Publié par l’association Alter-médias / Basta !
08.10.2026 à 17:47
Les multinationales françaises courtisent Javier Milei. Le très libertarien président argentin Javier Milei était à Paris le 1er octobre. Entre deux sorties contre la gauche et contre les dépenses publiques, il a été accueilli en grande pompe à l'Élysée et a reçu un prix aux côtés de l'économiste Philippe Aghion, qui confirme au passage ses affinités avec l'extrême droite économique. Une conférence était organisée ce même jour par l'ambassade d'Argentine pour vanter le climat (…)
- Revues de presse / Argentine, France, Europe, lobbying et influence, justice économique, climat & énergie, TotalEnergies, Palantir
Les multinationales françaises courtisent Javier Milei. Le très libertarien président argentin Javier Milei était à Paris le 1er octobre. Entre deux sorties contre la gauche et contre les dépenses publiques, il a été accueilli en grande pompe à l'Élysée et a reçu un prix aux côtés de l'économiste Philippe Aghion, qui confirme au passage ses affinités avec l'extrême droite économique. Une conférence était organisée ce même jour par l'ambassade d'Argentine pour vanter le climat d'investissement dans le pays, à laquelle on participé des représentants de plusieurs multinationales tricolores, dont Eramet (lithium), Auchan, Danone et Louis-Dreyfus (agroalimentaire) et TotalEnergies, avec une « allocution spéciale » du PDG Patrick Pouyanné qui annoncé un investissement de 10 milliards de dollars en Argentine.
TotalEnergies et climat : la Caisse des dépôts fait un pas. Mieux vaut tard que jamais. Interpellée depuis des années par les défenseurs du climat, la Caisse des dépôts et consignations avait toujours refusé d'ouvrir le dossier de ses participations dans TotalEnergies. Les révélations de l'Observatoire des multinationales, il y a quelques mois, sur les milliards d'euros qu'elle a investis dans capital du champion français du pétrole et du gaz ont fini par la forcer à bouger. Elle vient d'adopter une nouvelle politique par laquelle elle s'engage notamment à ne plus souscrire aux obligations de multinationales pétrolières, dont celle de TotalEnergies. La Caisse reste certes à son capital, mais elle s'abstiendra désormais de contribuer à ce qui est le principal mode de financement des nouveaux projets d'énergies fossiles. Plus de détails sur le site de Reclaim Finance.
Pas de place pour Palantir en Europe. Une coalition de syndicats, d'associations et des mouvements lance un appel à la Commission européenne et aux gouvernements des pays-membres pour qu'ils mettent fin à leurs contrats avec Palantir. L'entreprise d'analyse de données fondée par Peter Thiel et dirigée par Alex Karp est devenue l'emblème du « techno-fascisme » du fait des déclarations volontairement provocatrices de ses dirigeants et de ses contrats avec, entre autres, les armées étasunienne et israélienne et la police anti-migrants ICE. Lire notre enquête sur l'entreprise et sur ses contrats en Europe.
Une dépendance très profitable. TotalEnergies a plus importé de gaz naturel liquéfié en Europe que n'importe quelle autre multinationale, alerte l'ONG Oil Change International dans un rapport. Et près des trois quarts de ce gaz proviennent de Russie et des États-Unis, deux pays avec lesquels le groupe français a noué des liens privilégiés mais qui ne brillent pas par leur attitude amicale vis-à-vis du vieux continent. TotalEnergies prévoit même d'augmenter ses importations dans les années qui viennent, alors même que la consommation européenne devrait baisser.
Pesticides for ever. Dans le cadre de sa politique de destruction des normes sanitaires et environnementales (lire nos enquêtes), la Commission européenne a approuvé la semaine dernière l'Omnibus X sur les pesticides. Le texte est une invitation à maintenir éternellement sur le marché du vieux continent des substances toxiques sans possibilité de régulation. Pas très étonnant, dès lors que, comme le montre un rapport de Corporate Europe Observatory, spécialiste des lobbys bruxellois, l'Omnibus reprend souvent mot pour mot les demandes des industriels des pesticides et des lobbys de l'agriculture industrielle. Des manifestations sont prévues ce week-end dans toute la France contre cet Omnibus.
