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Observatoire des politiques culturelles
 
Organisme national, l'OPC travaille sur l’articulation entre l’innovation artistique et culturelle, les évolutions de la société et les politiques publiques au niveau territorial

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13.05.2026 à 09:52

Visibiliser sans structurer ? Le paradoxe du développement des arts visuels aux Antilles-Guyane

Frédérique Cassegrain

Entre Paris et les Antilles-Guyane, la visibilité des scènes artistiques s’intensifie. Mais derrière les expositions et les coups de projecteur institutionnels, une question demeure : que reste-t-il réellement sur les territoires une fois les regards détournés ? À partir d’une enquête menée en Guadeloupe, Martinique, Guyane et en Île-de-France, cet article explore les conditions de production, de formation et de diffusion des arts visuels. Il met en lumière un écosystème fragile, où la visibilité ne garantit ni continuité ni ancrage durable.

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Texte intégral (1411 mots)
© Noëla Rochart

Inspiré de son mémoire, le texte que Noëla Rochart a rédigé pour la collection Écrire demain, regards d’étudiants est disponible en téléchargement ici.

Pouvez-vous vous présenter ?

Je m’appelle Noëla Rochart et je suis récemment diplômée du master Management des organisations culturelles à Paris-Dauphine. Ce diplôme s’inscrit dans un parcours assez transversal : j’ai d’abord étudié l’anthropologie, puis l’administration économique et sociale, et l’histoire, avant de me spécialiser dans le secteur culturel.

En parallèle, j’ai développé une expérience en coordination de projets, notamment dans le cadre d’événements universitaires tel que le Prix Dauphine pour l’art contemporain, ou à l’échelle nationale avec la Nuit des châteaux.

Je me suis progressivement orientée vers la médiation culturelle, à travers des expériences au sein de musées et d’associations, mais aussi en créant ma propre structure. Je suis en effet cofondatrice de l’association Âmes Pays qui vise à valoriser les pratiques artistiques et culturelles de la Caraïbe et de l’océan Indien.

De manière générale, je m’intéresse beaucoup au passé colonial, à l’histoire caribéenne et aux enjeux de diversité. C’est ce qui guide à la fois mon parcours et mes engagements.

Comment est née l’envie de travailler sur ce sujet de mémoire ?

Je suis née et j’ai grandi en Martinique, et le fait de venir en France hexagonale pour mes études a été un moment marquant. J’ai été frappée par la question de la représentation, surtout dans les espaces culturels.

Se retrouver dans un environnement où l’on se sent minoritaire m’a beaucoup interrogée. Comme je fréquente les musées et les expositions, j’y ai été particulièrement attentive.

Je me souviens notamment de l’exposition Le modèle noir de Géricault à Matisse au musée d’Orsay en 2019. Elle m’avait énormément intéressée, tout en me laissant sur ma faim. Il y avait une mise en avant de figures historiques — et bien sûr de l’esclavage —, mais peu d’ancrage dans des réalités contemporaines, et une diversité finalement assez limitée : on y retrouvait des personnalités incontournables comme Joséphine Baker ou Aimé Césaire, mais peu d’autres artistes ou modèles.

C’est à ce moment-là qu’une forme de quête personnelle s’est enclenchée. Je me suis davantage intéressée à ma culture, d’abord à travers l’histoire coloniale, puis progressivement à travers l’art contemporain caribéen.

Lorsque j’ai repris un second master à Dauphine, j’ai voulu approfondir cette réflexion en travaillant sur la visibilité des artistes antillais et guyanais dans les arts visuels contemporains. D’autant plus qu’il y avait un engouement croissant autour de ces questions, avec plusieurs expositions, notamment au Palais de Tokyo ou au musée de l’Homme — même si elles n’étaient pas toujours directement liées à la Caraïbe.

Je voulais comprendre ce que cet engouement recouvrait, et surtout ce qui se passait en parallèle sur les territoires concernés. Le sujet s’est donc imposé assez naturellement, entre mes origines, mon parcours et ce sentiment de décalage.

Votre terrain d’enquête vous a-t-il surprise ?

Au départ, pas vraiment. J’étais déjà consciente des inégalités entre la France hexagonale et la Martinique, notamment sur le plan social et économique. Et forcément, en y ajoutant la culture, je savais qu’il existait déjà un décalage.

