Médias
GÉNÉRALISTES
Basta Blast Capital France 24 FTVI L'Humanité La Croix LCP Le Monde La Tribune Le Figaro Mediapart L'Autre Quotidien Le Media Slate Korii Vrai ou Fake ?
INTERNATIONAL
CADTM Courrier d'Europe Centrale Eurojournalist Equaltimes Info Asie Inkyfada Jeune Afrique Le Grand Continent Orient XXI Rojava I.C N-Y Times fr Toute l'Europe
MÉDIAS D'OPINION
L'Autre France-Presse Acta AOC Issues Les Jours Le Monde Moderne LVSL Médias Libres Marianne Quartier Général Rapports de force Reflets Rézo StreetPress
OBSERVATOIRES
Acrimed Internet actu Catastrophes naturelles Conspis Culture Extrême-droite Inégalités Information Médias Multinationales Présidentielle Routes de la Soie
+
Abonnés Rubrique en accès libre  Pas de Quartier

▸ les 10 dernières parutions

04.12.2021 à 09:43

En Italie, l’exceptionnelle résistance des anti-pass: reportage par Giannina Mura

aude
Après avoir fait de l’Italie le premier pays à rendre obligatoire la vaccination du personnel de santé, le gouvernement Draghi a fait pression sur tous les Italiens pour se faire vacciner contre le Covid en imposant par décret, le 23 juillet 2021, l’obligation de pass sanitaire pour accéder aux lieux publics clos (bars, cinémas, musées, … Continued

Texte intégral 4700 mots

Après avoir fait de l’Italie le premier pays à rendre obligatoire la vaccination du personnel de santé, le gouvernement Draghi a fait pression sur tous les Italiens pour se faire vacciner contre le Covid en imposant par décret, le 23 juillet 2021, l’obligation de pass sanitaire pour accéder aux lieux publics clos (bars, cinémas, musées, restaurants…) dès le 6 août.

Jusqu’à aujourd’hui, 54,7% des plus de 12 ans ont effectué un cycle complet de vaccination. Le nouveau Green Pass (nom du pass vaccinal en Italie), valable neuf mois pour les vaccinés, six pour les guéris du Covid, et 48 heures pour les testés négatifs, est la « condition pour garder l’activité économique ouverte », a annoncé l’exécutif.

Les philosophes Giorgio Agamben et Massimo Cacciari ont été les premiers intellectuels de renom à s’insurger contre cette « condition », dont ils ont dénoncé les périls par une lettre ouverte publiée le 26 juillet dernier dans la revue de l’Institut Italien d’Etudes Philosophiques de Naples. Ils alertaient : « La discrimination d’une catégorie de personnes, qui deviennent automatiquement des citoyens de série B, est en soi un fait gravissime, dont les conséquences peuvent être dramatiques pour la vie démocratique ». Ils mettaient aussi en garde contre la transformation du vaccin « en une sorte de symbole politico-religieux », ce qui « en plus d’être une dérive anti-démocratique, va à l’encontre des preuves scientifiques ». Car, interrogent-ils, comment peut-on imposer, subrepticement via le pass, la vaccination au plus grand nombre, sans tenir compte des dangers, compte tenu du fait que les vaccinés peuvent transmettre le virus et tomber malades, et que, par ailleurs, les fabricants ont déclaré leur incapacité à prévoir les dommages et effets collatéraux à long terme du vaccin ?

« Les philosophes Giorgio Agamben (à droite de l’image ici) et Massimo Cacciari ont été les premiers intellectuels de renom à s’insurger contre cette « condition », dont ils ont dénoncé les périls par une lettre ouverte publiée le 26 juillet dernier »

Les deux philosophes s’inquiètent surtout des effets du pass sur la santé du corps social: « Tous sont menacés par ces pratiques discriminatoires. Paradoxalement, les porteurs du pass encore plus que les non-vaccinés (qu’une propagande de régime voudrait faire passer par des ennemis de la science et même promoteurs de pratiques magiques), du moment que tous leurs mouvements seront contrôlés ». D’où leur appel à un sursaut de la conscience démocratique.

Mais leur appel a déclenché plutôt le dédain des divers leaders d’opinion qui nient en bloc tout danger despotique ou effet discriminatoire de l’obligation du pass sanitaire. Paolo Flores D’Arcais, directeur de « MicroMega », revue historique de la gauche, dans une lettre publiée le 27 juillet sur le site de sa revue, le compare ainsi au permis de conduire, au port d’armes, ou à l’interdiction de fumer dans les lieux publics clos. Pour lui, « tenir à distance ceux qui ne veulent pas se faire vacciner n’a rien de discriminatoire, c’est une mesure élémentaire minimale de défense de la liberté et de la vie des autres ».

Parmi les rares intellectuels qui ont alors soutenu Agamben et Cacciari, le philosophe Andrea Zhok, professeur de Philosophie morale à l’Université La Statale de Milan, constatera, dans un article du 28 juillet, le clivage entre la situation sanitaire qui n’apparaît pas particulièrement critique et « une pression propagandiste terrifiante par tout l’establishment, qui martèle incessamment le devoir de se vacciner. Cette persuasion moralisatrice, alimentée par 100% des médias et par 90% de la classe politique a un impact dévastateur sur l’opinion publique » affirme-t-il.

Puisque le pass sanitaire a été « conçu comme un dispositif pour imposer de manière oblique une sorte d’obligation vaccinale sans en assumer la responsabilité », ceux qui refusent, « bien que légalement tolérés, sont jugés impurs, et il devient légitime, et même conseillé, que s’abatte sur eux le mépris » explique-t-il. Ainsi, la stigmatisation galopante des non-vaccinés, traités comme des sous-humains, « traîtres à la patrie dans l’effort de guerre contre le virus », fait couler la haine à flots sur les réseaux sociaux. Et d’avertir: « Nous arrivons à un seuil vraiment dangereux » lorsque le pouvoir déchaîne ses forces dans des campagnes agressives contre une partie de la population, qui agit dans le respect de la loi et exerce sa liberté légitime.

Le gouvernement aurait dû plutôt procéder à une « estimation calibrée des moyens et des fins sans s’ériger en juge moral », et « jouer avec les cartes démocratiques de l’argumentation, du pluralisme, de la bonne information », au lieu d’adopter « le raccourci autoritaire de la propagande, de la distorsion et de la diabolisation » insiste le philosophe.

Face aux critiques, Massimo Cacciari renchérit dans une tribune publiée par La Stampa le même jour, amplement diffusée sur d’autres sites web. L’Italie, explique-t-il, vit depuis plus de vingt ans dans un état d’exception qui « conditionne, fragilise, limite les libertés et les droits fondamentaux. Et ce dans un contexte global où la crise de l’idée même de représentation s’amplifie ». Et, comme en France, les états d’urgences se succèdent « sans la volonté précise d’en sortir politiquement et culturellement ». Ainsi, « au lieu d’une information adéquate, on procède par alarmes et diktats, au lieu d’exiger connaissance et participation, on produit une inflation de règles confuses, contradictoires et souvent complètement impuissantes ». L’imposition du Green pass risque de ce fait de devenir  « un moyen subreptice de prolonger à l’infini – peut-être avec des vaccinations répétées – une sorte de micro-lockdown »,  ouvrant la voie à une société du « Surveiller et punir ».

La vaccination doit faire l’objet d’un libre choix, maintient-il, ajoutant : « un choix est libre seulement quand il est conscient. Nous sommes libres seulement quand nous décidons sur la base de données précises, en calculant rationnellement les coûts et les bénéfices pour nous et pour les autres. » Et de prévenir : « Tant que nous subirons toute mesure ou toute norme, sans en demander la raison, et sans en considérer toutes les conséquences possibles, la démocratie se réduira à la plus vide des formes, à un fantôme idéel ».

C’est justement en jugeant l’obligation du pass comme une mesure disproportionnée et injustifiée que Fabrizio Masucci, le président et directeur du musée le plus visité de Naples, le Museo Capella Sansevero, a fait un « pas de côté », annonçant, le 2 août, sa démission. Les musées « ne doivent pas être utilisés comme des moyens pour atteindre des objectifs étrangers à leur fin », surtout si une telle instrumentalisation compromet la cohésion sociale, a-t-il asséné.

Fabrizio Masucci, directeur du musée le plus visité de Naples, le Museo Capella Sansevero, a annoncé le 2 août, sa démission. Les musées « ne doivent pas être utilisés comme des moyens pour atteindre des objectifs étrangers à leur fin » a-t-il asséné.

Rappelant que les protocoles sanitaires adoptés en font les lieux publics clos à plus bas risque de contamination, il affirme que seules des évaluations épidémiologiques spécifiques aux musées lui auraient permis de continuer à diriger une institution qui soit contrainte de renoncer à la parité dans le traitement de ses visiteurs. La vocation muséale de lieu d’inclusion et d’accès égalitaire à l’art et à la culture « devrait être sacrifiée uniquement après avoir épuisé tout effort possible pour éviter une telle blessure » a affirmé Masucci. D’où sa décision de quitter – après plus de dix ans –la direction de son musée. Et d’inviter les autorités à reconsidérer cette obligation, afin de permettre aux musées de rester un « port neutre » où « les visiteurs, entourés de la beauté, puissent recommencer à connaître et à se reconnaître sans étiquettes ».

Ce « simple geste de cohérence », s’il n’a pas eu l’effet espéré, apparaît comme la quintessence de la « dissidence individuelle » prônée par le poète et musicien Francesco Benozzo, célèbre professeur de philologie romane à l’université « Alma Mater Studiorum » de Bologne. Avec Luca Marini, professeur de Droit international, de droits humains et de bioéthique à l’université de Rome « La Sapienza », il est l’un des rares universitaires à avoir contesté publiquement la gestion de la crise sanitaire, dès mars 2020.

Ensemble, ils ont signé un appel à la communauté académique contre la nouvelle extension du Green Pass qui, à partir du 1er septembre 2021 fut rendu obligatoire pour les étudiants universitaires et le personnel enseignant et administratif des écoles et des universités afin d’accéder à leur lieu d’étude et de travail.

Publié le 8 août 2021, sous forme de lettre au médiéviste Franco Cardini, leur appel part d’un constat amer : « Dans le silence assourdissant et gêné des recteurs, des organismes académiques, des syndicats et des associations, l’école et l’université ont été frappées par une mesure (le décret-loi du 6 août 2021) qui concrétise sur le plan juridique la plus grave violation des droits humains perpétrée de 1945 jusqu’à aujourd’hui. Pour notre façon de ressentir et de penser, nous nous considérons, maintenant, en tant que citoyens italiens et en tant que professeurs universitaires, des persécutés politiques et nous agirons en tant que tels à l’avenir. »

Ils regrettent que l’Université n’ait initié aucun débat sur l’état d’urgence, « se limitant à censurer et à pointer du doigt comme théoriciens du complot, négationnistes ou antiscientifiques, certaines positions exprimées par des chercheurs, professeurs et collègues du personnel technico-administratif ». Néanmoins, ils gardent l’espoir que « du monde universitaire, surgissent des personnalités institutionnelles et des voix capables de discuter de manière critique des méthodes et des mesures que tout étudiant en cours de civisme serait capable, si non manipulé, de reconnaître comme disproportionnées et illogiques. »

Quelques jours plus tard, les deux récidivent envoyant, le 14 août 2021, un appel aux Présidents de la République, du Conseil des ministres, du Sénat, de la Chambre des députés et de la Cour Constitutionnelle. Le but ? Mettre en avant les aspects critiques de la campagne vaccinale en cours, soulignant, entre autres, la contradiction entre celle-ci et les principes généraux du droit international et de bioéthique, parmi lesquels « le principe de précaution ». Ils alertent également sur les dérives possibles des mesures gouvernementales, sur leur impact concernant les droits, les libertés individuelles et le rapport entre gouvernants et gouvernés.

Le 29 août, Benozzo appelle ses collègues des écoles et des universités à déserter les cours et à s’abstenir de travailler à la rentrée. Il incite notamment les possesseurs de Green pass à devenir l’élément perturbateur inattendu pour « le dispositif de domination ». Et enchaîne : « Je vous invite à vous demander s’il y a encore un sens à vous voir comme des enseignants, des professeurs, des personnes libres au sein d’une institution libre, face à ce chantage qui vous oblige à obéir à une règle insensée, condamnant ceux de vos collègues qui s’y opposent à être exclus des cours. ». Et de prédire : « de ces temps sombres, il y aura des choses que nous ne regretterons pas et d’autres que nous regretterons. Chacun saura choisir lesquelles. Je crois que beaucoup, ou tout, dépendra des gestes individuels et des choix clairs. Je crois que beaucoup, ou tout, dépendra de vous ».

La plupart déclineront l’invitation, mais Benozzo et Marini sont de moins en moins seuls. L’appel des professeurs universitaires contre « la nature discriminatoire du Green Pass », lancé début septembre par 150 d’entre eux, dépasse les 1.000 signatures en quelques semaines. Son but ?  Réaffirmer la notion d’université comme « lieu d’inclusion » et ouvrir « un débat sérieux et approfondi » sur les dangers du pass. Le mouvement des étudiants, Studenti contro il Green Pass, qui voit le jour au mois d’août, se constitue rapidement en réseau reliant les nombreux groupes locaux. Et multiplie les manifestations et les actions en collaboration avec les professeurs et les autres opposants au pass sanitaire, allant des cours en extérieur dans diverses universités jusqu’aux actions de solidarité avec les étudiants et le personnel sans Green pass. Comme à Bologne, le 5 octobre, en soutien de Benozzo qui, à partir du 5e jour sans pass, sera suspendu et privé de salaire.

Francesco Benozzo, célèbre professeur de philologie à Bologne. En France, très rares sont les universitaires qui prendront partie contre le pass sanitaire

A la veille du vote au parlement du 9 septembre 2021 pour la transposition en loi des décrets sur l’extension du Green pass, le mouvement lance un appel aux parlementaires. Déplorant l’absence d’un véritable débat public et politique en matière de vaccination, obligation vaccinale et passeport sanitaire d’un point de vue scientifique, juridique et éthique, il y propose une analyse serrée. Entre autres, il souligne que ce décret-loi viole la Charte des droits fondamentaux de l’Union Européenne, dont l’article 1 (« la dignité humaine est inviolable. Elle doit être respectée et protégée ») et l’article 3 (droit à son integrité physique et mentale, comprenant le consentement libre et éclairé des personnes soumises à des traitements médicaux). Comment peut-il y avoir consentement libre, interroge-t-il, lorsque le Green Pass devient une condition préliminaire pour la reconnaissance de droits inaliénables et que le consentement est soumis à un chantage politique ?

De plus, pour imposer l’obligation, le vaccin doit avoir démontré sa capacité à améliorer la santé du vacciné et celle des autres, sans détériorer la santé de l’inoculé, et il faut également prévoir une indemnisation adéquate en cas d’effets secondaires graves. Il constate que le Green pass ne satisfait pas ces conditions, d’où l’illégitimité de toute obligation vaccinale directe ou indirecte. Malgré cela, « la discrimination d’État actée avec le Green pass prive 30% des Italiens de leurs droits fondamentaux », et conditionne les droits fondamentaux de tous à l’obligation des « se vacciner régulièrement, en dépit des principes de droit qui imposent un consentement libre et éclairé aux traitements sanitaires ».

Face à cette « atrophie de la liberté », les étudiants s’activent pour renforcer le corps social, comme l’exprime Giulia, diplômée en droit, et porte-parole du mouvement le 18 septembre à Turin.

Le 9 septembre, Sara Cunial est l’une des 34 députés (sur les 295 présents) à voter contre la transposition en loi des décrets. Cette agricultrice bio de la Vénétie, élue dans les listes du Mouvement 5 étoiles (M5S), et exclue en 2019 pour ses critiques publiques adressées au parti, est une opposante de la première heure de l’état d’urgence. Lors de ce vote, elle s’élève à nouveau contre le gouvernement : « Vous ne pouvez plus dire que votre stratégie est le vaccin sur base volontaire, puisque vous forcez peu à peu tout le monde, indirectement, via le chantage social et le harcèlement moral. Vous utilisez la pandémie comme prétexte pour les réformes sociales, économiques et du travail, sous le signe des « larmes et du sang » que votre plan de relance exige comme rançon. »

« Generazioni Future », organisation de référence du mouvement de défense des biens communs, s’insurge aussi contre le pass. Le 3 septembre, elle interpelle les confédérations syndicales CGIL, Cisl et Uil : « Comment pouvez-vous ignorer que la pandémie est le moyen pour étendre le chantage de classe à toute la société, et que le Green Pass, dispositif odieux de discrimination et de surveillance, est au service des politiques gouvernementales et non un moyen de protection contre la contagion ? »

Le célèbre chant Bella Ciao, devenu un hymne à la résistance dans le monde entier, entonné par des anti-pass en Italie

Et de renchérir : « La gravité de l’utilisation du travail et du salaire comme armes de chantage, pour obtenir la participation à un essai de vaccination expérimentale corrompu par des intérêts milliardaires, vous met directement en cause. » Face à une situation où « il n’y a plus de temps à perdre », « Generazioni Future » appelle le syndicat à « revoir les termes du dialogue avec le gouvernement », abandonner « une attitude de soumission » et « retrouver la force et clarté pour redevenir un sujet qui défend véritablement tous les travailleurs ».

