21.08.2026 à 11:26

Le 26 juin dernier, l’animateur Guillaume Pley invite l’ancien directeur du Mossad, Yossi Cohen, à s’exprimer sur Legend, le podcast le plus écouté de France. Ce dernier assène sans contradiction un grand nombre de contre-vérités sur les plus graves des sujets. Cette interview, automatiquement traduite et doublée en anglais via l’Intelligence artificielle sur YouTube, cumule aujourd’hui plus de 1,2 million de vues et bénéficie ainsi d’une forte visibilité internationale. Or, selon Olivier Mannoni, grand traducteur français et essayiste, « Il faut s’interroger sur le sens des mots qu’on prononce. L’IA en est incapable. » En octobre 2026 paraîtra son nouvel essai, « La pensée piétinée: pourquoi le fascisme écrase la culture » (éditions Héloïse d’Ormesson), dans lequel il propose une analyse approfondie de l’état de la culture contemporaine, et des attaques auxquelles elle doit faire face. Il y élabore notamment une critique vigoureuse de l’IA. Il rappelle que, loin d’être une intelligence, le terme étant lui-même un « faux ami » de l’anglais « artificial intelligence », l’IA est seulement une machine à calculer, entièrement fondée sur les probabilités. Quand ses effets se conjuguent avec ceux que la violence politique fait subir aux mots, le résultat est dévastateur. Interview par Louison Lecourt
Je suis issu d’une famille de germanistes, qui l’est devenue d’une drôle de manière. Mon grand-père paternel était libraire. En 1939, il est appelé dans la marine comme conscrit. Après l’armistice de juin 1940, il se trouvait au large de l’Angleterre. Il est revenu à bord d’un bateau qui a été coulé par un sous-marin allemand. Mon père s’est alors retrouvé orphelin à l’âge de 6 ans, car il avait déjà perdu sa mère. Or, au lieu de développer une colère contre ceux qui l’avaient laissé dans cette situation, il s’est mis à apprendre l’allemand. Il est devenu professeur d’allemand et a passé toute sa vie partagé entre un amour profond pour la culture allemande et une haine profonde du nazisme. Puis, il a commencé à me faire apprendre la langue parce qu’il était absolument persuadé que pour que la guerre ne recommence pas, il fallait connaître l’autre, et notamment sa culture. Depuis mes 6 ans, je n’ai jamais cessé de la pratiquer. À noter aussi que je n’ai aucune formation en traduction littéraire pour l’allemand. C’est aussi qu’à l’époque, ça n’existait pas, c’est-à-dire dans la première moitié des années 1970.
J’ai commencé en 2012. Donc, j’avais déjà à peu près 40 ans de métier. Parmi mes activités de traduction, il y a une part qui est consacrée à la littérature, une part qui est consacrée à la philosophie, et la troisième est consacrée à l’histoire, et notamment à l’histoire du nazisme. Et puis, on m’avait demandé à deux ou trois reprises de traduire ce qu’on appelle des « textes sources », c’est-à-dire des textes directement issus du nazisme. Entre autres, j’ai traduit le journal de Goebbels et le journal de Rosenberg. Alors, quand le projet de refaire une traduction de Mein Kampf est arrivé fin 2011, à savoir une édition critique et commentée, on a naturellement pensé à moi. Et c’était un travail énorme puisque, dans l’édition finale, Mein Kampf représente un tiers du livre. Tout le reste, ce sont des commentaires et des notes de bas de page. Il s’agissait de déconstruire, mot à mot, le langage d’Hitler, de le mettre en contexte.


« Telle est la « vision du monde » nazie : on ne la connaît que trop bien, puisqu’elle a tragiquement guidé la politique d’Hitler après 1933. Or, tous ces éléments constitutifs se trouvaient déjà clairement affirmés en 1925-1926 », rappelle Florent Bayard, historien, codirecteur de Historiciser le mal, CNRS, 8 septembre 2021
Mais il existait déjà une traduction de Mein Kampf, sortie en France en 1934. C’était le fruit d’une collaboration absolument incroyable entre, d’une part, l’Action française et Fernand Sorlot, un éditeur maurrassien, et, d’autre part, des membres de la Ligue internationale contre l’antisémitisme (ensuite devenue la LICRA). Ils étaient tous persuadés, pour des raisons différentes, qu’il fallait publier ce texte. L’Action française était à l’époque un mouvement d’extrême droite, très dur (ce qui n’a pas toujours été le cas). Les maurrassiens était un mouvement antisémite, très réactionnaire, très attaché à l’ordre. Si les militants juifs de la LICRA sont venus les voir, c’était parce que les maurrassiens étaient aussi anti-allemands. Ils étaient absolument convaincus et, pour une fois, ils n’avaient pas tort, qu’Hitler faisait peser sur la France une menace militaire directe. Ils voulaient publier ce livre, non pas pour faire une propagande directe, mais au contraire pour expliquer qu’il y avait un très grave danger qui menaçait la France.