Par exemple, en France hexagonale, les musées sont plus dynamiques, avec davantage d’expositions temporaires et un renouvellement plus fréquent de l’offre culturelle. En Martinique, même si les choses évoluent, cette dynamique reste plus limitée — même si je parle surtout de la Martinique, et pas forcément de la Guadeloupe ou de la Guyane.

Ce qui m’a davantage surprise, en revanche, c’est la réalité de la Guyane. Elle est très souvent invisibilisée, et je ne m’attendais pas à constater des difficultés de développement aussi fortes. On ne perçoit pas toujours non plus la spécificité culturelle du territoire, notamment son caractère multiculturel et interculturel, avec des populations aux références très différentes, entre des villes comme Cayenne, plus occidentalisées, et des communautés très ancrées dans leurs traditions.

J’ai aussi été marquée par les dynamiques locales en Martinique et en Guadeloupe. En étant éloignée depuis plusieurs années, j’ai découvert un tissu associatif beaucoup plus développé que ce que j’imaginais. On a souvent tendance à penser que la culture repose principalement sur les collectivités territoriales, mais il existe en réalité tout un réseau d’acteurs très actifs qui jouent un rôle central dans le développement de la scène artistique.

Ce sont des acteurs très engagés, notamment autour de réflexions décoloniales, sur l’ancestralité et la valorisation des cultures locales. Les curateurs et curatrices sont essentiels pour créer des liens entre les territoires ultramarins et la France hexagonale.

Après, quand je parle de culture, je fais surtout référence aux arts visuels. La culture ne se pense pas exactement de la même manière selon les territoires. Par exemple, en Guadeloupe, il y a une forte place du spectacle vivant, alors que mon travail s’est vraiment concentré sur les arts visuels et l’art contemporain, même si les pratiques restent liées entre elles.

Que voudriez-vous faire évoluer dans le secteur culturel ?

Ce qui me semble essentiel, c’est la question de la représentation des cultures ultramarines, et plus largement de la pluralité culturelle en France. Il existe encore une forme de méconnaissance de ces territoires, de leur histoire et de leurs cultures.

L’enjeu, ce n’est pas seulement d’être présent à certains moments — par exemple lors des commémorations liées à l’abolition de l’esclavage —, mais d’inscrire cette présence dans la durée, de manière plus continue dans l’offre culturelle.

Il y a aussi un enjeu de reconnaissance et de collaboration réelle avec les professionnels de la culture dans les Antilles-Guyane. L’idée n’est pas seulement de venir chercher des ressources ou des informations, mais de construire de véritables partenariats.

Enfin, l’enjeu de diversité au sein des institutions culturelles me semble important. On peut aborder des thématiques très actuelles dans les programmations, sans que cela se reflète dans les équipes. Une plus grande diversité pourrait justement enrichir les perspectives et les pratiques.

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07.05.2026 à 09:22

Le métier de bibliothécaire ou l’art d’inventer des possibles dans la trame du quotidien (2/2)

Frédérique Cassegrain

Deuxième épisode de l’article consacré au métier de bibliothécaire et aux dilemmes qui le traversent. Dans cette trame du quotidien que décrit Raphaële Gilbert, comment développer un art des situations pour tisser des liens avec son milieu ? Comment cultiver la capacité à être inventif sans céder aux mots d’ordre de l’innovation et de sa tendance à faire table rase des héritages ?

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Texte intégral (2667 mots)
Photo © : Jason Leung – Unsplash

Changer de boussole : se situer dans un milieu plutôt qu’au centre du territoire

Dans l’épisode 1, nous invitions à nous réapproprier les racines du tiers-lieu issues de l’analyse socio-urbaine et pointions ses limites lorsqu’il incite à imaginer des lieux destinés à centraliser toutes les fonctions, au risque de leur faire perdre leur fonction de tiers au sein de l’écosystème urbain.

À quels déplacements serions-nous invités, si nous appréhendions justement la médiathèque davantage comme un tiers, simple partie prenante d’un écosystème local, plutôt que comme un lieu centralisant de nombreuses fonctions ? Si nous la définissions d’abord par les liens qu’elle tisse avec son milieu, avant de la considérer comme un lieu physique situé au centre de son territoire ?

