10.06.2026 à 12:00

« Le passé n’est pas dépourvu de précédents qui doivent nous servir d’alerte pour éviter d’en arriver là. » Des sympathisants monarchistes jusqu’aux maurassiens, Gérard Noiriel, historien, se remémore la façon dont Fayard, éditeur prestigieux, avait basculé progressivement dans l’entre-deux-guerres vers une édition très réactionnaire. « C’était une historiographie centrée sur les rois de France et l’Ancien Régime qui dominait les ventes, tandis que la recherche historique restait marginalisée et peu diffusée » rappelle-t-il.
D’un siècle à l’autre, ce n’est pas comme si nous n’avions pas vu venir le scénario actuel. Il y a des années déjà que Vincent Bolloré s’active éperdument dans un « combat civilisationnel ». Ici et là, il a déjà fait basculer la presse et certaines antennes vers un éditorialisme ultraconservateur. Il a déjà censuré des journalistes, supprimé des postes, coupé les vivres des petites mains et soumis à tour de bras les hauts placés. Le milliardaire grignote, dévore chacun des milieux dans lesquels il investit, afin d’en faire des rouages de la droite la plus extrême. Et la culture dans tout ça ? Elle fait de son mieux.
Selon Gisèle Sapiro, directrice d’études à l’EHESS et directrice de recherches au CNRS, « les mesures d’intimidation sont partout. On voit que le simple fait de s’inquiéter d’un rachat et de l’impact que peut avoir cette concentration conduit à vous faire exclure. Ce sont des mesures qui n’ont d’autre but que de faire taire ». Ainsi fait-elle allusion à la fâcheuse « blacklist » établie par Maxime Saada, directeur général du groupe Canal+ (propriété de Vincent Bolloré), à l’encontre des, désormais 4500 signataires de la tribune « Zapper Bolloré », publiée le 11 mai dans Libération. Les pétitionnaires ont dénoncé le risque d’une « prise de contrôle fasciste sur l’imaginaire collectif » après l’annonce du rachat progressif d’UGC. Et Gisèle Sapiro d’ajouter sans ambiguïté : « À l’approche du prochain scrutin, Vincent Bolloré fragilise pour mieux promouvoir une ligne directrice. Il détourne le capital symbolique de plusieurs entreprises culturelles prestigieuses afin d’en faire un instrument de propagande au service d’un projet politique, l’extrême droite. »

Le cinéma français est d’autant plus vulnérable que les discours hostiles à l’égard du Centre national du cinéma (CNC) par des figures politiques de l’extrême droite française s’accumulent. À en croire le député RN, Jean-Philippe Tanguy sur ses réseaux sociaux, l’établissement serait « une exception culturelle manipulée par des crapules » en faveur bien sûr du wokisme. Le démantèlement de la structure a même été annoncé dans le programme du Rassemblement national. Et le monde du livre est lui aussi soumis à une forte pression.
Si le Rassemblement national arrive au pouvoir, les politiques culturelles seront nécessairement touchées, selon la sociologue. « On l’a déjà vu dans les mairies sous l’étiquette du Front National, avec l’épuration des bibliothèquesmunicipales à Orange, Toulon, Marignane et Vitrolles dans les années 90 », épingle-t-elle. Lesquelles repoussaient, sous l’ordre de l’adjoint délégué à la culture, certaines propositions d’achat de livres. Cela pouvait être lié au thème abordé (le rap, le racisme, …) ou à la ligne politique de l’auteur, les romans de Didier Daeninckx en furent ainsi privés. Peut-être une telle épuration inspire-t-elle Vincent Bolloré ?
De même que pour le cinéma, la situation a effectivement implosé dans l’édition avec l’annonce du départ d’Olivier Nora, patron très respecté des Éditions Grasset. Cette éviction, le 14 avril dernier, est intervenue au moment où l’écrivain controversé Boualem Sansal, nouvelle idole de l’extrême droite (il a même rejoint le comité d’expert du magazine Frontières), rejoignait Grasset pour la publication de son nouvel essai. La Légende, récit de son année de détention en Algérie, est paru ce mardi 2 juin.
Selon un communiqué de la direction du groupe Hachette Livre, propriété de Vincent Bolloré depuis 2023, Olivier Nora a pour l’heure été remplacé par Jean-Christophe Thierry, PDG de Louis Hachette Group. Toutefois, d’après des sources concordantes, une des célèbres figures de CNews est pressentie pour prendre la suite.
L’écrivain Laurent Binet n’a pas tardé à claquer la porte, aux côtés de 220 auteurs à l’instar du Prix Nobel Annie Ernaux ou de l’essayiste proche du Printemps Républicain Caroline Fourest. Il est l’auteur du roman historique HHhH (acronyme de la phrase allemande « Himmlers Hirn heißt Heydrich »), best-seller, publié chez Grasset en 2010, dans lequel il retrace l’histoire de deux résistants tchécoslovaques, missionnés par Londres, durant les années 1940. « Après le rachat de Hachette par Bolloré, on était dans une logique du “jusqu’ici tout va bien“, décrit-il. On savait que le garde-fou contre un changement radical de positionnement, c’était Olivier Nora, en poste depuis 26 ans. Tant qu’il était là, on se sentait protégés. »
Après cette annonce, celui qui doit le remplacer, Jean-Philippe Thierry, ex-directeur général de Bolloré Media, aurait indiqué lors d’une réunion interne : «Rien ne change !». Le préciser n’est jamais vraiment bon signe, comme le souligne Laurent Binet. « Est-ce qu’on va devoir publier des auteurs d’extrême droite ? » aurait alors réagi l’un des membres des équipes de Grasset. « Pourquoi pas ? Puisque ça fait partie d’un courant politique, c’est normal qu’il soit représenté dans l’édition », aurait répondu le futur numéro un de Grasset.
Une « extrême-droitisation » de l’édition française déjà à l’œuvre chez Fayard, comme dans l’entre deux-guerres, avec la nomination de l’ancienne éditrice d’Éric Zemmour, Lise Boëll, à la direction en juin 2024 qui, s’est accompagnée d’une forte visibilité accordée à des figures très droitières comme Jordan Bardella, Marion Maréchal ou Philippe de Villiers. Des ouvrages par ailleurs omniprésent dans les Relay des gares et aéroports de tout le pays.

