situations visiblement liées à la toute récente chute du mur de Berlin. Placées en ouverture de l’exposition, ces deux images disent le début d’une histoire qui n’a jamais vraiment tenu ses promesses. Elles le disent à celles et ceux qui parcourent l’exposition et qui pour la plupart ont grandi, étudié, lutté, travaillé avec cette promesse européenne. L’exposition entière est construite sur ce seuil, non dans une actualité facile mais dans une nostalgie immédiate, puisque si c’est la chute du mur qui marque l’ouverture de la séquence, celle-ci se clôt avec la fermeture du musée dans un moment de violence politique et économique, en Europe et au-delà. Cette parenthèse historique est saisie là dans sa fragilité et son naufrage, entre l’utopie culturelle et la brutalité des intérêts économiques.

Paradoxalement, l’exposition intitulée « Rien ne nous y préparait, tout nous y préparait » apporte une forme de joie. Elle semble faire le constat d’une catastrophe prévisible, mais aussi le dépasser pour se placer ailleurs, au niveau du regard, des gestes et des idées. Tillmans s’appuie pour cela sur le lieu en réactivant la fonction d’usage de la bibliothèque. L’ouverture et la variété des photographies y trouvent une chambre d’écho et une occasion de s’organiser en un projet humaniste de savoir et de pensée. Sa curiosité pour tous les médias donne une place logique à ses projets d’éditions, d’affiches ou de vidéo, consultables sur les postes mêmes qui étaient à la disposition des usagers de la BPI. La structure de la bibliothèque, sa signalétique, les traces de son mobilier assurent l’unité et l’organisation d’une œuvre ouverte sur la totalité des phénomènes. Elle fait tenir ensemble l’immense diversité des images de l’artiste qui semble vouloir tout voir, des objets astronomiques aux insectes, des être proches à ceux qui sont les plus éloignés de lui, des évènements politiques aux choses les plus dérisoires, tout cela avec le souci que chaque image, chaque détail, chaque ensemble forme un ensemble interconnecté où idées et formes circulent et se propagent. C’est d’ailleurs ici que la proposition de Tillmans dépasse la nostalgie des futurs non-advenus dont parle Mark Fisher et laisse deviner que l’aspiration démocratique semble plus vivante hors des frontières de l’Europe.

(crédit photo : Wolfgang Tillmans et Jens Ziehe)

Le musée sans murs

Le vaste plateau de la BPI rejoue alors le spectacle d’une utopie. Il est ainsi presque impossible d’épuiser l’exposition, même en y passant des heures. D’autant que celle-ci ne se limite pas à l’espace du musée. Depuis la table où l’on retrouve un ensemble de portraits de musiciens, il est possible d’apercevoir la piazza et l’on se souvient que, dans un entretien, Wolfgang Tillmans nous avait justement parlé des alentours du musée : « J’ai fait deux séjours très formateurs en France lorsque j’avais dix-huit et dix-neuf ans. J’ai vu des expositions, mais j’allais aussi dans les magasins près de Beaubourg qui vendaient des cartes postales de Grace Jones, Klaus Nomi ou Joy Division. J’adorais ces cartes, elles me touchaient aussi profondément que le faisaient les peintures du musée. » Ce qui se joue là, c’est la friction toujours sensible entre l’art et la photographie. Tout en étant un photographe virtuose, Tillmans n’impose jamais une image, il ne cesse au contraire de dire sa joie devant le monde. Il y a dans cette pensée en images une leçon : elle démontre avec obstination que la photographie, rejetée aux marges de l’art contemporain, inquiétée par les algorithmes, n’en cesse pas moins d’être un outil de précision pour penser le monde.

Parce qu’elle se plie à tous les sujets, elle est un medium profondément politique. Elle n’est pas cantonnée à l’espace du musée ou de l’art « sérieux », elle est au contraire ouverte à ce qui advient, elle saute avec facilité des cimaises des musées aux pages du journal ou à l’écran du téléphone. Elle est aussi en cela tragiquement démocratique. Il y a une actualité dans cette saisie du moment, dans cette affirmation que le regard est une lutte, que l’image est politique, qu’au-delà de l’angoisse et du cool, il est possible de tenir une posture honnête et vivace, de dépasser le monde tel qu’il est. En mettant en scène l’utopie architecturale du Centre Pompidou, en montrant les infinies facettes d’un monde en danger, Rien ne nous y préparait, tout nous y préparait rend sensible l’ambiguïté qui nous traverse ; elle nous place face à la totalité de ce que nous sommes, elle montre que nos expériences intimes sont communes, qu’elles dépendent de l’histoire et de ses frontières, mais qu’elles peuvent aussi les dépasser et que tout cela peut s’effondrer demain.

(crédit photo : Wolfgang Tillmans et Jens Ziehe)

Ce qui pourrait être un lamento ou un requiem se vit pourtant comme une fête. En cela la dimension la plus fascinante de cette exposition est qu’elle fonctionne paradoxalement comme une exposition collective. Alors que tout visiteur de musée ne rêve que d’avoir pour elle ou lui seul les salles du Prado ou de l’Orangerie, il n’y a ici aucun sens à penser l’exposition sans ses visiteurs, ce n’est qu’en leur présence qu’elle est véritablement complète, dans cette ambiance studieuse d’un apprentissage commun. Pendant un temps, dans cet espace nous étions à la fois seul.es et ensemble, comme on peut l’être sur un dancefloor, les images comme la musique n’étaient pas là pour nous dire quoi voir, mais pour nous rendre sensibles à cette présence à nous-mêmes et au monde, l’un et l’autre aussi fragiles qu’inépuisables.

Pour prolonger

  1. Wolfgang Tillmans nait en 1968 en Allemagne de l’Ouest. Au début des années 1990 il part faire ses études en Angleterre où il s’installe. Il photographie la scène musicale et l’underground, il multiple les collaborations avec les magazines tel I-D ou The Face. Progressivement le champ de ses photographies s’élargit : portraits, images intimes ou quotidiennes, objets photographiques abstraits, natures mortes. Ce mélange de commandes et de travaux personnels témoigne d’une boulimie d’images, comme une tentative de saisir le monde à la fois dans son chaos et sa totalité. Il se fait rapidement une place dans le monde l’art. ↩

03.02.2026 à 18:02

Refuznik en Israël : conversation au bord du silence

Vivian PETIT

Tu as refusé d’effectuer ton service militaire durant le génocide à Gaza ; pour cela tu as purgé six mois de prison en tant qu’objecteur de conscience, refuznik comme on dit en Israël. Tu fais aussi partie de Mesarvot, collectif dont le nom signifie « Nous refusons ». Tu es aussi investi dans les initiatives militantes à […]
Texte intégral (6621 mots)

Tu as refusé d’effectuer ton service militaire durant le génocide à Gaza ; pour cela tu as purgé six mois de prison en tant qu’objecteur de conscience, refuznik comme on dit en Israël. Tu fais aussi partie de Mesarvot, collectif dont le nom signifie « Nous refusons ». Tu es aussi investi dans les initiatives militantes à Tel Aviv qui dénoncent l’apartheid. Peux-tu d’abord présenter Mesarvot, ses activités et ce que cela représente comme force ?

