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30.01.2026 à 06:00

Algérie. Les fantômes de la guerre d'indépendance

Florence Beaugé
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Dans Ce que la mort m'a pris de toi, l'historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d'enfance : ceux du fils d'un résistant monté au maquis, avant d'être tué par l'armée coloniale française. C'est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l'intime à l'Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l'enchainement des événements qui ont conduit l'Algérie à une (…)

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Texte intégral (2198 mots)

Dans Ce que la mort m'a pris de toi, l'historien algérien Hosni Kitouni livre un récit intime et poignant de ses souvenirs d'enfance : ceux du fils d'un résistant monté au maquis, avant d'être tué par l'armée coloniale française.

C'est un court récit qui nous emporte au fil des pages, tant il est servi par une écriture exceptionnelle. Son principal mérite : mêler l'intime à l'Histoire et nous permettre ainsi de comprendre l'enchainement des événements qui ont conduit l'Algérie à une cassure irrémédiable avec la France. Les chocs successifs. Les violences et les humiliations. L'incompréhension. La colère. La douleur. Les traumatismes. Et enfin, la révolte.

Au départ, « il y avait le soleil et Père, l'un rythmait les jours et l'autre nos vies ». Celui qui parle a sept ans. C'est le deuxième enfant d'une fratrie de quatre, descendant d'une famille prestigieuse, la tribu des Ouled El Abed. Son ancêtre a fondé une zaouïa1, laquelle rayonne dans toute l'Afrique du Nord depuis trois siècles, avec pour épicentre Skikda, dans l'est de l'Algérie.

Quand débarquent la France et son armée de conquête au début du XIXe siècle, les Ouled El Abed cessent d'exister comme grande famille religieuse. Ils perdent d'un coup « leur terre, leurs titres, et leur honneur ». On leur retire jusqu'à leurs noms, falsifiés par une loi sur l'état civil imposée par les colonisateurs. Cette tragédie, la famille se fait un devoir de la transmettre de génération en génération, pour que se perpétue le souvenir. « Quand on vient de ce sang-là, il est inutile de chercher à échapper à son destin. Car le sang de nos ancêtres est en nous, vivants parmi les morts », souligne le narrateur.

Un point de non-retour

Arrivent les années 1950. Le père, Abdelmalek, a des discussions animées avec ses amis dans sa petite boutique d'artisan tailleur. Tous ou presque ont connu Verdun, Monte Cassino, Paris, et « tant d'autres trous sanglants de l'Europe en guerre ». Avec bravoure, mais non sans amertume, ils ont défendu « la liberté des autres au nom d'une prétendue liberté commune, et une nation ayant usurpé la leur ». Mais pour quel pays se battait-il, lui, l'indigène ? Et pour quelle liberté ?

S'il a reçu une balle et une croix de guerre à Monte Cassino, Abdelmalek n'a pas tardé à recevoir la leçon de sa vie. Jour de l'Armistice, 8 mai 1945. Tout juste démobilisé et rentré au pays, le soldat « indigène » voit ses compatriotes sortir dans la rue à Sétif et Guelma, et célébrer eux aussi l'événement. Mais les manifestations dégénèrent en émeutes. Il y a des morts parmi les Européens. Et les représailles sur la population algérienne (on disait « musulmane ») sont terrifiantes. De ce jour, il n'y aura plus de retour en arrière possible : « Lui, l'homme pacifiste et profondément pieux, fut terriblement choqué, et sa conscience à jamais meurtrie ». Pour Abdelmalek comme pour beaucoup d'Algériens, le 8 mai 1945 a été le coup d'envoi de la guerre d'indépendance, même si la date officielle en est le 1er novembre 1954.

Un jour d'automne 1955, le père s'éclipse. Ses enfants n'ont été prévenus de rien. On leur fait croire qu'il reviendra « demain ». « Ah ! Ces “demains” qui n'arrivent jamais au bout de leur peine (…) Mais qu'est-ce qui nous arrivait ? Pour moi. Pour Mère aussi sans doute, puisqu'elle était comme perdue », soupire le garçonnet, rongé par les non-dits : « a-t-on jamais vu un père embrasser tendrement son fils et disparaitre sitôt après, pour rien et sans rien dire. Pas mourir, non, mais disparaitre… »

« Comme si elle tremblait en moi »

Seule, la mère sait que son mari est monté au maquis. Accompagnés de chiens, les parachutistes n'ont pas tardé à débouler chez elle, à la recherche du « terroriste », et ont mis la maison à sac. Depuis, chaque nuit, elle se hisse sur un tabouret et colle son nez sur le vasistas de la chambre familiale, épouvantée à l'idée qu'ils puissent revenir. Qu'ils s'en prennent à sa fille et à elle surtout. « Son corps tremblait tellement qu'il communiquait ses vibrations aux pieds de la tablette et à mon oreiller. C'était comme si elle tremblait en moi », se souvient l'enfant.

