28.08.2024 à 11:32
TN : En guise d'introduction à ton livre et pour donner au lecteur une perspective historique, peux-tu nous expliquer comment le mouvement contre les violences faites aux femmes s'est trouvé aux prises avec l'État et ses institutions ?
À son apparition dans les années 1970, le mouvement contre la violence faite aux femmes émergeait au sein d'un mouvement global de révolutions, d'indépendances coloniales, de mouvements de libération. En relation avec le changement global qui avait lieu, construit entre les relations personnelles et les relations globales, économiques, ce mouvement fut bouleversant, porteur d'énormes changements. C'était une époque où les femmes n'étaient pas dans le gouvernement, où elles n'étaient pas des juges, elles ne siégeaient pas au Congrès et n'étaient pas avocates. L'État était donc l'ennemi des femmes. Quand le mouvement a commencé, elles n'ont pas demandé à l'État de satisfaire leurs revendications, elles ont fait les choses par elles-mêmes. Par exemple, l'avortement était illégal. Les gens ont donc mis en place un service illégal dans lequel les femmes pouvaient se faire avorter clandestinement, ou encore si l'on avait été violé, on n'appelait pas les flics, on appelait un numéro de téléphone, un servit de soutien où une autre femme répondait et avec qui on pouvait discuter. Donc on a cherché des solutions à distance de l'État. On a créé des cliniques, on a créé des programmes, beaucoup de choses. Dans les années 1970, le gouvernement a mis en place un programme destiné à pourvoir aux salaires des dirigeants des différentes organisations et structure du mouvement. Mais en 1980, une fois élu, Reagan supprima ce financement. Sans argent, ces services furent totalement désorganisés et eurent du mal à continuer leur activité face à une demande toujours plus importante. Le gouvernement commença à contrôler les services, à promulguer des lois… Tout ce qui avait été mis en place par le mouvement contre les violences faites aux femmes tombait dans les mains du gouvernement. Celui-ci dirigeait et finançait les services. Il fallait en outre avoir les diplômes officiels reconnus par l'État pour y travailler. Il y avait là une contradiction évidente, car le gouvernement américain était l'une des grandes sources de violence du monde. Et c'est notre gouvernement qui disait être là pour en finir avec les violences. C'était bien évidemment impossible. Ils ont imposé un système exacerbant la vulnérabilité des pauvres. Les hommes mis en prison pour des faits de violences domestiques sont les pauvres, pas les riches. C'est donc une sorte de contrôle qui s'est mis en place, et ça n'a pas empêché les violences. Ça a remplacé les violences. Jusqu'à aujourd'hui ou le président Donald Trump est devenu le symbole de cette violence.
TN : Aujourd'hui, on peut ressentir une forme de dépossession de ces luttes liées à l'intégration forcée des services mis en place par le mouvement à l'appareil d'État…
C'est plus que ça. C'est le vocabulaire lui-même, qui a été construit, travaillé des années durant par le mouvement, qui se trouve approprié par ceux-là mêmes contre qui il s'était construit. Aujourd'hui, on a Trump, chef de l'État, qui met en scène un discours dans lequel il se dit être une victime, seule contre tous. C'est particulièrement patent concernant la politique d'Israël. Mais c'est aussi quelque chose que l'on retrouve dans les relations personnelles. Nous vivons une période dans laquelle il n'y a plus aucune empathie, plus aucune compassion. Le seul moyen maintenant pour attirer de la compassion serait d'être absolument irréprochable. Malheureusement, quand on est une personne, on est forcément plein de contradictions, et donc personne ne mérite d'empathie. Le problème c'est que si quelqu'un décide d'assumer sa responsabilité dans quelque chose qu'il a pu faire, il est exclu de toute forme de soutien, du fait de l'absence d'empathie générale.
TN : Entre le niveau des relations personnelles, celui de l'État et de sa politique et celui de la géopolitique internationale, tu montres qu'il existe un lien dans le rapport à la violence que l'on retrouve dans l'usage d'un certain vocabulaire présent pour chacune des trois dimensions (comme « agresseur » par exemple). Est-ce que tu peux préciser la différence que tu fais entre conflit et agression ?
