05.02.2026 à 21:15

Depuis le 7 octobre, plus de 300 journalistes ont été tués à Gaza, pour certains ciblés alors qu’ils tentaient de documenter une guerre qualifiée de génocide. L’accès à l’information y est strictement contrôlé, les reporters indépendants empêchés, et les voix palestiniennes largement absentes des grands médias internationaux.
Khadija Toufik est reporter indépendante, notamment reporter de guerre en Palestine et en Israël. Elle fait partie des rares journalistes à couvrir la vie des Palestiniens sur des temps longs.
Dans Quartier Libre, elle est revenue sur son travail de terrain dans des zones où filmer peut coûter la vie, où l’information est filtrée, et où le récit dominant se construit loin des territoires occupés. Au-delà du terrain, cet échange est aussi l’occasion d’interroger le journalisme lui-même.
05.02.2026 à 19:55

Depuis la réunification et l’extension de l’Union européenne, dans le sillage de l’OTAN, aux pays d’Europe centrale et orientale, l’Allemagne a arrimé le continent à ses intérêts économiques vitaux. La rupture des équilibres internationaux la pousse désormais à reconsidérer sa place dans une Union qu’elle incline à ne plus voir comme un levier, mais un handicap. Quatre ans après le déclenchement de la guerre d’Ukraine, elle ne s’en cache plus : si elle ne peut pas en prendre la tête, elle est prête à faire cavalier seul. Après avoir rêvé de s’y promener comme dans un « jardin à la française », les élites françaises, à peine remises de la perte de leur Empire, ont tenté, au lendemain de la Guerre froide, d’emporter l’adhésion du peuple français à un projet post-historique dont « l’Europe sociale » aura été le principal simulacre. Placées sous le commandement du capital financier dont le maintien de la puissance sociale est tributaire des liens de dépendance noués avec l’Allemagne à travers la monnaie unique, elles sont prêtes à sacrifier à leurs intérêts de classe ceux de la nation.
Zeitenwende et nouvelle donne mondiale
A l’instar du déclin de la pax britannica à la fin du XIXème siècle, prélude au déclenchement de la première guerre mondiale, la fin, actée par les Etats-Unis, de son hégémonie mondiale exacerbe les rivalités impérialistes. Dans un monde où la baisse de rendement des capitaux se conjugue à une course sans merci pour s’emparer des ressources – hydrocarbures, terres agricoles, terres rares et minerais stratégiques – et de nouveaux débouchés1, les empires ne se contentent plus, dans une relative entente mutuelle, de dévorer les petits, ils s’apprêtent désormais à s’entre-dévorer. Au lit de Procuste des comparaisons historiques, nous sommes bien plus proches de 1914 que de 1940, contrairement aux billevesées répandues par les idéologues de plateau incapables de faire le deuil de l’eschatologie fukuyamesque.

C’est dans ce contexte que s’inscrit le Zeitenwende (« changement d’époque »), du nom donné le 27 février 2022 par Olaf Scholz à la révision de la posture géostratégique allemande après le déclenchement de la guerre d’Ukraine. L’Allemagne s’en était longtemps tenue à une politique étrangère prudente lui ayant permis d’assoir sa domination économique sur le continent. Privée du gaz russe, dont son industrie tirait un avantage comparatif, confrontée au tarissement de ses débouchés en Asie – elle-même en proie à des surcapacités productives – et éreintée par la guerre tarifaire lancée par l’administration Trump, elle se retrouve aujourd’hui écartelée. Si ses intérêts n’étaient pas suffisamment entendus, elle pourrait décider, lassée par le capharnaüm et la désorientation d’une Union dont la faiblesse intrinsèque se révèle à mesure qu’elle cherche à se renforcer, de lui tourner le dos2.
