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11.05.2026 à 18:56

« L'affaire Abdallah est aussi un désastre médiatique »

Mathias Reymond

Texte intégral (4090 mots)

Dans son film consacré à l'affaire Georges Ibrahim Abdallah (L'Affaire Abdallah, 2026), Pierre Carles revient sur un épisode majeur de désinformation médiatique. Il analyse comment une fausse piste, relayée par les grands médias, a pesé sur le sort du militant libanais pendant plus de quarante ans. Il évoque également la réception du film, les limites de la critique des médias dans les médias dominants, et la place du documentaire dans un paysage médiatique verrouillé. Entretien.

Acrimed : Ton film montre que les médias ont joué un rôle central dans l'affaire Abdallah. Comment ?

Pierre Carles : Les médias ont joué plusieurs rôles, tous néfastes. D'abord, ils ont contribué à fabriquer ou à reproduire la figure du « terroriste », à propos de Georges Abdallah, en faisant quasi-systématiquement l'amalgame entre la résistance radicale pouvant aller jusqu'à des assassinats ciblés, et le terrorisme à l'égard de la population civile pratiqué par des fondamentalistes religieux comme Daech. Ce glissement existait déjà dans les années 1980, mais il s'est accentué après le 11 septembre 2001 : toute lutte armée non étatique est désormais classée « terroriste », qu'il s'agisse de mouvements communistes, indépendantistes, nationalistes ou religieux. On met dans le même sac les FARC, l'ELN, Al-Qaïda et Daech, afin de disqualifier toute forme de résistance radicale. Ces dernières années, les grands médias ont banni de leur vocabulaire les termes « guérillero » et « fedayin » pour parler des résistants palestiniens et pro-palestiniens. C'est le qualificatif infamant « terroriste » qui l'a remplacé, afin de couper court à toute discussion sur la légitimité des actions de résistance.

Dans le cas Abdallah, cette logique a été amplifiée par le contexte : en 1986, une vague d'attentats meurtriers revendiqués par un mystérieux CSPPA (Comité de solidarité avec les prisonniers politiques arabes) frappe la France. Le CSPPA demande la libération de plusieurs prisonniers politiques, dont Georges Abdallah, incarcéré depuis 1984, après que son groupe armé, les FARL (Fractions armées révolutionnaires libanaises), a revendiqué l'assassinat en 1982 de l'attaché militaire étasunien en poste à Paris et d'un fonctionnaire israélien, agent du Mossad, après qu'Israël avec l'assentiment des États-Unis attaque le Liban, comme il continue de le faire de nos jours. Mais les attentats de 1986 dans les rues de Paris n'avaient rien à voir avec le mode opératoire des FARL. Il ne s'agissait pas d'assassinats ciblés, cette fois-ci, mais de bombes tuant et blessant des civils de manière indiscriminée, soit des attentats à caractère terroriste. Ces attaques étaient en réalité menées par des membres du Hezbollah missionnés par l'Iran, en réaction au soutien militaire français à l'Irak en guerre contre l'Iran et au refus de Paris de régler un contentieux financier datant du régime du Shah.

Comment cette fausse piste a-t-elle été construite ?

Un journaliste du Monde, Edwy Plenel, s'est fait intoxiquer par une source qui lui a fourni de fausses informations. Le Monde, alors perçu comme le « quotidien de référence », a entraîné toute la presse derrière lui : radios, télévisions, journaux ont repris sans vérification l'idée que les attentats seraient liés aux « frères Abdallah » et à la Syrie. Une thèse totalement infondée.

Plenel avait déjà obtenu des informations exclusives dans l'affaire du Rainbow Warrior, probablement de cette source. Il lui faisait confiance, donc. Mais cette fois, il s'est trompé – ou a été trompé. Cette information erronée a ensuite été reprise sans vérification approfondie par ses confrères du Monde, mais aussi par Libération, Le Figaro, Le Nouvel Observateur et d'autres médias. On peut parler de « journalisme de préfecture » : les médias se contentent souvent de relayer des informations provenant de la police ou de la justice sans enquête indépendante. Hervé Brusini, ancien de France Télévisions, a d'ailleurs reconnu que les rédactions manquaient cruellement de services d'enquête à l'époque. Certains journalistes interrogés dans le film (Véronique Brocard de Libération, Georges Marion du Monde, Hervé Brusini) ont accepté de revenir sur ces erreurs. Edwy Plenel, en revanche, a refusé de s'expliquer devant notre caméra. C'est bien dommage. Son témoignage aurait permis d'avancer dans la compréhension de cette opération de désinformation.

Dans tes films, tu utilises parfois des stratagèmes, des ruses, pour obtenir des réponses. Pourquoi ne pas l'avoir fait ici avec Edwy Plenel ?

Parce que ce long-métrage est un film-enquête essentiellement fondé sur la coopération des interlocuteurs : d'anciens directeurs du contre-espionnage ont accepté de témoigner sans pratiquer la langue de bois. Même un important magistrat antiterroriste étiqueté à droite, comme Alain Marsaud, s'est prêté au jeu de la vérité. Et au moins trois journalistes protagonistes de la monumentale fake news de 1986, ont accepté de revenir sur leur travail, de se pencher sur leurs erreurs dans ce dossier. Notre objectif, avec mon équipe, n'était pas de piéger qui que ce soit mais de tenter d'examiner avec eux ce qui avait failli. C'eut été tout à l'honneur d'Edwy Plenel de faire de même, d'accepter de s'expliquer sur cette monumentale erreur dans son parcours de journaliste d'investigation. Son éclairage aurait été précieux pour avancer dans la compréhension de cette histoire. Mais il semblerait qu'il ne soit pas trop enclin à l'autocritique.

Pourquoi le gouvernement n'a-t-il pas démenti ?

Parce qu'admettre que les attentats venaient d'Iran revenait à reconnaître que la France était indirectement responsable des morts dans les rues Paris. La France avait en quelque sorte provoqué cette opération de représailles iranienne en soutenant militairement l'Irak de Saddam Hussein et en refusant de régler ses dettes envers Téhéran, le fameux contentieux Eurodif. Le Premier ministre Jacques Chirac, le ministre de l'Intérieur Charles Pasqua, le ministre délégué à la Sécurité Robert Pandraud, sans compter de hauts responsables de la DST (Direction de la surveillance du territoire) savaient que les attaques étaient commanditées par l'Iran, même si le régime des mollahs n'avait pas déclaré officiellement la guerre à la France comme l'explique le magistrat antiterroriste Alain Marsaud dans le film. Le gouvernement français a laissé prospérer la fausse piste, a laissé courir la fake news. Ça l'arrangeait politiquement.

Cette désinformation a-t-elle eu un impact judiciaire ?

