06.05.2026 à 06:00
Avec L'Entente, fiction sociale, le cinéaste Mohamed Rashad offre une plongée dans la banlieue ouvrière d'Alexandrie, qu'il filme en documentariste. En salle en France le 6 mai, le film a bénéficié d'une sortie nationale dans son pays en avril. Portée par une image dont le grain forge la singularité, l'histoire de deux frères, réunis par l'absence du père, est aussi celle d'une rédemption. Après que son père a trouvé la mort dans un accident du travail à l'usine, Hossam, 23 ans, se voit (…)
- Lu, vu, entendu / Égypte, Travail, Cinéma
Avec L'Entente, fiction sociale, le cinéaste Mohamed Rashad offre une plongée dans la banlieue ouvrière d'Alexandrie, qu'il filme en documentariste. En salle en France le 6 mai, le film a bénéficié d'une sortie nationale dans son pays en avril. Portée par une image dont le grain forge la singularité, l'histoire de deux frères, réunis par l'absence du père, est aussi celle d'une rédemption.
Après que son père a trouvé la mort dans un accident du travail à l'usine, Hossam, 23 ans, se voit proposer par la direction d'occuper son poste. Ce mode de compensation amiable et cynique, qui met l'entreprise à l'abri d'éventuelles poursuites et assure la continuité des revenus à la famille endeuillée, c'est l'« entente ».
Mohamed Rashad, fils d'Alexandrie, a injecté beaucoup de lui dans cette histoire tirée de faits réels. Dans la relation entre les deux frères, il transpose la sienne à son père. Dans le quartier défavorisé de Naga, où évoluent les protagonistes, il voit celui de son enfance, dont il atténue la dureté à l'écran. « Ma mère m'interdisait de sortir, mon quartier était très dangereux, beaucoup plus que dans le film. J'ai passé mon enfance gavé de télévision, de cinéma égyptien et arabe », décrit-il dans un sourire, au cours de l'entretien qu'il accorde à Orient XXI. Quant à l'usine, à l'image comme dans sa vie, elle est bien plus qu'un décor : un personnage. Ogresque.
« Je ne veux pas aller à l'école, je veux travailler à l'usine ! », s'époumone le fougueux petit Maro, 12 ans, sous les coups de taloche du grand, qui finit par céder.
Le jeune garçon, qui d'abord parle peu et observe beaucoup, va se fondre dans les pas de cet aîné ombrageux, revenu de la « montagne », lieu dont on sait peu, si ce n'est que s'y font oublier ceux qui en ont besoin. Dans la cacophonie des émotions qui l'habitent, le cadet va projeter sur ce frère reparu l'image paternelle, et beaucoup d'attentes. Hossam aussi en nourrit : que Maro se forge un avenir.


En acceptant le marché proposé par le directeur de la manufacture, Hossam doit passer de la mauvaise réputation à la respectabilité d'un chargé de famille, et résister au pouvoir de l'assignation. De son côté, à mesure qu'il évolue dans l'usine, en charge de menues tâches de manœuvre au service des ouvriers, le petit Maro affûte son regard sur son nouveau milieu. Les vexations accumulées, le poids de la soumission vont nourrir en lui une révolte de même qu'un sentiment grandissant : venger son père.
Alors que Hossam le reprend après qu'il a tenu la dragée haute à un ouvrier, il finit par déverser sa colère, du haut de son enfance, sur ce grand frère qu'il voit diminuer à mesure que sa propre conscience sociale grandit.
Impitoyable usine, qui salit les mains et les âmes.
Filmées en plans rapprochés, les machines en action, ces monstres de métal et turbines hurlants, emplissent l'écran. Mohamed Rashad a voulu l'usine centrale ; les machines, omnipotentes. Il raconte que quand, enfant, il rendait visite à son père, repasseur industriel, sur son lieu de travail, les machines l'impressionnaient beaucoup et le terrifiaient. Il les craignait autant qu'il les admirait.
« Il fallait qu'on sente l'usine, qu'on sente les machines », enchaîne Étienne de Ricaud, à la tête de Caractères Productions, coproducteur français du film1, associé à l'écriture du scénario dans lequel, dès le départ, l'usine est traitée comme un personnage à part entière. Un travail pointu sur le son, opéré par le concepteur sonore Mohamed Salah, finit de lui donner corps. Avec ses bruits qui saturent l'espace et couvrent les voix, c'est le lieu où se mêlent le réel et la mythologie.

L'équipe a mis près d'une année pour repérer l'usine dans laquelle tourner le film. Elle devait être en activité, explique Étienne de Ricaud. La dangerosité des machines, dédiées à la production de feuilles métalliques, est réelle. L'inexpérience des acteurs qui les manipule, aussi. Lorsque Adham Chokry, qui incarne Hossam, se fait expliquer à l'écran le maniement d'une machine, c'est par un véritable ouvrier spécialisé. Quand celle-ci ne lui répond pas, la tension monte : la crainte de l'échec autant que celle de l'accident. Avec les scènes de travail tournées en condition réelle, le cinéaste offre une immersion dans le tissu industriel d'Alexandrie, aux colosses de fer estampillés « Made in USSR ».


Le spectateur frémit pour ces ouvriers sans équipement spécialisé. Nulle visière pour protéger ses yeux de l'avalanche d'étincelles qui jaillit d'une découpe, nul gant renforcé quand la lame de la scie circulaire frôle les doigts. Leur dextérité et la connaissance intime des mécanismes sont les seules protections des hommes au travail. Cet endroit, nécessaire à la vie, est tout autant un lieu de mort. « La machine est aussi celle, oppressive, du capitalisme », souffle Mohamed Rashad.
Dans Little Eagles (« Les petits aigles »), premier film documentaire sorti en 2016, Mohamed Rashad entreprenait une plongée dans le passé de son père mutique, pour analyser leurs rapports distants.
Dans L'Entente, le cinéaste continue d'analyser cette relation filiale, cette fois incarnée par des acteurs – non professionnels. Adham Chokry (Hossam) et Zeyad Islam (qui joue l'impétueux Maro) constituent une composante essentielle au cinéma direct que Mohamed Rashad revendique. Dans un scénario économe en dialogues, la gestuelle et l'expressivité d'Adham et Zyad composent un langage dans le registre brut de l'intuition et de l'émotion.
« C'est l'idée du film qui impose son genre, fiction ou documentaire, explique le cinéaste. Mais les deux sont en réalité poreux et se nourrissent l'un l'autre. » Lui se sent libre de puiser à leur source pour servir son histoire.
La nuit venue, Hossam grimpe au-dessus de la ville aux rais de lumière jaune entremêlés, sur le toit-terrasse d'un immeuble. L'un des quelques espaces de sociabilité, avec l'habitacle d'une voiture bonne pour la casse, où se retrouver entre amis, y faire tourner le joint. Ces moments suspendus, où les histoires s'échangent à voix basse pendant qu'au bas les hommes se fracassent, sont l'occasion de délivrer à l'écran des images rares.
Il y a un peu des frères Dardenne, l'une des influences de Mohamed Rashad, dans ce cinéma du réel. La subtilité de la trame psychologique dans laquelle évoluent les personnages est servie par une photographie aux teintes froides, comme recouverte d'un filtre de poussière lorsqu'elle épouse les paysages extérieurs. C'est au chef-opérateur Mahmoud Lotfi qu'est revenue la prouesse de donner corps à cette « image dure, sévère, qui permet d'être en accord avec le sujet », que voulait Mohamed Rashad. Quand la poussière des ruelles non goudronnées volette à l'écran au passage d'une voiture, l'image qui la porte en charrie presque l'odeur et le grain, et immerge le spectateur dans ses volutes.

Mahmoud Lotfi magnifie, pour L'Entente, une esthétique de l'épure. Parfait écrin pour accueillir la profondeur des relations qui se tissent et en souligner la douceur, sans atténuer le fracas du désordre intérieur et de l'injustice sociale, la complexité des relations intrafamiliales qui fait claquer les portes et voler les gifles, et la violence des rapports de classe dans le milieu ouvrier où Hossam « craint de n'être finalement qu'une pièce du rouage », explicite le cinéaste.
« Je ne veux pas que mes films soient distrayants. Je les veux en prise avec la réalité. Je veux qu'on la sente », affirme Mohamed Rashad. Ce choix radical a semé d'embûches la commercialisation du film et fait de L'Entente, dont la recherche de distributeur a pris cinq ans, un petit miracle de création, une pépite cinématographique. Et de Mohamed Rashad une figure émergente d'un cinéma égyptien que l'on aimerait moins confidentiel sur nos écrans.
1Avec Hala Lotfy, productrice égyptienne, via Hassala Films, et Kesmat El-Sayed, via Seera Films, société de production allemande.
06.05.2026 à 06:00
Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images. C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une (…)
- Lu, vu, entendu / Israël, Bande de Gaza, Cinéma, Gaza 2023-2025
Au centre du documentaire de la réalisatrice israélienne Anat Even se trouve le kibboutz de Nir Oz, où une partie de la population a été exterminée le 7 octobre 2023. Elle y a vécu et filme une guerre toute proche mais presque abstraite, où les mots et les sons comptent plus que les images.
C'est une histoire filmée dans les brumes et les fumées, qui laisse au spectateur le soin de tenter de comprendre, au-delà d'un flou qui ne s'estompe pas, un autre monde si proche et si loin. Gaza, une terre de mort et de désespoir, se trouve à quelques pas du paisible village de Nir Oz. Ce fief un peu oublié des utopies israéliennes d'inventer un autre mode de vie est le théâtre de Collapse de la réalisatrice Anat Even, qui arrive en salles ce mercredi 6 mai. C'est aussi, après Holding Liat de Brandon Kramer, sorti en France en avril 2026, le deuxième film à lever le voile sur Nir Oz, un des kibboutzim qui borde Gaza et a été anéanti par les attaques du Hamas le 7 octobre 2023. Ici, de nombreuses personnes sont mortes ou ont été enlevées, près d'une centaine, soit le quart des habitants.
Brandon Kramer exposait avec Holding Liat le combat d'une famille de Nir Oz pour récupérer ses otages à l'automne 2023, entre Washington et Tel-Aviv. Anat Even raconte avec Collapse, qu'on peut traduire par « effondrement », son retour après le 7 octobre 2023 dans ce kibboutz où elle a grandi. Elle tente d'y décrire la guerre et mène un dialogue tortueux avec Ariel Cypel, le producteur du film qui vit en France.
Collapse a été pour les deux amis le moyen d'éviter leur propre effondrement face à la guerre. « Je me demandais, par exemple, comment filmer une guerre dont on ne connaît pas l'issue, et, surtout, que l'on ne voit pas. On l'entend, très fortement, en continu. Mais elle reste invisible », explique la réalisatrice. En écho, Ariel Cypel pose la question qu'Anat Even ne règle pas : comment parler de Gaza sans images ? Et qu'on peut compléter par d'autres interrogations : comment montrer une guerre à distance, raconter un conflit dont on ne voit ni victimes ni bourreaux, puisque tous les visages des soldats israéliens sont floutés ? Ce floutage était, explique la réalisatrice, la condition pour pouvoir les filmer. Mais ce dispositif crée une distance qui confine à l'abstraction.