Cela pourrait inciter à aborder le travail d’ingénierie culturelle et de partenariat un peu plus au prisme de l’ancrage et des liens, et un peu moins du point de vue du diagnostic, du maillage territorial et de la conduite de projet. En formation initiale et continue, on forme davantage les bibliothécaires à aménager des lieux qu’à s’intégrer à des milieux, à initier des projets qu’à nourrir des liens, à programmer la desserte du territoire qu’à le connaître. Développer des lieux et des services en se fondant sur la cartographie de celui-ci est nécessaire, mais ce n’est qu’une étape. Pour faire vivre une bibliothèque, il ne suffit pas d’identifier des besoins, de constituer une offre, bref de comprendre son milieu et de s’y installer : il faut encore s’y lier, prendre le temps de connaître les interlocuteurs et nouer avec eux des relations de confiance, développer une intelligence des situations. Apprendre la culture professionnelle de nos partenaires, identifier en quoi la bibliothèque constitue un bien commun au service de leur activité, s’appuyer sur eux pour identifier l’évolution des dynamiques sociales, arpenter collectivement le territoire peuvent constituer autant de manières de travailler le partenariat et le territoire, sans qu’il soit à chaque moment nécessaire de développer une nouvelle « action » ou un nouveau « service ». Les missions de « développement des publics et des partenariats » ne gagneraient-elles pas à être transformées en « développement des liens avec les habitants et les partenaires » ? Se mêler dans les fils de la trame du tissu local peut constituer en soi un objectif, sans qu’il soit nécessaire de chercher à s’en détacher en tant que motif central.

Cette approche pourrait aussi inviter à penser la notion de compétence collective à l’échelle du territoire et à considérer comme essentielle la capacité des acteurs à se connaître et à coopérer. Dans son anthropologie de la ligne T. Ingold, Une brève histoire des lignes, Paris, Points, 2024., Tim Ingold distingue le réseau, qui se limite à connecter des lignes, et le maillage, qui consiste à s’attacher par le milieu pour former la surface d’un tissu. Cette image est intéressante pour penser le partenariat : l’enjeu n’est pas seulement de porter des projets en commun et de se connecter par les extrémités de nos activités, celles que l’on pourrait couper en cas de problème, mais de tisser ensemble la trame du territoire en se nouant par le milieu, à partir du cœur de notre activité, de liens de confiance et d’interconnaissance.

Il ne suffit pas de comprendre son milieu et de s’y installer : il faut encore s’y lier.

Cette démarche de décentrement de son équipement culturel pour se mettre à l’écoute du milieu au sein duquel il est situé invite également à appréhender différemment le travail de participation des publics. On peut par exemple chercher à être participant plutôt que participatif : l’enjeu est alors de contribuer à ce qui se fait ailleurs et de se mettre à l’écoute de ce qui se dit déjà, sans systématiquement chercher à être à l’initiative de la participation : «Si la participation citoyenne ne parvient pas à résoudre la crise démocratique, c’est qu’elle prend le problème dans le mauvais sens. La démocratie participative se focalise sur l’expression, en braquant les projecteurs sur les citoyens. Alors que la source du problème se situe du côté des institutions publiques et de leur surdité. La crise démocratique est une crise de l’écoute », nous disent Nicolas Rio et Manon Loisel M. Loisel, N. Rio, Pour en finir avec la démocratie participative, Paris, Textuel, 2024..

Inventer des situations plutôt qu’innover en créant de nouveaux services ?

Si « l’innovation » et la promotion de modèles inspirants, comme celui du tiers-lieu, ont diffusé de nouvelles pratiques en médiathèque, cette mise en lumière du geste qui consiste à initier quelque chose de nouveau s’est parfois faite au détriment de deux aspects essentiels du métier.

D’abord l’innovation tend souvent à ringardiser le déjà-là et à proposer des modèles qui font table rase des héritages sur lesquels ils se sont pourtant bâtis. Les premières médiathèques présentées comme modèles du tiers-lieu s’étaient par exemple construites sur de tout autres racines conceptuelles dont on a effacé la trace.

