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26.11.2021 à 11:20

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Texte intégral 574 mots

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24.11.2021 à 13:41

Médias et extrêmes droites : mais que font les rédactions ?

Pauline Perrenot

Texte intégral 3190 mots

Un sursaut dans la profession. C'est a minima ce que devrait provoquer la surexposition et la banalisation d'un agitateur fasciste (n'ayant toujours pas officiellement déclaré de candidature), telle qu'elle est donnée en spectacle jour après jour dans les médias. Un sursaut qu'on attend toujours…

Le rouleau compresseur autour d'Éric Zemmour interroge les journalistes. On lit que certains s'en inquiètent, on entend que d'autres s'en indignent. À l'issue de son congrès fin octobre, le SNJ a produit le premier (et unique) texte syndical sur la question [1], en dénonçant la « "zemmourisation" de la campagne présidentielle », la « couverture médiatique frénétique » dont il fait l'objet, ainsi que le « suivisme nauséabond » des directions des rédactions.

Parallèlement, 300 professionnels – majoritairement pigistes et travaillant avec les médias indépendants pour nombre d'entre eux – ont signé fin octobre la tribune « Journalistes, nous ne serons pas complices de la haine ». Que l'on souscrive ou non à la totalité de la démarche, la tribune met le doigt sur le phénomène que nous dénonçons – un climat médiatique plus que délétère – et établit explicitement la responsabilité des chefferies éditoriales… mais pas que : « Nous nous désolidarisons des grand-es patron-nes de médias, directeurs et directrices de rédaction, animateurs et animatrices, chroniqueur-ses, confrères et consœurs qui tendent avec jubilation micros et caméras à des personnalités publiques vomissant leur haine de l'autre. Personnalités dont l'une a déjà été condamnée par la justice pour provocation à la haine raciale. »

On notera également que la tribune « Ouvrez les fenêtres, lisez la presse indépendante », cosignée par des dizaines de médias indépendants fin octobre, dénonce (notamment) « un système médiatique dominant qui vient de nous infliger deux mois de "zemmourisation" du débat public et un agenda informatif médiocre, pour ne pas dire plus. »

À notre connaissance, il s'agit là des trois seules prises de position collectives publiques à ce jour autour du traitement médiatique d'Éric Zemmour. Autant dire… extrêmement peu. A fortiori quand le même matraquage médiatique se poursuit jour après jour depuis début septembre. Deux mois durant lesquels on s'est vu infliger en boucle les mêmes thématiques et « polémiques » biaisées renforçant la banalisation de l'extrême droite fascisante, pour laquelle CNews est une vitrine permanente. Deux mois, et pas l'ombre d'un débrayage dans les rédactions pour dénoncer les choix éditoriaux délétères des directions. Deux mois, et un CSA empruntant comme de coutume la voie du silence. Deux mois, et pas le début d'une critique publique de la moindre société de journalistes (SDJ) ou de rédacteurs (SDR) à ce sujet.

Le 17 novembre, 39 d'entre elles (incluant Le Figaro, Le Parisien, BFM-TV, LCI, Marianne, Radio France, Le JDD, etc.) interpellaient pourtant le gouvernement et le champ politique au sujet des violences de l'extrême droite contre les journalistes. Mais certaines de ces SDJ peuvent-elles s'indigner – à juste titre – de ces violences sans dire un seul mot du traitement, par leurs propres organes, de l'extrême droite en général, et de Zemmour en particulier ? Pendant combien de temps encore ces SDJ pourront-elles tranquillement s'absoudre de leur responsabilité dans le pourrissement du débat public, polarisé par les obsessions d'une extrême droite à laquelle bon nombre d'entre elles servent la soupe ?

Ceci expliquant en partie cela, certains dirigeants de médias, récemment réunis en huis clos, se sont jeté des fleurs en adoubant leurs choix éditoriaux : la sondomanie, les obsessions de l'extrême droite à la Une, la surexposition de Zemmour… Tout. Ils assument tout de bout en bout. Et après eux le déluge.