Cette volte-face stratégique plonge ses racines dans l’histoire longue du XXème siècle. Dans la lignée de leur opposition à l’occupation de la Ruhr au titre des réparations de guerre après la première guerre mondiale, les Etats-Unis recommencèrent à nouer dès 1945 de solides liens capitalistiques avec l’Allemagne3 qu’ils placèrent ensuite, au nom de la lutte contre le communisme, sous la protection de son parapluie nucléaire. Face à l’URSS, les Etats-Unis, reprenant le flambeau britannique, s’employèrent, avec un succès relatif, à neutraliser la France et l’Allemagne. La fin de la Guerre froide et la réunification allemande rebattirent les cartes en faveur de la seconde. Alors que l’OTAN s’étendait à l’Est, l’Allemagne parvint à imposer, dans la foulée de l’embryonnaire Ostpolitik lancée par le chancelier Willy Brandt dans les années 1970, l’élargissement de l’Union européenne (UE) aux pays d’Europe centrale et orientale (PECO) afin d’y externaliser ses chaines de valeur industrielles et d’y puiser une force de travail abondante laissée en jachère par l’effondrement du bloc communiste. Célébrée dans la décennie 2010, la WillkommensKultur ne fut rien d’autre qu’une entreprise de prédation menée à grande échelle pour répondre aux besoins en main-d’œuvre du patronat allemand, notamment dans le secteur des services où l’écrasement des salaires soutint la compétitivité-prix de son appareil de production industriel. Ce « modèle » s’accompagna d’une intensification de l’exploitation salariale tant chez les sous-traitants industriels implantés dans les PECO qu’en Allemagne elle-même à travers des accords de flexibilisation du temps de travail négociés par des syndicats conciliants.
Depuis l’extension occidentale du gazoduc Druzhba (« fraternité ») au début des années 1970 dans le cadre de la politique « Röhren gegen Gas » (tuyaux contre gaz) jusqu’à la mise en service en 2012 du gazoduc Nord Stream 1, la dépendance de l’industrie allemande au gaz russe ne cessa de croître. A la chute du Mur de Berlin, déjà, 30% des importations allemandes de gaz étaient russes. Ce fut en partie au prix de cette dépendance que l’Allemagne assura l’essor de son modèle mercantiliste fondé sur l’exportation de biens manufacturés et la sujétion économique des anciens pays du bloc communiste. Ses liens de dépendance productive se doublaient d’une relation de subordination militaire et de dépendance commerciale à ses débouchés européens et nord-américains, la conduisant à rechercher un équilibre géopolitique précaire entre l’Est et l’Ouest. Suzerain militaire, les Etats-Unis constituaient encore en 2025 son premier débouché commercial (10% de ses exportations).
A la faveur de la création d’une zone monétaire adossée à la valeur du Deutschemark, l’industrie allemande exporta ses surcapacités productives chez ses voisins européens. Les pays du Sud – les PIGS, suivant l’acronyme coloré employé par la presse allemande lors de la dernière crise financière – n’eurent d’autre choix, faute de pouvoir dévaluer leur monnaie, que de dévaluer leurs salaires réels et d’emprunter, souvent auprès des épargnants allemands, pour acheter du « made by Germany » tout en servant de lieux de villégiature aux retraités allemands qui y firent ruisseler l’épargne accumulée sur leur dos.
Cette grande division continentale du travail, pivot de l’équilibre géopolitique allemand et condition de sa paix sociale intérieure, fut une première fois ébranlée par la crise financière de 2008 et ses conséquences sur la dette publique des Etats de la zone euro. Rendue aux limites de son modèle d’expansion économique, l’Allemagne fit rentrer dans le rang les brebis galeuses au moyen d’un ajustement salarial et d’une appropriation des actifs stratégiques, comme en Grèce ; puis elle pressa la Commission européenne d’accélérer la signature d’accords de libre-échange à travers le monde, mais aussi aux limites de l’UE, comme en Ukraine. Poussée par son patronat industriel, elle rompit avec sa prudence proverbiale et crut possible, avec le soutien actif des Etats-Unis, de poursuivre son expansion vers l’Est sans irriter la Russie, son principal fournisseur de gaz. Elle ne fut certes pas la seule à voir son intérêt dans cette poussée vers l’Est conduite avec une certaine désinvolture4. Il suffit de se rendre dans une ville de l’ancien glacis soviétique pour constater que voitures et machines-outils allemandes côtoient des enseignes françaises dans la banque et la grande distribution.

L’Allemagne au vertige de la puissance
Le déclenchement de la guerre en Ukraine et la rupture presque totale5 de ses liens énergétiques avec la Russie ont disloqué l’équilibre qu’elle avait patiemment construit. Depuis 2022, la hausse induite du coût de l’énergie pénalise lourdement son industrie, poumon économique de la zone euro, dont la production égale celle de la France et de l’Italie réunies. Le tarissement de ses débouchés, sous l’effet de la guerre tarifaire lancée par l’administration Trump et de l’érosion de ses parts de marché en Asie, a été, certes, en partie compensé par une augmentation de ses exportations vers l’Europe (+3,5% en 2025) quand celles vers la Chine reculaient de 11,9 % et de 7,8 % (2025) vers les Etats-Unis. La production de l’industrie manufacturière a ainsi poursuivi sa chute, en particulier dans les secteurs-clés les plus exportateurs (automobile, machines-outils et chimie), tandis que les surcapacités productives étaient estimées en 2025 à 8-12 % et jusqu’à 20-30 % dans les secteurs les plus en crise (chimie, certaines branches auto et mécanique).