Le conflit est une lutte d'intérêt et de pouvoir, alors que l'agression est le fait d'exercer du pouvoir sur une personne. Par exemple, la politique israélienne concernant les Palestiniens constitue un abus puisque ce sont les Israéliens qui décident de ce qui se passe en Palestine. De leur côté, les Israéliens retraduisent l'abus en conflit, mais c'est un mésusage de la langue qui leur permet de dissimuler leurs culpabilités. Dans mon livre je précise bien qu'il est indispensable de faire du cas par cas et de regarder précisément pour chacun d'eux quelle en est la configuration précise. Aujourd'hui l'agresseur, qui se fait passer pour une victime, est celui qui va avoir accès en priorité à l'appareil d'État répressif. Il va étatiser sa position de victime aux moyens des communications contemporaines.
TN : L'État sécuritaire a-t-il pour corollaire le statut « factice » de victime ?
Quand tu as été socialisé dans un groupe dominant, et quand on t'a toujours appris à te sentir supérieur, tu te sens en sécurité, « safe », quand tu n'as pas à te remettre en question. Quand un bourgeois ne se sent pas en sécurité, c'est simplement qu'il est remis en question. Le bourgeois considère comme un droit le fait de ne jamais être mal à l'aise, c'est-à-dire remis en question. Les gens confondent le malaise et le danger. Par exemple, une personne raciste va projeter un sentiment d'insécurité sur l'extérieur, alors qu'en fait c'est un malaise intérieur qui n'est pas un danger réel. Pour bien distinguer les deux, il faut revenir à la définition faite précédemment entre conflit et agression. Si un abus est caractérisé par le fait d'exercer un pouvoir sur une personne, on peut donc définir un danger comme le fait qu'indépendamment de toute action possible, tu es quand même en danger sans que ta responsabilité ne puisse rien y changer.
TN : Tu dis également que la surexploitation du terme « agression » est préjudiciable aux vraies victimes…
Quand quelqu'un, qui est en position de pouvoir, prétend subir un abus ou une agression, c'est une manière d'invisibiliser, de dissimuler son pouvoir réel et effectif.
TN : Penses-tu qu'il existe un lien entre la « surestimation du préjudice » et le fait d'être aveugle à la question de la race ?
Aujourd'hui en 2021 aux États-Unis la question de la race est une problématique centrale dans la culture américaine. Lorsque des nazis envahissent le Capitole, ils repartent chez eux sans encombre, alors qu'une personne noire peut se faire tuer dans la rue à cause de sa couleur de peau. Il y a une inversion de la hiérarchie des rôles entre l'agresseur et la victime. Par exemple, les blancs anxieux à propos des questions raciales vont se présenter comme des victimes alors qu'ils portent en réalité une forme de responsabilité.
Chez vous, en France, il existe une certaine islamophobie, y compris au sein des milieux féministes. Dès que la question de l'islamophobie est soulevée, les gens la repoussent et adoptent la position de victime venant d'être accusée à tort. J'espère que ce livre contribuera à apporter du changement dans ces attitudes.
TN : Et pour les queers ?
Les hommes gays blancs avec un certain statut social ont accès à presque toutes les positions de pouvoir. Les personnes réfugiées, les migrants, ce sont les personnes vraiment queer aujourd'hui. Le principe de division, c'est la race et la classe.
TN : Comment as-tu vécu le mouvement Black Lives Matter ?
Le monde entier a pu réaliser avec la prise du Capitole que la police américaine comptait beaucoup de suprématistes blancs, de racistes, d'antisémites… C'est une question globale qui a pour enjeu la refonte des institutions policières et judiciaires aux États-Unis. Et ce n'est pas Joe Biden qui le fera. Il y a une incarcération massive des noirs aux États-Unis et la prison fait partie intégrante des dispositifs construisant la suprématie blanche. Les gens qui ont pris le capitole, les groupes néonazis… prétendent être les victimes des personnes noires. Ce qui valide ma théorie !
TN : Tu prends en exemple un problème que tu as eu avec un élève. Comment cela a-t-il alimenté ta réflexion ?