Oui. Comme le raconte Alain Marsaud, les juges de la cour spéciale qui ont condamné Abdallah en 1987 avaient en tête les attentats-massacres de 1986 et la présumée responsabilité des frères Abdallah dans ceux-ci, même si ces attentats n'étaient pas à l'ordre du jour du procès de février 1987. Abdallah a « payé » pour ces attentats dans lesquels il n'était pour rien, lui ont confié ses collègues magistrats [1]. Cette étiquette « terroriste », qu'on lui a collée en 1986, ne l'a plus jamais quitté.

Même trente ans plus tard, lors des audiences de libération conditionnelle, l'avocat de la partie civile américaine, Georges Kiejman, agitait encore les coupures de presse de l'époque comportant ces fausses informations. Et comme les archives du Monde n'ont jamais été corrigées, il arrive que les jeunes journalistes qui travaillent sur le sujet reproduisent les mêmes erreurs de nos jours.

Comment les médias ont-ils accueilli ton film ?

Globalement bien. Télérama, Libération, même Les Inrockuptibles ont chroniqué positivement. Deux exceptions : Franc-Tireur, un organe de presse de droite, mais ça c'était prévisible, et... Le Monde. Leur critique, signée Jacques Mandelbaum, est non seulement négative mais surtout très étrange : elle passe totalement sous silence le rôle du journal dans la désinformation de 1986. C'est un oubli tellement énorme qu'il en devient suspect.

On parle, en effet, d'un film qui démontre, documents et témoignages à l'appui, que Le Monde a joué un rôle majeur dans la diffusion d'une fausse thèse liant Abdallah aux attentats de 1986. Et la critique du Monde… n'en dit pas un mot.

Jacques Mandelbaum, qui a signé l'article, est critique cinéma. Il n'est ni journaliste d'investigation, ni spécialiste du Proche-Orient, ni familier des dossiers antiterroristes. Or il s'est mis en tête de « contre-enquêter » sur un film qui repose sur cinq ans de travail, des dizaines d'entretiens, des archives judiciaires, des documents diplomatiques, des témoignages de magistrats, de policiers, de journalistes…

Sa « contre-enquête » a consisté à aller chercher trois ou quatre informations sur Internet, probablement dans les archives du Monde, et à en tirer des conclusions hâtives. C'est exactement le travers que le film dénonce : l'absence de vérification, la dépendance à une source unique, la reproduction d'erreurs anciennes.

Le plus ironique, c'est que Le Monde dispose de journalistes parfaitement compétents pour examiner le sujet. Benjamin Barthe, par exemple, est un spécialiste du Proche-Orient. Ils auraient été beaucoup plus compétents pour réaliser une contre-enquête sur notre enquête, s'ils estimaient que celle-ci comportait des lacunes.

Tu as écrit au courrier des lecteurs. As-tu eu une réponse ?

Aucune réponse. Silence total. En revanche, ils ont discrètement modifié un passage de l'article en ligne, en reconnaissant que Le Monde avait bien participé à la désinformation en 1986. C'est la seule concession qu'ils ont faite. Ce geste minimal montre qu'ils savent très bien qu'ils ont un problème. Mais ils ne veulent pas l'assumer publiquement.

Et du côté de Mediapart cofondé par Edwy Plenel, comment a-t-on réagi à ton film ?

C'est peut-être le silence le plus révélateur de tous. Mediapart se revendique comme un média d'investigation, indépendant, critique, et sur le papier, L'Affaire Abdallah cochait toutes les cases pour les intéresser : raison d'État, ingérences étrangères, justice d'exception, pressions diplomatiques, désinformation médiatique… C'est un sujet Mediapart par excellence. Et pourtant : rien. Pas une ligne sur le film.

Ce silence ne peut pas s'expliquer par l'ignorance. Un journaliste de Mediapart est venu à une projection de presse du film tandis qu'une autre a reçu un lien du distributeur pour le visionner. Ils savaient donc ce que le film contenait, ce qu'il démontrait, et surtout ce qu'il révélait sur le rôle d'Edwy Plenel en 1986.

Mais le média, en tant qu'institution, n'a rien publié. Ce n'est pas un oubli. C'est un choix éditorial. Déjà, en 2013, lorsque Mediapart avait publié un semblant d'enquête sur l'affaire Abdallah, ils avaient omis d'évoquer le rôle d'Edwy Plenel dans cette histoire. Pourquoi font-ils de même lors de la sortie du film ? Probablement parce que L'Affaire Abdallah touche directement l'un des fondateurs de Mediapart... Critiquer le film, c'était devoir argumenter. En parler positivement, c'était valider le travail du film. Et en parler tout court, c'était devoir évoquer la responsabilité de Plenel dans la désinformation de 1986. Résultat : le silence. Le silence comme aveu.

Pourquoi l'affaire Abdallah est-elle restée si longtemps dans l'ombre médiatique ?

En grande partie, parce qu'Abdallah portait cette étiquette infamante de « terroriste ». Les grands médias ne se précipitent pas pour documenter des injustices commises à l'égard de « terroristes ». Ils se disent, consciemment ou inconsciemment, « ce n'est pas grave », « ça ne vaut pas une enquête », voire « bien fait pour eux ». C'est mon hypothèse. Seule la presse militante ou engagée (Le Monde diplomatique, Afrique-Asie, L'Humanité) a suivi le dossier pendant des décennies. La presse mainstream, elle, a pratiqué l'omerta. Seule RFI fait exception. Une émission comme « Affaires sensibles » (France Inter) aurait dû consacrer une émission à l'affaire Abdallah depuis ses débuts (2014) étant donné que la durée de détention d'Abdallah était déjà hors norme à l'époque et que les ingérences des États-Unis dans le dossier judiciaire s'avéraient multiples. Or Fabrice Drouelle a attendu 2024, soit 10 ans, pour s'intéresser à cette histoire, et seulement après que son confrère Benoît Collombat, journaliste à la cellule investigation de Radio France, a réalisé une enquête sérieuse – tardive, certes, mais solide – pour « Secrets d'info » (France Inter). Que ce soit dans Le Monde ou sur France Télévisions, il aura fallu attendre 2024 pour que le sujet commence enfin à être traité. Pendant dix ans (2014-2024), on a assisté à un véritable blackout.

Le site de critique des médias Arrêt sur Images en a-t-il parlé ?

Oui mais de manière anecdotique à deux reprises [2]. On pourrait penser que l'affaire Abdallah, et en particulier l'opération de désinformation de 1986, serait pour eux un sujet naturel [3].

