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26.05.2026 à 12:48

Thomas C. Jusquiame
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La vidéosurveillance algorithmique se déploie en France non seulement dans l'espace public, avec la loi JO, mais aussi dans les commerces, sans le cadre juridique nécessaire. Des startups comme Veesion ont lancé une campagne de lobbying de longue haleine pour obtenir la légalisation de ces pratiques, avec le soutien des géants de la distribution et de députés. Le tout au nom d'une « innovation » qui pose de nombreuses questions.
« Quand on a une technologie, qui n'est pas chère, qui est (…)

- Intelligence artificielle, lobbying et conflits d'intérêts / , , , , ,
Texte intégral (4217 mots)

La vidéosurveillance algorithmique se déploie en France non seulement dans l'espace public, avec la loi JO, mais aussi dans les commerces, sans le cadre juridique nécessaire. Des startups comme Veesion ont lancé une campagne de lobbying de longue haleine pour obtenir la légalisation de ces pratiques, avec le soutien des géants de la distribution et de députés. Le tout au nom d'une « innovation » qui pose de nombreuses questions.

« Quand on a une technologie, qui n'est pas chère, qui est facile à installer, et qu'il y a juste un problème légal, eh bien, vous me trouvez sur votre chemin. Moi j'étais entrepreneur avant d'être député, dans la tech, et une des choses sur lesquelles je me bats, c'est comment on s'assure d'aller beaucoup plus vite, et d'enlever toutes les barrières qu'il y a dans notre pays pour développer l'innovation. »

Ces mots sont ceux du député Renaissance Paul Midy, prononcés le 19 mars 2026 lors de l'événement annuel de l'une des plus puissantes associations patronales du secteur de la distribution en France : le Perifem. Ses adhérents – parmi lesquels Leclerc, Carrefour, Fnac-Darty, Decathlon, Ikea, Marionnaud, Franprix, Boulanger, Casino ou encore Monoprix – représentent 35 000 magasins, 400 centres commerciaux et 70 millions de m² de surface commerciale pour un total de 300 milliards d'euros de chiffre d'affaires.

Paul Midy était sur place pour faire la promotion sa proposition de loi « visant à améliorer la protection des commerçants grâce à l'usage d'outils numériques », âprement débattue à l'Assemblée nationale quelques semaines plus tôt. Proposition dont l'unique objectif est de normaliser une pratique déployée depuis quelques années sur le territoire français... en toute illégalité.

Un marché à 12 milliards d'euros

Le marché global de la vidéosurveillance est estimé à plus de 2 milliards d'euros en France et considéré comme le plus rentable du secteur de la sécurité privée [1]. Le poids spécifique de la vidéosurveillance algorithmique (VSA) reste difficile à quantifier, que ce soit en France ou à l'international. On estime cependant qu'à l'échelle mondiale, le marché global de la reconnaissance faciale représente 5,7 milliards de dollars avec des perspectives de croissance à 12 milliards en 2028. Parmi les dizaines de sociétés spécialisées dans la VSA qui se déploient en France, moins de dix proposent de détecter automatiquement les vols à l'étalage dans les magasins. Le leader français de ce sous-segment de la surveillance « augmentée » est la jeune société française Veesion.

Lancée en 2018 par Thibault David et Benoît Koenig, deux anciens élèves d'HEC, cet éditeur de logiciels revendique le chiffre difficilement vérifiable de 5 000 magasins équipés dans le monde, dont plus de la moitié en France. L'entreprise affiche des références clients prestigieuses telles que la Fnac, Monoprix Spar, Casino, Carrefour, Super U, Intermarché, Leclerc, Intersport et des groupements de pharmacies.

Relié à des caméras de surveillance, son logiciel repose sur la technologie dite de vision par ordinateur (une branche de l'intelligence artificielle qui analyse les pixels des images). Les données comportementales des clients tels que les mouvements du corps (tête, bras, mains, jambes, poitrine) et les éventuels attributs (chariot, poussette, sac à dos, à main ou de course) seraient analysés en continu dans les rayons du magasin pour tenter de déterminer si la personne qui est en train de manipuler un produit va commettre un vol ou non. Si l'algorithme identifie une situation « suspecte », l'application génère une alerte sur le téléphone ou l'écran en caisse. Selon Veesion, cette technologie permettrait, pour quelques centaines d'euros par mois, de sauver les commerçants de la faillite en « réduisant de 60 % les pertes liées au vol ». Il y a un seul hic : le déploiement de ces algorithmes de surveillance dans les magasins n'est à ce jour autorisé par aucun texte de loi, alors même qu'il soulève de nombreux problèmes.

Une pratique illégale ?

Ces technologies opèrent en effet un changement de nature dans la pratique de la surveillance par les caméras traditionnelles. Les personnes ne sont plus simplement filmées, mais analysées en temps réel et à leur insu, par un algorithme conçu en toute opacité par des entreprises privées. Ces outils de collecte et de traitement de données personnelles restent « invisibles » pour les clients du magasin, automatiquement considérés comme des voleurs potentiels. Pour les ONG comme Amnesty international, ils constituent une menace pour le droit à la vie privée et les libertés des citoyens. Ils opèrent également un changement d'échelle de la surveillance, conduisant à « un traitement massif de données personnelles », selon les termes de la Commission nationale informatique et libertés (Cnil).

Selon Veesion, son logiciel est conforme au Règlement général sur la protection des données (RGPD), qui fixe les standards européens dans ce domaine, puisqu'il s'agit d'une simple « analyse de gestes ». Pour le juriste et membre de La Quadrature du Net, Martin Drago cependant, il s'agit bien de données biométriques : « La réglementation européenne définit bien les données biométriques comme des données relatives aux caractéristiques “comportementales” d'une personne aux fins de son identification unique. L'identification unique signifiant ici non pas de retrouver son identité, mais de l'individualiser par rapport au reste des autres personnes. » Un client peut en effet être identifié comme un possible voleur puis appréhendé sans même recourir à un système de reconnaissance faciale.

« En principe, les dispositifs de caméras augmentées (…) sont interdits en l'absence de cadre légal spécifique », précisait déjà la Cnil en 2022. La loi du 19 mai 2023, dite loi JO, qui autorise à titre expérimental l'usage de la VSA en temps réel dans l'espace public pour lutter contre le terrorisme et les troubles graves à l'ordre public, comprend seulement huit situations de détection possible (départ de feu, bagage abandonné, présence d'armes, etc.), dont le vol dans les magasins est exclu. Pour les jeunes startuppers, obtenir un changement de législation est donc un enjeu existentiel.

Bras de fer avec la Cnil

Veesion s'attache les services de Tilder dès le lancement commercial de son logiciel en 2021. Comptant dans ses équipes d'anciens ministres tels que Marlène Schiappa et Michel Sapin, ou encore l'ancien président du Medef Pierre Gattaz, ce cabinet de conseil organise des rencontres avec de nombreux décideurs pour « évoquer le cadre juridique de la vidéosurveillance intelligente » et, à partir de 2022, d'« échanger sur l'avis de la Cnil » [2]. L'offensive communicationnelle de la start-up se joue également dans les médias. Des nombreux émissions télévisées (« Capital », C à vous », « Envoyé Spécial », etc.), les JT de France 2 et TF1, des radios (France Inter, RMC, RTL, Sud Radio, Europe 1) et la presse écrite (Le Figaro, Les Échos, Le Parisien, La Provence, Challenges, Forbes, etc.), vantent un outil innovant, rentable et efficace pour détecter les voleurs. Dans la foulée, Veesion réalise une première levée auprès de plusieurs fonds de capital-risque dont Aglaé Ventures, propriété de Bernard Arnault.

En novembre 2023, cependant, les services de la Cnil contrôlent les locaux de Veesion et inspectent quelques commerces qui utilisent leur logiciel. Dans un courrier envoyé aux dirigeants de la société le 6 juin 2024, l'autorité pointe les risques pour les libertés publiques (notamment celle « d'aller et venir ») générés par cette « surveillance automatique » des citoyens, tout en soulignant les insuffisances des dispositifs mis en place par la start-up pour faire respecter le droit d'opposition des individus soumis à ce contrôle algorithmique, droit consacré par le RGPD. La Cnil relève également l'inefficience du dispositif qui « génère un grand nombre d'alertes concernant des gestes finalement non qualifiés de vol par les clients » et considère que la base légale de « l'intérêt légitime » ne peut pas être utilisée par les commerçants pour justifier une telle surveillance de leurs clients. Un coup dur pour les jeunes entrepreneurs, en pleine négociation pour obtenir une seconde levée de fonds.

Ils tentent quelques jours plus tard de faire suspendre cette décision administrative par une procédure d'urgence auprès du Conseil d'État. Le juge administratif rejette la requête de Veesion, et l'entreprise finit par se désister peu avant la seconde audience qui devait avoir lieu en juin 2025, arguant que « le recours n'avait plus lieu d'être pour des raisons procédurales ». Entre-temps, elle avait bouclé sa deuxième levée de fonds, avec 53 millions d'euros, dont une partie glanée auprès de l'État français via Bpifrance, la banque publique d'investissement.

Droit d'opposition

Avec une activité commerciale en pleine expansion, Veesion cherche alors de nouveaux leviers d'influence pour faire légaliser l'usage de leur logiciel. Elle s'attache les services d'un nouveau cabinet, Vae Solis, cofondé par Philippe Manière, ancien directeur général de l'Institut Montaigne, pour lancer une nouvelle série de rendez-vous avec des décideurs. La start-up peut aussi compter sur le soutien du Perifem. L'organisation patronale, qui compte parmi ses adhérents, outre les grandes enseignes de distribution, des acteurs nationaux et internationaux de la vidéosurveillance dont Veesion, s'est lancé en parallèle depuis 2022 dans sa propre campagne de lobbying pour étendre l'usage de la « vidéosurveillance intelligente », avec une cible en particulier : faire exclure l'utilisation de caméras de vidéosurveillance augmentée du domaine du droit d'opposition prévu par l'article 21 du RGPD [3].