Malgré les manifestations spontanées, pacifiques et autogérées, qui se tiennent tous les samedis dans les villes italiennes depuis le 31 juillet, les recours en justice, et les innombrables appels, le gouvernement ne revient pas en arrière. Pire, le Conseil des ministres a approuvé à l’unanimité, le 16 septembre 2021, le décret-loi qui fait de l’Italie le premier pays au monde où seule la possession du pass permettra aux citoyens d’accéder à leur lieu de travail (privé et public, y compris le parlement).

23 millions d’Italiens sont concernés. L’objectif ? Pousser les non-vaccinés à se rendre au centre de vaccination pour dépasser 80% d’inoculés au sein de la population à la mi-octobre. Car, à partir du 15 octobre, les salariés sans pass seront interdits d’entrée, considérés comme en « abandon de poste », et privés de salaire jusqu’à ce qu’ils le présentent. Les syndicats confédéraux demandent la prise en charge des tests par les employeurs (car « on ne doit pas payer pour travailler »), ou à défaut, l’imposition de la vaccination obligatoire pour tous. En vain.

La manifestation du 25 septembre dernier a rempli la piazza San Giovanni de Rome, place emblématique de l’histoire syndicale, de femmes et d’hommes qui se sentent abandonnés par le manque d’action des syndicats confédéraux. Organisée sous le slogan « travail et liberté » par diverses associations (Fronte del Dissenso, No Paura day, Ancora Italia, entre autres), elle revendiquait l’abolition du Green Pass et de l’état d’urgence, la liberté de choix et non l’obligation vaccinale, mais aussi une « économie de la solidarité sociale, contre le néolibéralisme et la domination de la finance ».

Les interventions qui se succèderont à la tribune attestent de ce premier essai d’alliance entre travailleurs en lutte, étudiants, professeurs, médecins, avocats et autres professionnels. La plus retentissante d’entre elles viendra de la commissaire adjointe de la police de Rome, Nunzia Alessandra Schilirò.

Ancienne chef de la section de la brigade mobile chargée des crimes sexuels, réputée pour sa résolution de cas difficiles de féminicides, cette fonctionnaire de la Criminalpol monte à la tribune « en tant que libre citoyenne », poussée par « la gravité sans précédents du moment historique », et bien consciente du risque qu’elle prend pour sa carrière. Elle qualifie le Green pass d’incompatible avec la Constitution italienne et avertit : « La désobéissance civile est un devoir sacré lorsque l’État devient despotique ou corrompu, le citoyen qui s’accommode d’un tel État en devient complice ».

A l’approche du 15 octobre 2021, du Nord au Sud de l’Italie, les mobilisations se sont intensifiées. Par leur ampleur, elles ont commencé à fortement inquiéter les autorités. Et les violences en marge de certaines manifestations, comme le 9 octobre à Rome, ont fait réapparaître le spectre des années de plomb. Mais, plus que par des extrémistes de droite, ou de gauche, comme les martèlent certains médias, ces manifestations apparaissent surtout peuplées par des gens communs, déçus par la politique traditionnelle et les partis anti-système (Lega et M5S), unis par l’opposition au pass sanitaire et à l’obligation vaccinale, et par l’urgence de défendre leurs vies saccagées.

A Trieste la participation aux manifestations devient de plus en plus importante. Ici celle du 25 septembre 2021

Les mots d’ordre « touche pas au travail », « grève générale », « non au chantage au travail » ont résonné d’un bout à l’autre de la Péninsule. A Trieste, le porte-parole de la coordination des travailleurs du port (CLPT), Stefano Puzzer, a annoncé que, à partir du 15 octobre, les dockers bloqueraient le port jusqu’à l’abolition du Green Pass, appelant tous les dockers du pays à faire de même. Les soutiens arrivent de tous les secteurs. Mais, le 15 octobre 2021 le blocage de l’Italie n’aura finalement pas eu lieu. Peur de l’autorité de contrôle des grèves qui, décrétant le débrayage illégal, avait annoncé des sanctions ?

A Trieste, des milliers d’opposants au pass sont arrivés de partout, pour confluer vers le vaste rassemblement au port, provoquant un fort ralentissement de l’activité pendant trois jours. Ce fut aussi le début d’une nouvelle forme de solidarité qui ne sera pas brisée lorsque, le 18 octobre, les forces de l’ordre délogèrent la foule présente sur les lieux à coup de matraques et gaz lacrymogènes.

L’ambiance à Trieste, Italie, lors d’une manifestation anti-Green Pass

Si la mobilisation continue, la découverte de cas positifs parmi des manifestants, deux semaines plus tard, a offert aux autorités l’occasion pour en limiter le périmètre. Le 9 novembre, le ministère de l’intérieur a émis une directive prévoyant désormais seulement des « rassemblements statiques », ou des parcours décidés par les autorités hors des centres villes, et ce jusqu’à la fin de l’état d’urgence.

Face à ce nouveau tour de vis, la nécessité de l’union et d’une organisation représentative de l’opposition qui grandit, mais reste « dispersée » à travers des rendez-vous hebdomadaires sans effets sur les décisions gouvernementales, se fait pressante.

« Generazioni Future » a déjà organise à Turin, le 10 novembre dernier, une conférence sur « les politiques pandémiques » à laquelle ont participé des professeurs universitaires et autres intellectuels, médecins, ou politiciens « dissidents ». Le but? Jeter les bases pour la naissance d’une coordination qui vise à déconstruire le paradigme dominant d’un point de vue scientifique et à construire une culture politique commune en s’alliant avec les autres opposants au Green Pass afin de sortir de la crise dans laquelle s’enfonce le pays.

Pour Nunzia Alessandra Schilirò la sortie de cette crise ne peut avoir lieu qu’en redonnant à « l’énergie féminine » sa juste place dans la société. Dans ce but, elle a lancé la coordination « Venere vincerà ». Première étape : une manifestation de femmes le 14 novembre dernier à Florence. L’adhésion a dépassé les attentes. De milliers d’Italiennes provenant de toutes les régions ont saturé la Piazzale Michelangelo (capacité : 48.000 personnes) et les rues voisines.

Nunzia Alessandra Schilirò, commissaire adjointe de la police de Rome, figure de la lutte anti-pass en Italie

« Nous devons mener la lutte, parce que nous sommes le symbole de l’union » a-t-elle lancé depuis la tribune. L’appel à l’unité et aux actions communes est désormais à l’ordre du jour dans toutes les manifestations. Mais l’union entre les diverses âmes du mouvement semble encore loin. Le durcissement des règles d’usage du pass qui restreindra encore plus l’espace social des non-vaccinés à partir du 6 décembre prochain et l’extension de l’obligation vaccinale à d’autres catégories professionnelles, annoncée par le gouvernement le 24 novembre, lui impulsera-t-elle l’élan décisif ?

Giannina Mura, journaliste, correspondante internationale pour QG


02.12.2021 à 09:22

CONTRE-POUVOIR: Le pouvoir, la Vème République et la « chefferie indienne », par Alphée Roche-Noël

maouina@qg.media
Mes deux dernières livraisons de « Contre-pouvoir » étaient centrées sur Zemmour. Trop pour un seul individu ? Trop pour un tel individu ? Je ne le crois pas et m’en suis déjà expliqué. (« Ignore-t-on, dans un hall de gare, un colis que l’on sait piégé ? ») L’erreur, en revanche, après avoir tenté d’approcher, sous l’angle économique, psychologique, anthropologique, le … Continued

Texte intégral 1795 mots

Mes deux dernières livraisons de « Contre-pouvoir » étaient centrées sur Zemmour. Trop pour un seul individu ? Trop pour un tel individu ? Je ne le crois pas et m’en suis déjà expliqué. (« Ignore-t-on, dans un hall de gare, un colis que l’on sait piégé ? ») L’erreur, en revanche, après avoir tenté d’approcher, sous l’angle économique, psychologique, anthropologique, le cas Zemmour, serait de ne pas tourner son regard vers l’objet premier de cette chronique, de ne pas immédiatement se remettre à confronter le pouvoir. L’erreur serait d’agiter le pantin Zemmour, comme font tant et tant qui prétendent le combattre, et de ne pas voir le contexte institutionnel qui lui permet d’exister.

Le 30 novembre 2021, Eric Zemmour annonce sa candidature à la présidentielle de 2022, après des mois de présence médiatique ininterrompue

Je ne parle pas ici de la politique-diversion où Zemmour excelle, cette manière d’hypostasier qui est d’ailleurs le propre de tous les idéologues paranoïaques, mais plutôt de la structure même de notre société politique, ou plutôt de la forme que revêt cette société depuis qu’en 1958, en 1962, et de plus en plus depuis lors, elle a accepté de rompre avec la tradition défensive issue des combats républicains du XIXe siècle. Pour être encore plus clair, je parle ici de la Ve « République », comme régime problématique, glorifié pour sa soi-disant stabilité, mais qui offre, en temps de crise, une voie royale aux tyrans de toutes espèces, dès lors qu’a disparu la vieille culture parlementaire qui lui servit un temps et de cache-misère et de garde-fou. Je parle ici de ce régime étrange, de cette sorte de monstre de Frankenstein, raboutage grossier de fragments de monarchie et de fragments de césarisme, mais vêtu de respectabilité démocratique. 

Souvenons-nous. À l’issue de la crise du « 16-Mai » 1877, qui avait opposé le monarchiste et président de circonstance Patrice de Mac-Mahon à la Chambre, à Gambetta, le « chef de l’État » avait été cantonné au rôle, pour le moins modeste, d’« inaugurateur de chrysanthèmes ». Dans les consciences républicaines d’alors, les deux 18-Brumaire – celui de l’an VIII, celui de 1851 – avaient laissé des blessures profondes. On était alors vacciné, en quelque sorte, contre le risque de domination ou de subversion des institutions par un homme seul. Ce système immunitaire ne devait pas trop mal fonctionner : avec toutes les imperfections, toutes les malfaçons, toutes les fautes qu’on lui connaît, la France de la IIIe République serait l’une des rares « démocraties » (formelles) de l’Europe occidentales à ne pas être emportée par le tourbillon fasciste des années 1920-1930. On connaît la suite, mais on ne la rappelle pas suffisamment : l’effondrement de juin 1940, qui donnerait aux contempteurs de la république parlementaire leurs arguments et leur justification ; la démocratie populaire de fait « au lendemain de la victoire remportée par les peuples libres » ; l’écroulement du tripartisme, puis de la IVe République, sur fond d’affrontement Est-Ouest et de guerres coloniales ; le retour enfin de l’homme providentiel, favorisé tant par la commotion algérienne que par la crainte du coup d’État militaire. 

On ne peut pas faire grief à De Gaulle de n’avoir pas été visionnaire ; et, de fait, le système qu’il mit en place avec le concours de maints grands notables de la République (au premier rang desquels son président, Coty) correspond trait pour trait à l’architecture esquissée dans son discours de Bayeux. Ainsi le chef de l’État serait prétendument « placé  au-dessus  des  partis », prétendument « arbitre au-dessus des contingences politiques » et, « dans  les  moments  de  grave  confusion », pourrait « [inviter]  le  pays  à  faire  connaître  par  des  élections  sa  décision  souveraine ». Ainsi le chef de l’État nommerait le premier ministre, les ministres et les hauts fonctionnaires. Ainsi il présiderait les conseils des ministres, promulguerait les lois (de jure)… et les initierait (de facto). Ainsi il pourrait dissoudre l’Assemblée, déclencher à son profit les « pleins pouvoirs », ou encore décréter l’état de siège. Ainsi il disposerait de l’administration et de la force armée et pourrait décider d’opérations extérieures sans autorisation du Parlement. Ainsi et par-dessus le marché il se verrait reconnaître le droit de gracier les condamnés, cette vieille et absurde prérogative royale. Les réformes constitutionnelles de 1962, puis de 2001, ne feraient qu’accélérer l’entreprise de concentration des pouvoirs ; je renvoie ici aux épisodes de cette chronique où il en fut question. 

Discours de Charles De Gaulle place de la République à Paris, pour présenter aux français la constitution de la Vème République, 4 octobre 1958

Au moment même où De Gaulle établissait et consolidait son régime de pouvoir personnel, de l’autre côté de l’Atlantique, Pierre Clastres étudiait la philosophie de la « chefferie indienne ». Au contact des tribus du Paraguay, il mettait en évidence « l’absence d’autorité de la chefferie ». « Dans les sociétés indiennes, écrit-il, [la fonction politique] se trouve exclue du groupe, et même exclusive de lui ; le rejet de celle-ci à l’extérieur de la société est le moyen même de la réduire à l’impuissance. » « Tout se passe, écrit-il encore, comme si ces sociétés constituaient leur sphère politique en fonction d’une intuition qui leur tiendrait lieu de règle : à savoir que le pouvoir est en son essence coercition. » Au plan anthropologique, ses observations devaient le conduire à découvrir une société non pas « sans » État, selon la typologie des savants ethnocentrés des XIXe et premier XXe siècles, mais « contre » l’État, c’est-à-dire dotée d’une prescience du risque que le pouvoir faisait courir à la société. 

Est-il grotesque de comparer les sociétés « amérindiennes » à la France des Trente Glorieuses, qui se voulait déjà puissance nucléaire ? Pas tant. Sous l’aspect du rapport au pouvoir, en tout cas, force est de reconnaître qu’elles ont eu des préventions dont nous avons depuis longtemps fait litière – et que sans doute, nous n’avons jamais nourries à un tel niveau de vigilance. Certes, nous avons bien la fameuse « séparation des pouvoirs », qui prend actuellement la poussière dans le grenier de notre théorie politique ; et lorsqu’elle est prévue par les institutions et mise en œuvre dans la pratique, celle-ci est une garantie aussi nécessaire que précieuse de nos droits et libertés. Mais notre faille, par rapport à ces sociétés, provient de ce que, collectivement comme individuellement, nous avons moins peur du pouvoir que nous ne le désirons. Ainsi, il n’est pas un aspect de la sphère sociale qui ne soit hanté par la volonté de puissance des acteurs qui s’y meuvent, ni dominé par le pouvoir que revendiquent une poignée d’entre eux. Ainsi, notre système politique, soi-disant rationnel, est tout entier construit autour de la compétition pour le pouvoir. Et lorsque, face aux menaces manifestes auxquelles ce pouvoir omniprésent nous expose, nous nous décillons enfin, c’est pour croire encore qu’un pouvoir jugé moins néfaste, un « moindre mal », pourra nous protéger : les États-Unis face à la Chine, Macron face au Janus Zemmour-Le Pen, le nucléaire face au fossile, la « souveraineté numérique » face aux « Gafam »… que sais-je encore. 

Il se pourrait malheureusement que nous dussions bientôt faire la somme de ces erreurs dont chacune nous aura potentiellement été fatale. Et pour en revenir à l’hexagonale Ve République, il se pourrait que nous nous rendions bientôt compte, assez abruptement, de la légèreté blâmable dont au minimum nous fîmes preuve en n’exigeant pas plus tôt, avec la dernière énergie, de revoir les institutions de fond en comble, pour conjurer définitivement le spectre du pouvoir d’Un seul. Car l’architecture et les mécanismes de celles-ci, le rapport de force créé au profit du « chef de l’État » et au détriment des autres corps constitués, des corps intermédiaires, de tous les contre-pouvoirs et, en définitive, de la société civile, ne sont pas seulement un scandale pour l’intelligence ni une aberration démocratique : ils sont un danger mortel, aussi vrai qu’en l’état actuel de nos défenses immunitaires, nous ne serions pas en mesure de résister au moindre des assauts d’un ambitieux un peu déterminé qui aurait légalement « pris le pouvoir », comme il semble hélas s’en préparer quelques-uns. Ces défenses, il est plus que temps de les réactiver : en connaissant nos droits, en nous instruisant des luttes passées, et en faisant encore preuve d’assez d’imagination pour construire un avenir où nous ne retomberions pas dans les mêmes ornières. Peut-être, après tout, si nous faisions en pensée cet effort de décentrement de quelques milliers de kilomètres vers le sud-ouest, la « philosophie de la chefferie indienne » pourrait nous y aider.

Alphée Roche-Noël


30.11.2021 à 17:45

Le naufrage de la gauche politique face au Covid, par Toby Green et Thomas Fazi

aude
Par Toby GREEN (professeur d’histoire au Kings College London, auteur de The Covid Consensus: The New Politics of Global Inequality) et Thomas FAZI (écrivain, journaliste and traducteur, auteur de Reclaiming the State) Cet article a été publié le 23 novembre 2021 sur UnHerd. Il a été traduit par Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, … Continued

Texte intégral 4770 mots

Par Toby GREEN (professeur d’histoire au Kings College London, auteur de The Covid Consensus: The New Politics of Global Inequality) et Thomas FAZI (écrivain, journaliste and traducteur, auteur de Reclaiming the State)

Toby Green et Thomas Fazi

Cet article a été publié le 23 novembre 2021 sur UnHerd. Il a été traduit par Laurent Mucchielli, directeur de recherche au CNRS, et nous le publions avec l’aimable autorisation des auteurs

Tout au long des différentes phases de la pandémie mondiale, les préférences des gens en termes de stratégies épidémiologiques ont eu tendance à recouper étroitement leur orientation politique. Depuis que Donald Trump et Jair Bolsonaro ont exprimé des doutes quant au bien-fondé d’une stratégie de confinement en mars 2020, la plupart des libéraux et de ceux qui se situent à gauche de l’échiquier politique occidental se sont empressés d’adhérer à cette stratégie, tout comme ils adhèreront ensuite à la logique des passeports vaccinaux. Aujourd’hui, alors que les pays européens expérimentent des restrictions de plus en plus importantes à l’égard des personnes non vaccinées, les commentateurs de gauche – habituellement si prompts à défendre les minorités victimes de discrimination – se distinguent par leur silence.