Il y a des images de Gaza pourtant dans le film, lointaines, brumeuses, en particulier celle du village de Khouzaa, juste en face de Nir Oz, à deux ou trois kilomètres. Entre les deux communes, des champs et une frontière n'empêchaient pas les gens de se parler, voire de s'entraider. Au fur et à mesure du film, on voit le village palestinien rétrécir puis disparaître sous l'intensité et la constance des bombardements israéliens. On approche de près ces gigantesques bulldozers blindés D9 partir en manœuvre de l'autre côté d'une ligne jaune tracée sous la pression des services de Trump qui n'a pour but que de préparer l'annexion du territoire palestinien, en attendant pire encore. Les D9, fierté monstrueuse de l'armée, y avancent pour achever de transformer cette zone autrefois habitée et cultivée en no man's land.
Cette disparition ne peut échapper à la réalisatrice, surtout quand le premier ministre Benyamin Nétanyahou et son épouse viennent enfin, plus de deux ans après le 7 octobre, visiter un kibboutz pratiquement abandonné, hormis les soldats israéliens qui s'en servent comme base. Le premier ministre acte de visu la disparition du bourg palestinien. Anat Even va littéralement tourner autour, livrant un paysage sinistré, avec un sens du cadre qui bouleverse le spectateur : tout est flou, et pourtant rien n'est caché. Les soldats qui exécutent des ordres absurdes, dont on ne comprend pas d'emblée la logique. Les habitants des kibboutzim qui n'ont pas réglé les comptes de leurs illusions, et n'ont plus que du chagrin à rabâcher. Des suprémacistes qui viennent sur place préparer de futures razzias coloniales et lancent des mots d'ordre qui font frémir. Mais la disparition reste dans les brumes, faute d'être montrée.
Dans le flou qui caractérise ce film, les sons finissent par accrocher. Le dialogue à distance entre la réalisatrice et Ariel Cypel, plein de reproches et de colère, quelques notes de musique composée par Eli Shargo, d'une intensité remarquable, le grondement incessant des bombardements, le roulement des engins blindés. Mais aussi le chant des oiseaux et les aboiements des chiens.
Dans cette région très agricole, les animaux sont nombreux et défient la guerre et les hommes. Dans une séquence étonnante, une experte va décrypter les chants des oiseaux. Dans une autre, on se confronte aux chiens errants, dont nul ne sait d'où ils viennent avec cette frontière hermétique ouverte par la guerre. Ont-ils fui Gaza et des maitres ou des maitresses palestiniennes tués, déplacées, ne pouvaient plus les nourrir ? Ont-ils été abandonnés aux portes de la guerre par des Israéliennes peu scrupuleuxses ? Peu importe, cette région est désormais la leur, et leurs langages ne cachent pas leurs inquiétudes. Ce ne sont pas des paroles, mais ils permettent de comprendre bien des choses, y compris les silences d'Anat Even. Les Israéliennes de gauche, venues du monde des kibboutz avec une part d'utopie certes discutable, mais ancrée dans une idéologie pacifiste, ont le cœur gros.
Dans Holding Liat de Brandon Kramer, qui a pour cadre le même kibboutz, on découvre au sein de la famille de Liat Beinin Atzili, qui a été retenue en otage à Gaza et y a perdu son mari, les fractures béantes sur le sionisme et l'avenir d'Israël. Anat Even semble ne plus y croire mais n'arrive pas à le dire. Elle ne cherche pas des excuses à Israël mais le flou la dépasse. Ariel Cypel s'emporte contre son amie, veut tout arrêter. Car il s'agit pour lui de répondre à une question simple. Comment rester citoyenne d'un pays qui ne ressemble plus aux rêves de vos parents, et encore moins aux vôtres ? Comment rompre avec une société dont plus aucune des règles ne convient à ce que vous êtes ?
Anat Even a de l'empathie pour ces gens qui l'ont vu grandir et sont morts le 7 octobre. Son témoignage est intéressant pour ce qu'il révèle des divergences de plus en plus en grandes entre Juifs d'Israël et la diaspora qu'incarne dans ce film Ariel Cypel. Anat Even lui dit que cette guerre « n'a aucun sens ». Hélas, tout prouve le contraire.
05.05.2026 à 06:00
Les coopératives féminines ont forgé la réputation internationale de l'huile d'argan marocaine. Désormais en minorité sur leur propre marché, elles voient aussi les multinationales capter, en bout de chaîne, la plus grande part de la valeur. Au cœur du système : la sous-rémunération des femmes. « L'Union des coopératives féminines de l'argan [UFCA] compte 18 coopératives de 12 à 87 femmes chacune. Neuf d'entre elles ont arrêté leur activité faute de matière première. Seules les (…)
- Magazine / Maroc, Travail, Économie, Agriculture, Commerce international, Droit du travail
Les coopératives féminines ont forgé la réputation internationale de l'huile d'argan marocaine. Désormais en minorité sur leur propre marché, elles voient aussi les multinationales capter, en bout de chaîne, la plus grande part de la valeur. Au cœur du système : la sous-rémunération des femmes.
« L'Union des coopératives féminines de l'argan [UFCA] compte 18 coopératives de 12 à 87 femmes chacune. Neuf d'entre elles ont arrêté leur activité faute de matière première. Seules les coopératives formées en réseau peuvent espérer s'en sortir. Dans cette crise, nous avons réussi à garder un client sur trois », expliquait Jamila Idbourous, sa présidente, en 20241. La crise liée à plusieurs années successives de sécheresse risque d'accentuer la tendance imprimée entre 2008 et 2013 : les parts de marché respectives du secteur coopératif, 80 % en 2008, et du secteur privé, 20 %, se sont inversées. Pire, avec l'explosion du prix des fruits, les coopératives ferment massivement.
L'arrivée de la multinationale française Olvea, concomitante à l'augmentation des volumes, a contribué à la privatisation du secteur2. En 2007, l'entreprise — 200 millions d'euros de chiffre d'affaires — a ainsi construit une unité d'extraction d'huile d'argan sur le site de son usine d'huile de poisson d'Agadir.
Avec près de 300 tonnes sur un total de 1 202 exportées par le Maroc, Olvea conservait en 2021 une part de marché de 25 %, en dépit de la crise. Elle est toujours leader du marché devant Aaz Argan de Mohammed Lachrame — qui possèdent plusieurs sociétés — et Lachgar co qui détenaient chacun près de 8 % de parts de marché. Le groupement de coopératives GIE Targanine arrivait alors en quatrième position, devant la coopérative Afoulki. Les années qui ont suivi ont vu la crise s'accentuer : elle a encore rebattu les cartes. Les exportations sont tombées à près de 650 tonnes en 2024. Aaz Argan a fermé. La Coopérative Afoulki a beaucoup réduit son activité.
Affaiblies par l'explosion du prix des fruits et la concurrence, les coopératives n'ont pas les fonds de roulement nécessaires pour absorber l'augmentation du prix des fruits secs, la matière première. Incapables d'acheter les fruits, elles sont nombreuses à devenir sous-traitantes pour les grandes sociétés. « Nous sommes devenues des coopératives de services. On nous emmène les fruits et on ne fait plus que le concassage », regrette, amère, Fatima*, présidente d'une petite coopérative dans la région d'Agadir.
Le statut spécifique des coopératives représente en effet une véritable aubaine pour les entreprises. Les femmes qui y travaillent ne sont pas des employées, mais des membres, égales en droit, qui se partagent théoriquement un bénéfice ; du moins lorsqu'il y en a un. Ainsi, sans salaire minimum, sans couverture sociale, sans indemnisation de licenciement, les coopératives parviennent à dégager un prix qui serait inaccessible à une société privée contrainte d'employer des ouvrières. Selon notre enquête, les femmes au sein des coopératives sont payées à la tâche entre 25 dirhams (2 euros) le kilo d'amandons3 produit dans les coopératives les plus en difficulté et 50 dirhams (5 euros) par kilo dans les meilleures. Il leur faut en moyenne une journée pour dégager un kilo d'amandons, alors que le salaire minimum agricole légal au Maroc atteint plus de 97 dirhams (9 euros) par jour.
Les sociétés bénéficient ainsi d'une totale flexibilité, d'un prix minimal, tout en restant dans la légalité. Mieux, elles profitent en même temps de l'image très « commerce équitable » dont jouissent toujours les coopératives. Indirectement, les sociétés tirent ainsi également parti de toutes les aides qui sont accordées aux coopératives, au nom de leur rôle social, par l'aide au développement international et l'État marocain4.
« Nous avons un partenariat avec une coopérative dans le village qui a accès aux aides de l'État. C'est une coopérative indépendante de 26 femmes », assure Myriam Bennana, gérante de la société Entreprise féminine rurale d'économie sociale (EFAS), au sud d'Agadir — contre toute évidence, puisque cette coopérative est accueillie à l'intérieur même des locaux de la société EFAS. « Nous avons créé une société avec pour objectif le développement de la situation de la femme rurale. Nous avons un programme d'aide. On a finalisé la construction de l'école pour une coopérative dans une zone de montagne », continue-t-elle. Ce discours est répété à l'envi dans presque toutes les sociétés et coopératives que nous avons rencontrées. Il s'agit de mettre en valeur des actions sociales sans discuter du « salaire » des ouvrières, de leur statut et de leurs droits.
« Ce sont des femmes indépendantes, habituées à gagner de l'argent seulement quand elles travaillent. Quand j'ai installé mon activité, j'envisageais de les salarier, mais elles m'ont pris pour un fou. Elles disaient : il est fou le Suisse », soutient même Ulysse Müller, PDG de Sidi Yassine, ancien fournisseur du groupe L'Occitane, fermé à l'automne 2025 en raison de l'explosion des prix des fruits et du transport.
De toutes les entreprises que nous avons rencontrées, une seule a affirmé salarier les femmes qui effectuaient le concassage. « Nous achetons directement les noix, puis nous faisons faire le concassage par nos 30 femmes salariées. Aujourd'hui, nous produisons une tonne toutes les trois semaines », explique Sarah, responsable commerciale de Zineglobe, installée au sud d'Agadir. À raison d'un kilo d'amandons produit chaque jour, en moyenne, par une femme dévolue au concassage et 1,7 à 2,2 kilos d'amandons nécessaires pour produire un litre d'huile d'argan, il faudrait pourtant 80 à 104 ans à 30 femmes pour produire les 17 tonnes d'huile que Zineglobe déclare réaliser chaque année. Il est donc très probable que Zineglobe, comme toutes les autres sociétés du secteur, recourt à des coopératives sous-traitantes, ou encore plus simplement à des femmes isolées dans leur village.
« C'est ici, à côté de la maison, indique Aïcha, femme de foyer, dans le petit village d'Azrou, près d'Essaouira, qu'un grossiste vient tous les quinze jours, depuis deux ans avec son pick-up, déposer une soixantaine de sacs de 80 kilos de fruits secs d'arganiers. Chaque femme du village récupère un sac, ou plus si elle peut. Elle est payée après avoir fait le concassage 70 à 80 dirhams (de 6 à 7 euros) par sac et elle doit rendre la pulpe et les coquilles des noyaux. » Le village compte de nombreuses femmes sans ressource tout en bénéficiant d'une large piste en bon état. Une bonne combinaison pour les grossistes, et les entreprises qui les envoient. Les zones sont suffisamment isolées pour que les femmes n'aient pas d'alternative et acceptent des prix très bas, mais restent tout de même accessibles pour réduire les coûts de transport. La pratique, hors de tout cadre légal, est très courante. Elle permet de réduire le coût du concassage à 20 dirhams (2 euros) le kilo voire moins.
