19.03.2026 à 18:33
Lauréat de la Caméra d'Or au Festival de Cannes 2025, le premier film du réalisateur Hasan Hadi dépeint l'Irak du début des années 1990, sous embargo de l'ONU et bombardé par les États-Unis, à travers les yeux de deux enfants. Une allégorie puissante et poétique de notre monde et une ode aux plus démunis. Nous sommes dans l'eau, cette eau qui a été témoin du début de toutes les histoires. Une vieille femme vêtue de noir navigue sur un petit bateau avec une enfant parmi les maisons de (…)
- Lu, vu, entendu / Irak, Dictature, Cinéma, Parti Baas irakien, Guerre du Golfe
Lauréat de la Caméra d'Or au Festival de Cannes 2025, le premier film du réalisateur Hasan Hadi dépeint l'Irak du début des années 1990, sous embargo de l'ONU et bombardé par les États-Unis, à travers les yeux de deux enfants. Une allégorie puissante et poétique de notre monde et une ode aux plus démunis.
Nous sommes dans l'eau, cette eau qui a été témoin du début de toutes les histoires. Une vieille femme vêtue de noir navigue sur un petit bateau avec une enfant parmi les maisons de roseaux des marais mésopotamiens. Elle lui raconte l'histoire du roi légendaire Gilgamesh1 : « Dieu dit à Gilgamesh : "Regarde dans l'eau et tu verras apparaître le visage de l'amour." Et Dieu décida que seuls les plus vertueux verraient l'image de l'amour dans l'eau. » Ainsi commence le film. Je suis immédiatement séduite par la beauté profonde de l'image et émue de voir sur grand écran le sud de l'Irak, la région de mon père, originaire de Nassiriya.
Le Gâteau du président2 se déroule au début des années 1990, à une époque où la population était confrontée à de grandes souffrances et brutalisée sur tous les fronts : affamée par les sanctions des Nations unies, parmi les plus sévères de l'histoire, bombardée par la coalition menée par les États-Unis3 et maintenue sous l'emprise étouffante de l'une des dictatures les plus brutales au monde.
C'est dans ce présent que le film nous ancre, quelques jours avant l'anniversaire du président Saddam Hussein. Lamia, qui vit dans les marais avec sa grand-mère, reçoit l'ordre de son instituteur de préparer un gâteau pour cette célébration spéciale. Il ne s'agit pas d'une demande innocente : l'instituteur représente le régime, et l'école est son institution disciplinaire. Ne pas s'y plier reviendrait à trahir le chef suprême lui-même.
L'absurdité du fascisme enveloppe les détails du quotidien, imprègne tous les aspects de la vie. Dans un pays où le sucre et les denrées de base sont rares, et pour des gens qui ont si peu, cette demande est une épreuve monumentale. Elle coûtera tout à Lamia et à sa grand-mère.
Nous suivons la jeune fille — tenant dans ses bras son coq, Hindi — et son compagnon, Saeed, dans leurs aventures tragiques à la recherche des ingrédients nécessaires à la confection du gâteau. Le film nous montre le monde à travers leurs yeux, à la fois délicats et vulnérables, mais aussi forts. Nous sommes témoins de leurs silences. Les enfants ne pensent pas en termes d'idéologie, ils sont entièrement absorbés par la vie elle-même. Nous sommes plongés si intimement dans leur existence que nous pouvons sentir la chaleur de leur amitié, leur sueur lorsqu'ils fuient le danger. Et le danger est partout.
Baneen Ahmed Nayyef, qui interprète l'orpheline Lamia, porte tout le film grâce à son incroyable présence et à sa grâce. Sajad Mohamad Qasem, qui joue Saeed, parvient quant à lui à montrer les multiples facettes de ce fils d'un mendiant mutilé. Son personnage est à la fois intelligent, drôle et brisé. Bibi, la grand-mère de Lamia, est l'icône que nous, Irakiens, reconnaissons : cette vieille femme tatouée et ridée qui a tout vu, porté le monde entier, donné tout ce qu'elle avait et plus encore, et pris si peu de ce monde. L'actrice Waheed Thabet Khreibat incarne le personnage à la perfection. Il n'y a pas un mot qu'elle prononce, un geste qu'elle fait, qui ne soit pas réel.
Lamia, sa grand-mère et Saeed ne sont pas seulement pauvres, ils appartiennent à la communauté la plus vulnérable d'Irak. Les habitants des marais ont préservé un mode de vie en harmonie avec l'eau et son écosystème qui remonte à des milliers d'années, bien avant l'avènement du monde tel que nous le connaissons aujourd'hui. Leurs moyens de subsistance et leur survie sont aussi fragiles que leur environnement. La guerre entre l'Irak et l'Iran (1980 - 1988) a endommagé les zones proches de la frontière iranienne. Nous supposons que cela a pu coûter la vie aux parents de Lamia. Le plus grand coup porté à l'existence du jardin d'Eden et à ses habitants a été son assèchement par le régime de Saddam Hussein à la suite des soulèvements de 19914. L'empire a ensuite bombardé ce que le dictateur avait asséché.
Le film excelle à montrer le contraste entre la beauté ancestrale envoûtante des marais et la destruction causée par la guerre, entre la pureté et l'innocence des enfants et la dureté des adultes qui les gouvernent, entre la générosité et la vulnérabilité de la féminité et le monde masculin prédateur qui les contrôle. Au pied de la ville sumérienne d'Ur se dresse un poste de contrôle militaire, avec son système de corruption et d'exploitation. Le bruit des enfants qui jouent est interrompu par les avions militaires et les bombes, le calme de l'eau par le moteur du bateau de police.
Ce que ce film réussit à faire avec force, comme seules les grandes œuvres d'art savent le faire, c'est de nous plonger dans les expériences de personnes condamnées à être tuées, ou à mourir d'une mort lente. Dans cet Irak, tout le monde est blessé. Le soldat, avec qui Lamia et Bibi partagent un trajet vers Bagdad, a perdu la vue au front, la veille de son mariage. Tout le monde est réduit à la mendicité. Vivre une vie digne revient à lutter contre la gravité. Toutes les institutions étatiques, de l'école à la police, en passant par l'hôpital, et presque tous les hommes sont des prédateurs. Car la guerre, la famine organisée et le fascisme vont de pair. Ils se retournent contre les pauvres, contre les femmes et les enfants. Le film excelle à montrer un monde qui se retourne contre lui-même.
Comme un tableau, chaque scène du film de Hasan Hadi porte en elle la totalité de l'histoire. Chaque détail est soigneusement choisi, chaque mot, chaque geste, chaque objet. Plutôt qu'une bande sonore envahissante, les notes du oud, dans leur beauté et leur simplicité, font écho à l'impact émotionnel de l'histoire, à sa clarté et à sa franchise. L'ensemble de musique traditionnelle Chalghi Baghdadi dans le café nous rappelle un Bagdad disparu depuis longtemps, et ce qu'il reste de sa beauté. Le ballon rouge pris par Saeed sur l'un des portraits omniprésents de Saddam Hussein finit par être piétiné par un passant, tandis que Lamia reste seule, inquiète.
Ce sont les plus démunis qui offrent leur aide, qui font preuve de compassion et de dignité, comme le magnifique facteur, interprété de manière poétique par le musicien Rahim Alhaj, ou les habitants des marais qui enterrent leurs morts.
Le Gâteau du président est une allégorie puissante et poétique de notre monde à travers le regard des plus vulnérables. Je suis extrêmement reconnaissante à Hasan Hadi d'avoir insisté pour raconter cette histoire, d'avoir refusé d'oublier, alors que la pression est si forte pour parler de ce qui s'est passé après, à savoir l'invasion étatsunienne de 2003 et l'occupation de l'Irak. Car c'est dans cette décennie que le monde s'est retourné contre l'Irak, et contre lui-même.
1NDLR. Gilgamesh est un personnage héroïque de la Mésopotamie antique, roi légendaire de la cité d'Uruk. Il est le personnage de plusieurs récits épiques dont le plus connu est L'épopée de Gilgamesh, l'une des œuvres littéraires les plus anciennes de l'humanité.
