29.03.2025 à 11:30
Poutine et Trump sont comme ces skieurs qui ont déclenché une avalanche et libéré les forces des éléments. Leur accession au pouvoir n'est pas le fruit du hasard.
<p>Cet article En attendant l’avalanche a été publié par desk russie.</p>
Le philosophe politique russe, exilé depuis le déclenchement de la guerre russe contre l’Ukraine, livre une analyse désespérée des causes profondes du trumpisme et du poutinisme. Il compare les changements que nous vivons à une avalanche qui risque de tout balayer sur son chemin.
Le monde change sous nos yeux. L’ampleur et la rapidité des changements dépassent l’imagination la plus folle, des fissures et des effritements parcourent toutes les régions de la planète, de l’Ukraine au Moyen-Orient, du Groenland au Panama, les tensions montent en Europe de l’Est et autour de Taïwan. La « révolution de février » de Trump dans les relations internationales est similaire à ce que son administration a l’intention de faire à la bureaucratie de Washington, au soi-disant « État profond » et à tout ce qui est considéré comme réglementation excessive de l’État – mais ici, la tronçonneuse des coupes s’abat sur les institutions et les engagements de l’Amérique à l’international : on parle non seulement de l’arrêt des programmes de l’USAID, mais aussi du retrait possible des États-Unis de l’OTAN et de l’ONU en général, comme le préconisent de nombreux républicains du camp Trump. Ce qui se passe rappelle les années 1989-1991, lorsqu’un nouveau monde émergeait sur les décombres du mur de Berlin et de la guerre froide – sauf qu’aujourd’hui, c’est dans la direction opposée : la division, les murs et les conflits reviennent, mais le rythme des changements et leur côté fantasmagorique sont les mêmes.
Quel est le rôle de l’individu dans tout cela ? Quel est le rôle de Gorbatchev et de Reagan, qui ont changé le monde vers une certaine direction ? Quel est le rôle de Poutine et de Trump, qui le changent dans l’autre sens ? Dans quelle mesure tout ce qui se passe est objectif ou subjectif ? Une métaphore qui me vient souvent à l’esprit est celle de l’avalanche. Dans les montagnes, il neige souvent pendant plusieurs jours de suite, la neige s’accumule sur les pentes et dans les crevasses, s’étale en couches à cause des gelées et des dégels. Une énorme masse de neige s’accumule au-dessus de la vallée. Va-t-elle se déverser sur la vallée ? Pas nécessairement. Il y a des réchauffements soudains (comme lorsqu’un fœhn, un vent chaud venu d’Afrique, souffle dans les Alpes) et la neige se tasse. Aujourd’hui, les avalanches sont également contrôlées par des tirs d’hélicoptère ou d’artillerie dans la vallée, ou par l’installation de mélanges explosifs. En Suisse et en Autriche, des barrières sont érigées sur les pentes pour arrêter les avalanches dès le début et les empêcher de prendre de l’ampleur. Mais il arrive aussi qu’un freerider désespéré, ignorant les interdictions des sauveteurs en montagne, s’engage sur une pente dangereuse et coupe une couche de neige, qui se met en branle et se transforme en avalanche. Entraînant des dizaines de milliers de tonnes de neige, de rochers et d’arbres, la colossale masse de glace se précipite dans la vallée à 400 kilomètres par heure.
Cette avalanche est-elle objective ou subjective ? S’agit-il d’un phénomène naturel ou d’un produit de la volonté humaine, de l’insouciance, de la malveillance ? Apparemment, les deux à la fois : c’est le fruit de l’interaction entre la nature et le facteur humain. Poutine et Trump sont comme ces skieurs qui ont déclenché une avalanche et libéré les forces des éléments. Quelle que soit l’opinion que l’on a d’eux, il faut bien admettre que leur accession au pouvoir n’est pas le fruit du hasard. Poutine a longuement et soigneusement construit son système selon toutes les lois du pouvoir russe, en combinant habilement ses éléments de base – la mentalité tchékiste, le crime organisé, la violence, la peur, la corruption, le mensonge, la communication politique et le paravent démocratique. Son projet politique est l’incarnation de la logique de l’histoire russe, l’achèvement de plusieurs de ses cycles (Moscou, Saint-Pétersbourg, l’Empire, l’URSS) ; il a uni de manière inédite l’élite et la société russe en leur donnant l’idée nationale de toujours : la guerre. Il a régné pendant un quart de siècle et est prêt pour le prochain quart, s’appuyant sur les dernières technologies biomédicales pour ralentir le vieillissement, paranoïaque à l’égard de son propre corps – ayant soumis tous les êtres vivants –, le pouvoir absolu tente de tenir tête à la mort, elle qui échappe à son contrôle.
L’ascension de Trump n’est pas non plus un hasard, comme en témoigne sa réélection, à 4 ans d’intervalle (il n’est que le deuxième président de l’histoire des États-Unis à y parvenir) et sa victoire nette avec un vote électoral écrasant et le contrôle des deux chambres du Congrès. Le fait qu’il ait été élu malgré l’opposition d’une grande partie de l’establishment politique et de la presse, et sous la pression de plusieurs affaires criminelles, rend cette victoire d’autant plus convaincante et représentative. Ses idées, son mode de fonctionnement incarnent les perceptions d’une grande partie de la société américaine sur l’Amérique et le monde extérieur ; son projet, révolutionnaire et conservateur à la fois, a pu subjuguer le Parti républicain et remodeler complètement le paysage politique américain. Poutine et Trump, leaders mondiaux qui changent le système mondial, ne se sont pas retrouvés par hasard sur la crête d’une montagne, où ils ont pu déclencher une avalanche par leurs actions ; ils étaient en résonance avec l’esprit du temps et sont parvenus à exprimer des tendances objectives dans leurs pays et dans le monde. (Volodymyr Zelensky, ancien homme de spectacle devenu le plus grand dirigeant politique de notre époque et qui a réussi à achever la construction de la nation ukrainienne dans le creuset de la guerre, appartient à la même catégorie, bien qu’il ne fasse pas partie de ceux qui déclenchent les avalanches, mais de ceux qui tentent de sauver de ce désastre leur pays, et le monde entier en réalité.)
En ce sens, le poutinisme en Russie et la révolution Trump en Amérique sont des manifestations de tendances longues. Cette neige tombe et s’accumule depuis des décennies, sous la forme de nostalgie post-impériale et de ressentiment des non-représentés. Plus largement, cette neige est l’insatisfaction permanente de la majorité face aux changements sociaux abrupts, aux nouvelles technologies, aux élites dirigeantes. À la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle, ce mécontentement s’est répandu parmi les Russes, à qui des hystériques tels que Jirinovski avaient inculqué pendant longtemps le complexe des humiliés ; il s’est répandu dans le monde arabe, qui avait connu des siècles de déclin et n’avait pas encore trouvé sa place dans l’ordre mondial post-colonial ; il s’est répandu parmi les retraités britanniques, qui ont voté en masse pour le Brexit ; il s’est répandu aussi dans les « flyover states » américains, le centre même de l’Amérique, de la « rust belt » des anciens centres industriels à la « Bible belt » des traditionalistes : Hillbilly Elegy, l’autobiographie vieille de dix ans de l’actuel vice-président J. D. Vance, qui raconte son enfance difficile et la réalité déprimante de l’arrière-pays américain dans le Kentucky, est révélatrice à cet égard.
Des processus similaires ont eu lieu il y a un siècle, lorsque les habitants de différents pays ont réagi aux changements explosifs des dernières décennies, qu’il s’agisse de révolutions technologiques, de bouleversements dans les domaines de la science, de la peinture, de la société, de la famille, des relations hommes-femmes (un déclencheur très important à l’époque autant qu’aujourd’hui) ou de révolutions politiques qui ont conduit à l’effondrement d’empires et d’États. La réaction a été le chauvinisme, le militarisme et le fascisme sous toutes ses formes, du nazisme au franquisme (le stalinisme, soit dit en passant, était également une sorte de fascisme, une réaction conservatrice à la révolution russe et à l’effondrement de l’empire). Cela a conduit le monde aux catastrophes des deux guerres mondiales, qui ont fait des dizaines de millions de morts.