En tant qu’écrivains qui se sont toujours positionnés à gauche, nous sommes troublés par cette tournure des événements. N’y a-t-il vraiment aucune critique progressiste à formuler à l’encontre de la mise en quarantaine d’individus en bonne santé, alors que les dernières recherches indiquent qu’il existe qu’une différence infime en termes de transmission du virus entre les personnes vaccinées et non vaccinées ? La réponse de la gauche au covid apparaît maintenant comme faisant partie d’une crise plus large dans la politique et la pensée de gauche – une crise qui dure depuis au moins trois décennies. Il est donc important d’identifier le processus par lequel cette crise a pris forme.

La gauche a adopté le confinement pour de mauvaises raisons

Au cours de la première phase de la pandémie – celle des confinements – ce sont les partisans de la droite culturelle et économique qui ont été les plus enclins à souligner les dommages sociaux, économiques et psychologiques en résultant. Dans le même temps, le scepticisme initial de Donald Trump à l’égard de ce verrouillage de la société a rendu cette position intenable pour la plupart de ceux qui penchent vers la gauche culturelle et économique. Les algorithmes des médias sociaux ont ensuite alimenté davantage cette polarisation. Très rapidement, les gauches occidentales ont donc adopté le confinement, considéré comme un choix « pro-vie » et « pro-collectif » – une politique qui, en théorie, défend la santé publique ou le droit collectif à la santé. Pendant ce temps, toute critique des confinements était stigmatisée comme une approche « de droite », « pro-économie » et « pro-individuelle », accusée de privilégier le « profit » et le « business as usual » sur la vie des gens.

En somme, des décennies de polarisation politique ont instantanément politisé une question de santé publique, sans permettre aucune discussion sur ce que serait une réponse cohérente de la gauche. En même temps, la position de la gauche l’éloignait de toute forme de base ouvrière, puisque les travailleurs à faible revenu étaient les plus gravement touchés par les impacts socio-économiques des politiques de confinement continu, et étaient également ceux qui étaient les plus susceptibles de travailler pendant que les classes moyennes et supérieures découvraient le télétravail et les réunions Zoom. Ces mêmes lignes de fracture politiques sont apparues pendant les campagnes vaccinales, puis avec la question des passeports sanitaires. La résistance est associée à la droite, tandis que les membres de la gauche traditionnelle soutiennent généralement les deux mesures. L’opposition est diabolisée comme un mélange confus d’irrationalisme anti-science et de libertarisme individualiste.

« Les travailleurs à faible revenu étaient les plus gravement touchés par les impacts socio-économiques des politiques de confinement continu, et étaient également ceux qui étaient les plus susceptibles de travailler pendant que les classes moyennes et supérieures découvraient le télétravail et les réunions Zoom »

Mais pourquoi la quasi-totalité des partis et des syndicats de gauche ont-ils soutenu pratiquement toutes les mesures proposées par les gouvernements dans la gestion du Covid ? Comment une vision aussi simpliste de la relation entre la santé et l’économie a-t-elle pu émerger, une vision qui tourne en dérision des décennies de recherches en sciences sociales montrant à quel point la richesse et la santé sont liées ? Pourquoi la gauche a-t-elle ignoré l’augmentation massive des inégalités, l’attaque contre les pauvres, contre les pays pauvres, contre les femmes et contre les enfants, le traitement cruel des personnes âgées, et l’énorme augmentation de la richesse des individus et des sociétés les plus riches résultant de ces politiques ? Comment, en ce qui concerne le développement et le déploiement des vaccins, la gauche a-t-elle fini par ridiculiser l’idée même que, compte tenu de l’argent en jeu, et alors que BioNTech, Moderna et Pfizer gagnent actuellement à eux trois plus de 1.000 dollars par seconde avec les vaccins Covid, les fabricants de vaccins pourraient avoir des motivations autres que le « bien public » en jeu ? Et comment est-il possible que la gauche, souvent en butte à la répression de l’État, semble aujourd’hui inconsciente des implications éthiques et politiques inquiétantes des passeports sanitaires ?

Alors que la guerre froide a coïncidé avec l’ère de la décolonisation et la montée d’une politique antiraciste mondiale, la fin de la guerre froide a marqué le début d’une crise existentielle pour les partis politiques de gauche. La montée de l’hégémonie économique néolibérale, de la mondialisation et du transnationalisme d’entreprise a sapé la vision historique de l’État organisant la redistribution. En outre, comme l’a écrit le théoricien brésilien Roberto Mangabeira Unger, la gauche a toujours prospéré dans les périodes de grande crise (la révolution russe a bénéficié de la première guerre mondiale et le réformisme social des suites de la deuxième guerre mondiale). Cette histoire peut expliquer en partie le positionnement de la gauche aujourd’hui : amplifier la crise et la prolonger par des restrictions sans fin est peut-être considéré par certains comme un moyen de reconstruire la politique de gauche après des décennies de crise existentielle.

La gauche n’a pas compris le rôle de l’Etat dans la gouvernance néo-libérale

La mauvaise compréhension de la nature du néolibéralisme par la gauche peut également avoir affecté sa réponse à la crise. La plupart des gens de gauche pensent que le néolibéralisme a impliqué un « retrait » ou un « évidement » de l’État en faveur du marché. Ils ont donc interprété l’activisme du gouvernement tout au long de la pandémie comme un « retour de l’État » bienvenu, potentiellement capable, selon eux, de renverser le projet prétendument anti-étatique du néolibéralisme. Le problème avec cet argument, même en acceptant sa logique douteuse, est que le néolibéralisme n’a pas du tout entraîné un dépérissement de l’État. Au contraire, la taille de l’État en pourcentage du PIB a continué à augmenter tout au long de l’ère néolibérale.

Cela ne devrait pas être une surprise. Le néolibéralisme s’appuie sur une intervention extensive de l’État tout autant que le « keynésianisme », sauf que l’État intervient maintenant presque exclusivement pour servir les intérêts du grand capital, pour faire la police dans les classes ouvrières, renflouer les grandes banques et les entreprises qui feraient autrement faillite, etc. En effet, à bien des égards, le capital est aujourd’hui plus dépendant de l’État que jamais. Comme le notent Shimshon Bichler et Jonathan Nitzan : « Au fur et à mesure que le capitalisme se développe, les gouvernements et les grandes entreprises deviennent de plus en plus imbriqués. (…) Le mode de pouvoir capitaliste et les coalitions de capitaux dominants qui le gouvernent ne nécessitent pas de petits gouvernements. En fait, à bien des égards, ils ont besoin de gouvernements plus forts ». Aujourd’hui, le néolibéralisme s’apparente davantage à une forme de capitalisme monopolistique d’État – ou de corporatocraty – qu’au capitalisme de marché libre de petits États qu’il prétend souvent être. Cela explique en partie pourquoi il a produit des appareils d’État de plus en plus puissants, interventionnistes, voire autoritaires.

En soi, cela rend embarrassante la naïveté de la gauche qui se réjouit d’un « retour de l’État » inexistant. Et le pire, c’est qu’elle a déjà commis cette erreur auparavant. Même au lendemain de la crise financière de 2008, de nombreux membres de la gauche ont salué les importants déficits publics comme « le retour de Keynes » alors que, en réalité, ces mesures n’avaient pas grand-chose à voir avec Keynes, qui conseillait de recourir aux dépenses publiques pour atteindre le plein emploi, et visaient plutôt à soutenir les coupables de la crise, les grandes banques. Elles ont également été suivies d’une attaque sans précédent contre les systèmes de protection sociale et les droits des travailleurs dans toute l’Europe.

C’est un peu la même chose qui se produit aujourd’hui, alors que les contrats publics pour les tests Covid, les masques, les vaccins et, maintenant, les technologies de passeport vaccinal, sont attribués à des sociétés transnationales (souvent dans le cadre d’accords louches qui transpirent le copinage et les conflits d’intérêts). Pendant ce temps, les citoyens voient leur vie et leurs moyens de subsistance bouleversés par la « nouvelle normalité ». Le fait que la gauche semble complètement inconsciente de ce phénomène est particulièrement déroutant. Après tout, l’idée que les gouvernements ont tendance à exploiter les crises pour renforcer l’agenda néolibéral est un élément essentiel de la littérature récente de la gauche. Pierre Dardot et Christian Laval, par exemple, ont affirmé que sous le néolibéralisme, la crise est devenue une « méthode de gouvernement ». Plus célèbre encore, dans son livre La stratégie du choc (2007), Naomi Klein a exploré l’idée d’un « capitalisme du désastre ». Sa thèse centrale est que, dans les moments de peur et de désorientation du public, il est plus facile de réorganiser les sociétés : des changements spectaculaires de l’ordre économique existant, qui seraient normalement politiquement impossibles, sont imposés en succession rapide avant que le public ait eu le temps de comprendre ce qui se passe.

Emmanuel Macron, président de la République, avec Bernard Arnault (1ère fortune de France) et Vincent Bolloré, milliardaires à la tête de plusieurs entreprises du CAC40

Une dynamique similaire est à l’œuvre aujourd’hui. Prenez, par exemple, les mesures de surveillance high-tech, les cartes d’identité numériques, la répression des manifestations publiques et la multiplication très rapide des lois introduites par les gouvernements pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. Si l’on se fie à l’histoire récente, les gouvernements trouveront sûrement le moyen de rendre permanentes un grand nombre de ces règles d’urgence, comme ils l’ont fait avec une grande partie de la législation antiterroriste de l’après-11 septembre. Comme l’a noté Edward Snowden : « Lorsque nous voyons des mesures d’urgence adoptées, en particulier aujourd’hui, elles ont tendance à être collantes. L’urgence a tendance à s’étendre ». Cela confirme également les idées sur l’« état d’exception » avancées par le philosophe italien Giorgio Agamben, qui a pourtant été vilipendé par le courant dominant de la gauche pour sa position anti-confinement.

En définitive, toute forme d’action gouvernementale doit être jugée en fonction de ce qu’elle représente réellement. Nous soutenons l’intervention du gouvernement si elle sert à promouvoir les droits des travailleurs et des minorités, à créer le plein emploi, à fournir des services publics essentiels, à contenir le pouvoir des entreprises, à corriger les dysfonctionnements des marchés, à prendre le contrôle d’industries cruciales dans l’intérêt public. Mais au cours des 18 derniers mois, nous avons assisté à l’exact opposé : un renforcement sans précédent des mastodontes transnationaux et de leurs oligarques aux dépens des travailleurs et des entreprises locales. Un rapport publié le mois dernier sur la base des données de Forbes a montré que les seuls milliardaires américains ont vu leur fortune augmenter de 2 000 milliards de dollars américains pendant la pandémie.

Un autre fantasme de gauche qui a été démenti par la réalité est l’idée que la pandémie ferait naître un nouvel esprit collectif, capable de surmonter des décennies d’individualisme néolibéral. Au contraire, la pandémie a encore plus fracturé les sociétés : entre les vaccinés et les non-vaccinés, entre ceux qui peuvent récolter les bénéfices du travail intelligent et ceux qui ne le peuvent pas. De plus, un peuple composé d’individus traumatisés, arrachés à leurs proches, amenés à se craindre les uns les autres en tant que vecteurs potentiels de maladies, terrifiés par le contact physique, n’est guère un bon terreau pour la solidarité collective.

Mais peut-être la réponse de la gauche peut-elle être mieux comprise en termes individuels plutôt que collectifs. La théorie psychanalytique classique a établi un lien clair entre le plaisir et l’autorité : l’expérience d’un grand plaisir (assouvissant le « principe de plaisir ») peut souvent être suivie d’un désir d’autorité et de contrôle renouvelés, manifesté par l’ego ou le « principe de réalité ». Cela peut en effet produire une forme subvertie de plaisir. Les deux dernières décennies de mondialisation ont vu une énorme expansion du « plaisir de l’expérience », partagé par la classe libérale mondiale de plus en plus transnationale, dont beaucoup, de manière assez curieuse en termes historiques, se sont identifiés comme étant de gauche (et ont en effet usurpé de plus en plus cette position aux circonscriptions traditionnelles de la classe ouvrière de gauche). Cette augmentation massive du plaisir et de l’expérience vécue au sein des catégories sociales les plus fortunées s’est accompagnée d’un sécularisme croissant et de l’absence de toute contrainte ou autorité morale reconnue. Du point de vue de la psychanalyse, le soutien de cette classe aux « mesures Covid » s’explique assez facilement en ces termes : comme l’apparition souhaitée d’une coterie de mesures restrictives et autoritaires qui peuvent être imposées pour restreindre le plaisir, dans le cadre strict d’un code moral qui intervient là où il n’y en avait pas auparavant.

La gauche entretient une foi naïve dans la Science

Un autre facteur expliquant l’adhésion de la gauche aux « mesures Covid » est sa foi aveugle dans la « science ». Celle-ci trouve ses racines dans la foi traditionnelle de la gauche dans le rationalisme. Cependant, une chose est de croire aux vertus indéniables de la méthode scientifique, une autre est d’être complètement inconscient de la façon dont ceux qui sont au pouvoir exploitent la « science » pour faire avancer leur agenda. Pouvoir faire appel à des « données scientifiques solides » pour justifier ses choix politiques est un outil incroyablement puissant entre les mains des gouvernements. C’est, en fait, l’essence même de la technocratie. Toutefois, cela signifie qu’il faut sélectionner avec soin les « données scientifiques » qui soutiennent son programme et marginaliser agressivement toute autre opinion, quelle que soit sa valeur scientifique.

C’est ce qui se passe depuis des années dans le domaine de l’économie. Est-il vraiment difficile de croire qu’une telle prise de contrôle par les entreprises se produit aujourd’hui dans le domaine de la science médicale ? Pas selon John Ioannidis, professeur de médecine et d’épidémiologie à l’université de Stanford. Ioannidis a fait la une des journaux au début de l’année 2021 lorsqu’il a publié, avec certains de ses collègues, un article affirmant qu’il n’y avait aucune différence pratique en termes épidémiologiques entre les pays qui avaient mis en place un système de verrouillage (type confinement) et ceux qui ne l’avaient pas fait. La réaction contre cet article – et contre Ioannidis en particulier – a été féroce, surtout parmi ses collègues scientifiques.

« Le scepticisme organisé était considéré comme une menace pour la santé publique. Il y a eu un affrontement entre deux écoles de pensée, la santé publique autoritaire contre la science – et la science a perdu »

Cela explique sa récente dénonciation cinglante de sa propre profession. Dans un article intitulé « How the Pandemic Is Changing the Norms of Science », Ioannidis note que la plupart des gens – surtout à gauche – semblent penser que la science fonctionne selon « les normes mertoniennes de communautarisme scientifique, d’universalisme, de désintéressement et de scepticisme organisé ». Mais, hélas, ce n’est pas ainsi que fonctionne réellement la communauté scientifique, explique Ioannidis. Avec la pandémie, les conflits d’intérêts des entreprises ont explosé, et pourtant en parler est devenu un anathème. Il poursuit : « Les consultants qui ont gagné des millions de dollars en conseillant des entreprises et des gouvernements ont obtenu des postes prestigieux, du pouvoir et des éloges publics, tandis que les scientifiques qui travaillaient bénévolement mais osaient remettre en question les récits dominants étaient accusés d’être en conflit. Le scepticisme organisé était considéré comme une menace pour la santé publique. Il y a eu un affrontement entre deux écoles de pensée, la santé publique autoritaire contre la science – et la science a perdu ».

La gauche s’est perdue, elle risque même de disparaître

En définitive, le mépris flagrant et la moquerie de la gauche à l’égard des préoccupations légitimes des gens (concernant les confinements, les vaccins ou les passeports sanitaires) sont honteux. Non seulement ces préoccupations sont enracinées dans des difficultés réelles, mais elles découlent également d’une méfiance légitime envers les gouvernements et les institutions qui ont été indéniablement capturés par les intérêts des entreprises. Quiconque, comme nous, est favorable à un État véritablement progressiste et interventionniste doit répondre à ces préoccupations, et non les rejeter.

Mais là où la réponse de la gauche s’est avérée la plus insuffisante, c’est sur la scène mondiale, en ce qui concerne la relation entre les restrictions de libertés et l’aggravation de la pauvreté dans le Sud. N’a-t-elle vraiment rien à dire sur l’énorme augmentation des mariages d’enfants, l’effondrement de la scolarisation et la destruction de l’emploi formel au Nigeria, où l’agence nationale de statistiques suggère que 20% des personnes ont perdu leur emploi pendant les confinements ? Qu’en est-il du fait que le pays présentant les chiffres les plus élevés en matière de mortalité Covid et de taux de surmortalité pour 2020 est le Pérou, qui a connu l’un des confinements les plus stricts au monde ? Sur tout cela, elle a été pratiquement silencieuse. Cette position doit être considérée en relation avec la prééminence de la politique nationaliste sur la scène mondiale : l’échec électoral des internationalistes de gauche tels que Jeremy Corbyn signifie que les questions mondiales plus larges ont eu peu de prise lorsqu’il s’est agi de considérer une réponse plus large de la gauche occidentale au Covid-19.