Les membres de la LICA avaient exactement la même motivation, sauf qu’il s’agissait d’expliquer qu’il y avait un risque dramatique qui pesait sur la vie des Juifs français et des Juifs européens. Ils ont ainsi convergé pour faire cette traduction et pour que les gens la lisent. Elle a donc été réalisée d’une manière qui respecte le texte, mais qui le simplifiait beaucoup car il était vraiment illisible en allemand. Et ça a bien fonctionné parce que la traduction française a été beaucoup lue en France. Je suis à peu près persuadé que très peu l’ont réellement lu dans sa version originale.
Je ne m’en sers pas du tout. Par contre, avec beaucoup de mes collègues, je travaille dessus. Ce n’est pas du tout une intelligence, contrairement à ce que dit le nom français, qui est une très mauvaise traduction. C’est une machine. L’IA est un système de probabilités. Alors, la machine va restituer des traductions déjà faites qu’elle est absolument incapable d’adapter aux réalités. Elle va utiliser un patrimoine de vocabulaire, de phrases, de textes qui ont été pillées sur un certain nombre de sites internet. Dans certains domaines pragmatiques, notamment la traduction technique, cela peut fonctionner. Dès que vous êtes dans des domaines plus sophistiqués, par exemple la traduction littéraire, elle est absolument inutilisable et je pense qu’elle le sera encore pendant plusieurs décennies. Si elle ne meurt pas d’ici là, parce que c’est une hypothèse qui ne peut pas du tout être exclue.
L’IA ne comprend pas le fond et peut vous faire faire d’énormes contresens. Et puis, elle a cette particularité de créer ce qu’on appelle des « hallucinations ». C’est un mot qui m’agace considérablement parce que tous les termes qu’utilisent les créateurs de ces pseudo-intelligences visent à les humaniser. Or, ce sont précisément des erreurs mathématiques, non des hallucinations comme l’esprit humain peut en avoir. Et cela peut être épouvantable. Dernièrement, un chercheur allemand m’a envoyé un texte qui avait été traduit par l’informatique. On lisait textuellement la phrase : « La guerre de 1806 en Espagne a donné naissance à l’Union européenne. » Je suis allé voir à quoi correspondait cette phrase. Et elle n’existait tout simplement pas dans le texte. La machine l’avait ajoutée. C’est un instrument qui est antinomique avec le travail que l’on mène. Beaucoup d’éditeurs ne veulent pas en entendre parler, au point que nous avons, dans nos contrats, une clause qui nous interdit d’utiliser l’intelligence artificielle.
Pour moi, c’est une possibilité qui est tout à fait réelle. Il y a quatre éléments majeurs. Le premier est économique. On a investi et on continue d’investir des sommes absolument hallucinantes. Pour l’instant, les systèmes que vous avez pour le grand public, sont gratuits. À un moment ou à un autre, ils vont devenir payants. Quand cela sera 50 euros par mois ou 1 000 euros par an, les gens poseront vraiment la question de l’utilité de ces engins qui, en fait, ne servent pas à 90 % de la population. Si ces investissements, aussi monstrueux soient-ils, n’ont pas de retour à terme, donc dans cinq à dix ans au maximum, les sociétés qui ont fait ces investissements tomberont comme dans un système de dominos.