Ces guerres ont donné naissance à des institutions internationales qui, bien qu’imparfaites, utopiques et parfois corrompues, fixent une norme, un cadre de comportement. Même si elles n’ont pas débarrassé le monde de la violence, elles ont protégé l’humanité d’une guerre majeure et ont conduit à une plus grande ouverture, au commerce, à l’échange et à l’élargissement de l’espace de la liberté. Mais notre foi en ces institutions nous a joué un mauvais tour. Il semblait que le monde de l’après-guerre, qui avait survécu à la guerre froide et à l’affrontement des superpuissances, à l’effondrement des derniers empires coloniaux et de l’Union soviétique, était robuste et fiable. Le public s’entichait de Steven Pinker, qui affirmait que le degré de violence dans le monde était en baisse.
Or nous avons oublié que les institutions ne sont pas des structures éternelles qui limitent et guident les actions des gens, mais simplement des conventions, des arrangements qui ne fonctionnent que tant qu’il y a un consensus parmi leurs participants sur des règles communes. Le « Meilleur des mondes » du XXIe siècle a été fracturé par différents récits historiques, des exigences identitaires et des réseaux sociaux qui ont paradoxalement divisé l’humanité en bulles d’information, en communautés émotionnelles, chacune nourrissant ses propres griefs. Le consensus mondial s’est brisé et avec lui a disparu la foi dans les institutions, dans les idées de démocratie et de droits de l’Homme, dans la possibilité même du bien commun : de l’idéal kantien de la « paix perpétuelle », nous sommes passés à l’état de la « guerre de tous contre tous » hobbesienne. Les institutions sont devenues un épouvantail et un gros mot, et nous assistons à leur démantèlement rapide, des institutions démocratiques en Russie et en Hongrie à la croisade contre l’État profond dans l’Amérique trumpienne, de la crise existentielle de l’OTAN causée par la fracture du partenariat transatlantique à l’effondrement de l’accord de Paris sur le climat et de l’agenda vert en général dans un monde en guerre.
En conséquence, nous sommes revenus au scénario du XXe siècle : l’effondrement des institutions, la résurrection des formes primitives de nationalisme, la politique du sang et du sol, le corporatisme et le fascisme. Comme il y a cent ans, les masses imprégnées de ressentiment sont entrées en politique, mais alors qu’au XXe siècle elles étaient mobilisées par les technologies de la société de masse, de la politique et des médias de masse, au XXIe siècle, c’est le populisme numérique basé sur les réseaux sociaux qui attise haines, peurs, xénophobie et chauvinisme. Or, si par le passé il était possible de désigner les « maîtres du discours », les politiciens et les propagandistes qui alimentaient la guerre, le producteur du discours est aujourd’hui la majorité agressive armée d’un smartphone. Ni les actions des dirigeants politiques ni même leur élimination ne pourront la maîtriser : le départ de Poutine ne résoudra pas le problème de la Russie.
L’avalanche prend rapidement de l’ampleur, couvre les villages voisins et atteint la périphérie de la ville. Inutile d’essayer de la contrôler, nous ne pouvons qu’observer, hébétés, le colossal rempart de glace grandir sans bruit sous nos yeux et espérer qu’il arrêtera soudain sa course par magie pour geler sur le pas de notre porte, nous enveloppant de poudreuse et du souffle de la mort.
Traduit du russe par Desk Russie.
<p>Cet article En attendant l’avalanche a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:30
Pour comprendre le sens du combat de cet homme, condamné à 16 ans de goulag, nous publions des extraits de ses prises de parole au tribunal et ceux de lettres adressées à sa fille.
<p>Cet article Alexandre Skobov, héros de la résistance russe : « C’est moi qui accuse » a été publié par desk russie.</p>
Alexandre Skobov, né en 1957, est un homme de gauche, journaliste, historien, militant des droits de l’Homme et ex-prisonnier politique soviétique. Jusqu’à fin 2023, il était chroniqueur pour le portail Grani.ru, l’un des premiers médias interdits par le régime de Poutine en 2014. Il a également été auteur régulier de Desk Russie. Aujourd’hui, il est de nouveau en prison pour avoir ouvertement exprimé sa condamnation dudit régime et en particulier de la guerre sanguinaire contre l’Ukraine. Arrêté en avril 2024, le journaliste a été condamné le 21 mars 2025 à 16 ans de prison à régime sévère pour « appel au terrorisme » et « participation à une communauté terroriste ». Dans le cas de cet homme malade et âgé, victime d’une attaque au couteau « hooligane » en 2014, qui l’a gravement handicapé, cela revient à une condamnation à mort lente et pénible. Pour comprendre la personnalité intrépide de Skobov et le sens de son combat, nous publions des extraits de ses prises de parole au tribunal et ceux de lettres adressées à sa fille.
Le monde que nous connaissions s’effondre. Toi, tu viens à peine d’y entrer, alors que ta mère et moi y avons vécu toute notre vie. À son origine, il y avait le projet de 1945 – le projet des vainqueurs du fascisme. Un projet de monde où les prédateurs ne seraient plus les maîtres, faisant ce que bon leur semble. Un monde de liberté, d’égalité et de solidarité. Car sans solidarité, la liberté ne survit pas. Un monde où chacun lutte pour soi seul est un monde de prédateurs.
Notre monde était loin d’être fidèle à son projet initial. Mais il y aspirait. Et il avançait réellement dans cette direction. Nous le voyions. Et c’est précisément cela que nous considérions comme le progrès. Nous croyions au progrès. C’était notre boussole, notre cadre de référence. C’est sur cela que reposaient nos notions de ce qui est acceptable ou inacceptable, du bien et du mal.
Notre monde s’est assoupi et n’a pas vu émerger ces nouveaux prédateurs qui veulent nous ramener à un temps où chacun ne pense qu’à sa survie. Et il ne s’est toujours pas ressaisi pour leur résister. Aujourd’hui, il est détruit des deux côtés – à deux mains.
Tout ordre mondial est imparfait et contradictoire. Et tôt ou tard, il « s’use ». Les contradictions qu’il contient et qu’il ne parvient pas à surmonter s’accumulent et commencent à le détruire. Mais deux questions se posent ici.
Premièrement : à quel point sa transformation en un nouvel ordre sera-t-elle douloureuse ? L’histoire humaine montre que cela peut prendre une tournure catastrophique.
La deuxième, et la plus cruciale : dans quelle mesure cette transformation permettra-t-elle de préserver le positif de l’ancien monde ? Autrement dit, s’agira-t-il d’un progrès ou d’un retour en arrière ? Car dans chaque période de transition, des forces chercheront à nous faire reculer. On peut les appeler forces de la réaction mondiale ou forces du mal, mais elles sont toujours là, tapies dans l’ombre, attendant leur heure.
Le progrès n’est jamais garanti. L’avenir n’est pas écrit. C’est une bataille. Et même si, à un moment de l’histoire, nous perdons une manche, la lutte continue.
Nous ne savons pas combien de temps durera cette nouvelle chute dans le passé, ni jusqu’où elle nous entraînera. Mais nous pouvons et devons comprendre pourquoi les hommes n’ont pas eu la force de l’empêcher. Pourquoi les frontières entre le bien et le mal se sont brouillées, pourquoi la perception du mal et la capacité de lui résister ont été perdus.
Cette capacité doit être restaurée et préservée. Elle ne peut reposer que sur la foi en un monde où les prédateurs ne seront pas les maîtres. Un monde où les hommes n’auront pas de maîtres.
Et si tu me lis, alors tu es la Résistance.
Ton papa.
Lors de la confirmation du nouveau secrétaire d’État Rubio par le Sénat, la radio Maïak [chaîne de radio officielle, la seule autorisée en prison – NDLR] l’a cité : selon Rubio, l’ordre mondial de 1945 n’est plus d’actualité. Honnêtement, au début, j’ai cru avoir mal entendu. Que mon esprit avait ajouté ce que j’avais mal perçu. Je ne voulais pas croire que mes prévisions les plus sombres se réalisent aussi rapidement et brutalement.
Mais maintenant, c’est Trump lui-même qui l’a répété. De manière encore plus brutale. Il a attaqué directement l’ONU et menacé de créer une « structure alternative ». L’extrême droite clame depuis longtemps que l’ONU est corrompue, inefficace, qu’elle gaspille d’énormes sommes d’argent. Mais moi, cela fait longtemps que je répète que la véritable question n’est pas là.
Malgré toutes ses imperfections, l’ONU offrait à l’humanité un cadre « pour grandir », un cadre qui définissait une direction commune à suivre. De l’extension des droits de l’Homme à la redistribution de ressources en faveur des plus démunis. Nous savions que, dans le monde réel, tout ne fonctionnait pas selon ce cadre. Mais nous savions qu’il existait, qu’il donnait un cap, un point d’ancrage.