Force de frappe. Dans un nouveau rapport, l'association Zero Waste France dresse le tableau du lobby des emballages en France. Une galaxie d'entreprises, de fédérations professionnelles et d'autres structures qui déclarent au total 2,5 millions de dépenses de lobbying pour l'année 2025. Par comparaison, Zero Waste et Surfrider Foundation, les deux ONG environnementales actives sur le dossier des déchets, affichent des dépenses de... 43 000 euros, soixante fois moins. Une disproportion de moyens qui explique peut-être que les mesures visant à réduire ou taxer les emballages soient assez souvent rejetées par les législateurs.
Les salariés de TotalEnergies en grève. Si le groupe pétrogazier profite à plein de la guerre au Moyen-Orient et des tensions géopolitiques, avec des niveaux de bénéfices record, cela ne semble pas « ruisseler » beaucoup vers ses salariés français, qui étaient en grève le 8 octobre. En cause : les conditions de travail dégradées dans les raffineries et autres filiales du groupe, et des salaires qui stagnent à des niveaux très bas, comme le détaille L'Humanité. Fait rare : même quelques stations-service appartenant à TotalEnergies ont été fermées pour cause de grève. La direction avait tenté de désamorcer le mouvement en versant 1000 euros sur les primes annuelles à venir. En vain.
08.10.2026 à 07:30
Alors qu'étudiants et lycéens se rejoignent pour dénoncer les conditions de misère qui leur sont imposées, un secteur de recherche continue à bénéficier de centaines de millions d'euros de financements publics : celui de l'IA. Un « pognon de dingue » sous forme d'aides directes et via le crédit d'impôt mécénat qui profite massivement, et sans transparence, au secteur privé. Et en particulier, en bout de chaîne, aux géants étatsuniens de la tech.
Alors que les universités ne parviennent (…)
Alors qu'étudiants et lycéens se rejoignent pour dénoncer les conditions de misère qui leur sont imposées, un secteur de recherche continue à bénéficier de centaines de millions d'euros de financements publics : celui de l'IA. Un « pognon de dingue » sous forme d'aides directes et via le crédit d'impôt mécénat qui profite massivement, et sans transparence, au secteur privé. Et en particulier, en bout de chaîne, aux géants étatsuniens de la tech.
Alors que les universités ne parviennent plus à payer leurs enseignants, que la précarité étudiante explose et que la recherche française est en « plein décrochage », il existe un pan de l'enseignement supérieur qui, lui, voit les financements publics affluer, à coups de dizaines de millions d'euros par an ou plus : celui de l'IA. « Quand j'ai ouvert ma boite mail à la rentrée, celle-ci était remplie de dizaines de propositions de candidatures pour des projets de recherche sur l'IA en France ou au niveau européen », sourit Marc Tommasi, chercheur en informatique à l'université de Lille.
L'IA occupe la première place des « priorités stratégiques » de recherche au sein du plan d'action pour 2027 élaboré par l'Agence nationale de la recherche (ANR), l'entité nationale chargée de répartir les crédits pour la recherche scientifique. Un engouement qui affecte aussi les autres disciplines universitaires. « Aujourd'hui, intégrer le mot IA dans son projet de recherche permet d'obtenir plus facilement des crédits. Sinon, c'est plus compliqué », nous glisse Pierre Bataille, sociologue à l'université de Grenoble. « Le mot IA agit comme un 'buzzword' auprès des financeurs publics », acquiesce Lucas Gierczak, post-doctorant en mathématiques à l'université d'Aix-Marseille, et membre de l'association Acadamia.
Cette priorité donnée à l'IA est un choix délibéré du pouvoir exécutif, désireux de faire de la France une « grande puissance de l'IA », selon les termes d'Emmanuel Macron en 2025. Dès 2018, la Stratégie nationale pour l'IA (SNIA) revendiquait « le pari de positionner la France sur des segments prometteurs de l'IA et de faire émerger les champions de demain ». Arrivée en cette fin d'année 2026 au terme de sa deuxième phase, la SNIA prévoyait de mobiliser 2,2 milliards d'euros de cofinancements public-privé, dont une partie importante (850 millions) issue du plan France 2030 (lire nos enquêtes).