On aurait pu espérer, a minima, que la tribune « Journalistes, nous ne serons pas complices de la haine » fasse un tant soit peu de bruit. Selon l'une des co-autrices que nous avons contactée, elle est au contraire restée lettre morte dans les grands médias [2]… à une (malheureuse) exception près : pour Marianne, Jean-Loup Adenor a converti ce texte en appel à la censure ! Lucide, le journaliste fustige le « mépris » porté aux thématiques historiques de l'extrême droite, qui auraient été « invisibilisé[es] ». Vous avez dit « déni des réalités » ? Tout indiqué pour donner des leçons, il en appelle à un traitement sans « mépris ni complaisance » de Zemmour, et incite à privilégier un « travail journalistique sérieux, rigoureux, un travail de terrain ». Nul doute que publier un « générateur de tweets à la Zemmour » comme le fit sa propre rédaction en fait partie…

Atone, fragmentée, acritique, satisfaite ou ployant sous les contraintes, la profession donne la fâcheuse « impression » d'être littéralement au tapis – à cet égard, l'écrasement de la rédaction d'Europe 1, fin juin, après cinq jours de grève pour protester contre la prise de contrôle de la station par Bolloré constituait (à nouveau) un bien sombre présage…

Aveuglement maximal

En octobre, des reportages parus dans Middle East Eye ou Mediapart faisaient état de « vifs débats dans les rédactions ». Mais ils collectaient surtout des tweets et des témoignages individuels, dessinant quelques accès de colère certes, mais aussi (voire surtout) des réflexions revenant à délivrer des blancs-seings aux choix des rédactions. Ainsi d'une journaliste d'un hebdomadaire, décrite par Mediapart comme « désemparée » : « Évidemment il n'est pas encore candidat, mais il est déjà mesuré par tous les instituts de sondage donc comment on fait ? On ne va pas faire comme s'il n'était pas, déjà, dans le paysage de l'élection présidentielle. » Gros niveau d'autocritique. « Il n'y a pas particulièrement de débat sur la couverture d'Éric Zemmour. C'est assez naturel. On le traite à la hauteur de ce qu'il pèse dans les sondages », naturalise encore le journaliste du Figaro en charge de l'extrême droite. « Cela fait des mois qu'on écrit sur lui sans savoir s'il va y aller, donc ce serait un peu paradoxal de lever le pied alors que sa campagne commence de fait », commente encore un autre professionnel [3]

Fin octobre encore, l'éditorialiste Gilles Bornstein était convoqué pour un entretien préalable à une sanction par la direction de France TV. La faute ? Avoir dit sur France Info, en réponse à Ian Brossat, que Zemmour n'avait « pas le droit de venir ici ». Réaction de la SDJ ? Un appel… « à la clémence » de la direction et une demande de « clarté » quant à la ligne éditoriale [4]. Décapant. Quelques semaines plus tard, alors que la direction de l'info de France TV avait comme ligne de « ne pas inviter [Zemmour] tant qu'il n'est pas candidat », la chaîne publique se dédisait tranquillement en le recevant dans la matinale de France Info le 22 novembre. Que fit publiquement la SDJ ? Rien.

Chroniques, ce sont ces renoncements qui permettent « l'inimaginable » : au salon de l'armement Milipol le 20 octobre, Zemmour pointait un fusil de précision (non chargé) sur des journalistes. Hormis quelques tweets et une prise de position – isolée là encore car issue d'un billet personnel – dans Libération, rien de collectif n'a émané de la profession.

Pire : routines et réflexes professionnels sont tellement digérés qu'au moment d'être pointé par Zemmour, le « reporter » de LCI Paul Larrouturou est non seulement resté sur place, mais lui a demandé en prime… de commenter son geste ! Avant de creuser un peu plus, en verbalisant la seule leçon qu'il semblait tirer de cette séquence :

Pathétique ? Sûrement. Alarmant ? Aucun doute. Mais tout est là : le scoop, encore le scoop, toujours le scoop. La fierté d'avoir suscité et recueilli une « petite phrase » fait oublier l'énormité du symbole au (grand ? petit ?) journaliste…

L'aveuglement était tout aussi aigu au service politique de BFM-TV. Alors que la chaîne sert littéralement l'agenda de Zemmour depuis septembre, le fait que ce dernier pointe un fusil sur un journaliste n'était pas considéré comme une information en soi : « Nous avons décidé de ne pas la diffuser » affirmait à l'antenne Philippe Corbé, le chef du service. Pourquoi la rédaction a-t-elle changé d'avis ? « À partir du moment où une ministre [Marlène Schiappa] décide de rentrer dans ce débat […], qu'Éric Zemmour répond à la ministre, que la ministre répond à la réponse d'Éric Zemmour, ça devient un fait politique. Et nous le traitons. » Brillant. Réfléchissant enfin à un traitement médiatique adéquat, Philippe Corbé attendait du gouvernement qu'il prenne position, et lui fournisse, de fait, la marche à suivre. Daniel Schneidermann disait le reste :