Ce cadre reposait sur les valeurs de 1945 – liberté, égalité, solidarité. Elles se reflétaient dans la terminologie même du droit international. J’ai toujours dit que la terminologie n’est jamais juste une question de mots. Les concepts d’ « agression » et d’ « annexion » sont intrinsèquement évaluatifs, profondément idéologiques.
Le scandaleux refus des représentants de Trump de nommer un agresseur comme tel à plusieurs tribunes internationales clés n’est pas une coïncidence. Le lexique de son équipe ne contient tout simplement pas des notions telles que « liberté » et « droit », qui constituaient la base de la rhétorique politique des administrations démocrates et de l’aile reaganienne des républicains (où est-elle aujourd’hui ?). Elles ont été remplacées par des catégories comme « profit », « intérêts », « marchandage », « deal », « atouts », et, bien sûr, « force ».
Les interlocuteurs du Kremlin saluent ce virage comme un abandon de « l’approche idéologique » au profit du « dialogue pragmatique » qu’ils réclamaient depuis longtemps. Mais il ne s’agit en aucun cas d’une désidéologisation. L’idéologie est toujours présente, partout et en tout. Il s’agit simplement du remplacement d’une philosophie des relations internationales par une autre : du libéralisme de gauche par un conservatisme de droite.
Le conservatisme radical de droite ne conçoit pas la loi comme une limite imposée aux puissants, une muselière sur un prédateur. Il la considère plutôt comme un outil supplémentaire de domination des forts. Autrement dit, pour lui, la loi n’est pas une fin en soi, mais un moyen secondaire. La domination et la force sont ses valeurs fondamentales. Le désir du fort d’exercer sa domination est légitime et ne doit même pas être condamné, y compris au niveau du vocabulaire.
Si Trump finit par créer une structure alternative à cette « ONU obsolète », elle ne sera pas fondée sur les valeurs de 1945, mais sur leur exact opposé, les valeurs mêmes qui ont été vaincues en 1945. Trump semble tout droit sorti des pages d’un vieux numéro du magazine soviétique Krokodil. Une caricature vivante de l’impérialisme américain dans ses pires excès. Ce spectre a longtemps été invoqué par des formules propagandistes. Ils ont fini par y arriver.
Le conservatisme radical de droite américain possède cependant ses propres spécificités. La domination y est un moyen d’atteindre des objectifs plus « concrets » et matériels. Le conservatisme radical de l’ « espace eurasiatique », lui, prétend incarner une plus grande « spiritualité ». Pour lui, la domination est une fin en soi. Ce n’est pas un moyen. C’est l’objectif ultime. La « volonté de puissance » sous sa forme la plus distillée. Et cela, les hommes d’affaires de l’équipe de Trump ne le comprennent pas. Lorsqu’ils voudront conclure un « deal », ils risquent d’avoir quelques surprises.
En attendant, l’Europe est seule. Comme l’Angleterre en 1940. À l’époque, elle a tenu bon. Réveillée par Dunkerque, elle s’est mobilisée.
Hier, Maïak m’a réjoui avec une citation du président tchèque Petr Pavel :
« Si Trump voulait réveiller l’Europe de son sommeil historique, il y est parvenu. »
On ne peut qu’espérer que ce ne sont pas simplement des mots.
Le procès se déroule devant le 1er tribunal militaire de district de l’Ouest à Saint-Pétersbourg. Skobov y participe par visioconférence depuis sa prison de Syktyvkar. L’accusation a requis 18 ans de colonie pénitentiaire contre lui pour apologie du terrorisme et participation à une organisation terroriste, en raison de publications sur les réseaux sociaux.
Ceux qui ont suivi le procès ont certainement remarqué que la position de mes avocats et la mienne ne sont pas exactement les mêmes. Nous n’insistons pas sur les mêmes points et nous avons des objectifs légèrement différents. Mes avocats ont cherché à attirer l’attention sur le problème identifié dans les rapports des organisations internationales comme l’utilisation abusive de la législation antiterroriste pour restreindre la liberté d’expression, la liberté de parole.
Seulement, toute cette histoire ne nous concerne pas. Il n’y a pas d’abus de la législation antiterroriste dans la Russie nazie de Poutine. Il existe une législation qui vise explicitement à supprimer toute expression de désaccord avec les autorités. En vertu de cette législation, une production théâtrale sur le sort terrible de femmes qui ont été amenées par la ruse à rejoindre leur guerre par des combattants d’ISIS en tant qu’épouses est considérée comme une justification du terrorisme. Les personnes impliquées dans la condamnation d’Evguenia Berkovitch et de Svetlana Petriïtchouk n’ont pas d’âme, ce sont des morts-vivants, mais la législation elle-même est construite de telle sorte qu’elle peut être interprétée de cette manière. Est-il possible de parler le langage du droit avec l’État qui a créé cette législation et qui l’utilise de cette manière ? Bien sûr que non.
Mon cas est fondamentalement différent de celui d’Evguenia Berkovitch et de Svetlana Petriïtchouk. Mon cas ne concerne pas la liberté d’expression, ses limites et l’abus de ces limites. Mon cas concerne le droit d’un citoyen d’un pays qui mène une guerre d’agression injuste et agressive de se ranger pleinement et entièrement du côté de la victime de l’agression. C’est le droit et le devoir d’un citoyen d’un pays qui mène une telle guerre.
Ce droit appartient à la catégorie des droits naturels car il ne peut, en principe, être régi par des règles juridiques. Tout État en guerre considère comme une trahison le fait de passer du côté de son ennemi armé. Et l’agresseur ne se reconnaît jamais comme tel et appelle son crime « légitime défense ». Est-il possible de prouver légalement à l’agresseur qu’il est un agresseur ? Bien sûr que non.
Mais la dictature nazie de Poutine est un agresseur d’un genre particulier. Ayant légalement déclaré que la guerre était une « non-guerre », elle considère toute opposition armée à son agression comme terroriste. Elle ne reconnaît même pas l’existence d’un opposant armé légitime et légal. Les rapports obligatoires du commandement russe qualifient constamment les membres de l’armée ukrainienne de « militants ». Cela a-t-il quelque chose à voir avec le droit ? Bien sûr que non.
Mon cas est celui de ma participation à la résistance armée à l’agression russe, ne serait-ce qu’en tant que propagandiste. L’objectif de tous mes discours était et est toujours de parvenir à une expansion radicale de l’assistance militaire à l’Ukraine, jusqu’à la participation directe des forces armées des pays de l’OTAN aux opérations de combat contre l’armée russe. Pour atteindre cet objectif, j’ai refusé d’émigrer et je suis allé délibérément en prison. À partir de là, mes paroles résonnent plus fort et pèsent plus lourd.
Selon la formulation du code pénal de la soi-disant Fédération de Russie, il s’agit d’une assistance à un État étranger inamical dans la création de menaces pour la sécurité nationale de la Fédération de Russie. C’est ce que décrit l’article sur la trahison d’État du code pénal actuel. Pourquoi n’ai-je pas été accusé en vertu de cet article ? De même que de nombreux autres articles politiques du code pénal actuel, qui auraient dû être retenus contre moi en raison de mes publications. Or, les plus importantes de mes publications n’ont jamais été incluses dans l’acte d’accusation. Bien que j’aie eu l’occasion de m’assurer que l’enquête en avait pris connaissance. En outre, l’enquête savait que j’avais fait don de mes fonds personnels pour l’achat d’armes létales destinées à l’armée ukrainienne et que j’avais publiquement encouragé d’autres personnes à suivre mon exemple.
Et pourtant, cela n’a pas été fait. Pourquoi ? Je pense que ce n’est pas tant à cause de la surcharge de la machine répressive, de la paresse humaine et de l’aversion caractéristique des autorités russes pour les normes juridiques en général, y compris leurs propres normes juridiques. Il doit y avoir une autre raison. Même parmi les personnes qui condamnent moralement l’agression russe et risquent d’aller en prison pour cela, il n’y en a pas beaucoup qui osent prendre le parti de la victime de l’agression. La dictature a peur qu’ils soient plus nombreux, elle a peur des exemples. C’est pourquoi elle avait intérêt à ne pas amplifier ma voix et à ne pas souligner les particularités de mon cas que je viens de mentionner. J’ai essayé d’attirer l’attention du public sur ces mêmes particularités.