Ces déclarations ont-elles été suivies d'effets, et si oui, qui en a profité ? Si le traçage de ces montants constitue un exercice délicat, tant les acronymes et les budgets se cumulent, il semble clair que les financements accordés à ce champ de recherche ont explosé depuis 2018. Nous nous sommes plongés dans la base de données publique de l'ANR, qui couvre à la fois les aides directes qu'elle alloue pour la recherche, et les fonds qu'elle redistribue dans le cadre de France 2030. Au total, selon ces chiffres, l'État a engagé 1,3 milliard d'euros pour la recherche sur l'IA entre 2018 et 2024, dernière année pour laquelle les données sont disponibles. Soit, sur la même période, deux fois plus que pour la physique quantique, ou trois fois plus que pour la santé mentale, deux autres axes de recherche déclarés prioritaires par l'agence.
C'est ce que j'appelle la politique scientifique de l'État.
L'année 2024 représente à elle seule près de la moitié de ces engagements. Cette année-là, l'ANR a financé 178 projets de recherche sur l'IA, contre seulement 44 en 2018, pour un montant total de 625,6 millions d'euros, dont les trois-quarts proviennent du plan France 2030. À titre de comparaison, l'agence disposait en 2024 d'un budget propre de 926 millions d'euros pour financer tous ses appels à projets, toutes disciplines confondues. « Les organes de pilotage de la recherche donnent plus facilement de l'argent pour des projets scientifiques sur l'IA que pour d'autres, note Marc Tommasi. C'est ce que j'appelle la politique scientifique de l'État. » Le chercheur craint que « ces choix stratégiques déshabillent les autres champs de recherche ».
Ces aides ne couvrent cependant pas tous les financements publics dédiés à la recherche en IA. D'autres lignes du budget de l'ANR, par exemple pour les frais de fonctionnement des laboratoires, ou pour des modes de recherche spécifiques (comme le programme Carnot, qui vise à renforcer les liens entre entreprises et laboratoires), peuvent également servir à la recherche en IA. En outre, certains fonds dédiés à l'IA issus de France 2030 ne passent pas par l'Agence nationale de la recherche. C'est ainsi que plusieurs organismes de l'Enseignement supérieur et de la recherche (ESR), comme le CNRS ou Centrale Lyon, ont reçu 45 millions d'euros au total pour « neuf projets d'envergure » en IA.
Enfin, toujours via France 2030, 87 millions d'euros seront distribués à des initiatives plus ciblées pour « former des cohortes de jeunes et d'actifs à savoir développer, intégrer ou travailler avec l'IA ». Sans oublier le recours massif au mécénat, qui ouvre droit à des crédits d'impôts très généreux. Ni les fonds européens, « qui distribuent des millions d'euros dans le secteur », souligne Matthieu Lequesne, président de l'association Acadamia. « Le financement de la recherche tel qu'il existe aujourd'hui est très complexe à comprendre. Les modes de financement s'accumulent : il s'agit de plus en plus de dispositifs ad hoc, d'appels à projet ponctuels, sans pérennisation sur le long terme, juge-t-il. Avoir une vision d'ensemble du système n'est pas facile. C'est de plus en plus opaque, y compris pour les agents de l'État en charge de cette politique. »
Une bonne partie de cette manne d'argent public bénéficie aux « Clusters IA », un dispositif créé en 2019, lors du lancement de la SNIA. Ces instituts de recherche spécialisés, basés à Grenoble, Nice, Toulouse et Paris, ont reçu la majorité des soutiens, « dans une logique de concentration assumée ». Depuis 2024, ils ont été rejoints par cinq autres laboratoires. Ils s'accaparent la moitié des subventions débloquées en 2024 par l'ANR pour l'IA, soit 340 millions d'euros sur plusieurs années. En tout, selon notre décompte, ces « Clusters IA » se sont vus attribués depuis leur création près de 471 millions d'euros. Ce qui représente cinq fois plus que le déficit cumulé des universités françaises, qui s'élevait à 91 millions d'euros en 2025, selon un rapport produit lors des Assises du financement des universités en 2026.
Lors de la création des « Clusters IA » en 2018, l'exécutif affirmait vouloir contribuer à la « formation à l'échelle de la nouvelle génération d'experts pour la recherche publique, privée et les entreprises deeptech » à travers un « mode de financement très incitatif à la recherche partenariale et collaborative ». C'est peu ou prou ce à quoi appelait le rapport sur l'IA de l'ancien député macroniste Cédric Villani, sur lequel s'est basé le gouvernement pour élaborer sa stratégie. Pour rapprocher le monde de la recherche du secteur privé, ce dernier recommandait au gouvernement d'apporter un « financement de base conséquent » aux instituts pour leurs frais de fonctionnement, tout en faisant « appel aux financements privés » pour la recherche, via notamment le recours au mécénat « en particulier auprès des startupers de l'IA qui ont réussi ».