À l'époque où il avait son émission sur France 5, Daniel Schneidermann, le fondateur d'Arrêt sur images, n'avait pas enquêté sur le rôle du Monde dans l'affaire Abdallah alors qu'il connaissait très bien cette histoire pour avoir partagé la vie de l'écrivaine Chloé Delaume. Or celle-ci est... la nièce de Georges Abdallah. Est-ce parce qu'il était aussi journaliste au Monde à l'époque de l'opération de désinformation de 1986 que Schneidermann s'est interdit d'enquêter ? Faut-il y voir une sorte de vieux réflexe corporatiste ? Dans la BD [4] consacrée à cette affaire, nous lui avions posé la question : il estimait alors qu'il y avait des sujets plus intéressants.

Pourquoi ton film a-t-il été refusé par les chaînes de télévision ?

Parce que les chaînes n'apprécient pas trop les films mettant en cause les institutions médiatiques et mettant à l'honneur des résistants arabes. Les responsables des programmes documentaires sont frileux. Une critique des médias, surtout lorsqu'elle touche à des institutions puissantes comme Le Monde ou à des affaires d'État, a peu de chance d'être financée. Et pas question pour elle de présenter Abdallah comme un résistant, ce qu'il est pourtant, objectivement. Son profil de militant communiste, internationaliste, prenant les armes contre une puissance étrangère (Israël) et son principal soutien (les États-Unis), n'est-il pas proche d'un Missak Manouchian, récemment panthéonisé ? S'il s'était battu pour les Ukrainiens – contre la Russie donc – plutôt qu'en faveur des Palestiniens – soit contre Israël –, c'est certain que les grands médias se seraient intéressés à lui. En tant que « terroriste arabe », Abdallah cochait toutes les mauvaises cases.

La chaîne de télévision franco-allemande Arte a refusé le film pour de drôles de motifs : « C'est une histoire spécifiquement française […] qui ne concerne guère nos voisins européens » a répondu, sans rire, la directrice adjointe de l'unité Société et Culture d'Arte France. On l'a aussi envoyé à France Télévisions et à Netflix qui n'ont même pas répondu.

Le cinéma est-il devenu le dernier espace de liberté ?

Probablement. Avec l'édition livre où j'ai pu publier, avec le dessinateur Malo Kerfriden, une version BD de cette enquête, plus fouillée, plus étoffée, intitulée Dans les oubliettes de la République (éditions Delcourt). Mais c'est un espace fragile. Le cinéma permet encore de produire des films indépendants comme celui-ci. On trouve encore, dans l'économie du long-métrage documentaire, des ressources financières pour réussir à mener à bien un travail d'investigation long, rigoureux, sans pression, pour ne pas avoir à s'autocensurer. Il faut juste déjouer la censure économique, la principale. Ma productrice Annie Gonzalez est très forte pour cela. Elle trouve des financements. On sollicite aussi les spectateurs et spectatrices par le biais d'appels à dons. Bref, c'est encore possible de faire ce genre de film, nous ne sommes d'ailleurs pas les seuls à le faire, mais on touche un public plus restreint qu'à la télévision. On a même une audience inférieure à celle de youtubeurs ou d'influenceurs sur les réseaux sociaux, qui ne constituent pas une alternative car ils n'ont pas la capacité de produire ce genre de films.

Tu t'inscris dans une tradition de critique radicale des médias. Quels sont tes repères ?

Dans les années 1990, la critique des médias était vive. Les sociologues Patrick Champagne et Pierre Bourdieu ont été déterminants. Sur la télévision est un texte fondateur : il montre que les journalistes sont pris dans un champ social avec ses contraintes, ses hiérarchies, ses intérêts. Bourdieu explique que les journalistes ne sont pas libres : ils sont soumis à des logiques d'audience, de concurrence, de rapidité, qui les poussent à produire une pensée conforme, rapide, peu critique. L'affaire Abdallah en est une illustration parfaite. Serge Halimi, avec Les Nouveaux Chiens de garde, a prolongé ce travail en nommant les choses. Et les responsables du système. Il a montré comment une poignée d'éditorialistes occupent l'espace médiatique, comment ils se cooptent, comment ils verrouillent le débat public. L'avènement d'Acrimed a aussi apporté quelque chose d'essentiel : la rigueur. La critique des médias, ce n'est pas un coup de gueule, c'est un travail de veille, de documentation, de contextualisation. Alain Accardo et Gilles Balbastre, enfin, ont apporté une dimension essentielle : les journalistes ne sont pas seulement des individus qui manquent de courage ou de rigueur. Ils sont des agents pris dans un système social. Avec Journalistes précaires, ils ont montré que la précarité induit structurellement un journalisme de mauvaise qualité, superficiel, docile... Je n'ai pas cité Julien Brygo, Olivier Cyran, Daniel Mermet, Nina Faure, le journal PLPL (Pour Lire Pas Lu), Zaléa TV (devenu Les Mutins de Pangée), et j'en oublie, qui ont eux aussi contribué à forger une critique radicale des médias.

Mais dès son irruption, cette critique radicale des médias a été concurrencée par des formes plus soft comme l'émission de télévision « Arrêt sur images ». Le système a cette capacité de récupérer tout ce qui peut s'insérer dans la société du spectacle, faire marchandise, et de mettre rapidement en place des ersatz. Il a donc recyclé la critique des médias dans les médias mainstream, mais en faisant en sorte qu'elle soit anecdotique, qu'elle ne remette fondamentalement rien en cause.

Aujourd'hui, avec les réseaux sociaux, on est passé à une autre étape. Les formats courts privilégiés par Instagram, TikTok et compagnie, renforcent un conservatisme structurel, favorisent les idées préconçues. La journaliste Léa Polverini a montré l'effet produit par les réseaux sociaux sur le glissement à droite des électeurs. Les plateformes numériques valorisent des vidéos courtes, des contenus brefs, faisant appel à l'émotion plus qu'à la raison. Cette dernière nécessite un temps d'installation et d'exposition bien plus long. Pour contrer les idées dominantes, essentiellement de droite voire d'extrême droite, les réseaux sociaux ne sont pas des alliés, même si certains youtubeurs continuent d'y croire. Sans compter qu'on peut revenir à des mécanismes de censure à l'ancienne, comme lorsque Youtube, propriété d'Alphabet (Google), censure les vidéos iraniennes hilarantes se moquant de Donald Trump et de l'impérialisme américain.

Quel est, pour toi, l'enjeu de la critique des médias aujourd'hui ?

La critique des médias doit être radicale – au sens d'aller à la racine. Comprendre les structures, les intérêts, les logiques sociales qui produisent l'information. Pas seulement pointer des erreurs individuelles. L'Affaire Abdallah montre qu'un récit médiatique, même faux, peut devenir une vérité sociale, judiciaire et politique. C'est pour cela que la critique des médias n'est pas un luxe intellectuel : c'est une nécessité démocratique. Une dernière remarque : les grands médias sont a-historiques, ils racontent les choses collés à l'actualité. Or, il faut se battre pour des mises en perspective historique. C'est ce que j'ai tenté de faire dans mes derniers films où il est question de l'histoire des FARC (Colombie) et de celle d'Abdallah et des FARL (Liban/Palestine). Il ne faut pas cesser de se référer à l'Histoire, pour ne pas se faire avoir.