Toutes les nuits, la même peur. Le garçonnet, « sentinelle improbable », épie en silence le moindre des mouvements de la jeune femme. « Je me bouchais les oreilles, je fermais les yeux et je cherchais refuge dans le sommeil. Mais impossible de dormir et de laisser Mère seule, en proie à ses frayeurs (…) Las, vaincu, je me rendormais en emportant avec moi ma provision de frayeurs et de larmes ». Au fil des jours, puisqu'il ne peut plus « faire revenir quelqu'un qui ne voulait pas de vous », le petit garçon en vient à ne plus souhaiter qu'une chose : « mourir, disparaître en emportant avec moi jusqu'à ma propre existence ».

Avec le recul, la mère comprend que la décision de son mari était prise depuis longtemps. Depuis que, des années auparavant, leur premier-né est mort, faute d'argent, donc de soins. Elle se souvient :

C'est après cela que je l'ai vu changer, devenir un autre homme avec dans le regard une lueur de détermination qui m'effrayait. Alors il m'a fallu apprendre à vivre avec lui comme un passager de notre vie. Un autre amour, plus puissant, une autre passion occupait son cœur, dont il ne parlait jamais, mais à laquelle il consacrait ses nuits de lecture, ses absences soudaines et répétées.

Jour après jour, les paras reviennent, tels des enragés, avec, toujours, la même question : « Où est-il parti ? ». Et la mère de répondre chaque fois sans broncher : « Je ne sais pas ». Malgré sa peur, la frêle jeune femme tient tête aux escouades d'hommes armés, « devient grande et belle » aux yeux de ses enfants qui voient en elle « une figure définitive de la maternité ».

La mort s'étale en une du journal

Mais la guerre continue de s'immiscer partout, « devenant notre vie, habitant notre respiration, nos gestes, nos regards… (..) La mort donnée, la mort reçue, la mort partout, feu et sang, larmes et cris, visages tuméfiés, visages inconnus, affolés… ». Les avions, le napalm, la mort tombant du ciel, la guerre sans pitié, sans retard, sans lendemain… Fosses communes, tortures, disparitions« Les larmes, toujours les larmes, rien que les larmes, partout pleurer pour oublier, pleurer pour ne pas avoir peur, pleurer d'impuissance… »

La famille reverra une fois le père, lors d'une incursion épique de quelques jours au maquis. Mais c'est ensuite à nouveau le silence. Et la guerre qui s'intensifie. Un jour d'octobre 1957, l'enfant tombe sur un journal avec ce gros titre : « L'organisation terroriste de Constantine anéantie ». La photo de son père s'étale à la une. C'est donc à lui, le garçonnet, que va revenir la terrible mission d'annoncer la nouvelle à sa mère. « Pourquoi moi ? Je n'étais qu'un enfant et un enfant ne doit pas dire ces choses-là ! Mon Dieu aidez-moi ! À l'aide ! » « Ils mentent, ils mentent ! », hurle-t-il à sa mère en guise d'annonce, tout en se sentant se dédoubler tant il est terrifié par les mots qu'il va devoir prononcer. C'est donc par lui que le malheur va arriver ?

Les pages les plus poignantes du récit sont là. L'enfant pense qu'il va « tuer son père » en annonçant sa mort, « faire mourir » sa mère et toute sa famille. Il supplie le ciel de ne jamais laisser ses pas parvenir jusqu'à elle. « Ce n'était pas moi, mais l'autre qui franchit la porte entrebâillée », dit-il encore, sous le coup de l'épouvante. Et si tout cela n'était finalement que mensonge ? La mère interdit à quiconque de prononcer le mot fatal :

Qu'en savez-vous ? Avez-vous vu son corps, l'avez-vous enterré et où ? Quelle preuve est la vôtre pour oser parler ainsi de mon mari ? Je sais moi qu'il est vivant, mon cœur le sait, mon âme le sait, et je le retrouverai, dussé-je mettre sens dessus dessous la terre entière. Je creuserai le vent s'il le faut, mais je le retrouverai vivant !

On se gardera de dévoiler la fin du livre. Pas de faux espoir, Abdelmalek est bien mort au cours d'une embuscade avec l'armée française. Mais la quête éperdue de la mère et l'enfant nous entraîne dans une série de rebondissements inattendus. L'auteur de ce récit remarquable, empli de douleur, mais dénué de toute haine, c'est Hosni Kitouni, l'un des plus grands historiens algériens actuels. Le drame qui a marqué sa vie, il nous le raconte de sa hauteur d'enfant. C'est en fin de compte un livre sur le processus de deuil. Un magnifique hommage à une mère également, et, à travers elle, à toutes les femmes.


1En Afrique du Nord, établissement sous l'autorité d'une confrérie religieuse.

