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28.01.2026 à 06:00

Alain Finkielkraut, « vieux réac » en France, « de gauche » en Israël

Jean Stern
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Alain Finkielkraut condamne le nettoyage ethnique à Gaza et la colonisation en Cisjordanie et soutient la reconnaissance de l'État de Palestine par la France. Sa voix diverge de celle de Bernard-Henri Lévy et détricote le mythe d'une « communauté juive » complètement alignée sur Benyamin Nétanyahou. Mais son vœu d'une séparation totale entre Israéliens et Palestiniens, en plus de faire réfléchir, n'est pas sans lien avec sa vision de la société française. Dans l'entrée de l'élégant (…)

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Texte intégral (3335 mots)

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Alain Finkielkraut condamne le nettoyage ethnique à Gaza et la colonisation en Cisjordanie et soutient la reconnaissance de l’État de Palestine par la France. Sa voix diverge de celle de Bernard-Henri Lévy et détricote le mythe d’une «

Alain Finkielkraut (à gauche) et Bernard-Henri Lévy (à droite)
Orient XXI

Dans l’entrée de l’élégant appartement parisien des Finkielkraut trône, sur un meuble au vu de tous, une photo de l’écrivain et académicien français aux côtés de Mahmoud Abbas, prise à Paris le 12 novembre 2025. Le vieux dirigeant palestinien était reçu par le président Emmanuel Macron. La France avait enfin reconnu l’État palestinien, treize ans après en avoir voté le principe à l’Assemblée nationale. Alain Finkielkraut était congratulé par Mahmoud Abbas pour avoir plaidé en faveur de cette reconnaissance auprès de Macron. Dans cette querelle, il a affronté son vieux rival Bernard-Henri Lévy (BHL), en septembre 2025, au cours d’un dîner face au président à l’Élysée – il nous le raconte ici. BHL a souvent eu l’oreille des présidents, mais cette fois Alain Finkielkraut a gagné la manche. Leur rivalité remonte à loin, se perd dans les méandres de l’histoire politico-mondaine parisienne et de la façon dont il fallait entretenir la mémoire du philosophe Emmanuel Levinas à Jérusalem1.

On se demande cependant si leurs désaccords ne sont pas mineurs, s’il ne s’agit pas des deux faces d’une seule pièce. On cherche à comprendre où portent les fractures, et si nous devons nous sentir concernés. Dans Le Cœur lourd, un livre d’entretien avec Vincent Trémolet de Villers qu’il publie chez Gallimard, Finkielkraut s’oppose sur la Palestine aux fervents soutiens de Benyamin Nétanyahou à Paris. Mais il partage avec beaucoup d’entre eux une islamophobie affichée, sans nuance, ciblant des quartiers entiers de la Seine–Saint-Denis.

Trancher le nœud gordien

Il fallait tenter d’en discuter avec Finkielkraut, peut-être en souvenir de lectures passionnantes, comme Le Juif imaginaire (Seuil, 1981) ou La Sagesse de l’amour (Gallimard, 1984). D’autres livres m’avaient révulsé, L’Identité malheureuse (Stock, 2013) en particulier. Ses saillies racistes et antiféministes, le plus souvent fondées sur des approximations et des préjugés d’un autre temps, m’exaspèrent.

Quand on lui demande, en préalable, ce qu’il répond à ceux qui le présentent comme un ««2 et mon regret est que l’urgence de La paix maintenant ait aujourd’hui de l’arthrose. La paix ne vient pas. Je sais qu’Israël affronte des périls extérieurs inouïs et en même temps se trouve en danger de perdre son âme.

Avec Abbas, ils s’étaient vus quelques minutes dans un salon diplomatique, et avaient promis de se revoir à Ramallah au printemps 2026. Mahmoud Abbas n’a plus guère de légitimité, ni en Palestine ni dans les cercles internationaux. L’académicien français offre à son vieux bras un appui amical, jure vouloir y associer ses « fantômes d’une cause elle-même fantomatique dont continue de se revendiquer Finkielkraut : la Paix maintenant.

L’homme se réjouit, publiquement et à plusieurs reprises, de la reconnaissance par la France de l’État palestinien : « dit-il, c’est en raison de ce qui se passe en Cisjordanie. La colonisation s’est amplifiée et certains habitants des implantations ont un comportement de plus en plus violent. Ils attaquent des champs d’oliviers au moment de la récolte, des Palestiniens sont tués et l’armée est, dans certains cas, complice. Plus d’un millier de Palestiniens ont été tués par l’armée ou les colons en 2025 dans les territoires occupés.