Propos recueillis par Mathias Reymond


[1] Propos tenus par Alain Marsaud dans L'Affaire Abdallah : « Georges Ibrahilm Abdallah, il va prendre réclusion criminelle à perpétuité, officiellement, pour avoir assassiné l'Israélien et les deux Américains, mais en réalité il morfle – je le sais parce que j'en ai discuté avec mes collègues qui étaient juges à la cour d'assises, qui ont jugé – il morfle pour les attentats [de 1986]. »

[2] L'ancien journaliste du Monde Georges Marion est revenu sur cette affaire en 2013 et en 2016 le site a aussi documenté la pression qu'avait exercé Hillary Clinton sur Laurent Fabius.

[3] Soyons honnêtes : Acrimed n'en a jamais parlé... avant cet entretien.

[4] Dans les oubliettes de la République - Georges Ibrahim Abdallah, Pierre Carles et Malo Kerfriden, Delcourt, 2024.

04.05.2026 à 11:57

Frédéric Martel, une tournée promo au secours de l'Occident

Jérémie Younes

Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.

- Journalistes et auteurs /
Texte intégral (2599 mots)

Sur la réception médiatique du dernier « livre événement » de Frédéric Martel.

« Voici un livre événement, une enquête monumentale sur tous ceux qui nous détestent ! Et quand je dis "nous", c'est nous, les citoyens français, les Européens, l'Occident, nos valeurs… » Nous sommes le 10 avril dans l'émission « Quotidien » (TMC), et Yann Barthès reçoit le nouvel héraut de l'Occident : le journaliste Frédéric Martel. Celui-ci vient de sortir un livre, Occidents (Plon, 2026), qui se présente comme une « enquête monumentale » composée de « plus de 1 900 entretiens » [1], « sur 8 ans », « dans 52 pays ». Un travail qui n'a toutefois pas empêché Frédéric Martel de tenir une émission hebdomadaire (« Soft Power ») sur France Culture durant la même période. Ou encore d'éditer les « Dits et écrits » de Jack Lang [2]. Un véritable bourreau de travail !

La thèse de Martel est audacieuse : « Cet Occident c'est au fond un fantasme », explique-t-il sur le plateau de « Quotidien », « c'est quelque chose qui a été inventé par nos ennemis pour nous critiquer… » Yann Barthès et son équipe semblent intéressés par cette théorie et se reconnaissent spontanément dans le « nous » de Martel :

- Yann Barthès : Pourquoi le -s à « Occidents », et pourquoi la boîte d'allumettes [sur la couverture] ?

- Frédéric Martel : La boîte d'allumettes parce qu'ils veulent mettre le feu, ils allument des mèches, […] c'est « Nous » face à « Eux ».

« Nous face à eux »

« Ce n'est pas seulement un livre, c'est une mine d'or », surenchérit le chroniqueur Paul Gasnier, qui n'a pas de mots assez forts pour exprimer son admiration : « Un travail colossal », composé de « portraits passionnants », « une fresque qui cartographie ceux qui nous détestent ». Encore ce « nous » qui paraît naturel à tout le plateau, et ce vague sentiment de citadelle assiégée par le monde barbare « qui nous a encerclés ». Gasnier poursuit : « Au fil du temps, "Occident" est devenu le synonyme d'un autre mot, de "démocratie", et donc la haine de l'Occident est devenue la haine de la démocratie. »

Démocratie contre dictature, civilisation contre barbarie, Occident contre Orient, « nous contre eux » : on reconnaît évidemment la filiation idéologique, depuis le concept de « despotisme oriental » jusqu'à celui de « choc des civilisations ». Espérons que « nos ennemis » ne franchiront pas Poitiers…

« Un grand livre de droite »

Avec un tel programme, Frédéric Martel ne pouvait que s'attirer les faveurs de la presse réactionnaire. Sans surprise, son ouvrage (« un pavé de plus de 600 pages ») est acclamé par toutes les nuances de la presse de droite. Pour Le Point, il s'agit « d'un guide de survie intellectuelle pour temps sauvage » (1/04) ; pour Les Échos, c'est une « passionnante nouvelle enquête du si talentueux Frédéric Martel » (15/04) ; Le Figaro a lu une enquête « foisonnante et précieuse » (15/04). Pourtant l'auteur de ce livre, comme tient à le préciser Sébastien Le Fol dans Le Télégramme (11/04), « n'est pas éditorialiste à Cnews, mais journaliste à France Culture. Il se réclame d'une gauche libérale et européenne ». Il est vrai qu'on aurait pu s'y tromper. « La détestation de l'Occident est l'une des aversions les plus répandues sur la planète », poursuit Le Fol, et le « livre édifiant » de Martel « nous en dévoile toute l'étendue ». Cette haine de l'Occident est produite « par les Occidentaux eux-mêmes », nous dit l'éditorialiste, qui voit dans cette « pathologie » le « poison lent » de la « haine de soi ». Le même Sébastien Le Fol reprend la plume quelques jours plus tard pour nous revendre le même livre, cette fois dans L'Express (14/04). Un entretien tout en complicité avec l'auteur qui culmine dans ces questions : « L'Occident est selon vous devenu "le grand vilain" dans le monde entier. Pourquoi cette détestation globale ? » ; « Israël est-il la pointe avancée de l'Occident, comme l'affirme Benjamin Netanyahou ? »

Du haut de ses 600 pages et de ses « 8 ans d'enquête », Martel manquerait presque d'adversaires à sa mesure : il inscrit son œuvre comme une « réponse » à Edward Saïd et à « l'orientalisme » ; balaye Fanon en fustigeant sa critique de l'universalisme occidental ; s'oppose à Marx et au Monde diplomatique : « En effet, la haine de l'Occident a été inventée essentiellement... en Occident. Les grands auteurs antioccidentaux sont européens, à commencer par Marx ; Fanon était français et Saïd parlait mieux anglais qu'arabe. » Sur la pensée postcoloniale, Martel va plus loin encore : « Ce courant intellectuel ne pourra jamais être légitime ni pris au sérieux tant qu'il ne prendra pas en compte les dérives, et parfois les échecs, de la décolonisation. » Et en fin d'entretien, le pompon :

- Sébastien Le Fol : Le meilleur démenti à la détestation de l'Occident, ce sont les migrations, selon vous. Où vont les gens ? Dans les pays occidentaux encore bien souvent !

- Frédéric Martel : Observons avec bienveillance le chemin des migrants. Les peuples votent avec leurs pieds. […] L'Occident reste le principal modèle, la boussole des migrants.