28.01.2026 à 06:00

Alain Finkielkraut, « vieux réac » en France, « de gauche » en Israël

Jean Stern
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Alain Finkielkraut condamne le nettoyage ethnique à Gaza et la colonisation en Cisjordanie et soutient la reconnaissance de l'État de Palestine par la France. Sa voix diverge de celle de Bernard-Henri Lévy et détricote le mythe d'une « communauté juive » complètement alignée sur Benyamin Nétanyahou. Mais son vœu d'une séparation totale entre Israéliens et Palestiniens, en plus de faire réfléchir, n'est pas sans lien avec sa vision de la société française. Dans l'entrée de l'élégant (…)

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Texte intégral (4913 mots)

Alain Finkielkraut condamne le nettoyage ethnique à Gaza et la colonisation en Cisjordanie et soutient la reconnaissance de l'État de Palestine par la France. Sa voix diverge de celle de Bernard-Henri Lévy et détricote le mythe d'une « communauté juive » complètement alignée sur Benyamin Nétanyahou. Mais son vœu d'une séparation totale entre Israéliens et Palestiniens, en plus de faire réfléchir, n'est pas sans lien avec sa vision de la société française.

Dans l'entrée de l'élégant appartement parisien des Finkielkraut trône, sur un meuble au vu de tous, une photo de l'écrivain et académicien français aux côtés de Mahmoud Abbas, prise à Paris le 12 novembre 2025. Le vieux dirigeant palestinien était reçu par le président Emmanuel Macron. La France avait enfin reconnu l'État palestinien, treize ans après en avoir voté le principe à l'Assemblée nationale. Alain Finkielkraut était congratulé par Mahmoud Abbas pour avoir plaidé en faveur de cette reconnaissance auprès de Macron. Dans cette querelle, il a affronté son vieux rival Bernard-Henri Lévy (BHL), en septembre 2025, au cours d'un dîner face au président à l'Élysée – il nous le raconte ici. BHL a souvent eu l'oreille des présidents, mais cette fois Alain Finkielkraut a gagné la manche. Leur rivalité remonte à loin, se perd dans les méandres de l'histoire politico-mondaine parisienne et de la façon dont il fallait entretenir la mémoire du philosophe Emmanuel Levinas à Jérusalem1.

On se demande cependant si leurs désaccords ne sont pas mineurs, s'il ne s'agit pas des deux faces d'une seule pièce. On cherche à comprendre où portent les fractures, et si nous devons nous sentir concernés. Dans Le Cœur lourd, un livre d'entretien avec Vincent Trémolet de Villers qu'il publie chez Gallimard, Finkielkraut s'oppose sur la Palestine aux fervents soutiens de Benyamin Nétanyahou à Paris. Mais il partage avec beaucoup d'entre eux une islamophobie affichée, sans nuance, ciblant des quartiers entiers de la Seine–Saint-Denis.

Trancher le nœud gordien

Il fallait tenter d'en discuter avec Finkielkraut, peut-être en souvenir de lectures passionnantes, comme Le Juif imaginaire (Seuil, 1981) ou La Sagesse de l'amour (Gallimard, 1984). D'autres livres m'avaient révulsé, L'Identité malheureuse (Stock, 2013) en particulier. Ses saillies racistes et antiféministes, le plus souvent fondées sur des approximations et des préjugés d'un autre temps, m'exaspèrent.

Quand on lui demande, en préalable, ce qu'il répond à ceux qui le présentent comme un « suppôt d'Israël », il répond : « Ceux-là ne m'ont jamais lu. Je suis partisan de la solution à deux États depuis toujours. J'ai vu naître Shalom Akhshav (« La paix maintenant »)2 et mon regret est que l'urgence de La paix maintenant ait aujourd'hui de l'arthrose. La paix ne vient pas. Je sais qu'Israël affronte des périls extérieurs inouïs et en même temps se trouve en danger de perdre son âme. »

Avec Abbas, ils s'étaient vus quelques minutes dans un salon diplomatique, et avaient promis de se revoir à Ramallah au printemps 2026. Mahmoud Abbas n'a plus guère de légitimité, ni en Palestine ni dans les cercles internationaux. L'académicien français offre à son vieux bras un appui amical, jure vouloir y associer ses « amis de la gauche israélienne », fantômes d'une cause elle-même fantomatique dont continue de se revendiquer Finkielkraut : la Paix maintenant.

L'homme se réjouit, publiquement et à plusieurs reprises, de la reconnaissance par la France de l'État palestinien : « Si je soutiens l'initiative d'Emmanuel Macron de reconnaissance de l'État de Palestine, dit-il, c'est en raison de ce qui se passe en Cisjordanie. La colonisation s'est amplifiée et certains habitants des implantations ont un comportement de plus en plus violent. Ils attaquent des champs d'oliviers au moment de la récolte, des Palestiniens sont tués et l'armée est, dans certains cas, complice. » Plus d'un millier de Palestiniens ont été tués par l'armée ou les colons en 2025 dans les territoires occupés.