Je suis investi dans Mesarvot comme dans d’autres initiatives militantes plus informelles. Mesarvot signifie en effet « Nous refusons », puisqu’il y a en Israël un service militaire obligatoire, de deux ans et huit mois pour les hommes et de deux ans pour les femmes. « Mesarvot » est la conjugaison du verbe « refuser », dans sa forme féminine. La conjugaison des verbes est genrée en hébreu et il suffit qu’il y ait un homme dans un groupe pour que la forme plurielle soit masculine, mais nous avons décidé d’employer la forme féminine, par engagement féministe et queer, et aussi parce que ça agace particulièrement la droite.

Nous sommes une centaine de militants actifs, dont vingt à nous être exprimés publiquement en tant qu’objecteurs de conscience depuis le début du génocide à Gaza. Collectivement, nous cumulons un peu plus de 600 jours de prison. Deux objecteurs de conscience sont actuellement encore incarcérés.

L’activité principale de notre organisation consiste à fournir une aide aux refuzniks ; nous sommes en quelque sorte une communauté de jeunes militants qui se soutiennent les uns des autres. Par exemple, pour prendre mon cas, j’ai rejoint le collectif en les contactant sur Instagram quand j’ai décidé de refuser la conscription militaire, et c’est la même chose pour la plupart des autres membres. Nous aidons à payer les frais de justice des objecteurs de conscience comme à sensibiliser à leur situation quand ils sont incarcérés ou risquent de l’être.

Nous organisons aussi des rassemblements de soutien aux refuzniks poursuivis en justice. Nous nous sommes aussi récemment rassemblés devant l’ambassade de Grande-Bretagne en soutien aux militants de Palestine Action actuellement en grève de la faim1.

Enfin, même si Mesarvot est une association de jeunes qui ont récemment refusé le service militaire, nous accordons aussi une grande importance au lien entre les générations. Nous mettons en contact les jeunes objecteurs de conscience avec des personnes plus âgées qui ont pu prendre la même décision à d’autres époques. Le mouvement des refuzniks a commencé quasiment au moment de la naissance de l’État d’Israël. Ça a toujours été très minoritaire, même si c’était probablement un peu plus légitimé et légèrement moins tabou il y a quelques décennies.

Appeler à refuser le service militaire est considéré comme un crime en Israël. Comment vous accommodez-vous de cela ?

En effet, dans la loi israélienne l’incitation à l’objection de conscience est plus durement réprimée que l’objection de conscience elle-même. Elle est théoriquement punie de quinze ans de prison, bien que cette loi n’ait pas été appliquée depuis longtemps. C’est pourquoi, pour ne pas mettre plus en danger l’ensemble de ses membres, Mesarvot n’incite pas à refuser le service militaire, mais apporte une aide à ceux qui ont déjà pris cette décision. Cela dit, il peut arriver que des militants aillent un peu plus loin dans leurs expressions personnelles. Par exemple j’ai déjà dit que chaque Israélien devrait refuser le service militaire. J’ai d’ailleurs entendu via une connaissance commune que le fils de Netanyahou avait très envie que je sois de nouveau arrêté, notamment pour cela. Je ne sais pas pourquoi il s’intéresse à ce point à ma personne, mais plus globalement, en tant que militant on sait qu’on sera probablement de nouveau arrêté un jour ou l’autre. Mais je tiens tout de même à ajouter qu’évidement c’est bien pire pour les Palestiniens et qu’il n’y a aucune liberté d’expression dans les territoires occupés.

Avez-vous des liens avec l’opposition plus institutionnelle en Israël, par exemple des députés du Hadash, le bloc de la gauche israélo-arabe ?

Oui, essentiellement avec le Hadash en effet, qui compte cinq députés. Ils rendent visite aux refuzniks incarcérés. Ofer Cassif2 est venu me voir deux fois lorsque j’étais incarcéré, ce qu’il a fait aussi avec les autres.

On a beaucoup parlé en Occident des grandes manifestations qui avaient lieu en Israël pour le cessez-le-feu et la libération des otages. Que reste-t-il de cette opposition ?

Malheureusement, je dois dire qu’il faut faire une différence entre les grandes manifestations hebdomadaires du peuple israélien, qui se sont totalement arrêtées, et nos activités, à nous, beaucoup moins nombreux, qui savons qu’il n’y a pas de cessez-le-feu et que le génocide continue à Gaza. La nuit dernière, deux bébés y sont morts de froid. Mais depuis le retour des otages et le soi-disant cessez-le-feu, bien qu’Israël continue d’occuper et de bombarder la bande de Gaza, il est très difficile d’organiser une opposition.

Des collectifs de soutien aux Palestiniens continuent tout de même leurs activités. C’est par exemple ce que nous faisons à l’université, puisque je suis étudiant en droit à l’université de Tel Aviv. Ainsi, on a récemment organisé un die-in, en soutien à l’université de Birzeit en Cisjordanie, qui a été attaquée le 6 janvier par l’armée israélienne qui a blessé une quarantaine d’étudiants. Des rassemblements ont aussi lieu à l’université hébraïque de Jérusalem.  Ça a bien fonctionné, ça a été vu par beaucoup de personnes et évoqué dans les médias. Les réactions étaient un peu moins agressives à l’université qu’ailleurs, même si comme à chaque fois il y a quand même eu des gens pour nous insulter ou nous cracher dessus.

Itamar Greenberg montre ses lunettes qui ont été cassées par les autorités israéliennes lors d’une manifestation pour tenter de casser le blocus contre Gaza (photo : Martin Barzilai)

Ce dimanche, à Tel Aviv nous avons planté des tentes et nous sommes restés deux jours pour protester contre les violences qui ciblent les Palestiniens d’Israël. Ils sont 16 à avoir été assassinés depuis le début de l’année. Ils ne sont pas directement tués par l’État, mais évidemment l’État ne fait rien contre, puisque ça l’arrange de voir la communauté palestinienne ciblée. Nous avons donc organisé des discussions et des rassemblements contre cela. Dimanche dernier à Tel Aviv il y a aussi eu un rassemblement dans la rue avec des chants en solidarité avec les Palestiniens. C’était intitulé « The continuing Holocaust in Palestine »3.