« C’est la rhétorique de la poule et de l’œuf. On nourrit une propagande qui fait monter l’électorat d’extrême droite, puis on prétend qu’on est obligés d’en parler puisqu’il existe un électorat », assène Laurent Binet, laissant échapper un rire amer. À un an des élections présidentielles de 2027, il revient sur le constat du philosophe Michaël Foessel, dans son ouvrage Récidive : 1938 (2018). Celui-ci voit dans les préoccupations de 1938 (politique libérale, régression sociale, repli national…) une image de notre présent. Laurent Binet s’interroge même : « L’histoire va tellement vite que je me demande si on n’est pas en 1939 ! »
Gérard Noiriel nuance : « Je ne crois pas que l’on soit dans une situation aussi dramatique que celle qui existait en France dans l’entre-deux-guerres. »
Dans son nouvel essai, Le Peuple français. Histoire et polémiques (Tallandier, 2025), l’historien déplore une focalisation excessive « sur ce que le monde a connu dans les décennies antérieures, et pas assez sur ce qui risque de se produire avec les nouvelles modalités politiques ».
Il rappelle que l’extrême droite, avant la Seconde Guerre mondiale, moins hypocrite, était ouvertement anti-républicaine : « Ils voulaient liquider la démocratie pour la remplacer par d’autres régimes. » Dans l’histoire de France, l’extrême droite n’a jamais accédé au pouvoir à la suite d’élections. Aujourd’hui, même l’extrême droite se réclame de la République. « Ce qu’il faut regarder, c’est comment l’extrême droite peut utiliser la démocratie contre elle-même, estime l’historien. « Attention, nous respectons la démocratie, ce sont les Français qui vont voter pour nous », disent-ils désormais. C’est cela qu’il faut expliquer et comprendre. Comment l’extrême droite parvient-elle aujourd’hui à convaincre autant de citoyens et de citoyennes de voter pour elle ? Il n’y a pas assez de réflexion sur cette question. On peut parfois être pris au piège dans les réponses que l’on tente d’apporter à cela. »
Selon l’historien, attentif du passé comme du présent, plutôt que de glisser vers une vision « fantasmée » ou « dramatique », il est essentiel de redonner de l’espoir et de la confiance dans les capacités des citoyens et des citoyennes à résister au pouvoir et à ces magnats.
Certains déplorent toutefois que les contestations arrivent (trop) tard. Mais pour la sociologue Gisèle Sapiro, ces récentes prises de position dans le cinéma et l’édition, témoignent d’« une mobilisation historique ». Spécialiste de la sociologie de la culture, elle précise que face à la montée du fascisme en Europe, lors des mobilisations antifascistes des années 1930, intellectuels, artistes et écrivains, majoritairement de gauche, s’étaient réunis, participant à la dynamique d’unité d’action du Front Populaire pour défendre les libertés démocratiques. « Ce qui est inédit aujourd’hui, précise-t-elle, c’est que certains des auteurs qui ont quitté Grasset ne sont pas si éloignés de certaines idées très à droite. Mais ils trouvent un intérêt commun à défendre l’autonomie culturelle. »

Trop tard ou pas… il faut tout de même se méfier du poids d’une plume. Car Vincent Bolloré, si soucieux de son image, n’avait pas anticipé une telle rebellion. À peine 5 jours après l’annonce de ces multiples départs, le patron de presse, cette fois-ci personnellement, était sorti du bois dans les colonnes de l’hebdomadaire qu’il possède, Le Journal du Dimanche. « [C’est] une petite caste qui se croit au-dessus de tout et de tous », a-t-il fustigé. Preuve de sa fausse indifférence. Que va-t-il se passer ensuite ? Comment compte-t-il remplacer ces auteurs et acteurs révoltés qui, quoi qu’on en pense, l’affaiblisse par leur grand nombre et leur rayonnement ? Peut-être cela ne sera-t-il pas aussi simple que d’annexer la presse et la télévision où de nombreux journalistes ont payé le prix de sa brutalité.
Selon Hugues Jallon, auteur de Le temps des salauds : Comment le fascisme devient réel (Divergences, 2025), Grasset ne peut guère devenir une nouvelle officine d’extrême droite, pas plus que le cinéma. « Des films catholiques, des livres pro-life, je n’y crois pas. Je pense que c’est un fantasme qui habite le milieu culturel, insiste-t-il. Il n’y a pas assez d’écrivains, de producteurs, de réalisateurs, de comédiens ou de scénaristes d’extrême droite talentueux pour parvenir à construire une telle puissance culturelle. » Ancien directeur éditorial des éditions La Découverte puis PDG du Seuil, Hugues Jallon s’est ensuite mis au service de Divergences, une maison d’édition indépendante. Fort de ces expériences, il estime que cette droite serait en réalité une minorité à être très active : « Il y a des présentateurs, des journalistes, des idéologues, quelques écrivains, qui portent un discours extrêmement puissant, adossé à des valeurs ultra-réactionnaires. Ceux-là sont bien identifiés. » Ce qui l’inquiète davantage, c’est « la diffusion lente de ce poison idéologique. »
Le « processus de fascisation » en cours, ainsi que le nomme l’éditeur indépendant, correspond à l’alliance consciente d’une extrême droite, revancharde et militante, avec une « marée intellectuelle » centriste. Régis Debray qui accepte de s’entretenir dans le livre Le grimpeur et le grognard (Gallimard, 2026) avec Sylvain Tesson proche de la droite la plus radicale en est le symptôme, selon Hugues Jallon. Cette « marée intellectuelle » se laisserait ainsi embarquer consciemment ou non « dans la construction d’une majorité sociale, intellectuelle, culturelle et politique. » Il résume : « L’extrême droite devient fréquentable parce qu’on commence à la fréquenter. »