Présent en mars 2026 à la même table-ronde que Paul Midy, le délégué général du Perifem Franck Charton a raconté comment, accompagné par le cabinet d'avocats Momentum, son organisation a obtenu gain de cause auprès du « gendarme des données personnelles », qui finit par donner en mai 2025 un avis favorable (sous conditions). Mais ce feu vert relatif ne porte encore que sur l'autorisation du traitement algorithmique pour détecter les vols des clients aux caisses automatiques des magasins – et non dans les rayons comme le souhaite Veesion. « C'était un premier pas très important, maintenant on est sur la proposition de loi de Paul Midy », conclut Charton. De fait, l'extension de ce retrait du droit d'opposition est au cœur du texte soumis au Parlement.

Député « tech-friendly »

« C'est vraiment précieux d'avoir des élus tech-friendly et engagés au Parlement », fera savoir dans un post Linkedin le cofondateur de Veesion, Benoît Koenig, au sujet du député Renaissance venu leur rendre visite dans leurs locaux parisiens en 2025.

Paul Midy connaît bien le monde de l'entreprise qu'il défend. Consultant au sein du célèbre cabinet de conseil McKinsey pendant sept ans, il a ensuite pris les rênes de la filiale tourisme de Jumia Group, une multinationale du commerce en ligne opérant principalement sur le continent africain, dans laquelle il a conservé ses actions. Après un bref passage à la direction de l'entreprise de livraison de repas Frichti, il est propulsé en 2020 à la tête du parti La République en marche en 2020, et élu député de l'Essonne en 2022. Surnommé le « start-upper » par le magazine Marianne, membre du Conseil national de l'IA et du numérique, le député affiche un soutien sans faille pour le secteur de la French Tech.

Pour défendre la proposition de loi qu'il dépose en mars 2025, Paul Midy reprend allégrement les éléments de langage de Veesion et des autres acteurs du marché. L'exposé des motifsévoque ainsi le « véritable fléau du vol à l'étalage », pesant 120 milliards d'euros dans le monde et, en France, une perte qui pourrait « représenter jusqu'à 4 % des ventes annuelles » pour les magasins. Des chiffres quelque peu trompeurs puisque les 120 milliards correspondent au total de la « démarque inconnue », ce qui inclut les erreurs administratives, fraudes internes ou des fournisseurs et autres anomalies non identifiées – le vol à l'étalage ne comptant que pour 36 % du total [4]. La répercussion financière globale de la démarque inconnue sur les ventes annuelles des commerces se situe quant à elle autour de 1 % en moyenne, selon plusieurs sources du secteur. Le texte évoque également « l'impact majeur » des vols « occasionnels » et est illustrée par cet exemple : « Un vol de 20 € de marchandises, commis quatre fois par semaine, peut entraîner une perte de plus de 4 000 € par an. » Un exemple et un chiffre utilisés pendant des années dans les présentations commerciales et le logiciel de Veesion.

Lors des débats à l'Assemblée nationale le 2 février 2026, le député Paul Midy affirme que le dispositif permettrait de réduire jusqu'à 50 % des vols – là encore un chiffre très proche de ceux vantés par Veesion. Une argumentation qui fait bondir l'élue écologiste Cyrielle Chatelain : « Vous vous étiez engagé en commission à nous communiquer de manière transparente la méthodologie utilisée pour parvenir à ces chiffres. Sur quel échantillon ont-ils été calculés ? Qui les a fournis ? La réponse à cette question est d'autant plus intéressante qu'il existe une suspicion que la loi ait été conçue pour servir des intérêts privés. »

Pour la députée Élisa Martin, du groupe LFI, Paul Midy « essaye de nous vendre un projet de loi dans l'intérêt des petits commerçants, mais ces logiciels s'adressent aussi aux grands centres commerciaux ! Il y a d'autres façons de lutter contre le vol à l'étalage, qui sont pour la grande majorité des vols d'opportunité. » Pour elle, cette législation traduit la « volonté de la Macronie de mettre en place ces dispositifs de surveillance, mais aussi de soutenir les industriels français qui ont besoin d'images pour entraîner leurs logiciels ».

Derrière « l'IA », une analyse sous-traitée à Madagascar

L'accès aux images de vidéosurveillance collectées dans les commerce est en effet l'autre enjeu sous-jacent de cette proposition de loi. Si le cofondateur de Veesion, Thibault David, se vante d'avoir entraîné son algorithme « avec beaucoup de voleurs professionnels » embauchés en freelance et « dont certains ont fait de la prison pour ça », l'IA nécessite une très grande quantité d'images pour que le logiciel reconnaisse efficacement des situations de vols et n'émette pas un trop grand nombre de fausses alertes. Une enquête de France Info a révélé en 2024 que les images de surveillance des supermarchés français équipés par Veesion étaient visionnées et annotées par des travailleurs précaires chez des sous-traitants à Madagascar, payés 6 centimes la tâche, soit une centaine d'euros par mois. En lieu et place de la prétendue « détection automatisée grâce à l'IA » promise par la start-up française, ces travailleurs du clic doivent débusquer eux-mêmes « en direct, en temps réel » les situations de vols et envoyer une alerte pour arrêter les suspects – un travail humain, comparable à celui d'un opérateur de vidéoprotection derrière les écrans du magasin.

Les chercheurs Clément Le Ludec et Maxime Cornet, qui ont étudié à Madagascar le travail des annotateurs pour un éditeur de logiciel détectant les vols à l'étalage [5], soulignent la difficulté technique à différencier un geste d'achat d'un geste de vol : « Placer un objet dans un sac personnel et non un caddie n'indique pas forcément une volonté de ne pas régler le produit en caisse. » Ils décrivent aussi la « double casquette » des travailleurs malgaches, qui doivent à la fois classifier une situation de vol pour alimenter l'IA et émettre une alerte en temps réel aux salariés du magasin. Un doublement de rôles qui vaut aussi pour les caissiers et caissières dans les commerce en France, impliqués dans ce travail de sécurité provoqué par les alertes qu'ils reçoivent.

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Cavaliers législatifs

Adoptée en première lecture à l'Assemblée nationale le 18 mars 2026 grâce au soutien de la droite et de l'extrême droite, la proposition de loi de Paul Midy est actuellement entre les mains du Sénat. Lors de la table ronde organisée par le Perifem, le député Renaissance a annoncé vouloir accélérer les choses en intégrant aussi ses propositions au projet de loi gouvernementale dit « Ripost » (censé lutter contre les rodéos urbains, les rave-partys, l'usage de stupéfiants, les feux d'artifice, etc.) débattu en ce moment à l'Assemblée nationale. Étrangement, il a promis d'en faire un « cavalier législatif pour réussir à aboutir rapidement » – ignorant probablement que le terme de « cavalier législatif » désigne une mesure introduite par amendement dans une loi en préparation sans rapport avec le texte en question, ce qui provoque normalement un rejet du Conseil Constitutionnel.

L'amendement à la loi Ripost a été déposé le 18 mai 2026 par le sénateur Les Républicains Antoine Lefèvre. Un nouveau véhicule législatif dont le calendrier n'est pas encore connu. Mais le conseil constitutionnel qui pourrait bien de toute façon se dresser sur le chemin de cette loi, selon Élisa Martin. Pour elle, le retrait du droit d'opposition serait une « contrainte » obligeant les citoyens à se « soumettre à l'analyse automatisée de leurs comportements, ce qui est tout simplement contraire au RGPD », et qui justifierait une censure.

Sur ce point aussi, la réponse de Paul Midy est quelque peu désarmante : « Concrètement, à l'entrée du commerce, il sera affiché le plus clairement possible qu'il y a des caméras augmentées, ce qui permettra aux clients potentiels, s'ils ne veulent pas être filmés par ces caméras, de ne pas y entrer. »

Les citoyens qui ne souhaiteraient pas subir une analyse algorithmique de leurs gestes pour alimenter les profits d'entreprises sans contrepartie auraient donc une solution : ne plus faire leurs courses.


[1] En toute sécurité. Atlas 2024

[3] Vae Solis organise en 2025, selon ses déclarations à la HATVP, des discussions informelles et des réunions avec des hauts fonctionnaires, membres du Gouvernement ou de cabinet ministériel du ministère de l'Économie, de l'Intérieur et des Finances, pour « échanger sur la législation en cours en matière d'analyse automatisée des images de vidéosurveillance dans les commerces ».

[4] National Retail Federation, National Retail Security Survey 2023

[5] « La politique numérique de la sécurité urbaine », Revue Réseaux, éditions La Découverte, mai-juin 2025.

26.05.2026 à 12:47

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Plongée dans les méandres de la « French Tech » et et de ses relations étroites avec la sphère politique.

- Intelligence artificielle, lobbying et conflits d'intérêts / , , , , , ,
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Lors de son arrivée à l'Élysée en 2017, Emmanuel Macron a mis en avant le slogan de la start-up nation pour justifier une politique favorable aux investisseurs, aux dirigeants d'entreprise et à « l'innovation ». Politique qui est aussi un gigantesque effet d'aubaine pour des personnalités politiques et des entrepreneurs proches du pouvoir.

Dans cette série d'enquêtes, nous nous plongeons dans les méandres de la « French Tech » et et de ses relations étroites avec la sphère politique.

Ministres reconvertis en startuppers, zones grises entre public et privé, conflits d'intérêts... Le prétexte de « l'innovation » (pas toujours très probante au demeurant) est souvent utilisé pour promouvoir des lois et des régulations favorables à l'enrichissement de quelques-uns, et qui rognent sur les droits et les libertés individuelles et collectives.