Il convient de mentionner que certains mouvements de gauche, radicaux et socialistes, se sont prononcés contre la gestion actuelle de la pandémie. Il s’agit notamment de Black Lives Matter aux Etats-Unis, des Left Lockdown Sceptics au Royaume-Uni, de la gauche urbaine chilienne, de Wu Ming en Italie et, surtout, de l’alliance des sociaux-démocrates et des Verts qui gouverne actuellement la Suède. Mais tout le spectre de l’opinion de gauche a été ignoré, en partie en raison du petit nombre de médias de gauche, mais aussi en raison de la marginalisation des opinions dissidentes par cette même gauche intellectuellement dominante.

Au final, il s’agit d’un échec historique de la gauche, qui aura des conséquences désastreuses. Toute forme de dissidence populaire est susceptible d’être captée une fois de plus par l’extrême-droite, réduisant à néant toute chance pour la gauche de gagner les électeurs dont elle a besoin pour renverser l’hégémonie de la droite. Pendant ce temps, la gauche s’accroche à une technocratie d’experts sévèrement minée par ce qui s’avère être une gestion catastrophique de la pandémie en termes de progressisme social. Alors que toute forme de gauche viable et éligible s’évanouit dans le passé, le débat contradictoire et la liberté de ne pas être d’accord, qui sont au cœur de tout véritable processus démocratique, risquent fort de disparaître avec elle.

Toby GREEN (professeur d’histoire au Kings College London, auteur de The Covid Consensus: The New Politics of Global Inequality) et Thomas FAZI (écrivain, journaliste and traducteur, auteur de Reclaiming the State)


26.11.2021 à 18:38

La « cinquième vague », nouvel épisode d’un feuilleton qui n’a que trop duré

aude
Par Laurent Toubiana, chercheur à l’INSERM, directeur de l’Institut de Recherche pour la Valorisation des données de Santé (IRSAN) Cet article constitue l’épisode 68 de l’enquête de Laurent Mucchielli sur la gestion politico-sanitaire de la crise. Publié le 25 novembre 2021 sur le blog du chercheur, il a été dépublié par Mediapart le lendemain. L’équipe … Continued

Texte intégral 1664 mots

Par Laurent Toubiana, chercheur à l’INSERM, directeur de l’Institut de Recherche pour la Valorisation des données de Santé (IRSAN)

Cet article constitue l’épisode 68 de l’enquête de Laurent Mucchielli sur la gestion politico-sanitaire de la crise. Publié le 25 novembre 2021 sur le blog du chercheur, il a été dépublié par Mediapart le lendemain. L’équipe de QG a décidé de l’accueillir ce soir

Le scénario est maintenant bien rodé. En amont, il commence par des avis de scientifiques qui, alors que tout est supposé « sous contrôle », annoncent la possibilité du retour d’une nouvelle vague épidémique. Ces oracles sont bientôt confirmés par des données venant de pays plus ou moins lointains ; tout va bien en France, mais ailleurs c’est très grave. Les hypothèses de nos scientifiques s’avèreraient donc exactes. Les articles de presse pleuvent sur la panique engendrée dans ces pays et les mesures très dures en passe d’être mises en œuvre. Ces mesures nous paraissent démesurées, mais une petite voix nous dit qu’il faut se préparer à ce que ce soit bientôt notre tour. Enfin, Santé Publique France donne l’estocade et annonce à son tour une élévation « inquiétante de l’incidence », sans vraiment expliquer ni de quoi il s’agit exactement, ni en quoi elle est inquiétante. Cette information est immédiatement relayée par de puissants organes médiatiques. Elle est ensuite reprise par les autorités qui remettent en place des mesures contraignantes (masque obligatoire dans toutes les écoles et dans la rue de départements de plus en plus nombreux). « En même temps », le porte-parole du gouvernement nous assure de ne pas nous inquiéter. Cela inquiète encore plus car, à chaque fois qu’il ne faut pas s’inquiéter, nous pouvons être sûrs du contraire ; cela est en général confirmé quelques jours plus tard. Le nombre d’articles publiés sur la prochaine vague augmente et prépare le terrain. « Quelques dissidents » sont invités à s’exprimer pour faire bonne mesure car nous sommes en démocratie, juste le temps de les décrédibiliser incompétents, naïfs, inconscients, irresponsables, dangereux, complotistes.

Depuis toujours, une épidémie se caractérise essentiellement par le nombre de malades et de morts qu’elle provoque. Ainsi, ce que l’on appelle normalement « incidence » est le nombre de nouveaux malades en une semaine rapporté à la population, lequel permet d’évaluer la dynamique d’une épidémie de maladie transmissible à évolution rapide. L’arrivée des tests et la massification de leur utilisation dévoyée à partir d’août 2020 a permis de redéfinir l’essence même de la définition classique de l’épidémie. Dans le cadre de l’épidémie de Covid-19, les estimations de l’incidence à destination du grand public ne se réfèrent plus aux nouveaux malades ou morts engendrés par le virus mais à des porteurs de virus qui, à plus de 80 %, ne sont pas malades et ne le seront jamais. De fait, le nombre de porteurs de virus est beaucoup plus important que le nombre de malades ou de morts. Il est donc fallacieux d’utiliser le même mot « incidence » pour représenter une réalité différente de la définition communément admise par les épidémiologistes, l’incidence d’une pathologie.

Pourtant, l’incidence d’une pathologie est un outil élémentaire utilisé pour le suivi de toutes les épidémies sous surveillance depuis des dizaines d’années (dont la plus emblématique est celle des syndromes grippaux). Pourquoi n’est-il pas appliqué pour l’événement épidémique du siècle ? Probablement parce que les incidences de la maladie covid-19 (et non des tests positifs) sont tellement faibles qu’elles ne peuvent être décemment invoquées pour justifier les mesures de contrôle qui apparaîtraient à l’évidence disproportionnées : confinements généralisés de la population, port du masque obligatoire dans la rue, taux de couverture vaccinale aberrant, passe sanitaire. Si l’incidence « classique » était utilisée, les populations n’auraient plus peur et n’accepteraient pas ces mesures considérées dès lors comme extravagantes. 

Note de lecture : la courbe rouge montre l’évolution hebdomadaire pour 100 000 habitants de malades du Covid-19 selon le Réseau Sentinelles (échelle à droite en rouge de 0 à 120). En mars 2020, cette courbe montre un maximum avec 140 nouveaux malades en une semaine pour 100 000 habitants. Lors du 4ème « pic » de cette courbe (début août 2021), l’incidence est de 31 nouveaux malades en une semaine pour 100 000 habitants. La courbe noire montre l’évolution du nombre hebdomadaire de décès testés positifs au Covid-19 pour 100 000 habitants source Santé Publique France (échelle à droite en noir de 0 à 10). Le point maximum est au début de la courbe avec 9,7 décès en une semaine pour 100 000 habitants début avril 2020.

Justement, quelles sont les valeurs de l’incidence du Covid-19 ? En France, sur les 90 semaines depuis le commencement de la crise du Covid-19, la plus forte incidence a été observée entre le 23 et le 29 mars 2020, au tout début de la crise (cf. fig. 1). Lors de cette semaine paroxysmique, 140 nouveaux malades pour 100 000 habitants ont été estimés par le Réseau Sentinelles (premier réseau de surveillance de maladies transmissibles en France) ; les autres sources de médecins généralistes de terrain, dits de premier recours, sont concordantes. Pour fixer les idées, 100 000 habitants, c’est environ la population d’une préfecture importante (Caen, Nancy, Avignon…). À titre de comparaison, le même réseau de médecins estimait dans les mêmes conditions à plus de 600 malades de syndromes grippaux en une semaine pour 100 000 habitants en moyenne lors des pics épidémiques des années antérieures depuis 20 ans. Pourtant, connues depuis des siècles, les épidémies de grippe ont toujours été désignées comme des épidémies « banales » alors que le tableau clinique de la grippe est considéré comme touchant les individus plus durement que celui du Covid-19 dans la plupart des cas. Depuis mars 2020, aucune autre semaine n’a montré une incidence du Covid-19 supérieure. L’amplitude des pics saisonniers de l’incidence du Covid-19, fin octobre 2020, fin mars 2021 correspondant à ce qui a été improprement appelé « vagues » n’a cessé de décroître. Pour la dernière, dite 4ème vague, début août 2021, l’incidence du Covid-19 a atteint le chiffre dérisoire de 31 nouveaux malades en une semaine pour 100.000 habitants (cf. fig. 1).

Il en va de même pour les hospitalisations et les décès. 31 nouvelles personnes avaient été hospitalisées et 9 sont décédées pour 100.000 habitants au cours de la semaine la plus impactée en 1 an et demi de crise.

Ces chiffres sont à peine crédibles tellement ils sont faibles. Toutefois ils sont cohérents avec ceux qui ont été publiés par l’ATIH et qui indiquent que seulement 2 % de l’activité des hôpitaux ont été consacrés au Covid-19en 2020.Par ailleurs, nous avons montré ici même dès le mois de mars 2021 que cette période de crise sanitaire prétendue « majeure » n’avait provoqué aucune surmortalité pour les personnes âgées de moins de 65 ans, soit 80 % de la population française, et une surmortalité de moins de 4 % pour les autres.

De nombreux articles scientifiques ont montré que, sans pouvoir limiter l’épidémie, les mesures prises ont eu de nombreux effets délétères directs et indirects sur les individus et les populations. Ceux-ci ne font que commencer, comme la dégradation de l’état psychique, notamment chez les jeunes, la baisse du niveau scolaire ainsi que les conséquences sur la santé de la dégradation économique du pays suite à la politique du « quoi qu’il en coûte » décidée pour mettre en place le premier confinement et que les Français subissent du fait de l’augmentation de la facture énergétique. Quant au taux de couverture vaccinale aberrant avoisinant les 90 % de la population des plus de 12 ans, les autorités l’ont imposé aux populations en usant de méthodes d’intimidation ou de culpabilisation au motif de les protéger collectivement. Nous venons de montrer que l’impact réel en termes de morbidité et mortalité est extrêmement faible mais cela ne suffit toujours pas, ces populations ayant déjà beaucoup souffert des mesures censées les protéger, doivent encore endurer un nouvel épisode de ce feuilleton insupportable.

Tous les chiffres cités sont disponibles pour le grand public, accessibles sur Internet. Ils crèvent les yeux mais décidément, ils semblent difficiles à voir.

Laurent Toubiana

L’auteur est chercheur à l’INSERM, directeur de l’Institut de Recherche pour la Valorisation des données de Santé (IRSAN)


25.11.2021 à 13:05

Le Mexique est couvert du sang des femmes

aude
Le Mexique est l’un des pays les plus violents au monde pour les femmes, dix d’entre elles en moyenne y sont assassinées chaque jour. De janvier à septembre 2021, l’État a enregistré 2104 homicides volontaires contre des femmes, dont 273 rien qu’au mois d’août[1]. Mais ces chiffres officiels sont en dessous de la réalité et … Continued

Texte intégral 1768 mots

Le Mexique est l’un des pays les plus violents au monde pour les femmes, dix d’entre elles en moyenne y sont assassinées chaque jour. De janvier à septembre 2021, l’État a enregistré 2104 homicides volontaires contre des femmes, dont 273 rien qu’au mois d’août[1]. Mais ces chiffres officiels sont en dessous de la réalité et l’impunité règne dans le pays. Wendy Galarza, trente ans, est éducatrice pour jeunes enfants à Cancún. Loin de l’idée paradisiaque qu’on peut se faire de cette ville, elle travaille dans un contexte où les femmes sont souvent maltraitées. Le 9 novembre 2020, elle a participé à une manifestation pour réclamer justice après le meurtre de Bianca Alejandrina, 20 ans, connue sous le nom d’Alexis. Ce jour-là, Wendy Galarza a été victime de violences policières avec d’autres camarades. Les policiers l’ont frappée et lui ont tiré dessus à deux reprises. Elle a reçu une balle dans la jambe, et une autre à l’entrejambe. Contactée par Amnesty International, elle voyage en ce moment en Europe afin de rendre visible les violences faites aux femmes et de faire pression sur les autorités mexicaines afin d’exiger des réparations. Nous avons rencontré la jeune militante dans les locaux d’Amnesty International France, où elle nous a reçus, souriante et déterminée.

Wendy Galarza est une militante féministe mexicaine. Le 9 novembre 2020, alors qu’elle participait à une manifestation contre un féminicide à Cancún, la police l'a grièvement blessée par balles. Elle a survécu et se bat aujourd’hui pour réclamer justice. Figure incontournable de la lutte pour la défense du droit des femmes au Mexique, Wendy Galarza a répondu aux questions de QG
Wendy Galarza est une militante féministe mexicaine. Le 9 novembre 2020, alors qu’elle participait à une manifestation contre un féminicide à Cancún, la police l’a grièvement blessée par balles

QG – Pourquoi êtes-vous descendue dans les rues de Cancún le 9 novembre 2020 et comment la manifestation s’est-elle déroulée?

Wendy Galarza – Le 9 novembre 2020, plusieurs collectifs féministes et civils se sont rassemblés à Cancún suite au meurtre de la jeune Alexis. En réalité, ce féminicide a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase car au Quintana Roo (NDLR: l’État de la ville de Cancún), il y avait de plus en plus de meurtres de femmes. Cette semaine-là, il y avait déjà eu trois féminicides. Ça a mis le feu au poudre, d’autant plus que Alexis était très engagée dans la défense du droit des femmes. Le 9 novembre 2020, nous nous sommes donc réunis devant le bureau du procureur général. Il y avait environ deux milles personnes, les proches d’Alexis et les familles d’autres victimes de féminicides. Les gens étaient indignés. Ils criaient, faisaient des graffitis, certains brûlaient des poubelles. Ensuite, nous nous sommes dirigés devant le Palais municipal. C’est là que la manifestation a vraiment dégénéré. Nous avons entendu trois tirs. À ce moment-là nous pensions tous qu’il s’agissait de pétards mais les policiers sont arrivés et ont tiré en l’air. Lorsque nous avons commencé à courir, pour fuir, ils nous ont visé. Moi, j’étais avec mon compagnon. Nous avons couru en direction de notre mobylette. Trois policiers nous ont bloqué le passage. Ils nous ont mis à terre et ont commencé à nous frapper avec tout ce qu’ils avaient sous la main: des boucliers, des matraques, des bâtons faits avec des branches d’arbre. Ils nous ont volé nos affaires, ils nous insultaient et nous crachaient dessus. Ils disaient: “Nous allons vous laisser dans un pire état qu’Alexis”. On ne m’avait jamais frappé comme ça. Les coups étaient tellement forts et douloureux que je ne sais même pas à quel moment ils m’ont tiré dessus. J’ai vraiment cru qu’ils allaient nous faire disparaître (NDLR: Au Mexique, on compte 73 201 disparitions forcées. La police et l’armée mexicaine seraient impliqués dans de nombreux cas[2]). C’était horrible, j’ai vraiment eu très peur.

QG – Ce jour-là, vous n’êtes pas la seule à avoir subi des violences policières. Que s’est-il passé pour vos camarades également présents dans la manifestation?

W. G. – À quelques mètres de moi, il y avait un groupe de filles qui, lorsqu’elles ont entendu les coups de feu, se sont tout de suite mises à terre. Parmi elles, Gloria Chan, qui est photographe. Elle a reçu un coup sur la tête par un policier. Il lui a ouvert le crâne et elle se vidait de son sang. Gloria a demandé de l’aide, elle se sentait mal, elle avait des vertiges mais les policiers se sont moqués d’elle. Cécilia Solís et Roberto Becerril, tous deux journalistes, ont aussi été blessés par balles. María, une autre de mes camarades, s’est révoltée. Elle disait qu’elle avait des droits et que ce qu’ils faisaient était illégal. En guise de punition, ils l’ont traîné dans un endroit à l’écart. Là, ils l’ont torturé sexuellement. Naomi Quetzaly Rojas Domínguez, une autre manifestante, s’est aussi rebellée. Les policiers l’ont emmenée dans le Palais municipal où elle a subi des violences sexuelles.

Vidéo tirée du média mexicain Animal Político:

QG – Les arrestations arbitraires et les dérives d’une police souvent corrompue sont monnaie courante au Mexique. Avez-vous eu le courage d’aller porter plainte?