Ensuite, la création de nouveaux lieux et services va souvent de pair avec une forme de dévalorisation de ce qui relève du quotidien de l’institution culturelle et du geste de faire vivre dans le temps ce qui a été initié. Les fiches de postes ou les entretiens d’évaluation, fréquemment tournés vers la gestion de nouveaux projets ou la transformation des pratiques, mettent trop rarement en valeur les tâches quotidiennes qui constituent pourtant la trame sur laquelle la nouveauté peut être développée : l’accueil, l’entretien des lieux et des matériels, le maintien des relations déjà instituées avec les partenaires, le soin porté au choix ou au rangement des collections, l’élaboration des plannings, etc. De même, on tend à survaloriser la mobilité professionnelle. Si le renouvellement des équipes est essentiel pour nourrir le collectif de travail de nouvelles expériences, une part d’ancrage local et de continuité est également indispensable pour arrimer la médiathèque à son territoire et tisser des liens de proximité. Il est courant que des personnes quittent leur poste juste après avoir lancé des projets ou ouvert des équipements, laissant le soin à d’autres de les maintenir en fonctionnement et de réaliser les ajustements nécessaires lorsque l’usage (c’est sa nature), diffère de ce qui avait été prévu. N’est-il pas paradoxal de quitter ces lieux « de vie et de lien », tels qu’on les a conçus et promus, justement quand commence le moment de les faire vivre et de se lier ? Ne faudrait-il pas reconsidérer le rôle de celles et ceux qui, en assurant le travail souvent peu valorisé d’ouverture quotidienne d’un lieu, sont les garants de la continuité de l’institution ?

Peut-être fait-on fausse route en évaluant l’activité au prisme de la « création de nouveauté » (nouveaux lieux, nouveaux services, nouvelles compétences, nouveaux publics, etc.). Le travail en bibliothèque ne consiste-t-il pas plutôt à inventer des situations ? Rien ne commence le jour de l’inauguration d’un équipement, du lancement d’un projet ou de l’ouverture d’un service. D’abord parce que l’on arrive toujours au milieu de quelque chose : la vie locale, des liens déjà institués, des situations dans lesquelles le premier pas consiste à s’immerger. Ensuite parce qu’un lieu ne commence réellement à vivre que lorsqu’il est habité par ses usagers. Enfin parce que ce processus d’appropriation, qui prend du temps, peut être considéré comme une forme d’invention du lieu par les habitants qui n’hésitent pas à le transformer, à détourner les usages envisagés, pour peu que le dispositif mis en place ne soit pas trop rigide, qu’il comprenne un peu de jeu, une part laissée vide à investir.

Le travail en bibliothèque ne consiste-t-il pas plutôt à inventer des situations ? 

Développer l’intelligence des situations : une revanche du quotidien ?

Être bibliothécaire, c’est ainsi souvent l’art d’imaginer des situations ouvertes, qui laissent de la liberté à celles et ceux qui vont s’en emparer. Cette intelligence des situations, qui est un aspect fondamental du métier de bibliothécaire, reste assez méconnue. Il faut dire qu’elle s’exerce dans le quotidien : s’installer dans un parc ou un parking pour aller au-devant des habitants ; expliquer les règles d’un jeu de société à des pré-ados qui s’ennuyaient ; chercher la lecture ou le film adaptés à la personne qui demande conseil ; poser des limites face à certains débordements sans jamais renoncer à l’hospitalité à tous les publics ; ajuster l’aménagement d’un espace pour y légitimer des usages « détournés » ; faire confiance à des habitants et les aider à organiser leurs propres rendez-vous culturels à la médiathèque… Le métier est fait de tous ces petits gestes discrets, mais qui contribuent à ouvrir des possibles pour les habitants dans la trame même de leur quotidien.