21.05.2026 à 07:00

Olivier Petitjean
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D'année en année, les bénéfices réalisés par les filiales de TotalEnergies dédiées au négoce, ou « trading », de pétrole et de gaz représentent 40%, voire parfois 80% des remontées de dividendes vers la tête de groupe. Critiquée sur ses superprofits et leur faible taxation, la major affirme partout que qu'elle paie ses impôts « là où elle extrait du pétrole et du gaz ». En réalité, ces filiales très lucratives sont basées à Singapour, en Suisse et au Royaume-Uni, où TotalEnergies ne produit (…)

- De l'Ukraine à l'Iran, pétrole et profits de guerre / , , , , , , ,
Texte intégral (3681 mots)

D'année en année, les bénéfices réalisés par les filiales de TotalEnergies dédiées au négoce, ou « trading », de pétrole et de gaz représentent 40%, voire parfois 80% des remontées de dividendes vers la tête de groupe. Critiquée sur ses superprofits et leur faible taxation, la major affirme partout que qu'elle paie ses impôts « là où elle extrait du pétrole et du gaz ». En réalité, ces filiales très lucratives sont basées à Singapour, en Suisse et au Royaume-Uni, où TotalEnergies ne produit pas (ou peu) d'hydrocarbures, mais où elles bénéficient d'une fiscalité très avantageuse. Le contexte actuel de tensions géopolitiques leur profite à plein. Explications.

Alors que le conflit en Iran s'éternise, TotalEnergies et la plupart des autres majors pétrolières ont annoncé des profits record pour le premier trimestre 2026. La hausse du cours des hydrocarbures et la persistance des incertitudes géopolitiques augurent de bénéfices tout aussi considérables dans les prochains mois, relançant le débat sur la taxation de ces « superprofits ».

Comme le souligne une tribune signée par plusieurs économistes, ces gains record « ne traduisent ni une hausse de l'activité réelle ni, de manière significative, une augmentation de leurs coûts de fonctionnement » et « ne reflètent pas non plus une performance économique propre, ne découlent ni d'une innovation ni d'une prise de risque, mais d'une situation extérieure, à savoir la guerre en Iran ». Pourquoi dès ne pas en prélever une partie pour faire face aux conséquences de la hausse des cours pour les usagers ?

Le gouvernement français fait la sourde oreille sur la taxation des profits de guerre, en reprenant sans le questionner l'argumentaire de la major pétrolière.

Le gouvernement français a pourtant choisi de faire la sourde oreille, comme en 2022 suite à l'invasion russe de l'Ukraine, en reprenant sans le questionner l'argument clé des dirigeants de TotalEnergies : le groupe réaliserait ses profits là où il extrait du pétrole et du gaz, et non en France. De sorte que, premièrement, il serait injuste – voire selon certains « néocolonial » – que l'État français cherche à récupérer des revenus sur des activités localisées dans d'autres pays du Sud, et que deuxièmement, ce serait de toute façon juridiquement impossible [1].

Les activités de TotalEnergies en France, à savoir essentiellement (selon le groupe) les raffineries, seraient quant à elles structurellement déficitaires, ce qui expliquerait qu'il paie très rarement l'impôt sur les sociétés dans l'Hexagone. « TotalEnergies paie ses impôts dans les pays où elle réalise des bénéfices, très majoritairement dans les pays où elle produit de l'énergie », a ainsi résumé l'entreprise sur le réseau social d'Elon Musk.

Négoce : la face cachée de TotalEnergies

Dans un précédent article, nous étions déjà revenus sur les faiblesses et les non-dits de cet argumentaire (lire Est-il vrai que « TotalEnergies paie ses impôts là où le groupe extrait du pétrole et du gaz » ?). On en retiendra surtout que de par sa structuration en une multiplicité de filiales commerçant entre elles, un groupe comme TotalEnergies est en capacité de loger ses profits dans certains pays plutôt que dans d'autres pour des raisons de convenance – qu'elles soient fiscales ou autres. En l'occurrence, les activités françaises du groupe semblent supporter un niveau de coûts anormalement élevé, ce qui les rend moins profitables que chez certains de nos voisins européens, pour des niveaux de ventes supérieurs ou largement supérieurs.

Un groupe comme TotalEnergies est en capacité de loger ses profits dans certains pays plutôt que dans d'autres pour des raisons de convenance.

La justification est tout aussi contestable en ce qui concerne la source des profits réalisés par TotalEnergies. Contrairement à ce que le groupe et ses défenseurs dans les médias et dans la classe politique laissent entendre, une bonne partie de ces bénéfices ne proviennent pas des activités d'extraction de pétrole et de gaz, mais d'une autre activité dont ils parlent beaucoup moins volontiers : le négoce, ou « trading » d'hydrocarbures.

Gabriel Zucman a récemment attiré l'attention sur ce point aveugle dans le rapport de « transparence fiscale » publié par TotalEnergies : l'existence d'importants centres de profits localisés non dans les principaux pays de production ou de vente du groupe, mais dans une discrète catégorie « Reste du monde », où ils sont très peu imposés. Pour l'économiste, il s'agit principalement des activités de « trading » ou négoce, basées en Suisse.

Des filiales très profitables

Dans l'infographie qui suit, nous présentons de manière simplifiée les filiales de TotalEnergies dédiées au trading ainsi les circuits juridiques et financiers par lesquels elles sont rattachées à la société mère qui chapeaute le groupe depuis Paris. Les deux principales de ces filiales sont Totsa (TotalEnergies Oil Trading SA), localisée à Genève en Suisse et spécialisée dans le pétrole, et TotalEnergies Gas & Power (TGP), basée formellement au Royaume-Uni, et spécialisée dans le gaz et le GNL (gaz naturel liquéfié). Le plus gros de ses opérations est cependant réalisé dans une branche située, elle aussi, à Genève.

Trading : des filiales stratégiques et très profitables pour TotalEnergies
Infographie : Sandra Mu

Ces filiales de TotalEnergies ont pour activité d'acheter du pétrole ou du gaz à d'autres filiales du groupe ou à des producteurs tiers, puis de revendre ce pétrole ou ce gaz, soit à des filiales du groupe, soit à d'autres clients. Au passage, elles cherchent à réaliser une plus-value plus ou moins importante, que ce soit aux dépens des entreprises extérieures avec lesquelles elle font affaire, mais aussi potentiellement (et on retrouve là la question stratégique de la localisation des bénéfices au sein du groupe) aux dépens des autres filiales de TotalEnergies auxquelles elles achètent ou vendent des hydrocarbures.

Le milliard de dollars de plus-value réalisé au début de la guerre en Iran, opération certes spectaculaire, ne fait qu'illustrer ce qui est en réalité l'activité quotidienne des filiales de trading.

La major n'est pas obligée de rendre publique la liste des entreprises auxquelles elle achète du pétrole et du gaz, sauf lorsque celles-ci sont propriété en tout ou en partie d'un État. On sait ainsi que Totsa a acheté en 2024 pour un peu plus de 156 millions de dollars de pétrole à l'entreprise nationale irakienne Somo, ou encore que TGP a acquis cette même année pour plus de 200 millions de dollars de gaz et de GNL auprès d'Uniper, désormais détenue à 100% par Berlin. Mais ces transactions ne représentent qu'une minorité des volumes de pétrole et de gaz qui sont négociés par les filiales de trading.

Le Financial Times a raconté comment des traders travaillant pour Totsa à Genève ont réalisé une plus-value d'un milliard de dollars en réussissant à mettre la main, au début du conflit, sur des cargaisons de brut qui n'étaient pas bloquées du mauvais côté du détroit d'Ormuz. Une opération spectaculaire, certes, mais qui ne fait qu'illustrer ce qui est en réalité l'activité quotidienne de ces filiales de trading : une activité par nature spéculative, qui est d'année en année l'une des principales sources de profits du groupe.

Localisation stratégique

En se plongeant dans les comptes des filiales concernées, il est possible de suivre en partie la remontée des profits du trading vers la société mère de TotalEnergies, puis vers ses actionnaires. C'est ce que nous présentons dans cette deuxième infographie, avec les chiffres pour 2024 (dernière année pour laquelle les comptes sont disponibles pour toutes les filiales).

Les remontées de dividendes des filiales de trading de TotalEnergies en 2024
Infographie : Sandra Mu

Côté pétrole, malheureusement, on se heurte rapidement à un mur, du fait de la localisation de la filiale Totsa en Suisse. Les comptes sociaux 2024 de de TotalEnergies SE indiquent simplement qu'elle a réalisé un profit de 2,3 milliards d'euros cette année là et qu'elle a fait remonter 3,2 milliards d'euros à la société mère. On ne sait pas à quel niveau elle est imposée en Suisse, ni l'état de sa trésorerie.

En 2023, le taux d'imposition de la filiale singapourienne de trading était de 6,6%. Et l'année d'avant de 5,3%.

Il est cependant possible d'en apprendre un petit peu plus en étudiant les comptes d'une sous-filiale, basée à Singapour, qui gère les activités de négoce de la major française sur le continent asiatique. Détenue à 100% par Totsa, TotalEnergies Trading Asia a réalisé en 2024 un bénéfice de 222 millions de dollars US. Les impôts qu'elle a versés à la cité-État ont été de 39 millions de dollars, soit un taux d'imposition relativement avantageux de 14,9% (pour rappel, le taux de l'impôt sur les sociétés est aujourd'hui de 25% en France, contre 33% il y a encore quelques années). En 2023, année plus faste avec un bénéfice déclaré de près de 400 millions de dollars, ce taux d'imposition était encore plus bas à... 6,6%. Et l'année d'avant de 5,3% pour un bénéfice après impôt de 458 millions. Singapour propose de fait une taxation très accommodante pour les revenus du pétrole (10%) et du GNL (5%), ce qui explique sans doute le choix de TotalEnergies d'y implanter sa sous-filiale.

Un rôle charnière dans les activités gazières

Côté gaz cette fois, avec TGP, nous disposons de plus d'informations. Basée au Royaume-Uni – et plus précisément à Tadworth, dans le Surrey, juste au sud de Londres –, cette filiale est soumise à davantage d'obligations de transparence et ses comptes sont publics. Outre les opérations de négoce, elle abrite aussi des modestes activités de ventes de gaz et d'électricité sur le marché britannique. Elle dispose de branches en France, en Belgique, en Espagne et surtout en Suisse, à la même adresse officielle que Totsa à Genève.

La branche suisse semble clairement la plus active, si l'on en croit l'impôt sur les sociétés qu'elle déclare avoir versé dans le pays en 2024 : 142 millions de livres sur 206 millions au total. Les 64 millions restants sont acquittés au Royaume-Uni, l'Espagne et la France se contentant de miettes. En 2024, le taux d'imposition cumulé de TGP aura été de 16,6 % (le taux normal étant de 25% outre-Manche). En 2022 et 2023, années plus profitables pour la filiale, ce taux était de seulement 9,6 % et 10 % respectivement. Là encore, des conditions plutôt avantageuses.