Contrairement à mes avocats, je n’ai pas vraiment essayé de prouver à l’agresseur qu’il est un agresseur qui viole toutes les normes de droit internationalement reconnues. Cela a autant de sens qu’une discussion sur les droits de l’Homme avec le régime d’Hitler ou avec le régime similaire de Staline. D’ailleurs, que le juge se souvienne de l’article du code pénal qui punit le fait d’assimiler le régime de Staline à celui d’Hitler.
Mais ce sur quoi mes avocats et moi-même sommes d’accord, c’est que mon cas ne peut être considéré en dehors du contexte de la guerre en cours, il fait partie de cette guerre. Et les tentatives de mes avocats de parler le langage du droit avec les autorités de l’agresseur ne font qu’illustrer une fois de plus ceci : quand les armes parlent, le droit se tait.
Mon cas ne concerne pas la liberté d’expression. Dans cette guerre, la parole est aussi une arme qui tue. Les Ukrainiens écrivent mon nom sur des obus détruisant la racaille de Poutine qui a envahi leur terre. Mort aux envahisseurs fascistes russes, mort à Poutine, le nouvel Hitler, meurtrier et scélérat ! Gloire à l’Ukraine, gloire aux héros !
Je ne m’attarderai pas sur le fait que l’organisation dont j’ai l’honneur de faire partie – le Forum de la Russie libre1 est qualifiée par l’enquête de communauté terroriste, alors même qu’aucune décision émanant d’un quelconque organe d’État ne reconnaît à ce jour le Forum de la Russie libre comme tel. Pour l’instant, il s’agit donc uniquement d’une « organisation indésirable ».
Mais ce genre de détails m’intéresse peu – je m’efforce malgré tout de parler de choses importantes. Et ce qui importe ici, c’est la plateforme du Forum de la Russie libre, à l’élaboration de laquelle j’ai participé directement, et qui distingue fondamentalement le Forum de la plupart des autres organisations d’opposition.
Je rappelle que cette plateforme peut être résumée en trois points.
Premièrement : nous appelons à la restitution inconditionnelle à l’Ukraine de tous ses territoires reconnus au niveau international et actuellement occupés par la Russie, y compris la Crimée – oui, Krym tse Oukraïna, la Crimée c’est l’Ukraine.
Deuxièmement : nous soutenons toutes celles et ceux qui luttent pour atteindre ces objectifs. Y compris les citoyens de la Fédération de Russie qui ont volontairement rejoint les Forces armées ukrainiennes.
Troisièmement : nous reconnaissons comme légitimes toutes les formes de lutte contre la tyrannie poutinienne à l’intérieur de la Russie, y compris la lutte armée. Évidemment, nous éprouvons une profonde répulsion à l’égard des méthodes de l’État islamique, lorsque des personnes innocentes deviennent des cibles, comme ce fut le cas à Crocus City.
Mais les propagandistes du Kremlin, ceux qui alimentent la guerre, sont-ils pour autant une cible légitime ? Le Forum de la Russie libre n’a pas abordé cette question de manière spécifique et n’a adopté aucune résolution à ce sujet. J’exprime donc ici une position strictement personnelle.
Je considère que des propagandistes comme le présentateur Vladimir Soloviev, par exemple, méritent le même sort que le propagandiste nazi Julius Streicher, pendu sur décision du Tribunal de Nuremberg. Tant que ces monstres de l’espèce humaine ne sont pas entre les mains d’un nouveau tribunal de Nuremberg, et tant que la guerre se poursuit, ils constituent des cibles légitimes d’opérations militaires.
Comparer les propagandistes de Poutine à ceux de Hitler n’est pour moi nullement une figure de style. Une grande partie de mes écrits vise à démontrer la nature nazie du régime poutinien, avec lequel toute coexistence pacifique est par principe impossible.
Je m’adresse, et je continue de m’adresser avant tout à l’Europe, en l’exhortant à se souvenir des fondements du système européen actuel. Depuis 1945, l’Europe s’efforce de bâtir un monde dans lequel les prédateurs ne seraient plus les maîtres de la vie – un monde fondé sur les principes de droit, de justice, de liberté, d’humanisme. L’Europe a accompli de grands progrès sur cette voie, et s’est définitivement affranchie des massacres de masse et des partages territoriaux par la force.
L’Europe s’est habituée à penser que son monde sûr et prospère était protégé de manière fiable par un allié grand et puissant, de l’autre côté de l’Atlantique. Aujourd’hui, ce monde vole en éclats sous les coups de deux scélérats qui s’y attaquent de concert : celui du Kremlin et celui de Washington. Aux États-Unis, ce sont des gens animés de valeurs proto-fascistes qui sont arrivés au pouvoir.
Nous assistons à une tentative immonde d’alliance purement impérialiste entre deux prédateurs – une alliance encore plus ignoble que les accords de Munich de 1938. Si les annexions de Poutine sont légitimées, cela constituera une catastrophe pour la civilisation.
Europe, on t’a trahie. Réveille-toi, et bats-toi pour ton monde.
Mort aux envahisseurs russo-fascistes ! Mort à Poutine, le nouveau Hitler, assassin et scélérat ! Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros !
C’est par ces mots que je termine habituellement mes interventions. Mais aujourd’hui, on va me demander si je reconnais ma culpabilité.
Eh bien, ici, c’est moi qui accuse.
J’accuse la clique poutinienne au pouvoir, gangrenée par l’odeur des cadavres, d’avoir préparé, déclenché et mené une guerre d’agression.
Je l’accuse de crimes de guerre en Ukraine.
De terreur politique en Russie.
Et de corruption morale de mon peuple.
Et c’est moi qui pose la question aux serviteurs du régime de Poutine présents ici, rouages insignifiants de sa machine répressive :
Reconnaissez-vous votre culpabilité dans la complicité des crimes de Poutine ?
Vous repentez-vous de cette complicité ?
Voilà. J’ai terminé.
Après l’énoncé du verdict – 16 ans de régime sévère – le juge demande :
— Skobov, avez-vous compris le verdict ?
— Gloire à l’Ukraine ! Gloire aux héros !
— Je suppose que vous avez compris. Je lève la séance.
<p>Cet article Alexandre Skobov, héros de la résistance russe : « C’est moi qui accuse » a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:29
Un entrepreneur américain d’origine russe raconte son expérience personnelle et explique pourquoi tant de personnes cultivées soutiennent Trump.
<p>Cet article Quand les gens intelligents choisissent l’obscurité a été publié par desk russie.</p>
Un entrepreneur américain d’origine russe raconte son expérience personnelle et explique pourquoi tant de personnes cultivées, notamment d’origine russe, soutiennent Trump, malgré leur expérience de la vie dans un pays totalitaire. L’intelligence, affirme l’auteur, n’empêche pas la dérive – elle la facilite souvent. Les sciences cognitives montrent que les personnes intelligentes sont simplement meilleures pour justifier ce qu’elles croient déjà. Elles ne cherchent pas la vérité – elles renforcent leur identité. Et il conclut sur une note pessimiste : « La tyrannie est inefficace. Elle s’effondrera sous ses propres contradictions. Mais pas avant d’avoir tout entraîné dans sa chute. »
L’université des relations internationales, le MGIMO, au début de mes études, c’était (et c’est encore un peu) une sorte d’établissement à part en Russie. À l’époque soviétique, c’était pratiquement la seule voie sûre pour commencer à voyager régulièrement à l’étranger.
Difficile à imaginer aujourd’hui, mais ce qu’on appelait le « Rideau de fer » était une barrière politique, militaire et idéologique érigée par le régime soviétique après la Seconde Guerre mondiale, destinée à se couper, ainsi que ses alliés de l’Est et de l’Ouest, de tout contact ouvert avec l’Occident et les autres zones non communistes.
L’Occident avait compris le danger que représentait la création d’une « seconde réalité », ainsi que la menace potentielle de centaines de millions de soldats que la propagande soviétique (ou russe) pouvait retourner contre lui. En guise de riposte à cette propagande, des agences et des médias comme Voice of America ou Radio Svoboda ont été créés. Trump vient justement de les faire taire de façon bien commode – comme un acte de reddition des États-Unis face à la Russie.
Je sortais avec une fille dont les parents d’origine juive étaient tous les deux scientifiques. Elle était aussi belle qu’une jeune fille pouvait l’être – voire même plus. Avec ses taches de rousseur, ses manières un peu bizarres, cette indépendance effrontée que je n’avais jamais vue chez personne autour de moi. Même sa façon de fumer et de porter ce blouson en cuir… et mille autres choses, grandes ou petites, mises bout à bout. Y compris le fait qu’elle était étudiante en journalisme – ce qui me faisait un peu trembler.