Le fait que la médiathèque cherche à s’inscrire dans le quotidien des habitants plutôt qu’à faire événement l’invisibilise, parfois même au sein des politiques culturelles. Comment comprendre cette capacité à se fondre dans la routine d’un territoire, au sein des institutions culturelles dont l’activité est si souvent fondée sur l’instant T du spectacle ou du rendez-vous donné pour participer à une pratique culturelle ? Et en réponse, faut-il résister à cette invisibilisation ou au contraire valoriser la dimension si ordinaire de ce lieu culturel dans lequel se développent des habitudes davantage que des évènements ? Pendant le confinement de l’année Covid, les bibliothèques ont été déclarées « service essentiel ». Est-ce à la suite de cela que l’on observe chez les bibliothécaires une sorte de réhabilitation des fondamentaux du métier ? Après avoir beaucoup mis en avant nouvelles missions et services innovants, les journées professionnelles cherchent aujourd’hui souvent à réhabiliter les gestes essentiels du métier : accueil et hospitalité, choix des collections, liens partenariaux, etc. La nouvelle édition du référentiel national de compétences, outil construit avec la profession et publié par le ministère de la Culture Ministère de la Culture, Référentiel national des compétences des bibliothèques territoriales 2025, Paris, ministère de la Culture, 2025. Disponible en accès libre en ligne., en témoigne : alors que la première version faisait l’inventaire de ce qui s’était transformé dans le métier, l’édition 2025 a pris soin de ne rien oublier des petits gestes du quotidien.

Garantir la possibilité qu’il puisse se passer quelque chose qui nous échappe ?

Le travail des bibliothécaires est difficile à appréhender car il consiste à instaurer des situations, à garantir la possibilité qu’il puisse se passer quelque chose qui leur échappe, plutôt qu’à produire mécaniquement des pratiques culturelles identifiables. Souvent, on ne sait pas exactement ce que les habitants ont fait dans ce « service public des imaginaires, des compétences et des intelligences D.-J. Benrubi, « Patrimoine : associer les innocents ? Doctrine d’action et dispositif des témoins », dans C. Poulain (dir.), Renouveler les médiations du patrimoine en bibliothèque, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2024. ».

Que garantissent au juste les bibliothécaires ? L’accès libre et gratuit à des ressources sélectionnées pour représenter la pluralité des regards sur le monde et des expressions culturelles ; l’hospitalité inconditionnelle puisqu’il n’est nul besoin de dire son nom ou de justifier d’un projet pour entrer dans une bibliothèque ; des appuis pour rêver, imaginer, penser et créer (espaces, ressources culturelles, outils numériques, rendez-vous culturels, etc.) ; la possibilité de poser n’importe quelle question sans être jugé·e pour ignorance mais en étant au contraire considéré·e dans sa recherche de connaissance ; une égale considération et des égards ajustés pour chaque personne qui entre, y compris pour celles qui sont souvent difficilement incluses dans des lieux intérieurs publics partagés  Comme le montrent par exemple les travaux de Serge Paugam sur les pauvres à la bibliothèque ou ceux du collectif LALCA sur les personnes sans logement qui fréquentent les bibliothèques..

Ce que produit la bibliothèque dans la vie des gens est difficile à saisir et résiste aux statistiques de fréquentation. Car les bibliothèques sont des espaces dans lesquels, surtout, les habitants peuvent inventer quelque chose. « Ces lieux sont devenus les réservoirs, les lieux de régénération de ce qui a été perdu ailleurs, de ce qui est activement recherché pour sortir des impasses contemporaines du positivisme et de la modernité J. Le Marec, Essai sur la bibliothèque. Volonté de savoir et monde commun, Villeurbanne, Presses de l’Enssib, 2021. Voir aussi : J. Le Marec, M. Amar (dir.), Un abécédaire sensible des bibliothèques. Mots d’ordre et de désordre, Paris, Eterotopia, 2025.. »

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30.04.2026 à 11:04

Le métier de bibliothécaire ou l’art d’inventer des possibles dans la trame du quotidien (1/2)

Frédérique Cassegrain

Dans cet article en deux épisodes, Raphaële Gilbert se penche sur le métier de bibliothécaire et les dilemmes qui le traversent. Si le concept de « tiers-lieu » a eu de nombreux effets positifs sur la transformation des bibliothèques, l’hybridation des espaces et des missions met le métier en tension. Entre élargissement des services et préservation d’une spécialité professionnelle, comment se diversifier sans se dissoudre ?