Le piège ukrainien s’étant refermé sur eux, les Européens se voient exclus du règlement de la question ukrainienne et contraints, sous la pression de l’Allemagne soutenue par les pays d’Europe du Nord, de céder à toutes les demandes de rançon des Etats-Unis, nouvelle Athènes soumettant la Ligue de Délos : accord sur le transfert des données des Européens (privacy shield) et achat de gaz naturel liquéfié plus coûteux que le gaz russe sous le mandat de Joe Biden, puis hausse asymétrique de 15% des droits de douane (Turneberry deal) et hausse des budgets militaires des pays de l’OTAN, corrélée à des achats d’armements américains, sous le mandat de Donald Trump. Soumise au supplice de Tantale, l’Allemagne, qui redoute la fermeture de l’accès au marché américain, rechigne à activer l’instrument anti-coercition de l’UE en matière commerciale, même lorsque l’intégrité territoriale d’un Etat membre est menacée par une puissance qu’elle persiste à voir comme un « allié ».
Jusqu’où est-elle prête à brader les intérêts de ses voisins européens pour protéger les siens propres ? Armée d’une foi inébranlable en l’amitié transatlantique, la présidente allemande de la Commission européenne, Ursula Von der Leyen, fière de se présenter comme une « transatlantic citizen », y est, elle, pleinement disposée, déclarant à l’issue du « Turneberry deal » de juillet 2025 : « les puces d’IA américaines permettront d’alimenter nos giga-usines d’IA et aideront les États-Unis à maintenir leur avance technologique. » L’autonomie stratégique est assurément sur de bons rails.
Dans ce contexte, l’Allemagne cherche à diversifier ses débouchés. Sous la pression du patronat industriel, en particulier de la puissante Fédération des industries allemandes (BDI), elle a fait de la multiplication des accords de libre-échange son axe principal d’effort, tant pour contenir les hausses de salaires dans l’industrie par une baisse attendue du prix des produits agroalimentaires et des services que pour lui ouvrir de nouveaux marchés. Aussi l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange avec le Mercosur ne marque-t-elle pas tant le triomphe d’une idéologie libre-échangiste à la peine qu’une victoire de l’Allemagne obtenue avec l’appui de la Commission européenne et de ses alliés au Conseil de l’UE. Le Traité avec le Mercosur à peine ratifié, la Commission a annoncé la signature d’un accord de libre-échange avec l’Inde et l’accélération des négociations avec la Malaisie et l’Australie. Friedrich Merz, qui ne cherche même plus à dissimuler l’influence de son pays sur la définition et la poursuite des objectifs de la Commission, s’est récemment rendu en Inde pour y appeler à hâter la signature de l’accord, profitant de l’occasion pour évincer le français Naval Group d’un contrat de six sous-marins au profit de ThyssenKrupp Marine Systems (TKMS), pour un montant de 8 milliards de dollars.

Taraudé par une extrême droite revancharde donnée à 30% dans les sondages, le gouvernement allemand, longtemps présenté comme le gardien du temple de la rigueur ordo-libérale, ne cache plus son agacement face à la lenteur du processus décisionnel au sein de l’UE. Il a officialisé le 23 janvier dernier son rapprochement avec l’Italie de Georgia Meloni, ralliée à sa croisade contre « l’excès de normes », dans le cadre d’un nouveau pacte de compétitivité européen pour l’industrie. Le nouveau couple germano-italien en a profité pour réaffirmer « l’importance fondamentale d’un lien transatlantique fort », adopter un accord de coopération en matière de défense et appeler à la signature de nouveaux traités de libre-échange. Face à la résistance opposée à la poursuite de ses objectifs stratégiques, l’Allemagne ne compte pas plier. À la suite de la saisine le 21 janvier 2026 de la Cour de Justice de l’UE par le Parlement européen au sujet de l’application du traité de libre-échange avec le Mercosur, Friedrich Merz a prévenu : « Nous ne nous laisserons pas arrêter » (« Werden uns nicht aufhalten lassen »). Persuadée d’incarner l’intérêt européen à elle seule, l’Allemagne a beau jeu de fustiger les « égoïsmes nationaux », elle ne pense qu’au sien et à la préservation de son fameux « compromis social-démocrate » avec une classe ouvrière dont elle a pris soin de lier les intérêts d’une grande partie à ceux du patronat allemand.