Une grande partie des sociétés se fournissent ainsi en amandons. « Nous nous fournissons exclusivement auprès de sept coopératives indépendantes bio. Ils nous sont vendus à un prix juste défini ensemble », affirme énergiquement Emmanuel Petiot, directeur général de Olvea Vegetables Oil. Pourtant, selon plusieurs témoignages de grossistes et d'intermédiaires, les femmes qui font du concassage pour Olvea ne travaillent pas toutes dans des coopératives. Les sociétés de Mohammed Lachrame achètent aussi « les amandes directement chez les intermédiaires qui distribuent des sacs de fruits aux femmes, dans les villages, de façon informelle », affirme ainsi Taârabt Rachmain, présidente de la Coopérative Tamount, entre Agadir et Essaouira. Contacté, celui-ci a refusé de répondre à Orient XXI, car il « n'avait rien à y gagner », selon ses mots.
Pour autant, si les grosses entreprises d'exportation exploitent les coopératives et les femmes, ce ne sont pas celles-ci, mais leurs clients, les grandes sociétés de négoce de matières premières naturelles et les laboratoires cosmétiques eux-mêmes qui font les plus grandes marges. Olvea Maroc revend à sa maison mère. Naturex Maroc est la filiale de Naturex en France laquelle faisait 404 millions d'euros de chiffre d'affaires avant d'être rachetée par le groupe Givaudan (7 milliards d'euros de chiffre d'affaires) en 2018. L'Allemand Henri Lamotte Oils fait plusieurs dizaines de millions d'euros de chiffre d'affaires. Chacun d'eux fournit les grandes marques de cosmétiques mondiales.
Certains grands groupes cosmétiques se fournissent aussi directement au Maroc sans passer par ces intermédiaires, comme les Laboratoires Pierres Fabre et L'Occitane, qui se fournissent notamment auprès de l'UCFA. L'Oréal se fournit en particulier auprès du GIE Targanine. Ils font respectivement 3,1 milliards d'euros, 2,8 milliards d'euros et 44 milliards d'euros de chiffre d'affaires.
Robert*, retraité, est un ancien du secteur. Pendant les années 2010, il possédait une entreprise privée de production et d'exportation d'huile d'argan, aujourd'hui fermée. Chaque année, il devait négocier avec ces clients :
J'avais à faire à des jeunes d'école de commerce, bien mis. Ils nous offraient le café. Ils étaient chargés de tout un secteur et devaient négocier les prix de toutes les matières premières. Ils nous disaient qu'ils nous aimaient bien « mais, que voulez-vous, les temps sont durs » et au final il nous mettait la pression comme à n'importe quel fournisseur.
Robert faisait travailler les femmes par le biais d'intermédiaires, hors coopératives. Elles gagnaient alors 900 et 1 000 dirhams par mois (entre 83 et 92 euros) « On essayait d'augmenter leur salaire, mais de l'autre côté de la chaîne c'était d'une violence absolue, » assure-t-il.
Je ne faisais plus que 20 % de marge, mais mes clients étaient encore capables de me demander de baisser de 21 à 19 euros. Eux ajoutaient la mention « Argan » sur leurs produits et pouvaient augmenter leur marge brute de 30 % !
La pression des clients, par leur taille, est considérable. Ulysse Muller de Sidi Yassine se souvient :
L'Occitane avait voulu qu'une jeune fille de chez eux m'accompagne pendant trois mois, ici, au Maroc, pour voir ma façon de travailler, mais j'ai refusé. C'était une façon, pour l'entreprise de connaître tout le marché et toutes les techniques de production pour, in fine, nous remplacer. Je sais que c'est ce qu'il s'est passé au Burkina Faso avec le beurre de karité.
L'huile d'argan s'exportait à l'automne dernier à 45 euros le litre pour les sociétés les plus concurrentielles, voire 72 euros pour les plus petites coopératives tandis qu'il se vend au consommateur final pour 120 euros chez Arômazone, 1 130 euros chez MoroccanOil, sponsor unique de l'Eurovision depuis 2020, ou 400 euros pour la marque Melvita du Groupe l'Occitane. Le prix de la matière première qui ne connaît aucune nouvelle transformation, en dehors de sa mise en bouteille, varie alors de 3,9 % à 60 % du prix d'achat final par le consommateur.
« Aujourd'hui nos clients jugent l'huile d'argan trop chère. Au lieu de mettre 0,5 % d'huile dans leurs produits, ils mettront plutôt 0,2 %. Quand ils le peuvent, ils la sortent même de leur formule », détaille Emmanuel Petiot. Un constat qu'a fait également la gérante d'EFAS. « Nous avons deux clients équivalents en Europe. Ils l'ont retiré des références. Les placements de produit changent. Il y a une baisse de la vente d'huile d'argan pure et une augmentation de la vente de produits à base d'argan », explique-t-elle.
L'Oréal, par exemple, utilise la réputation de l'huile d'argan comme argument marketing, mais sa proportion dans ses produits est infinitésimale. La marque de cosmétique semble même avoir retiré l'huile d'argan de son shampoing star « Elseve Liss Intense Shampoing Disciplinant enrichi en huile d'Argan ». Le nom INCI « Argania Spinosa Kernel Oil » apparaît bien sur certaines bouteilles mises en vente sur internet, mais elle n'apparaît plus sur son propre site.
Peu à peu les femmes et les coopératives tombent dans l'oubli. « Désormais, les marques étrangères ne communiquent plus sur le travail des coopératives, des femmes ou sur l'origine de l'huile, mais seulement sur sa dimension naturelle. Nous allons vivre la même chose que le cacao avec le chocolat belge ou suisse ! », déplore Malika Mouilek, directrice exécutive de la fédération Fifargane. Les femmes disparaitront-elles bientôt totalement de la chaîne de production de l'huile d'argan ? Les machines de concassage sont toujours en rodage, mais elles sont déjà là.
* Le prénom a été changé.
1Julie Chaudier, « Les Marocaines dépossédées du marché de l'huile d'argan par une multinationale française », Reporterre, 3 juin 2024.
2Lucie Polline, « Durabilité de la filière argan : quels leviers pour les entreprises cosmétiques du Nord ? », mémoire de mission professionnel, SupAgro Montpellier, 2018.
3NDLR.. Graine dure située à l'intérieur du noyau de certains fruits.
4Le programme public le plus emblématique est le Projet Arganier (2003-2009), associant l'État et l'Union européenne, qui a mobilisé 12 millions d'euros. Il a été suivi par le projet REFAM (2018-2023), fruit d'une coopération canado-marocaine, qui était doté de 11,5 millions de dollars canadien (7,2 millions d'euros). Peut également être évoqué le Plan de développement de la filière à l'horizon 2030, porté par [le ministère de l'agriculture, et doté d'une enveloppe de 3,64 milliards de dirhams (environ 330 millions d'euros).
05.05.2026 à 06:00
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il adresse une lettre ouverte au ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, après que ce dernier a repris une citation choquante de l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir devant le Sénat. Lundi 4 mai 2026 J'ai repris la semaine dernière mon journal de bord après quelques ennuis de santé. Je vous en parle car ils en disent long, au-delà de mon cas personnel, sur la situation de tous les (…)
- Dossiers et séries / Palestine, Bande de Gaza, France, Diplomatie, Témoignage , Colonialisme , Focus, Gaza 2023-2025
Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Dans ce texte, il adresse une lettre ouverte au ministre français des affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, après que ce dernier a repris une citation choquante de l'ancienne première ministre israélienne Golda Meir devant le Sénat.
Lundi 4 mai 2026
J'ai repris la semaine dernière mon journal de bord après quelques ennuis de santé. Je vous en parle car ils en disent long, au-delà de mon cas personnel, sur la situation de tous les Gazaouis.
J'ai souffert d'une douleur à l'œil dont on n'a pu identifier la cause. Même si j'ai réussi à trouver un ophtalmo, il n'avait pas les appareils nécessaires pour pouvoir effectuer l'examen. J'ai eu aussi une crise de goutte très douloureuse qui m'a cloué au lit pendant une bonne semaine. Cette affection peut paraître paradoxale dans un territoire soumis à la malnutrition, mais elle n'est pas seulement liée à une nourriture trop riche. Elle est aussi provoquée par la surconsommation de légumes secs comme les lentilles. Et les lentilles, pour moi comme pour les autres habitants de Gaza, c'est notre plat quotidien…
Pendant cette période d'inaction, j'ai passé le temps en regardant l'actualité sur mon téléphone portable, grâce aux quelques connexions qui fonctionnent encore. J'ai vu une vidéo qui m'a causé un choc dont je ne me remets toujours pas. J'ai entendu le chef de la diplomatie française, Jean-Noël Barrot, citer le 9 avril devant le Sénat une formule connue de Golda Meir, première ministre israélienne de 1969 à 1974 : « Nous pouvons pardonner aux Arabes d'avoir tué nos enfants. Nous ne pouvons pas leur pardonner de nous avoir obligés à tuer leurs enfants. » Pour le ministre des affaires étrangères, cette phrase absurde illustre « l'éthique humaniste et universaliste d'Israël » !
J'étais si choqué que j'ai bondi hors de mon lit, malgré la douleur. Je croyais avoir mal compris. J'ai cherché l'intégralité de la vidéo, je l'ai visionnée plusieurs fois pour vérifier si cette partie du discours n'avait pas été coupée de son contexte. J'ai eu les larmes aux yeux de désespoir quand j'ai compris que Barrot, appuyant chaque syllabe pour montrer sa conviction, opposait « l'humanisme » de Golda Meir à la récente loi israélienne imposant la peine de mort pour les seuls Palestiniens. Si on suit le ministre, les Israéliens n'ont pas le droit de pendre des gens, mais ils peuvent tuer des enfants. Parce qu'ils y sont obligés. J'ai dit à Sabah, ma femme : « Tu crois qu'en restant à Gaza, nous obligeons les Israéliens à tuer nos enfants ? » Elle m'a regardé avec des yeux ronds. Je lui ai expliqué ce qu'il en était, mais elle ne voulait toujours pas croire qu'un ministre français ait pu dire ça.
J'ai donc décidé d'envoyer une lettre ouverte à Jean-Noël Barrot.
Monsieur le ministre,
Vous êtes la voix de la France. Et nous, les Palestiniens, nous ne comprenons pas que la France nous insulte. Comprenez-vous même ce que signifiait cette citation ? Comprenez-vous qu'elle résume l'esprit colonial en quelques mots ?
Golda Meir disait à la face du monde que les véritables victimes des massacres commis depuis 1948 n'étaient pas les morts, y compris les enfants morts, mais ceux qui les avaient tués. Elle justifiait ainsi l'occupation et la colonisation. Selon elle, « les Arabes » – puisqu'elle niait l'existence d'un peuple palestinien – devaient accepter d'être colonisés, ainsi on n'aurait pas besoin de les tuer, ainsi que leurs enfants.
En exhumant ces mots vieux de plus de cinquante ans, vous justifiez l'occupation d'aujourd'hui. Elle ne cesse de s'étendre, en Cisjordanie, à Gaza et dans une partie du Liban et de la Syrie. Vous validez les massacres qui continuent sans relâche. Et vous nous dites que nous devons être des victimes gentilles, des animaux dociles, des moutons qu'on a le droit d'enfermer derrière des murs. Et si on bouge, il est normal de tuer nos enfants. Les tueurs représentent une humanité supérieure, à laquelle nous n'avons pas accès : ils sont capables de nous « pardonner d'avoir tué leurs enfants » et ils sont tristes d'avoir à tuer les nôtres.