En 2024 encore, TGP a acheté pour 1,9 milliard d'euros de gaz naturel liquéfié au mégaprojet russe Yanal LNG, et pour 2,4 milliards d'euros en 2023.

Les comptes de TGP donnent également quelques indications sur ses transactions avec d'autres entités du groupe, qui permettent de se plonger dans les dynamiques internes de commerce entre filiales. Le tableau reste incomplet, TotalEnergies ayant profité d'une exemption légale lui permettant de garder confidentielles les opérations de TGP avec d'autres filiales détenues à 100%. On constate cependant des flux financiers importants avec des sociétés partiellement détenues par TotalEnergies opérant des forages et des usines de liquéfaction partout dans le monde, comme Abu Dhabi Gas Liquefaction, Angola LNG, Ichtys LNG (Australie), Nigeria LNG, Qatar Liquefied Gas Company, et surtout Yamal LNG, le mégaprojet de la major française dans la Russie poutinienne. En 2024 encore, TGP lui a acheté pour 1,6 milliard de livres de GNL (1,9 milliard d'euros), et pour 2,4 milliards d'euros en 2023. TGP joue clairement un rôle charnière dans les activités gazières de TotalEnergies à l'échelle mondiale.

Au passage : on note aussi en 2024 des achats et des ventes importants, pour plusieurs centaines de millions de livres, à la Compagnie électrique de Bretagne, qui gère la centrale électrique au gaz de Landivisiau, dans le Finistère, ce qui suggère soit que TGP lui a vendu du gaz et lui a racheté de l'électricité en grande quantité, soit peut-être une transaction de convenance sur des stocks de gaz.

Au final, TGP a réalisé en 2024 un bénéfice de 1,2 milliard de livres sterling (1,4 milliard d'euros), contre 2,1 en 2023 (2,4 milliards d'euros). Elle a versé en 2024 (sur les profits 2023) un dividende de 2,3 milliards de livres sterling (2,8 milliards d'euros) à ses propriétaires directs, à savoir d'autres sociétés du groupe TotalEnergies : en premier lieu, à 92%, une autre filiale britannique baptisée TotalEnergies Gas & Power Holding UK, mais aussi une société française du nom de Global LNG, et un fonds d'intéressement pour les traders suisses du groupe.

Empilement de sociétés

Contrairement à Totsa qui est directement reliée à la société mère TotalEnergies SE, TGP est rattachée au groupe à travers une succession de sociétés britanniques puis françaises dont la plupart n'ont pas d'employés. La majorité de ses dividendes remonte donc à TotalEnergies Gas & Power Holding UK, qui héberge en outre d'autres activités dites d'aval en Grande-Bretagne (vente de gaz, énergie renouvelable et une centrale électrique). Cette société verse ensuite des dividendes à peu près équivalents à une troisième, Elf Petroleum UK, qui intègre en outre les activités extractives de TotalEnergies dans la partie britannique de la Mer du Nord. Elf Petroleum verse ensuite des dividendes légèrement supérieurs, de 3,2 milliards d'euros en 2023, à une autre société encore, TotalEnergies Holdings UK, qui à son tour les reverse à une société cette fois basée en France, TotalEnergies Holdings Europe.

Les dividendes issus de TGP remontent progressivement vers la société mère via une série de sociétés britanniques et françaises.

TotalEnergies Holdings Europe agrège les bénéfices de TGP et des autres activités britanniques avec ceux réalisés dans le reste de l'Europe, notamment en Norvège. En 2024, elle a reversé 7,2 milliards d'euros à ses actionnaires, soit son bénéfice de l'année précédente, et réalisé un profit de 5,9 milliards d'euros. Ces dividendes ont été reversés aux trois sociétés qui la contrôlent, à savoir la société mère du groupe TotalEnergies SE (53%, donc 3,8 milliards d'euros), une autre filiale directe la société mère du nom de TotalEnergies Holdings (30%, donc 2,2 milliards) et une filiale de cette dernière appelée Elf Exploration Production (17%, donc 1,2 milliard). TotalEnergies Holdings, qui regroupe les bénéfices remontant de nombreuses filiales aux activités diverses partout dans le monde (y compris Global LNG qui est apparu plus tôt en tant qu'actionnaire de TGP) a versé cette même année un dividende de 3,5 milliards d'euros à TotalEnergies SE.

Au final, donc, les dividendes issus de TGP remontent progressivement vers la société mère où ils arrivent, en s'agrégeant à d'autres dividendes, via TotalEnergies Holdings Europe et via TotalEnergies Holdings. Pourquoi une structuration aussi complexe ? Elle s'explique en partie sans doute par des raisons historiques, en partie par des raisons opérationnelles et financières. Elle permet aussi potentiellement à TotalEnergies – illustrant notre propos initial – de loger les profits là où c'est le plus commode.

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Remontées de dividendes

Les remontées totales de dividendes de filiales vers TotalEnergies SE se sont élevées en 2024 à 15,2 milliards d'euros – dont 3,8 milliards de TotalEnergies Holdings Europe, 3,5 milliards de TotalEnergies Holdings et 3,2 milliards de Totsa. Les dividendes remontés par Totsa et TGP en 2024 représentent 6 milliards d'euros, soit 40% du total. Cette proportion est cependant variable d'année en année. En 2023, pic de la première vague des superprofits, les dividendes de Totsa et TGP représentaient 9,5 milliards sur 11,6 remontés à la société mère, soit 82% du total ! L'année d'avant, en 2022, c'était 39% (3,8 milliards d'euros sur 9,7).

Les dividendes remontés par Totsa et TGP en 2024 représentent 6 milliards d'euros, soit 40% du total des dividendes empochés par la société mère TotalEnergies SE. En 2023, c'était 82% !

En 2025, Totsa a encore fait remonter à la société mère près de 2,6 milliards d'euros de dividendes. TotalEnergies Holdings lui a versé 6,7 milliards d'euros et TotalEnergies Holdings Europe 2,3 milliards d'euros, mais on ne sait pas encore, les comptes n'étant pas publiés, quelle part est issue de TGP pour cette année là.

Une grosse partie des profits générés par TotalEnergies ne vient donc ni de France, ni des pays du « Sud », ni de là où TotalEnergies extrait effectivement son pétrole et son gaz. Elle vient de places financières offshore comme Genève ou Singapour, où s'exercent des activités de négoce par nature spéculatives, qui y bénéficient en outre de conditions fiscales particulièrement avantageuses.

Et, comme le montre notre infographie, ces remontées de profits vont ensuite directement dans les poches des actionnaires. En 2024, les dividendes et rachats d'actions du groupe pétrogazier français équivalaient peu ou prou aux dividendes remontés à la société mère, qui n'est en réalité qu'une autre chaîne dans cette courroie de transmission.

On ne s'étonnera pas qu'il y a quelques semaines, en même temps que les dirigeants de TotalEnergies ont rendu public leur profit record du premier trimestre, ils ont aussi annoncé une augmentation du dividende et un doublement du programme de rachat d'actions.


[1] Lire par exemple ces tribunes dans Le Point et Le Monde.

20.05.2026 à 11:58

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Plongée dans les profits de guerre des multinationales pétrolières et gazières comme TotalEnergies et leurs manoeuvres pour esquiver les revendications de justice fiscale.

- De l'Ukraine à l'Iran, pétrole et profits de guerre
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L'invasion russe de l'Ukraine a inauguré une ère de "superprofits" pour les majors pétrolières et gazières comme TotalEnergies, et de débats houleux sur la nécessaire taxation de ces bénéfices de guerre - sans beaucoup d'effets concrets. Quelques années plus tard à peine, avec le conflit en Iran et dans le Golfe, la question revient au premier plan.

20.05.2026 à 07:00

Olivier Petitjean
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En signant fin 2025 un nouveau contrat avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump, Capgemini pouvait espérer toucher jusqu'à 365 millions de dollars. Une véritable manne pour sa filiale dédiée à la sous-traitance pour l'administration fédérale américaine, Capgemini Government Solutions.
Sauf que le groupe français se mettait ainsi au service de la politique la plus controversée du président américain, pour une activité qui n'a rien d'innocent : du « skip tracing », c'est-à-dire de (…)

- Chiffres / ,
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En signant fin 2025 un nouveau contrat avec l'ICE, la police anti-migrants de Donald Trump, Capgemini pouvait espérer toucher jusqu'à 365 millions de dollars. Une véritable manne pour sa filiale dédiée à la sous-traitance pour l'administration fédérale américaine, Capgemini Government Solutions.

Sauf que le groupe français se mettait ainsi au service de la politique la plus controversée du président américain, pour une activité qui n'a rien d'innocent : du « skip tracing », c'est-à-dire de la localisation de personnes en vue de leur arrestation et de leur déportation. Pour couronner le tout, l'entreprise devait être rémunérée en fonction du nombre de migrants qu'elle aurait réussi à faire appréhender.

L'Observatoire des multinationales a révélé l'existence de ce contrat à un moment où les actions et les méthodes de l'ICE étaient au centre de l'attention des médias du monde entier, avec l'assassinat de (entre autres) Renee Good et Alex Pretti.

Suite à nos révélations et au scandale qu'elles ont suscité au sein de l'entreprise et dans l'opinion publique, la direction a annoncé, au terme d'un conseil d'administration extraordinaire début février, la mise en vente de sa filiale controversée.

Depuis, aucune nouvelle. La direction de Capgemini veut tourner la page et se concentrer sur le déploiement de l'IA, qu'elle voit comme son principal levier de croissance (et peut-être son seul moyen de survie). Mais le sujet sera certainement à nouveau à l'ordre du jour de l'assemblée générale du groupe, qui se tient le 20 mai à Paris.