Le journalisme faisait partie de ces domaines qui m’avaient toujours fasciné, mais je n’avais jamais osé m’y lancer – trop incertain financièrement, comparé au droit international que j’étudiais à l’époque.
Sa famille aussi dégageait une sorte d’aura scientifique. Bref, elle jouait dans une autre catégorie. Sa mère travaillait en immunologie, son père en biochimie – ou peut-être l’inverse, je ne me souviens plus. C’étaient des gens brillants, accomplis, du genre qu’on imagine toujours du côté de la raison. Plus tard, sa mère a obtenu un contrat à Wichita, au Kansas – dans un labo que Trump a déjà fermé ou qu’il fermerait peu après (puisqu’on sait maintenant que l’éducation n’est plus jugée nécessaire) – et elle y est partie avec sa fille.
Je me souviens d’une conversation avec son père. On l’appelait Savelytch. Un type gigantesque, impressionnant, qu’on surnommait aussi entre nous « la Montagne ». Comme beaucoup d’hommes grands et costauds, voire la plupart, il était la gentillesse incarnée. Il m’a dit de rejoindre sa fille au Kansas.
C’est quelque chose que je n’étais pas en mesure de concevoir à l’époque : la vie me semblait un livre ouvert que je venais à peine de commencer, et j’avais soif d’exploits. Je m’accrochais encore à l’espoir que notre pays allait s’en sortir. Et il commençait réellement à se redresser, si ce n’était le culte tchékiste (du KGB) qui, plus tard, a tout détruit. Je suis resté. La relation n’a pas duré. Ses parents ont divorcé peu après aussi.
Près de vingt ans ont passé. Je me suis installé à New York. J’ai d’ailleurs atterri à New York complètement par hasard, après avoir donné une conférence publique lors d’un forum économique russe où j’ai condamné ouvertement l’annexion de la Crimée, l’Ukraine et la guerre hybride dans le Donbass. On m’avait demandé de faire un joli discours sur le thème « Make Russia Great Again » – quelle foutaise –, et j’ai plutôt livré un démontage en règle, d’une heure, de la stratégie économique de Poutine, de son expansionnisme, de l’annexion de la Crimée et de l’occupation du Donbass. J’ai présenté une analyse très solide du marché du capital-investissement, des fusions-acquisitions et des tendances générales du marché après la guerre lancée par la Russie contre l’Ukraine en 2014. Des centaines de personnes dans la salle se sont tues.
C’était l’un des forums économiques les plus prestigieux, diffusé en direct sur les principales chaînes russes. Radio Svoboda – que, comme je l’ai déjà mentionné, Trump allait par la suite tenter de fermer – m’a interviewé juste après. Le même jour, un ami m’a appelé pour me dire de ne pas rentrer chez moi. Il a dit : « Le Chef ne se calmera pas avant au moins un mois, peut-être trois. » J’ai pris l’avion pour New York cette nuit-là. On m’a dit que je pourrais revenir après un à trois mois, une fois que les choses se seraient calmées. Mais ensuite, on a publié un article dans Izvestia me qualifiant de russophobe en fuite, et peu de temps après, un journaliste de leur rédaction m’a appelé pour demander un commentaire. Je lui ai dit que phobie vient du latin phobos, qui signifie « peur », mais que je n’avais pas peur d’eux – je les méprise. Quelques jours plus tard, mon ami m’a envoyé un emoji de soupir. C’était fini. J’ai abandonné l’idée de rentrer.
Pour revenir à la jeune femme : sa mère s’était remariée entre-temps avec un chercheur en oncologie à Philadelphie – un homme très posé, intelligent, avec un humour sec qu’on apprend vite à apprécier. Le genre de personne qu’on écoute sans s’en rendre compte, en se surprenant à faire silence. Un homme sérieux, brillant, réfléchi.
Quant à la fille, elle avait épousé un homme noir. Je l’ai rencontré une fois – il m’a semblé tout à fait correct, mais je n’en savais pas plus. Ils ont fini par divorcer, mais ils ont eu un fils, Daniel. Ce gamin, c’était quelque chose : brillant, beau, poli. Chaque fois que je le voyais, je devais reprendre mon souffle. Tellement bien élevé.
Pendant un temps, je leur rendais visite dans la grande maison de sa mère à Philadelphie. L’ambiance était chaleureuse, ouverte, familière. Et puis un jour, c’est tombé : sa mère et son beau-père soutenaient Trump. J’étais abasourdi. Des scientifiques, des professionnels de leurs métiers, des gens qui avaient bénéficié de ce que la société américaine avait de plus ouvert à offrir. Je n’en revenais pas.
J’ai tout de même essayé de discuter avec eux. J’apportais des livres, des articles, je posais les faits historiques. Je passais mes week-ends à leur expliquer pourquoi tout ce que représentait l’ascension de Trump était dangereux et inacceptable. Au début, ils argumentaient. Puis, à court d’arguments, ils sont devenus hostiles. J’ai cessé de venir.
Je parle encore avec la fille. Elle est anti-Trump, tout aussi bouleversée que moi. Qui a entendu parler du fait que Trump vient d’annuler de facto des réglementations anti-ségrégation ? Eh bien, il l’a fait. Tout récemment. Cette famille sait ce qu’est la ségrégation : tous les Juifs la connaissaient en Union soviétique. On ne peut pas la dissimuler dans ce pays – elle est partout, dans les signes, dans les intentions. La volonté de faire reculer les droits civiques n’est même plus cachée.
Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que ta mère ressent à l’idée qu’elle pourrait finir dans un pays où son propre petit-fils n’aurait pas le droit de s’asseoir à la même table, ni de boire à une fontaine publique, ni d’utiliser les mêmes toilettes que les garçons blancs ? Où il ne pourrait pas monter dans la même voiture du train pour aller à New York ? » Elle a été choquée. Profondément. Mais est-ce que cela a fait changer d’avis la mère ? Pas le moins du monde.
Comment est-ce possible ? Comment des personnes intelligentes, instruites, qui ont fui l’autoritarisme, peuvent-elles finir par l’embrasser sous une autre forme ? Comment des gens qui ont des petits-enfants métis peuvent-ils soutenir un homme dont les politiques renforcent le pouvoir des racistes ?
Les partisans du trumpisme, du poutinisme, ou ceux qui ont un jour adhéré à l’hitlérisme ne sont pas uniquement mus par une idéologie. Ils réagissent à la peur. Pas à la peur de la violence ou de la pauvreté – mais à la peur de perdre quelque chose qu’ils croient leur appartenir : un statut social, une domination culturelle, une identité ethnique ou nationale, un sentiment de contrôle, la conviction que le monde a un sens et qu’ils y occupent une place définie.
Quand le monde change – quand les femmes exigent l’égalité, quand les minorités réclament la justice, quand les immigrés arrivent, quand les systèmes commencent à se transformer – certains ne voient pas cela comme du progrès. Ils y voient un vol. Quelque chose leur est arraché, même si, en réalité, cela ne leur a jamais appartenu. Et cette perte perçue est plus douloureuse que n’importe quel gain possible, plus urgente que la vérité, plus puissante que la morale.
Alors ils se rassemblent derrière des hommes forts qui leur promettent de tout leur rendre :
Make America Great Again.
Le Monde russe.
Le Sang et le Sol.
Les Valeurs Traditionnelles.
Ces mouvements ne reposent pas sur une vision d’avenir.
Ils se nourrissent de ressentiment. Ils ne parlent pas de ce qui pourrait être meilleur, mais de ce qu’il ne faut surtout pas perdre.
Et la peur n’est pas le seul moteur. Ces gens ne sont pas stupides – beaucoup sont très cultivés : en mathématiques, en chimie, en économie, en droit. Mais l’intelligence n’empêche pas la dérive – elle la facilite souvent. Les sciences cognitives montrent que les personnes intelligentes sont simplement meilleures pour justifier ce qu’elles croient déjà. Elles ne cherchent pas la vérité – elles renforcent leur identité. Surtout lorsque cette identité repose sur un sentiment de perte.
La peur de la perte (loss aversion) explique une partie de ce phénomène. Beaucoup d’émigrés soviétiques sont arrivés aux États-Unis avec une image claire d’eux-mêmes : moraux, cultivés, résilients. Ils s’attendaient à de la reconnaissance. À la place, on les a ignorés. Leurs diplômes ont été dévalorisés. Leur accent a été tourné en dérision. Leur capital social s’est évaporé. Et puis la société qu’ils avaient tant lutté à intégrer a commencé à changer – non pas dans leur direction, mais à l’opposé : diversité, équité, complexité. Pour certains, cela a ressemblé à une trahison.