À ma connaissance, le président de la République n'a pas réagi à vos propos, ce qui vaut validation. Apparemment, pour le chef de l'État, toute parole en soutien d'Israël est autorisée, même la plus extrême. Quel contraste avec la réaction d'un ancien président français aux propos de son premier ministre, qui étaient loin d'atteindre le degré d'absurdité des vôtres. En 1999, je m'en souviens très bien, Jacques Chirac avait sévèrement recadré son premier ministre de cohabitation, Lionel Jospin, qui lors d'une visite en Israël et en Palestine, avait traité le Hezbollah de « terroriste », s'opposant ainsi frontalement à un accord auquel la France participait1. Le lendemain, à l'université de Birzeit à Ramallah, Jospin avait dû s'enfuir piteusement sous le caillassage des étudiants. Dès son retour à Paris, il s'était vu sommé d'appeler le président avant le lendemain matin, pour se faire passer un savon.
Jacques Chirac n'avait pas supporté cette scène humiliante pour la diplomatie française. Aujourd'hui, Emmanuel Macron ne s'émeut pas que vous tourniez celle-ci publiquement en ridicule, en reprenant les slogans les plus éculés de la propagande sioniste. Mais votre prestation devant le Sénat n'était pas seulement risible. Vous avez normalisé le narratif israélien, qui prétend que son armée ne fait que se « défendre » en agressant la Palestine, le Liban, la Syrie et l'Iran. Les victimes, disent les Israéliens, c'est nous. Tout le monde veut nous tuer, donc nous avons le droit de tuer tout le monde en Cisjordanie, à Gaza et partout ailleurs. Enfants compris.
Puisque vous êtes amateur de citations de Golda Meir, vous connaissez certainement la suite de la phrase dont vous vous êtes fait l'écho : « Nous n'aurons pas la paix avec les Arabes, nous l'aurons que lorsqu'ils aimeront leurs enfants plus qu'ils ne nous détestent. »
Je vais vous faire une révélation : nous aimons nos enfants. Nous protégeons nos enfants avec nos mains nues, nous avons peur pour nos enfants, mais l'occupation les prive même de ce qui devrait être le plus simple et élémentaire : une enfance normale. Vous n'avez pas vu ce qu'il s'est passé pendant le génocide à Gaza ? Combien d'enfants sont morts déchiquetés par les bombes, enfouis dans les bombardements de maisons qui abritaient des familles entières, souvent uniquement des femmes et des enfants ? Savez-vous que depuis le soi-disant « cessez-le-feu » d'octobre 2025 plus de cent enfants ont été tués par Israël dans la bande de Gaza ? Vous pensez que nous, les Palestiniens, nous avons « obligé » l'armée israélienne à les assassiner ? Vous pensez que les colons qui, en 2015, ont brûlé vif avec ses parents le petit Ali Dawabcheh – un bébé de 18 mois – à Douma, en Cisjordanie, ont été « obligés » d'incendier leur maison ? Vous pensez que les Palestiniens ont « obligé » l'armée israélienne à cribler de balles à Gaza en janvier 2024 la petite Hind Rajab, 6 ans, qui avait appelé à l'aide pendant trois heures, coincée dans une voiture au milieu des cadavres de sa famille ? Vous pensez que le 21 avril 2026, les habitants d'Al-Moughaïr, en Cisjordanie ont « obligé » un réserviste de l'armée israélienne à abattre d'une balle dans la tête Hamdi Al-Nassan, 14 ans, devant son école ? Savez-vous qu'il y a 350 mineurs dans les prisons israéliennes, selon les organisations de défense des prisonniers ?
Nos enfants ne trouvent pas à manger parce qu'il y a un blocus à Gaza. Nos enfants sont nés dans des tentes parce que les Israéliens nous ont déplacés plusieurs fois, et détruit nos maisons. Nos enfants naissent et grandissent dans la souffrance. Ils doivent souvent passer des barrages humiliants pour aller à l'école. Ils n'ont pas d'avenir parce qu'en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, il leur sera interdit de construire une maison. Et à Gaza, il n'y en a plus, des maisons. En Cisjordanie, les enfants sont tabassés et parfois assassinés par des milices de colons fanatiques protégées par l'armée. Nos enfants sont des fleurs. Des fleurs fragiles qui poussent dans une terre arrosée de larmes et de souvenirs. On essaye de les protéger comme on peut, à mains nues face aux chars, aux avions de chasse, aux bombes, aux drones, aux snipers et aux colons armés jusqu'aux dents. C'est l'occupation qui arrache nos fleurs une par une pour s'approprier tout le jardin.
Monsieur le ministre,
Nous ne pouvons pas protéger nos enfants. Les Israéliens les tuent. Pas parce qu'on les y oblige, comme votre absence totale de réflexion vous le fait croire. Mais parce qu'ils savent que ces enfants, s'ils les laissent grandir, deviendront des défenseurs de la Palestine. Renseignez-vous sur le nombre de mineurs tués par Israël depuis 1948 jusqu'à nos jours, en Palestine, au Liban. Et comprenez enfin que ces meurtres découlent d'une vision coloniale. Trois semaines plus tard, je suis encore effondré par vos paroles. Je n'arrive toujours pas à comprendre comment vous avez pu entraîner la diplomatie française dans ce désastre. Pour nous, Palestiniens, la France était une représentante éminente du respect du droit international et des valeurs humaines. C'est ce que j'ai appris quand j'étudiais en France : la vie humaine est centrale. Apparemment, tout cela, c'est fini. À Gaza, beaucoup de gens sont au courant. Votre vidéo circule sur les réseaux sociaux. Mes amis, qui savent que je connais bien la France, au point de me voir parfois comme le représentant de votre pays à Gaza, ne cessent de me demander : « Mais qu'est-ce qu'il se passe ? Comment la France peut-elle dire des choses pareilles ? »
Vous, Monsieur le ministre, comme le monde entier d'ailleurs, vous pouvez savoir ce qu'il se passe en Palestine. Les images circulent en boucle sur les réseaux sociaux. Chacun peut voir la colonisation de ses propres yeux, mais apparemment, il y a des gens qui n'ont pas les yeux propres. Chacun peut entendre de ses propres oreilles les appels à l'annexion des dirigeants israéliens, mais apparemment il y a des gens qui n'ont pas les oreilles propres.
Monsieur le ministre, vous pouvez encore, dans votre pays, écouter les témoignages des Français qui se sont défendus pendant la dernière guerre. Et qui n'ont obligé personne à tuer des enfants français. Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu'est une occupation. C'est la pire des choses. L'occupation n'a pas besoin de justification, n'a pas besoin de prétexte. L'occupation, ça veut dire les massacres, les crimes, les tueries, et tuer les enfants avant les adultes pour empêcher l'avenir.
Je ne sais pas si vous avez des enfants. J'ai deux fils. J'essaie de les protéger contre les massacres israéliens depuis leur premier jour. Ils ont de la chance, ils sont parmi les survivants de ce génocide. Ils sont toujours vivants, mais on ne sait jamais.
L'occupation engendre la résistance. La résistance militaire est légitime. Vous le savez bien, et vous l'avez démontré récemment. Quand je vous ai entendu, le 20 avril, annoncer l'appui de la France à un tribunal international, j'ai cru un instant que vous parliez de Gaza. Ce tribunal, disiez-vous, devrait juger « les massacres, les déportations d'enfants, les attaques sur les civils, le meurtre de journalistes et tous les crimes de guerre, mais aussi la planification et la mise en œuvre de cette guerre d'agression coloniale, injustifiable et injustifiée ». Ah non, vous parliez de la Russie.
Votre humanité a une couleur, le blanc, et une géographie, l'Europe.
Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, Rami Abou Jamous a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.
1NDLR. « L'arrangement » d'avril 1996 avait été conclu entre Israël et le Liban pour mettre un terme à l'offensive israélienne « Raisins de la colère », au cours de laquelle un bombardement israélien sur une base de l'ONU avait tué 118 civils. Négocié par les États-Unis et la France, l'accord précisait que les deux parties s'abstiendraient de viser des civils, autorisant de facto le Hezbollah à frapper des cibles militaires, ce que certains politiques ont qualifié de « terrorisme ». Un comité de surveillance avait été établi, constitué de la France, des États-Unis, de la Syrie ainsi que d'Israël et du Liban.
04.05.2026 à 06:00
Comme au lendemain du cessez-le-feu de novembre 2024, et malgré une trêve officielle depuis le 16 avril, Israël continue à bombarder quotidiennement le Sud-Liban, tandis que l'armée dynamite des villages entiers. Et les secouristes deviennent une cible privilégiée des raids aériens. Reportage à Nabatiyeh. « Celui qui aime sa terre ne peut pas l'abandonner », affirme Ali Bilal, propriétaire d'une pâtisserie à Nabatiyeh, dans le sud du Liban. Déplacé pendant la guerre, il est rentré chez (…)
- Magazine / Liban, Hezbollah, Droit international, Déplacés, Photoreportage, Sud-Liban
Comme au lendemain du cessez-le-feu de novembre 2024, et malgré une trêve officielle depuis le 16 avril, Israël continue à bombarder quotidiennement le Sud-Liban, tandis que l'armée dynamite des villages entiers. Et les secouristes deviennent une cible privilégiée des raids aériens. Reportage à Nabatiyeh.
« Celui qui aime sa terre ne peut pas l'abandonner », affirme Ali Bilal, propriétaire d'une pâtisserie à Nabatiyeh, dans le sud du Liban. Déplacé pendant la guerre, il est rentré chez lui le 17 avril, au lendemain de l'annonce du « cessez-le-feu » négocié par les États-Unis. Les vitres de son magasin étaient brisées à cause des bombardements israéliens qui ont visé la ville, mais, en quelques jours, il a pu les réparer et rouvrir son activité, même si les clients sont moins nombreux qu'avant la guerre. « Nous reconstruirons Nabatiyeh encore mieux qu'avant, mais cela prendra du temps », affirme-t-il. Deuxième ville la plus importante du sud du Liban, Nabatiyeh et son district ont été parmi les zones les plus touchées lors de cette dernière phase de la guerre, après les destructions déjà subies lors du conflit de 2023-2024.
Malgré l'enthousiasme initial qui avait marqué les premiers jours suivant l'annonce de la trêve, de nombreux habitants sont encore déplacés dans d'autres régions du pays. Après plus d'un mois et demi de guerre qui a fait plus de 2 500 morts et plus d'un million de déplacés, de longues files de voitures avaient pris la direction du Sud, avec des matelas et des sacs cabas chargés sur les toits. On pouvait voir flotter les drapeaux jaunes du Hezbollah depuis certaines fenêtres, ou encore des bras levés faisant le signe de la victoire.

Des milliers de familles pensaient ainsi pouvoir rentrer chez elles et reprendre leurs activités. Abbas Abouzaid, qui s'était réfugié avec sa femme et sa fille à Saïda, une trentaine de kilomètres au nord-est de Nabatiyeh, est lui aussi rentré dès l'annonce du cessez-le-feu, pour trouver sa maison endommagée par les raids israéliens. À deux heures du matin, il a rouvert sa petite échoppe donnant sur la rue, où il vend du thé, du café et des snacks : « Tous ceux qui revenaient des abris se sont arrêtés pour acheter quelque chose », témoigne-t-il, comme s'il s'agissait d'un jour de fête.