2Le titre original est Mamlakat al-Qasb, « Le Royaume des roseaux » en arabe.
3NDLR. La première guerre du Golfe a duré 42 jours, du 17 janvier au 28 février 1991. Elle a lieu après l'invasion du Koweït par l'Irak le 2 août 1990. L'embargo frappant l'Irak a duré douze ans.
4NDLR. L'insurrection irakienne de 1991 est un soulèvement contre la dictature de Saddam Hussein. Elle éclate en mars 1991, après la guerre du Golfe, dans les régions chiites du sud-est et dans le Kurdistan, au nord-est du pays. Encouragés par les États-Unis, mais abandonnés ensuite, les insurgés sont réprimés dans le sang.
19.03.2026 à 06:00
La série égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre »), produite par une société proche du régime pour le ramadan de cette année, se déroule en pleine guerre génocidaire à Gaza. Objectif : faire oublier la passivité du Caire et absorber la colère d'une population plus que jamais hostile à Israël. Dans le paysage des feuilletons qui, chaque année, sont produits pour la période du ramadan, la production égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre ») a créé la surprise cette (…)
- Lu, vu, entendu / Égypte, Bande de Gaza, Série télévisée, Ramadan, Gaza 2023-2025
La série égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre »), produite par une société proche du régime pour le ramadan de cette année, se déroule en pleine guerre génocidaire à Gaza. Objectif : faire oublier la passivité du Caire et absorber la colère d'une population plus que jamais hostile à Israël.
Dans le paysage des feuilletons qui, chaque année, sont produits pour la période du ramadan, la production égyptienne Sohab Al-Ard (« Les Maîtres de la terre ») a créé la surprise cette saison. Tournée au Caire dans un décor réaliste, avec un budget conséquent et un casting important, la fiction, d'une durée de 15 épisodes, prend pour cadre la bande de Gaza pendant la guerre génocidaire.
Réalisée par l'Égyptien Peter Mimi et produite par la société United Media Services, la série raconte l'histoire de Nasser Radwan, un jeune Gazaoui dont le rôle est interprété par l'acteur jordanien Eyad Nassar. Nasser vit dans le nord de la bande de Gaza. Alors qu'il part de chez lui pour trouver un endroit où il y a du réseau pour contacter ses trois filles qui vivent en Cisjordanie, l'immeuble où il vit avec sa famille est bombardé. Son frère Oussama et sa famille sont tués, mais son neveu, Younes, survit, blessé. Commence à partir de là l'histoire de son sauvetage, avec le concours de Salma, une médecin égyptienne qui exerce temporairement à Gaza, interprétée par Menna Shalaby, nominée aux International Emmy Awards 2021 dans la catégorie Meilleure actrice pour son rôle dans la série Every Week Has a Friday. Le tout au rythme des déplacements de la famille de Nasser vers le sud de l'enclave, à travers les paysages lunaires et sous des bombardements incessants.
La société United Media Services, qui produit la série, voit le jour en 2016 suite à la fusion de la société D Media et de l'Egyptian Media Group, une entreprise proche des services de sécurité. C'est cette société qui avait produit, entre 2020 et 2022, la série Al-Ikhtiyar (Le Choix), du même réalisateur. Les trois saisons revenaient, en épousant le récit officiel, sur les opérations de l'armée dans le Sinaï, la destitution du président Mohammed Morsi en 2013 et le mandat de ce dernier.
Sans aller à dire que la série a été commandée par l'État, une chose est sûre : elle s'est faite avec sa bénédiction. Le but était sans doute d'effacer de la mémoire collective le scandale de la société Hala, qui avait gagné des millions de dollars en faisant payer le passage au poste-frontière de Rafah, avant sa fermeture et sa destruction par l'armée israélienne en juin 2024 : d'abord fixé à 10 000 dollars (près de 8 700 euros) pour toute personne cherchant à fuir le génocide, le tarif de passage a été ensuite de 5 000 dollars (près de 4 350 euros) pour les adultes, et la moitié de cette somme pour les enfants et les nourrissons. Sans doute aussi que Le Caire cherche à restaurer son image après que sa passivité face aux massacres à Gaza a été jugée comme un abandon total des Palestiniens.
Si le réalisateur Peter Mimi a eu la perspicacité de ne pas chercher à embellir de manière explicite l'image du régime, l'épisode final s'en est largement chargé. Au lieu d'un dernier morceau de fiction, le quinzième et dernier épisode de la série a été curieusement consacré à la diffusion du documentaire La Clé du retour des frères Karim et Amir El-Shenawy. Ce film suit des bébés prématurés arrivés de Gaza en Égypte dans un état critique, et dont la plupart ont été sauvés par les services hospitaliers qui les ont accueillis. On y voit également le président Abdel Fattah Al-Sissi au Sommet de la paix de Charm El-Cheikh, le 13 octobre 2025, déclarant : « Je vous souhaite la bienvenue au Sommet de paix de Charm El-Cheikh, en ce moment historique crucial, où nous avons été témoins ensemble de l'Accord de Charm El-Cheikh mettant fin à la guerre à Gaza et faisant naître une lueur d'espoir. Cet accord clôt un chapitre douloureux de l'histoire de l'humanité. »
La série prend soin de mettre en scène les principaux événements qui ont marqué la guerre contre Gaza entre 2023 et 2025, dans un souci presque documentaire. Elle montre par exemple le siège de l'hôpital Al-Widyan, dans le nord de Gaza — seul nom fictif de la série, contrairement à ceux des familles, des rues, des institutions et des quartiers. La scène fait référence au siège de l'Hôpital indonésien de Beit Lahia, également dans le nord, qui a duré plusieurs jours en novembre 2023. De même pour le meurtre de médecins, l'enlèvement de civils, les bébés prématurés abandonnés dans leurs couveuses, les orphelins qui peuplent les rues bombardées, et bien sûr, la famine. Avec, çà et là, quelques moments de joie, eux aussi inspirés de faits réels, comme la célébration d'un mariage palestinien traditionnel, ou la détermination des réfugiés à prendre avec eux leurs animaux de compagnie à chaque déplacement forcé.
Si le réalisateur et son équipe ont restitué ces événements avec minutie, ils n'ont toutefois guère laissé de place à la fiction, collant à la réalité. Une position regrettable surtout pour une guerre largement couverte par les millions de vidéos diffusées sur les réseaux sociaux et les chaînes d'information. La série aurait pu gagner à se concentrer davantage sur les histoires des personnages, pour susciter l'empathie et l'intérêt des téléspectateurs.
Malgré tous ces efforts, des critiques ont estimé que la série minimisait le génocide, le cantonnant à un récit héroïque et à des personnages fictifs peu représentatifs de la réalité de la bande de Gaza. Parmi ces voix critiques, il y a celle de l'écrivaine gazaouie Samaher Al-Khazendar, qui vit toujours sur place. Elle écrit ainsi sur sa page Facebook :
Aujourd'hui, j'ai regardé l'épisode qui montre le largage d'aide humanitaire. J'ai pleuré à chaudes larmes, non pas parce que la scène était réaliste, mais parce qu'elle était édulcorée. Si vous vouliez dépeindre une scène reflétant véritablement nos souffrances, vous auriez dû interroger ceux qui ont vécu ces jours sombres. Vous auriez dû filmer les parachutes flottant au-dessus des caisses en pleine mer, les gens déchirés par le désespoir en les voyant sombrer sous leurs yeux, ou ceux qui risquent leur vie pour les récupérer sous le feu ennemi, ou encore les caisses qui tombent sur les tentes et les déchirent, les corps de ceux que ces largages ont tués. Vous auriez dû montrer les enfants affamés et les mères devenues folles par la faim et le deuil.
Au lieu de cela, les scènes de largage d'aide humanitaire semblaient vouloir remettre au goût du jour un panarabisme désuet, avec les États voisins qui viendraient en aide aux Gazaouis. Autre scène de propagande, devenue virale sur les réseaux sociaux : celle où l'on voit un chauffeur égyptien, interprété par l'acteur Essam El-Sakka, au volant d'un camion d'aide humanitaire, flanqué du drapeau égyptien, tenter d'entrer à Gaza. Il se heurte d'abord à des Israéliens qui essaient d'entraver son passage, mais il finit par réussir.