Le deuxième point est l’enjeu écologique. L’IA absorbe une quantité d’énergie et d’eau pour rafraîchir les serveurs qui dépassent absolument tout ce qu’on peut imaginer. Le problème commence à se poser de manière cruciale aux États-Unis, où il y a des gens qui n’ont tout simplement plus d’eau à boire parce qu’on a installé des centres de données juste à côté d’eux. Et avec le réchauffement climatique, ça va devenir de pire en pire. On va avoir de moins en moins d’eau pour rafraîchir ces engins, qui vont consommer de plus en plus d’électricité et des centrales nucléaires qui vont fonctionner forcément de plus en plus mal.
Le troisième point, c’est la prise de conscience des risques absolument monstrueux que ces machines font peser sur l’humanité. C’est le slogan de ChatGPT, dans sa publicité : « Tout est pensé pour vous. » Donc, tout est pensé pour nous rendre service, mais cela signifie aussi que tout est pensé à notre place. L’intelligence humaine n’est pas un objet qu’on acquiert quand on est jeune et qu’on laisse ensuite en roue libre. C’est quelque chose qu’on va construire tout au long d’une vie. Si vous cessez d’apprendre à lire, à écrire, à raisonner parce que vous avez une machine qui le fait à votre place, vous vous retrouvez obligatoirement dans la même situation que n’importe quel quidam, moi compris, qui utilise systématiquement Maps pour se balader dans les villes. Pour ne pas se perdre, pour aller vite, pour ne pas faire de détour, on est devenu pratiquement incapable de retrouver son chemin seul, parce qu’on est habitué à ce que ces machines pensent l’orientation pour nous. À grande échelle, quand elles penseront effectivement pour nous, on aura perdu un certain nombre d’entraînements humains qui font la valeur de notre pensée. Par ailleurs, on est en train de se rendre compte que ces machines créées par l’homme sont aussi conçues pour être totalement autonomes. Et là, on commence à voir les premiers effets. On a des IA qui attaquent des sites, de leur propre chef. Et il y a des gens extrêmement sérieux, dont le patron d’Anthropic, qui expliquent que ces machines seraient capables de se retourner un jour contre nous.

La quatrième raison, c’est qu’on ne peut pas vivre dans un monde où des machines, aux mains de quelques multimilliardaires, feront la totalité du travail, et où la quasi-totalité de la population sera réduite à un statut de personnes séjournant seulement sur Terre, tandis que ceux qui détiennent le capital auront des sommes dont elles n’auront absolument jamais besoin. Et ça a commencé. La fortune qu’a accumulé Elon Musk, par exemple, n’a absolument plus aucun sens. Lorsque l’on voit que Musk a modifié les algorithmes de X et qu’il a entraîné Grok, son IA, sur des textes qui ont été puisés dans les littératures d’extrême droite européennes et américaines, c’est très, très effrayant. Cela fait ainsi quatre bonnes raisons pour lesquelles l’IA a, à terme, une possibilité de disparaître. Que tout ça s’arrête enfin, le jour où on aura repris un tout petit peu de raison.
Donald Trump est un excellent exemple. Il pose deux problèmes en traduction. D’abord, il y a quelque chose qui est très surprenant et qu’on ne souligne pas assez, c’est qu’en principe, un homme politique a un niveau de langage particulièrement élevé. De Gaulle a une langue extrêmement pure. Mais Nicolas Sarkozy, par exemple, a une langue qui est à la fois assez confuse et surtout qui va introduire dans le langage politique des éléments qui ne s’y trouvaient pas avant, à savoir, la violence et la vulgarité. Je pense notamment au « Casse-toi, pauv’ con » et « On va nettoyer au Kärcher les cités ». Un traducteur va intégrer tous les éléments du langage politique classique, puis il va voir quand cela dérape. L’intelligence artificielle ne les connaît pas. Donc, pour elle, tout est sur le même plan. Vous êtes au restaurant, on vous sert une assiette avec le dessert, l’entrée, les plats, on vous verse le vin dans l’assiette. Dans le cas de Trump, l’autre problématique rejoint celle de Mein Kampf, c’est-à-dire que ses discours sont complètement incohérents, confus, répétitifs. Il n’y a pas de syntaxe, ni de grammaire. Toutefois, il faut arriver à en tirer quelque chose et c’est un travail extrêmement compliqué. L’IA va réussir à faire une espèce de mot-à-mot et, très vraisemblablement, va partir dans tous les sens. Notre métier, ce n’est pas de rétablir de la cohérence là où il n’y en a pas. Par contre, on est capable de comprendre et d’intégrer l’incohérence d’un discours dans la traduction pour que le lecteur ait une idée de ce dont il peut s’agir.