À l’université certains événements sont organisés par des étudiants juifs et d’autres par l’organisation étudiante liée au Hadash, dont je fais partie mais qui est majoritairement composée de Palestiniens. Ça me semble important de faire des choses ensemble, Juifs et Palestiniens. En tant que Juif je suis évidemment privilégié en Israël, mais je suis contre cette inégalité, et la séparation des personnes en fonction de leur ethnicité me semble totalement stupide. Évidemment l’université s’oppose à toutes nos activités et tente d’empêcher les initiatives étudiantes si elles sont organisées par des militants de gauche et plus encore par des Palestiniens, qui ont beaucoup moins de marge de manœuvre. L’université est en train de faire évoluer ses règles pour faciliter l’intervention de la police sur le campus, et parallèlement le gouvernement vient d’annoncer un projet de loi qui met profondément en cause les libertés académiques.

Lors des manifestations contre la réforme judiciaire en 2022-2023, puis dans les manifestations pour le retour des otages, le Bloc radical et le Bloc contre l’occupation organisaient des cortèges pour rappeler qu’il n’y a pas de démocratie possible dans un contexte d’apartheid, puis pour dénoncer le génocide à Gaza en même temps qu’était réclamé le retour des otages. Que font aujourd’hui ces collectifs ?

Ces collectifs ont pour objectif de créer des cortèges qui tiennent d’autres discours que ceux de l’opposition libérale, à l’intérieur même des manifestations de masse. Mais aujourd’hui les libéraux manifestent essentiellement pour l’égalité face à la conscription, pour que les ultra-orthodoxes soient eux aussi obligés d’effectuer leur service militaire. Tu imagines bien que le Bloc contre l’occupation ne va pas se rendre à ce genre de manifestations et que Mesarvot non plus…

Manifestation a Jerusalem contre la conscription militaire des Orthodoxes et Ultra Orthodoxes juifs, le 30 octobre 2025 (photo Martin Barzilai)

Yaïr Lapid, présenté comme le chef de l’opposition à Netanayahou, défend aussi une proposition de loi pour priver les objecteurs de conscience du droit de vote.

Oui, la loi n’est pas passée pour l’instant mais c’est une proposition de plusieurs partis, dont l’opposition libérale ou centriste à Netanyahou. Et Avigdor Liberman a fait une affiche avec ma photo sous laquelle était inscrit « Voulez-vous vraiment le laisser voter ? ».

Puisque ton engagement ou celui de tes camarades est très minoritaire au sein de la société israélienne, peux-tu nous en dire plus sur vos parcours, sur ce qui dans votre vécu vous a sensibilisés à la solidarité avec les Palestiniens ?

C’est difficile à dire… J’ai des amis qui ont grandi dans une famille de gauche, voire clairement antisioniste, mais ce n’est pas le cas de la totalité d’entre nous. Un ami a aussi côtoyé beaucoup de Palestiniens à Jaffa où il a grandi, et il explique que ça a probablement exercé une influence, de la même manière qu’aux aux États-Unis il y a peu de suprémacistes blancs qui ont grandi avec des personnes noires. Mais si je prends mon propre cas, je n’ai personnellement fréquenté aucun Palestinien durant mon enfance, à part ceux qui ont construit la maison où j’habite… Il y a aussi un certain nombre de personnes queers parmi nous. Peut-être que notre ouverture les pousse à venir vers nous plutôt que vers d’autres pans de la société israélienne plus conservateurs. Il est aussi probable que le fait de vivre soi-même une oppression pousse à voir plus de choses de ce que subissent les autres.

On parle souvent du pinkwashing effectué par l’État d’Israël…

Oui, je suis contre (rire).

Moi aussi je suis contre mais ce n’était pas exactement ma question (rire). En réalité, je me demandais si cette instrumentalisation des questions LGBT pour se présenter comme à la pointe du progrès et mieux diaboliser les Arabes avait encore cours. De nombreux sketchs de la télévision israélienne parodient les Occidentaux qui soutiennent la Palestine comme des féministes hystériques ou des LGBT stupides qui fantasment sur les combattants du Hamas, sans qu’on sache si le sketch s’adresse aux masculinistes et aux homophobes ou aux homosexuels de droite. On peut aussi supposer que le développement du militarisme et la fascisation de la société ne sont pas tout à fait propices à la remise en cause des normes sexuelles et des structures familiales...

Oui, il y a un grand mouvement contre la communauté LGBT en Israël. Le fascisme et le développement de l’oppression ont une cohérence. Ce sont souvent les mêmes personnes qui sont contre mes amis gays et contre mes amis palestiniens. Mais l’État d’Israël sait communiquer et élabore des messages différents selon les personnes à qui il s’adresse. Ils ne parleront pas des droits des homosexuels s’ils s’adressent aux Chrétiens, alors qu’ils se présenteront auprès des libéraux comme le seul pays du Moyen-Orient à soutenir les gays.

Mais en effet, l’évolution de la société a un impact sur de nombreux aspects. Le nombre de femmes assassinées par leur mari a par exemple augmenté depuis le développement du port d’armes organisé par Ben Gvir, le ministre de la sécurité nationale.

Vos activités ont essentiellement lieu au sein du territoire israélien. Avez-vous tout de même des liens avec les Palestiniens des territoires occupés, notamment de Cisjordanie ?

Ce n’est pas le rôle de Mesarvot en tant que collectif, mais nous sommes un certain nombre à nous rendre à titre individuel dans les manifestations en Cisjordanie, parce qu’on sait que notre présence en tant qu’Israéliens peut protéger.

Tu as aussi été arrêté à l’automne dernier pour avoir brisé le blocus de Gaza par voie terrestre en solidarité avec la flottille qui venait d’être arraisonnée. L’armée israélienne dit également qu’une partie de son matériel informatique présent au nord de la bande de Gaza a été endommagée par les manifestants. Y a-t-il des suites judiciaires à cela ?

Oui, le 3 octobre, je me suis joint à la manifestation qui a brisé le siège de Gaza le jour suivant l’attaque de la flottille. On était 150 participants. Pour des raisons légales je tiens à dire que je ne sais pas qui a organisé cette action. Nous sommes trois à avoir été arrêtés. Nous sommes accusés d’être entrés dans une zone militaire interdite aux civils, d’avoir causé des millions de shekels de dommages à l’armée, par la destruction de matériel, en plus d’avoir perturbé ses activités à Gaza. Personnellement je suis aussi accusé d’avoir donné un coup de poing au visage d’un soldat. C’est ce qu’ils affirment dans la procédure judiciaire. L’affaire est toujours en cours. On verra comment cela évolue.