Depuis la série Al-Taghriba (« L'Exode ») du réalisateur syrien Hatem Ali, diffusée pendant le mois du ramadan en 2004 et produite par la Syria International for Artistic Production, les Palestiniens n'ont pas eu droit à une série qui reflétait véritablement leur vécu. Avec Sohab Al-Ard, l'émotion était tout de même au rendez-vous pour eux, surtout lors des premiers épisodes. Mais l'effet s'estompe ensuite pour laisser place à un récit qui se concentre sur le sauvetage d'un enfant dans les couloirs d'un hôpital, sans médicaments, anesthésiques, ni électricité, et où le suspense éloigne parfois l'histoire de la réalité de la guerre.
L'une des raisons de ces manquements tient à la volonté des créateurs de la série d'éviter tout sujet potentiellement controversé. Ainsi, la fiction ne fait aucune mention ni de l'abandon de Gaza par le monde arabe, ni de l'absence d'aide humanitaire, ni des retards dans son acheminement en raison du blocage israélien. Elle n'évoque pas non plus le Hamas, qui est tout simplement absent à l'écran et des dialogues entre les différents personnages. La série évite même d'aborder les événements du 7 octobre 2023. Un évitement qui s'explique à la fois par l'hostilité du réalisateur et de la société de production à l'encontre des Frères musulmans, dont relève le Hamas, et par leur désir de donner une image lisse des Palestiniens.
Sohab Al-Ard se concentre exclusivement sur la crise et sur le sort du peuple gazaoui, en cherchant à éviter tout conflit politique. Elle dépeint le Palestinien comme un être vaincu, défait, qui a peur de se réjouir, qui cherche à fuir et l'assume, et qui n'a pas choisi son destin dans le contexte de ce carnage.
Enfin, la série n'essaye pas d'échapper à la vision romantique de la Palestine, à travers la figure de l'éternel réfugié palestinien, incarnée par le grand-père, chassé par la Nakba et qui conserve encore la clé de sa maison en attendant le retour. Or, ce thème relève davantage de l'imaginaire arabe de la cause palestinienne que de la réalité. Ce que la plupart des familles de réfugiés palestiniens conservent en réalité, ce sont leurs titres de propriété et leurs actes de naissance délivrés en Palestine, avant l'exode de 1948, pour ceux qui ont pu emporter ces documents avec eux.
Symbole touchant toutefois : des hommes, des femmes et des enfants de Gaza, résidant actuellement en Égypte, ont joué dans la série aux côtés d'acteurs de renom, comme l'acteur palestinien de l'intérieur Adam Bakri, fils du regretté acteur Mohammad Bakri.
18.03.2026 à 14:00
Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort. Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment. Depuis le 28 février 2026, date à laquelle (…)
- Magazine / Liban, Iran, Israël, Palestine, Proche-Orient, Union européenne (UE), Vidéo, États-Unis, Colonialisme , Gaza 2023-2025, Guerre Israël-Iran 2025 , Guerre du Liban (2024) , Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Depuis que le génocide à Gaza a pu se dérouler sous les yeux du monde, sans la moindre conséquence, un nouveau cap semble avoir été franchi. Rien ne semble aujourd'hui pouvoir arrêter le président étatsunien Donald Trump et le premier ministre israélien Benjamin Nétanyahou, dont la politique repose sur la loi du plus fort.
Dans cette émission, le média indépendant Blast s'associe à Orient XXI pour tenter de comprendre ce qui se joue vraiment.
Depuis le 28 février 2026, date à laquelle les États‑Unis et Israël ont lancé des frappes massives contre l'Iran, un fossé saisissant s'est creusé entre le récit officiel et la réalité des faits. Le premier ministre israélien Benyamin Nétanyahou nous explique que cette guerre contre l'Iran serait menée… pour aider le peuple iranien à se débarrasser de son régime. Pourtant tout le monde le sait : les bombes ne libèrent jamais un peuple. Elles tuent, détruisent… et leur usage est clairement illégal au regard du droit international.
Avec Sarra Grira, rédactrice en cheffe d'Orient XXI, Sylvain Cypel, journaliste et membre du comité de rédaction d'Orient XXI, Bernard Hourcade, géographe, spécialiste de l'Iran et membre du comité de rédaction d'Orient XXI. Une émission présentée par Yanis Mhamdi, journaliste de Blast.
18.03.2026 à 06:00
Avec plus de 6 700 kilomètres de frontières terrestres, l'Algérie fait face dans son grand Sud à un dilemme qu'aucune décision militaire ne peut trancher seule : comment sécuriser un territoire sans briser les sociétés qui le font vivre ? Mohammed a 28 ans et conduit des camions à Tin Zaouatine, l'une des bourgades algériennes les plus reculées, perchée à l'extrémité sud du pays, à quelques kilomètres du Mali. Durant sa carrière de camionneur, il traversait souvent la frontière (…)
- Dossiers et séries / Algérie, Djihadistes, Mauritanie, Frontières, Touaregs , Mali, Sahel, Tchad, Niger
Avec plus de 6 700 kilomètres de frontières terrestres, l'Algérie fait face dans son grand Sud à un dilemme qu'aucune décision militaire ne peut trancher seule : comment sécuriser un territoire sans briser les sociétés qui le font vivre ?
Mohammed a 28 ans et conduit des camions à Tin Zaouatine, l'une des bourgades algériennes les plus reculées, perchée à l'extrémité sud du pays, à quelques kilomètres du Mali. Durant sa carrière de camionneur, il traversait souvent la frontière algéro-malienne pour acheminer des marchandises au nord du Mali. Depuis la prise du pouvoir des militaires à Bamako en 2021 et l'intensification des bombardements de l'armée malienne contre les groupes djihadistes, notamment dans la région de Gao, et contre le Front de libération de l'Azawad (FLA)1 plus au nord, son activité s'est effondrée.
« Nous vivons une abondance relative ici, dit-il, mais l'autre moitié de la famille et des proches au Mali ont été durement touchés. »
Ce témoignage résume, mieux que n'importe quelle statistique, la fracture que vivent les populations frontalières du grand Sud algérien. D'un côté, un État qui sécurise ses marges pour faire face à l'instabilité chronique du Sahel. De l'autre, des sociétés tribales dont les liens de sang, de commerce et de culture enjambent les frontières depuis des siècles — et qui subissent de plein fouet chaque tour de vis sécuritaire.
L'Algérie possède la plus longue frontière terrestre d'Afrique. Ses 6 734 kilomètres la connectent à sept pays voisins, dont le Mali (1 376 kilomètres), la Libye (989 kilomètres) et le Niger (956 kilomètres) — trois frontières particulièrement sensibles depuis l'effondrement de la Libye en 2011 et la déstabilisation progressive du Sahel.
Mais sur le terrain, ces lignes tracées par les États modernes se superposent à un tissu social et économique bien plus ancien, qui n'a jamais reconnu de séparations rigides. Les Touaregs — Imuhagh dans leur propre langue — sont présents aussi bien dans le Hoggar et le Tassili algériens qu'en Azawad malien ou dans l'Aïr nigérien (voir carte ci-dessous). Les tribus arabes Zaouïa, comme les Kounta, jouent depuis des générations un rôle de médiation sociale et religieuse qui dépasse les frontières, et certains de leurs notables siègent encore aujourd'hui au Parlement algérien.

Les mariages intercommunautaires entre l'Algérie, le Mali, le Niger et même jusqu'en Mauritanie au sud-ouest restent fréquents. Chaque crise diplomatique devient ainsi un fardeau social direct pour des familles éclatées de part et d'autre d'une ligne administrative. Le Sud algérien est aussi une mosaïque linguistique rare : on y parle l'arabe et le tamasheq, mais aussi des langues menacées comme le korandje — mélange d'arabe, de berbère et de songhaï — ainsi que des dialectes haoussa et peul portés par les communautés frontalières et les flux migratoires.