Quelques jours plus tard cependant, les habitants ont commencé à repartir. « La plupart viennent le matin et repartent le soir », raconte le commerçant. Lui-même dort sur un petit canapé installé dans la boutique : « Parfois, j'ai peur que le magasin soit pris pour cible, car il n'y a personne dans les environs. C'est la seule lumière allumée pendant la nuit. »

Comme après la trêve signée le 26 novembre 2024 et pour la fin des hostilités dans la bande de Gaza, le cessez-le-feu n'existe en réalité que sur le papier. Avec l'aval des États-Unis, qui ont réaffirmé le droit de Tel-Aviv « de prendre toutes les mesures nécessaires pour se défendre, à tout moment, contre des attaques planifiées, imminentes ou en cours », les raids israéliens frappent quotidiennement le sud du Liban. Au moins 35 villages frontaliers ont été rayés de la carte ou ont vu leur centre démoli. Depuis le 2 mars, le nombre de tués s'élève à 2 659, dont 463 depuis le 16 avril. De son côté, le Hezbollah continue de riposter par des tirs de roquettes. Des affrontements sur le terrain ont lieu dans les localités occupées de facto par l'armée israélienne. Celle-ci continue d'émettre des ordres d'évacuation forcée pour plusieurs villages de cette région, dont 26 depuis l'annonce de la trêve. Rien que le 30 avril, une dizaine de personnes ont été tuées lors de différents raids dans le district de Nabatiyeh et plus de 30 dans le reste du pays. Parmi les victimes figure également un militaire de l'armée libanaise, qui ne participe pas au conflit.
« Nous ne pouvons pas parler de cessez-le-feu, car il n'y a pas eu un seul jour sans attaques », s'insurge Zaynab, originaire de Kfar Remman, à côté de la ville de Nabatiyeh. « Nous sommes revenus avec ma famille pour remettre la maison en état et la nettoyer le premier jour de la trêve. Mais la municipalité et un représentant du Hezbollah nous ont ensuite appelés pour nous dire que, pour notre sécurité, ce n'était pas une bonne idée de rester. »
À son retour à Habboush, autre village du district situé à plus de 400 mètres d'altitude, Ibrahim a trouvé sa maison encore debout, mais le bâtiment où il s'apprêtait à lancer une activité de menuiserie avait été bombardé. Il a fini par retourner à Beyrouth, où il partage un logement avec d'autres amis déplacés de Nabatiyeh déplacés et cherche désormais du travail. « Pour les jeunes, c'est très difficile : chaque fois qu'on atteint une certaine stabilité, on revient au point de départ », témoigne-t-il.
Épinglée à sa chemise noire, Zahra, la fille d'Abbas Abouzaid, porte une broche représentant le visage d'un ami qui travaillait comme volontaire avec les secouristes du Hezbollah. Il a été tué le 16 avril lors d'une attaque israélienne.
Cibler les services de défense civile — secouristes, pompiers et ambulanciers — est devenu une pratique récurrente. Depuis le 2 mars, une centaine ont été tués, comme Ali Jaber, 22 ans, et Joud Souleiman, 16 ans, qui étaient volontaires au service d'ambulances de Nabatiyeh.
« Ils s'occupaient des opérations de secours, mais aussi de préparer des repas et de livrer des médicaments aux déplacés », raconte Mohammed Souleiman, père de Joud, qui coordonne les 150 secouristes du groupe. Le 24 mars, Jaber et Souleiman sont ciblés par un bombardement israélien alors qu'ils sont en service sur une moto « clairement identifiée avec le logo de l'ambulance », précise le père de Joud. Ce qui reste du véhicule presque entièrement calciné se trouve maintenant derrière la housseiniyeh1 de Nabatiyeh, recouvert d'une bâche noire, à quelques mètres d'une ambulance aux vitres brisées, avec des traces de sang séché sur la portière.

Un autre secouriste, Mehdi Abou Zaid, a été tué à Mayfadoun, au sud-ouest de Nabatiyeh, dans cette ambulance. Il faisait partie des équipes de secours qui s'étaient rendues sur les lieux d'une attaque, le 15 avril. L'armée israélienne a attendu leur arrivée pour frapper à trois reprises, après le raid initial.


« Nous avons été soumis à plusieurs bombardements d'artillerie alors que nous récupérions des blessés ou que nous effectuions des reconnaissances sur le terrain pour localiser les victimes », se souvient Souleiman. Chaque fois que les volontaires quittaient le centre médical pour porter secours à quelqu'un, ajoute-t-il, « ils devaient être préparés à un état de stress intense. Ils étaient conscients que quelque chose pouvait arriver et qu'ils pouvaient ne pas revenir ». Pendant les deux derniers mois, « nous ne nous reposions jamais. Nous entendions les bombardements en permanence, même la nuit », dit le secouriste. Si le nombre d'attaques a diminué par rapport au pic des deux derniers mois, le travail des secouristes ne s'arrête pas. « Joud, Ali et les autres disaient toujours : “s'il nous arrive quelque chose, vous devez continuer” », confirme Jaber Ghaleb, un autre secouriste de l'équipe.

« Que pouvons-nous faire d'autre ? », se demande Doha, propriétaire d'un magasin de vêtements endommagé par un bombardement contre un bâtiment voisin. « Aujourd'hui, ils détruisent un immeuble, le lendemain nous le reconstruisons. Depuis deux ans, rien n'a changé », affirme-t-elle. Ibrahim tempère : « En ce moment, personne ne parle de reconstruction ni d'indemnisation. La situation est très différente : le Hezbollah n'est plus ce qu'il était avant. » Par le passé, le mouvement chiite parvenait à faire face aux dégâts et à distribuer de l'argent à la communauté, notamment aux familles des victimes ou à ceux qui avaient perdu leur maison. « Habituellement, le parti nous aide, mais pour l'instant nous n'avons encore rien reçu », confirme Doha. « Ce qui est certain, c'est que le gouvernement ne nous donnera rien », ajoute-t-elle.

Hassan, chauffeur de taxi originaire de Harouf, à l'ouest de Nabatiyeh, continue de soutenir le Hezbollah. À cause de la guerre, il a fui avec sa femme et son fils à Beyrouth, où il a trouvé un abri collectif. Comme il se sent mal à l'aise à partager l'espace avec des femmes qui n'appartiennent pas à sa famille, il dort dans sa voiture, où il garde plusieurs CD de chansons de la résistance. Il est convaincu que le groupe armé est le seul capable de défendre le Liban. « Mais entrer en guerre après la mort d'Ali Khamenei a été une erreur », admet-il. « Pourquoi le Hezbollah n'a-t-il pas réagi plus tôt ? Des centaines de Libanais ont été tués avant le 2 mars et personne n'a rien fait. »

Mais comme beaucoup d'autres, il n'a pas confiance dans le gouvernement du premier ministre Nawaf Salam ni dans le président Joseph Aoun, et encore moins dans les négociations directes qu'ils veulent mener avec Israël. « Le président des États-Unis dit que la guerre va bientôt finir, mais entre-temps, ils pourraient détruire tout le sud du pays », s'alarme Zaynab. « Bien sûr, nous souhaitons de tout cœur retourner dans le Sud, mais nous n'avons pas beaucoup d'espoir. » Hassan, lui, est moins découragé : « Quiconque aime le Liban combattra pour défendre notre terre : 10 452 kilomètres carrés, pas un centimètre de moins. »
1Lieu de culte utilisé pour les cérémonies rituelles de l'islam chiite.
28.04.2026 à 06:00
Une police judiciaire chargée de vider les rues des manifestants et de les envoyer grossir les rangs de la population carcérale ; un parquet aux ordres de celle-ci ; un juge d'instruction dont « l'intime conviction » tombe toujours du bon côté : celui de la vengeance politico-policière. L'affaire dite « de l'autoroute » voit la poursuite et le jugement en détention devant une cour criminelle de 24 jeunes militants du mouvement GenZ 212. Enquête. Place Sraghna, Casablanca, le dimanche 28 (…)
- Magazine / Maroc, Islam, Justice, Police, Enquête
Une police judiciaire chargée de vider les rues des manifestants et de les envoyer grossir les rangs de la population carcérale ; un parquet aux ordres de celle-ci ; un juge d'instruction dont « l'intime conviction » tombe toujours du bon côté : celui de la vengeance politico-policière. L'affaire dite « de l'autoroute » voit la poursuite et le jugement en détention devant une cour criminelle de 24 jeunes militants du mouvement GenZ 212. Enquête.
Place Sraghna, Casablanca, le dimanche 28 septembre 2025. Comme toujours, l'esplanade du vieux quartier de Derb Sultan grouille de passants. Ce soir-là, c'est la police d'intervention qui en occupe une large partie. La veille, cette même police, partout dans le pays, a sommé les jeunes du mouvement GenZ 2121 de ne pas descendre dans les rues. Elle le sait : leur colère gronde.
Quelques semaines plus tôt, sur la plateforme Discord2, des centaines de jeunes réunis dans le groupe (serveur) « GenZ 212 » échangeaient autour de jeux vidéo, lorsqu'une information venant de la ville d'Agadir, dans le sud-ouest du pays, fit irruption : en l'espace d'une semaine, huit femmes sont décédées dans le service maternité, faute de soins. Épris également de football, les utilisateurs du serveur ont pris conscience que le pays qui construit les plus grands stades du monde en vue de co-accueillir la coupe du monde de 2030, aux côtés de l'Espagne et du Portugal, laisse à l'abandon les secteurs de la santé et de l'éducation. Discussions, curiosité autour du fonctionnement des mouvements sociaux et sollicitation de personnalités marocaines… le mouvement prend forme. Il est prêt pour son premier rendez-vous revendicatif dans la rue : le 27 septembre 2025.
Après quelques arrestations préventives, ainsi qu'une vague d'intimidation des adhérents au serveur Discord, le jour de la première manifestation tourne au vinaigre. Courses-poursuite, violences policières, arrestations massives, inculpations rapides. Tout a été mis en œuvre pour dégoûter cette nouvelle génération de l'action politique revendicative. Rien n'y fait, pourtant : le rendez-vous est maintenu et, en signe de défiance, déplacé dans l'un des points les plus sensibles et peuplés de Casablanca : place Sraghna.
L'objectif de la police d'intervention était d'empêcher tout rassemblement sur la place, susceptible de grossir la foule et de voir les riverains rallier des revendications qui les concernent directement. Les méthodes connues de la police marocaine ne sont en rien différentes de celles des CRS français : technique de la nasse, dispersion de tout groupe d'au moins cinq personnes… Cerise sur le képi : les photojournalistes « autorisés » de la presse marocaine qui s'immiscent avec leur gilet professionnel fournissent aux équipes de renseignements des portraits rapprochés des activistes et des leaders. Une information précieuse, ce mouvement n'ayant pas surgi des cercles usuels de la contestation, bien connus de la police politique.
Quelques heures plus tard, l'épuisement gagne les deux rangs, et la police procède à une dernière chasse, celle qui poussera les plus téméraires hors de ce quartier chaud. Un groupe de personnes cagoulées s'aventure sur l'autoroute qui se trouve à la sortie du quartier de Derb Sultan. Elles bloquent la circulation pendant une demi-heure durant.
Le soir-même, l'incident fait les choux gras de la presse en ligne, dont une grande partie représente le discours officiel des sécuritaires. Chacun y va de sa petite vidéo des faits, avec, souvent, un compliment pour les forces de police, qui, nous serine-t-on, auraient tout fait pour rétablir l'ordre. C'est une occasion en or d'entacher un mouvement naissant et de le tuer dans l'œuf, pour un incident qui serait tout à fait banal dans tous les pays avec une tradition protestataire. Désormais, le sujet n'est plus les femmes décédées à Agadir, mais bien les jeunes impertinents qui veulent en découdre avec l'autorité… jusqu'à bloquer la route pour moins d'une heure.