Cette ouverture au privé comptait d'ailleurs parmi les critères de sélection établis par l'ANR dans son Appel à manifestation d'intérêts (AMI) lancé en 2023 pour créer de nouveaux « Cluster IA ». L'agence déclarait ainsi attendre des universités candidates qu'elles favorisent leur « capacité à interagir et favoriser le développement des startups innovantes », développent une « stratégie de recherche intégrant les besoins du monde professionnel pour renforcer ou établir des partenariats industriels » et fournissent « le nombre d'intervenants en IA issus des entreprises » en leur sein. Une façon assumée de mettre les moyens de la recherche publique au service du secteur privé.
Parmi les 16 membres du comité d'évaluation, sept sont issus du privé, notamment son coprésident, Antoine Bordes, passé par Meta et maintenant cadre d'Helsing, une « licorne » européenne qui fournit des solutions d'IA pour la défense.
« Une des raisons pour lesquelles nous n'avons pas gagné l'AMI tient à notre manque d'accompagnement par le privé », témoigne Marc Tommasi, dont le laboratoire lillois avait candidaté à l'appel de l'ANR. Le comité d'évaluation de l'AMI, chargé de l'étude des candidatures, reflète bien ce mélange des genres. Parmi ses 16 membres, sept sont issus du privé, notamment son coprésident, Antoine Bordes, passé par Meta et maintenant cadre d'Helsing, une « licorne » européenne qui fournit des solutions d'IA pour la défense. On peut également citer Laurent Daudet, cofondateur de Light On, une startup française d'IA qu'il a maintenant quittée pour un poste de cadre à l'ENS-Ulm, et Juliette Mattioli, experte en IA pour Thales.
Les grandes entreprises ont été au rendez-vous de cette « recherche partenariale et collaborative », puisque selon un décompte gouvernemental daté de 2024, les quatre plus anciens « Clusters IA » ont permis la création de plus de 150 chaires de recherche et de 454 contrats de doctorants ou post-doctorants. Comme nous l'avons expliqué dans nos enquêtes sur le mécénat à Polytechnique et à l'École normale supérieure, les chaires consistent pour une entreprise ou un groupe d'entreprises à financer un ou une scientifique pour mener des activités de recherche, voire de formation, sur un thème qu'elle choisit, et ce de façon défiscalisée, c'est-à-dire en obtenant en contrepartie des crédits d'impôt mécénat. Avec pour résultat, souvent, d'orienter la recherche et l'enseignement des établissements publics dans un sens qui leur est plus favorable. « Aucune entreprise ne finance de la recherche qui nuirait à ses intérêts », nous expliquait le sociologue Joan Cortinas Muñoz, sociologue à l'université de Bordeaux et coauteur en 2023 d'un rapport sur le financement privé de la recherche.
Le laboratoire Pr[ai]rie (« PaRis Artificial Intelligence Research InstitutE ») constitue l'emblème de cette politique. Lancé en 2019 au sein de l'université Paris-Dauphine-PSL, l'institut de recherche compte parmi ses entités fondatrices l'ENS-Ulm, l'institut Pasteur, le CNRS et l'université Paris Saclay, mais aussi des Big Tech étatsuniennes, comme Google (via Deep Mind, la filiale d'IA de la multinationale), et Meta. Mais ce ne sont pas les seules : d'après un communiqué de presse, Amazon, Microsoft, Google, Nokia et Pfizer « participent » également à cet institut. Parmi ses entreprises partenaires, on peut citer encore Orange, Sanofi, Thales, Mistral AI, Chapsvision et bien d'autres. La directrice de Prairie, Isabelle Ryl, occupe le poste de conseillère IA auprès du président de la République. Elle a également participé au Comité de l'intelligence artificielle générative lancée en 2023 par l'ancienne première ministre, Élisabeth Borne, aux côtés notamment du fondateur de l'entreprise Mistral AI, Arthur Mensch, de l'économiste Philippe Aghion, de l'ancien directeur scientifique de Meta, Yann Le Cun, ou de la présidente du conseil d'administration de l'ENS, Anne Bouverot.