Tu parlais tout à l’heure de la nécessité de lutter ensemble, de refuser les séparations ethniques. Est-ce que cette idée d’une lutte commune est partagée par les étudiants palestiniens que tu rencontres à l’université de Tel Aviv, ceux qu’on appelle les « Arabes israéliens » ?

Certains ne sont pas d’accord. Parmi les étudiants palestiniens qui militent, ceux du Hadash défendent une lutte commune, un front commun. Mais il y a d’autres organisations palestiniennes, globalement plus conservatrices, qui n’apprécient pas forcément cela. Je peux comprendre et il n’y a pas de raison de nous faire confiance a priori, mais l’organisation d’une lutte commune est à mes yeux la stratégie la plus puissante.

Quels sont vos liens avec les autres étudiants israéliens, dont certains sont probablement en train d’effectuer leur service militaire, ou étaient à Gaza ces derniers mois ?

Oui, il y a des étudiants qui sont actuellement soldats, qui viennent en uniforme et armés. Je suis en train d’écrire une lettre à l’université pour demander d’interdire cela, même si je sais déjà ce que sera la réaction.

Pourquoi viennent-ils à l’université en uniforme ? Ils ne sont pas en train de servir pendant les cours, si ?

Lorsqu’il s’agit de réservistes c’est parce qu’ils viennent en cours en arrivant directement de leur base militaire. Pour les autres, c’est parce qu’ils effectuent leur service militaire au sein même de l’université. Il y a un partenariat entre l’université et l’armée.

Tu as eu des conversations avec ceux d’entre eux qui ont participé au génocide à Gaza ?

Oui, j’en ai eu… C’est très difficile de vivre en se disant que quasiment tout le monde autour de soi participe à un génocide, et encore plus difficile pour les étudiants palestiniens. Ces étudiants palestiniens n’ont aucune liberté d’expression et la majorité des étudiants ne souhaitent pas entendre un autre discours. Hier, durant un cours de droit, une étudiante a simplement mentionné durant la discussion que la Cour suprême israélienne n’avait pas vraiment protégé les droits des « Arabes ». La majorité des étudiants se sont mis à rire ou à lui crier dessus, j’ai ensuite moi aussi tenté d’argumenter. À la fin du cours des étudiants disaient, juste à côté de nous, en parlant fort pour qu’on puisse les entendre, qu’ils étudiaient en compagnie de gens complètement fous… C’était assez étrange, j’avais imaginé que les propos de l’étudiante étaient quelque chose qu’ils pourraient entendre, ce n’était pas une analyse très radicale.

Ces propos venaient d’une étudiante israélienne ou palestinienne ?

(rire) Non, elle était Israélienne, une Palestinienne n’aurait pas pu dire cela…

Ceux des étudiants qui ont participé au génocide à Gaza ne parlent pas de leurs traumatismes, ou de ce qu’ils auraient pu comprendre ces derniers mois ?

Pas tellement… Peut-être aussi parce que je n’aime pas beaucoup parler aux soldats, je ne sais pas. Mais oui, il y a beaucoup de personnes traumatisées, de suicides ou de tentatives de suicide. Avant de se suicider certains ont laissé des lettres à propos des choses horribles qu’ils avaient faites. J’ai lu l’une de ces lettres, qui était terrible.

On dit souvent que beaucoup d’Israéliens ne se sentaient pas en guerre avant le 7 octobre 2023, que tout était fait pour invisibiliser les Palestiniens. Qu’en est-il aujourd’hui ?

Israël n’était pas exactement en guerre, malgré l’oppression continue des Palestiniens. Israël est un État d’apartheid, qui contrôle la totalité du territoire de la rivière à la mer et tue les Palestiniens de manière continue. La Cisjordanie est occupée depuis 1967 et même à Gaza, avant le 7 octobre, l’armée n’était pas au sol mais l’endroit était contrôlé et assiégé. Quant aux discours actuels, aujourd’hui encore, on entend peu parler de ce qui a été fait à Gaza depuis le 7 octobre, et ceux qui y sont allés sont peu nombreux à parler de ce qu’ils y ont fait… Ce qui est commis contre les Palestiniens n’est pas tellement un sujet public, même si je pense que la plupart des Israéliens se sentent encore en guerre. Il y a actuellement les élections étudiantes à Tel Aviv, et si tu veux être élu il faut qu’une grande partie de ton discours porte sur les réservistes, ce que tu proposes pour les soutenir, comment tu comptes faire en sorte que l’université aménage encore plus leur emploi du temps, etc.

Rien contre l’occupation continue de Gaza, au moins au nom du refus de continuer d’y envoyer de jeunes israéliens qui pourraient y être en danger ?

C’était l’un des discours au sein des mobilisations avant ce qui est décrit comme un cessez-le-feu. Ça parlait essentiellement des otages mais il y avait aussi certains discours appelant à quitter Gaza, pas parce que ces gens soutiennent particulièrement les Palestiniens, mais parce qu’ils estiment que ça suffit. Mais ces rassemblements se sont arrêtés avec le retour des otages. Alors que les gens continuent de se faire tuer à Gaza. 450 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne dans la bande de Gaza depuis l’entrée en vigueur du « cessez-le-feu ». Les organisations étudiantes palestiniennes tentent d’aborder le sujet, bien que ce soit très difficile pour elles. On doit évidemment résister à cela, comme au fait que l’apartheid et le nettoyage ethnique de la Palestine continuent. En Cisjordanie, la communauté de Ras Ein Al-Auja4 est par exemple en train d’être expulsée.

Le soulèvement en Iran et le risque d’une nouvelle guerre sont-ils particulièrement présents dans les médias israéliens ?

Oui, ils en parlent. Évidemment je suis du côté du peuple iranien contre son régime qui lui tire dessus. Je suis aussi inquiet du fait que les États-Unis puissent contrôler l’Iran dans le futur. Les Israéliens sont aussi à l’affût, et attendent la reprise des liens avec Téhéran. J’espère que ça n’arrivera pas. Aussi il semblerait qu’Israël se prépare à attaquer l’Iran. Je pense évidemment que les États-Unis et Israël n’ont absolument aucune légitimité pour dire à quiconque dans le monde ce qu’il devrait faire. Mais le soulèvement en Iran reste légitime.