W. G. – Oui, nous avons tous porté plainte. Malheureusement, nous ne pouvons pas faire confiance à la justice mexicaine car la police est protégée par l’Etat lui-même. Nous ne savons pas qui a donné l’ordre de tirer sur les manifestants. Nous ne pouvons pas non plus identifier les policiers qui nous ont agressé et torturé car ils portaient des masques. C’est très difficile d’obtenir réparation. Pourtant, nous vivons tous aujourd’hui avec des séquelles et des traumatismes importants. Pour ma part, je n’ai su que deux jours plus tard que j’avais une balle logée dans l’entrejambe. Je pensais que mes souffrances étaient dues aux coups des policiers. Lorsque je suis allée à la médecine légale pour faire constater mes blessures, ça a été un véritable choc d’apprendre qu’on m’avait tiré dessus. Dans ma plainte, ils ont seulement marqué « abus d’autorité, lésions et vol ». Mais deux balles dans le corps ce ne sont pas juste des “lésions”, c’est une tentative d’assassinat. Bref, ça a été une année éprouvante, rythmée par les négligences de la justice. Avec mes autres camarades, nous avons donc créé le Comité des Victimes du 9 novembre (Comité de Víctimas del 9N). Au sein de cette organisation, nous faisons un suivi de tous nos processus juridiques et administratifs. Tous les neuf de chaque mois, nous nous réunissons devant le Palais municipal pour prendre des mesures et récupérer l’espace public.

QG – Selon vous, pourquoi y a-t-il autant de féminicides au Mexique, et qu’espérez-vous comme changements ces prochaines années?

W. G. – Au Mexique, les féminicides ont le vent en poupe, parce qu’en fin de compte il n’y a pas d’accès à la justice. Cancún, ce “paradis”, est couvert de sang. Ces dernières années, nous avons observé une hausse des meurtres commis contre les femmes. Nous en sommes à dix par jour, c’est un chiffre scandaleux. Bien sûr, il n’y a pas de punition pour ceux qui commettent ces meurtres. Le message qui est envoyé est donc clair: allez-y, tuez les femmes puisque de toute façon il ne vous arrivera rien. Quant à la police, elle ne nous protège pas, elle nous attaque. Le gouvernement a aussi sa part de responsabilité dans ces meurtres puisqu’il ne garantit pas notre sécurité. La majorité des femmes qui ont été assassinées avaient déjà porté plainte contre un conjoint ou ex-conjoint. La violence contre les femmes va de pair avec la violence machiste et je suis certaine que s’il y avait des protocoles clairs mis en place pour mettre en sécurité les femmes soumises à ces violences, il y aurait moins de meurtres. J’espère vraiment que cela va changer un jour et que les mentalités vont évoluer. Je suis persuadée que ma génération a un rôle important à jouer dans ce changement.

QG – Nous avons pu le constater ces dernières années, le Mexique est aussi un pays dangereux pour les journalistes, activistes et opposants politiques. Avez-vous peur de rentrer dans votre pays?  

W. G. – Oui, j’ai très peur… Mais je veux continuer à me battre. Je ne me tairai jamais.

Propos recueillis par Itzel Marie Diaz

[1] https://drive.google.com/file/d/1Nvhace2unfMepby3Z95uxcJBcF1SSHjf/view

[2] https://www.gob.mx/segob/prensa/gobernacion-y-la-cnb-presentan-el-informe-relativo-a-la-busqueda-identificacion-y-registro-de-personas-desaparecidas-y-no-localizadas


20.11.2021 à 09:49

« Un spot publicitaire vaut-il une tragédie de Racine? » par Alain Accardo

aude
Samedi 9 octobre 2021, dans l’émission « On est en direct » sur France 2, on a pu entendre le comédien Pierre Arditi qui s’écriait, en réaction à des propos tenus par l’animateur Cyril Hanouna: « On finira par créer une génération qui prendra un spot publicitaire pour une tragédie de Racine. Ça m’emmerde ! » Qu’on me permette de … Continued

Texte intégral 1581 mots

Samedi 9 octobre 2021, dans l’émission « On est en direct » sur France 2, on a pu entendre le comédien Pierre Arditi qui s’écriait, en réaction à des propos tenus par l’animateur Cyril Hanouna: « On finira par créer une génération qui prendra un spot publicitaire pour une tragédie de Racine. Ça m’emmerde ! »

Qu’on me permette de dire à l’éminent Pierre Arditi, pour le talent de qui j’ai une admiration sincère, que sa rhétorique a pris quelque retard sur le cours des événements. En effet, la génération dont il redoute la venue prochaine, elle est déjà là et elle sévit partout depuis longtemps, dans tous les domaines envahis par la com’ et ses spots qui vont du débile au mensonger, c’est-à-dire dans la quasi-totalité des champs sociaux. C’est, comme on sait, une des conséquences de l’extension capitaliste de la logique de marché à tous les aspects de l’existence humaine et de ses besoins, des plus matériels aux plus spirituels, de l’activité économique à l’activité culturelle en passant par la politique et l’idéologie. Cette évolution des rapports sociaux a pratiquement effacé les distinctions et les critères qui servaient traditionnellement à catégoriser les choses et les êtres, pour n’en plus laisser subsister que deux, qui à vrai dire constituent les deux faces d’une seule et même réalité: l’aliénation par l’argent, sous les deux espèces de la force de vente et du pouvoir d’achat. Ce qui veut dire que vous et moi, comme n’importe qui d’autre, nous n’existons plus socialement qu’à proportion de l’argent que nous encaissons et de celui que nous dépensons. Tout le reste n’est que littérature et faux-semblants. La Terre est un immense souk aux mains des marchands, point final.

« Pour que, dans le jeu social, les choses soient ce qu’elles sont, il faut que chacun, délibérément ou à son insu, joue le jeu, conformément à des règles dont personne n’a expressément décidé mais que tous ont ratifiées pratiquement. »

On conçoit dans ces conditions que de vrais lettrés comme Arditi préfèrent que les plateaux médiatiques ne soient pas encombrés de philistins qui prennent la Champmeslé pour une marque de bière et l’Ariane de Phèdre pour une fusée spatiale. Mais cette variété de Capital qu’était la culture classique, tend aujourd’hui à fonctionner de moins en moins comme un capital précisément, pour se réduire toujours davantage à son rôle distinctif, décoratif, tel un motif léger de chantilly sur une substantielle bûche au chocolat. Par rapport aux puissants et sérieux auxiliaires du capital industriel et financier, bardés de plus-value par les soins des grandes écoles et des conseils d’administration, les saltimbanques et les baladins de sa corporation ne font plus vraiment le poids. Ils sont là pour « divertir » et pèsent d’autant moins lourd qu’ils sont obligés, pour les besoins de leur propre communication, d’aller plus souvent faire de la figuration et de jouer (et parfois hélas, avec quelle complaisance !) les utilités dans des émissions qui en sont dépourvues.

Qu’on me comprenne bien: ce serait de bien piètre sociologie que de vouloir jeter l’opprobre sur une quelconque corporation (les journalistes en l’occurrence) en l’accusant de tous les méfaits. Au contraire, en bonne analyse sociologique, on peut poser cette règle générale que, dans une réalité qui forme système, comme l’est toute société complexe, tout ce qui advient à chacun, en bien ou en mal, engage la responsabilité de tous et de l’ensemble. Pour que, dans le jeu social, les choses soient ce qu’elles sont, il faut que chacun, délibérément ou à son insu, joue le jeu, conformément à des règles dont personne n’a expressément décidé mais que tous ont ratifiées pratiquement. Par inconscience à défaut de lucidité, ou par résignation à défaut d’enthousiasme. Pas question, par conséquent, d’appeler à la lapidation des « coupables ». Comprendre les mécanismes objectifs et subjectifs de l’implication et évaluer dans chaque cas le degré auquel ils ont pu jouer, telle est la tâche du sociologue.

Pour autant que la conscience exacte de ce qui est, n’exclut pas mais éclaire la conscience de ce qui pourrait ou devrait être, on ne saurait s’interdire de se féliciter ou de s’attrister de la façon dont les choses se passent autour de soi. Et on ne peut s’empêcher de partager le malaise de Pierre Arditi quand on constate les méfaits de la com’, ou quand on lit les commentaires concoctés par les journalistes du portail d’Orange, comme, par exemple, celui-ci (du 9 octobre dernier) qui, au-delà de son caractère involontairement désopilant, illustre bien le massacre quotidien de la langue française par les médias et leurs communicants professionnels : « Crash d’avion en Russie: parmi les morts, des rescapés ». Il est certain que quand on en est à voir les rescapés ressusciter d’entre les morts, on peut aussi prendre un spot publicitaire pour une tragédie de Racine, un film porno pour du cinéma d’art et d’essai, le parti socialiste pour un parti de gauche, la techno pour une nouvelle musique baroque, et tout à l’avenant. Le scandale, ce n’est pas de se tromper, c’est que des individus recrutés à Bac+3 en moyenne, soient incapables de faire la différence entre une chose et son contraire. C’est que dans un système où le but suprême est de gagner de l’argent tant et plus, des milliardaires, parce qu’ils se sont approprié les appareils d’information, soient autorisés à employer au moindre coût salarial des jeunes gens et des jeunes filles mal formés incapables de fabriquer un produit plus élaboré et qui conditionnent l’information comme si c’était de la fast-food en barquette. Du coup, la remarque de Pierre Arditi prend toute sa signification: le productivisme capitaliste nous met, là comme ailleurs, dans la m…ouscaille.

« C’est que dans un système où le but suprême est de gagner de l’argent, des milliardaires, parce qu’ils se sont approprié les appareils d’information, soient autorisés à employer au moindre coût salarial des jeunes gens et des jeunes filles mal formés incapables de fabriquer un produit plus élaboré et qui conditionnent l’information comme si c’était de la fast-food en barquette. »

Mais bon, soyons honnêtes, combien d’entre nous, petits-bourgeois du peuple de « gauche plurielle », et spécialement bobos du monde de la culture, seraient-ils en droit de s’absoudre pleinement, au souvenir de toutes ces décennies où le pouvoir de la prétendue « gauche de gouvernement » rivalisait avec celui de la droite dans la dérégulation pour « ouvrir » la société française, culture comprise, à tous les vents du néo-libéralisme ? Nous sommes désormais au stade de la  décomposition ultime (l’ère du hollando-macronisme) auquel ont contribué à nous amener tous ces gouvernements naufrageurs de la République qui se sont succédé avec le soutien et la satisfaction proclamés par les voix les plus prestigieuses de la gauche politico-culturelle, dans une foule d’occasions où les animateurs d’émissions télé ne volaient pas plus haut qu’aujourd’hui et où on prenait sans sourciller, non pas un spot publicitaire pour une tragédie de Racine, mais des discours tartuffards de propagande « réformiste »  pour un nouvel évangile politique et philosophique. Ce qui en définitive ne valait guère mieux.

Cependant ne nous y trompons pas, sur cette scène-là la troupe ne fait jamais relâche et on ne baisse jamais le rideau… Les petits-bourgeois feront-ils encore la claque pour crier « bis » ? C’est probable.

Alain Accardo

Sociologue, professeur émérite à l’université de Bordeaux, proche de la pensée de Pierre Bourdieu, Alain Accardo a notamment participé aux côtés de celui-ci à « La Misère du monde ». Collaborateur régulier du Monde Diplomatique et de La Décroissance, il est notamment l’auteur de : « Le Petit-Bourgeois gentilhomme » et « Pour une socioanalyse du journalisme », parus aux éditions Agone


10.11.2021 à 11:57

« L’état d’urgence devient la norme, l’état de droit est désormais l’exception » par Mathieu Slama

aude
La prolongation de l’état d’urgence et la possibilité de maintenir le pass sanitaire jusqu’au 31 juillet 2022, validée hier par le Conseil constitutionnel, dessine un horizon de moins en moins démocratique en France, où les contre-pouvoirs (institutions, partis politiques, syndicats, etc.) ont pour la plupart entièrement renoncé à questionner les décisions verticales du pouvoir depuis … Continued

Texte intégral 3437 mots

La prolongation de l’état d’urgence et la possibilité de maintenir le pass sanitaire jusqu’au 31 juillet 2022, validée hier par le Conseil constitutionnel, dessine un horizon de moins en moins démocratique en France, où les contre-pouvoirs (institutions, partis politiques, syndicats, etc.) ont pour la plupart entièrement renoncé à questionner les décisions verticales du pouvoir depuis le printemps 2020. Dans un grand entretien accordé à QG, l’essayiste Mathieu Slama, enseignant au Celsa, tire la sonnette d’alarme, et appelle les candidats à la présidentielle à clairement se positionner par rapport à l’avenir de nos libertés publiques, notamment en rejetant clairement le principe du pass sanitaire. Interview par Jonathan Baudoin

Portrait de l'essayiste Mathieu Slama sur un plateau télé parlant des stratégies politiques d'Emmanuel Macron pour illustrer son entretien avec QG sur la dégradation de la démocratie en France
Mathieu Slama est essayiste, analyste politique, enseignant au Celsa (École des hautes études en sciences de l’information et de la communication)

QG: Ce 9 novembre, le Conseil constitutionnel a validé le principe du pass sanitaire jusqu’à la fin juillet 2022. Qu’en pensez-vous?

Mathieu Slama : Il fallait rejeter ce texte en bloc. L’idée même du passe sanitaire est indéfendable, ne parlons pas de sa prolongation. Nous voici installés dans une sorte d’état d’urgence sans urgence, c’est-à-dire que le gouvernement, par décret, peut décider , sans contrôle du Parlement, de mesures attentatoires à nos libertés sur le territoire français. Il s’agit d’une loi très inquiétante pour les libertés publiques, dont le Sénat ne nous a pas non plus protégés. On avance encore d’un cran dans la manière de gouverner anti-démocratique, parce qu’on crée une sorte « d’état de vigilance ». C’est un nouveau concept que le gouvernement invente par la même occasion. Le plus grave en effet pour moi, au-delà du pass sanitaire, c’est que ça a pour effet de banaliser la notion d’état d’urgence, de banaliser les mesures attentatoires à la Constitution, à nos droits fondamentaux. On s’installe dans un état d’urgence sans plus trop savoir ce que c’est. Ça devient le paradigme de gouvernementalité normal. On subit des privations de libertés, des mesures attentatoires à toutes nos normes constitutionnelles, que ce soit le confinement, le couvre-feu, le masque obligatoire dehors, dans la rue, le pass sanitaire, et tout cela s’inscrit dans un temps long, où l’état d’urgence devient la norme et l’état de droit l’exception.

Graphique de l'hémicycle du Sénat lors du vote du 28 octobre 2021 pour le prolongement de l'état d'urgence sanitaire et du pass sanitaire. 158 votes "pour" et 106 votes "contre"
Vote au Sénat du 28 octobre 2021 pour le prolongement de l’état d’urgence sanitaire et du pass sanitaire, en première lecture. 158 votes « pour » et 106 votes « contre » (Source: publicsenat.fr)

QG : Depuis le début de l’instauration de l’état d’urgence sanitaire, et compte tenu des dispositifs utilisés, comme le conseil de défense, quels moyens de contrôle gardent encore les citoyens concernant la gestion de l’épidémie ?

Dans l’absolu, dans une démocratie normale, il y a des contre-pouvoirs. Il y a des choses qui garantissent que le pouvoir ne soit pas dans l’arbitraire. Comme contre-pouvoir, il y a le Parlement ou les cours constitutionnelles comme le Conseil d’État ou le Conseil constitutionnel. Depuis le début de la pandémie, ces contre-pouvoirs ont totalement failli puisqu’ils ont validé toutes les mesures attentatoires aux libertés des citoyens. S’agissant des citoyens eux-mêmes, on pourrait dire que le dernier contre-pouvoir, c’est le peuple, l’opinion publique. Or, on s’aperçoit depuis le début de la pandémie que la majorité des citoyens sont favorables aux mesures restrictives. C’était vrai pour le confinement, pour le couvre-feu, pour les masques, ça l’est pour le pass sanitaire. On voit une grande majorité des citoyens qui sont favorables à ces mesures. Même au niveau du peuple, on voit bien qu’il y a un consentement. Mais ce consentement est, quelque peu, arraché par le pouvoir, par sa manière d’imposer un narratif faussé, du genre: « Si vous n’avez pas de pass, on vous confine ». C’est une forme de chantage. Ce consentement n’est clairement pas libre et éclairé. On avait pu espérer que cet été, avec les manifestations qui ont pris de l’ampleur à la mi-août, il se passe quelque chose, que les citoyens puissent faire comprendre au pouvoir qu’il ne pouvait pas tout faire sans conséquences. Hélas, ça s’est affaibli. Du coup, le pouvoir, aujourd’hui, peut tout faire, sans aucun contre-pouvoir lui faisant face. Il n’y a plus de garde-fous aujourd’hui ! C’est vrai pour la crise sanitaire, comme pour tout le reste. C’est là qu’il faut se poser la question: « Est-ce qu’on est encore en démocratie ? ». Surtout si on met en regard avec le régime d’exception dans lequel on est.

« À l’époque du confinement, c’était « ceux qui respectent les règles et ceux qui ne les respectent pas ». Lors de la campagne de vaccination, c’étaient « les non-vaccinés contre les vaccinés ». Le gouvernement a mis en place une stratégie de management extrêmement agressive, en divisant les Français et en désignant un bouc-émissaire, le citoyen non-responsable »

QG : N’assiste-t-on pas à une illustration de plus de la fameuse « stratégie du choc », théorisée par l’essayiste Naomi Klein, anesthésiant les citoyens dans leur capacité à se révolter contre l’ordre établi ?