Une forme d'industrialisation du mécénat, qui se vérifie dans le nombre de chaires au sein de l'institut, qui s'élevait dès 2019 à 45.
« Sur le plan socio-économique, PR[AI]RIE repose depuis sa création sur un modèle original de mécénat pur, avec des cotisations annuelles s'élevant à 200 000 euros pour les grands groupes, 10 000 pour les PME et 1 000 pour les startups, favorisant un écosystème dynamique sans contrepartie de propriété intellectuelle », précise le site de l'ANR. Une forme d'industrialisation du mécénat, qui se vérifie dans le nombre de chaires au sein de l'institut, qui s'élevait dès 2019, selon Isabelle Ryl, à 45, financées par 16 groupes industriels. À titre de comparaison, l'ENS-Ulm ne compte aujourd'hui que 13 chaires de mécénat. Tout ceci dans une opacité la plus totale : ni le contenu des recherches financées par les entreprises, ni le nombre actuel de chaires à Prairie n'est indiqué sur le site de l'institut. Contacté, celui-ci n'a pas répondu à nos sollicitations.
Prairie n'a d'ailleurs même pas d'existence physique, car ses membres sont affiliés à des universités déjà existantes, comme l'ENS-Ulm, Dauphine, ou les Mines-Paris. Une manière peut-être d'échapper aux cadres habituels de gouvernance du monde universitaire. « Nous n'entendons jamais parler de Prairie, confirme un élu syndicaliste membre du conseil d'administration de Paris Dauphine, qui souhaite garder l'anonymat. Ce qui est sûr, c'est que ce laboratoire finance de la recherche privée pour de l'innovation. L'enjeu pour PSL, via ce laboratoire, c'est de se faire le relais de la politique du ministère. »
Ce statut singulier n'a pas empêché Prairie de toucher en 2024 une subvention de 75 millions d'euros de l'ANR. Dans le budget 2025 de l'université Paris-Dauphine, la dotation annuelle de 13,5 millions d'euros pour Prairie, issue de cette subvention, dépasse largement celles des autres champs de recherche. En seconde place, on trouve un autre poste de dépense IA, à hauteur de 4 millions d'euros. C'est un master d'ingénierie généraliste sur le développement durable qui arrive en troisième position, avec 3,5 millions d'euros de financements annuels. Soit près de quatre fois moins que le budget accordé à Prairie.
L'institut « encourage également l'entrepreneuriat et vise la création de 50 nouvelles startups deep tech d'ici 2030, soutenues par un fonds d'investissement de 150 millions d'euros », abondé par les entreprises partenaires. Parmi les startups créées et liées à Prairie, on peut citer Sonio, rachetée en 2024 par Samsung, ou Enhance Lab, dont le patron, Jean Ponce, siège au sein du directoire de Prairie. Un mélange des genres qui est monnaie courante aux États-Unis, selon Sacha Alanoca, doctorante en gouvernance de l'IA à l'université de Stanford, et cofondatrice du Stanford critical AI group : « Je discutais avec un ami à l'université qui me disait ne pas connaître de professeur à Stanford qui ne possède pas une société ou une startup en IA. »
Parce que le débat démocratique mérite mieux que la com' du CAC 40.
Faites un donLes mêmes constats valent pour les autres « Clusters IA », où les partenariats de recherche public-privé sont légion. Le laboratoire MIAI (« Multidisciplinary Institute in Artificial Intelligence ») de l'université Grenoble-Alpes a accueilli au total 79 chaires de recherche depuis sa création en 2019 (dont 44 actuellement en cours). Parmi les 130 partenaires privés ou mécènes du laboratoire, on trouve sensiblement les mêmes noms qu'à Prairie : Microsoft, Schneider Electric, Meta ou encore Huawei. « MIAI Cluster encourage activement le transfert de technologies et la collaboration entre le monde universitaire et l'industrie. L'institut soutient l'innovation par le biais de chaires industrielles […] et de partenariats stratégiques avec des entreprises allant des PME aux grands groupes internationaux », peut-on lire sur son site. Plusieurs doctorants du MIAI ont rejoint le privé après leur thèse, comme Arthur Mensch chez Deep Mind (avant de fonder Mistral AI), et d'autres chez Meta ou Amazon. Qu'importe pour le laboratoire grenoblois, qui a reçu en 2024 de l'ANR une dotation de 70 millions d'euros sur cinq ans, et ambitionne de lever « plus de 36 millions d'euros de cofinancements industriels » d'ici 2030.