C'est bien parce que la reconnaissance de la Palestine marque le refus de la communauté internationale de voir la Cisjordanie annexée qu'Alain Finkielkraut la soutient.

« Le ministre des finances, Bezalel Smotrich3, affirme que les Palestiniens qui vivent en Cisjordanie aujourd'hui ont le choix entre le départ, qui pourrait être aidé par Israël, et le statut de résident. Cela me paraît fou », commente-t-il.

En France, quelques personnalités, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut en tête, incarnent aux yeux de l'opinion les Français juifs. L'antagonisme des deux hommes sur la reconnaissance de la Palestine par la France s'est exprimé lors d'un dîner organisé par Emmanuel Macron dans le salon des Ambassadeurs à l'Élysée. Le président recevait quelques membres triés sur le volet de la « communauté » juive de France avant son discours à l'Assemblée générale des Nations unies le 22 septembre 2025, où il a officialisé la reconnaissance par la France de l'État de Palestine.

Pour Bernard-Henri Lévy, la reconnaissance équivalait à « une récompense pour le Hamas ». « Il faut pourtant offrir une perspective politique aux Palestiniens », pointe Finkielkraut. « Je regrette que Bernard-Henri Lévy, qui, me dit-il, s'est toujours montré favorable à la solution à deux États, ne prenne pas ses distances avec le gouvernement Nétanyahou, ce que je fais, moi, poursuit-il. En juin 2024, j'ai écrit un article dans Le Figaro où je dénonçais d'un même souffle la montée de l'antisémitisme et la dérive du gouvernement israélien. »

Débat sémantique et menaces de mort

Il y a des fractures en Israël que Finkielkraut veut bien regarder, d'autres qu'il préfère ignorer. Il sait que des Israéliens antisionistes sont allés, cet automne, soutenir des paysans palestiniens harcelés par les colons pendant la récolte des olives. « S'ils se disent antisionistes, réplique Alain Finkielkraut, ils n'ont rien à faire en Israël. » Lui préfère considérer des personnalités qui « œuvrent à la solution à deux États », fussent-elles de solides sionistes, à l'image de Yaïr Golan4 ou Ehud Olmert5 « À ceux qui veulent un État binational, où les Juifs seraient en minorité, je dis que les Juifs seraient alors expulsés », affirme-t-il.

Assiste-t-on à la transformation en Israël de l'affrontement déjà ancien entre laïcs et religieux ? « Non, estime Finkielkraut, il y a des religieux qui sont hostiles aux implantations, il y a en particulier Gilad Kariv, un rabbin libéral, de gauche, qui a répondu en termes admirables à ceux qui osent affirmer qu'il n'y a pas de civils innocents à Gaza. C'est un clivage entre deux idées du judaïsme qui va au-delà du clivage laïc/religieux parce que les laïcs ne se réclament pas seulement de l'humanisme, ils se réclament aussi du judaïsme. De nombreux laïcs affirment que certaines actions du gouvernement ou des colons sont “unjewish”, c'est très fort. »

Marqués par un sentiment de grand isolement depuis 2023, les juifs solidaires du malheur palestinien ont eu, cet automne, le sentiment d'être moins seuls. Il y a d'abord eu fin mai 2025 les paroles de Jean Hatzfeld, ancien grand reporter à Libération, qui travaille sur le génocide des Tutsis au Rwanda depuis 1994. Dans un entretien au Monde, il disait qu'« en détruisant Gaza Israël détruit le judaïsme ». Il ajoutait, à propos d'une politique génocidaire d'Israël, quatre-vingts ans après la Shoah : « C'est une idée vertigineuse, intolérable à beaucoup de juifs qui ne veulent pas entendre prononcer ce mot. Les juifs sont porteurs d'une culture et d'une histoire. Les descendants de la Shoah ont un devoir d'éthique : un devoir de compréhension, d'attention à l'autre. »

C'était aussi une forme de réponse au grand déni qui, en dépit des nombreux rapports internationaux et enquêtes, irrigue la « communauté », auquel Finkielkraut n'échappe pas : « Les 60 000 morts en deux ans et demi, c'est un génocide extrêmement maladroit. Je ne crois pas du tout que Tsahal vise spécifiquement les civils et commette un génocide. » Tant pis si les déclarations des dirigeants israéliens eux-mêmes le contredisent.

La querelle sur l'utilisation du terme « génocide », dont l'homme de lettres considère que l'usage même est antisémite, est biaisée, celui de « Shoah » (catastrophe) s'étant imposé pour qualifier la « Solution finale » depuis plusieurs années. Les historiens considèrent par consensus que le terme est plus adapté à l'aspect unique de l'extermination des Juifs d'Europe.