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Texte intégral (2796 mots)
Photo © : Natalie Sierra – Unsplash

En Grande-Bretagne, les bibliothécaires sont la troisième profession « la plus digne de confiance » après… les infirmier·es et les pilotes d’avion Ipsos, Ipsos Veracity Index 2023 – Public Trust in professions survey, 2023. Disponible en accès libre en ligne.. En France, 95 % des habitants estiment les bibliothèques « utiles » Ministère de la Culture, Publics et usages des bibliothèques municipales en 2016, Paris, ministère de la Culture, 2017. Disponible en accès libre en ligne.. Pourtant, l’image du métier oscille dangereusement entre désintérêt profond (le « Ah » poli quand on annonce que l’on est bibliothécaire), enthousiasme débordant (le nombre de reconversions professionnelles en quête de sens, de missions éclectiques et de publics représentatifs de la société É. Maacha, Tout quitter pour devenir bibliothécaire : les ressorts des reconversions professionnelles volontaires en bibliothèque [en ligne], 2025. Disponible en accès libre.), et clichés tenaces (les lampes vertes, le papier et le silence).

On peut aussi voir dans ces métiers pluriels une sorte de laboratoire, tant ils cherchent à se frayer un chemin au sein de tensions qui traversent les politiques culturelles : l’hybridation des fonctions et ses limites, la nécessité de faire vivre des lieux (épisode 1) tout en s’insérant dans des milieux grâce à un art des situations, la capacité à être inventif au quotidien sans céder aux mots d’ordre de l’innovation et de sa tendance à faire table rase des héritages (cf. épisode 2).

Hybridations en tension : l’art de l’assemblage et les limites du couteau suisse

Être bibliothécaire, c’est maîtriser l’art de l’assemblage. Celui des publics pour commencer : à la suite d’une évolution remarquable de son profil social dans les années 2000 et 2010, « la composition du public des bibliothèques est globalement le reflet de celle de la société française Ministère de la Culture, 2017, op. cit. ». Il faut donc savoir accueillir et faire cohabiter dans un espace partagé tout ce que notre société a d’hétérogène, des bébés aux personnes âgées en passant par les ados. S’y côtoient les personnes aisées et celles qui sont en situation précaire, celles qui veulent se divertir et faire des rencontres comme celles en quête de calme et de concentration. Les aspirants bibliothécaires qui espèrent trouver dans ce travail un refuge préservé du chaos du monde ont tout intérêt à faire demi-tour : la bibliothèque s’apparente plutôt à une chambre d’échos qui résonne des préoccupations de notre époque : inégalités sociales, questions écologiques, transformations urbaines, débats de société…

La bibliothèque s’apparente plutôt à une chambre d’échos qui résonne des préoccupations de notre époque.

L’art de l’assemblage est aussi celui des savoirs et des imaginaires, via les collections : alors que de nombreuses institutions culturelles ont pour fonction d’élaborer des propositions culturelles en programmant des temps dédiés à des œuvres ou des artistes, la médiathèque a quant à elle pour mission d’offrir une liberté de choix. Offrir l’accès à tout et à tout le monde n’est pas tâche aisée : cela requiert une connaissance fine de la production culturelle et de sa réception par les publics, la capacité de choisir les acquisitions dans le respect du pluralisme et de l’absence de censure exigés par la loi La loi no 2021-1717 du 21 décembre 2021 relative aux bibliothèques et au développement de la lecture publique. et des qualités de médiation pour identifier les ressources qui correspondent à l’infinie variété de demandes des publics. Il ne suffit pas d’« aimer lire » pour travailler en bibliothèque, il faut des compétences culturelles solides assorties de très bonnes qualités relationnelles et un dos apte au port de charges pour assurer la part de logistique inhérente au métier.