Dans ce contexte, la mobilité transfrontalière n'est pas un luxe mais une condition de survie. Pour les jeunes des zones reculées comme Tin Zaouatine, il n'existe souvent aucune autre perspective que d'intégrer les circuits du tahrib — terme qui désigne à la fois l'acte de « faire passer » et, plus largement, la contrebande organisée. C'est ce que souligne Raouf Farrah, chercheur en géopolitique :
Concrètement, le tahrib consiste à exporter vers le Mali des produits algériens de première nécessité, souvent subventionnés : semoule, pâtes, carburant, électronique. Le différentiel de prix entre les deux pays rend ces flux extrêmement rentables pour les opérateurs locaux. Mais ils sont aussi vitaux pour les villes maliennes voisines comme Tessalit ou Kida.
Akram Kharief, journaliste indépendant spécialisé des questions de défense, le dit sans détour : « le Nord-Mali, déconnecté des corridors logistiques de Bamako, dépend davantage de l'Algérie pour sa subsistance que de sa propre capitale. »
Un chiffre suffit à mesurer l'ampleur du phénomène : selon les données de l'Office National des Statistiques (2018-2023), les exportations algériennes vers le Mali et le Niger sont inférieures à 2 millions de dollars par an (1,7 million d'euros). Ce chiffre dérisoire masque une économie parallèle structurée, animée par des réseaux touareg historiques — dont le chiffre d'affaires réel a cependant été divisé par trois depuis 2011.
« Les Nigériens, Tchadiens et Soudanais paient pour devenir algériens avec l'aide des habitants de la région », rapportent des témoins contactés par Maghreb Émergent. « Le processus consiste à se faire inscrire par des Algériens comme l'un des leurs, né dans le désert. Je suis au courant de ce trafic depuis 2006, mais on m'a récemment expliqué que ce ne sont pas seulement les Nigériens et les Maliens ayant des proches algériens qui utilisent cette démarche pour obtenir la nationalité, les Tchadiens aussi y ont recours », raconte un témoin. « J'ai des proches là-bas, ils ont ces documents payés. »
La nationalité algérienne coûte 600 000 FCFA (environ 1 000 euros) pour les Nigériens ou Maliens ayant des proches algériens, mais les Tchadiens paient 1 million de FCFA (1 500 euros), faute de réseau local.
La problématique de l'accès à la nationalité dans les zones frontalières du Sud algérien repose, en premier lieu, sur l'héritage complexe du tracé colonial. Ce découpage territorial a fragmenté des communautés nomades, à l'instar des tribus touarègues, dont les structures sociales et les modes de vie s'affranchissent des frontières étatiques. Cette situation entrave la régularisation administrative de nombreuses familles et complexifie l'établissement des preuves d'allégeance nationale, certains individus refusant par ailleurs l'adhésion aux États malien ou nigérien.
Parallèlement, le processus de naturalisation fait l'objet de dérives systémiques impliquant des réseaux de coordination transfrontaliers entre le Mali, le Niger et la Mauritanie. Selon une source administrative, l'acquisition de la citoyenneté est désormais dénaturée par des pratiques corruptives où intermédiaires administratifs et magistrats facilitent des enregistrements frauduleux, souvent sous couvert de liens familiaux supposés avec des ressortissants subsahariens. Cette opacité structurelle occulte désormais la distinction entre les ayants droit légitimes et les bénéficiaires de manœuvres illicites.
La militarisation progressive des frontières depuis 2011, puis les récentes tensions diplomatiques entre Alger et Bamako, ont asphyxié ces échanges, avec des conséquences immédiates et sévères. Des blocus autour de villes comme Gao et Tombouctou ont conduit l'Algérie à suspendre momentanément ses exportations. Le résultat a été sans appel.
« L'absence de marchandises a provoqué une véritable catastrophe humanitaire et alimentaire », rappelle Akram Kharief — une situation si grave qu'elle a contraint Alger à reprendre les flux pour éviter le pire. C'est la démonstration par l'absurde de l'interdépendance de ces deux espaces : on ne peut pas fermer le robinet sans que des populations en meurent de soif.
Pour les familles frontalières, la rupture prend une dimension encore plus personnelle. Elle brise les réseaux de solidarité traditionnels, met en péril des équilibres économiques construits sur des générations et transforme chaque décision politique prise à Alger ou à Bamako en tragédie familiale.
Face à l'instabilité sahélienne, la traditionnelle hospitalité du désert résiste, mais se fissure. Les tribus frontalières continuent de traiter les exilés subsahariens avec humanité — eau, orientation, protection. Mais l'infiltration d'éléments djihadistes cherchant à se fondre dans le tissu tribal a profondément modifié l'équation sociale.
« Cela place tout le monde sous suspicion », avertit Moussa, un exilé installé actuellement à Oran, dans l'ouest du pays, qui a travaillé pendant dix ans sur les routes transfrontalières entre le Mali et l'Algérie. Cette réalité a justifié, aux yeux des autorités algériennes, un renforcement du dispositif militaire qui limite drastiquement la liberté de mouvement — y compris celle des populations locales qui n'ont rien à voir avec les réseaux armés.
Une question existentielle sans réponse facile.
Ces sociétés frontalières se trouvent aujourd'hui dans un étau. Coincées entre un État central qui, pour garantir sa sécurité, essaie de s'immuniser des réseaux djihadistes qui sévissent encore dans la région et une instabilité régionale qui ne montre aucun signe d'apaisement, elles font face à une question que ni Alger ni les capitales sahéliennes ne semblent vouloir poser ouvertement : peut-on sécuriser une frontière sans insécuriser la société qui la fait vivre ?
Comme le formule sobrement une source locale : « La frontière administrative ne peut pas annuler l'unité sociale et économique. » La vraie question est de savoir si les États de la région en ont pris la mesure — avant qu'il ne soit trop tard.
1Coalition de groupes armés séparatistes à dominante Touareg du nord du Mali, créée en novembre 2024
17.03.2026 à 06:00
Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage. Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre (…)
- Magazine / Iran, Irak, Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), Kurdes, Reportage, Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Pris en étau entre Téhéran et Washington, le grand voisin irakien révèle ses fractures internes. Des milices pro‑iraniennes lancent drones et roquettes contre la présence militaire étatsunienne, entraînant des ripostes contre leurs positions. Parallèlement, la République islamique s'en prend aux groupes kurdes iraniens exilés, soupçonnés de préparer une action armée dans le Kurdistan oriental. Reportage.
Depuis le 28 février, date du début de l'offensive israélo-étatsunienne contre l'Iran, plus de 300 drones et missiles ont touché la région autonome du Kurdistan irakien, dont 247 uniquement sur la province d'Erbil. Les bombardements ont fait au moins six morts et 35 blessés civils et militaires parmi les peshmergas — les combattants kurdes — et les forces de sécurité, dont des soldats français engagés dans une mission de formation et de soutien. Chaque jour, les téléphones vibrent sous une pluie de notifications : « Attaque de drones », « Tu as entendu le boum ? », « Ça a frappé près de chez toi ? ». Rien n'est à l'abri des frappes ou de leurs retombées. Initialement centrées autour de l'aéroport d'Erbil, où se trouvent les bases militaires étatsuniennes, ainsi que sur les camps des groupes armés kurdes iraniens, les attaques se sont étendues aux infrastructures civiles, hôtels et quartiers résidentiels fréquentés par des étrangers, comme l'hôtel Arjaan Rotana, qui abrite souvent Étatsuniens et diplomates étrangers. Diyar*, qui habite à proximité, est lucide : « Chacun de nos repas peut être le dernier ».