Mais au-delà du débat sémantique, qui permet d'échapper à d'autres débats, plus précis, plus concrets, Alain Finkielkraut ne cache pas la répugnance que lui inspire la politique israélienne actuelle : « Il y a des Israéliens pour qui cette terre a été donnée à Abraham, point à la ligne. Donc les Palestiniens n'ont rien à y faire, ils doivent quitter Gaza et la Cisjordanie. Ces Israéliens recommandent une expulsion massive, un nettoyage ethnique. C'est ce qui me fait dire que l'âme d'Israël est aujourd'hui menacée. Peut-être qu'après soixante-dix ans de guerre, cette évolution était inévitable, mais je ne le pense pas. Je continue à espérer un sursaut de la société israélienne. Je m'associe à tous les manifestants qui semaine après semaine demandent un changement de gouvernement, qui pendant des mois ont réclamé le rejet de la réforme judiciaire. Ceux-là n'ont pas encore perdu la bataille, mais, s'ils la perdent, je serais amené à désespérer d'Israël. »

La menace principale, pour lui, vient des nationalistes religieux, qu'il juge « épouvantables » : « C'est le fanatisme dans toute son horreur. Quand je vois Ben Gvir pérorer et vitupérer à la télévision, je me dis que je n'ai rien de commun avec cet homme. Mais Israël est fracturé donc tout n'est pas perdu. Il y a deux Israël ; deux judaïsmes s'y font face. L'un n'a pas fait disparaître l'autre.

Ces positions valent à Alain Finkielkraut son lot de menaces : « Pour ce qui est d'Israël, on a commémoré le trentième anniversaire de l'assassinat de Rabin, et ceux qui sont au pouvoir ne sont pas les héritiers de Rabin mais les disciples de son meurtrier, Yigal Amir. En France, il y a des répliques de cette fracture. Des juifs inconditionnels de Nétanyahou sont fous de rage contre ceux qui, comme moi, Delphine Horvilleur, Anne Sinclair, osent critiquer la politique du gouvernement israélien. » Et « être accablé de critiques voire d'insultes, ce n'est jamais très agréable », souligne-t-il.

La rabbine Delphine Horvilleur, qui prône un judaïsme réformé, est une autre personnalité influente chez les juifs de France. Celle qui n'a jamais été particulièrement sévère avec Israël a relativement évolué dans ses propos publics depuis quelques mois, tout en restant, comme Finkielkraut, dans une défense « critique » d'Israël.

« Delphine Horvilleur est courageuse quand elle parle de “faillite morale” et de “banqueroute politique” à propos de la politique israélienne : elle est couverte d'insultes dans la communauté. Peut-être plus que moi, parce que c'est une rabbine »… et une femme, serait-on tenté d'ajouter. Mais elle est aussi suivie avec plus d'attention par d'autres. La religieuse explique : « Beaucoup de juifs en France étaient en attente de cette parole. La plupart m'ont dit : “Merci de dire ce qu'on n'ose pas dire”. Et cette petite phrase fait partie du drame que nous vivons. Il existe une majorité silencieuse qui aspire à du débat, mais qui a peur et ne trouve pas l'espace pour le mener. »

Alain Finkielkraut, qui se plaint d'être perçu (non sans raison) comme « un vieux réac en France », s'amuse d'être considéré comme « un mec de gauche en Israël », et réclame un peu d'indulgence pour cela. Mais le partisan de la séparation totale entre Israéliens et Palestiniens est aussi, d'une certaine manière, favorable à des « séparations » au sein même de la société française, ce qui a de quoi faire frémir.

Impossible en effet d'envisager une séparation, en France comme en Israël, sans au minimum des mesures de déportation de tout ou partie des populations concernées, ce qui ne semble pas être une mesure « de gauche ». En Israël et en Palestine, des mesures d'apartheid sont en place, et s'aggravent sous la pression de l'extrême-droite. Mais Finkielkraut est convaincu que le « grand remplacement » est en marche dans une partie du territoire, même s'il le dit autrement que le suprémaciste Renaud Camus. Mais enfin, la myopie raciste est bien là, en arrière-fond. Ce fameux égarement ashkénaze à cause duquel les juifs d'Afrique du Nord ont été mal reçus dans les années 1960 en France comme en Israël. Et par un écho désastreux, les termes sont largement repris, au-delà, hélas !, des médias Bolloré.

L'ancien maoïste est en outre depuis des décennies un fidèle défenseur de ce qu'est devenue la laïcité à la française, c'est-à-dire un corpus d'analyses islamophobes. Il a développé une pensée faite de républicanisme outrancier et de paranoïa pointue qu'un esprit farceur qualifie de « typiquement polonaise ».