Loin d’une matrice fasciste comparable à celle des années 1930, fondée sur un système de propagande efficace, il constate surtout des dynamiques de dépendances économiques : « Le monde de la culture au sens large souffre d’un déficit de financement chronique qui vient aussi de la droite et d’une partie du centre, comme en région Auvergne-Rhône-Alpes, par exemple, avec les coupes budgétaires de Laurent Wauquiez. »
Imprimeur pendant plus de vingt ans, Arnaud Frossard, libraire au Merle Moqueur et responsable de la petite maison d’édition de La Grange Batelière, fait part de ses inquiétudes en ce sens. À son échelle, il a participé à l’édition de Déborder Bolloré (2025), pour « prendre part à la réflexion générale sur le démantèlement de l’empire Bolloré ».
Il interroge : « Quel interstice va-t-on nous laisser ? On commence à se rendre compte que la baisse des subventions affecte énormément de structures. Si l’extrême droite, ou une alliance centriste-réactionnaire arrive au pouvoir, il y a un moment où les petits éditeurs vont collaborer en éditant tel auteur et évitant tel auteur, parce que déjà, il faut bouffer. Certains ont d’ailleurs déjà commencé à collaborer. »
Sa casquette de libraire est plus encore menacée. « Il y aura quand même une pléthore de livres Hachette que nous serons obligés de vendre. Sinon, nous ne gagnerons pas notre vie. Mais la question à laquelle je ne peux pas répondre, c’est : est-ce que nous continuerons à faire de la culture ? » Selon lui, plus qu’un basculement de la culture à l’extrême droite, c’est une disparition qui pourrait advenir. « Il y aura des livres aux résonances d’une France éternelle et catholique. Mais ça, ça ne fait pas une culture« , présage-t-il.

Dans la continuité de Déborder Bolloré, le recueil collectif Débrancher Bolloré est en préparation et paraîtra en janvier 2027. Il analysera « les enjeux contemporains des médias et leurs dérives fascistes » à travers le cas CNews. « J’ai l’impression que l’impact de Bolloré est tellement grand sur la société que cela en devient presque ridicule, esquisse Bakonet Jackonet, dessinateur de bande dessinée indépendant et co-auteur de Déborder Bolloré. Je dirais qu’en vérité, Déborder Bolloré était une manière de pointer un problème beaucoup plus général, qui existait déjà avant lui : la concentration de l’édition et des médias entre les mains de grands propriétaires. » Si près de 90 % du marché de l’édition est contrôlé par une dizaine de groupes, c’est seulement avec le milliardaire breton que les conséquences sont devenues flagrantes.
Désormais artiste, autrice et chercheuse, Laure Limongi a, fut un temps, publié trois livres aux éditions Grasset. Elle a décidé de partir dès le rachat d’Hachette par Vincent Bolloré, avant même qu’Olivier Nora ne soit limogé. Elle se mobilise aux côtés de 500 plumes, auprès du collectif des États généreux dans l’objectif de défendre les droits des auteurs et leur indépendance éditoriale notamment par la création d’une clause de conscience à l’image de celle la presse. « Quand vous avez une certaine éthique et que la maison d’édition dans laquelle vous étiez, se transforme en musée des horreurs, on peut considérer que c’est une atteinte au droit moral de l’auteur, qui n’a pas du tout signé pour se retrouver dans un flux nauséabond, se désole-t-elle. Mais ce qui est intéressant ici, c’est qu’il y a des centaines d’écrivains qui s’en vont, et qui en plus réclament des lois pour les protéger. C’est un cauchemar pour Bolloré. »
Elle appelle toutefois à ne pas céder aux différentes intimidations car « si on commence à avoir peur, si on se replie, on va accepter de vivre dans un monde dans lequel on ne veut pas vivre. » Elle, personnellement, s’y refuse. Et de prévenir : « Oui, il y aura du dégât. Il y a déjà eu des coups envoyés via le Journal du Dimanche, avec des méthodes de voyous. Il faut être prêt à les encaisser. »
Certains, dans le monde du cinéma, ont effectivement déjà cédé. Alors même que plusieurs producteurs auraient déjà vu le financement de leur film sensiblement « de gauche » refusé par Vincent Bolloré lui-même, au motif qu’il ne souhaitait « pas de pédé, pas de syndicalistes » (sic) parmi les films financés par Canal+, la prudence et la frilosité des professionnels, commencent à se faire sentir.
L’acteur Jean-Pascal Zady s’est récemment rétracté, prétextant avoir « mal lu le texte » de la tribune. L’actrice juliette Binoche regrette le mot “fasciste” dans la pétition. Hugo Sélignac, fondateur de la société Chi-Fou-Mi Productions (qui a coproduit, entre autres, BAC Nord), a affirmé comprendre la « vexation » des équipes de Canal+ qui les soutiennent, précisant qu’ils continueraient à travailler avec elles. Interrogé lors d’une conférence de presse au festival de Cannes sur le respect de la mémoire du résistant face à la montée de l’extrême droite en France, Gilles Lellouche, qui incarne Jean Moulin dans le film de László Nemes, s’est montré sur la défensive.
Loin d’être une anecdote, pour Laurent Binet, ces rétractations sont inquiétantes. « Ça transpire la peur. Ça prouve le climat de terreur dans lequel on est sous Bolloré, dépeint-il… C’est à la fois terrifiant et plutôt bon signe, car tout ça est désormais exposé sur la place publique. Bolloré, comme tout bon milliardaire qui se respecte, préfère, je pense, la discrétion. »
Selon Hugues Jallon, la solution est toute trouvée : « un espace des indépendants pour réussir à construire un contre-pouvoir suffisamment fort face à l’extrême droite ». « Il faut arrêter de raisonner uniquement en termes de subventions publiques », estime-t-il, prenant l’exemple des professionnels du cinéma qui ont défendu bec et ongles le CNC. La droite réactionnaire considère que la gauche a capté l’argent public. Ils ne supportent pas ça, donc ils vont couper les budgets. C’est dès maintenant qu’il faut réfléchir à des modalités alternatives de financement » Selon lui, cela consisterait à renforcer un écosystème de l’indépendance où les ouvrages des maisons d’édition indépendantes et les films indépendants seraient portés par des médias eux-mêmes indépendants.
À la question « est-ce que c’est déjà fichu ? », Gisèle Sapiro répond : « Je ne l’espère pas. L’idée, c’est quand même de se mobiliser collectivement, et c’est pour ça qu’on a créé la Coalition des résistances artistiques, culturelles et scientifiques (CRACS), avec plus de 1 000 intellectuels. » Et la sociologue d’ajouter : « Je pense qu’il y a un sursaut, une guerre culturelle, une vaste mobilisation qui ne fait que commencer ». Si les figures les plus actives et influentes de l’extrême droite française, à l’image de Pierre-Édouard Stérin ou de Vincent Bolloré, ont massivement financé une propagande réactionnaire, elle reste optimiste : « on voit que le RN a beaucoup de mal à s’ancrer dans la culture même avec autant de moyens financiers et de supports médiatiques. On l’a vu aussi en Turquie : Recep Tayyip Erdoğan s’y est perdu depuis un moment ».
« Il vaut mieux envisager toutes les éventualités, même les plus difficiles, pour ne pas être pris au dépourvu, tranche Gérard Noiriel auteur de Le venin dans la plume, essai qui comparait Éric Zemmour et Édouard Drumont (La Découverte, 2019). C’est toujours une dialectique : montrer ce qui a commencé à basculer et peut se poursuivre. Mais les formes de résistance et de contestation sont plus importantes aujourd’hui qu’elles ne l’étaient dans les années 1930. Je ne dirais pas que je suis optimiste, je dirais plutôt qu’il ne faut pas se tromper de danger », fait-il valoir. Et de citer Gramsci, « Il faut allier le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté. »
Louison Lecourt
09.06.2026 à 21:10