Et c’est à ce moment-là qu’est apparu Trump. Ou Poutine. Ou une douzaine d’autres figures leur promettant la simplicité, la domination, la restauration. Ils parlent une langue ancienne : ordre, punition, force. Et ils réveillent une nostalgie qui n’a jamais été réelle, mais toujours puissante : un mythe de place légitime dans le monde.
Une partie de cela vient du conditionnement autoritaire. Les citoyens soviétiques – même ceux qui rejetaient le système – ont été façonnés par une hiérarchie verticale. Les recherches de Karen Stenner sur les profils autoritaires montrent que certaines personnes sont biologiquement enclines à craindre toute violation des normes. Quand le monde devient instable, elles ne cherchent pas la justice – elles cherchent le contrôle.
Et ainsi, ceux-là mêmes qui ont fui un régime totalitaire soutiennent aujourd’hui une version douce de ce même système. Non pas parce qu’ils regrettent le communisme. Mais parce qu’ils regrettent la certitude.
Un lourd héritage de la guerre froide, mal réinvesti. Enfin, le traumatisme de l’autoritarisme soviétique a poussé de nombreux émigrés à développer un réflexe d’anti-gauchisme. Pour eux, tout ce qui est associé à l’équité sociale – l’assurance santé universelle, la justice raciale, même la politique environnementale – sonne comme du « socialisme », un mot qui déclenche chez eux une allergie morale.
L’ironie est cruelle : après avoir souffert sous la tyrannie de l’État, ils soutiennent aujourd’hui sa version américaine – tant qu’elle punit les bonnes cibles et restaure leur sentiment de place légitime dans l’ordre des choses.
Et puis, il y a le mythe du mérite et la réalité de la race. Les immigrés soviétiques ont souvent apporté avec eux une narration puissante de l’autonomie : « Moi, j’ai réussi ici sans aide. Alors pourquoi pas eux ? » Ils rejettent l’action affirmative, les aides sociales ou les réparations – pas toujours par racisme, mais parce qu’ils croient profondément à une fable méritocratique qui les a aidés à survivre à l’exil.
Mais lorsqu’ils se retrouvent confrontés à la possibilité que leur propre petit-fils soit exclu dans un avenir ségrégué, ce récit s’effondre. Ou du moins, il devrait. En réalité, beaucoup compartimentent : le petit-fils, lui, est « différent », exceptionnel. Il devient une exception à une règle qu’ils refusent toujours de remettre en question.
Pendant ce temps, leurs silos d’information se resserrent. Les gens consomment des contenus d’extrême droite sur YouTube, Fox News, ou dans leur propre langue. Les bulles de réseaux sociaux, les communautés russophones nourries à Fox News, RT ou YouTube créent un isolement informationnel. Dans cet environnement, le trumpisme ne ressemble pas à un extrémisme. Il apparaît comme un instinct de survie. Un rempart contre le déclin. Même les scientifiques ne sont pas à l’abri du raisonnement motivé lorsque leur vision du monde est menacée. À leurs yeux, le trumpisme n’a rien d’extrême. Il ressemble à une protection.
Il n’y a plus d’espoir pour les peuples libres quand ceux qui sont cultivés, rationnels, formés scientifiquement, choisissent de se soumettre sciemment à un mensonge – un mensonge qui leur promet le pouvoir au prix de la vérité. Quand l’identité, la peur et le mythe convergent, la réalité ne compte plus.
Et ce n’est plus seulement la Russie. Désormais, c’est aussi l’Amérique.
Et c’est là qu’on comprend que tout est terminé. Pas seulement sur le plan politique. Pas seulement sur le plan culturel. Mais sur le plan civilisationnel. Quand les éduqués, les expérimentés, ceux qui savent, choisissent le mensonge. Pas parce qu’on les y force. Mais parce qu’ils le veulent.
Il n’y a plus d’espoir. Pas vraiment. L’Amérique n’est pas une exception – elle est un avant-goût.
La tyrannie est inefficace. Elle s’effondrera sous ses propres contradictions. Mais pas avant d’avoir tout entraîné dans sa chute.
Je pourrais dire que je compte sur les extraterrestres. Mais ils ne nous aideront pas gratuitement.
Donc non. C’est la fin, à moins que nous agissions tous maintenant. Et je connais la Planète des singes, alors non – c’est bien la fin.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Quand les gens intelligents choisissent l’obscurité a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:29
L’histoire de la Bélarusse Maria Zaïtseva, depuis les manifestations à Minsk jusqu’à sa mort sur le front en Ukraine.
<p>Cet article « Elle a donné sa vie pour notre liberté et la vôtre » a été publié par desk russie.</p>
Peu de gens en France savent que de nombreux Bélarusses opposants au régime de Loukachenko sont partis se battre en Ukraine, notamment au sein du régiment Kastous Kalinowski. L’un des sites de Radio Liberty en langue russe, Current time, raconte l’histoire d’une jeune Bélarusse, Maria Zaïtseva, morte héroïquement sur le front ukrainien le 17 janvier 2025. Cette publication est un hommage à la fois à Maria et à Radio Liberty, menacée de fermeture par l’administration Trump.
Le 9 août 2020, lors des manifestations contre l’élection frauduleuse d’Alexandre Loukachenko aux présidentielles, Maria Zaïtseva, alors âgée de 19 ans, fut blessée par des éclats de grenades assourdissantes et des balles en caoutchouc. Elle était venue à Minsk depuis une autre ville. Une photo d’elle, le visage ensanglanté, a circulé dans de nombreux médias bélarusses et internationaux.
« Je ne regrette pas d’être venue à Minsk pour les manifestations, au moins j’ai essayé d’apporter ma contribution à ce qui se passe. Et j’espère vraiment que toutes les victimes, moi compris, n’ont pas souffert en vain. Ce qui se passe dans les rues m’aide réellement à garder le moral », racontait Zaïtseva dans une interview accordée au service bélarusse de Radio Liberty alors qu’elle était encore à l’hôpital.
Parmi d’autres blessures, on lui diagnostiqua une rupture du tympan, un déplacement de l’oreille interne et une fracture de la partie temporale de l’os frontal. Elle subit plusieurs opérations au Bélarus. Peu après, elle fut évacuée vers la Tchéquie pour y recevoir des soins dans le cadre du programme médical humanitaire Medevac.
Son audition ne put être entièrement restaurée. Maria resta presque sourde de l’oreille droite. Ses proches se souviennent que cette perte fut pour elle une tragédie. « La musique représentait une part immense de la vie de Macha », dit Lana, une amie proche de Maria.
Après son évacuation vers la Tchéquie, Maria Zaïtseva suivit des cours de tchèque et se préparait à entrer à l’université. Mais suit à l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en 2022, Maria se consacra entièrement à l’aide aux réfugiés ukrainiens en Tchéquie. Ce qu’elle vivait alors était difficile à supporter : certains de ses amis, eux aussi évacués du Bélarus vers la Tchéquie, décidèrent de partir au front.
L’un d’eux était Timour Mitskevitch. En 2020, il fut évacué du Bélarus. Lors des manifestations de masse, alors qu’il n’avait que 16 ans, il fut battu et torturé par les forces de l’ordre. Ses blessures étaient si graves qu’il tomba dans le coma. Pendant qu’il était inconscient, sa mère mourut, et il se retrouva totalement seul. À peine âgé de 18 ans, il décida de s’engager dans les forces armées ukrainiennes pour combattre aux côtés de l’Ukraine.
Quand Timour partit de Prague, Maria décida elle aussi de se rendre au front. Elle voulait agir de manière à se rapprocher d’un éventuel retour au Bélarus. Ses amis racontent que, bien qu’elle se soit partiellement intégrée à la société tchèque, elle ne s’y sentait pas vraiment à sa place. Pour elle, la liberté de son pays passait par celle de l’Ukraine.
Zaïtseva écrivit au régiment Kastous Kalinowski, composé de Bélarusses et intégré aux forces armées ukrainiennes. Après quelque temps, elle fut acceptée.
À son arrivée en Ukraine, Maria fut affectée à la Deuxième Légion internationale de défense du pays. Au Bélarus, elle avait étudié pour devenir vétérinaire et acquis des compétences médicales. C’est pour cette raison qu’elle fut d’abord envoyée sur un poste médical. Plus tard, elle participa à l’évacuation des soldats blessés depuis la ligne de front. Un de ses commandants déclara au service bélarusse de Radio Svoboda que Maria aidait également à traduire pour d’autres combattants étrangers.