À Ankawa, le quartier chrétien voisin de l'aéroport, la peur est plus intense que lors des crises précédentes. L'électricité, désormais dépendante des générateurs après la fermeture préventive des centrales susceptibles d'être prises pour cible, et la hausse des prix des produits importés, affectés par les perturbations dans le détroit d'Ormuz, accentuent le sentiment d'insécurité. Youssef Al-Shaya, jeune assyro-chaldéen, confie : « Ces derniers jours ont été les plus stressants de ma vie. On essaie de maintenir une routine normale, mais tout le monde a peur, personne ne sait ce qui va se passer. Le plus inquiétant, c'est que les attaques sont maintenant complètement aléatoires. »
Chaque soir, le quartier vibre au son des sirènes anti-aériennes. Certains lieux chers aux habitants n'ont pas été épargnés, à l'image de l'Église chaldéenne Saint Pierre Saint Paul et du complexe résidentiel affilié à l'archidiocèse chaldéen d'Erbil, dont la chapelle porte encore fièrement sa croix au milieu du chaos. La famille d'Aso* avait fui vers Ourmia, en Iran, après les violentes campagnes de Saddam Hussein contre les Kurdes dans les années 1970 et jusqu'au début des années 1980, avant de revenir en Irak. Il lâche : « L'air ici est chargé de poudre à canon et de désespoir. »
Aux abords de la citadelle, un drone s'est écrasé sur le toit d'une maison habitée par des réfugiés syriens. Le jeune fils a été brûlé lorsque sa couverture a pris feu. Trop effrayée pour remonter à l'étage, la famille reste désormais au salon du rez-de-chaussée. D'autres habitants fuient vers des zones jugées plus sûres, comme le cousin de Youssef parti à Kirkouk, à une centaine de kilomètres au sud d'Erbil, ou vers la Turquie. « Nous devons accepter d'être pris dans une guerre qui n'est pas la nôtre », ajoute-t-il.
Plus à l'ouest, dans la plaine de Ninive, la présence du Hachd Al-Chaabi, une coalition de milices chiites pro-iraniennes soutenues par Téhéran, créées dans le cadre de la guerre contre l'organisation de l'État islamique (OEI) et intégrées à l'armée irakienne, rend la zone très instable. Depuis leurs positions, des drones visent Erbil et ses environs, y compris l'aéroport où sont stationnées des forces étatsuniennes. En riposte, les frappes du 4 mars, probablement israéliennes, ont touché les bases des divisions 30 et 13 du Hachd, à Bartella et Shekhan, près de Mossoul. Les habitants, marqués par les violences passées de l'OEI et les déplacements successifs des minorités chrétiennes, shabaks et yézidis, vivent dans l'angoisse. « J'ai peur qu'un missile tombe sur notre maison », confie Elias*, chrétien originaire de Qaraqosh (Bakhdida), la voix étouffée par les pleurs de son enfant.
À Bagdad, le gouvernement irakien et les partis chiites doivent composer avec une situation délicate : la ville est coincée entre l'influence iranienne et sa dépendance économique et militaire aux États-Unis, qui contrôlent l'accès aux revenus pétroliers et peuvent imposer sanctions et restrictions.
Autour de la Zone verte1 et de l'aéroport international, de petites manifestations pro-Iran ont d'abord émergé après l'annonce de la mort du Guide suprême Ali Khamenei. Pas plus de 200 à 300 personnes, et quelques heures à peine. Les participants, armés de bâtons, de cocktails Molotov, et de quelques armes à feu, brandissaient drapeaux et portraits de leurs chefs, scandant des slogans en faveur de l'« axe de la résistance ». Certains se sont aventurés jusqu'au périmètre ultra-sécurisé de l'ambassade étatsunienne, lançant pierres et projectiles. Cependant, leur exposition est restée limitée, car ils sont conscients qu'un geste trop visible pourrait provoquer des frappes étatsuniennes ou israéliennes et mettre en danger leurs réseaux économiques et politiques. De nombreux affiliés suivent les milices davantage par nécessité matérielle que par conviction idéologique.
Mais la tension est montée d'un cran ces derniers jours, alors que les environs de l'aéroport et de la prison d'Al-Karkh, qui héberge des détenus jihadistes à haut risque, ont été visés par des bombardements répétés de factions pro-iraniennes. Ces attaques ont été suivies de ripostes multiples, dont l'une a frappé la maison d'Abou Ali Al‑Amiri dans le quartier d'Arasat, entraînant la mort du leader de la milice chiite Kataeb Hezbollah et le risque de nouvelles représailles. Le gouvernement autonome du Kurdistan a condamné ces attaques de milices pro-iraniennes, critiquant l'inaction du gouvernement fédéral pour désarmer les groupes armés et protéger les partenaires internationaux.
Mahmoud*, chiite résidant à Al-Yarmouk, au sud-ouest de la capitale, confie son anxiété : « Ici, critiquer Téhéran ou exprimer une opinion différente peut coûter cher. » Il raconte que certains sont interpellés par la police pour des publications sur les réseaux sociaux célébrant la mort de l'Ayatollah, exposés en ligne et humiliés publiquement.
Pour les factions kurdes iraniennes établies au Kurdistan irakien, la période actuelle constitue une occasion rare de mobilisation. Les attaques et pressions militaires contre les Kurdes du Rojava, au nord-est de la Syrie, rappellent la vulnérabilité des communautés kurdes dans toute la région. Pour la première fois, plusieurs partis kurdes d'opposition se sont rassemblés au sein de la Coalition des forces politiques du Kurdistan iranien (CPFIK). Cette alliance réunit Komala, le parti kurde iranien historique, scindé en trois branches, avec deux de ses factions, aux côtés des partis majeurs du Rojhelat2, dont le Parti démocratique du Kurdistan d'Iran (PDKI), le Parti pour une vie libre au Kurdistan (PJAK), le Parti de la liberté du Kurdistan (PAK) et l'Organisation de lutte du Kurdistan d'Iran (Khabat).

L'alliance, officialisée le 22 février, marque un tournant symbolique salué tant par les Kurdes d'Irak que par les Kurdes iraniens réfugiés dans le pays après des décennies de désaccords et rivalités internes. Dans la soirée du mardi 3 mars, alors que des frappes sur la colline de Riaaya, à Suleymaniyeh, à 200 km d'Erbil, interrompaient brutalement notre échange, Kako Aliyar, membre du bureau politique de la branche Komala dirigée par Abdullah Mohtadi3 est revenu sur la mise à l'écart temporaire du parti après son soutien à Reza Pahlavi, fils aîné du dernier chah d'Iran, lors des manifestations pour Mahsa Amini. Ce choix avait suscité une vague de critiques au sein des autres partis kurdes du Rojhelat, Pahlavi étant perçu comme le symbole d'un courant monarchiste, centralisateur et répressif vis-à-vis des Kurdes. Selon Aliyar, ce rapprochement avait été envisagé dans un contexte exceptionnel et Komala s'en est depuis distancié. Pahlavi, de son côté, a récemment dénoncé l'alliance kurde comme une menace à l'intégrité territoriale de l'Iran et a évoqué un possible rôle de l'armée contre ce qu'il qualifie de « mouvements séparatistes ».
Au-delà de ce soutien et d'autres désaccords relatifs au rôle des Peshmergas et à la gouvernance éventuelle pendant la transition au Rojhelat, tous les partis kurdes majeurs sont désormais rassemblés au sein de l'alliance, à l'exception de la branche Komala — Organisation du Parti communiste d'Iran (Komala CPI). Dastan*, Kurde originaire de Qandil, bastion du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), aujourd'hui à Erbil, ne cache pas son excitation : « Enfin les partis se sont unis pour le Kurdistan ! »
Au début de l'offensive, les bombardements américano-israéliens visaient principalement la capitale. Ceux contre les centres de décision à Téhéran ont provoqué la mort du guide suprême Ali Khamenei, ainsi que de plusieurs hauts responsables militaires et du renseignement, dont Hossein Jabal Amelian (Corps des Gardiens de la révolution islamique, IRGC), Mohammad Chirazi (chef du bureau militaire du Guide suprême), Ali Chamkhani (conseiller du Guide) et Amir Nasirzadeh (ministre de la défense). Progressivement, les attaques se sont étendues au Rojhelat (Kurdistan iranien), un développement que les partis kurdes n'ont pas critiqué, malgré l'impact sur la population civile. Cette absence de réaction s'explique par leur volonté de profiter indirectement de la désorganisation des forces iraniennes, tout en évitant de compromettre de futures négociations ou alliances avec des alliés potentiels comme les États-Unis et Israël.