C'était un élève qui était amoureux de moi et qui m'écrivait beaucoup sur internet. Des collègues m'ont alors dit que c'était du harcèlement, qu'il fallait que je prévienne le directeur de l'établissement, même si cela devait entrainer des conséquences et détruire la vie de cet étudiant. Ils m'enfermaient dans une position de victime ! Le problème, c'est qu'ils ne m'ont jamais dit d'aller voir l'élève et de lui parler ; lui demander pourquoi il faisait ça, tout simplement. Finalement je l'ai appelé, je lui ai dit que je ne pouvais plus être son professeur et qu'il devait changer de classe. Nous avons convenu de discuter pour résoudre ce conflit. Et en fait ça s'est résolu comme ça, au bout de trois discussions, il y avait des signaux qui avaient été mal interprétés de sa part, et puis voilà, ce sont des choses qui arrivent.
TN : Cela rejoint des critiques que tu émets à propos du “Call out” et du “Trigger Warning”.
Est-ce que c'est en France maintenant tout ça ? On ne peut pas contrôler l'état du monde. Si, dès que quelqu'un dit quelque chose qui te bouscule et que tu quittes la salle de classe, rien ne va pouvoir se passer puisqu'on ne peut pas parler. Un des principes de l'éducation, c'est quand même de pouvoir discuter des choses même si elles sont complexes.
TN : Ton livre semble entièrement traversé par ta position singulière de romancière même dans un écrit politique comme celui-ci…
Je ne suis pas une universitaire. Mes livres ne sont pas une somme de références et de notes de bas de page. Je me contente de partager des idées en invitant le lecteur au désaccord.
TN : Quelle réception a eu ce livre aux États-Unis ?
C'est très intéressant cette question de la réception. C'était mon dix-neuvième livre et j'ai été incapable de le publier aux États-Unis. Il a été rejeté de toute part, par toutes les maisons d'édition, les grandes comme les petites, celles de gauche… et je l'ai publié au Canada dans une toute petite maison d’édition queer à Vancouver, de l'autre côté du continent. Et je pensais que jamais personne n'allait lire ce livre et qu'il allait tomber dans l'oubli. Mais des gens l'ont trouvé – je ne sais pas comment – et ont commencé à en parler sur internet. Et ça a poussé, poussé, poussé… Le livre n'était pas « marchandisé » (ici ce mot prend le sens d'appartenir à un circuit commercial de distribution et de mise en valeur du produit, n.d.e) il n'y avait pas de publicité, rien. Et maintenant, j'ai vendu presque 40.000 exemplaires de ce petit livre. Je crois que les lecteurs sont en avance sur l'industrie du livre.
TN : Comment expliques-tu ce rejet ?
C'est compliqué. Aux États-Unis la question de la Palestine fait resurgir des angoisses très fortes. L'utiliser comme exemple majeur pour élargir la question de la violence à un problème plus général n'est tout simplement pas possible.
TN : Qu'est-ce qui t'a fait écrire ce livre ?
Ce livre est une déconstruction de la propagande que l'on m'a longtemps assénée à propos de la situation palestinienne. Je suis née 13 ans après la fin de l'holocauste, une grande partie de ma famille y est morte. Ma famille était persuadée que les juifs étaient les personnes les plus persécutées du monde, et donc ils ont pris la résistance palestinienne comme une énième attaque qui venait du dessus, comme une nouvelle attaque contre les juifs. Et du coup il fallait renverser la perspective, accepter de reconnaître que c'était eux qui étaient devenus les agresseurs. Les juifs qui soutiennent la fin de l'occupation sont vus comme des traitres. Ce qui est vraiment difficile, c'est d'être suffisamment autocritique pour se dire que ma position de victime est factice.
TN : Tu as des projets en cours ?
Je viens de publier Let the record show, a political history of Act Up New York 1987-1993 retraçant l'histoire d'Act Up. C'est un travail dense de 800 pages qui sortira au mois de mai. Et j'espère qu'il sera traduit en Français.