07.05.2026 à 08:00

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Une aide publique aussi massive que mal pensée. La subvention avait fait la une des médias il y a quatre ans : l'État français avait mis sur la table 2,9 milliards d'euros pour un projet d'extension de l'usine de semi-conducteurs de STMicroelectronics à Crolles, près de Grenoble, en partenariat avec l'entreprise GlobalFoundries. Cette aide – la plus importante dans un total de 8,7 milliards d'euros d'argent public fléchés vers les entreprises de puces, au nom de la « souveraineté (…)

- Actualités / , , , , , , , , , , , , , , ,
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Une aide publique aussi massive que mal pensée. La subvention avait fait la une des médias il y a quatre ans : l'État français avait mis sur la table 2,9 milliards d'euros pour un projet d'extension de l'usine de semi-conducteurs de STMicroelectronics à Crolles, près de Grenoble, en partenariat avec l'entreprise GlobalFoundries. Cette aide – la plus importante dans un total de 8,7 milliards d'euros d'argent public fléchés vers les entreprises de puces, au nom de la « souveraineté industrielle » – a fait l'objet d'un rapport très critique de la Cour des comptes. Elle pointe la faiblesse des garanties apportées par GlobalFoundries, qui semble avoir de fait abandonné le projet, le manque de conditionalités, et le fait que ces subventions bénéficient de manière disproportionnée à un petit nombre d'acteurs. Par pur hasard sans doute, on trouve derrière cette affaire les mêmes acteurs que pour le projet de centre de données Campus IA évoqué plus haut : Bpifrance, actionnaire de référence de STMicro, et le fonds émirati Mubadala, fondateur de MGX.

Carrefour met les bouchées doubles dans les territoires occupés. Mis en cause depuis de nombreux mois pour son implantation dans les colonies illégales en Cisjordanie, le groupe Carrefour ne semble pas refroidi dans ses ardeurs par le génocide en cours à Gaza, ni par les violences et abus croissants subis par la population palestinienne. Selon une note d'actualités de la Plateforme Palestine, il y a maintenant dans les territoires occupés deux supermarchés d'un franchisé israélien de Carrefour qui arborent ostensiblement l'enseigne du groupe français. Un autre franchisé de Carrefour gère une plateforme de livraison qui dessert les colonies illégales en Cisjordanie. Le champion tricolore a récemment ouvert ses premiers hypermarchés en Israël à grand renfort de publicité.

Après les médias Bolloré, les députés Bolloré. La commission d'enquête de l'Assemblée nationale sur l'audiovisuel public a publié son rapport à charge, rédigé par le député ciottiste Charles Alloncle, énième produit du croisement entre le monde des start-ups (il a été analyste dans le capital-risque et cofondé une « fintech » sous l'égide du Crédit agricole) et celui de la droite radicale. Soutenu pendant six mois par les médias Bolloré, le parlementaire est désormais visé par une plainte pour prise illégale d'intérêts, tandis que Lagardère News, propriété du milliardaire d'extrême droite qui contrôle notamment Europe 1 et le JDD, est visé par une plainte pour « trafic d'influence actif ». Selon les révélations du Monde, la direction des affaires institutionnelles de Lagardère a envoyé à plusieurs membres de la commission d'enquête des listes de questions hostiles à l'audiovisuel public en amont des auditions.

Une filiale LVMH veut affaiblir les lois européennes anti-déforestation. Selon Global Witness, une tannerie italienne appartenant depuis peu au groupe français, Nuti Ivo Group, se fournirait en cuir auprès d'entreprises paraguayennes liées à la déforestation. Ce qui explique peut-être qu'au même moment, son dirigeant soit à la pointe d'une campagne d'influence à Bruxelles pour assouplir les réglementations européennes qui visent à limiter ce type d'importations. LVMH – impliqué en parallèle dans un lobbying pour la dérégulation de certains produits chimiques nocifs, voir notre article – a nié être concerné par cette campagne. Lire l'article de Politico.

Backlash anti-écolo : les actionnaires résistent (un peu). BP tenait son assemblée générale annuelle fin avril. Le groupe pétrolier britannique a décidé, plus ouvertement que ses homologues européens Shell et TotalEnergies, de surfer sur la croisade anti-renouvelables menée par Donald Trump et d'accroître drastiquement ses investissements dans les énergies fossiles. C'était quand même aller un peu trop loin pour la plupart de ses actionnaires, qui ont infligé à sa direction des défaites symboliques, votant notamment contre une résolution proposant d'abandonner tous les engagements de transparence climatique de BP. La démocratie actionnariale sera-t-elle un remède suffisant contre les reculs écologiques et le management autoritaire qui se propage depuis la Maison Blanche et la Silicon Valley jusque dans les autres entreprises ? On peut malheureusement craindre que non.

07.05.2026 à 07:00

Olivier Petitjean
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Le datacenter géant annoncé à Fouju, en Seine-et-Marne, est présenté comme l'archétype de l'infrastructure numérique « souveraine » dont nous aurions besoin pour réduire nos dépendances. Le projet est pourtant contrôlé à 70% par un fonds d'Abu Dhabi, MGX, dont les liens étroits avec Donald Trump et ses proches, les géants américains de la Tech comme Microsoft, la Chine, ou encore les services de sécurité émiratis devraient susciter davantage d'inquiétude. Enquête.
Le projet avait été (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , , , , , , , , ,
Texte intégral (2659 mots)

Le datacenter géant annoncé à Fouju, en Seine-et-Marne, est présenté comme l'archétype de l'infrastructure numérique « souveraine » dont nous aurions besoin pour réduire nos dépendances. Le projet est pourtant contrôlé à 70% par un fonds d'Abu Dhabi, MGX, dont les liens étroits avec Donald Trump et ses proches, les géants américains de la Tech comme Microsoft, la Chine, ou encore les services de sécurité émiratis devraient susciter davantage d'inquiétude. Enquête.

Le projet avait été annoncé en grande pompe par l'Élysée en février 2025 à l'occasion du Sommet de l'IA. Sur les 109 milliards d'euros d'investissements promis à cette occasion en vue de la construction de nouvelles infrastructures numériques en France, près de la moitié était réservée à un énorme centre de données de 1,4 GW, implanté dans la commune de Fouju en Seine-et-Marne et baptisé « Campus IA », sous l'égide d'un « consortium de champions franco-émiratis ».

Au tour de table : MGX, un fonds souverain basé à Abu Dhabi, Bpifrance (donc l'État français), la pépite tricolore Mistral AI et le concepteur américain de puces Nvidia. Les documents de présentation annoncent également « un réseau de partenaires industriels, énergétiques et académiques (Bouygues, EDF, RTE, l'École Polytechnique, Sipartech), qui contribuent à la réussite opérationnelle et scientifique du projet ». RTE, gestionnaire public du transport électrique et filiale d'EDF, est même déclaré co-maître d'ouvrage, en charge du raccordement. La facilité de connexion à un réseau alimenté par de grandes quantités d'électricité nucléaire « décarbonée » était de fait l'un des arguments clés mis en avant par Emmanuel Macron lors du Sommet.

Des concertations ont eu lieu localement ces derniers mois à la demande des entreprises partenaires elles-mêmes. Dans ce cadre, comme nous l'ont confirmé plusieurs participants, elles ont systématiquement refusé de répondre aux questions sur le montage financier, la répartition de l'actionnariat et les leviers dont disposaient l'État et Bpifrance pour garantir son caractère « souverain », s'abritant derrière le « secret des affaires ».

Une répartition qui pose question

Si le pacte d'actionnaires est effectivement gardé confidentiel, une simple recherche dans le registre des sociétés permet pourtant d'en savoir un peu sur la genèse du projet et le poids relatif des associés. La société Campus IA a été créée en avril 2025 via une société de formalités administratives logée au 3, boulevard de Sébastopol, tout près de la place du Châtelet à Paris. C'est encore aujourd'hui son siège social, et celui des nombreuses sociétés annexes, au nombre de treize à ce jour, créées pour son financement.

Pour un projet souvent qualifié de « souverain », le contrôle reste fermement entre les mains du fonds émirati MGX.

MGX apparaît officiellement comme unique actionnaire de la société en juin de la même année, avant de faire fait entrer Bpifrance, Mistral AI et Nvidia au capital en décembre, puis de procéder à une nouvelle augmentation de capital en mars 2026, avec les mêmes associés. Les documents relatifs à ces augmentations, partiellement caviardés, permettent tout de même de reconstituer très exactement la répartition de leurs parts au capital : 70% pour MGX, 25% pour Bpifrance, 4% pour Nvidia et 1% pour Mistral AI.

Pour un projet souvent qualifié de « souverain », le contrôle reste donc fermement entre les mains du fonds émirati. Le poids très symbolique de Mistral AI, alors même que le présumé champion français de l'intelligence artificielle a levé des fonds pour investir dans ses propres centres de données, pose question. En tout cas, c'est un dirigeant de MGX, le Français Thibaud Desfossés, ancien consultant chez McKinsey, qui a logiquement pris la direction de Campus IA et en constitue le visage public, assurant à qui veut l'entendre que le futur centre de données « constituera un pilier essentiel de la souveraineté numérique et technologique de la France ».

Pétrodollars

MGX a été créé en 2024 par le fonds souverain émirati Mubadala, partenaire de Bpifrance depuis 2014. Mubadala a notamment abondé en 2020 le fonds dit « Lac 1 », destiné – déjà – à prendre des parts dans des entreprises françaises au nom de la « souveraineté », et co-investi dans des véhicules dédié à l'innovation en Afrique. La banque publique française et le fonds émirati sont également montés conjointement, en 2024, au capital de l'entreprise de conseil Socotec, qui est aujourd'hui l'un des partenaires clés du projet Campus IA. Le monde est petit.

Le méga-centre de données de Fouju ne serait-il donc qu'un nouvel épisode du financement des entreprises françaises par les pétromonarchies du Golfe ? Depuis quelques décennies, les responsables publics tricolores font régulièrement appel à l'argent du Qatar, de l'Arabie saoudite ou des Émirats arabes unis pour boucler le budget de leurs grands projets industriels ou obtenir des commandes lucratives pour leurs champions, en oubliant commodément l'origine de cet argent et les pratiques peu démocratiques et bien peu progressistes de ces gouvernements. En l'occurrence, cependant, l'enjeu va au-delà de la simple compromission avec un régime autocratique. Car en plus d'être contrôlé par la famille royale émiratie, le fonds MGX est étroitement lié aux géants américains de la Tech et même plus particulièrement à la politique de soutien massif (et intéressé) à l'IA et aux cryptomonnaies initiée par Donald Trump depuis son retour à la Maison Blanche.