Plus d'une centaine de bases et de postes-frontières ont été touchés, principalement dans des villes kurdes stratégiques qui concentrent les structures administratives et sécuritaires de l'État iranien dans l'ouest du pays, ainsi que les axes menant au Kurdistan irakien, comme Sanandaj, Kermanshah, Ourmia, Marivan ou Saqqez. À Marivan, par exemple, les bombardements ont provoqué l'évacuation des forces de sécurité — bases militaires CGRI, postes de police et installations de renseignement — et la fuite des détenus de la prison centrale de la ville, qu'il s'agisse de prisonniers politiques ou de droit commun4. Selon nos sources sur place, partout dans la région, les forces iraniennes ont été contraintes de reléguer leurs postes fixes à des positions temporaires, souvent dans des villages ou des mosquées au pied des montagnes.
Ces attaques visent à affaiblir le contrôle de l'État sur cette zone historiquement marquée par la dissidence kurde, à neutraliser les postes de commandement et les lignes logistiques susceptibles de soutenir les unités loyalistes, et à réduire l'influence des forces de sécurité et des Gardiens de la révolution sur la population locale.
Cette dynamique relance le débat sur un éventuel soutien étatsunien aux partis kurdes, après l'appel médiatisé du président Donald Trump à Massoud Barzani, à la tête du Parti démocratique du Kurdistan irakien (PDK), et à Bafel Talabani, leader de l'Union patriotique du Kurdistan (PUK). Ce geste, accueilli avec enthousiasme par les Kurdes en Irak, est perçu par beaucoup comme une opportunité stratégique inédite depuis plusieurs décennies. « Ce n'est pas tout noir ou tout blanc. Les États-Unis et Israël sont l'ennemi des autres, mais pas le nôtre. C'est notre seule option », résume Dastan, un militant kurde.
Durant notre conversation, Amir Karimi, co-commandant du PJAK, émanation du PKK, le parti kurde historique en Turquie, insiste sur la nécessité de garanties concrètes avant tout soutien extérieur. « Nous avons une mémoire des trahisons passées », rappelle-t-il. Dans les années 1970, les Kurdes d'Irak, soutenus par les États‑Unis et l'Iran du Shah contre Saddam Hussein, furent abandonnés après les accords d'Alger de 1975, conduisant à une répression conduite par l'armée irakienne5. Ce fut à nouveau le cas en 1991, après que les États-Unis ont obligé Saddam Hussein à se retirer du Koweït et encouragé les Kurdes à se rebeller contre Bagdad. Abandonnés, ils furent durement réprimés, à nouveau, par le pouvoir central.
Les Kurdes de Syrie ont également mis en garde leurs homologues iraniens contre toute alliance avec les États-Unis, à l'aune des dernières évolutions dans le nord-est de la Syrie. En janvier 2026, l'armée syrienne régulière a repris la majorité de leurs territoires dans une offensive éclair. L'opération a eu des conséquences sur l'ensemble de la communauté kurde, combattants et civils, notamment sur les militantes des Unités de protection du peuple (YPG), qui avaient joué un rôle décisif à Kobané en 2014 contre l'OEI. L'abandon progressif des Étatsuniens qui ont transféré la mission de lutter contre l'OEI à Ahmed Al-Charaa les a laissés vulnérables, contraints de se replier ou de se rallier à l'armée syrienne pour survivre. Cette expérience dramatique nourrit aujourd'hui leur crainte que les Kurdes iraniens ne subissent le même sort.
Karimi souligne aussi que même un appui logistique ou aérien des États-Unis ne suffirait pas à inverser l'asymétrie du rapport de force. Les partis kurdes, armés principalement de fusils d'assaut légers de type AK47, dépourvus d'artillerie lourde et de systèmes de défense aérienne, restent limités militairement et ne pourraient soutenir un affrontement prolongé contre l'armée iranienne, forte d'environ 610 000 militaires actifs, répartis entre l'armée régulière et les Gardiens de la révolution, auxquels s'ajoutent des centaines de milliers de réservistes mobilisables en cas de conflit majeur. Un autre militant résume ce constat : « Si nous agissons maintenant, nous serons anéantis. »
Pour Amir Karimi, les Kurdes doivent agir sur trois fronts : affaiblir le régime iranien, soutenir un soulèvement populaire à l'intérieur du pays et anticiper ce qui viendra après son effondrement. « La guerre sera longue et l'Iran n'est pas faible. Pour que le soulèvement réussisse, il faut s'attaquer au cœur du système militaire et sécuritaire qui opprime le peuple », explique-t-il.
Au centre de cette stratégie, l'organisation locale reste déterminante : coordination des comités civils, préparation des populations et maintien des réseaux déjà implantés. « Les bombardements aériens seuls ne suffisent pas. Ce qui compte, c'est l'unité et l'organisation. Nos forces ne dépendent pas seulement d'un soutien extérieur », insiste Karimi. Il souligne également que la chute du régime ne garantit rien, et qu'il faudra ensuite construire un système pluraliste et démocratique. Quoi qu'il advienne dans les prochains jours, la guerre accélère la recomposition d'un Proche-Orient fracturé. Pour les Kurdes iraniens, elle a déjà produit un effet politique majeur avec l'émergence d'une unité longtemps improbable.
1La zone verte, enclave au cœur de Bagdad instituée en avril 2003, après la fin de la guerre d'Irak, abrite le siège du gouvernement irakien, du Parlement, de l'ambassade des États-Unis et d'autres institutions internationales, comme les Nations unies.
2Nom kurde donné au Kurdistan iranien. La région est aussi peuplée d'autres communautés : les Azéris, la plus importante minorité ethnique d'Iran (environ 16 à 25 % de la population du pays), qui sont minoritaires dans cette zone, ainsi que des groupes plus petits comme les Assyriens, les Arméniens et les yézidis, qui eux aussi font face à des limitations de leurs droits culturels et politiques dans le contexte d'un pouvoir centralisé à Téhéran.
3Le parti Komala s'organise en trois branches : le Parti communiste Komala, historiquement le plus important et héritier politique de Sanandaj — aujourd'hui dirigé par Mohtadi ; le Parti Komala Zahmatkeshan, centré sur les droits des travailleurs ; et le Parti Komala Shorshgeran, axé sur l'action politique et militaire.
4« Plus de 125 cibles frappées au Rojhilat », Kurdistan au féminin, 5 mars 2026.
5Les accords d'Alger du 6 mars 1975 sont un traité signé entre l'Irak et l'Iran concernant la démarcation de la frontière sur la rivière Chatt Al-Arab. L'autre point clé des accords était l'arrêt du soutien iranien aux Kurdes luttant contre le régime irakien.
16.03.2026 à 06:00
Depuis le début de la guerre contre l'Iran le 28 février 2026, les bombardements étatsuniens et israéliens sont souvent présentés comme visant principalement des installations militaires. En réalité, les bombes ont rapidement atteint des zones urbaines densément peuplées. À Téhéran comme dans d'autres villes du pays, la guerre s'inscrit désormais dans la vie quotidienne. À quoi ressemble la guerre en Iran ? À en croire un large pan du traitement journalistique en France, les victimes (…)
- Magazine / Iran, Israël, États-Unis, Guerre Iran - Israël - États-Unis 2026
Depuis le début de la guerre contre l'Iran le 28 février 2026, les bombardements étatsuniens et israéliens sont souvent présentés comme visant principalement des installations militaires. En réalité, les bombes ont rapidement atteint des zones urbaines densément peuplées. À Téhéran comme dans d'autres villes du pays, la guerre s'inscrit désormais dans la vie quotidienne.
À quoi ressemble la guerre en Iran ? À en croire un large pan du traitement journalistique en France, les victimes appartiennent principalement au commandement militaire du régime. Les images des victimes civiles et des destructions dans les villes iraniennes sont rarement montrées.
Dès les premiers jours de la guerre, les autorités iraniennes ont fortement restreint l'accès à Internet et imposé un contrôle strict de la circulation des images. Les réseaux sociaux sont difficiles d'accès et plusieurs services sont bloqués, ce qui limite la diffusion d'informations depuis l'intérieur du pays. Certains habitants ne parviennent à se connecter que quelques minutes, à un coût élevé. Cette situation n'est toutefois pas inédite : lors du soulèvement de janvier 2026, des restrictions similaires avaient déjà été imposées sans que cela empêche un suivi médiatique du pays.