Gare centrale de Savidor à Tel-Aviv. Partout, dans toute la ville, les israéliens ont recouvert les murs d’autocollants représentant une photo d’un proche kidnappé ou tué à Gaza.
Les « épitaphes » qui accompagnent ces photos sont souvent nationalistes voir racistes. (photo : Martin Barzilai)

La majorité de la population israélienne ne s’oppose pas à un nouvel affrontement avec l’Iran ?

Non. Comme on le sait, Netanyahou est un très bon propagandiste et je crains que la majorité des Israéliens soient de nouveau bientôt très fiers de l’héroïsme des pilotes de notre armée. Je dois même dire que lors de la dernière guerre contre l’Iran, même la gauche sioniste et les organisations sionistes « pour la paix » étaient totalement en soutien à cette guerre. Nous, les mouvements plus radicaux, avions manifesté dès le début contre l’attaque de l’Iran. Un nombre particulièrement élevé de policiers, particulièrement agressifs, avait été envoyé contre nous. Et les mouvements fascistes avaient appelé à venir pour nous empêcher de manifester, en nous accusant de soutenir le régime iranien, ce qui n’est évidemment pas le cas, il n’y a qu’à lire ce qu’on écrit pour s’en rendre compte. Évidemment qu’on est opposé à toutes les dictatures et à l’arme nucléaire pour qui que ce soit.

Est-ce que des collectifs que tu connais ont des liens avec des Iraniens ?

Lors de la dernière guerre contre l’Iran, le Parti Communiste Israélien a publié un communiqué commun avec le Parti Communiste Iranien pour s’y opposer et aussi dénoncer le génocide à Gaza. C’est quelque chose d’important. Pour le reste, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de liens entre activistes de part et d’autre mais si c’était le cas je ne suis pas sûr que j’en parlerais. Ça pourrait être très dangereux pour tout le monde d’évoquer ce genre de choses si ça existait.

Il est interdit en Israël de communiquer avec des Iraniens ?

Il est interdit de parler aux « agents étrangers », mais Israël en a une acception très large. Par exemple Saïd Hassanin, un journaliste palestinien, « Arabe israélien » comme on dit, est actuellement accusé d’être lié à des « agents étrangers » pour des interviews sur des chaînes de télévision palestiniennes.

L’opposition libérale à Netanyahou dénonce actuellement la suppression par le gouvernement de la radio de l’armée, qui est l’un des médias les plus populaires du pays et qui est attaqué par le gouvernement parce qu’il serait trop critique. Il peut sembler contre-intuitif de considérer la radio de l’armée israélienne comme un média critique et d’opposition. Peux-tu nous expliquer ?

Oui, l’idée d’une radio de l’armée est évidemment quelque chose de stupide, mais la fermeture de cette radio s’inscrit dans le recul de la liberté d’expression. La radio de l’armée est une radio publique qui ne soutient pas totalement les actions du gouvernement. Évidemment ce n’est pas un média objectif ou particulièrement critique, mais on peut parfois y entendre un peu plus d’informations que dans d’autres médias israéliens. La télévision publique est elle aussi menacée. Elle n’est pas non plus si différente des autres chaînes, mais puisqu’il s’agit de médias financés par l’État il est plus facile pour le gouvernement de les fermer.

Quelles critiques de Netanyahou peut-on entendre sur ces médias ?

En réalité on n’y entend pas tant d’analyses critiques, mais ils peuvent mentionner l’existence d’une manifestation de l’opposition voire, de façon exceptionnelle, y interviewer des participants. Une autre fois, les fascistes étaient particulièrement indignés lorsqu’une personne a mentionné à la radio le fait qu’il faisait particulièrement froid à Gaza. Il faisait froid à Gaza, et apparemment en faire état constituait un soutien au terrorisme… Le ciblage de ces médias est un élément de la campagne contre la liberté d’expression.

Au sein de la société israélienne, si je dois choisir des médias auprès de qui donner une interview ce sera probablement ceux-ci. Peut-être pas la radio de l’armée, mais je suis passé à la télévision publique à ma sortie de prison en mai dernier. C’était la première fois depuis le 7 octobre que quelqu’un y utilisait le mot génocide et y parlait des droits des prisonniers. Et durant ma détention j’écoutais la radio de l’armée puisque j’aime bien leur programmation musicale (rire).

Comment a réagi la personne qui t’interviewait lorsque tu as dit qu’Israël commettait un génocide à Gaza ?

La journaliste a dit que tout le monde n’était pas d’accord avec cela et qu’elle ne partageait pas mes propos. J’ai répondu que si elle n’était pas d’accord avec l’usage du mot « génocide » on pouvait peut-être se mettre d’accord sur la nécessité de mettre fin aux crimes de guerre et aux atrocités.

Le Parlement israélien a récemment voté le retour de la peine de mort pour terrorisme, en étant, je crois, relativement clair sur le fait que la mesure ne ciblerait que les Palestiniens. Y a-t-il une possibilité que cette mesure soit invalidée par la Cour suprême ?

La loi mentionne « les activités contre l’État d’Israël ou contre le retour des Juifs sur leur terre ». Il est très clair que la loi n’est pas faite pour être appliquée contre des Juifs. La loi n’est pas encore passée en deuxième lecture à la Knesset, mais ça interviendra bientôt. Si tu me le demandes, en tant qu’étudiant en droit en Israël, je pense que la loi passera, y compris auprès de la Cour suprême, qui jusqu’à maintenant ne s’est pas montrée très protectrice des droits des Palestiniens. Il y a par ailleurs tellement de haine envers la Cour suprême de la part de la droite israélienne qu’on peut supposer que les juges ne vont pas considérer que c’est pour cette cause qu’ils doivent mourir au combat.

Y a-t-il des oppositions importantes dans la société, y compris au nom du libéralisme politique et du refus de donner droit de vie et de mort à un tribunal ?

Ça fait de nombreuses années qu’Israël exécute des Palestiniens, la différence est que dorénavant dans certains cas cela sera assumé par un tribunal et annoncé à l’avance. C’est un sujet, ça fait partie des débats dans les médias ou parmi les professeurs de droit, mais pour l’instant il n’y a pas encore de manifestations. En dehors du Hadash, du côté des libéraux, il y a le parti Les Démocrates de Yaïr Golan qui s’y oppose, mais ils n’ont que quatre élus. Il y a plus de personnes qui s’y opposent qu’au génocide à Gaza, mais le soutien au projet de loi reste majoritaire

Tu étais à l’automne dernier en France pour une série de rencontres. Quel est ton regard sur le mouvement français de solidarité avec la Palestine ?