Je pense que le gouvernement a mis en place une « stratégie de management », plus qu’une politique à proprement parler, depuis le début de la pandémie. C’est un terme qu’il a lui-même utilisé pour expliquer son action vis-à-vis des citoyens. Clairement, le gouvernement a dépolitisé la pandémie, à travers des mots comme résilience, à travers le chantage à la solidarité, en créant une scission au sein de la population entre les responsables et les irresponsables. À l’époque du confinement, du couvre-feu, c’était « ceux qui respectent les règles et ceux qui ne les respectent pas ». Lors de la campagne de vaccination, c’étaient « les non-vaccinés contre les vaccinés ». Le gouvernement a même mis en place une stratégie de management extrêmement agressive, en désignant un bouc-émissaire : le citoyen non-responsable. Je pense que c’est très important de le dire: c’est une stratégie malhonnête, anti-démocratique, dépolitisant les enjeux. Je pense que de manière générale, c’est exactement ce qu’il avait déjà fait durant les Gilets jaunes. Je pense que tout le monde s’en rappelle. C’est exactement la stratégie qui avait été appliquée, à savoir diaboliser le mouvement, le moquer, le ridiculiser, le mépriser et faire paraître les Gilets jaunes comme des dangers pour la démocratie, alors que ces derniers demandaient plus de démocratie.

Néanmoins, je pense qu’il ne faut pas tomber dans l’excès, qui serait de dire : « Tout est la faute du gouvernement, de sa stratégie mise en place ». Il y a aussi quelque chose qui s’est joué dans cette histoire, qui est que, d’une part, une pandémie fait peur et on peut comprendre que la population demande des mesures de protection. Je pense que ça a mis une loupe sur un phénomène qui préexistait très largement: on se rend compte que beaucoup de Français, voire la majorité, ont une demande de protection, de sécurité supérieure au souci de leurs libertés. On voit que les Français plébiscitent assez volontiers, de manière générale, les mesures sécuritaires qui sont attentatoires à l’État de droit et aux libertés individuelles. Encore une fois, la demande de sécurité, le besoin de protection, ont tendance dans notre société à supplanter le goût de la liberté qui implique des risques. C’est là où je pense qu’il y a quelque chose qui s’est perdu dans notre société. Les droits fondamentaux, l’État de droit, la Constitution ne sont pas des choses accessoires. Au contraire, elles seules protègent le peuple de l’arbitraire du pouvoir.

QG : Quelles sont les oppositions politiques, syndicales, ou individuelles, qui résistent encore un tant soit peu à l’état d’urgence sanitaire ?

C’est une bonne question. Il y a quelques syndicats qui se sont opposés au pass sanitaire. Je crois que certaines branches de la CGT s’y sont opposées. Mais globalement, les directions confédérales des syndicats, soyons honnêtes, ont été très molles dans cette histoire. Pour plusieurs raisons, sans doute. Il faudrait leur demander directement. En tout cas, les syndicats n’ont pas suffisamment joué leur rôle, sachant que le droit du travail a été gravement remis en cause dans cette histoire. Il y a des gens qui ont été suspendus de leur travail parce qu’ils refusaient la vaccination. Il y a des atteintes manifestes au droit du travail qui ont eu lieu. Il y a des avocats et juristes, par ailleurs, qui se mobilisent sur ces questions-là, notamment les spécialistes en droit du travail qui ont effectué un boulot extraordinaire. Mais c’est vrai que globalement, on aurait aimé qu’il y ait plus de mobilisation syndicale.

L’été 2021 a été marqué par de fortes mobilisations sociales sur tout le territoire français, en opposition aux mesures gouvernementales annoncées en juillet comme le pass sanitaire obligatoire ou la suspension de salaire pour les personnels de santé non vaccinés

D’un point de vue politique, c’est compliqué. Je pense que la droite et ses candidats à la primaire ont globalement soutenu les mesures de restriction, à part quelques exceptions comme François-Xavier Bellamy ou quelques sénateurs. À gauche, le PS était favorable à l’ensemble des mesures de restriction et même à la vaccination obligatoire. C’est plus compliqué pour la France Insoumise. Elle a aujourd’hui une position contre le pass sanitaire, contre l’état d’urgence sanitaire. Mais la FI a mis du temps à se rendre compte de la gravité de la situation. Je rappelle que lors du premier confinement, Jean-Luc Mélenchon a appelé au respect des règles, sans voir qu’il y avait derrière cette mesure quelque chose de tout à fait anti-démocratique, qui posait d’énormes problèmes au niveau constitutionnel, et des libertés publiques. C’est vrai que globalement, il y a assez peu d’opposition à ce qui se passe. Après, dans les médias, il y a quelques oppositions qui s’expriment.

QG : Avec l’instauration de l’état d’urgence à partir du 14 novembre 2015, sa transposition partielle dans le droit commun depuis l’été 2017 et ce nouvel état d’urgence sanitaire depuis mars 2020, peut-on dire que la France est encore une démocratie et quelles conséquences ces états d’urgence successifs ont-ils déjà eu sur notre vie collective ?

Très bonne question. Depuis cinq-six ans, on a vécu la moitié du temps sous état d’urgence. On peut considérer que celui-ci s’est banalisé. Je rappelle que certains parlementaires LREM voudraient même que le pass sanitaire soit introduit dans le droit commun. C’est un phénomène de long cours qui consiste à non seulement banaliser le recours à l’état d’urgence, mais également à éventuellement inscrire certaines dispositions dans le droit commun, toujours au nom de l’urgence, au nom de la nécessité, au regard de certains risques. Que ce soit le terrorisme, l’insécurité ou la santé. C’est un phénomène qui a commencé avant Macron, avec les attentats, et qui se poursuit jusqu’à aujourd’hui.

Alors je voudrais faire une remarque, qui me paraît importante. Aujourd’hui, on considère qu’en temps de crise, les démocraties ne fonctionnent plus, qu’il faut en passer par des mesures d’urgence attentatoires aux libertés. Soit la démocratie est insuffisante, soit elle est un obstacle pour résoudre des crises. Déjà, ça pose un problème parce que c’est justement en temps de crise que les droits fondamentaux sont là pour nous protéger de l’arbitraire de l’État. C’est le choix qui a été fait par rapport à la pandémie. On a décidé de ne pas répondre à l’urgence pandémique par la démocratie! Ça devrait nous inquiéter parce qu’on est en train de changer de paradigme politique, où l’état d’exception devient, en quelque sorte, la réponse naturelle aux crises, sachant que nous vivons une période où il n’y a que des crises, à savoir le terrorisme, l’insécurité, santé, climat.

Ça veut dire que pour répondre à la crise climatique, qui n’est pas des moindre elle non plus, et à laquelle il va falloir répondre, on va nous dire qu’il faudra aussi passer par un état d’exception? On voit bien la pente de cette réflexion. Potentiellement, la démocratie devient une exception et l’exception, la norme. C’est la thèse du philosophe italien Giorgio Agamben, qui alerte sur cette question depuis les années 1990, sur le fait que l’état d’exception tend à devenir une nouvelle norme. C’est quelque chose qui n’est donc pas nouveau mais qui aujourd’hui se traduit de manière spectaculaire, notamment avec cette pandémie. C’est un changement de paradigme total. La démocratie devient une variable d’ajustement, quelque chose de relatif.

Et puis, il y a changement de paradigme total dans la conception que l’on a de la liberté aussi. C’est peut-être ça le plus grave d’ailleurs. Au-delà des questions juridiques, de la forme de gouvernement, de l’état d’exception, aujourd’hui, très concrètement, la conception de la liberté, telle qu’elle découle de la Déclaration des droits de l’homme, affirmant que les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits, est en train de disparaître. On est en train d’adopter une conception de la liberté comme quelque chose que le pouvoir accorde en fonction du comportement. Le pass sanitaire est la manifestation monstrueuse de cette conception. C’est-à-dire : « On vous donne votre liberté, à condition que vous vous comportiez de la manière qu’on veut ». C’est à la fois une mesure disciplinaire, comme le dit Michel Foucault, et une logique de renversement de la notion de liberté. C’est ça qui est inquiétant car on touche à tous nos fondamentaux et à des choses qui ont été vraiment le cœur de la France, et des combats politiques dans notre pays.

« Au-delà des questions juridiques, de la forme de gouvernement, de l’état d’exception, aujourd’hui, très concrètement, la conception de la liberté, telle qu’elle découle de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, est en train de disparaître. »

QG : Est-ce que vous pensez que les personnes officiellement candidates à la présidentielle 2022 se montrent à la hauteur des enjeux que soulève l’état d’urgence sanitaire, notamment en matière de libertés publiques ?

La campagne n’a pas officiellement commencé, mais l’on voit ce qui est en train de se mettre en place, indépendamment des qualités de chaque candidat. La campagne est axée sur des thématiques ultrasécuritaires, liées à l’idée de « donner plus de pouvoir au pouvoir ». Le climat général de ce début de campagne est dans la surenchère sécuritaire, et clairement pas en faveur des libertés publiques. Il n’y a d’ailleurs pas un mot de la part des principaux candidats sur la question des libertés. À droite comme à gauche, je ne vois pas de candidat qui dise : « Le problème fondamental aujourd’hui, c’est la question de l’état de droit et de nos libertés. On va essayer d’en faire un thème de campagne ». Pour l’instant je ne vois pas ça, même à la gauche de la gauche, où la question du pouvoir d’achat, qui est évidemment très importante, domine. Je ne vois personne de crédible qui porte la question des libertés parce que certains doivent y voir, je pense, un côté trop abstrait, là où les Français attendent des mesures concrètes, pragmatiques.

Je pense que c’est une erreur de réfléchir comme ça parce que, d’une part, les principes sont importants. Les droits fondamentaux, l’état de droit, c’est ce qui nous protège de l’arbitraire. Et d’autre part, les libertés ne sont pas quelque chose d’abstrait. On a vécu des privations de liberté au quotidien pendant la pandémie. Cela a créé des inconvénients dans la vie de chacun. Les confinements ont eu des effets psychologiques désastreux. Il y a des gens qui ont fait de la prison ferme pour avoir violé à plusieurs reprises le confinement. Il y a une société extrêmement policière qui s’est mise en place, avec les attestations de sortie, puis le pass sanitaire, et les contrôles du QR code. Ce sont des choses très concrètes. J’aurais aimé que certains candidats se disent : « C’est peut-être là, quand même, le sujet plus fondamental qu’on est en train de vivre ». Mais je suis assez pessimiste sur la résistance à l’ordre policier en train de se mettre en place.

Propos recueillis par Jonathan Baudoin

Mathieu Slama est essayiste, analyste politique, enseignant au Celsa (École des hautes études en sciences de l’information et de la communication).


04.11.2021 à 12:25

« Le pire de Zemmour sur les femmes » par Itzel Marie Diaz

aude
Omniprésent dans tous les médias, sur toutes les ondes, et désormais dans toutes les conversations de bistrot, Éric Zemmour, qui n’est pas encore candidat à la présidentielle à l’heure où nous publions, a bénéficié de plus d’articles de presse et d’heures d’antenne que n’importe quelle autre figure politique officiellement dans la course pour 2022. Une … Continued

Texte intégral 1992 mots

Omniprésent dans tous les médias, sur toutes les ondes, et désormais dans toutes les conversations de bistrot, Éric Zemmour, qui n’est pas encore candidat à la présidentielle à l’heure où nous publions, a bénéficié de plus d’articles de presse et d’heures d’antenne que n’importe quelle autre figure politique officiellement dans la course pour 2022. Une anomalie qui n’est pas sans évoquer celle réservée à un certain Emmanuel Macron à partir de la fin 2016. Hier encore journaliste au Figaro, chroniqueur sur RTL, éditorialiste quotidien sur C-News, Zemmour est avant tout connu pour ses outrances sur l’islam, ses obsessions anti-migratoires, et ses références décomplexées à la théorie du « Grand remplacement », élaborée par l’écrivain Renaud Camus, lui aussi poursuivi pour incitation à la haine raciale, et inspirateur de l’un des terroristes de Christchurch. Si certains le savent moins, Zemmour porte également un discours masculiniste particulièrement violent, à rebours de toutes les récentes avancées au sujet de la place des femmes dans la société. Pour lui, les féministes sont évidemment des « castratrices » qui dépossèdent l’homme contemporain de sa virilité, et mettent en danger la survie même de la civilisation. Manque de chance pour l’auteur du « Premier sexe » paru en 2006 chez Denoël, plus de la moitié du corps électoral français est encore constitué de femmes, selon les dernières statistiques de l’INSEE en mai 2021. Retour sur quelques-unes des déclarations les plus délirantes du personnage, dont on espère que les femmes sauront se souvenir en avril 2022.

« Plus de la moitié du corps électoral français est encore constitué de femmes. Retour sur quelques-unes des déclarations les plus délirantes du personnage, dont on espère que les femmes sauront se souvenir en avril 2022. »

« Les femmes n’incarnent pas le pouvoir. »

Le 26 mars 2013, Éric Zemmour était invité sur le plateau de BFM TV pour évoquer sa conception masculiniste du pouvoir. Alors qu’à cette époque, cinq femmes se présentent à la candidature de la mairie de Paris, Zemmour y voit une marque de l’affaiblissement du politique, et évidemment pas un signe de progrès de la société. Ainsi, selon le journaliste du Figaro, les valeurs féminines sont incompatibles avec l’incarnation du pouvoir: “Le pouvoir s’évapore dès qu’elles arrivent.”

« Ce n’est pas parce que les femmes n’avaient pas de chéquiers qu’elles n’étaient pas égales. »

Au micro d’Élisabeth Lévy, la fondatrice de Causeur, magazine à coloration fortement islamophobe, Éric Zemmour analyse l’obsession des médias pour le sujet de l’égalité hommes-femmes. Un débat qui n’a pas lieu d’être pour Zemmour, qui réfute l’idée selon laquelle les femmes seraient traitées différemment que les hommes. Il avance que cette problématique d’égalité repose simplement sur une manipulation des médias: « Plus l’égalité progresse, plus on nous explique que la situation est atroce comme si le réel n’avait plus de prise”. Pourtant, selon Eurostat, nous savons par exemple que les inégalités salariales entre les hommes et les femmes persistent en France: en 2021, les femmes perçoivent en moyenne une rémunération inférieure de 16,5% à celle des hommes. On matérialise cela en disant qu’à partir du 3 novembre 2021 et ce jusqu’à fin décembre, les femmes travaillent gratuitement.

 « Les grands génies sont des hommes. »

Dans une interview filmée par une équipe de journalistes et mise en ligne sur Youtube en 2013, Éric Zemmour soutient que les femmes ont une forme d’intelligence différente de celles des hommes et qu’il faut l’accepter: « Ce n’est pas fémininement correcte de le dire mais c’est la vérité. », explique-t-il. Il soutient que dans l’histoire de l’humanité, ceux qui ont transgressé et osé étaient des hommes. Selon lui, ce trait de caractère leur a permis de s’élever intellectuellement et de devenir de grands scientifiques, d’éminents écrivains, de redoutables conquérants. Nous savons pourtant aujourd’hui, notamment grâce aux historiennes, que l’histoire telle que nous l’avons apprise dans les manuels scolaires a largement effacé les femmes. Faut-il rappeler à Zemmour que le premier auteur identifié de l’humanité était une femme ? Il s’agit en l’occurence de Enheduanna, grande prêtresse et poétesse sumérienne d’Ur (Empire d’Akkad, Irak actuel), dont le texte a été écrit en 2.300 av. J.-C.

Eric Zemmour au tribunal de Paris lors de sa première condamnation pour incitation à la haine raciale pour avoir déclaré « La plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait », janvier 2011

« Le poil est une trace, un marqueur, un symbole. De notre passé d’homme des cavernes, de notre bestialité, de notre virilité. De la différence des sexes. Il nous rappelle que la virilité va de pair avec la violence, que l’homme est un prédateur sexuel, un conquérant. »

En 2006, Éric Zemmour publie Le Premier Sexe (Denoël), essai dans lequel il théorise la féminisation de la société et la dévirilisation des hommes: « En se féminisant, les hommes se stérilisent, ils s’interdisent toute audace, toute innovation, toute transgression. » Le titre fait écho au “Deuxième sexe” de Simone de Beauvoir, essai fondateur pour le féminisme français, paru en 1949. Dans son essai, Zemmour s’inquiète de la fin du système patriarcal au profit du pouvoir donné aux femmes. Il pleure la disparition du « vrai » homme, dénonçant une sexualité masculine de plus en plus domestiquée. Le livre fut un de ses premiers best-sellers vendu à plus de 100.000 exemplaires.