Le scandale est sur tous les reels de TikTok et d'Instagram. Les commentaires de journalistes, d'influenceurs et autres artistes pro-pouvoir fusent et pointent du doigt les « déstabilisateurs », ces jeunes « télécommandés de l'extérieur ». Mais qui sont ces gens cagoulés qui ont fait irruption sur l'autoroute ? Comment se fait-il qu'avec autant de policiers venus sur place rétablir la circulation, aucune interpellation n'a eu lieu sur les lieux de l'incident ?
À ces questions, personne ne répondra, ni la police judiciaire ni le procureur général de Casablanca. Pas même le juge d'instruction qui a pourtant validé la mise derrière les barreaux de 24 jeunes, dont 6 mineurs âgés de 14 à 17 ans. Les accusés ont déjà comparu deux fois devant la chambre criminelle de la Cour d'appel de Casablanca. Leur dernière audience du 23 avril 2026 a donné lieu à un report au 7 mai et un refus des demandes de libération.
Depuis leur arrestation le 28 septembre 2025, les 24 sont incarcérés dans la prison d'Oukacha, à Casablanca.
À la lecture des procès-verbaux d'audition (170 pages), dont Orient XXI a obtenu une copie, un constat frappe : la standardisation minutieuse des récits imposés par la Brigade préfectorale de la police judiciaire (BPPJ). Le scénario est immuable, transformant des citoyens aux parcours divers en une masse monolithique de présumés coupables. Le jeune Saad Abouch, 27 ans, par exemple, est décrit dans le PV initial comme un adepte de la première heure du mouvement. Son « aveu » est consigné ainsi dans le procès-verbal :
Je vais vous dire la vérité, à commencer par mon aveu et ma reconnaissance explicite, loin de toute pression ou contrainte, de ma participation à ces actes et ces crimes… À force de naviguer en permanence sur les réseaux sociaux… j'ai décidé de participer au rassemblement… pour appeler à améliorer les conditions de vie en matière de santé, d'éducation et d'emploi… J'étais parmi les premiers à appeler à ces rassemblements. Nous avons scandé plusieurs slogans comme « Le peuple veut la chute de la corruption », « Pacifique, pacifique »… Je savais à l'avance que cette manifestation était interdite par les autorités… L'appel à l'arrêt de la circulation pour attirer davantage de sympathie de la part des citoyens est ce qui a poussé les manifestants, les organisateurs et les participants — dont moi-même — à descendre sur l'autoroute urbaine où la circulation a été totalement arrêtée… Je ne vous cache pas qu'à ce moment-là, j'étais dans un état second, à cause de ma dépendance à la consommation de cannabis.
Pourtant, devant le juge d'instruction, ce jeune homme qui souffre de diabète livre une version bien plus prosaïque : il était simplement sorti se promener sur les conseils de ses parents avant d'être cueilli près du McDonald's du boulevard Mohammed VI, qui se situe à quelque 600 mètres de l'entrée de l'autoroute.
Ce décalage entre la « confession » obtenue par la police judiciaire et la réalité se répète avec une régularité troublante. Le PV de l'interrogatoire de police de Abderrahmane Kobb, étudiant à l'Institut supérieur d'ingénierie et des affaires (ISGA), mentionne « une participation active au blocage de l'autoroute » alors que devant le juge d'instruction, il affirme n'avoir fait que chercher un taxi avec des amis après avoir croisé la manifestation par hasard. Le cas de Zouhair Rami est tout aussi édifiant : cet étudiant de l'École nationale supérieure d'arts et métiers (ENSAM) explique avoir patiemment attendu plus d'une heure dans un café du quartier Aïn Chock que le calme revienne, pour être finalement interpellé à l'instant même où il remettait le pied dehors. Mais rien n'y fait : pour la police, ces jeunes sont des émeutiers organisés, des « professionnels ». Dans les faits, ce sont des étudiants ou des employés dont le seul crime est d'avoir été présents dans le périmètre d'une rafle méthodique, abstraction faite de leur sympathie ou pas pour des demandes de dignité élémentaire.
Le sort des six mineurs impliqués dans cette affaire souligne la dimension arbitraire de la cueillette. Ces adolescents, âgés de 14 à 17 ans, se retrouvent propulsés dans l'univers carcéral d'Oukacha pour avoir cédé à la curiosité ou à une solidarité de quartier. Houssam Bouray, à peine 15 ans, raconte être sorti de chez lui par simple curiosité : « J'ai suivi le mouvement jusqu'à l'autoroute où j'ai scandé les slogans que les jeunes criaient. » Dans son PV d'audition, on lui prête des déclarations politiques d'une maturité surprenante (« oui, il n'y a pas assez d'hôpitaux et vous nous gonflez avec vos stades de foot »), contrastant avec son récit devant le juge où il explique avoir simplement suivi le mouvement des policiers voltigeurs en moto par fascination : « J'ai vu les manifestations et les motos de police, ça m'a impressionné. »
La vulnérabilité de ces enfants transparaît dans chaque page du dossier. Zakaria Nioua, encore au collège, explique s'être laissé entraîner par l'ambiance, par l'effervescence de la rue et les slogans sur la dignité, sans jamais imaginer que sa présence près du pont Mohammed VI le conduirait devant une cour criminelle : « Je vous avoue que l'ambiance m'a emporté jusqu'à participer avec les autres personnes que vous avez arrêtées au blocage de l'autoroute. » Même constat pour Othman Rizky, 17 ans, qui suivait ses cousins et a tenté de se cacher dans une ruelle par peur de la violence. Pour ces mineurs, l'interrogatoire à la préfecture a été un moment de pression intense, où « l'aveu » d'appartenance au mouvement GenZ 212 était la seule issue proposée par les enquêteurs.
Pour lier ces 24 destins au blocage de l'autoroute urbaine, l'accusation s'appuie sur un CD-Rom contenant une vidéo de 14 minutes et 40 secondes provenant des caméras de la circulation urbaine. Mais à l'examen, cette preuve se révèle être un miroir aux alouettes3. Malgré les tentatives de confrontation, presque aucun des prévenus ne se reconnaît sur ces images floues. Mohammed Fadil, cadre de 25 ans titulaire d'un master, se voit ainsi confronté à l'une des captures d'écran issues de l'enregistrement, dans laquelle un individu était vêtu d'un t-shirt bleu marine, la même couleur que le haut que portait l'accusé. C'est le seul lien que la police a pu « établir » entre la vidéo et l'ensemble des détenus.
L'enquête ne repose pas sur une identification faciale rigoureuse, mais sur une présomption de culpabilité géographique. Ainsi, Imad Achaby profite de son audition devant le juge d'instruction pour dénoncer les « pressions et menaces qu'[il] a subies afin de signer un procès-verbal qu'[il] n'a pas pu lire ». Une pratique qui semble la norme, puisque la plupart des détenus ont affirmé devant leurs familles et leurs avocats n'avoir pas pu lire leurs PV et que la police les a forcés à signer. Deux d'entre eux ont affirmé la même chose à Orient XXI. En fin de compte, le flagrant délit est ici une fiction juridique utilisée pour valider une rafle. Les PV de la police judiciaire ne racontent pas une investigation, mais la construction d'une vengeance d'État. Faute de pouvoir identifier les véritables meneurs souvent cagoulés, la PJ a préféré sacrifier la jeunesse de Derb Sultan pour faire un exemple, le tout à partir d'un simple fait-divers aggravé médiatiquement et qui, dans bien des cas, ne devrait donner lieu qu'à un rappel à la loi.
Derrière l'automatisme des arrestations se dessine une chaîne de commandement précise. La manœuvre est orchestrée sous la supervision du procureur général du roi près la Cour d'appel de Casablanca, Salah Tizari, dont les instructions verbales et écrites ont guidé chaque étape du ratissage, comme l'affirment les policiers dans le préambule de leur PV.
Sur le terrain, l'exécution de la « cueillette » et la confection des dossiers ont été confiées aux figures de proue de la BPPJ. Le contrôleur général Aziz Kamal El-Idrissi, chef du service préfectoral, et le commissaire divisionnaire Adil Jamali, patron de la brigade judiciaire, apparaissent comme les maîtres d'œuvre de cette opération. Dans les bureaux de la préfecture, ce sont des officiers comme Younes El-Yazidi, Sofiane Dafi ou Mohammed Boukaïr qui se sont relayés pour recueillir des dépositions et signer des PV dont la similitude confine au plagiat. C'est dans le huis-clos de ces interrogatoires que la machine policière a déployé tout l'éventail des questions captieuses, ces formulations biaisées conçues pour enfermer le prévenu dans une culpabilité prédéfinie.
L'obsession des enquêteurs semble se cristalliser sur un point étranger à l'obstruction d'une autoroute : la consommation de stupéfiants. Bien qu'aucun des jeunes n'ait été interpellé en possession de drogue, la police a systématiquement tenté de lier leur activisme à une prétendue « déchéance morale ». Saad Abouch s'est ainsi vu arracher l'aveu qu'il était consommateur régulier de cannabis, ce qu'il s'empressera de nier devant le juge d'instruction en dénonçant la violence des coups reçus. Même acharnement contre Abdeslam Chaabi, interrogé avec insistance sur son addiction supposée au haschisch qu'il aurait avouée en ces termes : « Je ne vous cache pas que je ne suis pas n'importe quel membre du mouvement (..), et que je suis constamment sous l'effet du cannabis. »
Le cas de cet homme de 27 ans est le plus troublant, tant il illustre la tournure sombre — presque inquisitoriale — que prend l'enquête quand elle passe du profane au sacré. Lors de son audition par l'officier El-Yazidi, ce technicien polyvalent a été interrogé sur sa foi et ses convictions religieuses. Poussé dans ses retranchements, il a dû « avouer » être passé par une « étape de doute » et son choix de vivre « sans religion », précisant même ne pas être convaincu par l'islam comme mode de vie.
Ainsi, le délit d'opinion politique semble se doubler d'un procès en apostasie, où l'on cherche à prouver que celui qui conteste l'ordre social est nécessairement un dévoyé, tant sur le plan des mœurs que de la foi. Il ne s'agit pas seulement de juger un trouble à l'ordre public, mais de tenir des personnes ayant des convictions sur l'état de leur pays pour une génération de débauchés aux mœurs dissolues.
La plongée au cœur de l'ordonnance de renvoi rédigée par le juge d'instruction (30 pages) révèle une béance procédurale que le bon sens ne saurait ignorer : l'absence totale de témoins de la défense dans le récit du juge Rachid Oussama. Pour un magistrat dont la mission sacrée est d'instruire à charge et à décharge, le cabinet d'instruction n'a pas été un lieu de vérification, mais un théâtre d'omissions volontaires. En parcourant les dépositions, on découvre une liste de noms de témoins cités avec précision par les prévenus, mais que la justice a délibérément choisi de laisser dans l'ombre.