Le contenu des recherches ainsi financées reste encore une fois inconnu, de même que les montants en jeu.
Et ainsi de suite. Le laboratoire 3IA Côte d'Azur ne compte « que » 38 chaires de recherche, mais totalise toutefois plus de 140 partenaires privés, comme Google, Huawei ou Orange. L'institut ANITI de l'université de Toulouse a quant à lui lancé 19 nouvelles chaires en 2024, avec des multinationales comme Airbus, Capgemini, Thales Alénia Space ou encore Nokia. Enfin, le nouveau « Cluster IA » Hi ! PARIS, labellisé en 2024, et créé par l'Institut Polytechnique de Paris, HEC Paris, le CNRS et l'Inria, accueille 22 chaires de mécénat, et compte cinq donateurs principaux qui sont L'Oréal, Capgemini, TotalEnergies, Vinci et Schneider Electric. Le contenu des recherches ainsi financées reste encore une fois inconnu, de même que les montants en jeu. On sait seulement, grâce à la commission d'enquête sénatoriale sur les cabinets de conseil que Capgemini finance à hauteur de 500 000 euros l'institut Hi ! PARIS, selon une contribution écrite fournie par l'École Polytechnique.
En parallèle, la prestigieuse école d'ingénieurs dispose en son sein de six chaires de recherche sur l'IA, via la Fondation de l'X (lire notre enquête), financées entre autres par Cisco, Sanofi, Orange ou le Crédit Agricole. Elle s'est d'ailleurs battue devant les tribunaux pour empêcher que la teneur de ses conventions soit rendue publique.
L'ouverture de la recherche scientifiques française en IA aux entreprises privées n'est pas anodine. Et encore moins le fait que cette ouverture soit très largement étendue aux Big Tech, partenaires de la plupart des « Clusters IA ». Cela ne fait que renforcer la place déjà prépondérante qu'occupent ces multinationales dans toute la recherche en IA, celle qu'elles mènent en interne mais aussi celle qui est menée dans les établissements publics du monde entier. « En 2022, les Gafam ont dépensé plus de 200 milliards de dollars en recherche et développement. Sois deux fois plus que l'ensemble des universités étasuniennes la même année, toutes disciplines confondues », expose Marie Garin, chercheuse interdisciplinaire au Centre internet et société du CNRS.
Un chercheur établit un parallèle entre la stratégie d''influence de l'industrie du tabac et celle des Big Tech.
« Ces financements confèrent aux géants de la technologie une influence considérable sur ce qui se passe lors des conférences et dans le monde universitaire [à propos de l'IA, NDLR] », explique le professeur d'informatique à l'université de Toronto, Mohamed Abdalla, dans une étude sur le sujet. Le chercheur établit un parallèle entre la stratégie d''influence de l'industrie du tabac et celle des Big Tech, (parallèle reconnu par un ancien cadre de Meta en 2020) et démontre que 88 % des enseignants-chercheurs en IA, membres de prestigieuses universités étasuniennes, ont été employés, ont obtenu des financements ou des récompenses des Big Tech. « Leur emprise dans la recherche scientifique est vertigineuse », confirme Sacha Alanoca.
« J'ai assisté à des conférences sur l'IA où près d'un tiers des articles cités provenait des équipes de recherche des Big Tech, déplore Matthias*, enseignant en chercheur en informatique dans un établissement d'enseignement supérieur. Aujourd'hui, leur influence sur la recherche en IA atteint une ampleur démesurée, la situation est très alarmante. » « Les techs ont influencé de manière très forte les critères d'évaluation scientifiques en infiltrant les comités éditoriaux des revues », ajoute Nicolas Vayatis, enseignant-chercheur en mathématiques à l'ENS Paris-Saclay et directeur du centre Borelli. Selon Mohamed Abdalla, leur objectif est clair : « Décider ce qui fera l'objet de recherches et ce qui n'en fera pas. » Ce contrôle de la recherche se matérialise la plupart du temps dans l'orientation des projets scientifiques ou dans les thèmes des conférences. Parmi les domaines de recherche qui pâtissent, de ce fait, d'un manque de financement, on peut citer « les recherches en audit des modèles d'IA, sur la sécurité des algorithmes ou sur des modèles alternatifs », selon Matthias.