« Je pense que l’autonomie totale en matière sexuelle est un mythe, et le consentement mutuel est un mythe. »

Ces propos pour le coup choquants ont été entendus sur le plateau d’On n’est pas couché en 2012 (1), cinq ans avant #MeToo, mouvement ayant permis une libération de la parole des victimes de viols et d’agressions sexuelles à travers le monde. Au-delà des femmes, #MeToo a aussi contribué à éveiller la conscience de beaucoup d’hommes. Pas celle d’Éric Zemmour en tout cas, pour qui la dénonciation sur les réseaux sociaux constitue une « méthode étonnante de délation ». En 2017, au micro d’Europe 1, il ira même jusqu’à comparer ce mouvement féministe avec la collaboration pendant la Seconde guerre mondiale: « Pendant la guerre, #Dénoncetonjuif, ça aurait été parfait.« 

Le 15 mai 2011, Dominique Strauss-Kahn, menotté et escorté par deux policiers, sort du commissariat de Harlem. Il a été arrêté la veille pour une accusation de viol sur une femme de ménage à l’hôtel Sofitel à Manhattan

« DSK, menottes derrière le dos entre deux cops new-yorkais, marchant tête baissée, c’est un renversement de mille ans de culture royale et patriarcale française. C’est une castration de tous les hommes français. Le séducteur est devenu un violeur, le conquérant un coupable. « L’homme à femmes » était loué pour sa force protectrice, il est enfermé et vitupéré pour sa violence intempérante. Don Juan est mort. »

C’est dans La France n’a pas dit son dernier mot (éditions Rubempré), essai paru le 16 septembre dernier, qu’on peut lire cette citation à peine croyable. Zemmour déplore une fois de plus la « castration » de la société française. Pire, il décrit un homme accusé de viol comme un « séducteur ». Il vante et défend ouvertement la prédation sexuelle des hommes. « Dans une société traditionnelle, l’appétit sexuel des hommes va de pair avec le pouvoir ; les femmes sont le but et le butin de tout homme doué qui aspire à grimper dans la société. » écrit-il également. Dans ce livre, Zemmour poursuit son analyse de la politique française et des impasses sociales auxquelles le pays fait face. La tournée de promotion dans tout le pays se confondant avec sa désormais probable candidature à la présidentielle, il aurait déjà vendu 220.000 exemplaires.

Éric Zemmour croit-il réellement à ses propos violemment misogynes? Condamné par la justice pour provocation à la discrimination raciale en 2011, et provocation religieuse envers les musulmans en 2018, Zemmour est plus que jamais porté aujourd’hui par une grande partie de la sphère médiatique, qui ne semble pas plus dérangée que cela par ses allégations insensées. Comme Dominique Strauss-Kahn, une figure de « Don Juan » selon lui, le polémiste est au demeurant lui-même impliqué dans divers scandales de harcèlements sexuels, révélés par nos confrères de Mediapart en avril dernier. Plusieurs femmes ont témoigné d’agressions sexuelles qu’elles auraient subi de sa part. Face à ces accusations, “Z” comme le surnomment ses militants, préfère rester silencieux. Cette attitude et ses propos insultants pourraient lui coûter très cher en 2022, s’il venait à se présenter.

Itzel Marie Diaz

(1) Source: On n’est pas couché, France 2, 17 mars 2012


03.11.2021 à 17:43

CONTRE-POUVOIR: « Zemmour et Le Pen, symptômes de la maladie du pouvoir » par Alphée Roche-Noël

aude
J’ai consacré ma dernière livraison de « Contre-pouvoir » au cas Zemmour, comme « symptôme du raidissement des dominants ». J’y affirmais que le discours zemmourien avait pour but de « relégitimer les dominations mises à l’épreuve par les récents mouvements de la société et de l’histoire », et qu’il avait pu émerger parce qu’une … Continued

Texte intégral 3491 mots

J’ai consacré ma dernière livraison de « Contre-pouvoir » au cas Zemmour, comme « symptôme du raidissement des dominants ». J’y affirmais que le discours zemmourien avait pour but de « relégitimer les dominations mises à l’épreuve par les récents mouvements de la société et de l’histoire », et qu’il avait pu émerger parce qu’une « fraction relativement insignifiante de la population totale, formant une fraction significativement importante des électeurs actifs », craignait pour ses privilèges. À la relecture, à la réflexion, je me dis, plagiant Rostand : « c’est un peu court, jeune homme ». Cette analyse rapidement brossée pourrait en effet laisser croire que la montée en puissance du polémiste-candidat doit être seulement comprise en termes de lutte des classes, ce qui serait terriblement incomplet.

Je ne reviens certes pas sur cette première approche. Toutefois, après avoir envisagé la situation par le petit bout de la lorgnette, je voudrais essayer de prendre du recul et du champ. Je voudrais considérer non plus la candidature de Zemmour à travers le noyau dur de la bourgeoisie radicalisée qui l’a suscitée et soutenue, mais à travers tous ceux que ses mots séduisent. Aller même au-delà, considérer non plus la seule candidature Zemmour, mais l’ensemble du soi-disant « camp national », que les instituts de sondage estiment, excusez du peu, au tiers des intentions de vote au premier tour de la prochaine présidentielle, ce qui représente environ 15 millions d’électeurs, soit 10 de plus que Le Pen en 2002.

Jeunes hommes scandant leur soutien à Eric Zemmour lors d’un rassemblement politique, 2021

Jamais, depuis que De Gaulle nous a gratifiés de ce scrutin maudit, les intentions de vote en faveur de l’extrême droite n’avaient atteint un tel niveau. Après avoir été « mesurée » entre 26 et 28 % début 2017, Le Pen en 2017 avait finalement réuni sur son nom 21 % des suffrages exprimés au soir du 23 avril, ce qui était un progrès considérable par rapport à son père. Je ne me livrerai pas à l’exégèse des sondages: ceux-ci ne nous intéressent qu’en tant qu’ils donnent à voir l’audience du discours de Zemmour et de Le Pen dans la population, avec, certes, toutes leurs nuances apparentes. Je crois pour ma part qu’il n’y a pas l’épaisseur d’une feuille de papier à cigarette entre ces deux individus, hormis sur des questions tactiques, et qu’ils ne sont pas si bêtes qu’ils ne parviennent, le moment venu, à laisser de côté leurs « querelles d’Allemands » pour se mettre en ordre de bataille; mais, à la limite, mes pronostics sont de peu d’intérêt.

L’intéressant, l’effrayant, est que ces deux-là, Zemmour, Le Pen, dérangent nos manières de voir, remettent en cause une compréhension trop exclusivement économique de la société et de ses rapports de force. Des années durant, quand Le Pen père ne paraissait pas en capacité de franchir le premier tour d’une présidentielle, mais tout juste de faire 35 sièges aux législatives à la faveur de la proportionnelle, on a tenu ses électeurs pour des racistes arriérés – et sans doute, certains l’étaient. Après le 21 avril 2002, ces mêmes électeurs étant soudain devenus des parts de marché, il y a eu ce débat byzantin, à droite d’abord, à gauche ensuite, pour savoir s’il fallait ou non « leur parler ». Il est vrai qu’entretemps, quantité d’ouvriers, d’employés, de professions intermédiaires avaient délaissé le bulletin PCF, quantité de petits commerçants et artisans avaient délaissé le bulletin RPR, pour leur préférer le bulletin Le Pen. Las !, aucune stratégie n’a jusqu’à présent permis d’endiguer la progression: ni le « plumage de la volaille frontiste », ni le « populisme de gauche ». Et voici que Le Pen vient de se faire doubler là où personne ne l’attendait: sur sa droite, par un outsider qui, loin de diviser le score national-populiste par deux, l’a multiplié par un et demi. Ils partirent 5 millions, et par un prompt renfort, etc.

Tous, à gauche, nous croyons qu’une bonne politique sociale, que des richesses équitablement réparties sont la condition d’une société à peu près heureuse. La situation actuelle ne nous en fera pas démordre: notre pays crève de ses inégalités, notre monde, bien plus encore, et toutes les crises actuelles résultent, d’une manière ou d’une autre, de notre refus ou de notre incapacité de poser les bases d’une société juste. Cette conviction est bien plus qu’une profession de foi: elle procède de l’observation de l’humanité et de ses convulsions, et est, à ce titre, abondamment documentée dans tous les champs du savoir humain. Et cependant nous sentons que, dans la folie qui semble s’emparer des systèmes politiques ici et ailleurs, un phénomène nous échappe; nous sentons que les explications socio-économiques peuvent permettre de contextualiser, mais pas d’expliquer de manière pleinement satisfaisante ce à quoi nous sommes confrontés.

Archive des protestations contre Jean-Marie Le Pen lors de l’entre-deux-tours de la présidentielle de 2002, Paris

Dans mon papier cité plus haut, j’ai écrit que « le grain de sable qui pourrait enrayer la mécanique actuellement à l’œuvre n’appartenait pas à la sphère de la raison, ni même sans doute à celle du cœur ». Pour cause: dans l’adhésion aux concepts mis en avant de manière plus ou moins radicale, plus ou moins policée, par Zemmour, Le Pen (et d’autres), on trouve quelque chose d’impalpable, quelque chose de l’ordre de la pulsion et de l’instinct. On ne me fera certainement pas dire que le vote « Macron », vote de classe, vote bourgeois par excellence, serait, par opposition au vote de la « pulsion », celui de la « raison », comme l’a revendiqué cet été un membre du gouvernement avec une condescendance propre à la technocratie. L’action de voter (ou de s’abstenir) comporte par hypothèse une part déterminante d’engagement psychologique qui n’appartient pas au « ciel des idées », n’en déplaise aux vues haut perchées que nous ont léguées nos Lumières nationales sur le « citoyen », l’« intérêt général », etc. Ici, cependant, il me semble qu’il faut aller chercher plus loin, aux tréfonds de la société humaine, pour commencer d’entrevoir ce à quoi nous avons affaire; il me semble qu’à la grille d’analyse dont nous avons l’habitude depuis Marx, il faut en superposer une autre, anthropologique.

De fait, si Zemmour, si Le Pen, convainquent, chacun à sa manière, chacun de son côté, l’un plutôt les classes bourgeoises (encore que…), l’autre plutôt les classes populaires (mais il faudrait nuancer…), c’est que leur propos, avec tout ce qu’il comporte d’absurde, de déraisonnable, de dément, répond à un besoin très ancien. Longtemps on s’est focalisé sur l’effet diversif de l’extrême droite, censée aider Mitterrand dans les années 1980, censée aider Macron à la fin des années 2010. Aujourd’hui encore, à gauche, on continue de colporter la légende de l’« assurance-vie » du capitalisme. Sans doute ces observations sont-elles en partie fondées; sans doute, toutefois, en se focalisant sur la triangulation, sur l’effet distractif, en se cantonnant au terrain politicien, elles omettent une dimension essentielle du problème: l’efficace quasi religieuse, dans de larges franges de la population, du discours lepéno-zemmourien, de ce Janus identitaire dont j’ai souligné plus haut le potentiel électoral.

Il me semble que cette efficace procède de la peur primordiale de la perte du pouvoir, de la frustration de la volonté de puissance. Jusque récemment, jusque, disons, au seuil du XXIe siècle, nous avons collectivement vécu dans l’illusion paisible de l’ordre ancien, fondé sur les dominations que j’ai brièvement rappelées dans mon précédent papier. Depuis lors, ici comme partout en Occident, nous vivons la remise en cause rapide et protéiforme de cet ordre, provoquant chez de nombreux individus, appartenant à des classes sociales différentes, antagoniques, un sentiment de dépossession du pouvoir – ce quelle que soit la quantité de pouvoir que ces individus détiennent ou croient détenir, et de la domination effective au simple pouvoir sur soi et les siens, sur ses propres conditions matérielles d’existence. Sans doute la lecture d’Elias Canetti, de Masse et puissance[1], nous aiderait à mieux comprendre notre situation présente, à partir de la forme préhistorique, archétypique, de la « meute », constituée pour vaincre la hantise de l’inconnu et de l’altérité. Aujourd’hui nous assistons à la reproduction de ce phénomène grégaire face à l’inconnu, comme tentative de reprise du pouvoir sur une altérité polymorphe et malveillante (le gouvernement, les immigrés, l’Europe, etc.), et les slogans les plus opérants des représentants de l’extrême droite sont bien moins leurs transgressions morales (par exemple, la défense de Pétain par Zemmour) que les promesses qui tendent à affirmer cette volonté de ressaisissement (de la dénonciation du laxisme judiciaire à la fin du permis à points).

Jeanne d’Arc à l’affiche d’un meeting de Marine Le Pen en 2014. Figure emblématique du Rassemblement National, elle est aussi une héroïne religieuse d’émancipation après avoir chassé les troupes anglaises de France

Rien ne serait plus faux de croire qu’il suffirait de restaurer les conditions de la situation ex ante pour conjurer nos démons, et cependant telle est la direction où nous entraînent nos institutions politiques et la plupart de celles et ceux qui se prêtent au jeu. Il y a bien sûr Zemmour et Le Pen. Eux se situent dans une espèce de mystique du salut collectif par la force: leur propre volonté de puissance, d’ordre messianique, rencontre et stimule la volonté de puissance frustrée de leurs sympathisants ; c’est pourquoi ils sont les meilleurs dans l’exploitation de cette pathologie sociale. Mais il y a également tous ceux qui les suivent ou tracent une voie parallèle, au premier rang desquels Macron et les multiples candidats à la candidature à droite.

Parmi les figures rhétoriques que ceux-ci mobilisent, il y en a une, en plein cœur, autour de laquelle s’articulent toutes les autres: la figure de l’altérité. Altérité-nation ou altérité-immigré; péril au-dehors, péril au-dedans: voici l’architecture, simplissime, de ce vocabulaire politique qui couvre une bonne partie du champ politique, de l’extrême centre à l’extrême droite. À l’extérieur, on veut « restaurer » la « souveraineté », opérant au passage une transmutation des valeurs, de la « souveraineté populaire » à la « souveraineté nationale » ; à l’intérieur, on veut « restaurer » une « unité » qui confinera plus ou moins à l’identité, selon la sensibilité propre à chaque « famille politique ». Assurément, tous ne mènent pas la logique à sa dernière extrémité, certains revendiquant de s’inscrire dans le champ de la « raison », des « valeurs de la République », voire des luttes sociales – dévoyées, à mon avis. Or, les meilleurs à ce jeu-là sont, je l’ai dit, ceux qui, par conviction, poussent cette logique à son terme.

Sous cet aspect, l’altérité intérieure génère une paranoïa particulièrement intense. Il faut la vaincre pour pouvoir affronter librement l’altérité extérieure : notamment en réduisant au silence et à l’obéissance les populations qui, par les sentiments qu’on leur prête, par leurs mœurs, par leur apparence, voire par leur seule existence, sont présentées comme mettant en cause l’unité érigée en dogme [2]. L’alternative se situe donc entre l’expulsion du corps national et l’assimilation, au sens propre ou au sens figuré. Il est frappant d’ailleurs que Zemmour comme Le Pen aient fait de « l’assimilation » la pirouette qui leur permet de se sortir de leurs tirades y compris les plus scabreuses [3]. Il n’aura en effet échappé à personne d’intellectuellement honnête que le discours sur « l’assimilation » est une injonction impossible et marque une volonté manifeste d’invisibilisation et, en un sens, d’élimination, surtout si l’on a égard à l’ancienneté patronymique requise par Zemmour [4]. Il n’y a rien de bien raisonnable dans cette manière de voir. Avec un minimum de bon sens, on pourrait même juger paradoxale la posture qui consiste à accepter que les immigrés remplissent toutes les tâches subalternes de notre société d’abondance, tout en les stigmatisant comme des colons et des envahisseurs. Mais la figure du « bouc émissaire » répond ici encore à des motifs très anciens, pulsionnels, nourris par la culture des préjugés, dont l’exemple le plus archétypique, le plus massif et le plus barbare a pris racine en Europe, il n’y a pas si longtemps de cela. Je soumets ceci à la réflexion de quiconque incline à penser que rendre la population hexagonale plus conforme à l’idée fantasmatique qu’il est possible de se faire de « l’identité culturelle » pourrait permettre à notre société de se porter mieux.

« On pourrait même juger paradoxale la posture qui consiste à accepter que les immigrés remplissent toutes les tâches subalternes de notre société d’abondance, tout en les stigmatisant comme des colons et des envahisseurs. Mais la figure du « bouc émissaire » répond ici encore à des motifs très anciens, pulsionnels, nourris par la culture des préjugés, dont l’exemple le plus archétypique, le plus massif et le plus barbare a pris racine en Europe »

En un mot comme en cent, si notre société est malade, ce n’est pas de son impuissance, mais de sa volonté de puissance. Si notre société est malade, ce n’est pas de son soi-disant défaut d’autorité, de sa prétendue obsession de la repentance, de sa prétendue bienveillance envers celles et ceux qu’elle exploite pour son plus grand profit, mais de la nostalgie de son pouvoir passé. Elle est malade, parce que le pouvoir qui la structure de haut en bas depuis des siècles, vis-à-vis de ses propres membres comme vis-à-vis du reste du monde, regimbe et se cabre, cherche les voies de sa survie et de son expansion – non pas à l’état ectoplasmique, comme quelque chose qui nous serait extérieur, mais dans nos propres consciences et représentations. En fin de compte, n’est-ce pas au pouvoir que nous revenons toujours ? Dans cette chronique, en tout cas; au-delà aussi, très certainement. Dans le dernier épisode de la Caste des Méta-Barons, l’œuvre loufoque et décapante de Jodorowsky et Giménez [5], Sans-Nom, l’ultime Méta-Baron, a cette parole de sagesse : « Mon pouvoir est absurde: je peux détruire un univers mais pas créer un insecte ou une fleur ». En ces temps d’effondrement du vivant, puissions-nous nous en inspirer pour soigner notre propre maladie du pouvoir.