L’art de l’assemblage est enfin celui des missions et des compétences. « Les bibliothèques […] ont pour missions de garantir l’égal accès de tous à la culture, à l’information, à l’éducation, à la recherche, aux savoirs et aux loisirs ainsi que de favoriser le développement de la lecture. […] Ces missions s’exercent dans le respect des principes de pluralisme des courants d’idées et d’opinions, d’égalité d’accès […] et de neutralité du service public» nous dit la loi. Comment lire le métier entre ces lignes ? Travailler en bibliothèque, c’est aussi bien se lier avec les partenaires culturels et sociaux, sélectionner des collections (livres, jeux vidéo, films, musique, etc.), inviter des artistes qu’animer des ateliers de création numérique, concevoir des accueils de collégiens, faire de la médiation culturelle en crèche ou en Ehpad, s’inscrire dans les politiques d’éducation artistique et culturelle (EAC) et d’éducation aux médias et à l’information (EMI). On trouve en bibliothèques de nombreux savoir-faire spécifiques, de la pédagogie au développement de services numériques en passant par la connaissance des acteurs du champ social et la médiation des collections : les personnes chargées de la petite enfance et de la parentalité, des ados, des services numériques ou de la programmation culturelle ne sont pas interchangeables. Si l’on ajoute à cela des compétences plus génériques, la connaissance du territoire, l’aménagement d’un lieu et l’animation d’un collectif de travail, alors on comprend que l’image du couteau suisse ait pu trouver un écho dans la profession et chez les élu·es.

Au fil des années, le travail en médiathèque s’est diversifié et cette hybridation prend des formes plurielles. Les bibliothèques ont accueilli des publics de plus en plus variés et développé de nouvelles activités, en réponse à l’évolution de la société, des pratiques culturelles et informationnelles. Elles travaillent par exemple aujourd’hui souvent autour des droits culturels, de la transition écologique et de l’intelligence artificielle. Les médiathèques ont aussi croisé les profils, allant chercher des personnes issues d’autres métiers, du champ social, de l’animation, de la communication ou du numérique. Elles ont enfin hybridé leurs lieux, intégrant des espaces numériques, des ludothèques et des cafés, s’installant parfois dans des équipements partagés avec des centres sociaux, des MJC, des scènes de musique ou des salles de spectacle.

Cette hybridation, si elle est source de richesse et de renouvellement, met aussi les bibliothécaires en tension. Quand la bibliothèque se retrouve seule pour assumer de trop nombreuses fonctions, de l’accompagnement social à la médiation culturelle en passant parfois par un rôle informel de centre de loisirs ou de maison de la jeunesse, le risque de débordement et d’épuisement des professionnels est réel. On ne compte plus les demandes qui se sont reportées vers ces établissements au fur et à mesure que d’autres services publics fermaient leurs guichets pour proposer des démarches en ligne, de la feuille d’impôts à l’actualisation des droits au chômage. Être bibliothécaire, c’est cultiver l’art du dilemme : jusqu’où aller au-delà de ses fonctions et de ses compétences pour répondre à des situations d’urgence sociale ? Comment consacrer du temps à développer de nouveaux services et compétences sans pour autant abandonner les services traditionnels toujours attendus ? Comme se diversifier sans se dissoudre ? Et qui plus est avec des ressources en baisse ? De nombreuses bibliothèques sont aujourd’hui prises en étau entre une forte pression interne (réduction des moyens humains et financiers) et externe (report de publics découlant des réductions budgétaires dans d’autres services publics).

On touche ici à la limite du couteau suisse : s’il tient dans la poche et coûte moins cher que l’ensemble des outils qu’il réunit, sa lame est bien petite et utiliser l’ouvre-bouteille oblige à ranger le tournevis. Le couteau suisse a beau être multi-usage, il ne démultiplie pas la main qui le tient. Autre fragilité et non des moindres : s’il se grippe, on prend le risque de perdre tous ses outils à la fois. La tendance actuelle des lieux et des profils polyvalents peut faire oublier combien la spécialisation des métiers est précieuse. Proposer un équipement hybride qui associe des fonctions culturelles et sociales est une richesse, mais ne doit pas conduire à désirer la fusion des métiers qui cohabitent en son sein. C’est bien la complémentarité des profils qui ouvre des possibilités de partage et de solidarité. L’hybridation réussie relève de l’art de faire travailler ensemble des métiers et des spécialités hétérogènes, non de la reproduction à l’infini des mêmes services ou profils polyvalents.

Le couteau suisse a beau être multi-usage, il ne démultiplie pas la main qui le tient. 