Pourtant, le bilan humain ne cesse de s'alourdir. Au 9 mars 2026, l'organisation de défense des droits humains HRANA (Human Rights Activists in Iran, basée aux États-Unis) estime que les bombardements étatsuniens et israéliens ont fait au moins 1 708 morts, dont 1 205 civils, parmi lesquels 194 enfants. Selon les services d'urgence iraniens cités par l'agence officielle ISNA, 15 300 personnes ont également été blessées.
La frappe la plus meurtrière s'est produite le 28 février dans la ville de Minab, dans la province d'Hormozgan, dans le sud de l'Iran. Une bombe a frappé l'école primaire de filles Shajareh Tayyebeh pendant les cours. Le bâtiment s'est effondré sur les salles de classe où se trouvaient encore les élèves. Selon les autorités iraniennes, le bilan est estimé entre 165 et 180 morts, majoritairement des écolières âgées de 7 à 12 ans, et environ 95 blessés. Une vidéo diffusée par l'agence iranienne Mehr et authentifiée par le New York Times montre un missile de croisière Tomahawk frappant une base navale située près d'une école à Minab. Selon une enquête d'Al Jazeera, l'établissement était clairement identifié comme une institution civile et séparé d'un complexe militaire voisin depuis plus de dix ans1.

Les témoignages indiquent que l'école aurait été ciblée une seconde fois, alors que les secours étaient déjà sur place après la première frappe : « Lorsque la première bombe a frappé l'école, un enseignant et le directeur ont déplacé un groupe d'élèves dans la salle de prière pour les protéger », raconte un secouriste du Croissant-Rouge, citant les récits de survivants. « Le directeur a appelé les parents pour leur dire de venir chercher leurs enfants, mais une deuxième bombe a également frappé ce secteur. Seul un petit nombre de ceux qui s'étaient réfugiés à l'abri ont survécu. »2
Dans la capitale, plusieurs quartiers ont été touchés. Téhéran compte près de 10 millions d'habitants, et plus de 15 millions si l'on inclut l'ensemble de son agglomération, soit environ 3 millions de plus que l'ensemble de l'Île-de-France. Dans un tissu urbain aussi dense, installations militaires, infrastructures civiles et quartiers résidentiels se trouvent souvent à proximité les uns des autres, exposant directement les populations aux bombardements. La situation est similaire dans d'autres grandes villes iraniennes où de nombreux monuments historiques se situent également au cœur des centres urbains.

Le 4 mars, l'aéroport de Mehrabad, à Téhéran, a été touché. Le lendemain, la salle de 12 000 places du complexe sportif Azadi a été détruite par un missile qui a également endommagé les bâtiments environnants. Dans le secteur central, place Ferdowsi, des immeubles d'habitation et des commerces ont été endommagés par les explosions, tandis que l'hôpital Gandhi a subi de lourds dégâts après une déflagration à proximité. La présence policière s'est renforcée et de nombreux habitants, souvent parmi les plus aisés, ont quitté la capitale pour rejoindre d'autres villes, notamment sur les rives de la mer Caspienne, dans l'espoir d'échapper aux bombardements.

Dans les quartiers populaires de Robat Karim, au sud-ouest de la Téhéran, Fouad, un Afghan de 30 ans, raconte que sa maison a tremblé lorsque des bombardements ont visé une base militaire voisine. Ses murs ont vibré et des carreaux se sont brisés, comme lors d'un tremblement de terre. Revenu d'Europe pour régler des affaires familiales, il se retrouve désormais coincé dans le pays. Il explique ces événements à son frère, installé à Paris, et confie hésiter entre tenter de repartir par la Turquie ou l'Arménie et rester auprès de sa famille qui n'a pas les moyens de fuir. Dans l'ouest du pays, à Marivan, Sana, une étudiante de 24 ans, a confié à sa cousine installée à Paris que sa famille avait quitté la ville pour se réfugier dans un village voisin. Elle lui a dit ignorer combien de temps la guerre durera et combien de temps il faudra pour reconstruire les infrastructures détruites.
Les bombes ont également atteint des zones historiques. Le 28 février 2026 à Téhéran, des bombardements ont touché la place Arg, où se trouve l'ancien bâtiment de la radio iranienne, dans le périmètre du palais du Golestan, un complexe royal dont les principales constructions remontent à la dynastie kadjare au XIXᵉ siècle. Inscrit depuis 2013 sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, le palais constitue l'un des ensembles architecturaux les plus importants du centre historique de Téhéran. L'onde de choc a endommagé plusieurs parties de l'édifice, brisant des vitres traditionnelles et abîmant des portes et structures en bois. Des dégâts ont également été signalés dans le Talar-e Ayeneh (salle des miroirs). Certaines structures du grand Bazar voisin ont aussi été fissurées. Ce vaste marché couvert, dont les origines remontent à l'époque safavide (1501-1736) et dont certaines parties datent des XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, reste l'un des lieux centraux de la vie économique et sociale de la capitale.
À Ispahan, ancienne capitale de la dynastie safavide, ville d'environ deux millions d'habitants et riche d'un important patrimoine historique, les inquiétudes concernent aussi les monuments. La ville abrite notamment le palais de Chehel Sotoun, pavillon safavide du XVIIᵉ siècle situé dans un jardin persan inscrit depuis 2011 sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO.

Célèbre pour ses fresques représentant cérémonies et batailles de l'époque, le monument a été endommagé par des bombardements le 9 mars. Pour de nombreux Iraniens s'exprimant sur les réseaux sociaux, les dégâts infligés à ce site emblématique nourrissent la crainte que les attaques israélo-étatsuniennes ne visent pas seulement des infrastructures militaires, mais aussi la civilisation iranienne elle-même.
Le 3 mars, sur l'île de Qeshm, dans le golfe arabo-persique, une installation de dessalement a été endommagée, perturbant l'accès à l'eau potable pour une partie de la population. Le 6 mars, une usine pharmaceutique située au sud-ouest de la capitale a subi d'important dégâts, soulevant des inquiétudes quant à l'approvisionnement en médicaments dans un pays déjà durement touché par les sanctions internationales.
Dans la nuit du 7 au 8 mars, une frappe contre une raffinerie de pétrole à Téhéran a provoqué un vaste incendie. Un épais nuage de fumée noire était visible depuis de nombreux quartiers de la ville. Des habitants ont raconté avoir été réveillés par la déflagration et avoir aperçu les flammes à des kilomètres de distance. « La fumée couvre toute la ville. J'ai du mal à respirer et mes yeux brûlent, » a témoigné une habitante auprès du Guardian3. L'incendie a suscité de fortes inquiétudes quant à la pollution de l'air et à ses effets sur la santé. À Téhéran, Parmin, chercheuse, s'inquiète particulièrement de ces conséquences et évoque des risques sanitaires durables pour la population.

La guerre frappe aussi les conditions de vie déjà fragiles d'une grande partie de la population. Dans de nombreuses villes iraniennes, des milliers de personnes vivent d'emplois précaires ou de travail journalier. Les bombardements et la paralysie de l'économie locale privent soudain ces travailleurs de revenus. Ghazal, une étudiante iranienne arrivée à Paris après la guerre de douze jours en juin 2025, raconte les répercussions d'une bombe qui a frappé une station de police située près de l'immeuble où vit sa famille : « Mon père tient un magasin d'alimentation générale au rez-de-chaussée de notre immeuble. La bombe est tombée sur la station de police juste à côté. Les murs de l'appartement et du magasin ont été brisés. » Sa nièce de sept ans a été blessée lors de l'explosion. La famille a dû quitter l'immeuble et se réfugier chez des proches dans un autre quartier, abandonnant à la fois leur logement et le commerce qui constituait leur principale source de revenus.
Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (UNHCR), 3,2 millions d'Iraniens pourraient avoir été temporairement déplacés à l'intérieur du pays depuis le début de la guerre, soit entre 600 000 et 1 million de familles contraintes de quitter leur domicile4. Dans un message écrit sous les bombardements sur son compte Instagram, Mohammed Maljou, économiste et universitaire à Téhéran, affirme : « Les bombes ne distinguent pas “gouvernement” et “population”. Présenter la guerre comme un moyen de libération revient à masquer la réalité de la destruction. »

La situation des prisonniers politiques suscite également de fortes inquiétudes. Lors de la guerre de juin 2025, la prison d'Evin avait déjà été exposée aux bombardements. Cette fois-ci, l'établissement n'a pas été frappé, mais les familles des détenus restent inquiètes et disent avoir des difficultés à obtenir des nouvelles de leurs proches.
Pour la société iranienne, les conséquences pourraient dépasser les destructions immédiates. Les acquis obtenus par la société civile au prix de mobilisations difficiles risquent de reculer, tandis que la logique de guerre peut servir de justification à un durcissement sécuritaire et à une intensification de la répression. Un mécanisme déjà observé après la guerre de douze jours lorsque les autorités avaient invoqué le contexte de guerre pour renforcer la surveillance et les arrestations.
1« Al Jazeera investigation : Iran girls' school targeting likely ‘deliberate' », Al Jazeera, 3 mars 2026.
2« Exclusive : Iranian girls killed by ‘double-tap' strikes on Minab school », Middle East Eye, 4 mars 2026.
3Deepa Parent, « ‘Dark, like our future' : Iranians describe scenes of catastrophe after Tehran's oil depots bombed », The Guardian, 8 mars 2026.
4Ayaki Ito, « UNHCR : Up to 3.2 million Iranians temporarily displaced in Iran as conflict intensifies » (rapport), 12 mars 2026.
02.12.2022 à 06:00
Bertrand Badie, parmi les plus grands spécialistes des relations internationales et de la mondialisation, publie une réflexion très personnelle sur son parcours de Franco-Iranien et les legs de ses deux cultures. Un exercice autant stimulant sur la part de subjectivité du travail de recherche et d'enseignement que touchant sur ce qu'il révèle d'un professeur à la personnalité attachante. Le pas de côté autobiographique mené par les figures des sciences sociales contemporaines est une (…)
- Lu, vu, entendu / Iran, France, Relations internationales, Autobiographie , Livres
Bertrand Badie, parmi les plus grands spécialistes des relations internationales et de la mondialisation, publie une réflexion très personnelle sur son parcours de Franco-Iranien et les legs de ses deux cultures. Un exercice autant stimulant sur la part de subjectivité du travail de recherche et d'enseignement que touchant sur ce qu'il révèle d'un professeur à la personnalité attachante.
Le pas de côté autobiographique mené par les figures des sciences sociales contemporaines est une démarche relativement fréquente, souvent instructive. Edward Said (À contre-voie, Le Serpent à plumes, 2002), Mona Ozouf (Composition française, Gallimard, 2009), Olivier Roy (En quête de l'Orient perdu, Seuil, 2014), François Burgat (Comprendre l'islam politique, La Découverte, 2016), et tout récemment Gilles Kepel, (Enfant de Bohême, Gallimard, 2022) s'y sont essayés avec un certain bonheur et des biais variés. Ces « esquisses pour une auto-analyse » pour reprendre le titre que Pierre Bourdieu avait donné à sa propre tentative d'introspection conduisent à explicitement quitter le principe d'une neutralité scientifique pour mettre en avant ce que les trajectoires, et aussi parfois les origines, peuvent avoir comme effets sur les hypothèses et les travaux. La subjectivité liée à l'intime (contrairement à l'engagement politique généralement accepté comme constitutif de la démarche intellectuelle) est souvent redécouverte et valorisée à mesure que se dessine la fin de la carrière professionnelle. Elle constitue un élément éclairant qui, tardivement, peut être revendiqué par son auteur ou son autrice.
C'est justement cet angle, pleinement assumé, que développe le professeur de science politique Bertrand Badie dans Vivre deux cultures. Comment peut-on naître franco-persan ? publié chez Odile Jacob. Il revient en particulier sur le parcours de son père Mansour arrivé de Perse à Paris en 1928, encore mineur. Étudiant en médecine, issu d'une famille atypique, car convertie plusieurs décennies auparavant au protestantisme, Mansour éprouve les principes de l'universel républicain et ses failles. Engagé dans la Résistance et même décoré pour cette raison, à la Libération il sera empêché d'exercer son métier de chirurgien du fait de sa nationalité étrangère.
Son fils y voit la marque de la tension qui oppose un « universel souhaité » à un « espoir déçu ». De cette humiliation paternelle fondatrice, Bertrand Badie tire une explication de ses propres approches des relations internationales et de la mondialisation. Elle éclaire sa sensibilité aux injustices et à l'affect comme constitutifs de nombreuses interactions entre les peuples et les États. Elle vient également illustrer son pari analytique concernant la possibilité de dépasser bien des conflits et malentendus par le respect de l'altérité. L'expérience de l'humiliation permet de comprendre combien la domination ne s'incarne pas seulement dans des logiques économiques ou sociales, mais aussi dans des questions identitaires. Le compte-rendu que livre l'auteur de son entretien avec Hassan Al-Tourabi, figure tutélaire des Frères musulmans au Soudan, est à cet égard éclairant sur les formes que peuvent prendre les réactions à ce sentiment d'humiliation.
Né en 1950 de la rencontre entre Mansour et Geneviève, originaire de Soissons dans l'Aisne, Bertrand vit d'abord sa part perse à travers les quolibets racistes que lui renvoient ses camarades de classe, mais aussi par le mépris affiché par une partie de sa famille maternelle, bourgeoise, conservatrice et soutien de la colonisation française. Si l'été est l'occasion de pleinement ressentir la richesse de sa double culture à travers des séjours en Iran, à Hamadan, ce n'est que graduellement que le jeune homme, apprenti chercheur puis professeur reconnu en prend la pleine mesure. Elle devient alors, dans son interaction avec les collègues, dans ses objets de recherche, mais aussi dans son rapport aux étudiants, un atout revendiqué qui permet d'enrichir son approche à travers une forme de double décentrement.
Naître franco-persan c'est donc éprouver la possibilité de regarder deux sociétés avec un certain recul. La complexité de « l'équation identitaire » que provoque cette double origine éclaire la marche du monde et des cultures. Elle permet d'illustrer combien les soi-disant marges ou périphéries sont en fait les multiples cœurs battants de notre planète. Elle vient ensuite démontrer combien l'occidentalo-centrisme constitue une anomalie quand la mondialisation et la « créolisation » sont depuis longtemps des réalités qu'il est inutile de rejeter. D'où il résulte que « le système monde n'est déchiffrable que s'il est appréhendé depuis une multiplicité de lieux d'observation. »
Pour ses anciens étudiants (dont j'ai l'honneur de faire partie), ses lecteurs assidus et ses nombreux auditeurs répartis sur l'ensemble des continents, la sincérité de la démarche autobiographique de Bertrand Badie ne peut être que touchante. Elle offre un surplus d'humanité, d'espoir et d'allant à une approche qui semble toujours avoir été caractérisée par une immense foi en l'humain. Il dévoile là une grande tendresse face à l'expérience de ses parents, mais exprime aussi sa reconnaissance à celles et ceux qu'il a rencontrés lors de voyages incessants dans plus de cent pays différents. Cette trajectoire sensible lui a permis d'apprécier les joies et richesses d'une certaine forme de mondialisation, tout en ne fermant pas les yeux sur les injustices.
L'optimisme qui transparait à travers les pages du livre constitue en soi une manière d'échapper à certaines impasses théoriques ou analytiques qui naissent du ressentiment. Il incarne dès lors le côté lumineux et le dépassement concret de l'humiliation. En refermant l'ouvrage, chacun comprend combien le parcours biculturel de Bertrand Badie demeure un exemple de ce que l'insertion dans le monde et l'ancrage dans sa diversité peuvent recéler de bonheurs dès lors qu'ils sont cultivés et valorisés.