J’avais terminé ma dernière chronique sur une note bien sombre, croyant entrapercevoir, quelle que soit l’issue de la monstrueuse élection présidentielle, un avenir « entièrement repeint en noir ». De fait, je ne vois pas grand-chose, ni dans la société, ni dans ses institutions, ni dans les forces politiques de gauche, qui soit de taille à empêcher les dangers au-devant desquels nous allons, à court ou moyen terme. Rien qui soit suffisamment mûr, en tout cas… car la remise en cause du pouvoir à l’œuvre dans la population, car les solidarités qui se construisent malgré ses injonctions et ce faisant le mettent au défi, n’ont pas l’efficacité brutale de ces concepts dévoyés dont on nous rebat quotidiennement les oreilles: « autorité », « identité », « souveraineté », « nation », etc. Ces résistances assurément n’ont « pas dit leur dernier mot », mais il leur faudra du temps, aussi vrai que les solutions de long terme ne peuvent se développer qu’au ras des pâquerettes, dans la quotidienneté de rapports humains dépris le plus possible des relations de pouvoir. En attendant, si la grande question qui anime l’humanité est : « comment vivre ensemble ? », il ne peut pas être complètement inutile d’œuvrer, dans le champ des idées, à découvrir les mécanismes qui nous conduisent incessamment aux mêmes folies, aux mêmes excès ; à combattre nos instincts primaires lorsque ceux-ci sont néfastes. Et si la violence doit advenir par la voix même de ceux qui prétendent l’empêcher en y recourant, je n’ai pas de doute sur le fait que nous saurons reconstruire, petit à petit.

Alphée Roche-Noël

[1] Elias Canetti, Masse et puissance, trad. Robert Rovini, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1966 [1960].

[2] Pour atteindre ces fins, la calomnie n’est jamais superflue : Zemmour excelle en la matière et l’introduction de son dernier pamphlet offre, sur deux à trois pages, un condensé stupéfiant de propagande haineuse : ici, l’étranger, alternativement « migrant », « “mineur isolé“ » du « Maroc ou d’Afghanistan », « Maghrébin », « Africain », voire « équipée sauvage de bandes de Tchétchènes, ou de Kosovars, ou de Maghrébins, ou d’Africains » y est accusé de commettre, tous les jours, dans « toute la France », de la « banlieue » au « petit village » : larcins, agressions sexuelles, trafics, vols, viols (de Françaises), cambriolages, assassinats, pillages, tortures, etc.

[3] « On peut venir de n’importe où dans le monde et devenir Français, mais on ne le devient que s’il y a une assimilation », dit Zemmour (Europe 1, « Le Grand rendez-vous », 26 septembre 2021). « Au premier rang [des principes qui ont fait de notre nation ce corps uni, capable de faire bloc dans les tempêtes], il y a l’assimilation républicaine », dit Le Pen (Figarovox, « L’assimilation républicaine, cohésion indispensable à la cohésion de la nation », 29 juillet 2020).

[4] « [Un nom français] est un nom qui est français depuis 1000 ans », dit Zemmour (BFMTV/RMC, débat face à Jean-Luc Mélenchon, 23 septembre 2021).

[5] Alejandro Jodorowsky et Juan GimÉnez, La Caste des Méta-Barons, Les Humanoïdes Associés, 1992-2003.


02.11.2021 à 17:46

Le numérique, la crise sanitaire et le climat au cœur des réflexions du « Printemps de l’économie »

aude
Faire le « Printemps de l’économie » en automne, quelle drôle d’idée serait-on tenté de dire ! Avec le contexte sanitaire du printemps dernier, la 9ème édition de ce cycle de conférences et de de tables-rondes a en effet dû être décalée pour pouvoir enfin avoir lieu en présentiel du 12 au 15 octobre 2021. Les économistes, … Continued

Texte intégral 2918 mots

Faire le « Printemps de l’économie » en automne, quelle drôle d’idée serait-on tenté de dire ! Avec le contexte sanitaire du printemps dernier, la 9ème édition de ce cycle de conférences et de de tables-rondes a en effet dû être décalée pour pouvoir enfin avoir lieu en présentiel du 12 au 15 octobre 2021.

Les économistes, sociologues, historiens, professionnels de la santé, et de la finance ont ainsi pu échanger sur le thème « Bifurcations: l’heure des choix », évoquant notamment la place du numérique dans l’économie de demain, et son articulation avec des considérations démocratiques et environnementales, qui interrogent le devenir même du capitalisme. Également au coeur des préoccupations, la crise sanitaire, qui secoue la pensée économique.

La crise ? Pas pour Big Pharma en tout cas

La crise sanitaire a souligné l’importance de l’industrie pharmaceutique pour fabriquer et proposer plusieurs vaccins à l’ensemble de la planète en un temps record, répondant au principe d’une « universalité » de l’accès aux médicaments selon Éric Baseilhac, directeur des affaires économiques et internationales du Leem (Fédération des entreprises du médicament). Ce dernier défend la stratégie de l’industrie pharmaceutique suivie durant la crise du Covid qui est de pratiquer des prix différenciés selon la richesse des pays, afin de permettre à l’ensemble du monde d’accéder au vaccin. L’investissement des laboratoires justifie selon lui l’existence et le maintien des brevets médicaux, et l’idée de les interdire serait une « mauvaise réponse » à ses yeux. Ce à quoi Nathalie Coutinet, maître de conférences à Paris 13 et membre du collectif « les Économistes atterrés », rétorque que la vaccination s’est essentiellement faite dans les pays développés et que les labos pharmaceutiques concernés par la recherche contre le Covid se sont structurellement appuyés sur de l’investissement public, notamment via la recherche fondamentale en matière de technologie ARN messager, réalisant des taux de profit exceptionnels que la sociologue Gaëlle Krikorian estime entre 40 et 50%. Un scénario tristement habituel dans l’histoire récente du capitalisme, à savoir: socialisation des pertes et privatisation des bénéfices.

« Les labos pharmaceutiques concernés par la recherche contre le Covid se sont structurellement appuyés sur de l’investissement public, réalisant des taux de profit exceptionnels que la sociologue Gaëlle Krikorian estime entre 40 et 50% »

Dans ce débat vif autour de la question de la suppression des brevets médicaux, l’avocat Matthieu Dhenne, spécialiste des questions de propriété intellectuelle, défend l’efficacité globale du système, en soulignant que le brevet doit répondre à un objectif d’intérêt général, limitant de fait sa portée et sa durée, et ajoute qu’un système d’engagement tel que la licence d’office permet de récompenser une innovation issue du privé par l’octroi de redevances, puis au secteur public de faciliter la production du produit issu de l’innovation ainsi que son accès auprès de la population. Mais comme le souligne Coutinet, ce type d’accord est régi par les règles du commerce international via l’OMC (ADPIC), limitant les possibilités pour des États de lancer des procédures de licence d’office, comme en atteste le faible nombre de pays (3) qui ont lancé une telle procédure au moment de la crise sanitaire, l’an dernier. Rappelons que des pays comme le Brésil ou la Thaïlande, s’étant trouvés en situation de pénurie d’antirétroviraux face au virus du sida dans les années 2000, n’avait bénéficié d’aucune aide de la part de l’industrie pharmaceutique pour obtenir ce genre de licence d’office. Cependant, selon Dhenne, rien n’empêche un pays de légiférer de manière contraignante sur la question des brevets, citant l’exemple de l’Allemagne où le Bundestag vota en mars 2020 une loi d’expropriation des brevets dans la santé, permettant au ministère fédéral allemand de la Santé de pouvoir utiliser une invention dans l’intérêt public sans tenir compte du caractère breveté de l’invention en question.

Le numérique ou une nouvelle phase du capitalisme

Parmi les secteurs d’activité les plus scrutés durant cette édition du « Printemps de l’économie » figure le numérique, où s’opère une révolution industrielle depuis plusieurs décennies, dont l’influence sur l’ensemble des sociétés capitalistes va grandissant. Exemple: la finance, qui se numérise avec l’émergence des cryptomonnaies, au point que les banques centrales, telles que la Banque centrale européenne (BCE), réfléchissent à l’idée de mettre en place un euro numérique, comme le souligne Nathalie Aufauvre, directrice générale de la stabilité financière et des opérations à la Banque de France, afin de pallier une baisse de l’utilisation des billets de banque, encore plus manifeste durant la crise sanitaire, puis de fournir une stabilité financière face aux cryptomonnaies très volatiles. Cela implique un travail de coordination avec les banques commerciales et/ou des entreprises spécialisées dans l’émissions d’actifs numériques stables en euros comme le propose Olivier Ou Ramdane, cofondateur de Lugh, une start up proposant des stable coins en euros depuis le printemps 2021. Cependant, un tel système ne pourrait être mis en place qu’à l’horizon 2023, à l’issue d’une décision de la BCE, indique Aufauvre, car pour l’instant, une phase d’investigation est lancée depuis juillet dernier pour repérer les cas d’usage potentiels et le fonctionnement technologique d’un tel système de paiement. D’autant plus que selon Benoît de La Chapelle-Bizot, directeur des affaires publique de la BPCE, l’idée d’un euro numérique ne fait pas consensus au sein des banques centrales de la zone euro et que les banques commerciales devront adapter leur business model, de même que des questions se posent sur les transferts de données bancaires des clients auprès de la banque centrale avec l’euro numérique. Quels sont les vrais enjeux derrière la mise en place d’un euro numérique ? À long terme, selon Julien Prat, directeur de recherche au CNRS, une volonté de « répondre aux nouvelles attentes des citoyens en matière de paiements numérisés« . À court terme, une réduction de la dette technologique européenne face à une concurrence internationale écrasante (États-Unis et pays asiatiques). De même, ajoute-t-il, cela pourrait créer un avantage comparatif pour les entreprises européennes dans la blockchain, via le contrôle du système de paiement numérique par la BCE, permettant aux firmes européennes de retrouver une position de pointe, après avoir laissé les GAFAM, nés outre-Atlantique, occuper une position de monopole.

Depuis l’explosion du Bitcoin en 2009, le nombre de cryptomonnaies s’est multiplié et leur circulation fortement accentuée au niveau mondial

Le numérique est-il d’ailleurs si bénéfique que certains le pensent pour la société de demain ? Pour l’économiste Philippe Aghion, professeur au Collège de France, une numérisation de l’économie est bénéfique sous deux conditions. La première, c’est que les institutions régissent un cadre de concurrence, afin de favoriser l’innovation et d’éviter tout monopole de nature à former un frein à la croissance, et de citer les États-Unis où la productivité a baissé depuis le milieu des années 2000 en raison de la puissance des GAFAM. La seconde, c’est une politique de flexisécurité « à la danoise », où toute personne perdant son emploi « serait formée, avec une bonne sécurité de salaire, pour pouvoir aller vers un emploi différent ». Ainsi, un cercle vertueux de croissance économique et d’augmentation d’emplois s’effectuerait, dans une perspective de croissance verte.

Un optimisme qui tranche avec le regard critique que portent Thomas Coutrot et Mireille Bruyère, membres du collectif les Économistes atterrés. Pour Coutrot, économiste auprès de la Dares, il est primordial de distinguer deux types de révolution numérique: celle liée à la high tech et celle liée à la low tech, cette dernière étant plus propice à l’intérêt général selon lui, citant l’exemple d’un Autocar à pédale en Normandie où les enfants peuvent contribuer au déplacement en pédalant. Un moyen de déplacement plus écologique que le développement de la voiture autonome selon l’économiste tant elle doit susciter la production de beaucoup d’énergie, via l’extraction de métaux rares et la collection de données pour pouvoir circuler, sous peine d’effet rebond, comme l’exemple d’une étude à Berkeley où l’octroi d’une voiture durant 60h sur une semaine auprès de plusieurs familles a augmenté de 80% le nombre de kilomètres parcourus. Ce qui permet de conclure pour Coutrot qu’en cas de généralisation de la voiture autonome, les effets environnementaux recherchés seraient inexistants, ou bien une montée de la pollution via l’augmentation du trafic routier.

Enfants travaillant dans une mine d’extraction de lithium, matériau utilisé dans les batteries de téléphone et d’ordinateurs, en République Démocratique du Congo

Pour Bruyère, économiste à l’université Toulouse Jean Jaurès, les inégalités tendent à s’accroître avec la numérisation de l’économie, car elles sont une condition du développement de ce secteur, citant l’exemple des livreurs à vélo précaires en raison de l’ubérisation du service de livraison ou bien le fait que le numérique peut conduire à une fracture entre les classes sociales, comme l’a démontré le confinement du printemps 2020, où les élèves n’ayant pas d’ordinateur, ou bien ayant un accès restreint à un ordinateur, ainsi que des parents n’ayant guère le temps de les aider, ont été bien moins à même de suivre les cours en ligne que des élèves possédant un ordinateur personnel et une aide parentale. De même à ses yeux le numérique, parce qu’il accélère l’obsolescence de biens et services, et des limites doivent être posées pour « avoir une sobriété écologique ». Ce à quoi Aghion, par ailleurs soutien d’Emmanuel Macron en 2017, réplique en soutenant que l’innovation permet de repousser les limites si l’État et la société civile la dirigent vers « quelque chose de vert » et maîtrisent ainsi l’effet rebond d’une innovation. Au passage, l’économiste orthodoxe en profitera pour clamer que l’idée d’une décroissance est « stupide » (sic), que vouloir stopper le progrès est digne d’une « vision malthusienne de l’économie » [NDLR : du nom de Thomas Malthus (1766-1834), économiste britannique], et qu’il vaut mieux se référer au concept de « destruction créatrice » de l’économiste autrichien du 20ème siècle Schumpeter (1883-1950). En réponse, Bruyère souligne que la sobriété écologique diffère de la décroissance, et quand bien même il serait question de décroissance, cela ne signifie pas un « arrêt du progrès », mais plutôt de ne pas avoir besoin d’innover « tous azimuts ». Coutrot ajoute que les innovations dans le numérique sont déterminées par les grands groupes, en l’occurrence les GAFAM dont les États veulent obtenir les faveurs, actant de fait une absence de contrôle démocratique de l’innovation. Il ajoute qu’il serait bon de remettre en cause le « mythe du scientisme », pour qui tout ce que fait la science est bon.

Capitalisme vert ? « Un contresens »

Ce scientisme induit justement l’illusion d’une technologie neutre permettant l’absence d’interrogation sur le contenu des biens et services produits dans le cadre du capitalisme, souligne l’économiste Hélène Tordjman, maître de conférences à Paris 13, pour qui l’idée d’un capitalisme vert est un contresens, car il revient à rechercher des solutions marchandes à un problème qui vient des fondements du capitalisme dominant depuis le 19ème siècle, à savoir une logique de profit accaparé par un petit nombre exploitant les travailleurs et la nature selon Gilles Rotillon. Ce dernier, professeur émérite en sciences économiques à l’université Paris Nanterre, souligne combien le secteur du numérique tend à être de plus en plus pollueur, donnant pour exemple Internet, source de 8% des émissions globales de gaz à effet de serre. En dépit de tout cela, selon Tordjman, une « fuite en avant extractiviste » s’opère sous nos yeux, allant toujours plus loin dans l’espace, étant donné les ambitions de colonisation et d’extraction de ressources sur la Lune ou sur Mars que cultivent certains milliardaires. De quoi se dire que mettre fin au capitalisme, énergivore par définition, serait nécessaire pour retrouver une harmonie entre l’humanité et la nature.

Le Greenwashing, technique marketing au service du capitalisme vert qui conforte en réalité les habitudes de surconsommation

Cependant, pour l’économiste Katheline Schubert, professeur d’économie à Paris 1, le « changement du climat est bien plus rapide que la sortie du capitalisme », et un scénario comme celui du passage aux énergies renouvelables rendrait moins nécessaire la sortie du capitalisme, via une mobilisation de l’État, de la société civile, avec un financement par l’impôt, par exemple, mais aussi avec des petits gestes du quotidien (tri déchets, diminution de la consommation individuelle, etc.). Cela étant, la question du coût demeure délicate et Schubert rappelle combien au niveau international, les pays en développement, qui sont les premiers à subir les effets du changement climatique, ne peuvent pas être tenus pour responsables de la situation, et que les pays développés rechignent à assumer leur rôle historique de pollueur. De même que, selon Rotillon, la question des petits gestes, du changement de mode de vie individuel, n’est nullement suffisante pour renverser la trajectoire du changement climatique, car elle détourne de l’essentiel, à savoir l’attention à apporter aux structures mêmes du capitalisme qui causent le dérèglement du climat. Il serait en effet plus urgent de remettre en cause la domination sans partage d’une minorité afin que la majorité, habituellement soumise dans le cadre du capitalisme, décide enfin de ce qui est utile pour le destin de tous.

Le changement climatique pousse l’économie à des choix radicaux. Soit celui d’un capitalisme vert mais gardant une logique d’exploitation continue de l’humanité et de la nature, au nom du profit entre les mains d’un petit nombre, soit celui d’un capitalisme battu en brèche par un nouveau mode de production (l’écosocialisme par exemple), abandonnant une logique productiviste, consumériste tous azimuts, pour une recherche d’équilibre durable entre l’humanité et la nature.

Jonathan Baudoin