On était deux membres de Mesarvot à effectuer une tournée, Soul Behar Tsalik et moi. Ça donne un peu d’espoir, de se déplacer et de rencontrer les personnes qui résistent. La coordination à l’échelle mondiale des luttes contre le capitalisme, le fascisme, le racisme et le sexisme est importante, puisque l’oppression est globale. On a à chaque fois tenu à dire qu’il était important pour nous de lutter contre toutes les oppressions et que la libération de la Palestine en était une dimension. La majorité des personnes adhéraient à notre propos, même s’il y avait quelques exceptions, par exemple une dame âgée qui est venue nous dire, parce qu’on avait mentionné les questions LGBT, que ces gens diffusaient des films porno dans les écoles… Ce type de rumeurs est aussi présent en Israël d’ailleurs…

Sur le soutien à la cause palestinienne en France, je dois dire que je trouve particulièrement injuste d’accuser d’apologie du terrorisme des centaines de personnes qui ont dénoncé les crimes israéliens. Il est scandaleux que les États occidentaux laissent l’État d’Israël agir comme bon lui semble et jugent ceux qui s’y opposent. De ce que j’ai lu des expressions d’une partie des personnes accusées, il ne me semble pas qu’elles soutiennent le fait de s’en prendre à des civils innocents, et même si c’était le cas, ce serait inacceptable de les condamner elles, sans juger ceux qui soutiennent le génocide à Gaza.

Je suis un militant non-violent et je considère qu’il ne faut pas cibler les civils. En revanche, je pense qu’il faut soutenir la résistance contre Israël et ne pas reconnaître à Israël le droit de dire qui est « terroriste » ou non. Je considère que la résistance à Israël est courageuse et qu’il ne faut pas légitimer l’existence de cet État. L’État d’Israël a été bâti sur un crime, et son existence peut être résumée à 80 ans de nettoyage ethnique et de suprématie juive. Nous devons donc nous opposer à cet État si nous sommes pour la liberté des peuples, de la rivière à la mer. C’est ce que signifie “Free Palestine, from the river to the sea” : nous sommes pour l’égalité entre les peuples, pour la justice, et les réfugiés palestiniens doivent obtenir justice. Il n’y aura pas de justice et d’égalité tant que l’État d’Israël existera.

Le travail photographique de Martin Barzilai est à retrouver dans ses deux ouvrages publiés aux éditions Libertalia
www.libertalia.com

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  1. Après 73 jours sans s’alimenter, les militants de Palestine Action ont annoncé ce jeudi 15 janvier qu’ils mettaient un terme à leur grève de la faim. L’une de leurs principales revendications, l’annulation d’un contrat entre la Grande-Bretagne et Elbit Systems, entreprise d’armement israélienne impliquée dans le génocide à Gaza, a été exaucée. 24 militants de Palestine Action sont encore incarcérés en Grande-Bretagne et l’organisation reste interdite. ↩
  2. Ofer Cassif est l’un des quatre députés du Hadash, le Front démocratique pour la paix et l’égalité. Sa composante la plus importante est le Parti communiste israélien, dont Ofer Cassif est membre. Il est le seul député juif israélien de cette coalition. Les trois autres sont des Palestiniens citoyens d’Israël, désignés par l’État comme « Arabes israéliens ». ↩
  3. « L’holocauste continue en Palestine » ↩
  4. Dernière communauté bédouine du sud de la vallée du Jourdain, les Palestiniens qui vivaient à Ras Ein Al-Auja ont dû quitter le village du fait des agressions récurrentes des colons protégés par l’armée.
    ↩

29.01.2026 à 17:47

Maduro est-il un dictateur ? Chronique d’une prise d’otage médiatique

Tarik BOUAFIA

Le 3 janvier, le monde découvre sidéré l’attaque menée par les Etats-Unis sur le sol vénézuélien et l’enlèvement du président Nicolas Maduro et de son épouse, Cilia Flores. Les chaines d’info basculent alors en édition spéciale, diffusent en boucle les rares images des bombardements à Caracas… et bavardent pour ne rien dire. Passé le choc […]
Texte intégral (3236 mots)

Le 3 janvier, le monde découvre sidéré l’attaque menée par les Etats-Unis sur le sol vénézuélien et l’enlèvement du président Nicolas Maduro et de son épouse, Cilia Flores. Les chaines d’info basculent alors en édition spéciale, diffusent en boucle les rares images des bombardements à Caracas… et bavardent pour ne rien dire.

Passé le choc des premières heures, les rédactions retrouvent leurs esprits et se mettent immédiatement en ordre de bataille. Désormais, une obsession les anime, une question les mobilise : Maduro était-il un dictateur ? De CNews à Quotidien, de BFM à France Info, la même partition se joue et se répète à la perfection. La focalisation abusive sur la nature du régime vénézuélien frise le burlesque.

Un  journalisme policier

Convoqués à la télévision et à la radio, les Insoumis subissent des entretiens dignes d’un véritable interrogatoire de police. Invitée le 6 janvier dans la matinale de RMC et BFMTV, la députée Mathilde Panot se retrouve bombardée de « questions » par la journaliste Apolline de Malherbe, dans une séquence qui s’apparente à une tentative d’extorsion d’aveux. Entendu dans les locaux de RTL par l’inspecteur Thomas Sotto, le coordinateur de la France Insoumise et député Manuel Bompard est à son tour sommé de cracher le morceau.

Les interviews, mélange d’intimidation et de pratiques inquisitrices, virent au grotesque. Ainsi, après avoir tourné autour du pot en évoquant la « répression » du gouvernement vénézuélien à l’encontre de son peuple, Apolline De Malherbe finit enfin par prononcer la phrase qui lui brule les lèvres : « Je vous demande simplement en fait si Maduro est un dictateur ? ». A partir de là, tel un chien de garde déchainé, plus rien ne l’arrête. « J’ai vérifié et vous n’avez jamais dit – oublions la question de Donald Trump – vous n’avez jamais dit dans les dernières semaines, les derniers mois ou les dernières années que Maduro était un dictateur ». Puis, au cas où Madame Panot n’aurait pas compris, la journaliste insiste : « Est-ce que vous considérez, nonobstant la question de Trump, que Maduro n’a jamais été un dictateur ? ». Refusant légitimement de se soumettre aux coups de pression de Mme de Malherbe, Mathilde Panot essaie tant bien que mal de rappeler qu’il s’agit avant tout dans cette affaire d’une agression impérialiste des États-Unis, du viol de l’intégrité territoriale d’un pays souverain, de l’enlèvement de son président, du piétinement du droit international… Mais de tout cela, Apolline de Malherbe n’a cure. Peu importent les faits, les arguments et l’analyse de son invitée, la journaliste semble emportée dans un tel délire qu’elle ne voit et n’entend plus rien. D’où cette conclusion qui se passe de tout commentaire : « J’ai bien compris qu’effectivement vous ne voulez pas qualifier Nicolas Maduro de dictateur ».