Le cas de Abderrahmane Fahmani est, à cet égard, le plus flagrant de cette surdité judiciaire. Devant le juge, ce jeune homme ne se contente pas de nier sa participation au blocage : il livre un alibi solide et géographiquement situé. Il affirme avoir été en compagnie de ses amies, Oumaïma et Lamia, avec lesquelles il s'était rendu au centre commercial Marjane pour « casser la croûte ». Fahmani donne des noms, un lieu, une circonstance. Pour n'importe quel enquêteur soucieux de vérité, la convocation de ces deux jeunes femmes aurait été un acte élémentaire pour confirmer ou infirmer ses dires. Pourtant, dans les six pages de motifs de l'ordonnance finale, les noms d'Oumaïma et de Lamia ne sont jamais cités. Le juge d'instruction a préféré valider l'accusation plutôt que de risquer de voir l'alibi confirmé par des témoins.
Cette volonté se répète pour Mohammed Badri. Ce dernier explique qu'au moment où la tension montait, il se trouvait avec son ami Hamza A. Il raconte même un détail crucial : son ami a pris la fuite en voyant arriver les fourgons de police, tandis que lui, pensant n'avoir rien à se reprocher, est resté sur place avant d'être arrêté. Là encore, le juge Oussama a fait le choix de ne pas convoquer Hamza A. dont le récit aurait pu fragiliser la thèse du « flagrant délit » collectif.

Le dossier regorge de ces pistes négligées. Yasser Bou El Barj jure avoir passé son après-midi avec son ami Yassine F. pour un repas avant de rejoindre le quartier El Masjid, à près d'un kilomètre de l'autoroute. Là encore, la machine judiciaire refuse de regarder dans cette direction. En refusant de confronter les récits des prévenus à ces témoignages, le magistrat a transformé l'instruction en un monologue de l'accusation.
Cette négligence des témoins humains fait écho à l'aveuglement technique devant les preuves numériques, puisque le juge a tout autant ignoré les signaux GSM. La PJ avait pourtant saisi vingt téléphones portables et les avait transmis au laboratoire de la police technique et scientifique. Une simple triangulation GSM aurait permis de trancher entre le mensonge et la vérité. Pour Abderrahmane Fahmani ou Mohamed Badri, les relevés des antennes-relais auraient pu confirmer, à la minute près, s'ils se trouvaient à l'intérieur du centre commercial Marjane ou sur les voies de l'autoroute. Mais la technologie, comme les témoins, a été tenue à l'écart du cabinet du juge.
La mansuétude dont bénéficie la police lors de ces confrontations est totale. Le juge accepte comme une vérité biblique le flagrant délit invoqué par la Brigade préfectorale, alors même que les lieux d'arrestation — un salon de coiffure pour Othman Bou El Barj ou un arrêt de tramway pour Jamal El Gouji — contredisent l'idée d'une interpellation sur les lieux des faits du crime. Pire encore, pour Abdeslam Chaabi, le PV de police affirmait qu'une vidéo des faits se trouvait sur son téléphone. Or celle-ci n'a fait l'objet d'aucun débat devant le juge d'instruction, sans que ce dernier ne s'en émeuve ou ne demande de comptes à l'officier Younes El-Yazidi.
En fin de compte, l'ordonnance de renvoi du juge Rachid Oussama n'est pas un acte de justice, mais un acte de foi envers la police. En ne convoquant aucun témoin, en ne diligentant aucune expertise médicale malgré les plaintes pour maltraitances physiques de Saad Abouch, et en ignorant les alibis, le magistrat a trahi sa fonction de tiers impartial. Le cabinet d'instruction n'a servi qu'à légitimer juridiquement une rafle policière.
Ainsi, l'État ne rétablit pas l'autorité, il sème les graines d'une profonde amertume dans la jeunesse. Alors que le discours officiel promeut un nationalisme de façade et la fierté « patriotique » en vue de la coupe du monde 2030, la réalité broie précisément ceux qui aiment leur pays au point de s'indigner pour huit femmes décédées faute de soins à Agadir. En punissant l'altruisme de ces jeunes qui demandaient des hôpitaux aussi flambants que les stades, le pouvoir pousse sa jeunesse à regarder vers la mer sans jamais se retourner, convaincue que sa propre patrie lui est devenue hostile.
1NDLR. Mouvement de contestation sociale marocain né à l'été 2025 sur la plateforme Discord. Son nom associe la « génération Z » — nom donné aux personnes nées entre 1997 et 2012 — et le 212, indicatif téléphonique du Maroc. Les jeunes composant ce mouvement populaire réclame des réformes dans les secteurs de la santé et de l'éducation, et dénonce la corruption et les inégalités.
2NDLR. Application de messagerie instantanée et réseau social communautaire lancé en 2015, permettant aux utilisateurs d'échanger des messages texte et des appels vocaux ou vidéo.
3Nous n'avons pas pu consulter la vidéo, mais les PV contiennent des captures d'écran d'une qualité plutôt pauvre.
27.04.2026 à 06:00
Pendant que le génocide se poursuit à bas bruit à Gaza, le programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes tourne au ralenti, voire a été interrompu. Sous différents prétextes, les autorités multiplient les mesures discriminatoires, sans égard pour l'anéantissement de la vie universitaire et culturelle dans l'enclave palestinienne. « Nous avons perdu nos bibliothèques, nos ateliers, nos salles de cours. Ce qui disparaît aussi, ce sont les espaces où l'on peut (…)
- Magazine / Palestine, Bande de Gaza, France, Coopération bilatérale, Université , Gaza 2023-2025
Pendant que le génocide se poursuit à bas bruit à Gaza, le programme d'accueil en France des universitaires et artistes palestiniennes tourne au ralenti, voire a été interrompu. Sous différents prétextes, les autorités multiplient les mesures discriminatoires, sans égard pour l'anéantissement de la vie universitaire et culturelle dans l'enclave palestinienne.
« Nous avons perdu nos bibliothèques, nos ateliers, nos salles de cours. Ce qui disparaît aussi, ce sont les espaces où l'on peut penser, débattre, imaginer l'avenir ». L'écrivaine palestinienne Bayan* livre un diagnostic lucide sur la situation des intellectuelles à Gaza après 30 mois de guerre. Attendue depuis près d'un an en résidence artistique dans le sud de la France où une bourse lui a été attribuée, elle reste bloquée dans l'enclave sous une tente.
Depuis octobre 2023, l'armée israélienne a bombardé la totalité des douze universités à Gaza et détruit 95 % des établissements scolaires. Plus de 700 000 enfants et étudiantes sont encore privées d'éducation. Au-delà de la destruction de la plupart des centres culturels, musées, galeries et sites patrimoniaux, des centaines de chercheures et artistes ont aussi été tuées. L'éradication des fondements d'une société, l'effacement de sa mémoire, de sa culture et par là même de son identité semblent au cœur de la démarche israélienne. Ce que l'on a pu qualifier d'« éducide », de « scolasticide » et de « culturicide » s'affirment comme une composante du génocide en cours1.
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Face à cet effacement, de nombreuses structures universitaires et culturelles en France se sont mobilisées pour accueillir des artistes, chercheures et étudiantes de Gaza. Sciences Po Paris, l'École des arts décoratifs, les Beaux-Arts de Paris, l'université Paris 8, le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée (Mucem, Marseille), Aix-Marseille Université, les Beaux-Arts de Marseille, le Théâtre de Chaillot ont rejoint une centaine d'autres institutions disposées à proposer un contrat ou une bourse à des artistes ou universitaires de Gaza. Aidées par un réseau d'acteurices bénévoles, ces structures ont réuni des ressources nécessaires, ont trouvé des hébergements et ont organisé leur intégration socioprofessionnelle.
Malgré ces invitations, les Palestinien.nes de Gaza impliqué.es dans ces programmes restent de plus en plus fréquemment en attente. Une phase d'accueil relativement fonctionnelle a laissé place à un parcours semé d'embûches. Entre blocages administratifs, refus de visas, gel des évacuations et suspension des programmes d'accueil, l'administration française entrave de plus en plus fréquemment l'arrivée des bénéficiaires de ces programmes d'aide. « À Gaza, il y a l'angoisse, l'insécurité, la pénurie de médicaments, de l'eau potable, la famine, mais s'ajoute aussi l'attente qui est un sentiment terrible, interminable et mortel », témoigne Nader*, recteur à Gaza et professeur de littérature française, lors d'une conférence de presse organisée en ligne en janvier 2026. Attendu en résidence à l'université de Tours, il est bloqué depuis avril 2025.
Comme Nader, elles et ils sont une cinquantaine dans l'enclave palestinienne à patienter après avoir été désignées comme lauréates de Pause, ce programme « national d'accueil en urgence d'artistes et de scientifiques en exil », aux termes d'une procédure complexe mêlant évaluation scientifique et considérations sur l'échelle de la menace. Placé sous l'égide de quatre ministères (enseignement supérieur, culture, affaires étrangères et intérieur), porté par le Collège de France et financé essentiellement par de l'argent public, le programme Pause a, depuis sa création en 2017, accueilli 744 personnes avec leur famille, en provenance de 44 pays dont l'Ukraine, la Syrie, l'Afghanistan, l'Iran, le Yémen ou le Congo.
Sur un an renouvelable, Pause co-finance à hauteur de 60 % des salaires et des bourses pour des artistes et chercheures en danger, lorsque les structures d'accueil parviennent à réunir au moins 40 % de la somme. Dès lors qu'ils et elles sont « lauréates » — sélectionnées par le comité artistique et scientifique de Pause —, ils et elles peuvent bénéficier d'un visa « Talent » avec leur famille (conjointes et enfants) sans passer par le statut de réfugiées, qui les empêcherait a priori de rentrer dans leur pays d'origine2.
Depuis 2024, Pause a ainsi annoncé soutenir près d'une centaine d'artistes et chercheures palestiniennes de Gaza. Pour elles et eux, ce programme est généralement le seul moyen d'être mises sur des listes d'évacuations opérées par le Consulat général de France à Jérusalem et d'avoir une chance de partir se mettre à l'abri.
Mais cette perspective reste suspendue. Depuis près d'un an et demi, les bénéficiaires gazaoui.es de Pause ne peuvent rejoindre leur structure d'accueil en France. « En avril 2025, j'ai reçu avec joie, la nouvelle que j'étais lauréat Pause et accueilli dans une école d'art en France, alors que mon atelier venait d'être détruit », raconte le peintre gazaoui Majed*.
Pendant quelques jours, j'ai cru que je pourrais reconstruire ma vie, continuer à travailler, sauver quelque chose de tout ce qui disparaissait autour de moi. Mais je suis toujours ici, sans maison, sans atelier, sans matériel, sans perspective de sortie, sans horizon.
Comme Nader ou Majed, 33 artistes et chercheures officiellement « lauréates Pause » et dont la sélection a été validée à tous les échelons administratifs attendent d'être évacuées avec leur famille : 130 personnes au total. Un délai qui a été fatal à l'architecte Ahmed Shamia qui devait enseigner à l'École nationale supérieure d'architecture de Paris-Val-de-Seine. Il a été tué en mai 2025 à la suite d'un bombardement israélien.
D'autre part, 67 autres dossiers été déposés en septembre 2025, validés par les instances scientifiques et dont les financements avaient été accordés, demeurent dans les limbes de l'administration française. Ils ont été sélectionnés, mais ne peuvent pas être officiellement lauréats, car les ministères de tutelle du programme bloquent les résultats, sous prétexte que « le gouvernement français ne peut pas les évacuer » en raison de la « complexité de la situation », comme le précise un courrier de Pause envoyé aux structures d'accueil le 22 janvier 2026. Parmi ces dossiers, seuls 12 ont été finalement validés par les ministères fin janvier 2026. Cinquante-cinq autres lauréat.es et leur famille (219 personnes en tout), sont ainsi toujours en attente de validation, confrontées au danger et à la précarité extrême, souvent sous des tentes.