C’est bien parce que la reconnaissance de la Palestine marque le refus de la communauté internationale de voir la Cisjordanie annexée qu’Alain Finkielkraut la soutient.

«Bezalel Smotrich3, affirme que les Palestiniens qui vivent en Cisjordanie aujourd’hui ont le choix entre le départ, qui pourrait être aidé par Israël, et le statut de résident. Cela me paraît fou commente-t-il.

En France, quelques personnalités, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut en tête, incarnent aux yeux de l’opinion les Français juifs. L’antagonisme des deux hommes sur la reconnaissance de la Palestine par la France s’est exprimé lors d’un dîner organisé par Emmanuel Macron dans le salon des Ambassadeurs à l’Élysée. Le président recevait quelques membres triés sur le volet de la «son discours à l’Assemblée générale des Nations unies le 22 septembre 2025, où il a officialisé la reconnaissance par la France de l’État de Palestine.

Pour Bernard-Henri Lévy, la reconnaissance équivalait à «. « pointe Finkielkraut. « poursuit-il. En juin 2024, j’ai écrit un article dans Le Figaro où je dénonçais d’un même souffle la montée de l’antisémitisme et la dérive du gouvernement israélien.

Débat sémantique et menaces de mort

Il y a des fractures en Israël que Finkielkraut veut bien regarder, d’autres qu’il préfère ignorer. Il sait que des Israéliens antisionistes sont allés, cet automne, soutenir des paysans palestiniens harcelés par les colons pendant la récolte des olives. « réplique Alain Finkielkraut, ils n’ont rien à faire en Israël. Lui préfère considérer des personnalités qui « fussent-elles de solides sionistes, à l’image de Yaïr Golan4 ou Ehud Olmert5 « affirme-t-il.

Assiste-t-on à la transformation en Israël de l’affrontement déjà ancien entre laïcs et religieux« estime Finkielkraut, il y a des religieux qui sont hostiles aux implantations, il y a en particulier Gilad Kariv, un rabbin libéral, de gauche, qui a répondu en termes admirables à ceux qui osent affirmer qu’il n’y a pas de civils innocents à Gaza. C’est un clivage entre deux idées du judaïsme qui va au-delà du clivage laïc/religieux parce que les laïcs ne se réclament pas seulement de l’humanisme, ils se réclament aussi du judaïsme. De nombreux laïcs affirment que certaines actions du gouvernement ou des colons sont “unjewish”, c’est très fort.

Marqués par un sentiment de grand isolement depuis 2023, les juifs solidaires du malheur palestinien ont eu, cet automne, le sentiment d’être moins seuls. Il y a d’abord eu fin mai 2025 les paroles de Jean Hatzfeld, ancien grand reporter à Libération, qui travaille sur le génocide des Tutsis au Rwanda depuis 1994. Dans un entretien au Monde, il disait qu’« Il ajoutait, à propos d’une politique génocidaire d’Israël, quatre-vingts ans après la Shoah : «

C’était aussi une forme de réponse au grand déni qui, en dépit des nombreux rapports internationaux et enquêtes, irrigue la «« Tant pis si les déclarations des dirigeants israéliens eux-mêmes le contredisent.

La querelle sur l’utilisation du terme «, dont l’homme de lettres considère que l’usage même est antisémite, est biaisée, celui de «

Mais au-delà du débat sémantique, qui permet d’échapper à d’autres débats, plus précis, plus concrets, Alain Finkielkraut ne cache pas la répugnance que lui inspire la politique israélienne actuelle : «réforme judiciaire. Ceux-là n’ont pas encore perdu la bataille, mais, s’ils la perdent, je serais amené à désespérer d’Israël.

La menace principale, pour lui, vient des nationalistes religieux, qu’il juge « : «Ben Gvir pérorer et vitupérer à la télévision, je me dis que je n’ai rien de commun avec cet homme. Mais Israël est fracturé donc tout n’est pas perdu. Il y a deux Israël

Ces positions valent à Alain Finkielkraut son lot de menaces : « Et « souligne-t-il.