Même son de cloche dans la matinale de RTL. A ceci près que, contrairement à sa consœur de RMC, Thomas Sotto – sans doute pressé par le temps – démarre l’interview tambour battant. « Il faut sans doute distinguer le fond et la forme mais pour commencer sur le fond : la chute de Nicolas Maduro est-elle une bonne nouvelle pour le Venezuela et pour la démocratie dans le monde ? ». Manuel Bompard n’a alors droit qu’à vingt petites secondes pour rappeler qu’il s’agit d’un kidnapping. Vingt secondes de trop pour M. Sotto, trépignant d’impatience de balancer la réplique rondement préparée : « C’était un dictateur, Maduro ». Essayant de rappeler les ambitions expansionnistes de Donald Trump et la menace qu’il fait peser sur la sécurité d’autres territoires, à commencer par le Groenland, M. Bompard se fait rappeler à l’ordre sur-le-champ : « Sauf, M. Bompard que le Groenland n’est pas dirigé par un dictateur ». Tiens d’ailleurs, « est-ce que Maduro est un dictateur ? » renchérit le journaliste. Tels des enfants de trois ans disposant de peu de mots de vocabulaire, les journalistes semblent incapables de formuler une question sans qu’apparaisse le mot « dictateur ». Face à cette déchéance intellectuelle et morale, on oscille entre la consternation et le rire.

Chez Quotidien, théâtre de la grande messe libérale et progressiste, cela fait bien longtemps qu’on s’est érigé en grand défenseur de l’Occident démocratique et de ses célèbres « valeurs ». En croisade contre les régimes illibéraux et autoritaires, la troupe de journalistes, pétrie de vertu morale et de convictions humanistes, ne rate jamais une occasion de dénoncer le danger que fait peser La France Insoumise sur notre pays. Régulièrement accusé de complaisance avec la Chine et la Russie, Jean-Luc Mélenchon est la cible prioritaire de cette petite bourgeoisie de gauche, porte-voix d’une social-démocratie à l’agonie. Après avoir opiniâtrement bataillé, en vain, pour faire dire aux Insoumis que le régime de Pékin est bel et bien une dictature, voilà que l’actualité vénézuélienne leur offre une formidable occasion de s’adonner à leur passe-temps favori. Lors de l’émission du mercredi 7 janvier 2026, après seulement onze minutes et trente secondes, Yann Barthès met fin à un suspense insoutenable et pose LA question que tout le monde attend : « Et pour finir, une question, Nicolas Maduro est-il un dictateur ? ». Interrogation faussement naïve à laquelle le chroniqueur Julien Bellver répond avec un sens remarquable de la nuance : « C’est assez simple de répondre à cette question quand on est démocrate ». Sous-entendu, la France Insoumise ne l’est pas. « Oui le président du Venezuela est un dictateur qui terrifie son peuple mais quand on est à LFI c’est visiblement plus compliqué. Tous les cadres insoumis interrogés dans les médias refusent de reconnaitre cette réalité. Les masques tombent ». Preuve à l’appui, le chroniqueur diffuse les extraits des interviews… de Mathilde Panot et de Manuel Bompard. La boucle est bouclée. Ou presque. Puisque Julien Bellver tient en effet à parachever sa brillante démonstration par ces mots : « Pour conclure, revenons donc à la question initiale : Nicolas Maduro est-il un dictateur ? La réponse semble être non pour les Insoumis ». Ce ne sont là que quelques exemples du traitement unanime d’un système médiatique qui n’en finit pas de sombrer.

Cadrer et discipliner : l’art du « framing »

Mais au fait, Nicolas Maduro est-il un dictateur ? Nous ne répondrons évidemment pas à cette question qui, selon nous, est dénuée de toute pertinence. Ouvertement polémique, elle constitue un piège dans lequel il serait idiot et naïf de tomber. Dans le cas vénézuélien, il s’agit pour les médias d’imposer un cadrage strict et contraignant dont l’objectif est double : justifier l’attaque des Etats-Unis et dépeindre la gauche critique en alliée des régimes tyranniques. Les termes du débat étant faussés, accepter cette question reviendrait à la légitimer. Y répondre, c’est consentir à aller sur le terrain de l’adversaire et se soumettre à ses règles du jeu. Y répondre, c’est prétendre que les journalistes font simplement et honnêtement leur travail, oubliant qu’ils agissent ici en militants politiques zélés.

Ce procédé porte un nom : le « framing » (« cadrage », en francais). D’abord théorisé par le sociologue Erving Goffman, qui le définissait comme une méthode par laquelle des individus appliquent des schémas d’interprétation pour classifier et interpréter les informations qu’ils rencontrent, ce n’est que dans les années 1990 que ce concept est transposé aux médias. L’auteur étatsunien Robert Entman explique alors que « cadrer, c’est sélectionner certains aspects d’une réalité perçue pour les mettre davantage en évidence de manière à promouvoir une définition particulière du problème, une interprétation causale, une évaluation morale, ou une recommandation de traitement pour l’élément décrit ». En choisissant volontairement de mettre l’accent sur la nature du régime vénézuélien, les journalistes entreprennent sciemment d’orienter le citoyen en occultant ce qui constitue pourtant la seule information digne d’être traitée : l’agression brutale d’un État souverain et les velléités impériales d’un président radicalisé. Cette approche enferme l’opinion publique dans une vision étriquée de la réalité.

Il faut reconnaître toutefois que la technique est plutôt subtile. En effet, à défaut d’applaudir ouvertement la politique de Donald Trump et ainsi apparaître comme de vulgaires larbins, les journalistes procèdent à un renversement total de la réalité. Quand M. Sotto distingue le « fond », la chute de Maduro, et la « forme », l’invasion militaire, il sous-entend clairement que l’attaque étatsunienne est une information secondaire, presque anecdotique. Plus loin, lorsqu’il refuse la comparaison entre le cas vénézuélien et ce qui pourrait advenir au Groenland sous prétexte que l’un est une « dictature » et l’autre une démocratie, il justifie l’interventionnisme étatsunien et la sinistre politique de changement de régime. Par ailleurs, il s’agit de donner l’illusion de la critique en affichant une certaine réprobation quant à la « méthode ». Ce n’est donc pas l’hubris coloniale et dominatrice que l’on remet en cause, mais simplement la manière (un peu forte) avec laquelle M. Trump opère. Le personnage du président – vulgaire et brutal – est une aubaine pour la bonne conscience médiatique. Raisonnable, modérée, nuancée, elle peut ainsi jouer la carte de l’indignation tout en souscrivant à la politique extérieure étatsunienne.