Finkielkraut considère en outre que « l'antisémitisme maurrassien6, barrésien7, est derrière nous », qu'« il a perdu la bataille ». Il le dit sans nuances : « Un antisémitisme universitaire bouffi de bonne conscience » se fait jour en France. Fondé sur des aphorismes tels que « sionisme = racisme », « Israël = génocide » ou « juifs = nazis », il s'épanouirait dans les grandes écoles et causerait bien du tort à leurs étudiants juifs. Un autre antisémitisme sévit, lui, dans l'hémicycle, prévient Finkielkraut : « Il s'est installé au Parlement un parti, a dit justement Raphaël Enthoven, “passionnément antisémite”. Il n'a que cette question de Gaza, d'Israël, du génocide à l'esprit et cela pour des raisons électorales. »

Cette rhétorique fait de La France insoumise (LFI) le moteur de l'antisémitisme.

C'est d'une part ne pas reconnaître que sur Gaza, par exemple, l'engagement de Jean-Luc Mélenchon est ancien ; d'autre part, c'est poser comme acquis que l'antisémitisme a disparu à l'extrême droite, ce qui est factuellement faux. Des dizaines de candidats postulants du Rassemblement national ont été retirés des listes aux dernières élections législatives pour des propos racistes, négationnistes et antisémites. Et les deux principaux propagateurs de l'antisémitisme en France ces vingt dernières années via le Web ont été l'idéologue d'extrême droite Alain Soral et son ami Dieudonné8, largement relayés l'un et l'autre par la fachosphère. On a vu Dieudonné avec Le Pen, pas avec Mélenchon, et les potes de Soral étaient au GUD (Groupe union défense), pas chez LFI… D'ailleurs, à l'heure où l'on parle, Mélenchon a peu de chance d'être élu président de la République, alors que Jordan Bardella a toutes les chances de l'être…

Finkielkraut fait même de son erreur d'analyse un drapeau de ralliement : « Mes parents demandaient toujours, à la veille d'élections : est-ce que c'est bon pour les juifs ? Je détestais cette expression. Mais si en 2027 il y a un deuxième tour Bardella-Mélenchon, les juifs se poseront cette question. Et leur réponse ne fait absolument aucun doute. »

Le renouveau de la pensée juive ?

L'académicien n'ignore évidemment pas que le concept sans doute un peu naïf d'« âme juive » ne peut pas être le cache-sexe d'une politique coloniale, uniquement préoccupée par l'avenir des Israéliens, vouant aux gémonies les Palestiniens et leurs soutiens, juifs ou pas. Aux États-Unis en particulier, de nombreux rabbins, libéraux comme orthodoxes, dénoncent sans relâche la politique de Nétanyahou et de son gouvernement.

Aujourd'hui, 43 % des Américains juifs estiment qu'Israël commet un génocide contre les Palestiniens. Et une bonne partie des New-Yorkais juifs a voté en faveur de Zohran Mamdani aux élections municipales de la ville en novembre 2025, approuvant son soutien constant à la cause palestinienne, contribuant à sa victoire. Très différent, donc, de ce qui se passe en France, y compris à gauche. Les Américains juifs, religieux ou pas, ne craignent pas d'appeler un chat un chat.

Alain Finkielkraut pourrait-il incarner un renouveau de la pensée collective des Français juifs ? On estime qu'il y aurait environ 600 000 personnes juives en France, dont seulement un quart sont représentées par les institutions juives. Beaucoup se réclament de la gauche, de familles communistes ou socialistes. Tout le monde n'a pas eu la chance d'avoir des parents communistes, titrait un film fameux de Jean-Jacques Zilbermann (1993) avec Josiane Balasko, ode à une mère rescapée des camps et qui vendait L'Huma à la sortie du métro.

« Oui, ils sont de gauche, admet-il, mais quand ils commandent un repas sur Deliveroo ou prennent un VTC, ils changent de nom, enlèvent la mézouza de la porte de leur appartement. »

Lui-même salue en Israël « une gauche patriotique, qui défile sous le drapeau israélien ». Alors que « la gauche française défile sous le drapeau palestinien et méprise le patriotisme ». Il reproche à cette gauche-là de vouloir « passer à la nouvelle France, en enterrant celle d'hier ».

Alain Finkielkraut a raison sur un point : enterrons la France d'hier, celle qui pleurniche sur la Vendée, sur l'Algérie, sur Vichy. Cette bonne idée ne fera pas plaisir aux nombreux antisémites plus ou moins masqués de la droite française, si prompts à adorer Israël, pour des raisons largement laissées dans l'ombre par le polémiste tout comme par BHL.


1En 2000, à Jérusalem, ils ont cofondé avec le philosophe Benny Lévy l'institut d'études lévinassiennes destiné à étudier la pensée d'Emmanuel Levinas. Les trois ont eu des désaccords profonds sur l'héritage intellectuel de Levinas et l'interprétation de sa philosophie éthique. Sur ce sujet, voir l'article d'Elise Karlin, «  Finkielkraut et BHL, le dialogue devenu impossible des disciples de Levinas  », Le Monde, 16 janvier 2022.

2Mouvement pacifiste fondé en Israël en 1978 par des officiers, et qui a compté des branches militantes en France et aux États-Unis, entre autres.