La rabbine Delphine Horvilleur, qui prône un judaïsme réformé, est une autre personnalité influente chez les juifs de France. Celle qui n’a jamais été particulièrement sévère avec Israël a relativement évolué dans ses propos publics depuis quelques mois, tout en restant, comme Finkielkraut, dans une défense «

«… et une femme, serait-on tenté d’ajouter. Mais elle est aussi suivie avec plus d’attention par d’autres. La religieuse explique : «

Alain Finkielkraut, qui se plaint d’être perçu (non sans raison) comme « s’amuse d’être considéré comme « et réclame un peu d’indulgence pour cela. Mais le partisan de la séparation totale entre Israéliens et Palestiniens est aussi, d’une certaine manière, favorable à des «

Impossible en effet d’envisager une séparation, en France comme en Israël, sans au minimum des mesures de déportation de tout ou partie des populations concernées, ce qui ne semble pas être une mesure «

L’ancien maoïste est en outre depuis des décennies un fidèle défenseur de ce qu’est devenue la laïcité à la française, c’est-à-dire un corpus d’analyses islamophobes. Il a développé une pensée faite de républicanisme outrancier et de paranoïa pointue qu’un esprit farceur qualifie de «.

Finkielkraut considère en outre que «6, barrésien7, est derrière nous, qu’«. Il le dit sans nuances : « se fait jour en France. Fondé sur des aphorismes tels que «, « ou « il s’épanouirait dans les grandes écoles et causerait bien du tort à leurs étudiants juifs. Un autre antisémitisme sévit, lui, dans l’hémicycle, prévient Finkielkraut : «

Cette rhétorique fait de La France insoumise (LFI) le moteur de l’antisémitisme.

C’est d’une part ne pas reconnaître que sur Gaza, par exemple, l’engagement de Jean-Luc Mélenchon est ancienRassemblement national ont été retirés des listes aux dernières élections législatives pour des propos racistes, négationnistes et antisémites. Et les deux principaux propagateurs de l’antisémitisme en France ces vingt dernières années via le Web ont été l’idéologue d’extrême droite Alain Soral et son ami Dieudonné8, largement relayés l’un et l’autre par la fachosphère. On a vu Dieudonné avec Le Pen, pas avec Mélenchon, et les potes de Soral étaient au GUD (Groupe union défense), pas chez LFI… D’ailleurs, à l’heure où l’on parle, Mélenchon a peu de chance d’être élu président de la République, alors que Jordan Bardella a toutes les chances de l’être…

Finkielkraut fait même de son erreur d’analyse un drapeau de ralliement : «

Le renouveau de la pensée juive

L’académicien n’ignore évidemment pas que le concept sans doute un peu naïf d’«

Aujourd’hui, 43Zohran Mamdani aux élections municipales de la ville en novembre 2025, approuvant son soutien constant à la cause palestinienne, contribuant à sa victoire. Très différent, donc, de ce qui se passe en France, y compris à gauche. Les Américains juifs, religieux ou pas, ne craignent pas d’appeler un chat un chat.

Alain Finkielkraut pourrait-il incarner un renouveau de la pensée collective des Français juifsTout le monde n’a pas eu la chance d’avoir des parents communistes, titrait un film fameux de Jean-Jacques Zilbermann (1993) avec Josiane Balasko, ode à une mère rescapée des camps et qui vendait L’Huma à la sortie du métro.

« admet-il, mais quand ils commandent un repas sur Deliveroo ou prennent un VTC, ils changent de nom, enlèvent la mézouza de la porte de leur appartement.

Lui-même salue en Israël «. Alors que «. Il reproche à cette gauche-là de vouloir «.

Alain Finkielkraut a raison sur un point : enterrons la France d’hier, celle qui pleurniche sur la Vendée, sur l’Algérie, sur Vichy. Cette bonne idée ne fera pas plaisir aux nombreux antisémites plus ou moins masqués de la droite française, si prompts à adorer Israël, pour des raisons largement laissées dans l’ombre par le polémiste tout comme par BHL.

1En 2000, à Jérusalem, ils ont cofondé avec le philosophe Benny Lévy l’institut d’études lévinassiennes destiné à étudier la pensée d’Emmanuel Levinas. Les trois ont eu des désaccords profonds sur l’héritage intellectuel de Levinas et l’interprétation de sa philosophie éthique. Sur ce sujet, voir l’article d’Elise Karlin, «BHL, le dialogue devenu impossible des disciples de LevinasLe Monde, 16 janvier 2022.