Entretien paru initialement sur TROU NOIR.ORG
LE CONFLIT N’EST PAS UNE AGRESSION
RHÉTORIQUE DE LA SOUFFRANCE, RESPONSABILITÉ COLLECTIVE ET DEVOIR DE RÉPARATION
Sarah Schulman Traduit de l’anglais par Julia Burtin Zortea et Joséphine Gross.
23.00€ B42-148
Il est toujours compliqué de prévoir à l’avance la suite des évènements. D’autant que la séquence temporelle dans laquelle nous sommes (des mouvements de révolte partout dans le monde, la montée en force d’un néoconservatisme fascistoïde, la catastrophe écologique qui devient sensible, etc.) semble échapper à nos vieilles catégories de pensée et d’analyse. Plutôt que de céder à la panique qui ne produit jamais rien de bon, plutôt que de se faire avoir par les discours apocalyptiques ambiants, il s’agit bien de se poser, de prendre le temps de penser, de farfouiller le passé, et de se demander à quoi pourrait ressembler un avenir désirable. Nous avons besoin de bien comprendre ce qui se passe actuellement, de mettre les bons mots dessus, pour ne plus mettre toute notre énergie à combattre des moulins à vent qui nous semblaient pourtant si menaçants.
Ce qui nous a donné envie d’agir, c’est de voir à quel point les luttes LGBT+ et féministes étaient les idiots utiles de la partition du monde entre « progressistes » et « conservateurs ». Mais voyant les « progressistes » devenir de plus en plus autoritaires, et les « conservateurs » se convertir au néolibéralisme, nous nous sommes rendu compte que la distinction ne tenait plus.
Notre démarche est donc celle de trouver de nouveaux mots, de nouvelles grilles d’analyses politiques pour comprendre les luttes dites « minoritaires » dans notre époque compliquée, comme de mettre en procès les anciens pour juger de leur pertinence.
Renouveler la critique ne veut pas dire oublier le passé, mais au contraire comprendre d’où vient la situation présente. Nous nous sommes rendu compte que nous connaissions mal notre propre histoire minoritaire. Nous pensons que cette mémoire des luttes est cruciale pour agir maintenant, et qu’archiver, c’est aussi lutter contre l’oubli et les réécritures de l’histoire. C’est une des missions que s’est donné Trou Noir.
Il s’agira de s’intéresser également à l’international, car, des révoltes féministes en Amérique du Sud au génocide des homosexuels en Tchétchénie, les évènements ne manquent pas. Ce qui se passe à l’étranger est trop peu connu, et mérite d’être bien raconté et expliqué, et nous essayerons tant bien que mal de le faire.
Enfin, notre dernier axe est proprement culturel, car il nous semble que cinéma, littérature et musique sont particulièrement liées à la dissidence sexuelle et aux luttes minoritaires. Ces arts ont formé un imaginaire qui alimente les luttes actuelles, et nous avons eu envie de les explorer.
http://trounoir.org/
16.08.2024 à 11:15
" Il est intéressant que les philosophes Hikmat (Ndt : la théosophie transcendante ou al-hikmat al-muta’li (حكمت متعالي) issue de Perse) en soient venus de cette manière à considérer la Réalité ultime comme " l'existence pure ", c'est-à-dire " l'existence " dans sa forme absolue. Ce fait est intéressant car dans d'autres traditions de la philosophie orientale, comme le taoïsme et le bouddhisme zen par exemple, précisément la même entité est conçue comme le Néant. À la base de cette conception négative se trouve la prise de conscience que l'Absolu, dans son absolu transcendant, se situe au-delà de l'opposition entre "existence" et "non-existence". De ce Néant métaphysique sans limite et sans commencement apparaît l'Existence, et à travers l'Existence, l'infinité d'existences concrètes s'épanouit pour constituer le monde de l'Être. Il est cependant facile d'observer que ce Néant absolu - le "Néant oriental" comme on l'appelle souvent - correspond exactement, même dans sa nature conceptuelle négative, à la conception d'Ibn 'Arabi du Mystère des mystères. Ainsi, l'Existence, qui dans les traditions non-islamiques n'apparaît que comme le stade qui suit immédiatement le Néant, correspond dans le système d'Ibn'Arabi au deuxième stade de l'"existence", le stade de la théophanie où se révèle l'"existence" du premier stade. Dans la philosophie Hikmat, ce deuxième stade de l'"existence" est conçu comme "l'existence déployée" ou "l'existence éternellement créatrice" (wujud munbasit), tandis que le premier stade de l'"existence" est appelé, comme nous venons de le voir, "existence pure", c'est-à-dire "l'existence" dans sa pureté absolue. "
Toshihiko Izutsu, La structure fondamentale de la métaphysique de Sabzawari.