Le Figaro ne pouvait pas passer à côté d'un tel ouvrage. C'est Eugénie Bastié qui se charge de la recension (15/04). Elle aussi a remarqué en Frédéric Martel un homme « de gauche libérale », « particulièrement courageux » puisqu'il n'hésite pas à être d'accord avec elle, et, notamment, à dire du mal de la pensée postcoloniale : « La fabrique de l'ennemi occidental a servi de carburant idéologique et d'assurance-vie à des régimes autoritaires qui, de l'Algérie au Rwanda, se servent de la victimisation perpétuelle pour asseoir leur régime et exploitent sans vergogne la mauvaise conscience des Occidentaux. Avec la complicité d'intellectuels gauchistes participant à la haine de soi. » « Victimisation », « mauvaise conscience », « intellectuels gauchistes », « haine de soi » : les items de la pensée automatique de droite sont cochés. Sur X, le journaliste Jean-Dominique Merchet ne s'y trompe pas, et commente, enthousiaste : « Même s'il se revendique de gauche, le journaliste Frédéric Martel vient de publier un formidable livre de… droite ! » Bastié regrette néanmoins que Martel n'assume pas plus fermement l'aspect « choc des civilisations » de son ouvrage. Et de conclure : « Une civilisation peut mourir assassinée. Elle peut aussi mourir de ne plus savoir ce qu'elle est et d'où elle vient. »

« Les amis de Monsieur Mélenchon » et le Venezuela

La tournée médiatique de Frédéric Martel se poursuit et le voici invité des « Grandes Gueules » sur RMC (16/04), dans une ambiance que l'on a connu plus incisive. Dans la journée, quatre minutes de cet entretien vont être extraites par la radio pour faire un gros titre (et un article séparé) : « La révélation du jour - Frédéric Martel : "5 anciens ministres de Chávez m'ont dit qu'il avait financé, avec Maduro, des amis de Jean-Luc Mélenchon. Le parquet a été saisi pour financement illégal" ». Avec les « 8 ans d'enquête », les « 2 000 entretiens » et les « 52 pays », c'est l'autre emballage marketing du livre : celui-ci contiendrait des révélations sur un financement illégal « de Mélenchon et ses amis » (c'est la formule que Martel emploie partout). Arrêtons-nous un instant sur le gros titre de RMC : « 5 anciens ministres de Chávez », « m'ont dit que », « des amis de Jean-Luc Mélenchon » : à un tel niveau d'imprécision, difficile d'appeler cela une information. La fin de la phrase confinerait presque à la désinformation : quand Frédéric Martel affirme que « le parquet a été saisi pour financement illégal », il faut en fait comprendre qu'après avoir lu son livre, le député RN Julien Odoul a fait un courrier à la procureure de la République de Paris : « Julien Odoul ne veut pas laisser passer, écrivait le JDD le 3 avril, dans un courrier adressé à la procureure de la République de Paris, il évoque des éléments issus de l'ouvrage Occidents. Enquête sur nos ennemis du journaliste et chercheur Frédéric Martel. »

Un aspect des choses qui n'avait pas échappé au Point, qui avait dégainé dès le 1er avril : « De Mélenchon à Douguine : Frédéric Martel dévoile les réseaux secrets des ennemis de l'Occident ». Dans les « bonnes feuilles » publiées par le magazine se trouve le chapitre « L'argent du Venezuela », où l'on comprend qu'une partie des « révélations » de Martel ne sont pas si nouvelles, puisqu'elles reposent notamment sur le témoignage de l'opposant vénézuélien Rosmit Mantilla, exilé en France, et qui avait déjà formulé ses mêmes accusations contre Mélenchon (de façon tout aussi vague) dans une lettre ouverte publiée (déjà) par… Le Point, en 2019. Peu importe, Frédéric Martel aura compris que la presse était friande de cet aspect, qui permet de rapprocher le Hezbollah, Mélenchon, Xi Jinping, le régime algérien et Steve Bannon. Atlantico se saisit des « révélations » de Martel le 4 avril et se réjouit : « Les emmerdes volent décidément en escadrille pour la mélenchonie qui, dans le sillage de la mort de de Quentin Deranque et des tribulations policières de Rima Hassan, devra peut-être faire face à sa propre affaire de financements libyens... » En réalité, comme le note Libération un mois plus tard (2/05), les accusations de Martel n'ont pas de bases matérielles : « Cette grave mise en cause, basée uniquement sur des déclarations sans s'appuyer sur des documents, interroge. » Et le journal d'ajouter : « Ses détracteurs lui ont toujours trouvé une tendance à relier des points à la hâte pour confirmer ses thèses, à parfois préférer la légende à la réalité. Mais là, Martel voit les choses en grand : "C'est l'un des plus gros scandales de ces vingt dernières années". »

L'« enquête » de Martel intéresse jusque dans le journal confidentiel de Laurent Joffrin, LibreJournal, où l'on retrouve une autre recension particulièrement enthousiaste sous la plume de Bernard Attali (frère jumeau de). Avec ce passage édifiant : « En cherchant à expliquer l'Occident par les haines qu'il suscite, Martel finit par nous éclairer sur ce que nous sommes. Et ce que nous sommes, à cet instant du récit, c'est une civilisation qui, à force de s'interroger sur ses propres crimes historiques — réels, indiscutables —, a perdu le réflexe élémentaire de se défendre. L'autocritique, vertu libérale par excellence, s'est retournée contre elle-même : elle est devenue, dans certains cercles, une forme de capitulation anticipée. » Un véritable cri du cœur que nous serions tentés de résumer ainsi : « Occident, défends-toi ! »

***

Pour vendre son livre, Frédéric Martel a réalisé une tournée audiovisuelle royale en avril : le 8, il est l'invité des « Matins » de France Culture (la radio qui l'emploie) ; le 10, il est l'invité de 9h30 sur BFM-TV, puis le soir sur « Quotidien » ; le 11, France Inter lui accorde une heure entière, chez Thomas Snégaroff ; le 12, il est sur Loopsider, face caméra ; le 16, il est aux « Grandes Gueules » (RMC) ; le 18, le voici sur Franceinfo ; le 25, sur CNews.

Une telle surface médiatique donne l'occasion de dire pas mal de choses, mais, comme le veut l'exercice de la promotion, Frédéric Martel se répète souvent. Sur Loopsider, dans un format destiné aux réseaux sociaux, il fait néanmoins une déclaration qui permet de comprendre pourquoi son ouvrage a reçu un accueil si favorable : « Si vous aimez ce livre, vous êtes de gauche. Et si vous n'aimez pas ce livre, vous êtes d'extrême gauche. Et c'est la même chose à droite. » Avec son enquête « monumentale », et comme adore le faire l'espace médiatique, Martel croit avoir redéfini « l'arc de la raison », en confondant toutes les critiques de « l'Occident » (lui-même confondu avec « la démocratie libérale »), qu'elles viennent de Poutine ou d'Algérie, du Hamas ou de Caracas, de Mélenchon ou d'Orbán. Face à tant de confusion, l'analyse critique n'était pas à l'ordre du jour – tout juste une enquête à demi-critique de Libération (2/05), qualifiant Martel de « globe-trotter des idées ». Devant un « grand livre de droite », le rôle que se donne la presse dominante n'est pas d'analyser ou de décrypter ; mais de promouvoir et de prescrire.