Des liens très étroits avec Trump et les Big Tech américains

MGX est ainsi l'un des partenaires du projet « Stargate » lancé par l'administration américaine au lendemain de l'investiture du nouveau président avec OpenAI, Oracle et Softbank, consistant à investir 500 milliards de dollars dans la construction de nouvelles infrastructures numériques sur le territoire américain.

En mars 2025, MGX annoncé une transaction de 2 milliards de dollars utilisant la « stablecoin » lancée par le président américain et sa famille, World Liberty Financial.

En mars 2025, le fonds a annoncé un investissement de 2 milliards de dollars dans l'entreprise de cryptomonnaies Binance, utilisant pour cette transaction la « stablecoin » lancée par le président américain et sa famille, World Liberty Financial. Annoncée par les Trump eux-mêmes, l'opération a largement été vue comme un moyen de s'acheter les faveurs de la Maison Blanche. En septembre 2025, MGX était à nouveau partie prenante, aux côtés d'Oracle et d'autres investisseurs, du rachat de la branche américaine de TikTok, là encore ardemment désiré et favorisé par Trump.

Les liens de MGX avec les Big Tech et Wall Street dépassent la personne du président américain. Peu après sa création en 2024, le fonds émirati annonçait en effet un partenariat financier avec Microsoft et la BlackRock pour mobiliser plusieurs dizaines de milliards de dollars pour investir dans des infrastructures numériques et notamment des centres de données partout dans le monde.

Selon les bases de données financières que nous avons pu consulter, MGX a aussi participé depuis sa création aux levées de fonds des firmes d'IA américaines, que ce soit OpenAI, Anthropic ou xAI, la société d'Elon Musk. C'est de fait un des acteurs majeurs de la fuite en avant dans laquelle est engagée le secteur de la Tech (et Wall Street avec lui) consistant à aller toujours plus vite et toujours plus loin dans le développement de nouvelles infrastructures numériques géantes sans se préoccuper des impacts écologiques et sociaux, avec le risque de plus en plus présent de former une bulle dont l'éclatement aurait des conséquences dans tous les secteurs.

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De la répression des opposants à l'empire de l'IA

Le profil de l'autre co-actionnaire et co-fondateur de MGX aux côtés de Mubadala, la société G42, n'est guère plus rassurant. Elle aussi basée aux Émirats arabes unis, elle est présidée par Cheikh Tahnoun ben Zayed, patron de Mubadala et MGX et frère du président émirati et du prince héritier d'Abu Dhabi. Son directeur opérationnel, le Chinois Peng Xiao, est l'ancien patron de DarkMatter, une firme de surveillance et de cybersécurité liée aux services de sécurité émiratis et impliquée dans le projet Raven, une vaste entreprise d'espionnage d'autres gouvernements, d'opposants et de militants des droits humains dévoilée par le média The Intercept en 2016. Le cas du blogueur pro-démocratie Ahmed Mansoor, espionné grâce au piratage de son « baby monitor », avait alors fait la une des médias.

G42 est liée à un autre scandale de surveillance de masse, via l'application de chat ToTok, très populaire au Moyen-Orient. Le Cheikh Tahnoun ben Zayed, avant de présider aux fonds d'investissements émiratis à partir de 2023, a été pendant dix ans conseiller à la sécurité intérieure des Émirats arabes unis et à ce titre, directement impliqué dans le projet Raven.

Le Cheikh Tahnoun ben Zayed, avant de présider aux fonds d'investissements émiratis dans l'IA, a été pendant dix ans conseiller à la sécurité intérieure des Émirats arabes unis.

G42 a développé toute une série d'activités et d'applications autour de l'IA, dans le domaine du numérique et de la surveillance mais aussi de la santé, du spatial ou des hydrocarbures (en partenariat avec l'entreprise nationale Adnoc). Au-delà de la personne de son dirigeant, G42 utilise des développeurs chinois, a travaillé avec Sinopharm pour produire le vaccin chinois contre le Covid, est soupçonné de collaborer avec de nombreuses entités liées à Pékin, et a investi dans des firmes comme ByteDance (la maison mère de TikTok) et JD.com. Ces relations étroites avec la Chine ont attiré l'attention de congressistes américains], qui ont fait inscrire G42 sur une liste d'entreprises soumises à des contrôles d'exportations, afin notamment d'empêcher tout espionnage industriel. Ce qui n'a pas empêché Microsoft d'investir 1,5 milliard de dollars dans l'entreprise émiratie quelques mois plus tard, obtenant au passage une place à son conseil d'administration.

Là aussi, les choses se sont accélérées avec le retour de Donald Trump à la Maison Blanche. En mai 2025, G42 a annoncé le lancement d'un « Stargate » émirati en partenariat avec OpenAI, Oracle, Nvidia, Softbank et Cisco. Deux semaines après l'annonce du dépôt de 2 milliards de dollars dans dans World Liberty Financial, l'administration américaine levait les restrictions imposées sous Joe Biden aux exportations de micro-processeurs les plus avancés vers les Émirats arabes unis. Parmi les principaux bénéficiaires de la levée de ces restrictions ? G42. Selon le Wall Street Journal, Cheikh Tahnoun ben Zayed aurait même pris dès janvier 2025 une participation de 49% dans World Liberty Financial via un autre fonds sous son contrôle.

Projets à Grenoble

G42 ne se contente pas de faire des deals avec la famille Trump et ses alliés. L'entreprise est présente en France non seulement dans le futur centre de données de Fouju (indirectement, via MGX) mais aussi dans un autre projet, à Grenoble, avec l'entreprise américaine AMD et la firme française DataOne (en fait une filiale d'un groupe basé en Irlande), lui aussi annoncé en février 2025 à l'occasion du Sommet de l'IA et qui pourrait atteindre à terme une puissance de 1 GW en regroupant plusieurs sites [1].

G42 est impliquée dans un autre projet de datacenter, à Grenoble, avec l'entreprise américaine AMD et la firme française DataOne.

Grenoble, justement, doit accueillir un autre grand projet lancé en fanfare par le gouvernement français et abondamment soutenu financièrement par les pouvoirs publics au nom de la « souveraineté » : le projet dit « Liberty » consistant à étendre les capacités de l'usine de ST Microelectronics à Crolles pour produire des semi-processeurs de nouvelle génération, en partenariat avec l'entreprise spécialisée GlobalFoundries. L'État a mis sur la table 2,9 milliards d'euros en 2022. Cette aide vient de faire l'objet d'un rapport très sévère de la Cour des comptes, qui pointe notamment le mauvais montage de l'opération, l'absence d'évaluation socio-économique adéquate et le gâchis d'argent public faute de garanties de la part de GlobalFoundries, qui semble avoir de fait abandonné le projet.

L'actionnaire de référence de ST Microelectronics, au nom de l'État français, est Bpifrance. L'actionnaire majoritaire de GlobalFoundries, à plus de 80%, n'est autre que le fonds émirati Mubadala. GlobalFoundries pour lequel travaillait, avant d'être muté à MGX en 2024, Thibaud Desfossés, aujourd'hui la cheville ouvrière et le visage public de Campus IA. Décidément, oui, le monde est petit.


[1] Sur ce projet, voir ici et .

07.05.2026 à 07:00

Séverin Lahaye
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Le gouvernement multiplie depuis le début d'année 2025 les mesures pour attirer les centres de données en France. Menée au nom de la « souveraineté numérique », cette politique profite massivement à des entreprises étrangères, notamment les Big Tech et des opérateurs comme Digital Realty, financés par des fonds d'investissement eux aussi majoritairement étasuniens. Des entreprises françaises dans la construction, les équipements électriques ou l'énergie comptent bien se réserver une (petite) (…)

- Profits et pertes : derrière le boom des datacenters en France / , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,
Texte intégral (5642 mots)

Le gouvernement multiplie depuis le début d'année 2025 les mesures pour attirer les centres de données en France. Menée au nom de la « souveraineté numérique », cette politique profite massivement à des entreprises étrangères, notamment les Big Tech et des opérateurs comme Digital Realty, financés par des fonds d'investissement eux aussi majoritairement étasuniens. Des entreprises françaises dans la construction, les équipements électriques ou l'énergie comptent bien se réserver une (petite) part du gâteau.

« La souveraineté numérique sera la ligne directrice de mon action », affirmait Anne Le Hénanff, ministre déléguée de l'Intelligence artificielle (IA) et du Numérique, dans un entretien pour La Tribune. En poste depuis octobre 2025, c'est elle qui est chargée de mettre en œuvre la politique annoncée au début de cette même année par Emmanuel Macron, lors du Sommet pour l'action sur l'Intelligence artificielle (lire notre enquête). À cette occasion, le président de la République a promis de faire de la France une terre d'accueil pour les centres de données, ou datacenters, et annoncé à cette fin des investissements de 109 milliards d'euros issus du secteur privé. Une politique qui n'a rien de spécifique à la France puisque lors du même événement, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, a annoncé le lancement du « plus grand partenariat public-privé dans le monde pour le développement d'une IA fiable », pour un montant total de 200 milliards d'euros.

Dix mois après la tenue de ce sommet, le gouvernement avait sécurisé près de 90 milliards d'euros, sur les 109 annoncés, selon La Tribune, qui évaluait alors à 48 le nombre de centres de données supplémentaires en projet dans l'Hexagone. Ce qui porterait le nombre total de datacenters sur le sol français aux alentours de 400, en plus des 350 déjà en activité, selon le travail du collectif « Le nuage était sous nos pieds », et ferait de la France le troisième marché européen derrière le Royaume-Uni et l'Allemagne.

714 MW ont été installés sur le territoire en 2024, soit une hausse de 21 % en un an. Surtout, les centres de données construits ou en projet sont de plus en plus imposants.