Alors que la France connaît un déclin démographique inédit depuis la Seconde Guerre mondiale, politiques, experts et médias tirent la sonnette d’alarme. Emmanuel Macron a appelé au « réarmement démographique » en 2024, néanmoins les ventres se sont aujourd’hui plus que jamais mis en grève. On nous annonce une « catastrophe civilisationnelle ». Certains anticipent une « bombe démographique », voire un « effondrement du modèle social ». Est-ce la bonne façon de comprendre les choses? À la veille des élections présidentielles, ne risque-t-on pas ainsi d’alimenter un projet réactionnaire et patriarcal fondé sur une panique générale ? Pour répondre à ces interrogations, Louison Lecourt a reçu Anne-Cécile Mailfert, présidente et fondatrice de la Fondation des Femmes, association de référence nationale dans la lutte contre les violences faites aux femmes. Elle est l’auteure de « La Panique démographique : une réponse féministe », paru aux éditions Les Petits Matins le 16 avril dernier
09.06.2026 à 11:08

« Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ». Ces propos du milliardaire états-unien Peter Thiel en 2009 illustrent la distanciation en cours d’une fraction toujours plus importante des détenteurs du capital mondial avec le néolibéralisme. Auteure de La Finance aux extrêmes, la sociologue Marlène Benquet revient pour QG sur le profil des acteurs de la seconde finance – gestion d’actifs, capital investissement, etc. – et leur rapprochement depuis au moins une décennie avec l’extrême-droite en France, entraînant une partie des grands patrons vers une logique libertarienne-autoritaire où la liberté d’accumuler prime sur tout le reste. Interview