Jérémie Younes


[1] « Le chiffre peut paraître farfelu » écrit pudiquement Libération (2/05).

[2] Jack Lang : Une révolution culturelle - Dits et écrits, Bouquins, 2021.

30.04.2026 à 10:41

« Affiche antisémite de LFI » : matrice d'un délire

Extrait de Marc Joly et Christian Savestre, « En finir avec le déni », Anamosa, 2026.

- Des livres : présentations et extraits / , ,
Texte intégral (3957 mots)

Nous reproduisons un extrait de l'ouvrage de Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, paru chez Anamosa le 16 avril 2026.

Matrice d'un délire

Nous prions le lecteur, la lectrice, de s'armer ici de patience. Il va en falloir pour aller au fond de cette affaire de l'« affiche antisémite de LFI ». Mais cela ne sera pas inutile : il n'est pas si courant d'assister au surgissement d'un délire collectif, à partir d'une matrice identifiable et en réponse à une nécessité vitale d'expulsion du stigmate elle-même compréhensible, à condition de se doter des bons outils. L'enquête sur ce genre de mécanisme de défense peut être perturbante, car il semble avéré par la clinique que l'organisation du transfert des affects négatifs a besoin, pour réussir, d'être alimentée par le sentiment d'un triomphe narcissique absolu sur l'objet utilisé comme dépotoir et repoussoir. Tout élément susceptible de contrarier si peu que ce soit un tel triomphe doit être repoussé, ce qui accroît l'invention délirante, jusqu'à ce que l'opération s'arrête net, du fait de ses contradictions insurmontables, pour laisser place à la conviction inébranlable d'avoir eu raison, d'avoir pris l'autre en défaut et de tenir enfin la preuve certaine, sécrétable par simple allusion, du caractère maléfique de l'ennemi haï.

11 mars 2025, vers 18 h 30 puis à 20 h 00. Afin de mobiliser pour une marche qui doit avoir lieu le 22 mars contre « le racisme et le fascisme » (celle-là même au cours de laquelle Frank Tapiro se convaincra d'avoir entendu chanter « À bas les juifs », ce qui participe d'un seul et même délire), La France insoumise met en ligne sur sa page Instagram deux visuels, qui représentent successivement l'animateur Cyril Hanouna et le journaliste Pascal Praud, principaux visages des médias du milliardaire catholique d'extrême droite Vincent Bolloré.

Les jours précédents, toute une série de visuels avaient été diffusés de la même manière dans la perspective de cette marche du 22 mars : 21 février (photo de Steve Bannon faisant un salut nazi) ; 23 février (photo d'Elon Musk exécutant également un salut nazi) ; 28 février (six visuels dénonçant l'extrême droite dans le monde, en France et ses relais médiatiques) ; 10 mars (trois visuels représentant Trump, Poutine et une colombe de la paix).

L'un des six visuels diffusés par LFI le 28 février 2025.

11 mars 2025, 21 h 45. Le journaliste Jules Torres, chef de service au Journal du dimanche et au JDNews, mais aussi chroniqueur sur CNews et Europe 1 (autant dire qu'il est une pièce maîtresse des médias Bolloré), « tweete » un montage (sans en indiquer l'origine) qui place en vis-à-vis l'un de l'autre le visuel de LFI représentant Cyril Hanouna et une affiche du film de propagande nazi Le Juif éternel.

Le commentaire, insidieux, faussement interrogatif, se veut sobre : « À gauche, une affiche de propagande nazie pour le "Le Juif éternel" (1940), un film antisémite. À droite, une affiche de La France Insoumise visant Cyril Hanouna. Les mêmes ficelles visuelles pour désigner un ennemi. Jusqu'où iront-ils ? »

Mettons-nous un instant à la place de la personnalité dirigeante de LFI ayant validé, entre autres, les deux visuels représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud. Pouvait-elle anticiper leur dissociation et le soupçon, qui pèserait sur l'un d'eux, d'avoir été généré à partir de mots-clés suffisamment orientés pour correspondre aux traits d'une caricature antisémite ? Devait-elle nécessairement, spontanément penser à l'iconographie antisémite nazie ? Cette personne et celle(s) en charge de concevoir lesdits visuels (et dont le tort est d'avoir utilisé pour ce faire une IA générative, Grok), même dotées d'honnêtes connaissances sur le IIIe Reich et la Deuxième Guerre mondiale, peuvent ne pas y avoir songé (ce n'est pas leur culture politique), leur impératif axiologique et pratique étant de dénoncer le rôle de la bollosphère dans la diffusion-normalisation des fantasmes de l'extrême droite.

11 mars 2025, vers 23 h 00. Le dessinateur Joann Sfar relaye sur ses réseaux sociaux le montage en question, et officialise, sous le coup de l'émotion, ce que le message de Jules Torres n'avait fait que suggérer :

LFI puise désormais dans la pire tradition de l'imagerie antijuive pour sa communication. Pas une semaine ne passe sans que ce parti ne se vautre dans le harcèlement antijuif ou les dogwhistle antisémites. La question devient simple : Un parti antijuif a-t-il le droit d'exister dans l'espace républicain ? À ce jour quiconque refuse de voir est complice. Il existe des lois contre le racisme, l'antisémitisme et le harcèlement. Le programme LFI semble se résumer désormais au harcèlement des Français juifs. Merci d'éviter de m'écrire en commentaire qu'il s'agit d'une affiche de lutte contre l'extrême droite ou contre Hanouna. La dernière fois que ce genre d'image était sur les murs de Paris c'était sous Pétain ! LFI n'a plus rien à faire dans l'espace républicain. Ce parti est officiellement antijuif.

Ce commentaire définitif se diffuse comme une traînée de poudre, et contribue à imposer l'idée selon laquelle LFI aurait intentionnellement « recyclé », sans contestation possible, une iconographie « antijuive » ou « typiquement antisémite », conformément à une stratégie du dog whistle qui consisterait à envoyer des messages apparemment anodins à une clientèle spécifique disposée à en déceler le contenu radical (en clair, ici, l'électorat musulman…). Les condamnations pleuvent ; la polémique enfle ; LFI retire le visuel incriminé.