Selon un document de plaidoyer produit par France Datacenter, le lobby de la filière, 714 MW ont été installés sur le territoire en 2024, soit une hausse de 21 % en un an. Surtout, les centres de données construits ou en projet sont de plus en plus imposants. À Lisses, dans l'Essonne, Cloud HQ, une société étatsunienne, a inauguré en 2025 le plus grand datacenter de France, d'une puissance de 120 MW, soit l'équivalent de la consommation de la ville de Cergy.

Parmi les plus gros projets annoncés, une coentreprise baptisée Campus IA, réunissant le fonds émirati MGX, la start-up française Mistral AI, Nvidia et la banque publique Bpifrance, veut construire un immense centre de données à Fouju, en Seine-et-Marne, qui devrait à terme atteindre une puissance de 1,4 gigawatt (GW). Google pourrait construire un centre de données de 500 MW près de Châteauroux (lire notre enquête), tandis que Microsoft a tourné ses yeux vers l'Alsace, à Petit-Landau, près de Mulhouse, avec un projet dont la consommation annuelle d'électricité, prévue à 1,5 GWh, correspond à celle de 280 000 foyers, soit autant que la ville de Strasbourg.

Souveraineté, un « mot-valise utilisé à des fins politiques »

Avant le Sommet pour l'IA, le gouvernement avait déjà fait en sorte de faciliter les conditions d'installation des datacenters. Depuis 2018, ils bénéficient d'un allègement de la taxe sur l'électricité, encore assoupli via la loi de finances 2026. « Cette loi a fait exploser le nombre et la taille des datacenters, se rappelle un ancien membre d'une commission environnementale chargé d'évaluer les demandes d'implantation. En 2020, la majorité des projets prévoyaient de consommer environ 80 mégawatts (MW). En 2025, on est plus de l'ordre des 250 MW. » À la suite du Sommet, le gouvernement a également identifié 63 sites dits « clés en main » pour l'installation de datacenters. Votée en avril 2026, la loi de simplification de la vie économique prévoit dans son article 15 de classer les centres de données comme des « projets d'intérêt national majeur » (PINM), ce qui permettrait à leurs opérateurs de se soustraire aux règles environnementales et d'urbanisme en vigueur.

On ne peut pas parler de souveraineté numérique sans évoquer les multiples dépendances à des entités étrangères pour construire ou alimenter les datacenters.

Pour Ophélie Coelho, chercheuse à l'Institut de relations internationales et stratégiques (IRIS) et auteure de Géopolitique du numérique : l'impérialisme à pas de géants (éditions de l'Atelier, 2023), en promulguant cette loi, « le gouvernement fait le jeu des Big Tech ». Selon elle, le terme de souveraineté numérique avancé pour justifier cette politique « n'est qu'un mot-valise utilisé par les décideurs à des fins politiques et marketing. On ne peut pas parler de souveraineté numérique sans évoquer les multiples dépendances à des entités étrangères pour construire ou alimenter les datacenters ». Par exemple au niveau des câbles sous-marins, par lesquels transitent près 99 % du trafic international de données, dont la moitié sont aux mains des GAFAM. Près de 90 % des processeurs graphiques utilisés dans les datacenters sont conçus par le géant étatsunien Nvidia.

« Si l'on parle uniquement de souveraineté sur les données stockées, l'hébergement en France ne nous protège pas non plus », ajoute la chercheuse. Le Cloud Act, une loi extraterritoriale promulguée en 2018, permet en effet aux autorités américaines d'accéder aux données hébergées par des entreprises étasuniennes, même si leurs datacenters sont situés hors du pays, et ce, sans avoir à en informer les détenteurs. Or, « les acteurs français représentent moins de 10 % du poids économique du secteur », rappelle Antoine Fournier, président de Thésée DataCenter.

À qui profite donc vraiment, au final, la vague de construction de centres de données de plus en plus gros ? Pour répondre à cette question, l'Observatoire des multinationales a réalisé une cartographie non-exhaustive des principaux acteurs de la filière, en s'appuyant sur le travail du collectif « Le nuage était sous nos pieds » et à partir de nos propres recherches. Car si les datacenters restent pour la majorité possédés ou contrôlés par des entreprises étrangères, et notamment étasuniennes, c'est en réalité toute une économie qui tire parti du boom actuel.

Infographie : Sandra Mu

Poids lourds étasuniens

Aujourd'hui, le leader des infrastructures numériques en France est la multinationale étasunienne Digital Realty. Elle possède treize centre de données en Île-de-France et cinq à Marseille, un emplacement stratégique en raison des 18 câbles sous-marins qui relient la ville au reste du monde. Son chiffre d'affaire annuel a augmenté sans discontinuer depuis 2009 pour atteindre les 6,1 milliards de dollars en 2025. Elle a rachetée en 2019 pour 8,4 milliards de dollars la société Interxion, basée à Amsterdam, qui détient une cinquantaine de centres de données en Europe, ce qui lui a permis de dépasser sa principale rivale, l'entreprise étasunienne Equinix, qui opère 11 datacenters en France, et dont le chiffre d'affaire s'élève à 9,2 milliards de dollars en 2025.

Selon les données recueillies par l'entreprise Hubblo, reprises par AEF info, Digital Realty et Equinix opéreraient respectivement 241 et 234 MW en France. Le géant étasunien des télécommunications, Cogent, possède quant à lui seize centres de données dans l'Hexagone, mais pour une puissance totale bien plus faible, évaluée à 10 MW.

À Marseille, Digital Realty accueille les serveurs de Disney+, Zoom, mais aussi de Thales, de Microsoft, ou même ceux de l'État.

Ces multinationales inconnues du grand public sont des « sociétés immobilières spécialisées dans la colocation, explique le sociologue Clément Marquet, qui étudie la matérialité du système technique numérique. C'est-à-dire qu'elles gèrent le foncier et opèrent les infrastructures pour leurs clients qui réservent des espaces de stockage au sein des centres. » À Marseille, Digital Realty accueille ainsi « les serveurs de Disney+, Zoom, mais aussi de Thales, de Microsoft, ou même des serveurs de l'État opérés par des entreprises conjointes entre Google et Orange », souligne le collectif Le nuage était sous nos pieds. « Leur stratégie consiste à s'installer en premier dans certains territoires pour bénéficier d'opportunités de connectivité. Elles cherchent toujours à avoir un coup d'avance par rapport à leurs concurrents, à cause des fortes exigences de rentabilité imposées par leur actionnariat majoritairement financier », insiste Clément Marquet.

D'autres acteurs tentent, à une moindre échelle, de se tailler une place. On peut citer notamment les filiales Opcore (82 MW) et Freepro (14 MW) du groupe français Iliad, propriété de Xavier Niel, les français Thésée DataCenter (12 MW) et Eclairion (60 MW), le japonais Telehouse (63 MW), le géant étasunien IBM (39 MW) et le britannique Colt Technology Services (73 MW). L'entreprise de télécommunications Orange vend également des services de stockage au sein de ses trois nouveaux centres de nouvelle génération. Leur puissance additionnée, évaluée à 60 MW, reste bien inférieure au 241 MW opérés par Digital Realty. À l'inverse, son concurrent, SFR, propriété d'Altice, le groupe de Patrick Drahi, a cédé en 2022 la propriété de ses 257 datacenters de proximité (des petits centres destinés aux entreprises locales) à Morgan Stanley Infrastructure Partners, la branche d'investissement de la banque étasunienne. Une opération qui visait à désendetter le groupe Altice, qui devrait vendre SFR à ses concurrents.

Les acteurs français de la colocation les plus en réussite sont OVH Cloud, qui a dépassé pour la première fois la barre du milliard d'euros de chiffre d'affaire en 2025, et Data4. L'ex entreprise publique TDF opère quant à elle 4 datacenters, mais pour une puissance totale de 10 MW, contre 104 pour OVH et 48 pour Data4. Malgré leur étiquette tricolore, Data4 et TDF sont aux mains du même acteur canadien, Brookfield. Ce fonds d'investissement a racheté Data4 en 2017, et détient TDF depuis 2015, bien qu'il cherche à s'en séparer depuis plusieurs années maintenant. Parmi les acheteurs pressentis, on trouve notamment le fonds d'investissement français Ardian (ex-Axa Private Equity), qui gère plus de 200 milliards d'actifs. Ardian a aussi acheté en 2024 la société anglaise Verne, qui gère trois centres de données situés en Finlande, en Islande et en Angleterre, et prévoit d'investir « plusieurs milliards d'euros » dans l'Hexagone, selon Roland Chedlivili, dirigeant de Verne France, interrogé par La Tribune.

Bulle financière

La présence croissante de ces gros acteurs financiers n'a rien d'un hasard. Une grande partie des opérateurs comptent également parmi leurs actionnaires des fonds de gestion, notamment Vanguard et BlackRock, dont les portefeuilles d'actifs se comptent en milliers de milliards de dollars. Également présents au capital des Big Tech et des entreprises comme OpenAI ou Anthropic, ils ont tout à faciliter le déploiement massif de l'IA en encourageant la construction de nouveaux datacenters géants, qu'ils financent à travers leurs placements et via des prêts bancaires (et, dans le cas de BlackRock, directement via sa filiale GIP, dédiée aux infrastructures).

Les prêts issus de fonds de dette privée au secteur de l'IA sont passés de quasiment zéro en 2015 à 200 milliards de dollars début 2026.

L'explosion du secteur est telle que les circuits traditionnels, via les banques, ne suffisent plus. Les opérateurs ont massivement recours aux fonds d'investissement pour emprunter les sommes nécessaires à leurs projets, inquiétant certains observateurs qui redoutent la formation d'une bulle financière prête à exploser. Selon la Banque des règlements internationaux (BRI), les prêts issus de fonds de dette privée au secteur de l'IA sont passés de quasiment zéro en 2015 à 200 milliards de dollars début 2026. Ils pourraient atteindre les 600 milliards de dollars en 2030.