Toshihiko Izutsu, né le 4 mai 1914 et mort le 1er juillet 1993, est un islamologue, linguiste et philosophe japonais, qui parlait une trentaine de langues. Spécialiste de l'islam et du bouddhisme, il a été professeur à l'Institut d'Études culturelles et de linguistique de l'Université Keio à Tokyo, à l'Iranian Research Institute of Philosophy de Téhéran et à l'Université McGill à Montréal.
Mulla Hadi Sabziwari
10.08.2024 à 18:18
Ce livre raconte l’exploration d’une terre inconnue, la nôtre. À la suite des voyageurs de la Renaissance partis cartographier les terra incognita du Nouveau Monde, nous entreprenons, cinq siècles plus tard, de découvrir une autre Terre, ou plutôt de redécouvrir autrement celle que nous croyons si bien connaître. Mais nous ne sommes plus au temps des Grandes Découvertes. Notre voyage se fera vers l’intérieur et non vers les lointains, en épaisseur plutôt qu’en étendue. S’il revient aux cosmographes d’avoir élargi l’horizon, fait de la cartographie un art associant le mouvement et la trace, notre quête s’est en quelque sorte inversée : nous avons changé de cap, passant de la ligne d’horizon à l’épaisseur du sol, du global au local. Nous avons aussi changé d’allure, de posture, de ton. Aux passions scientifiques de la curiosité et de la découverte se sont substituées la nécessité et l’urgence. Le sentiment d’un monde illimité à conquérir – le Plus Ultra de Charles Quint, des explorateurs et de Francis Bacon – est remplacé par la conscience croissante des « limites planétaires ». L’innocence des premiers voyageurs est perdue : nous savons désormais que les expéditions sont mortelles. Nous savons à quelles conquêtes et prises de terres elles ont conduit. Mais il ne s’agit pas de se complaire dans les ruines ou d’abandonner la tâche de découvrir. À lire les chercheurs, éthologues et ethnologues, géochimistes et biologistes qui ne cessent de repeupler notre monde, d’en mettre en lumière de nouvelles dimensions, il semble que nous soyons beaucoup plus nombreux et beaucoup plus divers que nous le pensions, et que les limites du monde ne soient pas celles que nous connaissions. Prenons par exemple le sol sur lequel nous habitons sans savoir de quoi il est fait, de quoi il est peuplé. Depuis quelques décennies, l’action des animés, des roches, des paysages interroge nos anciennes façons de considérer les territoires et d’agir sur eux ; on ne peut plus ignorer l’action de la Terre en réaction à nos propres activités, qui se manifeste avec de plus en plus de véhémence et de rapidité.
Comment habiter ce monde fait d’autres vies que les nôtres, cette Terre réactive ? Les cartes telles que nous les connaissons disent un rapport à l’espace vidé de ses vivants, un espace disponible, que l’on peut conquérir et coloniser. Il nous fallait donc pour commencer tenter de repeupler les cartes. Nous avons pour ce faire déplacé l’objet de la notation en tentant de dessiner non plus les sols sans les vivants, mais les vivants dans le sol, les vivants du sol, en tant qu’ils le constituent. Cette cartographie du vivant tente de noter les vivants et leurs traces, de générer des cartes à partir des corps plutôt qu’à partir des reliefs, frontières et limites d’un territoire.