D'autre part, le 13 janvier 2026, sous la pression de ses ministères de tutelle, le programme Pause a annoncé devoir suspendre l'instruction de nouvelles candidatures de l'enclave « afin de réguler les opérations d'évacuation des lauréats de Gaza dans un contexte d'incapacité à évacuer à court terme ». Une telle mesure est inédite dans l'histoire de ce programme : jamais n'avait été prise la décision de suspendre l'examen des candidatures en provenance d'un pays ou d'une nationalité donnée, excluant de fait une population pourtant en situation de vulnérabilité maximale.
Les étudiant.es gazaouies admises dans des universités ou des écoles françaises se heurtent aussi à de plus en plus d'obstacles administratifs. Une centaine de jeunes ont obtenu une place en master ou en doctorat, après avoir rempli les conditions habituellement requises pour des étrangers : inscription dans un cursus, bourse d'un an de minimum 8 400 euros, garante et hébergement. Pourtant, ils et elles se retrouvent aussi, toujours bloquées à Gaza, soumis à un régime d'exception.
Au fil des mois, les modalités permettant de satisfaire aux exigences de garanties financières se sont considérablement restreintes. Il n'a ainsi plus été possible de faire appel à une garante en France ou en Europe ni de recourir aux cagnottes privées ou à des bourses passant par des associations. Les seules bourses désormais acceptées par le Consulat général de France à Jérusalem pour appuyer les demandes de visas sont celles émanant d'une université ou d'une collectivité territoriale. Et l'accueil d'étudiantes palestiniennes en France est conditionné à la seule obtention d'une bourse du gouvernement français, dite « bourse d'excellence », accessible au niveau master minimum. Plus de quatre mois après le dépôt de leurs dossiers, aucune réponse n'a été fournie aux centaines de candidates qui ont postulé.
D'autre part, les visas sont de plus en plus difficiles à obtenir. C'est le cas notamment pour les étudiant.es gazaouies en Égypte, dont les visas vers la France sont retardés voire refusés. Le consulat général français au Caire a reçu l'ordre de ne plus enregistrer les demandes de visas long séjour en France, car les Gazaouies ne sont pas pleinement en règle dans le pays de transit et ne disposent pas de carte de résident égyptienne valide. Une telle précondition n'était pas imposée auparavant et l'obtention d'une telle carte demeure pratiquement impossible du fait de la politique d'accueil mise en place par Le Caire.
Pour justifier ces blocages, les autorités françaises invoquent l'impossibilité logistique d'organiser des évacuations de Gaza, tant que les points de passage restent fermés ou soumis à des restrictions sévères. Bien que ces entraves soient réelles, liées à la position israélienne, mais aussi à celle de la Jordanie et de l'Égypte, elles sont surtout un prétexte. Les autorités à Amman semblent par exemple refuser le transit de familles afin de ne pas se voir accuser de participer au nettoyage ethnique de Gaza voulu par l'État d'Israël. Mais pourquoi d'autres pays européens — comme l'Espagne, le Royaume-Uni ou l'Italie — sont-ils parvenus à évacuer des Gazaouies dans des proportions bien plus élevées que les Français ? Depuis octobre 2023, la France a ainsi évacué 652 Palestiniennes de Gaza, contre plus d'un millier pour l'Italie. Elle n'a opéré que 29 évacuations médicales, quand le Royaume-Uni en a mené 55, l'Espagne 65 et l'Italie 215.
Et pourquoi deux lauréats Pause gazaouis, qui ont pu être évacués par l'Espagne et l'Italie avec leurs familles en 2025, y sont-ils bloqués depuis des mois, en attente de délivrance d'un visa par la France ? C'est le cas de l'écrivain Elia* qui devait occuper un poste de chercheur au Collège de France. Évacué en octobre 2025 par l'Espagne avec un visa humanitaire et un titre de séjour de 90 jours, il dépose en décembre 2025 une demande de visa « Talent » auprès de l'ambassade de France à Madrid. Depuis cette date, il n'a reçu aucune réponse. Elia précise que, si lui et sa famille sont désormais à l'abri des bombes, ils vivent dans un état prolongé d'incertitude, de suspension et d'épuisement.
Après ce long périple, cette attente n'est pas qu'une question de temps, mais de dignité, de santé mentale et de protection pour une famille qui a fui une zone de guerre. Je ne suis pas ici pour réclamer un privilège, mais simplement la possibilité de vivre une vie normale et de sortir enfin du mode de survie.
La rétention des visas des lauréates est aussi une première dans l'histoire de Pause, car précisément la sous-direction des visas du ministère de l'intérieur a été associée au programme depuis sa création pour faciliter l'octroi des titres de séjour en France.
Ces blocages se sont considérablement durcis depuis juillet 2025 à la suite de la polémique liée à une étudiante gazaouie accueillie à Sciences Po Lille — hors du programme Pause —, accusée d'avoir relayé des propos antisémites sur les réseaux sociaux. La droite et l'extrême droite ont alors fait pression sur le gouvernement et le 1er août 2025, Jean-Noël Barrot, le ministre des affaires étrangères a annoncé la suspension des évacuations de Gaza. Au même moment, il affirmait lancer des contrôles « sécuritaires et réputationnels » — des enquêtes de réputation sur internet — pour toutes les Gazaouies qui aspirent à venir en France. Or, huit mois après avoir été prononcées, ces enquêtes n'ont en réalité pas été entreprises.
Si ladite « affaire Atallah » a été le prétexte, les blocages remontent à plus loin : à l'été 2024 la France avait un temps suspendu les évacuations des Gazaouies pendant les Jeux olympiques ; dès octobre 2024 plusieurs lauréates Pause s'étaient trouvées bloquées à Gaza ; à partir de mars 2025 les refus de visas pour des Gazaouies présentes hors de l'enclave, en Égypte notamment, se multipliaient.
Un racisme antipalestinien
À l'été 2025, la suspension totale des évacuations décidée par la France a pourtant marqué un véritable tournant, montrant l'ampleur de l'instrumentalisation de la question des réfugiées palestiniennes dans l'espace politique et médiatique. Le juriste Patrick Zahnd, président de JURDI (Association des juristes pour le respect du droit international), dénonce une attitude « discriminatoire », lors de la conférence de presse le 26 janvier 2026 organisée par des collectifs de soutien à l'accueil de Palestiniennes en France. Sophie Wauquier, professeure à l'université Paris 8 et chargée de mission « exil » dans cet établissement ajoutait : « Jamais le critère d'ethnicité n'était entré en jeu dans nos dispositifs. Nous avions toujours été soutenus par nos ministères de tutelle sur des dossiers afghans, turcs, iraniens, parfois compliqués […]. Jamais auparavant l'université ne s'était heurtée à une telle décision des ministères ».
D'autres nationalités ont été accueillies de manière bien plus favorable. Lorsque la Russie envahit l'Ukraine en 2022, la France a pris des mesures d'urgence qui ont permis l'accueil de 105 000 réfugiées, dont 2 000 étudiant.es en moins d'un an. Sans parler des chercheures étatsuniennes menacées, pour lesquelles la France a lancé de larges politiques d'accueil et des programmes spéciaux richement dotés. Il s'agit donc bien d'« d'une gestion sélective de l'urgence qui, contrairement à la réactivité observée lors de crises récentes comme celle de l'Ukraine, maintient la majorité des universitaires gazaoui.es dans une situation d'insécurité permanente » comme l'affirme le rapport Survivre au génocide à Gaza, venir étudier en France : l'entrave des parcours étudiants et des chercheurs palestiniens publié en avril 2026 par le collectif Universitaires avec Gaza.
Ces blocages s'inscrivent dans un contexte plus large de politiques ségrégatives qui visent une population en particulier et qui relève de ce que certaines désignent comme « un racisme antipalestinien ». Celui-ci « vise à la fois les Palestiniennes en tant qu'individus, les Palestiniennes en tant que peuple, et la Palestine en tant que cause politique, [et] submerge les discours médiatiques et politiques en France depuis presque un an » affirme la sociologue Houda Asal dans un article publié par la revue Contretemps en septembre 20243.
S'il n'est pas nouveau, il s'est renforcé et s'inscrit dans le racisme anti-arabe et l'islamophobie occidentale auxquels participe la propagande pro-israélienne. Il « a permis de dissoudre une question coloniale tangible dans une guerre de civilisation imaginaire, où des religieux fanatiques, violents et antisémites attaquent une démocratie occidentale, par nature supérieure » poursuit la chercheuse.
Les cas d'intimidation, de harcèlement et de diffamation contre des artistes et chercheures de Gaza parvenus sur le sol national se multiplient. Ils et elles sont parfois attaqué.es par des militantes d'extrême droite, ce qui a pu aboutir au non-renouvellement de leur contrat dans les structures d'accueil. La solidarité dont peuvent bénéficier ces « rescapées », portées par des réseaux citoyens très actifs et l'implication d'institutions culturelles ou universitaires, se trouve fréquemment dépassée par l'offensive anti-palestinienne, prétendument menée au nom de la « lutte contre l'antisémitisme ». La diabolisation vise également les personnes exprimant leur soutien au peuple palestinien ou participant à l'accueil des réfugiées. Ces attaques diffamatoires s'appuient sur un arsenal juridique répressif, à travers le délit d'« apologie du terrorisme ». La « loi Yadan » qui vise à criminaliser l'antisionisme, en l'assimilant à de l'antisémitisme a certes été retirée, mais le projet de loi gouvernemental qui devrait lui succéder avant l'été 2026 risque encore d'accentuer la pression.
Le 3 octobre 2025, une requête instruite par plusieurs collectifs devant le conseil d'État demandait la reprise des évacuations des Gazaoui.es, ce qui a poussé le gouvernement français à les reprendre. Ainsi, à la fin de 2025, quelques dizaines de personnes ont été accueillies, mais aucun.e lauréat.e Pause, artiste ou universitaire. Rania*, une écrivaine lauréate Pause depuis juillet 2025, écrit, désespérée : « Je ne sais plus très bien ce que signifie cette survie. Lorsque les évacuations ont été suspendues, je n'ai pas ressenti de colère. J'ai juste senti le mur devenir un peu plus haut — une autre porte à laquelle nous croyions, s'est transformée en mur infranchissable. Je vous demande, de ce côté-ci du mur : y a-t-il encore quelque chose à quoi nous raccrocher ? Avec toute ma gratitude et le cœur lourd de faim et d'espoir. »
* Les prénoms ont été modifiés
1Ibrahim Rabaia et Habash Lourdes. « “The Hidden War on Higher Education : Unmasking the 'Educide' in Gaza.", The War on Gaza and the Middle East Political Science », POMEPS Studies, 51 (2024), 8–13 ; Myriam Benraad, « Scholasticide, éducide, épistimicide : la guerre d'Israël à Gaza, une “vengeance contre le savoir” », Confluences Méditerranée, 131(4), 2024, 27-36 ; Marion Slitine, « Gaza : un culturicide sous nos yeux. Quand Israël anéantit la culture palestinienne », Revue du Crieur, 25(2), 42-53.
2NDLR. Une personne bénéficie du statut de réfugié si elle est considérée comme en danger dans son pays d'origine et perd ce statut du moment où elle retourne dans son pays.
3Houda Asal, « Il est temps de parler de racisme anti-palestinien en France », Contretemps, 16 septembre 2024.