Au-delà de cette influence sur la direction de la recherche, les Big Tech n'hésitent pas à recourir à l'occasion à des pratiques de censure. Reuters a révélé en 2023 qu'un cadre de Google a demandé aux auteurs d'une publication scientifique de « veiller tout particulièrement à adopter un ton positif » dans leur travail. La multinationale a également explicitement exigé, toujours selon Reuters, que ses chercheurs consultent les équipes juridiques et celles chargées des relations publiques avant d'aborder certains sujets de recherche, comme la reconnaissance faciale. « En 2020, j'ai écrit deux articles scientifiques avec un chercheur de Google, dont un plutôt critique des modèles de langage d'IA. Les équipes juridiques de Google les ont bloqués pendant un an, et ceux-ci n'ont finalement jamais été publiés », témoigne Matthias. « J'ai eu connaissance de pressions exercées par certaines entreprises de la Tech, mais pas que, sur des chercheurs membres de laboratoires français », admet Nicolas Vayatis.
L'emprise grandissante des entreprises du numérique sur leur discipline de recherche, dont témoignent tous les scientifiques interrogés dans le cadre de cet article, se traduit aussi par un débauchage massif des universitaires. « Les Big Tech se sont imposés comme des acteurs légitimes de la recherche scientifique, énonce Marie Garin. En recrutant les meilleurs scientifiques, ils ont acquis une visibilité et une reconnaissance qui fait que l'on considère aujourd'hui des papiers produits par des chercheurs privés sur l'IA comme ce qui se fait de mieux dans la recherche. »
Ce milieu n'a pas développé de mécanismes pour gérer les conflits d'intérêts. Pourtant, on n'accepterait pas une situation similaire dans d'autres disciplines, comme en tabacologie ou dans le biomédical.
« Plusieurs membres d'équipes de recherche dont l'activité est au cœur de l'apprentissage machine sont partis dans le privé, notamment des chercheurs ayant une position pérenne », déplore Marc Tommasi. « La précarité des doctorants en général est telle qu'il est difficile pour elles et eux de refuser un poste dans les grosses entreprises d'IA, vue les salaires qu'elles proposent et leurs capacités de recherche », explique Matthias. Nicolas Vayatis observe lui « une aspiration massive des étudiants les plus brillants par des entreprises de la tech ». Un constat que tempère légèrement Marc Tommasi : « Les boites de la tech ont siphonné la recherche académique dans les années 2010, ils étaient très agressifs. C'est moins le cas aujourd'hui, même si rien n'a été mis en place pour y faire face. »
Selon Matthieu Lequesne, « les cumuls de fonctions entre le privé et le public dans ce champ de recherche se multiplient, avec très peu d'encadrement. Ce milieu n'a pas développé de mécanismes pour gérer les conflits d'intérêts. Pourtant, on n'accepterait pas une situation similaire dans d'autres disciplines, comme en tabacologie ou dans le biomédical. Après plusieurs scandales, il est apparu clairement que l'intérêt des laboratoires pharmaceutiques n'est pas toujours aligné avec l'intérêt général et des règles ont été mises en place pour limiter les conflits d'intérêts. Alors pourquoi ne pas appliquer ce cadre à l'IA ? »
Ces portes tournantes vont même jusqu'à nuire au débat public, où des personnes ayant des intérêts dans le secteur de l'IA sont présentées comme « expertes » du secteur. On peut citer Yann Le Cun, ancien cadre de Meta et fondateur d'une startup d'IA basée en France, régulièrement interrogé dans les médias sur tous les sujets ayant trait à l'IA. Et il est loin d'être le seul, comme le signalait déjà une tribune écrite par trois créateurs de contenus, publiée par le magazine Usbek & Rika.