3Dirigeant du parti du sionisme religieux, il est également ministre délégué à la défense et, de facto, le ministre des colonies.

4Ancien officier militaire supérieur, leader du parti de gauche sioniste Les Démocrates (HaDemokratim), Yaïr Golan s'affiche en critique virulent de la guerre menée par le gouvernement Nétanyahou à Gaza.

5Ehud Olmert succède à Ariel Sharon au poste de Premier ministre en 2006 à la tête de Kadima, le parti de centre droit de Sharon. Accusé de faits de corruption remontant à son mandat de maire de Jérusalem, il démissionne en 2009. En 2025, il publie une tribune dans Le Monde, «  Israël commet bien des crimes de guerre à Gaza  ».

6Charles Maurras, fondateur de L'Action française, profondément antidreyfusard, prône un antisémitisme d'État, qui vise à effacer le juif de la cité.

7Écrivain, Maurice Barrès sait user de ses talents pour promouvoir, dans ses écrits pléthoriques, l'identité nationale contre «  les barbares  » et les dreyfusards.

8Marc Knobel, Cyberhaine, propagande et antisémitisme sur Internet, Hermann, 2021.

26.01.2026 à 06:00

« Ils coupent Gaza de son passé »

Rami Abou Jamous
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Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars (…)

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Texte intégral (1676 mots)

Rami Abou Jamous écrit son journal pour Orient XXI. Fondateur de GazaPress, un bureau qui fournissait aide et traduction aux journalistes occidentaux, il a dû quitter en octobre 2023 son appartement de Gaza-ville avec sa femme Sabah, les enfants de celle-ci, et leur fils Walid, trois ans, sous la menace de l'armée israélienne. Ils se sont réfugiés à Rafah, ensuite à Deir El-Balah et plus tard à Nusseirat. Après un nouveau déplacement suite à la rupture du cessez-le-feu par Israël le 18 mars 2025, Rami est rentré chez lui avec sa famille le 9 octobre 2025.

Vendredi 23 janvier 2026.

Les habitants de Gaza ont découvert, via les médias, la composition du « Comité national » palestinien qui va gérer la reconstruction de la bande de Gaza dans le cadre du plan décidé par Donald Trump. Douze hommes au profil « apolitique » : des professeurs d'université, des juristes, etc. Ils seront chapeautés par un « comité exécutif » de personnalités occidentales, dont fait partie Jared Kushner, l'homme d'affaires américain et gendre du président des États-Unis. Ce dernier a récemment dévoilé un projet immobilier délirant pour Gaza, où les Palestiniens ne figurent pratiquement pas, preuve que le désir de son beau-père de transformer Gaza en « Riviera » n'a pas disparu. Le tout sera placé sous l'ombrelle du « Conseil de la paix » de Trump, qui veut remplacer l'ONU, avec notamment la présence de Benyamin Nétanyahou, à la fois juge et bourreau. Autant dire que les Palestiniens ne fourniront au mieux qu'une façade au projet immobilier néocolonial israélo-américain.

Le flou demeure sur les réelles prérogatives du comité. Dans tous les cas, elles ne devraient concerner que 40 % du territoire de Gaza, les 60 % restant étant annexés de facto derrière la « ligne jaune » installée par Israël, qui fait déjà figure de nouvelle frontière. On ne sait rien non plus sur les moyens dont ils disposeront. Il faudrait d'abord que les Israéliens donnent leur aval et les laissent entrer à Gaza, ce qui n'est toujours pas le cas au moment où j'écris. Mais ensuite ? Est-ce que chaque spécialiste sera à la tête d'un ministère ? Auront-ils même des locaux dédiés ? Vont-ils reprendre les ministères existants ? Réintégrer les anciens fonctionnaires du gouvernement de l'Autorité palestinienne, qui reçoivent toujours de Ramallah une partie de leur salaire ? Employer les fonctionnaires du gouvernement du Hamas, qui, eux, touchent environ 50 % de leur salaire tous les quarante jours ? Embaucher de nouveaux personnels ? De quel crédit disposeront-ils ? Je crois qu'eux-mêmes n'en savent rien, ils attendent les ordres des Américains.

Des étrangers à la bande de Gaza

Ce panel de technocrates a des liens distendus avec notre enclave : huit sur douze d'entre eux, s'ils sont originaires de Gaza, n'ont pas vécu la guerre. Et les chiffres qui circulent sur le montant de leurs salaires annoncent la création d'une nouvelle classe privilégiée, un système éprouvé avec succès avec certains dirigeants de l'Autorité palestinienne en Cisjordanie.

Quels rapports ces hommes, étrangers à la bande de Gaza et sans doute payés comme des cadres supérieurs européens, pourraient-ils entretenir avec la population locale, affamée et démunie de tout ? Par quel miracle ne seraient-ils pas tentés de tout accepter pour garder leurs avantages ?