[Philippe Corbé] aimerait que le gouvernement lui indique une ligne claire : Zemmour, on en parle, ou on n'en parle pas. Il est dangereux, ou il ne l'est pas. […] Il ne parvient pas à le savoir tout seul. Il ne parvient pas à métaboliser seul la dimension allégorique terrifiante de cette innocente saynète de campagne. Il est à fond dans le syndrome des confrères de Berlin 1933 [5] : l'impossibilité de nommer ce que l'on voit.

Jusqu'à quand ?

Critique minimaliste

En septembre, on entendait pourtant d'illustres éditorialistes pousser des coups de gueule en plateau. Dans « C à vous » (10/09) par exemple. « Une rupture dans le débat démocratique français » disait Patrick Cohen à propos d'Éric Zemmour, avant de pointer sa « banalisation » médiatique : le fait qu'il soit question de tambouille politicienne le concernant, « mais presque jamais du fond de ses propos, de son idéologie et de ses imprécations ». « Nous sommes devenu fous » admettait encore Jean-Michel Aphatie avant de renchérir : « Bien sûr que les médias ont leur part de responsabilité, évidemment. Nous avons fabriqué Éric Zemmour. En lui donnant la parole, en ne le contrariant pas, en lui laissant dire n'importe quoi. L'interview du Corriere della Sera, ça a été un scandale. Moi j'étais à RTL à l'époque, et bien le lendemain matin, Éric Zemmour est [venu] et Yves Calvi a fait une interview "Éric, vous vous êtes mal expliqué ? On ne vous a pas bien compris, vous pouvez nous expliquer Éric ?" Bon, écoutez c'est pitoyable. » Des critiques tout à fait fondées… et salutaires. Mais qui ratent pourtant tout un pan (pour ne pas dire le fond) du problème.

Sans avoir peur de caricaturer Patrick Cohen, on peut dire que de son point de vue, la tambouille politicienne et la course des petits chevaux ne sont des pratiques problématiques qu'en tant qu'elles s'appliquent à Zemmour. Que ces pratiques soient dominantes dans la manière de concevoir et d'exercer le journalisme politique en général n'aurait donc aucun lien avec la banalisation de l'extrême droite ? Il semble pourtant évident que si, et nous ne le répèterons jamais assez : la mise en scène médiatique des enjeux politiques, « focalisée sur les confrontations qui agitent le microcosme partisan, […] [le] recensement des "petites phrases" et des "bons mots" […], les stratégies de communication des acteurs politiques, les bruits de couloir, les chamailleries internes, les enquêtes de popularité, les ambitions personnelles, etc. […] accréditent une version politicienne de la politique, qui en détourne de larges fractions de la population (en particulier dans les classes populaires) et contribue à légitimer le discours "anti-système" du Front national. » Et de l'extrême droite en général.

De même, à bien suivre Jean-Michel Aphatie, le pouvoir de consécration des grands médias et l'absence de contradiction journalistique ne seraient problématiques qu'en tant qu'appliqués à Zemmour. Ce serait là encore oublier le rôle déterminant des médias dans la légitimation et dans la surexposition de nombreux clones zemmouristes et autres VRP du Front national. Et l'extrême bienveillance des commentateurs à leur égard, dont celle… d'Aphatie Jean-Michel [6].

Bref, dans les deux cas, la critique structurelle est rayée de la carte. « Dommage »… Car c'est précisément celle qui permet de comprendre comment on en est arrivé là ; combien la couverture de ce début de campagne constitue, certes, une rupture, mais ne tombe pas du ciel ; et à quel point les dynamiques qui ont co-produit le capital médiatico-politique d'Éric Zemmour en fabriqueront de nouveaux à la pelle… pour peu que rien ne change.

Alors oui, on le sait : la critique radicale des médias est une hérésie. Les seules « mises au point » acceptables et tolérées se font entre professionnels, juges et parties, et si possible en provenance des hauts gradés. Les mêmes qui servent quotidiennement la soupe tiède des « émissions médias », relativement inoffensives. La critique étant bien meilleure en huis clos, il faut veiller à ce qu'elle le reste.