Cette influence des Big Tech sur la recherche ne semble pas inquiéter le gouvernement, bien au contraire. Dès le discours de lancement de la Stratégie nationale pour l'IA en 2018, Emmanuel Macron se félicitait que « l'écosystème de talents français a convaincu Facebook, Google, Samsung, Deepmind » d'investir en France. Il affirmait que « l'excellence de notre recherche sera le terreau de nos champions industriels futurs. Pour cela, nous devons augmenter drastiquement la porosité entre la recherche publique, indispensable, et le monde industriel. »
Dans ce même discours, Emmanuel Macron appelait également à l'instauration d'une « souveraineté européenne » dans le secteur et au renforcement du cadre législatif du numérique, en ciblant explicitement les Big Tech. Huit ans plus tard, le bilan pose question. Les Big Tech orientent toujours les législations françaises et européennes selon leurs desiderata (lire notre enquête). Dans le domaine des infrastructures, le slogan de la « souveraineté numérique » sert à justifier des mesures pour faciliter l'implantation de datacenters contrôlés par des entreprises étrangères et pour des usages qui seront surtout monétisés au final par les Big Tech (lire notre enquête). Le même constat ne vaut-il pas pour les centaines de millions d'euros d'argent public alloués à la recherche et à l'enseignement dans le domaine de l'IA ? Non seulement ces financements dédaignent en grande partie les enjeux d'utilité sociale et les impacts de cette technologie, mais ils apportent surtout au final des innovations industrielles et un pool de chercheurs dans lesquels les géants étasuniens peuvent librement puiser. « Il est aujourd'hui urgent de faire de la recherche véritablement publique en IA, qui serve l'intérêt général et non celui des grandes entreprises du secteur », conclut Matthias.
07.10.2026 à 08:00
Les eurodéputées écologistes Majdouline Sbaï et Marie Toussaint ont demandé à 110 volontaires de neuf pays européens de faire tester leur sang pour détecter la présence ou non de PFAS. Parmi eux, « des mères de famille, des femmes enceintes, des riverains d'usines chimiques, mais aussi une délégation de quinze représentants syndicaux [d'entreprises produisant des PFAS] invités au Parlement européen à Bruxelles en juin 2026 ».
Résultat ? Ces « polluants éternels » ont été retrouvés dans la (…)
Les eurodéputées écologistes Majdouline Sbaï et Marie Toussaint ont demandé à 110 volontaires de neuf pays européens de faire tester leur sang pour détecter la présence ou non de PFAS. Parmi eux, « des mères de famille, des femmes enceintes, des riverains d'usines chimiques, mais aussi une délégation de quinze représentants syndicaux [d'entreprises produisant des PFAS] invités au Parlement européen à Bruxelles en juin 2026 ».
Résultat ? Ces « polluants éternels » ont été retrouvés dans la totalité des échantillons. Dans un quart des cas, et dans plus de la moitié des cas pour les hommes, les taux des quatre PFAS les plus réputés pour leur dangerosité (PFOA, PFOS, PFNA et PFHxS pour les intimes) dépassaient le taux de sûreté fixé par l'Agence européenne de sécurité alimentaire (EFSA).
Les deux parlementaires attirent particulièrement l'attention sur le TFA (acide trifluoroacétique), un PFAS issue de la décomposition d'autres substances chimiques et jusqu'ici peu surveillé, car considéré comme moins bioaccumulable que les PFAS précédemment cités. Présent dans tous les échantillons testés, le TFA commence enfin à attirer l'attention des autorités sanitaires. Il y a quelques mois, l'Agence européenne des produits chimiques a recommandé de le classer comme toxique pour la reproduction, tandis que l'EFSA a divisé par 3,5 la dose journalière tolérable de cette substance. Une récente étude de l'Anses en France avait retrouvé sa présence dans 92% des échantillons d'eau du robinet étudiés.
Ces alertes interviennent alors que l'Union européenne est plutôt engagée, sous prétexte de simplification, dans une grande entreprise de remise en cause de ses standards sanitaires et environnementaux, notamment en ce qui concerne l'encadrement de substances chimiques (lire notre dossier Dérégulations « made in Europe »). Quant aux PFAS, les pressions de l'industrie ont réussi à empêcher une limitation stricte de leur production, et le boom actuel de la construction de datacenters est en train de donner un nouvel élan à cette industrie.
Parmi les producteurs de PFAS, on compte deux groupes français, Arkema et Kem One. Un syndicaliste de l'usine de Kem One près de Lyon comptait parmi les volontaires testés.