En quoi ce livre La Finance aux extrêmes poursuit le travail que vous avez mené précédemment, notamment avec Théo Bourgeron dans La Finance autoritaire où vous analysiez le rôle d’une fraction de la finance dans l’événement du Brexit ?
Avec Théo Bourgeron, nous avions décidé d’essayer de comprendre un événement politique, de comprendre les liens entre le monde financier, le monde économique et le monde politique, en en prenant comme point de départ un événement politique majeur.
Ce livre adopte une autre démarche. Il part des acteurs eux-mêmes, de l’histoire du développement de ces acteurs financiers pour essayer de comprendre comment ils se repositionnent politiquement. C’est un livre qui parle principalement de la France et du développement du secteur financier en France, pour aboutir à ses orientations politiques.
Au fil des dizaines de personnes que vous avez rencontrées pour ce livre, quels sont les profils-types des gens travaillant dans la seconde finance ? Forment-ils un entre-soi économique et social ?
Bonne question. J’ai réalisé une soixantaine d’entretiens ces 10 dernières années. J’ai observé différents événements organisés par différentes associations professionnelles du secteur de la finance. Les acteurs de la seconde finance n’ont pas un profil très différent de ceux de la première finance en général. Ce sont des individus issus de la classe moyenne supérieure, ou supérieure. Les enfants d’ouvriers ou de classes moyennes sont sous-représentés. Ce sont principalement des hommes. Il y a une sur-représentation des hommes blancs.
Forment-ils un entre-soi ? Oui, comme la plupart des milieux patronaux. Ils ne sont pas très différents, là-dessus. Leur entre-soi est lié à des rémunérations très élevées. Ils ont des pratiques de consommation qui ne concernent qu’une minorité d’individus. Ils ont des loisirs qui sont onéreux. Ils partent en vacances dans des endroits qui coûtent cher. Ils ont des logements dans des quartiers qui sont inaccessibles pour la majorité de la population. Et puis le monde de la finance, notamment la seconde finance, en France, c’est un monde qui est très concentré sur Paris, et dans quelques arrondissements seulement de la capitale. En l’occurrence, les 7ème et 8ème arrondissements. Géographiquement, ce sont des acteurs qui travaillent dans un petit périmètre de quelques kilomètres.
Peut-on dire qu’à partir de la crise de 2008-2009, la seconde finance, adoptant une ligne libertarienne, tend à prendre le dessus sur la première finance, adepte d’une pensée néolibérale ? Si oui, quelles ont été les étapes de cette crise ?
On ne peut pas dire que la seconde finance soit devenue dominante par rapport à la première finance. En termes de capitaux sous gestions, c’est la première finance qui est la plus importante. Par contre, la seconde croît le plus vite.
Politiquement, les acteurs de la seconde finance font partie des milieux d’affaires qui ont pris leurs distances depuis le milieu des années 2010 avec des orientations politiques dites néolibérales pour se tourner vers des orientations politiques plus inspirées du libertarianisme, notamment de sa version autoritaire.
Il y a eu plusieurs étapes dans cette prise de distance avec le milieu néolibéral classique. La première date importante est la crise de 2007-2008, où une partie du secteur financier a considéré que l’Union européenne et l’État avaient adopté des mesures trop réglementaristes à leur encontre; que les États ne soutenaient plus suffisamment leur développement et leur faisaient payer trop cher le coût de la crise financière. Notamment à travers la directive AIFM (Alternative Investment Fund Managers, NDLR) qui émanait de l’Union européenne. Le deuxième moment important a été la crise des Gilets jaunes en 2018-2019, où une part des milieux d’affaires a considéré que les gouvernements néolibéraux en place n’étaient plus suffisamment légitimes auprès de la population pour maintenir l’ordre et pour garantir un ordre social nécessaire au développement serein des affaires. Un troisième moment a été la crise Covid, où les milieux d’affaires ont développé une critique des États néolibéraux, jugés trop interventionnistes, trop protectionnistes. Une part des milieux d’affaires a considéré qu’ils aveint trop soutenu la demande, trop fait marcher la planche à billets, trop menacé l’équilibre budgétaire du pays.
Cela a aussi participé à une accusation de dévoiement étatiste du néolibéralisme, avec des États néolibéraux devenus trop gros, trop interventionnistes, trop réglementaristes, qui menaceraient les capacités d’accumulation d’une partie des milieux d’affaires français.
Dans quelle mesure le milieu des affaires se détache progressivement de la pensée néolibérale pour adopter un positionnement libertarien-autoritaire, comme vous l’écrivez dans La Finance aux extrêmes?
C’est difficile de savoir la proportion exacte des milieux d’affaires qui se rapprochent d’un modèle libertarien-autoritaire. On ne peut pas le chiffrer car on ne peut pas interroger tous les entrepreneurs sur leurs orientations politiques. Et quand bien même on pourrait le faire, pas sûr qu’ils répondraient.
Par contre, on observe une évolution très importante via l’attitude des représentants patronaux envers l’extrême droite en France. Le 21 avril 2002, quand le Front National est arrivé au deuxième tour de l’élection présidentielle, les représentants de la première et de la seconde finance ont fait front commun pour critiquer l’extrême droite. De la même manière, Ernest-Antoine Seillière, alors président du Medef, et son numéro deux Denis Kessler, un patron issu du secteur des assurances, ont publié une tribune pour dire que le FN avait « des idées dangereuses et honteuses » et qu’il était un « danger pour la France ». 20 ans plus tard, la situation est très différente. En février 2022, le Medef a rencontré les représentants du Rassemblement National. Les associations professionnelles du secteur financier aussi. Le 20 juin 2024, à la salle Gaveau, les représentants du Medef et de la CPME ont reçu les leaders du Rassemblement National.