Être bibliothécaire, c’est souvent animer des équipes et favoriser la compétence collective : la profession a beaucoup réfléchi à des modes de management plus horizontaux et à des organisations conçues pour être apprenantes, favorisant l’inventivité collective et le partage de savoirs entre pairs : la notion de compétence collective est intéressante pour penser l’hybridation : en effet, cette dernière ne se réduit pas à la somme des compétences individuelles, ni à la capacité d’un collectif de travail à agir d’un même mouvement : si l’équipe est trop homogène et partage une vision identique de son métier, le quotidien sera certes facilité, mais les processus d’intelligence collective risquent de se contenter de valider le consensus préexistant. La compétence collective se nourrit au contraire de l’hétérogénéité d’une équipe, de sa capacité à confronter différents points de vue, à s’organiser de manière à traverser solidairement les situations délicates ou imprévues comme les conflits. Elle est essentielle aux processus d’hybridation.

Faire vivre des lieux : la bibliothèque idéale n’a pas vocation à se substituer à la ville idéale

Être bibliothécaire, c’est concevoir, aménager et faire vivre des lieux. Si cette mission est peu mise en avant, elle est pourtant centrale : sur les 15 500 bibliothèques territoriales, plus de 9 000 ont été créées en vingt-cinq ans Ministère de la Culture, Cartographie des bibliothèques, Paris, ministère de la Culture, 2024. Disponible en accès libre en ligne.. La notion de « tiers-lieu », qui a beaucoup infusé dans la profession dès 2009  M. Servet, Les bibliothèques troisième lieu [en ligne], 2009. Disponible en accès libre., a eu des effets positifs : elle a incité nombre d’élu·es à moderniser leurs médiathèques. Elle a aussi contribué à forger une culture professionnelle de l’aménagement des lieux, de la médiation dans l’espace, de la diversification des ambiances et des services, qui met au centre la question des publics et de leurs usages.

Il est toutefois étonnant de constater combien ce concept a été importé à contresens de son acception initiale chez Ray Oldenburg, cueilli sans ses racines qui 
plongeaient dans le champ de l’analyse urbaine. En bibliothèque, il a été introduit comme une pensée du lieu intra-muros : il s’agissait de proposer des lieux de vie à l’aménagement convivial et inspirant, favorisant une réelle mixité sociale entre leurs murs et reposant sur une hybridation des services et des espaces. Pourtant, si on lit Jane Jacobs, militante urbaine, dont le travail a eu une influence fondamentale sur l’urbanisme et a fondé celui d’Oldenburg, on s’aperçoit que le tiers-lieu, initialement, n’est pas une pensée du lieu mais de la ville. S’érigeant contre l’urbanisme fonctionnaliste qui pousse à séparer les quartiers d’habitation, d’affaires ou de commerces, Jacobs propose de remettre au centre de la pensée urbaine la vitalité des espaces publics, des rues et des trottoirs. Pour que la ville offre rencontres, mixité sociale et tolérance, elle insiste sur la nécessité de faire se côtoyer au sein de chaque quartier des habitations (1er lieu), des endroits pour travailler (2e lieu) et des lieux de sociabilité variés (3e lieu). C’est en circulant entre ceux-ci que les habitants peuvent se croiser, se lier, parfois se heurter et faire de la ville un espace vivant de lien social.

On a beaucoup présenté les médiathèques comme des équipements réunissant les trois lieux de Ray OldenburgMais comment rester le « tiers », si l’on regroupe toutes les fonctions ? Proposer un lieu de rencontre convivial est précieux, mais ne doit pas faire perdre de vue que l’enjeu est de contribuer, en tant que tiers, au lien social en dehors de nos murs. Lien qui repose sur l’existence d’une diversité de lieux complémentaires, auxquels l’hybridité aurait tort de substituer des lieux uniques susceptibles d’appauvrir le tissu urbain : « La construction d’îles est l’inversion de l’habitat […] il ne s’agit plus de placer un édifice dans un environnement, mais d’installer un environnement dans l’édifice […] P. Sloredijk, ÉcumesSphères IIISphérologie plurielle, Paris, Hachette Littératures, 2005, p. 292. Cité par St. Bonzani, De l’invention en architecture – Initier, situer, durer, Lyon, Éditions deux-cent-cinq, 2024, p. 102. (Ce livre est une merveille !). » La bibliothèque idéale n’a pas vocation à se substituer à la ville idéale.

Prochain épisode sur le métier de bibliothécaire : se situer dans un milieu et inventer des situations.

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