Pour ce magnifique ouvrage finement et abondamment illustré, publié en 2019 aux éditions B42 (dont la passionnante aventure en matière d’urbanisme et d’architecturepolitiques nous enchante depuis de nombreuses années – souvenons-nous par exemple de leur magnifique « Lieux infinis – Construire des bâtiments ou des lieux ? » de 2018), la philosophe Frédérique Aït-Touati (qui se définit aussi, logiquement, comme historienne des sciences – on songera à son si précieux « Contes de la Lune – Essai sur la fiction et la science modernes » de 2011, par exemple – et comme metteure en scène de théâtre – on vous parlera prochainement sur ce même blog de sa « Trilogie terrestre » créée avec le si regretté Bruno Latour) a collaboré avec deux architectes dédiées au paysage et à la stratégie territoriale, Alexandra Arènes et Axelle Grégoire. Comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage (« Manuel de cartographies potentielles »), elles sont ici « réunies autour d’une fascination commune pour la capacité des cartes à déployer des mondes », pour nous proposer une intense réflexion et un défrichage conceptuel, visuel (naturellement) et technique autour des possibilités désormais offertes, à qui voudrait enfin les saisir, de penser autrement nos cartographies d’un monde qui ne soit plus figé et offert au mieux capitalisé, mais mobile, vivant et radicalement soucieux d’altérité.
Depuis quelques années, un nouveau type de cartes semble réagir justement à l’activité des acteurs : les cartes GPS. Notre pensée de l’espace et du mouvement a été profondément modifiée par l’apparition de cet outil qui localise les positions d’un point sur un fond de carte fixe grâce à plusieurs satellites en orbite. Le GPS trace l’activité des acteurs, capte les déplacements des vivants sur une carte prédéfinie, leur permet de se repérer dans l’espace. Chacun peut ainsi générer son propre tracé, son propre chemin, naviguer à l’intérieur d’un espace dont les paramètres sont déterminés a priori. Ces cartes n’ont plus grand-chose à voir avec la fabrication des cartes anciennes qui se dessinaient essentiellement en parcourant soi-même le terrain ou bien en écoutant le récit des autres revenant de voyage. Les satellites offrent de la précision dans la géodésie, ils renseignent le contour des lignes, signalent les évolutions, révèlent les métamorphoses des territoires. Ils perdent cependant en récit, en assemblage d’histoires contées, en multiplicité des personnes et des narrateurs qui permettaient à la carte d’être une synthèse, d’être unique et multiple à la fois.
Pourrions-nous, tout en gardant cette formidable transformation dans l’appréhension des cartes – par le vivant et non plus par une situation fixe -, inventer l’outil qui nous permettrait non seulement de suivre les trajectoires des vivants, mais aussi de comprendre comment ceux-ci façonnent les espaces, les engendrent sans cesse ? Car les vivants font bien plus que se déplacer ; ils manipulent l’air et la matière pour créer les conditions de leur survie, parfois en coopération avec d’autres vivants qui ont besoin de conditions similaires ou complémentaires, parfois en désaccord avec d’autres collectifs, voire de façon contre-productive et autodestructrice dans le cas de l’homme et de la pollution qu’il génère. Dans ce GPS d’un nouveau genre, ce sont les points vivants qui créent l’espace, définissent leurs propres paramètres, engendrent la carte. Le statut de la carte en est modifié : elle n’est plus un dessin fixe mais un état provisoire du monde, un outil de travail en évolution, constamment fabriqué par les vivants. Le statut de l’espace en est modifié : il n’est plus simple contenant, mais milieu vivant, vibratile, composé des mille superpositions et actions qui nous entourent, constamment et indéfiniment produit par les mouvements et les perceptions de ceux qui le font.