12 mars 2025, 17 h 12, « On marche sur la tête » (Europe 1). « C'est une caricature qu'ils ont faite, et une caricature qui nous ramène aux heures les plus sombres, bien entendu, et, pour moi, il n'y a aucun doute, c'est fait sciemment. Ils ont tenté le coup, comme d'habitude, […] ils font des tests, comme ça, mais sachez-le, ils ne le font pas par hasard, La France insoumise : ils savent qu'il y a une grande partie de leurs électeurs qui vont apprécier cela, ben oui », réagit Cyril Hanouna. Il ajoute que Pascal Praud est « une victime collatérale » : « Comme ils avaient fait l'affiche sur moi, où ils ont eu le temps de la travailler, qu'ils avaient fait ça depuis des jours et des jours, ils ont eu le temps de me caricaturer, et ils l'ont mise ; après, ils se sont fait taper sur les doigts sur les réseaux, donc ils se sont dit : "bon il faut sortir un autre mec, sinon on va dire qu'on est antisémites" ; ils se sont dit : "ben sortez Praud". Alors ils n'ont pas eu le temps de le caricaturer complètement, ils ont juste fait une bouche un peu bizarre […] c'est vite fait, et le pauvre Pascal s'est retrouvé sur les affiches. Donc voilà. [...] Je vous le dis : c'est vrai ». L'utilisation répétée du pronom personnel « ils » et de locutions comme « sachez-le » ou « je vous le dis » (courantes chez Hanouna) renforcent la logique de centration obsessive sur un objet dont les intentions maléfiques de longue main et la déloyauté des procédés sont pointées sans appel.

12 mars 2025, vers 20 h 30, « TPMP » (C8). Avec calme, en plein triomphe narcissique, sûr de sa toute-puissance et de la malfaisance de l'objet honni, Cyril Hanouna prolonge dans son émission de C8 la même projection persécutive : « Ils ont grossi tous les traits, ils ont fait une caricature. […] Pascal Praud, il était même pas prévu dedans. [...] Aujourd'hui, on peut le dire : la LFI est clairement un parti antisémite. […] L'extrême droite, aujourd'hui, c'est l'extrême gauche ». Le transfert projectif est achevé. Le chroniqueur Gilles Verdez campe l'électeur de LFI inconséquent, veule et qu'« on ne peut pas respecter » (« on ne peut pas vous respecter », lui lance Hanouna). Tout en reconnaissant que LFI a produit une « affiche de la honte », « clairement antisémite », Verdez affirme vouloir continuer à voter pour ce parti et essuie les leçons de morale et les moqueries affligées de ses partenaires de jeu, qui ont le beau rôle. Hanouna lui fait subir sa traditionnelle séance d'humiliation publique : « Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte, et je le dis, et je le pense, vous êtes une honte, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous savez très bien pourquoi je dis cela, vous êtes une honte, Gilles Verdez, vous êtes une honte, vous êtes une honte pour la France, vous n'aimez pas la France, vous n'aimez pas les Français, vous n'avez plus rien à faire dans ce pays, pour moi ! Quand on n'aime pas la France, on la quitte ! Excusez-moi, mais c'est vrai : quand on n'aime pas la France, on la quitte ! » Toute une vision du monde. « La prochaine étape, c'est le passage à l'acte », surenchérit le député du Rassemblement national Julien Odoul, présent sur le plateau.

14 mars 2025, 16 h 12. Un autre député du RN, Philippe Schreck, demande à ses équipes de tester une commande comportant le mot « juif » pour démontrer que LFI aurait bien voulu obtenir du logiciel Grok « le même résultat que celle [l'affiche] de Goebbels en 1935 ». Il rend public le « résultat » de leur « travail » sur son compte X et sur YouTube. C'est parfaitement grotesque.

14 mars 2025, vers 19 h 40, « Face à Philippe de Villiers » (CNews). Le journaliste Eliot Deval introduit un nouveau chapitre, « Les affiches de la honte de LFI », de l'émission de CNews qu'il anime chaque vendredi autour de l'ex-député de Vendée Philippe de Villiers :

Eliot Deval : Autre sujet à présent Philippe de Villiers : La France insoumise a ciblé deux de nos confrères, deux de nos amis, à savoir Cyril Hanouna et Pascal Praud, à travers des affiches pour un rassemblement organisé le 22 mars prochain intitulé « Manifestations contre l'extrême droite, ses idées et ses relais ». Et ils ont été accusés – et vous voyez donc ces images – d'avoir emprunté pour représenter Cyril Hanouna des codes antisémites des années 1930. LFI a retiré ce visuel, mais n'a jamais présenté ses excuses ni exprimé le moindre regret.

Contrairement à ce qu'on aurait pu attendre, ce ne sont pas deux visuels – ceux représentant Cyril Hanouna et Pascal Praud – qui sont alors montrés aux téléspectateurs et téléspectatrices de CNews, mais, en plein écran, trois images, de gauche à droite : un portrait en noir et blanc de Cyril Hanouna, à propos duquel aucune information n'est livrée ; le visuel incriminé de LFI ; une affiche du film « documentaire » Der ewige Jude, réalisé en 1940 sous la supervision de Joseph Goebbels.

Philippe de Villiers prend ensuite la parole. Tout le temps que dure son intervention, les trois mêmes photos restent à l'écran et personne – ni lui, ni Eliot Deval, ni le journaliste Geoffroy Lejeune dont le rôle se limite à mettre en valeur le patriarche – ne fournit la moindre explication quant au choix éditorial consistant à les associer et, en particulier, quant au statut du portrait de gauche. Sa tirade a été soigneusement préparée :

Philippe de Villiers : Nous sommes devant en fait un antisémitisme historiquement référencé, puisque c'est le morphotype du juif éternel du film de Goebbels Le Juif éternel. C'est aussi référencé avec le stéréotype du juif ploutocrate de la vieille gauche, en fait. On oublie qu'elle était profondément antisémite : Proudhon, Jaurès. C'est un antisémitisme qui est politiquement assumé. Un antisémitisme électoraliste. Un antisémitisme communautariste, pour aller chercher les voix dans les banlieues, c'est aussi simple que ça. C'est un antisémitisme qui est protégé, ignifugé, immunisé, c'est-à-dire qu'en fait la justice ne s'en occupe pas et la société médiatique le protège, c'est-à-dire on n'en parle pas. Et enfin, j'insiste là-dessus quand même, il y a des gens qui devraient être gênés : tous ceux qui ont fait l'alliance. C'est un antisémitisme d'appoint, pour les forces électorales qui ont besoin au deuxième tour des élections législatives de faire une alliance. C'est-à-dire que le camp du bien, il accepte ça ! [...] Le camp du bien contre le camp du mal, et le camp du bien, on a le droit d'être antisémite : voilà !