Réarmement et militarisation de l’appareil industriel
Parallèlement aux efforts déployés en vue de ménager de nouveaux débouchés à son industrie, elle a entrepris sa militarisation, soutenue par un réarmement à marche forcée, à l’aide notamment d’un fonds spécial pluriannuel de la Bundeswehr (Sondervermögen) doté de 100 milliards d’euros, et la perspective de commandes à l’exportation.
La montée en puissance de son complexe militaro-industriel s’accompagne d’une consolidation accrue du secteur. Rheinmetall, dont l’action a bondi de près de 2.000% depuis le déclenchement de la guerre en Ukraine, s’est lancée dans une stratégie articulée autour de trois objectifs : verticalisation (matières premières/ production/ assemblage), expansion géographique et diversification, notamment dans l’industrie navale. Depuis 2021, elle a fait l’acquisition de neuf entreprises6, se préparant à devenir la première firme européenne dans le secteur de la défense. Compte tenu des délais de modernisation de l’armée allemande et de ses capacités d’absorption, les commandes publiques ne suffisent pas encore à soutenir l’essor domestique de son industrie militaire qui doit, par conséquent, décrocher des contrats à l’exportation. Traditionnellement tournées vers les pays de l’UE et de l’OTAN, ses exportations d’armement se sont diversifiées depuis 2020, en particulier dans le domaine naval : outre l’Ukraine, l’Egypte, Israël et Singapour comptent désormais parmi ses principaux clients. Dans la défense navale, TKMS a vu son carnet de commandes tripler depuis 2020 et, en octobre dernier, son action a été introduite à la bourse de Francfort, laissant présager une autonomisation par rapport à sa maison-mère.
Le gouvernement allemand ne fait plus mystère, sous couvert de se préparer à un éventuel conflit avec la Russie, de sa volonté de se doter de la première armée conventionnelle en Europe. En 2026, ses dépenses militaires s’élèveront à 108 milliards d’euros, près de deux fois celles de la France (57 milliards d’euros). Grande première depuis 1945, la Bundeswehr a ouvert l’an dernier, dans l’indifférence quasi générale, une base permanente hors de ses frontières, en Lituanie, dotée d’une brigade blindée (Panzerdivision) de 5.000 hommes sous pavillon exclusivement allemand. Elle envisage par ailleurs de rétablir le service militaire, non sans susciter l’opposition d’une partie de la population. Enfin, la possibilité de se doter de l’arme nucléaire y est de plus en plus débattue. Frank Pieper, général de brigade de la Bundeswehr, l’a récemment suggéré, quelques mois après une déclaration du président du groupe de la CDU au Bundestag, Jens Spahn, selon qui « un parapluie nucléaire européen indépendant (…) ne fonctionnera qu’avec le leadership allemand ». Cette hypothèse, qui paraissait complètement fantaisiste il y a quelques années encore, est en passe de se réaliser. Les violations ouvertes et répétées des principes fondamentaux du droit international (guerre au Kosovo, guerre en Irak, guerre en Libye, guerre en Ukraine, etc.), sur lesquels reposaient les équilibres géopolitiques nés au lendemain de la seconde guerre mondiale, ont conduit à briser les tabous les uns après les autres. En un sens, l’Allemagne y est contrainte : le désengagement américain et son refus de dépendre de la dissuasion nucléaire française – dans l’hypothèse, non pas d’un partage, mais d’un appui aux forces de dissuasion – la conduisent à une conclusion aussi simple que vertigineuse. Si elle s’engageait dans cette voie, en violation de ses engagements internationaux, la France serait-elle prête à lui faire barrage, y compris par la force ? Il est permis, à ce stade, d’en douter.
Marc de Sovakhine, haut fonctionnaire écrivant sous pseudonyme
Le volet II à paraître bientôt sur QG
1 Voir notamment Arnaud Orain, Le monde confisqué. Essai sur le capitalisme de la finitude (XVIᵉ – XXIᵉ siècle), Flammarion, 2025.
2 « L’Allemagne s’interroge sur l’avenir du projet européen », Le Monde, 15 janvier 2026.
3Voir, à ce sujet, Annie Lacroix-Riz, Les Origines du plan Marshall. Le mythe de « l’aide » américaine, Hors collection, 2023, Armand Colin, 576 pages.
4 Pierre Rimbert, « L’Ukraine et ses faux amis », Le Monde diplomatique, octobre 2022.
5« L’Europe tourne la page pour de bon » : le gaz russe interdit à l’automne 2027 », Les Echos, 3 décembre 2025.