Face à un tel aveuglement, face à la complicité explicite des directions et à l'atonie de la profession, des ripostes collectives semblent plus qu'urgentes. De même que l'est la nécessité de continuer à informer et à diffuser, par tous les moyens, la critique radicale du système médiatique, dont le fonctionnement structurel balise la route d'un danger fasciste.

Pauline Perrenot


[1] Le 23 septembre, le CNJ-CGT relayait un communiqué de plusieurs centrales syndicales « contre le fichage de syndicalistes par l'extrême droite », mais les médias y sont mentionnés de manière annexe.

[2] Deux sollicitations TV seulement ont été passées, que les auteurs de la tribune ont été bien inspirés de décliner : le compère de Zemmour, Éric Naulleau, a bien tenté une invitation, de même que les « Grandes Gueules ».

[3] Les trois témoignages ont été recueillis par Lucie Delaporte dans l'article précédemment cité : « Zemmour : les médias en plein doute » (6/10).

[4] Voir dans Le Parisien, 22/10.

[6] Il y a peu de temps, ce dernier se disait par exemple « heureux » d'accueillir en plateau la rédactrice en chef de « Boulevard Voltaire », blog de la fachosphère dont il ne précisait pas la couleur politique.


23.11.2021 à 10:49

« Sans un soutien massif et rapide, Politis va disparaître »

Un appel pour sauver le journal.

- Presse alternative / ,

Texte intégral 1319 mots

Nous relayons ci-dessous un appel de Politis : « Sans un soutien massif et rapide, Politis va disparaître. Pour l'éviter, il nous faut rassembler 500 000 euros avant fin 2021. »

Chère lectrice, cher lecteur,

Vous le savez, depuis trente-trois ans, la vie de notre journal n'est pas un long fleuve tranquille. Comme beaucoup de titres de presse, notamment imprimés, Politis connaît des difficultés financières structurelles. Il est aujourd'hui indispensable pour nous d'opérer des changements radicaux dans notre modèle économique, d'accroître le nombre de nos abonné·es et de gagner une plus grande visibilité dans l'espace médiatique. Nous travaillons ardemment à réinventer Politis. Mais, pour cela, nous avons besoin de temps et d'argent, et nous en manquons.

Nous n'avons pas choisi la facilité : produire chaque semaine un journal quasiment sans publicité, sans le soutien d'un actionnaire milliardaire renflouant les caisses à volonté – en contrepartie de violents plans sociaux ou d'ingérences éditoriales. C'est le prix de notre indépendance. Malgré des hauts et des bas, Politis a tenu bon. Mais l'année 2021 a été marquée par une diminution du nombre d'abonné·es qui nous met aujourd'hui en péril. En juin, nous avons dû nous résoudre à abandonner provisoirement la diffusion en kiosques, devenue inaccessible pour des médias à l'économie sobre comme le nôtre. Nous sommes actuellement en alerte avec notre imprimeur, car le prix du papier flambe et la pénurie guette. L'annulation de nombreux événements, qui permettent de faire connaître le journal et de recruter des abonné·es, a également eu un impact.

Face à ces difficultés, nous avons fait évoluer nos offres d'abonnement et nous avons expérimenté de nouvelles méthodes pour atteindre un nouveau lectorat. Nous avons aussi lancé d'importants travaux, dont vous verrez bientôt les résultats, pour transformer notre site web et notre hebdo. Cette mobilisation commence à porter ses fruits car, pour la première fois depuis des années, le nombre d'abonnements repart à la hausse. Mais encore trop timidement pour que nous puissions faire face durablement.

Tout cela, c'est notre cuisine interne, celle dont on ne vous parle pas tous les jours. Si l'on met de côté ce saut d'obstacles permanent, reste l'envie intacte de poursuivre notre mission d'informer et la conviction que le regard particulier que Politis porte sur le monde manquerait vraiment s'il venait à disparaître. Alors que tant de médias contribuent à « engranger l'insignifiant dans la mémoire des résignés », pour reprendre l'expression de Raoul Vaneigem, nous sommes depuis plus de trente ans fidèles à notre promesse initiale : être les observateurs attentifs de la complexité du monde et de ses lames de fond. Décrypter, expliquer, analyser, en partant des faits, toujours, et de la réalité de ce que nous voyons, pour essayer de produire du sens dans ce monde de confusion et de désordre établi. Offrir à chacun·e des outils pour sa propre émancipation intellectuelle. Sans prétention à la vérité, inviter nos lecteurs et nos lectrices à cheminer à nos côtés, pour s'orienter dans les débats qui traversent la société.