C’est difficile à mesurer mais on voit bien des prises de position des associations professionnelles des secteurs financiers et patronaux. Pas forcément de plus en plus favorables au Rassemblement National, mais qui normalisent toutefois les rencontres avec les représentants de cette ligne politique.
Puis il y a eu des prises de positions politiques de certains patrons financiers. Le plus connu est Pierre-Édouard Stérin, président d’Otium capital, un fonds d’investissement qui gère 1,2 milliards d’euros. Mais aussi des gens comme Charles Beigbeder, qui dirige la société financière Audacia ; Jean-Claude Gruffat, qui vient aussi du milieu de la finance; des gens comme Charles Gave, qui dirige une société de gestion d’actifs qui s’appelle Gavekal. Ces gens sont des figures importantes du secteur financier qui ont pris des positions politiques favorables à une ligne libertarienne-autoritaire, en faveur du Rassemblement national, ou de Reconquête, le parti d’Éric Zemmour.
Il y a 10-15 ans, on disait que le Rassemblement National avait comme base sociale les petits patrons. Aujourd’hui, ce n’est absolument plus le cas. Cette orientation politique a aussi une base sociale parmi les grands patrons et parmi les milieux d’affaires centraux dans le capitalisme français.
Peut-on dire que le libertarianisme est une phase d’accumulation totalitaire du capitalisme, sacralisant la propriété privée et l’individualisme ?
Il y a plusieurs formes de libertarianisme. C’est un mouvement de pensée qui est partiellement issu des États-Unis, qui a été proche des démocrates au moment de la guerre du Vietnam, où une partie des libertariens était contre cette guerre au motif que c’était une forme d’interventionnisme étatique. Mais depuis les années 1970, le libertarianisme s’est réconcilié avec le conservatisme et on a vu apparaître le libertarianisme autoritaire autour de gens comme Murray Rothbard, un économiste états-unien qui était passionné par la génétique, qui justifiait les inégalités sociales par des dispositions biologiques, qui était fasciné par le monde médiéval par ailleurs, qui a participé à fonder des institutions importantes pour le libertarianisme comme le Cato institute et le Mises institute.
Cette forme de libertarianisme est autoritaire et en rupture avec la démocratie. Elle considère que la liberté d’accumuler ne doit pas avoir de limites. Les droits civils, civiques et démocratiques ne doivent pas pouvoir réduire la liberté d’accumuler. C’est cette idée qui a inspiré à Peter Thiel sa phrase de 2009.
Chez les libertariens, il y a l’idée que la possibilité d’accumulation infinie du capital ne doit, en aucun cas, être limitée par le projet des Lumières, par des projets démocratiques, par quelque progrès que ce soit; et que cette liberté d’accumuler, cette liberté de propriété doit être défendue, quoi qu’il en coûte.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Marlène Benquet est sociologue au CNRS, directrice adjointe de l’Institut de recherche interdisciplinaire en sciences sociales (Irisso) de Paris Dauphine. Elle est l’auteure de : La Finance aux extrêmes. Enquête sur le capitalisme autoritaire en France (La Découverte, 2026); La Finance autoritaire. Vers la fin du néolibéralisme (avec Théo Bourgeron, Raisons d’Agir, 2022); Encaisser. Enquête en immersion dans la grande distribution (La Découverte, 2015) et Les Damnés de la caisse (éditions du Croquant, 2011)
03.06.2026 à 21:15

Le référendum, outil de démocratie directe, permet aux citoyens de se prononcer, sans passer par l’intermédiaire de représentants élus. Aujourd’hui, les nouvelles technologies offrent de nouvelles possibilités pour moderniser cette méthode. Alexandre Jardin, auteur de nombreux best-sellers et fondateur du collectif « Les Gueux », et son fils Robinson Jardin, spécialiste en cybersécurité, lancent le 10 juin 2026 « Référendum Citoyen », une application sécurisée permettant aux Français de s’exprimer directement sur des questions concrètes qui les concernent. Leur ambition: installer durablement la pratique référendaire dans la culture politique française et offrir une alternative aux sondages et aux pétitions grâce à un outil capable de faire émerger une véritable volonté populaire. Pour les deux fondateurs, si des millions de Français participent, ces référendums pourraient créer un rapport de force inédit entre le peuple et les décideurs. Pour présenter en détail ce projet ils étaient les invités de David Libeskind sur QG
28.05.2026 à 21:20

Et si le réel n’existait pas ? Si nous étions en train d’évoluer dans le monde tels les Sims du fameux jeu vidéo ? Si nos impressions, nos souvenirs, nos émotions, notre sentiment d’exister lui-même n’étaient que les éléments d’une immense simulation informatique ? Cette hypothèse, popularisée par des fictions comme Matrix, fascinerait aujourd’hui de grandes figures de la Silicon Valley : ingénieurs, chercheurs, spécialistes de l’IA et des neurosciences. Loïc Hecht, journaliste-reporter, connaît bien le monde de la Tech, qu’il explore depuis son premier roman, Le Syndrome de Palo Alto, paru en 2020. Dans un nouveau récit, La Simulation, fruit de six années d’enquête, de voyages, de méditations en tout genre, il part d’une rumeur étonnante : des milliardaires américains auraient secrètement engagé des scientifiques pour vérifier si oui ou non nous vivons dans une simulation. De cette rumeur, Loïc Hecht tire une enquête vertigineuse, entre technologie, physique quantique, spiritualité et philosophie.
26.05.2026 à 22:18

Harold Bernat a reçu Francis Dupuis-Déri, politiste auteur de « L’art de la guerre culturelle » aux éditions Textuel. Au programme de cette émission, guerre culturelle, combat des idées, engagement politique et résistance à la bêtise satisfaite. Ce qui est en jeu n’est autre qu’une lutte, inégale et souvent peu visible, contre les assauts de la pensée réactionnaire. Que faut-il entendre par là ? Des dominants qui se victimisent sur les plus gros canaux médiatiques, des puissants qui dénigrent et méprisent des exploités, un déni de réalité qui fonctionne par amplification et amputation de la complexité réelle. Derrière la critique du « politiquement correct », nous assistons à une véritable guerre contre la nuance vécue et l’intelligence sociale. Trop souvent perdus dans des querelles de valeurs mises en spectacle cyniquement, nous finissons par oublier la réalité désespérante d’une offensive qui refuse d’être critiquée.
22.05.2026 à 18:26

Le salon de l’agriculture 2026 a connu une baisse de fréquentation de 27,9% par rapport à l’an dernier, en lien avec l’absence de bovins dans le contexte de l’épidémie de dermatose nodulaire. De quoi renforcer une extrême morosité dans le monde agricole, qui va subir le traité de libre-échange entre l’Union Européenne et le Mercosur, avec notamment l’importation de bœuf sud-américain. Pour QG, Manon Rousselot-Pailley, présidente du Mouvement rural de jeunesse chrétienne, alerte sur le risque de voire une agriculture française ne plus être en mesure d’être protégée avec ce traité, suivant une trajectoire analogue à celle de l’industrie hexagonale depuis plus de 40 ans, fustigeant au passage le « double jeu » du gouvernement par rapport aux négociations sur le traité avec le Mercosur. Interview par Jonathan Baudoin