Philippe de Villiers mobilise un vocabulaire issu du bouillon idéologique de l'extrême droite – de l'idée d'hérédité et de déterminisme bio-racial suggérée par le terme « morphotype » à la dénonciation drumontienne de la « ploutocratie juive » – pour mieux l'attribuer projectivement à la gauche et briser ainsi tous les liens qui, dans son histoire, la rattachent au « camp du bien » (du combat d'un Jaurès pour l'innocence du capitaine Dreyfus à la résistance antifasciste). L'ancien député parachève ce transfert projectif en évoquant, la larme à l'oeil, le souvenir de son père, Jacques, lieutenant fait prisonnier par les Allemands en juin 1940 (internement plus présentable que la brève incarcération ultérieure de l'officier, pour cause de participation aux activités de l'OAS) [1].

Magie de la projection. Les sentiments et les visées existentielles de la partie qui projette sont vierges du passé de la collaboration et de Vichy, de toute idée de racisme, de tout soupçon de compromission historique avec le fascisme et l'antisémitisme nazi, c'est-à-dire avec « le camp du mal », puisque : le racisme, c'est les autres ; l'antisémitisme, c'est les autres ; le fascisme et le nazisme, c'est les autres ; Vichy, c'est les autres. « Les polémiques récurrentes sur les statuts d'insulteur et d'insulté : "la violence, c'est les autres [2]" », que relève Cédric Passard dans le champ politique, doivent beaucoup à la systématisation par l'extrême droite et ses relais médiatiques, aux dépens de LFI, d'un mécanisme d'évacuation par projection de toutes les traces insupportables laissées par la collaboration avec le mal ultime, le nazisme hitlérien. Ce processus n'a cessé de gagner en intensité ces derniers temps et s'embarrasse de moins en moins de subtilité. « LFI, c'est la France insoumise ou la France de Vichy ? », interroge ainsi Frédéric Haziza sur Radio J, le 14 décembre 2025.

15 mars 2025. Jules Torres écrit dans les colonnes du Journal du dimanche que « le mouvement de Jean-Luc Mélenchon s'enferre au mieux dans le déni, au pire dans la victimisation ».

16 mars 2025, 10 h 07, « Le Grand rendez-vous » (CNews). La machine CNews élève d'un cran son activité de projection persécutive centrée sur LFI en soumettant à la question le coordinateur de celle-ci, Manuel Bompard.

Le même dispositif de visuels est utilisé. Il faut que le coordinateur de LFI reconnaisse publiquement la perception que lui prête comme si cela n'était pas discutable l'éditorialiste Mathieu Bock-Côté :

- Pierre de Vilno : Vous allez voir à l'écran trois visuels, celui d'une photo de Cyril Hanouna non modifiée, votre affiche qui représente donc le visage de Cyril Hanouna modifié sur un fond noir et une affiche nazie des années 1930. Ma première question Manuel Bompard, c'est : qui a eu l'idée de fabriquer un tel visuel ?

- Mathieu Bock-Côté : Vous voyez cette affiche quand elle sort, avant de la diffuser, vous, je ne doute pas un seul instant que vous avez une culture historique. Vous voyez cette image avant qu'elle soit diffusée, vous vous dites : « mais bon Dieu, c'est le juif Süss ! », c'est une représentation nazie, je dis, vous vous rendez compte que l'intelligence artificielle a généré une image qui marque une proximité nette avec l'imaginaire nazi, ça vous le constatez avant de la diffuser ?

- Manuel Bompard : Quand je le constate, c'est au moment où ces différents visuels sont mis en comparaison […].

- P de V : Je parle des deux premières, les deux premières. Vous voyez bien que, là, c'est un portrait de Cyril Hanouna que vous pouvez retrouver sur Internet, qui n'est pas retouché…

- M B : Mais elle n'a pas été retouchée. Cessez de dire des choses qui sont inexactes !

- P de V : Mais vous venez de me dire qu'elle a été retouchée par l'intelligence artificielle…

- M B : Mais non elle n'a pas été retouchée, elle a été produite par de l'intelligence artificielle. Ça n'a aucun rapport : il n'y a pas de volonté de modifier volontairement des traits du visage.

- P de V : Philippe Schreck qui a fait la manip sur Grok a dit que pour faire cette affiche il fallait utiliser le mot « juif » !

On remarquera que Manuel Bompard se garde d'évoquer le « portrait » non « retouché » d'Hanouna, malgré l'insistance de Vilno : sans doute a-t-il senti le piège dans lequel il s'agissait de l'entraîner en le faisant jouer au jeu scabreux des comparaisons (ce portrait pouvant précisément faire penser à… l'affiche de Der ewige Jude, « documentaire » prisé aujourd'hui encore par des militants néonazis qui ne manqueraient pas de sortir de l'ombre si jamais l'extrême droite, la vraie, devait arriver au pouvoir).

En bref, il y a ce que la simple logique (une logique psychosociale élémentaire) permet d'avancer : la jonction entre un réflexe sociocentrique (perception judéocentrée déterminée par une échelle particulière de référence, en la circonstance la mémoire traumatique de la Shoah) et une stratégie d'expulsion projective du stigmate d'antisémitisme mise en œuvre par l'extrême droite sur le dos de la gauche a contribué à ce qu'un montage qui, en d'autres temps, serait passé inaperçu ou aurait unanimement semblé grotesque ou pervers (voire antisémite en lui-même) soit reçu de manière absolument indiscutable comme la preuve des intentions évidemment « antisémites » d'un parti de gauche appelant à combattre l'extrême droite. Et il y a ce que l'enquête (une enquête elle-même élémentaire) a pu dans un second temps confirmer. Par l'entremise d'un ami, l'un d'entre nous a eu la possibilité de s'entretenir le 12 février 2026, à l'Assemblée nationale, avec une personnalité dirigeante de LFI. Nous pouvons certifier que le même prompt a été utilisé pour générer les visuels d'Hanouna et de Praud (du genre « Hanouna/Praud, visage méchant, agressif ») [3]. Il va de soi que ledit prompt ne fait aucune référence aux origines juives d'Hanouna. Il a été décidé, à LFI, de ne plus produire de visuels représentant des visages de personnalités.

Marc Joly et Christian Savestre, En finir avec le déni, Anamosa, 2026, p. 45-56.


[1] Notons que Jacques de Villiers, maire d'un village vendéen de 1947 à 1983, a fait mettre en berne le drapeau de sa mairie à la mort de Pétain, en juillet 1951. Voir Yves Hello, Vichy, collaboration, épuration en Vendée, La Crèche, Geste, 2015.

[2] Cédric Passard, « Introduction. Le théâtre politique de l'insulte », in C. Passard (dir.), Les Usages politiques de l'insulte, Paris, Classiques Garnier, 2024, p. 18.

[3] Nous ne citons pas ce prompt précisément pour des raisons judiciaires.

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