Ce qui définit Politis, c'est aussi d'assumer un engagement et un parti pris. Une humanité du regard, d'abord, qui cherche toujours à prendre en compte le point de vue des dominé·es, des exploité·es, des exclu·es. Notre journal est en première ligne pour documenter et décrire les conditions de vie et de travail des laissé·es-pour-compte du capitalisme, des exilé·es et déraciné·es, travailleurs et travailleuses pauvres, gilets jaunes, exclu·es du « confort occidental », victimes de la mondialisation au Sud et au Nord. Nous avons la conviction qu'un journalisme honnête ne peut rester indifférent et doit prendre ses responsabilités face aux menaces écologiques, aux injustices qui minent notre contrat social, à la mise en péril de nos libertés publiques et du bon fonctionnement de notre démocratie.

Cette ambition, nous la vivons avec beaucoup d'humilité. Depuis trente ans, nous voyons les espoirs mais aussi l'épuisement de celles et ceux qui désespèrent de transformer en profondeur notre société ou qui sont usé·es par les batailles défensives incessantes pour les services publics, les retraites, les droits des travailleurs et des travailleuses, la préservation de la planète, le respect des minorités. Ces pesanteurs nous accablent aussi. Comment rendre compte avec lucidité des défaites, ou des luttes victorieuses qui apparaissent parfois si dérisoires ? Comment parler de perspectives politiques, d'union au sein de la gauche et de l'écologie quand tout semble se déliter ? Comment concilier le besoin de repères et de certitudes dans un monde mouvant et l'aversion évidente pour les arguments d'autorité et les postures de surplomb ? Autant de questions qui nous taraudent chaque semaine.

Dans les batailles culturelles à mener, la force d'un média comme le nôtre est de permettre l'expression d'autres imaginaires, de montrer d'autres possibles, portés par de nouvelles voix, turbulentes ou sages, radicales ou réformistes, écologistes, féministes, intellectuelles, militantes, artistiques. Permettre ce déplacement du regard qui va nourrir et questionner, créer de l'inconfort, de la remise en cause, aider à définir un autre rapport au monde. Nous nous y attachons chaque semaine. Bien sûr, nous sommes conscient·es que nous pouvons faire mieux. Que le pas de côté que nous faisons n'est pas toujours suffisant. Que le décentrage auquel nous invitons tombe parfois à plat, faute de perspectives. Faute d'émotion aussi. Car la lecture d'un journal n'est pas qu'une affaire d'intellect – ce qui nous meut est aussi ce qui nous émeut.

Nous sommes convaincu·es, aussi, que nos sociétés ne pourront pas bifurquer sans conflits. Des conflits qu'il faut assumer, construire et étayer. Ce devrait être le rôle des médias : poser les termes des désaccords, expliquer les choix civilisationnels qu'ils sous-tendent, pour sortir d'un débat politique indigent et indécent où le rejet de l'autre et l'instrumentalisation des angoisses existentielles tiennent lieu de projet. Nous voulons continuer à croire que le dissensus peut être synonyme de vitalité et de mouvement, et non pas de blocages et d'affrontements stériles. Cette ambition résonne avec davantage d'acuité en cette période de campagne présidentielle. C'est depuis des décennies l'ADN de notre journal, qui a toujours été au cœur des débats de la gauche, de l'écologie et des mouvements sociaux et citoyens.

Ce travail est difficile mais tellement nécessaire. C'est pourquoi nous avons besoin de votre soutien pour passer ce cap. Tout de suite et de manière forte. La survie de notre journal en dépend. Nous n'avons plus que quelques mois de trésorerie. Nous avons besoin de 500 000 euros pour financer les projets qui nous permettront de relancer le journal et de regagner les deux milliers d'abonnés qui nous manquent. La barre est haute, nous le savons. C'est donc avec beaucoup de gravité et de responsabilité que nous lançons cet appel. Politis ne peut pas mourir. Aidez-nous. Soutenez-nous. Avec vous, nous pouvons sauver Politis.

Agnès Rousseaux, directrice