2Mouvement pacifiste fondé en Israël en 1978 par des officiers, et qui a compté des branches militantes en France et aux États-Unis, entre autres.

3Dirigeant du parti du sionisme religieux, il est également ministre délégué à la défense et, de facto, le ministre des colonies.

4Ancien officier militaire supérieur, leader du parti de gauche sioniste Les Démocrates (HaDemokratim), Yaïr Golan s’affiche en critique virulent de la guerre menée par le gouvernement Nétanyahou à Gaza.

5Ehud Olmert succède à Ariel Sharon au poste de Premier ministre en 2006 à la tête de Kadima, le parti de centre droit de Sharon. Accusé de faits de corruption remontant à son mandat de maire de Jérusalem, il démissionne en 2009. En 2025, il publie une tribune dans Le Monde, «

6Charles Maurras, fondateur de L’Action française, profondément antidreyfusard, prône un antisémitisme d’État, qui vise à effacer le juif de la cité.

7Écrivain, Maurice Barrès sait user de ses talents pour promouvoir, dans ses écrits pléthoriques, l’identité nationale contre «

8Marc Knobel, Cyberhaine, propagande et antisémitisme sur Internet, Hermann, 2021.

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26.01.2026 à 06:00

« Ils coupent Gaza de son passé »

Rami Abou Jamous
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)

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Texte intégral (1676 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Vendredi 23 janvier 2026.

Les habitants de Gaza ont découvert, via les médias, la composition du « Comité national » palestinien qui va gérer la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan décidé par Donald Trump. Douze hommes au profil « apolitique » : des professeurs d'université, des juristes, etc. Ils seront chapeautés par un « comité exécutif » de personnalités occidentales, dont fait partie Jared Kushner, l'homme d'affaires américain et gendre du président des États-Unis. Ce dernier a récemment dévoilé un projet immobilier délirant pour Gaza, où les Palestiniens ne figurent pratiquement pas, preuve que le désir de son beau-père de transformer Gaza en « Riviera » n'a pas disparu. Le tout sera placé sous l'ombrelle du « Conseil de la paix » de Trump, qui veut remplacer l'ONU, avec notamment la présence de Benyamin Nétanyahou, à la fois juge et bourreau. Autant dire que les Palestiniens ne fourniront au mieux qu'une façade au projet immobilier néocolonial israélo-américain.

Le flou demeure sur les réelles prérogatives du comité. Dans tous les cas, elles ne devraient concerner que 40 % du territoire de Gaza, les 60 % restant étant annexés de facto derrière la « ligne jaune » installée par Israël, qui fait déjà figure de nouvelle frontière. On ne sait rien non plus sur les moyens dont ils disposeront. Il faudrait d'abord que les Israéliens donnent leur aval et les laissent entrer à Gaza, ce qui n'est toujours pas le cas au moment où j'écris. Mais ensuite ? Est-ce que chaque spécialiste sera à la tête d'un ministère ? Auront-ils même des locaux dédiés ? Vont-ils reprendre les ministères existants ? Réintégrer les anciens fonctionnaires du gouvernement de l'Autorité palestinienne, qui reçoivent toujours de Ramallah une partie de leur salaire ? Employer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas, qui, eux, touchent environ 50 % de leur salaire tous les quarante jours ? Embaucher de nouveaux personnels ? De quel crédit disposeront-ils ? Je crois qu'eux-mêmes n'en savent rien, ils attendent les ordres des Américains.

Des étrangers à la bande de Gaza

Ce panel de technocrates a des liens distendus avec notre enclave : huit sur douze d'entre eux, s'ils sont originaires de Gaza, n'ont pas vécu la guerre. Et les chiffres qui circulent sur le montant de leurs salaires annoncent la création d'une nouvelle classe privilégiée, un système éprouvé avec succès avec certains dirigeants de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Quels rapports ces hommes, étrangers à la bande de Gaza et sans doute payés comme des cadres supérieurs européens, pourraient-ils entretenir avec la population locale, affamée et démunie de tout ? Par quel miracle ne seraient-ils pas tentés de tout accepter pour garder leurs avantages ?

Un de membres du comité tranche pourtant avec les autres : le responsable de la sécurité, Sami Nasman. Lui connaît bien Gaza, et pour cause. Ce retraité est un ancien colonel des moukhabarat, les services de renseignement de l'Autorité palestinienne. À Gaza, il était chargé de la surveillance des factions politiques, en premier lieu du Hamas. Quand celui-ci a pris le pouvoir en 2007, Nasman a dû quitter le territoire avec tout l'appareil de l'Autorité. Un tribunal du Hamas l'a plus tard condamné à quinze ans de prison par contumace. Son seul rôle sera de démanteler l'organisation du Hamas et de mener la chasse aux militants du parti islamiste, en collaboration avec les services israéliens.