Portées par le souffle des mutations de la cartographie, pas tant dans la technologie, finalement, que dans l’esprit et la substance (toujours plus systémique), il s’agit bien pour elles de porter les indispensables changements de référentiels et de systèmes de mesures. « C’est le point de vue qui terraforme les localités du globe, mais il ne le fait pas seul » : en passant minutieusement en revue (par une saisissante interaction du texte et du dessin) ces mutations en cours pouvant être étendues et généralisées, mobilisant aussi bien les travaux des géographes de métier, bien entendu, que ceux, plus hybrides et transversaux, d’Anna Tsing, de Donna Haraway ou de Francesco Careri, parmi bien d’autres, elles ouvrent aussi (ce qui ne nous surprend pas et nous réjouit) des espaces d’interaction avec la poésie et avec la fiction. « De la peau au territoire-monde, la carte est accompagnée d’une série de coupes qui établissent des liens directs et transversaux entre la physiologie biologique et la physiologie du territoire » : Philippe Vasset (avec son « Livre blanc » comme avec sa « Conjuration ») est fort logiquement directement cité, mais on pourrait aisément capter en filigrane les présences de Gary Snyder et de ses bassins versants (« Le sens des lieux »), d’Emmanuel Ruben et de ses frontières archipélagiques (avec « Sous les serpents du ciel » comme avec « Terminus Schengen »), d’Albert Sanchez Piñol et de ses frontières pyrénéennes à la brume fantasmagorique (« Fungus – Le roi des Pyrénées »), de Catherine Leroux et de ses espaces fluvio-sylvestres réinventés dans les friches et les déchetteries (« L’avenir »), de luvan et de ses « Splines » ultra-mémorielles, voire de Malvina Majoux et de ses taupes anarchisantes (on trouvera en effet ici, entre autres merveilles, un « synopsis de la création d’un paysage entre un agent commercial, une taupe et un micro-organisme »). On trouvera aussi, sous forme de cas d’école particulièrement savoureux d’une médication obsolète, la « ventouse », ou « mise sous cloche d’un territoire pour exploitation des ressources », et c’est ainsi que les trois autrices, avec rigueur et imagination, rendent aussi un formidable et paradoxal hommage à Yves Lacoste, en démontrant avec éclat que la géographie peut ne pas d’abord servir à faire la guerre (économique ou non).
Quel est ce nouveau centre configurateur ? Depuis quelle perspective, ou point de vue, définir notre territoire ? Après avoir abandonné le point de vue de Sirius, ce point de vue aérien, en surplomb et en apesanteur, globalisant une vision de la Terre, nous avons, avec le modèle Sol, tenté de retrouver la pesanteur et la matière de la Terre, identifié ses dynamiques activées par les organismes vivant ou ayant vécu jadis à sa surface, aujourd’hui enfouis dans ses profondeurs. Le modèle Sol a révélé un espace plein (d’organismes vivants, d’objets qui font sujets, de mémoire et d’histoire) plutôt que vide ; il a donné à voir une matière vibratile sans cesse recomposée par chaque mouvement plutôt qu’une surface dégagée à parcourir (ou à conquérir). Il ne nous reste donc plus qu’à réinvestir un point de vue terrien. Le deuxième modèle est une tentative pour représenter le monde à partir d’un corps animé, point vif ou « point de vie », selon la belle formule d’Emanuele Coccia, pour tenter d’esquisser une carte des espaces-corps actifs – pas d’espace sans corps ni de corps sans espace. Le point de vie se présente alors comme un questionnement du point GPS que l’on a désormais pris l’habitude de voir se déplacer sur la carte. Mais que cache ce point positionné à l’aide d’un système globalisé ? De quoi est-il en réalité composé ? Comment s’ancre-t-il au sol ? Comment se déplace-t-il ? Ces questions sont explorées dans ce modèle et le suivant, Paysages vivants.
De telles cartes supposent de dessiner ces animés, leurs mouvements, traces, rythmes, affects – autant de qualités que l’on nommait autrefois « secondes », ce qui permettait de les effacer de la carte, de les écarter du projet moderne de mathématisation du monde et de localisation par l’étendue. De fait, les entités du monde vivant qui sont représentées dans les cartes perdent un grand nombre de leurs caractéristiques, notamment le potentiel de croissance. Dans les cartes, les objets sont mesurés une fois pour toutes. Ainsi naît le standard : l’objet dessiné sur papier va être reproduit sans altération, avec les mêmes mesures. A contrario, l’approche choisie ici s’intéresse au vivant et lui donne priorité. Nous avons tenté dans les cartographies qui suivent de réimporter dans les représentations les dimensions potentielles supprimées.
Hugues Charybde le 17/01/2023
Frédérique Aït-Touati , Alexandra Arenes , Axelle Grégoire - Terra Forma, Manuel de cartographies potentielles - éditions B42
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