Le deuxième point, ce sont les éléments de langage nazi qui se glissent dans les allocutions de Trump. Je pense que Trump n’a pratiquement jamais lu un livre de sa vie, donc je suis à peu près sûr qu’il n’a pas lu Mein Kampf. Mais on lui donne des éléments de langage à intégrer à son discours. Quand il parle des migrants qui « contaminent le sang de l’Amérique », quand il traite ses adversaires de « vermines », qu’il faut éliminer, on est dans le registre du langage nazi. Et l’IA va choisir des traductions qui perdront totalement la substance de ce discours. Si Trump parle des « ordures » du Minnesota [« Donald Trump a assuré que les Etats-Unis feraient « le mauvais choix [s’ils] continu[ent] à accueillir des déchets » (02/12/25, Le Monde), Ndlr], l’IA peut faire une interprétation en pensant qu’il y a un problème de décharge, de gestion des déchets. Elle ne fera pas le lien avec le mot « garbage », des discours précédents de Trump, et donc ne se souciera pas de savoir qu’il s’agit de désigner une partie de la population, les Somaliens en l’occurrence. Contrairement à ce que nous disent ses promoteurs, l’IA est juste une calculatrice et non une machine capable de reconstituer des contextes politiques, intellectuels, ou de reconstituer l’historique délirant d’un vieux président états-unien xénophobe et misogyne.
Je me fie beaucoup au livre d’Umberto Eco, Reconnaître le fascisme (Grasset, 2024), qui permet d’avoir une définition moderne du fascisme. Pas la définition historique du fascisme de 1943 en Italie, qui est assez limitée et pas très intéressante au niveau du langage. Il y a des éléments qui reviennent chez Trump et chez beaucoup d’autres orateurs d’extrême droite européens. D’abord, vous avez le mépris de l’autre. Ça, c’est un élément essentiel. Et donc, on va constament tenter de déprécier l’autre. C’est-à-dire que vous parlez d’un personnage et vous rajoutez systématiquement une nuance péjorative, collée à son nom, afin qu’on ne puisse pratiquement plus penser au personnage qu’avec cet adjectif. Je pense notamment à Abdul El-Sayed, cet élu qui vient d’être désigné au Michigan, auquel Trump rajoute systématiquement le prénom Mohamed. L’utilisation de termes dépréciatifs, Trump le fait quasi systématiquement, Hitler le faisait aussi, et Goebbels encore plus.
L’autre élément important, c’est la violence. Un langage politique qui est complètement débridé, qui n’a plus aucune limite et d’une violence verbale extrême. Et puis il y a l’incohérence, parce que le fascisme, contrairement à ce qu’on pense, n’a pas d’objectif clairement défini. La plupart du temps, son objectif est en fait de rétablir l’ordre social, au moyen d’une répression extrêmement violente qui passe par un État policier. Ce qui se passe, par exemple, avec l’ICE aux États-Unis en ce moment, c’est un désir de rétablir une hiérarchie sociale et raciale, de rétablir une société blanche majoritaire, avec la totalité des pouvoirs économiques et sociaux. En Allemagne, c’était la communauté nommée « aryenne ». Et pour tout ça, ils ont besoin d’un langage qui va introduire le mépris et qui va déshumaniser l’adversaire, que ce soit l’adversaire politique ou l’adversaire ethnique. Ainsi, avec Trump, on tient bien les trois éléments principaux du langage fasciste tels qu’ils se réexpriment aujourd’hui.