Quel est votre regard sur la signature du traité de libre-échange entre l’Union européenne et le Mercosur ?
Au MRJC, on était opposé à la signature de ce traité. On fait partie du collectif Stop UE-Mercosur. Même si on s’est préparé, on est atterré, déçu par la signature. Ce qui nous inquiète le plus dans les conséquences que cela va avoir pour les paysans en France, mais aussi en Amérique du Sud, c’est le fait que cet accord qui faisait office de digue, retenant d’autres accords de libre-échange un peu partout dans le monde, notamment avec l’Union Européenne, qui vont désormais aller bon train. C’est un peu le dernier rempart qui est tombé.
Et puis bien sûr, on est hyper déçus de la position de la France, qui a prétendu se positionner contre mais qui n’a rien fait diplomatiquement, à Bruxelles et ailleurs, pour entraver les négociations.
Quelles vont être les conséquences les plus immédiates, puis les plus durables, de l’application de ce traité sur l’agriculture française, selon vous ?
On parle de 99.000 tonnes de bœuf importées d’Amérique du Sud par an. Forcément, il y a le risque assez certain de voir la production française supplantée. En revanche, cela favorisera les exportations de voitures, de pesticides, de produits pharmaceutiques, qui ressortiront très clairement gagnantes, elles, de ce deal.
Le problème, c’est que cette manière de voir les choses est similaire aux calculs faits au moment de la désindustrialisation dans les années 1980. On voit les conséquences que cela a aujourd’hui, et l’incapacité pour les États de légiférer sur ces questions-là parce que le principe de concurrence s’applique, qu’on ne peut pas aller contre ça. L’agriculture, qui était un des derniers bastions à n’être pas complètement tombé dans le libre-échange, va finalement tomber comme les autres. On va être les spectateurs impuissants des conséquences que cela va avoir, qui seront les mêmes que pour l’industrie.

En quoi ce traité pourrait signer pour l’agriculture française une situation analogue à celle que connaît l’industrie hexagonale depuis les années 1980 ?
Ce qui porte profondément atteinte aux agriculteurs en France, c’est la pression exercée sur les prix, l’impossible régulation publique. Ce qu’on peut observer dans le monde industriel, en conséquence des politiques menées dans les années 1980, c’est qu’il est quasi impossible de mettre en place des politiques publiques qui favorisent la production locale.
Une fois qu’on a démantelé tout un tas de protections dont on dispose, comme le font des accords comme celui du Mercosur, il est très difficile de revenir dessus ensuite. Cela ne veut pas dire que l’agriculture, dans son ensemble, va souffrir. Des filières comme Lactalis, en mettant la main sur marché du lait brésilien, sont très clairement gagnantes. Cela veut-il dire pour autant que l’agriculture est gagnante ? C’est une question de curseur à mettre.
Il y a aussi des filières qui vont être un peu protégées parce qu’elles bénéficient d’un degré de protection important. La filière Comté va pouvoir résister par rapport à d’autres filières de lait qui ne bénéficient pas du même degré de protection. C’est la question des petits producteurs et de la manière dont ça vient complexifier la possibilité d’un mode d’agriculture qui ne s’inscrit pas dans une logique industrielle.
Comment jugez-vous la position du gouvernement sur l’agriculture hexagonale, par rapport au traité de libre-échange UE/Mercosur et par rapport à l’épidémie de dermatose nodulaire contagieuse des bovins ?
Sur la question du Mercosur, ce que je reproche principalement au gouvernement, c’est son double jeu. Officiellement, c’est afficher une position critique sur l’accord du Mercosur. Mais la France n’a jamais demandé, ces cinq dernières années, à revoir le mandat de négociation qui a été donné, il y a 25 ans, à la Commission européenne. Au moment même où l’Assemblée nationale se prononçait contre l’accord, demandant à Macron de ne rien valider, ce dernier recevait, au ministère des Affaires étrangères, JBS, une filière brésilienne. On avait un double jeu politique insupportable mais qui est assez classique de la part de la France. Notamment sur les enjeux agricoles. À savoir passer son temps à se cacher derrière l’Union européenne comme la cause des problèmes, comme si la France ne jouait pas un rôle prédominant au niveau européen sur ces questions-là, comme si elle ne participait pas aux politiques décidées qui ont des conséquences désastreuses dans l’agriculture. J’ai travaillé à Bruxelles. J’ai vu cela de près. La France a une vraie capacité d’influence. Ensuite, le discours qui est tenu aux Françaises et aux Français est le suivant : « c’est pas de notre faute, c’est l’Union européenne ».
D’une certaine manière, la même rhétorique est appliquée concernant la DNC. Une espèce de discours « c’est pas nous, c’est l’ordre des vétérinaires. C’est pas nous, c’est les normes européennes« . Se déresponsabiliser en permanence du manque de démocratie qui a été appliquée dans la manière de gérer la situation. Il y avait plein d’organisations agricoles qui proposaient des situations alternatives, mais qui ont été d’office écartées.
À chaque fois, peu importe la situation, la DNC, le Mercosur, la PAC, le fait est que le ministère de l’Agriculture est en cogestion avec la FNSEA, qui est le syndicat majoritaire. Il n’y a pas de place pour des discussions qui sortiraient de l’agenda de la FNSEA. Elles sont automatiquement écartées.
On a vu une vraie mobilisation des agriculteurs, très forte, qui a fait bouger les lignes entre les divers syndicats. Mais la position du ministère n’a pas bougée, restant dans la lignée de celle de la FNSEA.