Lors de combats intenses, alors que les médecins manquaient en première ligne, elle se porta volontaire pour dispenser des soins dans les tranchées, racontent ses camarades. L’ancien commandant de son unité, Rouslan Mirochnitchenko, se souvient qu’elle cherchait toujours à être « là où ça chauffait ». « Derrière elle, il y a des vies sauvées », dit Mirochnitchenko.
Un autre commandant et camarade de Maria, Rouslan Romachnitchenko, confia à Deutsche Welle que malgré les dangers sur le champ de bataille et la jeunesse de Maria, elle restait toujours calme. « Ce qui m’a frappé, c’est sa détermination et sa concentration sur le travail, sa soif d’apprendre, son calme. Elle avait l’air d’un roc : posée, froide. Et en même temps, c’était une personne très ouverte et chaleureuse », dit-il.
Un jour, elle fut blessée : une fusée éclairante explosa dans sa main gauche. Elle subit de graves brûlures, et plusieurs os de sa main furent broyés. À la suite de cette blessure, Maria retourna en Tchéquie pour y recevoir des soins et faire de la rééducation. Mais, se souviennent ses amis, elle ne voulait pas revenir à la vie civile. Peu après, elle annonça son souhait de suivre une formation de tireuse d’élite et de retourner sur le front.
Une fois sa rééducation terminée, Maria revint en Ukraine. Malgré les réticences de son commandement et les tentatives pour la dissuader, elle campa sur ses positions. Selon ses camarades, son désir de revenir au front en tant que militaire était lié à la perte de compagnons d’armes, notamment de son ami surnommé « Minsk », tombé au combat à l’été 2023. Après plusieurs mois d’entraînement, elle fut envoyée en novembre 2024 sur la ligne de front dans la région de Donetsk comme tireuse d’élite. « Je crois qu’elle voulait se venger : pour “Minsk”, et pour Minsk », dit son amie « Santa ».
Elle a célébré son dernier anniversaire sur le front : le 16 janvier 2025, elle fêtait ses 24 ans. Le lendemain, elle est morte lors de combats contre l’armée russe.
« Cette nuit-là, près de Pokrovsk, elle a très bien travaillé. Mais l’artillerie a fait son œuvre », se souvient « Santa ».
Le besoin d’agir et d’aider les autres était le fil rouge de tout ce que faisait Zaïtseva. Son CV ne commence ni par ses expériences professionnelles ni par ses diplômes, mais par une phrase indiquant qu’elle cherche un travail « véritablement utile à la société et qui lui permette d’aider ceux qui en ont besoin ».
Ses proches évoquent la diversité de ses passions. En plus de parler six langues, Maria dessinait, jouait au football américain et pratiquait l’escrime.
Après les manifestations de 2020, l’identité bélarusse prit une place centrale dans la vie de Maria Zaïtseva. En exil, elle continua de participer à des actions de protestation contre le régime de Loukachenko. Elle en parlait beaucoup à ses proches comme aux journalistes. « Je ne peux plus détacher ma vie du Bélarus. C’est le Bélarus ou rien. J’y ai laissé ma santé. Je croyais vraiment à notre idée, et je veux de tout cœur que mon pays réussisse. Je veux voir cela et y retourner », disait-elle dans une interview.
Ses amis se souviennent qu’à Prague, elle apprenait à cuisiner des plats traditionnels bélarusses comme les draniki et la kramamboulia. À un moment donné, elle décida de passer entièrement à la langue bélarusse. Maria est la première volontaire bélarusse à tomber au combat pour l’Ukraine. Ses funérailles ont eu lieu le 4 février.
Les parents de Maria Zaïtseva n’ont pas pu venir en Ukraine pour son enterrement. Des dizaines de ses camarades sont venus faire leurs adieux à Maria. « C’est une perte immense pour tout le bataillon. Parce qu’elle était aimée de tous. Nous avons perdu un membre de notre famille, une part de nous-mêmes », a déclaré Ruslan Mirochnitchenko au service bélarusse de Radio Svoboda.
« C’était une guerrière forte, dit Mirochnitchenko. Elle a donné sa vie pour notre liberté et la vôtre. Pour un Bélarus libre et une Ukraine libre. »
Traduit et édité par Desk Russsie.
<p>Cet article « Elle a donné sa vie pour notre liberté et la vôtre » a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:28
Une « paix bâclée » imposée par Trump produirait une rupture des équilibres dans la mer Noire et changerait la situation géopolitique dans toute la région.
<p>Cet article La mer Noire et ses enjeux dans la guerre en Ukraine a été publié par desk russie.</p>
Le « moment » paraît confus. En l’état, le ballet entre négociateurs américains, russes et ukrainiens continue, notamment pour assurer la trêve sur la mer Noire. Pendant ce temps, les chefs politiques et militaires des nations de l’OTAN se réunissent, en l’absence des États-Unis : l’hegemon de l’Occident semble avoir abdiqué. Dans cet univers volatile, il importe de pointer quelques paramètres géopolitiques. Outre le respect de l’intégrité territoriale de l’Ukraine et la nécessité de véritables garanties de sécurité, la liberté de navigation en mer Noire est essentielle. Or les prétentions russes laissent présager le pire.
Ce que l’on appelle aujourd’hui la mer Noire, les anciens Grecs le nommaient Pont-Euxin, ce qui signifiait « mer hospitalière » (une antiphrase). Présentement, sur ce théâtre maritime de la guerre en Ukraine, les périls sont militaires, stratégiques et géopolitiques2. Négligée par les stratèges après la guerre froide, la mer Noire fut un temps présentée comme l’axe maritime d’une future région géo-économique eurasienne, articulée sur le grand marché européen. Las ! Cette mer est vite redevenue un espace de confrontation, et ce dès l’intervention militaire russe en Géorgie (la « guerre des cinq jours », août 2008). Lancée voici plus de trois ans, l’ « opération militaire spéciale » russe contre l’Ukraine a mis en lumière les enjeux stratégiques et géopolitiques de la mer Noire, qui ne doit pas devenir un « lac russe ». Or Vladimir Poutine et les siens n’ont renoncé à rien : la conquête d’une partie de l’Ukraine et la satellisation de ce qui resterait auraient pour pendant la prise de contrôle de la mer Noire.
Les ambitions hégémoniques russes remontent à la fin du XVIIIe siècle, lorsque se profilait la « question d’Orient », c’est-à-dire les rivalités de puissance suscitées par le déclin de l’Empire ottoman. Après la conquête de la Crimée et des rives septentrionales de la mer Noire (1774), suivie de la fondation de Sébastopol (1783), les tsars veulent s’ouvrir le « chemin de Constantinople » et, sur les décombres de l’Empire ottoman, donner naissance à un grand empire orthodoxe à cheval sur les Détroits (Bosphore et Dardanelles). La défaite russe à l’issue de la guerre de Crimée (1853-1856) ne fait que suspendre ce projet, comme en témoignent la « stratégie des mers chaudes » et les objectifs géopolitiques russes au cours de la Première Guerre mondiale. D’une certaine manière, il survit à la révolution bolchévique, le soutien à Mustafa Kemal visant d’abord à écarter Anglais et Français des Détroits. Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, l’URSS ne parvient pas à satelliser la Turquie, celle-ci se tournant vers les États-Unis et bientôt l’OTAN, mais elle fait alors figure de puissance dominante en mer Noire et s’efforce de projeter sa puissance en Méditerranée orientale ; on se souvient de la politique panarabe que Moscou menait au Proche-Orient.
Toutefois, la dislocation finale de l’URSS, le 25 décembre 1991, bouleverse la situation géopolitique régionale. Après avoir perdu le contrôle de la Bulgarie et de la Roumanie, l’indépendance de l’Ukraine et de la Géorgie réduisent encore les moyens d’action et d’influence de la Russie post-soviétique en mer Noire. Elle dispose d’à peine 400 kilomètres de côtes et ne conserve que quatre des vingt-six ports soviétiques de la région.
Parallèlement à leur politique de « Russia first », les États-Unis promeuvent une stratégie de désenclavement du bassin de la Caspienne qui repose sur le plein accès à la mer Noire ainsi qu’au Caucase du Sud. Quant à l’Union européenne et ses membres, ils soutiennent le projet d’une Organisation de coopération économique de la mer Noire3 (OCEMN), promue par Ankara, et lancent l’initiative « Synergie mer Noire » (2007). D’aucuns évoquent la formation d’une vaste région « mer Noire-Caucase-Caspienne ».