Oui, il y a un certain nombre de choses. L’extrême droite utilise à la fois la violence et la dissimulation. À partir du moment où la répression, notamment contre les Juifs, a commencé en Allemagne, on a utilisé toute une série d’euphémismes pour désigner ce qui était en train d’arriver. Et là, on constate qu’en Europe, c’est à peu près la même chose. Si vous prenez le terme « remigration », par exemple, qui est de plus en plus utilisé, c’est un mot qui, a priori, ne veut pas dire grand-chose. On a l’impression que cela revient simplement à dire qu’on va exclure, qu’on va renvoyer les clandestins. Sauf que c’est déjà le cas en Europe, de manière assez massive et de plus en plus massive et de plus en plus violente, et dans des conditions qui vont encore s’aggraver. Alors la « remigration » en fait, ce n’est pas ça. C’est beaucoup plus grave dans leur esprit. C’est chasser toute personne qui est considérée comme « non adaptée à la civilisation européenne », comme ils disent. Cette remigration peut parfaitement devenir une déportation massive d’une partie de la population, sur laquelle il y aurait des critères religieux ou ethniques. C’est un terme qui est de plus en plus utilisé en Europe, avec ce sous-entendu : on ne se contentera pas de faire appliquer la loi comme elle l’est aujourd’hui (ce qui nous pose déjà énormément de problèmes), mais on ira beaucoup plus loin. Ça, c’est un exemple typique de langage crypté que l’extrême droite sait mettre en place.
Par ailleurs, « le Grand Remplacement », théorie popularisée par Eric Zemmour, est un terme que Renaud Camus prétend avoir inventé, mais il n’a en réalité rien inventé. Vous trouvez son équivalent théorique dans Mein Kampf. C’est le onzième chapitre. Il ne dénonce pas le risque d’une « submersion » (autre terme fétiche de l’extrême droite) arabe, maghrébine ou islamique… mais une submersion par ce qu’Hitler appelle le judaïsme. Et il y a des phrases dans ce chapitre que vous pouvez parfaitement retrouver maintenant. Quand il parle du « garçon aux cheveux noirs qui vient souiller de son sang la jeune fille allemande », un leader d’extrême droite européen parlant des musulmans, des Arabes, des Maghrébins, pourrait reprendre mot à mot la même idée.
Ça me paraît très clair. D’abord, il faut dire que la démocratie, c’est quelque chose de très fragile. La démocratie idéale n’a jamais existé. Les démocraties qui existent aujourd’hui ont beaucoup de défauts, mais c’est quand même toujours bien mieux que la dictature, si on peut faire cette opposition. Ce qui menace la démocratie aujourd’hui partout dans le monde, on le voit bien, c’est le détournement des mots, d’abord, qui entraîne ensuite le détournement des réalités, des faits. On le voit bien aux États-Unis. Il y a une dissonance de plus en plus énorme entre la réalité et ce que dit l’équipe de Donald Trump. Il est capable d’affirmer par exemple : « Tout va bien, le prix de l’essence n’a pas bougé », alors qu’elle a été multipliée par 1,5. Cette création de « réalité alternative », c’est aussi une expression de Trump, elle passe par les mots. Et les mots, il les déforme. Cette violence verbale, elle n’est pas simplement une manière d’avancer, c’est aussi une manière de détruire le dialogue. Or, le dialogue, c’est l’essence de la démocratie. On essaie de se mettre d’accord sur des objectifs communs qui ne seront jamais idéaux, qui ne seront jamais adoptés par tout le monde, et c’est tout à fait normal.
Oui, le mot choisi est très bon : on s’y abandonne. C’est-à-dire que, même sans forcément avoir de mauvaise intention, on adopte des termes, des terminologies qui sont extrêmement dangereuses. Dans Coulée brune, je parle d’un mot qui m’obsède. C’est le mot « assistanat ». Quand vous parlez d’« assistanat », vous désignez indirectement une partie de la population en disant que ce sont des gens pauvres qui profitent des gens qui travaillent et qu’il faut donc soit réduire leur capacité d’être assistés, soit les réprimer. C’est aussi un concept que je connais bien, parce que c’était une des catégories de personnes qui ont été persécutés sous le nazisme. C’était ce qu’on appelait les « asociaux » à l’époque, autrement dit des gens qui n’avaient pas de travail, des « clochards ». Et au lieu de tenter de venir à bout de la pauvreté, ce qui est normalement le rôle de tout État qui se respecte, on les considérait justement comme des parasites. « Parasites » est d’ailleurs un terme nazi. Ainsi, ce terme d’« assistanat », s’inscrit dans cette logique. Et ce n’est même pas l’extrême droite qui l’a lancé, mais les Républicains.
Il faudrait s’interroger sur le sens des mots qu’on prononce. L’Intelligence Artificielle en est totalement incapable. Elle est pernicieuse, et elle l’est dans tous les domaines. C’est pour cela qu’elle est dangereuse.
Propos recueillis par Louison Lecourt