Le fonds souverain émirati MGX, spécialisé dans l'IA, et les 30 à 50 milliards d'euros qu'il prévoit d'investir dans le centre de données de Fouju, est une parfaite illustration de cette démesure financière (lire notre enquête : MGX, le très peu rassurant fonds émirati derrière l'immense centre de données « souverain » prévu en Seine-et-Marne). D'autres fonds d'investissement étasuniens, comme KKR ou Blackstone, et européens comme Balderton Capital, sont également de la partie, et ont annoncé qu'ils participeraient au plan d'investissement initié par la Commission européenne lors du Sommet pour l'IA.

Les « hyperscalers » des GAFAM

Meta, Amazon, Oracle, Alphabet et Microsoft ont engagé en 2025 près de 1000 milliards de dollars pour construire des datacenters de très grande taille, dits « hyperscalers ».

Les géants américains de la tech comme Microsoft et Amazon ont eux aussi massivement recours à la dette privée – en plus de réinvestir à cette fin une partie des profits considérables qu'ils enregistrent – pour financer leurs propres centres de données. Selon L'Agefi, qui cite une note de l'agence Moody's, Meta, Amazon, Oracle, Alphabet (qui détient Google) et Microsoft ont engagé en 2025 près de 1000 milliards de dollars pour construire des datacenters de très grande taille, dits « hyperscalers ». Leurs activités, qui génèrent des masses importantes de données, nécessitent en effet des infrastructures gigantesques, que ce soient en termes de surface occupée ou de puissance électrique requise, comme l'illustre le projet de Google à Châteauroux, qui pourrait occuper l'équivalent de 273 terrains de football. Ce qui ne les empêchera pas en parallèle de continuer à louer des serveurs dans les centres d'autres opérateurs.

Amazon, via sa filiale AWS (Amazon Web Services), a installé en 2021 son premier datacenter en France à Wissous, dans l'Essonne. L'entreprise de Jeff Bezos compte investir un milliard d'euros dans son agrandissement, pour lui faire atteindre une puissance totale de 100 MW, soit la consommation d'une ville de 60 000 habitants. Mais plusieurs associations ont déposé un recours en justice, contestant cette stratégie d'augmenter par étape la taille de son centre pour échapper à de nombreuses contraintes réglementaires. Microsoft, de son côté, a annoncé lors du Sommet pour l'IA un plan d'investissement de quatre milliards d'euros, pour agrandir ses quatre centres de données en France, en plus du nouveau qu'il veut construire en Alsace, évoqué précédemment.

Appel d'air pour l'immobilier et le BTP

Si les Big Tech, les géants de la finance et les opérateurs comme Digital Realty dominent clairement le secteur des datacenters et apparaissent comme les premiers bénéficiaires du boom actuel (avec les fabricants de puces comme Nvidia), d'autres sociétés tentent de tirer leur épingle du jeu. Par exemple des sociétés immobilières, qui proposent du foncier spécialement pour ce type d'infrastructures. Parmi les acteurs présents en France, on peut citer Goodman, une entreprise australienne, la britannique Segro, et Icade, une filiale de la Caisse des Dépôts, qui possède cinq centres de données dans l'Hexagone et prévoit d'en construire deux de plus, dont un « hyperscaler » de 130 MW en 2031. Les deux poids lourds tricolores de l'immobilier, Altarea et Nexity, se sont eux aussi lancés dans la course. Le premier entend construire des hyperscalers pour les GAFAM, tandis que Nexity s'est allié à GSE, un spécialiste de la construction (qui travaille notamment pour Digital Realty), afin d'identifier du foncier disponible sur le territoire français.

Eiffage s'est chargé de la construction du centre de données de Lisses pour la société étasunienne Cloud HQ.

Le secteur tricolore du BTP, notamment les mastodontes Eiffage, Vinci et Bouygues, profitent eux aussi de ce boom d'investissement. Via sa filiale Bouygues Energies & Services, ce dernier travaille notamment avec Digital Realty pour assurer la sécurité et la performance de ses sites à Paris et à Marseille. Eiffage s'est chargé quant à lui de la construction du centre de données de Lisses pour la société étasunienne Cloud HQ.

Avec ses différentes filiales (Cegelec et CBI notamment), Vinci construit des datacenters de proximité ou de plus grande taille, notamment pour le japonais KDDI, propriétaire de Telehouse, ou Data4, et accompagne les groupes étasuniens Zayo et Digital Realty à travers son offre « Vinci Facilities Data Center ». Un cran en dessous, l'entreprise française Cap Ingelec revendique la construction et la réhabilitation de 1 800 projets en France et en Europe. Sur son site, la société affirme avoir travaillé pour un large panel de partenaires, dont Equinix, Digital Realty, Telehouse, Data4 ou TDF.

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Équipementiers et consultants veulent aussi une part du gâteau

Autres bénéficiaires directs de la construction de nouvelles infrastructures numériques en France : les entreprises qui fournissent les équipements indispensables à leur fonctionnement, comme les solutions de refroidissement proposées par les multinationales allemandes Kelvion et Siemens. La société helvético-suédoise ABB propose elle aussi un large panel de matériels pour les centres de données. Elle a tenté en 2025 de racheter son concurrent français Legrand, lui aussi présent sur ce créneau, et qui a notamment fourni ses équipements à un datacenter de Telehouse à Paris. Cette activité représentait en 2024 pas moins de 20 % du chiffre d'affaires de l'industriel français, qui s'élevait à 8,6 milliards d'euros, selon L'Usine Nouvelle.

L'équipement des centres de données représentait en 2024 pas moins de 20 % du chiffre d'affaires de Legrand, pilier du CAC 40.

Quant au groupe Schneider Electric, autre pilier du CAC 40, il s'appuie sur 300 partenariats actifs, notamment avec Data4 et Nvidia, pour élargir sa gamme d'équipements électriques destinés aux datacenters. On peut citer également la filiale de Bouygues Axima, spécialiste de la sécurité incendie, ou Rehlko (propriété d'un fonds d'investissement étasunien), qui a fourni les groupes électrogènes du premier datacenter du Paris Digital Park de Digital Realty à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis.

De nombreux cabinets aux spécialités différentes ont également investi le marché des datacenters. Dans le secteur du conseil, on peut citer les multinationales françaises Bureau Veritas (6,5 milliards d'euros de CA), qui rachète des entreprises par dizaines pour améliorer son offre de conseil aux opérateurs, et Socotec (1,8 milliard d'euro de CA), qui travaille notamment pour la coentreprise Campus IA, évoquée précédemment, et pour la société française Eclairion. Autre cador du secteur, le groupe étasunien CBRE, dont le chiffre d'affaire dépasse les 40 milliards de dollars, propose depuis 2018 son offre « Data Center Solutions » en France pour accompagner les entreprises dans leur stratégie de déploiement. Trois noms ressortent en ce qui concerne les cabinets d'ingénierie : le français EODD, qui, d'après nos informations, réalise la plupart des études d'impact environnemental des projets de datacenters en France (pour Equinix et Digital Realty par exemple), et le canadien WSP, qui travaille pour Equinix et pour le géant européen de l'immobilier Logistics Capital Partners. Enfin, le cabinet d'étude APL Datacenter affiche également un large carnet d'adresses, avec Digital Realty, Equinix et Data4.

Pression sur le réseau électrique

Extrêmement gourmands en électricité, certains centres de données bénéficient depuis 2024 de la procédure « fast-track », qui leur permet un raccordement accéléré au réseau électrique géré par RTE, filiale d'EDF. Cette dernière a par ailleurs signé en 2025 un contrat avec la société Data4 lui garantissant la fourniture d'électricité issue des centrales nucléaires pour une durée de 12 ans, « moyennant un partage des coûts et des risques ». Le groupe français d'électricité, détenu à 100 % par l'État, a également mis en vente six sites, anciennement occupés par ses propres installations, à destination des opérateurs. À Montereau-Fault-Yonne, en Seine-et-Marne, Opcore (filiale d'Iliad) va investir 4 milliards d'euros dans un centre de données de plusieurs centaines de mégawatts sur le site d'une ancienne centrale à charbon.

Côté privé, TotalEnergies a signé plusieurs contrats avec des opérateurs pour leur fournir de l'électricité renouvelable, comme Orange en France, mais surtout dans d'autres pays : avec Google aux États-Unis, Data4 en Espagne, ou pour remplacer à terme les groupes électrogènes des centres de données de Microsoft par des batteries à haut rendement.

Les datacenters sont très concentrés sur deux régions, Marseille et l'Île-de-France, où ils créent déjà une pression accrue sur les réseaux locaux.

La sécurisation de l'approvisionnement en électricité pour les infrastructures numériques est un enjeu stratégique. Selon RTE, la part de l'électricité consommée par les centres de données devrait tripler en 2035, pour atteindre 4 % de la consommation nationale. Ce qui pourrait à terme provoquer des tensions sur le réseau, comme c'est le cas en Irlande, où 22 % de la production électrique du pays alimente des centres de données. « On pense qu'il y aura des conflits d'usage, alerte Pauline Denis, ingénieure au Shift Project, interrogée par L'Usine Nouvelle. Surtout que les datacenters sont très concentrés sur deux régions, Marseille et l'Île-de-France, où ils créent déjà une pression accrue sur les réseaux locaux. »

Dépendance

Si le boom des centres de données en France profite ainsi à certaines entreprises nationales, c'est cependant loin de rééquilibrer l'équation économique, et encore plus loin de rendre possible une forme de contrôle de la filière. « Il y a une forme de naïveté de la part du personnel politique qui n'a pas conscience des volontés impériales des Big Tech », estime Ophélie Coelho. Bien qu'elle perçoive un éveil sur les questions de dépendance numérique chez certains d'entre eux, la chercheuse déplore l'absence de véritable politique industrielle française et européenne : « À la place, on entérine notre dépendance aux Big Tech avec des lois qui ne sont pas conçues pour les entreprises françaises du secteur. »

Certes, le gouvernement a fini par confier, après des années de polémique, l'hébergement des données de santé de la population française, jusque là délégué à Microsoft, à la société française Scaleway. Mais il continue dans le même temps à garder la porte grande ouverte aux multinationales des datacenters pour des infrastructures de plus en plus contestées et dont les bénéfices, s'ils se matérialisent, se traduiront surtout en profits pour Wall Street et la Silicon Valley.

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