Les habitants de Gaza savent très bien que le comité ne décidera de rien, que ce seront toujours les Israéliens qui détiendront les clés. Tout ce qu'ils peuvent espérer, c'est une amélioration de leur vie quotidienne. Aujourd'hui, la journée d'un Gazaoui consiste à se réveiller très tôt le matin, partir chercher du bois pour faire du feu, essayer de trouver un travail, faire la queue devant les citernes d'eau pour remplir un ou deux jerricanes, puis attendre de nouveau devant une tekiya, une soupe populaire où il peut espérer un plat de riz ou de lentilles, parfois des pâtes. Les Israéliens autorisent désormais l'importation d'aliments par des commerçants privés, mais tout est très cher et la plupart des Gazaouis n'ont plus un sou. Ils doivent se contenter de ce qui est gratuit.

Des réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre

Nos espoirs se réduisent à attendre l'aide humanitaire, de la nourriture, des vêtements, des tentes, du matériel de construction, des abris, des préfabriqués… Et des médicaments. Seules les ONG internationales en distribuent, et, comme on le sait, Israël va en expulser trente-sept de Palestine. Voilà nos attentes : la fin de l'humiliation, les bases de la survie. Des besoins de réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre.

Les Gazaouis espèrent aussi pouvoir sortir temporairement de leur prison à ciel ouvert, en premier lieu les blessés, les personnes en attente d'une opération chirurgicale, ceux qui ont besoin d'une prothèse ou d'un scanner — il n'y a plus que deux appareils pour 2,2 millions de personnes —, les enfants et les adultes atteints de maladies graves qui sont en train de mourir faute de soins… Ali Shaath, le président du comité, a annoncé la « réouverture » du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte. Mais on ne sait rien sur les détails. Qui sera autorisé à sortir ? À rentrer ? Faudra-t-il payer, comme au début de la guerre, 5 000 dollars (4 300 euros) par personne à une « agence de voyages » égyptienne ? Et surtout, qui contrôlera ce terminal ? La réponse, ici, n'est pas trop difficile à deviner : la ville de Rafah est maintenant derrière la ligne jaune, c'est-à-dire en territoire israélien.

Le « comité national » ne s'inscrit pas dans le système politique palestinien. Leur premier communiqué ne porte ni les symboles de l'OLP ni ceux de l'Autorité palestinienne. Sur le nouveau logo, on voit un phénix aux couleurs du drapeau palestinien. Aucune référence à l'histoire de la Palestine. Les membres du comité se rendent-ils compte qu'ils coupent ainsi Gaza de son passé, de l'histoire de notre lutte ? On peut penser qu'il aurait été plus simple de confier la gestion de Gaza à l'Autorité palestinienne, au lieu d'inventer des systèmes compliqués. Mais les Américains et les Israéliens préfèrent apparemment un projet totalement hors sol.

Si ce projet échoue, les Palestiniens en feront porter la responsabilité à ces technocrates. Mais l'objectif stratégique ne change pas : la déportation de la population de Gaza. Récemment, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a déclaré que le plan de « l'émigration volontaire » des Gazaouis était toujours à l'ordre du jour. Pour pouvoir le mettre en œuvre, il faut que la vie à Gaza demeure une sorte d'enfer, ainsi les habitants partiront. Le nettoyage ethnique a déjà commencé à bas bruit, avec des vols payants affrétés par d'obscures associations comme « Al-Majd Europe », à l'image de cet avion qui a atterri à Johannesburg en novembre 2025 avec 153 Gazaouis à bord, sans tampons de sortie sur leurs passeports. Le gouvernement sud-africain, pris par surprise, a d'abord refusé l'entrée aux passagers, avant de les accepter pour des raisons humanitaires. Ces habitants ont choisi l'exil parce qu'il n'y plus de vie à Gaza, et plus d'avenir pour leurs enfants. D'autres suivront. Et ce n'est pas un comité impuissant qui les en empêchera. Désormais, les Palestiniens sont soumis à la seule loi internationale qui subsiste : la loi du plus fort.

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