6 Notamment EMT GmbH (drones de reconnaissance tactiques), Expal Systems (munitions, explosifs et propulseurs), Loc Performance Products (composants pour véhicules blindés), blackned GmbH (logiciels et systèmes de commandement), Stascheit GmbH (nitrocellulose pour propergols d’artillerie et explosifs), Naval Vessels Lürssen/ Blohm+Voss (chantiers navals militaires), Automecanica Mediaș en Roumanie, renommée Rheinmetall Automecanica (composants, logiciels).
03.02.2026 à 22:55

Après l’agression du Venezuela et les menaces d’annexion du Groenland, l’Iran est à son tour entré dans le viseur des États-Unis. Malgré l’accentuation de la pression militaire américaine, Donald Trump affirme chercher un accord avec Téhéran, qui vient de réprimer dans le sang une insurrection populaire.
À Gaza, les morts civils et journalistes s’accumulent dans une tragédie sans issue, tandis que le président du Venezuela croupit dans une geôle américaine et que Washington désigne Cuba comme nouvelle cible, étranglée par un blocus toujours plus agressif.
Aux côtés d’Aude Lancelin, étaient présents trois invités pour décrypter les stratégies, risques d’escalade et nouveaux contours du monde qui vient : Karim Émile Bitar, professeur en relations internationales à Sciences Po Paris, et chercheur associé à l’IRIS, Nicolas Baverez, essayiste et éditorialiste au Point, et Béligh Nabli, professeur en droit public, et cofondateur de Chronik
28.01.2026 à 21:00

Il y a sept ans, le mouvement des Gilets jaunes provoquait une onde de choc dans la vie politique française. Mouvement historique, sans doute le plus important depuis 1968, il a rassemblé des millions de citoyens au-delà des clivages et fait trembler le pouvoir. Caricaturés et salis par une presse aux ordres, les Gilets jaunes ont tenu des mois malgré une répression policière et judiciaire inégalée. Aujourd’hui encore, les plaies ne sont pas refermées.
En 2018, Léna Ichkhanian se sentait loin de cette colère sociale. Avec le temps, elle a pris sa caméra pour comprendre ce qu’elle avait raté et prendre le pouls du pays. Elle le raconte dans Fenwick, un documentaire qui donne la parole à ceux qu’on a voulu faire taire. Elle était l’invitée de François Boulo dans Quoi qu’il en coûte
27.01.2026 à 23:36

La vraie bataille politique aujourd’hui ne se joue plus seulement dans les urnes, mais derrière nos écrans et sur les plateformes. En direct dans « Quartier Populaire », Aude Lancelin et Harold Bernat ont reçu la journaliste indépendante Amélie Ismaïli pour plonger au cœur de la guerre de l’information contre le peuple. Shadowban, déréférencement, modération opaque… la censure change de forme, devient plus discrète, plus algorithmique, tandis que le fact-checking monte la garde. Au nom de la lutte contre la « désinformation », les plateformes, le gouvernement français et les institutions européennes durcissent le ton. Mais qui décide de ce qui est vrai, acceptable, ou au contraire « dangereux » ? D’où viennent ces réseaux de vérification, et quels intérêts servent-ils ? Sommes-nous encore libres de nous informer ? Toutes ces questions ont été abordées pour comprendre qui contrôle le récit, et ce que la chose dit de notre démocratie.
23.01.2026 à 12:08

« Est-ce qu’on va devenir la Gestapo ? » Ces propos inattendus du podcasteur libertarien états-unien Joe Rogan à l’égard de l’ICE, police de l’immigration, font écho à l’assassinat de Renee Nicole Good à Minneapolis, mère de trois enfants, le 8 janvier dernier, qui a soulevé une vive indignation à travers le pays. Venant d’un leader d’opinion MAGA ayant souvent appuyé Trump par le passé, la phrase dit beaucoup. Un an près la réélection de Donald Trump, QG dresse un premier bilan de la situation intérieure aux États-Unis avec l’historienne Sylvie Laurent, maîtresse de conférences à Sciences Po Paris, auteur de La Contre-révolution californienne (Seuil, 2025), qui estime que Donald Trump veut prendre sa revanche sur les résistances de gauche ayant notamment eu lieu en 2020, après la mort de George Floyd, et créer une puissante union des droites dures autour de lui. Entretien avec Jonathan Baudoin


Quel regard portez-vous sur les réactions faisant suite à l’assassinat de Renee Nicole Good par un agent de l’ICE, jeudi 8 janvier 2026 à Minneapolis ?