Un de membres du comité tranche pourtant avec les autres : le responsable de la sécurité, Sami Nasman. Lui connaît bien Gaza, et pour cause. Ce retraité est un ancien colonel des moukhabarat, les services de renseignement de l'Autorité palestinienne. À Gaza, il était chargé de la surveillance des factions politiques, en premier lieu du Hamas. Quand celui-ci a pris le pouvoir en 2007, Nasman a dû quitter le territoire avec tout l'appareil de l'Autorité. Un tribunal du Hamas l'a plus tard condamné à quinze ans de prison par contumace. Son seul rôle sera de démanteler l'organisation du Hamas et de mener la chasse aux militants du parti islamiste, en collaboration avec les services israéliens.

Les habitants de Gaza savent très bien que le comité ne décidera de rien, que ce seront toujours les Israéliens qui détiendront les clés. Tout ce qu'ils peuvent espérer, c'est une amélioration de leur vie quotidienne. Aujourd'hui, la journée d'un Gazaoui consiste à se réveiller très tôt le matin, partir chercher du bois pour faire du feu, essayer de trouver un travail, faire la queue devant les citernes d'eau pour remplir un ou deux jerricanes, puis attendre de nouveau devant une tekiya, une soupe populaire où il peut espérer un plat de riz ou de lentilles, parfois des pâtes. Les Israéliens autorisent désormais l'importation d'aliments par des commerçants privés, mais tout est très cher et la plupart des Gazaouis n'ont plus un sou. Ils doivent se contenter de ce qui est gratuit.

Des réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre

Nos espoirs se réduisent à attendre l'aide humanitaire, de la nourriture, des vêtements, des tentes, du matériel de construction, des abris, des préfabriqués… Et des médicaments. Seules les ONG internationales en distribuent, et, comme on le sait, Israël va en expulser trente-sept de Palestine. Voilà nos attentes : la fin de l'humiliation, les bases de la survie. Des besoins de réfugiés, ce que nous sommes devenus sur notre propre terre.

Les Gazaouis espèrent aussi pouvoir sortir temporairement de leur prison à ciel ouvert, en premier lieu les blessés, les personnes en attente d'une opération chirurgicale, ceux qui ont besoin d'une prothèse ou d'un scanner — il n'y a plus que deux appareils pour 2,2 millions de personnes —, les enfants et les adultes atteints de maladies graves qui sont en train de mourir faute de soins… Ali Shaath, le président du comité, a annoncé la « réouverture » du terminal de Rafah, la frontière avec l'Égypte. Mais on ne sait rien sur les détails. Qui sera autorisé à sortir ? À rentrer ? Faudra-t-il payer, comme au début de la guerre, 5 000 dollars (4 300 euros) par personne à une « agence de voyages » égyptienne ? Et surtout, qui contrôlera ce terminal ? La réponse, ici, n'est pas trop difficile à deviner : la ville de Rafah est maintenant derrière la ligne jaune, c'est-à-dire en territoire israélien.

Le « comité national » ne s'inscrit pas dans le système politique palestinien. Leur premier communiqué ne porte ni les symboles de l'OLP ni ceux de l'Autorité palestinienne. Sur le nouveau logo, on voit un phénix aux couleurs du drapeau palestinien. Aucune référence à l'histoire de la Palestine. Les membres du comité se rendent-ils compte qu'ils coupent ainsi Gaza de son passé, de l'histoire de notre lutte ? On peut penser qu'il aurait été plus simple de confier la gestion de Gaza à l'Autorité palestinienne, au lieu d'inventer des systèmes compliqués. Mais les Américains et les Israéliens préfèrent apparemment un projet totalement hors sol.

Si ce projet échoue, les Palestiniens en feront porter la responsabilité à ces technocrates. Mais l'objectif stratégique ne change pas : la déportation de la population de Gaza. Récemment, l'ambassadeur des États-Unis en Israël a déclaré que le plan de « l'émigration volontaire » des Gazaouis était toujours à l'ordre du jour. Pour pouvoir le mettre en œuvre, il faut que la vie à Gaza demeure une sorte d'enfer, ainsi les habitants partiront. Le nettoyage ethnique a déjà commencé à bas bruit, avec des vols payants affrétés par d'obscures associations comme « Al-Majd Europe », à l'image de cet avion qui a atterri à Johannesburg en novembre 2025 avec 153 Gazaouis à bord, sans tampons de sortie sur leurs passeports. Le gouvernement sud-africain, pris par surprise, a d'abord refusé l'entrée aux passagers, avant de les accepter pour des raisons humanitaires. Ces habitants ont choisi l'exil parce qu'il n'y plus de vie à Gaza, et plus d'avenir pour leurs enfants. D'autres suivront. Et ce n'est pas un comité impuissant qui les en empêchera. Désormais, les Palestiniens sont soumis à la seule loi internationale qui subsiste : la loi du plus fort.

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