« Enbedding »… dans le narratif étatsunien

Ce qui est particulièrement frappant dans ce traitement médiatique, c’est qu’il tend à imposer un discours et à véhiculer des représentations parfaitement en phase avec le narratif de l’administration étatsunienne. En répétant qu’il s’agit d’une simple « capture » de Nicolas Maduro, en présentant l’opération comme une formidable démonstration de force, et l’attaque comme « chirurgicale », qui n’aurait causé aucun mort, la presse devient la courroie de transmission de la propagande militaire.  On peut parler ici d’une forme d’embarquement (« embedding » en anglais).

Ce concept, qui apparaît en 2003 lors de la guerre en Irak, désigne l’intégration à l’armée étatsunienne de journalistes (près de 700) qui suivent les opérations sur le terrain et montrent à l’opinion publique une partie de la réalité que les militaires leur permettent de documenter. Cette intégration peut être définie comme « une approche disciplinaire qui agit comme un appareil de normalisation des cas problématiques avec une visée avant tout corrective et non répressive »1.

C’est précisément ce qui se passe dans le cas du Venezuela. En effet, bien qu’ils n’aient pas été conviés à l’opération, les journalistes pratiquent une forme de journalisme de guerre en intégrant la même rhétorique, les mêmes éléments de langage et in fine les mêmes mensonges diffusés par le pouvoir. L’approche disciplinaire consiste à ramener dans le droit chemin quiconque effectuerait une sortie de route en s’aventurant à parler d’autre chose que le problème identifié par les médias : la « dictature » de Maduro. Comme à chaque expédition punitive décidée par un Etat occidental, les journalistes enfilent leurs plus beaux treillis et se muent en parfait messagers de guerre. Hier sur le Vietnam et l’Irak, aujourd’hui sur la Palestine, le Venezuela et l’Iran, demain sur Taïwan, la servilité de la presse n’a d’égales que son hypocrisie et sa lâcheté.

Défaire le mythe démocratique

De quoi tout cela est-il le nom ?

L’obsession de la doxa pour qualifier négativement tout régime hostile à l’Occident est loin d’être anecdotique : elle constitue une des dernières parades permettant à nos régimes démocratiques de proclamer leur supériorité civilisationnelle et morale. Contesté de toutes parts, pointé du doigt pour sa complicité et son soutien à des politiques criminelles comme à Gaza, l’Occident se drape dans les habits démocratiques pour mieux mettre en scène son éternelle innocence. L’opposition dictature vs démocratie est un moyen de rejouer à nouveaux frais l’antagonisme entre un « Nous » et un « Eux », entre le Nord et le Sud, entre le centre et la périphérie. La justification de l’invasion du Venezuela n’est donc pas seulement le signe d’un asservissement à la puissance des Etats-Unis, elle procède aussi d’une forme de nostalgie pour l’ordre impérial d’antan.

« Démocratie » est devenu le nom générique justifiant l’écrasement par l’Occident de tout ce qu’il considère comme « autre », comme ennemi. La simple évocation du qualificatif « démocratique » suffit à vous absoudre de vos crimes. Il constitue un gage de pureté, et donc d’impunité. Le cas d’Israël est de ce point de vue emblématique. Quiconque, en effet, tente de rappeler les innombrables atrocités commises depuis des décennies et de manière encore plus massive depuis octobre 2023, se voit systématiquement renvoyé au fait qu’Israël, contrairement à ses voisins, jouit d’un régime politique similaire à celui de l’Europe et des Etats-Unis. Il ne peut donc être que fondamentalement bon. Être « démocrate », c’est ainsi bénéficier d’un blanc-seing et d’un permis de tuer. Erigée en religion civile, la « démocratie » fonctionne comme un régime de croyance auquel chaque citoyen est sommé de se plier. Douter, s’interroger, c’est être assimilé à un dangereux mécréant. Dès lors, dénoncer la politique israélienne, c’est s’attirer les foudres des soutiens de Tel Aviv, qui n’hésitent pas à faire de vous des alliés objectifs du « terrorisme » et des « antisémites » en puissance.

Une « démocratie pour le peuple des seigneurs »

En réalité, les faits ne comptent pas. Peu importe qu’Israël ne traite aucunement ses citoyens sur un pied d’égalité, que le pays se soit déclaré en 2018 « Etat nation du peuple juif », qu’il piétine les règles les plus élémentaires de l’Etat de droit, qu’il impose un régime d’apartheid, qu’il occupe, colonise, génocide un peuple, qu’il se rende coupable de crimes de guerre et de crimes contre l’Humanité, qu’il généralise les « détentions administratives », qu’il emprisonne et tue les journalistes, qu’il institutionnalise la torture et qu’il prévoie bientôt de rétablir la peine de mort… On nous rétorquera qu’Israël est une « démocratie vivante », comme l’attestent les manifestations monstres contre la réforme judiciaire voulue par Netanyahou.

Ces mobilisations n’étaient en réalité que l’expression d’un peuple d’enfants gâtés, accrochés à leurs propres droits et leurs seules libertés, indifférents envers ce qui devrait constituer la cause des mobilisations dans une démocratie digne de ce nom : la colonisation d’un peuple et le spectre de sa disparition. Les manifestants anti-Netanyahou représentent cet esprit typique des classes moyennes libérales, soucieuses de préserver leur bonne conscience démocrate. Au fond, ils ne font que défendre ce que l’historien marxiste Domenico Losurdo appelait une « démocratie pour le peuple des seigneurs ».

C’est pourquoi tout anti-impérialisme conséquent se doit de mener un combat intellectuel et politique contre cette forme de religion civile que constitue l’invocation de la démocratie. Comme l’écrit très justement le philosophe Alain Badiou, « la seule critique dangereuse et radicale, c’est la critique politique en acte de la démocratie. Parce que dans nos pays, l’emblème du temps présent, son fétiche, c’est la démocratie ». La séquence qui vient de s’écouler nous l’a une nouvelle fois parfaitement démontré.


  1. Samuel Lamoureux, Et si le cadrage des journalistes provenait de l’encadrement des journalistes, Les Cahiers du journalisme, N°3, Premier semestre 2019. ↩

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