Il y a plusieurs types de réactions à ce qui s’est passé. Premièrement, il y a eu une colère populaire, avec des milliers d’Américains qui ont exprimé leur indignation, leur refus de voir leur pays soumis à une espèce de bande paramilitaire qui a tous les droits et qui brutalise la population.
Le deuxième type de réactions, c’est celui des pouvoirs publics. Donald Trump, J.D Vance et Kristi Noem, cheffe du département de la Sécurité intérieure, ont tous les trois justifié l’exécution publique, ont accusé la jeune femme victime d’être « terroriste », d’avoir été « responsable de sa propre mort ». Tels sont les mots du vice-président. Il y a quelque chose de très inquiétant à voir le pouvoir exprime rson soutien à ce qui est une mise à mort problématique de la part d’un policier du service de l’immigration.
La troisième réaction est celle, hélas, de l’extrême droite en ligne, qui a immédiatement tenté de monter une espèce de mouvement de vaste soutien à ce policier, faisant par leurs insultes les plus homophobes, les plus racistes, les plus intolérantes vis-à-vis des gens de Minneapolis; et qui ont répandu, sans avoir eu beaucoup de succès en dehors du réseaux X, que tout cela « serait le début d’une guerre civile » bien méritée contre la gauche.
Dans le cadre de cette réaction, j’ajouterais une fachosphère américaine assez large. Un fonds de soutien au policier a été mis en place sur GoFund, où tous les gens peuvent lui donner de l’argent, lui payer sa défense juridique. Et parmi ceux qui ont fait un gros chèque, il y a Bill Ackman, un grand patron américain, proche de Donald Trump et fervent soutien d’Israël.
Peut-on dire que les services de l’immigration appelées ICE tendent à servir de police politique, et symbolisent une pente fascisante des États-Unis sous Donald Trump ?
C’est plus que cela ! C’est une organisation paramilitaire qui a été créée au lendemain du 11 septembre, dans le contexte de la guerre au terrorisme, de la traque des musulmans. Ils ont été très rapidement déployés sur la frontière Sud pour lutter contre l’immigration clandestine venant d’Amérique latine. Depuis la réélection de Trump, en 2024, ICE est devenue quelque chose comme une police obéissant uniquement au département de la Sécurité intérieure. Il faut bien dire qu’au-delà de la politique de terreur qu’ils mènent à l’égard des immigrés hispaniques, asiatiques, musulmans et noirs aux États-Unis, il y a une volonté de punir toutes les villes et les collectivités territoriales de gauche.
Il y a eu des épisodes de passage à tabac de députés de gauche démocrate par ces agents recrutés à la va-vite, avec des campagnes de publicités explicitement fascistes. On les recrute avec l’idée qu’ils vont défendre la patrie contre les ennemis, contre les terroristes. Cela dessine le profil de cette police-là.
Cela deviendra véritablement une police politique le jour où ICE pourra arrêter les opposants politiques ad hominem. C’est un des éléments de la privatisation du pouvoir politique voulu par Donald Trump. Mais ce qui est extrêmement préoccupant, c’est qu’on voit le désir de l’État américain de lui donner une impunité totale. Il y a, là, une dérive vers la violence d’État, et à terme il y aura une forme de terrorisme d’État si on n’y prend pas garde.
Greg Bovino, commandant en chef des gardes frontières et incarnation de la répression anti-immigration aux États-Unis déambule, dans une tenue pour le moins explicite, à Minneapolis, ville ou Renee Nicole Good a été assassiné par l’ICE. Source : Cerveaux non disponibles
En réaction à la violence des agents de ICE, des groupes d’auto-défense se revendiquant de gauche ne pourraient-ils pas se former, voire resurgir, comme le Black Panther Party, par exemple?
Le Black Panther Party aura du mal à se reformer aujourd’hui, en tant qu’organisation noire, nationaliste et marxiste. Mais on peut penser que ce que veut essayer Donald Trump, c’est rejouer Minneapolis 2020. Il faut se souvenir que le mouvement Black Lives Matter avait amené des millions de gens dans la rue à Minneapolis et Portland – une autre ville attaquée par ICE, ce qui n’est pas un hasard – après l’assassinat de George Floyd. À ce moment-là, Trump avait demandé à ce que l’armée intervienne et tire dans la foule. On lui avait refusé ce droit-là. Il en a gardé un ressentiment très grand vis-à-vis des militants de gauche, en particulier les militants de couleur. Il n’est pas impossible que la politique du gouvernement vise à chercher l’affrontement, à provoquer la population locale.