Quelles solutions seraient les plus adéquates pour une agriculture française en mesure de nous fournir une souveraineté alimentaire ?
Pour répondre à cette question, il faut d’abord définir le terme souveraineté alimentaire. À l’origine, ce terme a été travaillé par la Via campesina (mouvement altermondialiste international qui coordonne des organisations de petits et moyens paysans, d’ouvriers agricoles, de fermes rurales, de communautés indigènes d’Asie, des Amériques, d’Europe et d’Afrique : NDLR). Il a été repris ensuite, en étant un peu vidé de sa substance. À la base, le concept de souveraineté alimentaire est présenté comme une alternative aux politiques néolibérales. Depuis qu’il est devenu un thème majeur, il a été réapproprié dans le débat public puis vidé de sa substance. Dans l’idée de souveraineté alimentaire, il y a une part importante qui est donnée à la question de la démocratie. La souveraineté est une question de droit, à la base. Le droit des paysans et paysannes à pouvoir produire des aliments; le droit des consommateurs et consommatrices à décider de ce qu’ils veulent consommer de ce qui est produit chez eux et pourquoi; puis le droit des États à se protéger des importations agricoles et alimentaires qui sont à bas prix, avec un coût certain pour les agriculteurs.
La première solution, pour moi, serait déjà de se réapproprier le concept, tel qu’il a été pensé à l’origine et de le décorréler de l’imaginaire d’après-guerre (« iI faut produire beaucoup pour pouvoir nourrir l’Europe ») parce qu’on est dans des politiques qui ne s’intéressent pas aux conséquences environnementales et sociales de la manière dont on produit. Ce qui signifie: revoir la manière dont on gère le libre-échange, la mondialisation de manière plus large, qui ne serait ni le scénario de l’Union Européenne qui veut continuer le « business as usual », ni celui de l’extrême droite à la Trump qui décide tout seul s’il reste, s’il sort, de ce qu’il laisse, de ce qu’il garde.
Ce serait plutôt un scénario de régulation, où la question n’est pas de s’extraire du commerce international, mais de le réguler avec une visée de solidarité internationale, où on n’est pas là pour appauvrir les paysans du Sud afin d’enrichir les agriculteurs chez nous. Puis, il serait question de redéfinir la PAC. Il y a différentes propositions travaillées par diverses organisations agricoles et paysannes. Il faudrait aussi reprendre un débat démocratique autour de cette question et la manière dont elle est censée protéger les agriculteurs, permettre l’implantation des jeunes.
Au MRJC, on défend la question d’arrêter la course à l’agrandissement. Cela ne veut pas dire arrêter toutes les grandes fermes, mais simplement enrayer ce système qui fait qu’il est impossible pour les jeunes de s’installer, ni d’avoir des fermes familiales à taille humaine. Un de nos slogans est: « 10 petites fermes valent mieux qu’une grande ! »
La question posée est très large. Il y a 1.000 volets de réponses possibles, nécessitant des jours de discussion. Mais les enjeux autour de la PAC, du libre-échange, des pouvoirs de décision des agriculteurs et de ce qu’ils peuvent penser pour leur ferme, avec une certaine autonomie et un accompagnement de l’ordre de ce qui est proposé par Solidarité paysans, qui les aide souvent à sortir de situations intenables, en pensant leur modèle autrement que celui soufflé par les prestataires de différentes filiales de l’agro-business.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
20.05.2026 à 21:15

En France, 160.000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année. Pourtant, 75 % des plaintes pour inceste sont classées sans suite et 99 % des pères incestueux ne sont jamais condamnés. Ces dernières années, plusieurs affaires comme celle de Joël Le Scouarnec ont brutalement remis ce sujet au premier plan, et choqué l’opinion. Qui sont ceux qui commettent ces crimes ? Comment s’organisent-ils et se protègent-ils ? C’est ce que Laurence Beneux explore depuis des années. Journaliste d’investigation, elle a consacré une partie importante de son travail à documenter ces zones d’ombre, ces dysfonctionnements, mais aussi les mécanismes sociaux et institutionnels qui permettent à ces violences de rester, trop souvent, invisibles ou impunies. Auteure de « Pédocriminalité, l’hypocrisie française » (Cherche Midi), elle était l’invitée d’Itzel Marie Diaz sur QG
18.05.2026 à 23:31

À un an de la présidentielle, tout le monde voit déjà le match comme plié. Le RN domine les sondages, un macronisme en bout de course, et la gauche se déchire plus que jamais. Sur le papier, l’histoire paraît écrite. Cependant l’expérience de toutes les présidentielles depuis 25 ans montre que rien ne se passe jamais comme prévu. Ni les médias, ni leurs instituts de sondages, ne maîtrisent les variables qui peuvent faire exploser le scénario actuel: crise économique, affaire faisant tomber un favori, candidature surprise, échappée belle d’un outsider à la faveur d’événements imprévisibles. Pour faire l’état des lieux des forces politiques en présence, et se rappeler que tout reste encore possible, Aude Lancelin a reçu Monique Pinçon-Charlot, sociologue, Aurélien Taché, député LFI du Val-d’Oise, Hadrien Mathoux, directeur adjoint de la rédaction de Marianne et Vincent Jarousseau, photo journaliste, spécialiste de terrain du vote RN
13.05.2026 à 21:15

Pendant des dizaines de milliers d’années, les humains ont vécu au milieu des animaux, les chassant tout en les respectant. Puis quelque chose a changé. Aujourd’hui, les animaux sont à la fois omniprésents et invisibles : plus de 80 milliards d’animaux terrestres sont abattus chaque année pour l’alimentation humaine, alors même que nous sommes très attachés à nos animaux de compagnie. Comment expliquer ce paradoxe ? Comment peut-on aimer certains animaux et en exploiter d’autres à une échelle industrielle ? Est-ce une contradiction morale ou le produit d’une longue histoire ? Les humains ne se sont pas toujours vus comme supérieurs au vivant. Alors, quand avons-nous cessé d’être “un animal parmi les autres” et que dit ce basculement de nous aujourd’hui ? Pour en parler, Itzel Marie Diaz a reçu Marylène Patou-Mathis, auteure de « Nous étions si proches » et spécialiste de la Préhistoire