Minneapolis, comme d’autres villes de gauche, a un tissu d’associations fort présentes localement. La réélection de Trump leur a mis un coup sur la tête, mais les réseaux sont là, avec de simples citoyens, indignés par la chasse aux Somaliens, une espèce de traque raciste absolument évidente. Les gens pourraient descendre dans la rue. Quelques membres de Black Lives matter pourraient se joindre à ce mouvement social. Il pourrait y avoir quelque chose, en sachant qu’il faut être extrêmement prudent car à la première occasion, il faut craindre que l’administration Trump n’envoie du renfort de ICE, puis la garde nationale, puis éventuellement l’armée. Il veut en découdre et écraser, cette fois, les protestataires. Je pense que les gens le savent et se montrent très prudents.
En quoi la présidence Trump symbolise une peur d’un déclassement des Américains blancs mais aussi une imbrication structurelle entre néolibéralisme et racisme, en référence à vos ouvrages sur ces sujets ?
Le gouvernement actuel dispose d’une base électorale extrêmement solide, d’environ 30% de l’électorat. Il est tout aussi clair que la politique menée depuis le début du second mandat est la politique de l’homme blanc, une politique revancharde, une politique raciste. C’est un gouvernement d’extrême droite qui ne cache pas qu’il veut remettre à leur place les femmes, les minorités sexuelles et raciales, qui n’ont pas voix au chapitre dans cette Amérique qu’ils sont en train de dessiner. Qu’il s’agisse de Stephen Miller, le chef du programme de lutte contre les immigrés, dont l’idéologie fascisante est de plus en plus explicite chaque jour. Qu’il s’agisse des politiques migratoires; Trump ayant interdit l’immigration en provenance de 10 pays du Sud global, tout en appelant à augmenter l’immigration sud-africaine blanche ou l’immigration scandinave. Une politique de domination vis-à-vis de l’Amérique latine aussi, avec des images d’Afro-Cubains luttant pour Maduro, mis en joue par un GI blond, grand, costaud, incarnant une espèce de domination occidentale. Il y a, incontestablement, tous les signes d’une volonté de retrouver les hiérarchies raciales de l’Amérique du 18ème siècle, qui n’ont jamais quitté l’extrême droite américaine.
Pour ce qui est du néolibéralisme, beaucoup disent que c’est la fin. Je ne crois pas que ce soit la fin du néolibéralisme. Ce sont les nouvelles technologies qui sont au cœur de la globalisation financière et technologique. C’est un néolibéralisme sauvage. On vient d’apprendre que la France renonçait à taxer les GAFAM, sous pression de Trump. Il y a une rivalité globale avec la Chine qui est incontestable. Il y a aussi une lutte pour le contrôle des ressources.
Une certaine forme de néolibéralisme, compatible avec la démocratie, a pris fin. On est dans une phase que le néolibéralisme a déjà connu, dans son premier âge, sous Reagan, d’ultralibéralisme d’État autoritaire. Ça se marie très bien avec l’extrême droite. On le voit au Chili, en Argentine, aux États-Unis. Il y a quelque chose comme un nouvel âge de ce capitalisme autoritaire, qui n’a été uni à la démocratie que durant une petite période de son histoire. On voit bien que ce mélange de volonté de restaurer la suprématie économique et la suprématie raciale sont aux États-Unis absolument indissociables.


Peut-on dire que Trump renforce la fracture au sein des États-Unis, en train de se creuser depuis les années Reagan, avec des inégalités qui continuent d’exploser?
Reagan avait préparé, d’une certaine façon, Trump car il était l’artisan de la coalition de toutes les droites. On parle beaucoup d’union des droites en France. Une façon de dire que l’extrême droite devient le centre de gravité du parti conservateur en France. Reagan a eu ceci de très puissant qu’il a remanié le parti conservateur américain pour intégrer les franges les plus extrémistes de la droite, tout en maintenant dans la maison les conservateurs de la vieille génération, les Républicains Rockefeller, des gens favorables à un peu d’immigration, un peu de régulation économique.
Trump, lui, a une grande coalition. Des néoconservateurs comme Marco Rubio, des isolationnistes comme J.D Vance, des néofascistes comme Stephen Miller, des économistes comme Stephen Miran, des intégristes catholiques comme Russell Vought. On sent bien que dans cette coalition, qui peut avoir des intérêts divergents, le centre de gravité est la droite extrême. Il n’y a plus de membres du Parti républicain traditionnels, modérés. Tous ceux-là ont été liquidés et ont cédé. Un sondage récent montrait que près de 70% des républicains considéraient qu’il était justifié que Renee Good soit exécutée comme elle le fut. Le Parti républicain est fanatisé aux ordres de Trump.
Estimez-vous que le bipartisme Républicains / Démocrates pourrait être remis en question dans les prochaines années ? Et pourquoi ?
On pourrait le souhaiter parce que le problème du bipartisme aux États-Unis est connu depuis longtemps. C’est qu’en particulier à gauche, il empêche l’émergence d’un véritable parti de gauche radicale. Le Parti démocrate est depuis les années 1990 une machine à accumuler de l’argent et à soutenir les politiques néolibérales. On a vu, lors des dernières primaires, à quel point la base, engagée dans le mouvement pro-palestinien, le mouvement Black Lives matter, le mouvement de défense de l’annulation de la dette étudiante, le mouvement d’aide aux immigrés, le mouvement écologiste, a été extrêmement marginalisée. Cette voie de gauche ne s’est retrouvée qu’autour de Bernie Sanders, un candidat indépendant qui, au sein du Parti démocrate, a un petit groupe qui s’appelle SDA – Socialist democrats of America – et qui est marginalisé. Des gens se disent que le seul avenir de la gauche est qu’il y ait un parti de gauche indépendant. Ce que Jeremy Corbyn a essayé de faire en Grande-Bretagne après son départ du Labour. Ce qu’a fait Mélenchon en France en se détachant du Parti Socialiste.
Ce qu’a réussi l’extrême droite, c’est qu’au lieu de créer un parti, elle a fait une OPA sur le Parti républicain, dont ils sont devenus la force motrice. Est-ce que la gauche radicale peut prendre d’assaut le Parti démocrate pour en faire un parti de gauche ? J’en doute. L’establishment est très important. À ce stade, les institutions américaines ne permettent pas l’émergence d’un troisième parti. Il y a quelques exemples de candidats qui se présentent en tiers candidats. Mais pour le reste, c’est très peu problable. Je pense, hélas, que le bipartisme est encore assez solidement ancré.
Propos recueillis par Jonathan Baudoin
Sylvie Laurent est historienne, maîtresse de conférences à Sciences Po Paris. Elle est l’auteure de : La Contre-révolution californienne (Seuil, 2025); Capital et race. Histoire d’une hydre moderne (Seuil, 2024); Pauvre petit blanc. Le mythe de la dépossession raciale (Maison des sciences de l’homme, 2020); et La Couleur du marché. Racisme et néolibéralisme aux États-Unis (Seuil, 2016).
22.01.2026 à 21:30

Un an après la réélection de Donald Trump, QG fait le bilan d’un début de mandat en train de changer à jamais l’ordre international hérité de la Seconde Guerre mondiale. Après la guerre des tarifs en 2025, voici venu le coup d’État surprise au Venezuela, puis la possible annexion du Groenland, tandis que la guerre en Ukraine, que Trump avait promis d’arrêter en quelques jours, fait encore de très nombreux morts. Le président américain semble totalement en roue libre et bien décidé à reprendre une politique d’annexions impériales à travers le monde.
Pour comprendre en profondeur la situation, Aude Lancelin a reçu John R. MacArthur, président et rédacteur en chef du Harper’s magazine, l’un des plus prestigieux titres de la presse américaine. Figure de la vie médiatique et intellectuelle new yorkaise, il nous a fait bénéficier de sa connaissance profonde de la vie politique américaine.
20.01.2026 à 21:10

Une contestation historique secoue l’Iran: un pays à bout face à un régime qui répond par les balles. Un mouvement d’une ampleur inédite, nourri par « Femme, Vie, Liberté », affronte une répression féroce qui a déjà fait des milliers de victimes. Les exécutions se poursuivent, mais la volonté populaire ne faiblit pas, portée par un seul mot d’ordre : « Ni Chah, ni Mollahs, ni turbans ». Face à l’inaction de l’Occident, sommes-nous à la veille d’une révolution sans précédent qui mettrait fin au régime de terreur installé depuis 47 ans en Iran ? Pour en discuter, David Libeskind a reçu trois fins connaisseurs de la situation iranienne : Rezvan Zandieh, artiste franco-iranienne, enseignante chercheuse et militante féministe, Bahareh Akrami, dessinatrice et blogueuse née en Iran et Emmanuel Dupuy, géopolitologue, président de l’Institut Prospective et Sécurité en Europe (IPSE)