Au vrai, l’éclipse russe en mer Noire fut courte, Moscou manipulant les conflits dits « gelés4 » de la région pour conserver des leviers de pouvoir et contrer les objectifs occidentaux dans le Caucase, le bassin de la Caspienne et en Asie centrale, cela en dépit de coopérations concrètes lors de l’intervention militaire occidentale en Afghanistan, menée en réponse aux attentats du 11 septembre 2001. Conduite contre la Géorgie, la « guerre des cinq jours » (8-12 août 2008) marque un tournant. La prise de contrôle de l’Abkhazie, province géorgienne sécessionniste, et de ses frontières procure à la Russie 200 kilomètres supplémentaires de côtes sur la mer Noire.
En février 2014, l’agression de l’Ukraine et le rattachement manu militari de la Crimée lui donnent le contrôle des deux rives du détroit de Kertch (l’antique Bosphore cimmérien), et donc de la mer d’Azov. La Russie dispose désormais de 1 000 kilomètres supplémentaires de côtes. Remilitarisée, la Crimée est transformée en un « bastion stratégique méridional ». Au-delà de la défense des frontières sud de la Russie, l’idée est de s’assurer le contrôle stratégique de la mer Noire et de faire de la presqu’île ukrainienne une tête de pont vers la Méditerranée et le Proche-Orient. L’année suivante, l’intervention militaire russe en Syrie concrétise le projet, avec la revitalisation de la base navale de Tartous, à mi-distance du Bosphore et du canal de Suez.
Lors du lancement de l’ « opération militaire spéciale » du 24 février 2022, la Crimée fait figure de base arrière. Inscrit dans le projet plus large de démantèlement et de satellisation de l’Ukraine, l’un des objectifs stratégiques est de jeter un « pont terrestre », du Donbass à la région d’Odessa, et donc de conquérir le Sud ukrainien et ses littoraux, qualifiés par le Kremlin de « Nouvelle Russie » (comme à l’époque de Catherine II). En somme, annuler les conséquences territoriales et maritimes de la dislocation de l’URSS, pour poser la Russie comme puissance dominante dans le bassin de la mer Noire. Au-delà se trouve la Moldavie au sein de laquelle Moscou entretient la Transnistrie, érigée en pseudo-État. À l’époque, le rapport des forces sur le plan naval est très en faveur de la Russie, l’Ukraine ne disposant pas de flotte de guerre. Ses quelques bâtiments avaient été détruits ou saisis en 2014, dans les ports de Crimée.
Aussi la flotte russe de la mer Noire semble-t-elle en mesure d’imposer un blocus naval, interrompant ainsi les flux commerciaux au départ d’Ukraine, et de conduire une opération amphibie dans la région d’Odessa. Ipso facto, les ports ukrainiens de la mer d’Azov, des côtes de la mer Noire et du Danube, plus particulièrement les terminaux céréaliers du delta de ce fleuve, sont bombardés. Menacée de perdre tout accès à la mer Noire, par extension à la Méditerranée et à l’ « Océan mondial » (les mers et les océans du globe), l’Ukraine est virtuellement réduite à la situation d’un État-croupion, géostratégiquement enclavé et privé de l’oxygène du grand large. Au début de cette nouvelle phase d’une guerre commencée huit ans auparavant, la domination russe sur la plus grande partie de la mer Noire semble inéluctable ; on anticipe alors un assaut amphibie sur le principal port ukrainien d’Odessa, revendiqué à cor et à cri par les tenants du chauvinisme grand-russe5.
Le sort des armes, avec l’élimination précoce par les Ukrainiens du navire amiral de la flotte russe en mer Noire6 et de plusieurs bâtiments amphibies, contrarie l’objectif russe d’un blocus, plus encore celui d’une invasion par la mer du territoire ukrainien. D’autant que la Turquie, dès le 28 février 2024, ferme les Détroits au passage de navires de guerre non rattachés à un port de la mer Noire, ce qui interdit à la Russie de renforcer sa flotte avec des unités déployées en Méditerranée ou dépêchées depuis la mer Baltique ou Mourmansk (l’état-major de la Flotte du Nord)7. Par ailleurs, les effets de la guerre sur les cours des céréales menacent un temps le dispositif diplomatique russe en Afrique et dans le « Sud global », ce qui mène Moscou à signer un accord sur des couloirs de circulation de navires céréaliers (23 juillet 2022) : la mer Noire reste donc partiellement ouverte à la navigation marchande.
En juillet 2023, Moscou ne reconduit pas ce Green Deal mais sa flotte n’est plus en mesure de menacer les navires marchands qui relient les ports ukrainiens au Bosphore ; 53 millions de tonnes de céréales et de matières premières sont exportées dans l’année qui suit. La combinaison de tirs de missiles (missiles antinavire Neptune et missiles de croisière franco-britanniques) et d’attaques de drones ukrainiens – jusqu’à frapper Sébastopol, d’autres bases de Crimée et le port de Berdiansk –, a détruit ou endommagé nombre de navires de guerre russes ; les Russes sont chassés de l’île des Serpents, la flotte de la mer Noire se replie dans les ports de la mer d’Azov ou ceux de la façade russo-caucasienne (Novorossiïsk), y compris sur le littoral d’Abkhazie (Otchamtchira). Selon le renseignement ukrainien, treize navires russes auraient été détruits et une vingtaine d’autres seraient endommagés. Bref, la moitié de la flotte russe de la mer Noire est hors de combat. Sur le plan naval, il n’est pas exagéré de parler d’une victoire, cela ne devant pas faire oublier que l’Ukraine contrôle désormais à peine le cinquième de son littoral8.
Simultanément, les fortes tensions et incidents dans l’espace aérien de la mer Noire, entre les appareils russes et ceux des nations membres de l’OTAN, illustrent le fait que la région devient un théâtre de confrontation entre la Russie et l’OTAN. Encore faut-il conserver à l’esprit que cette dernière ne constitue pas un acteur géostratégique global qui penserait et agirait comme un seul homme. Le cas de la Turquie est significatif. Puissance riveraine majeure, celle-ci fut après la guerre froide tentée par la constitution d’un condominium russo-turc en mer Noire9. Aussi a-t-elle régulièrement refusé de renforcer la présence navale de l’OTAN, notamment dans le cadre de la lutte contre la prolifération des armes de destruction massive et contre le terrorisme. La Turquie s’opposait notamment à l’extension à la mer Noire de l’opération Active Endeavour (2001-2016), conduite au titre de l’article 5 du traité de l’Atlantique Nord (4 avril 1949). En somme, elle considérait cette mer comme une zone d’expansion de ses intérêts propres.
Certes, l’agression russe en Ukraine ne va pas sans inquiéter la Turquie, la sympathie pour la cause des Tatars de Crimée n’expliquant pas tout. Ankara refuse que la région de la mer Noire se transforme en chasse gardée de la Russie, d’autant plus qu’aux enjeux de souveraineté, de puissance et de circulation s’ajoute la question des gisements de gaz. Cependant, et malgré quelques flottements liés à la guerre de Syrie, à la suite d’un grave incident turco-russe – un avion russe abattu par la chasse turque, le 24 novembre 2015 –, la Turquie s’oppose à la proposition roumaine de constituer une flotte de l’OTAN en mer Noire. Si elle apporte un réel soutien politique, diplomatique et militaro-industriel à l’Ukraine, à laquelle elle est liée par un « partenariat de défense10 », ce refus est réitéré après le 24 février 2022, en rupture avec les attentes de la Roumanie et de la Bulgarie (cette dernière est moins allante).
En vérité, la Turquie entend conserver une marge de manœuvre dans la région et, conformément à la doctrine de la « Patrie bleue11 », se pose en puissance navale et maritime, à l’intersection de la « plus grande Méditerranée » et du bassin de la Caspienne (la Turquie dispose de deux gisements gaziers en mer Noire). Cela implique une politique active en mer Noire, à l’instar de la coopération avec la Bulgarie et la Roumanie (signature d’un accord pour lutter contre les mines flottantes, 11 janvier 2024). Neuf jours avant de signer cet accord de coopération, la Turquie avait refusé le passage par les Détroits à deux dragueurs de mines vendus par le Royaume-Uni à la Roumanie12. Théoriquement, il demeure possible de faire transiter des unités navales d’autres pays de l’OTAN par la liaison Rhin-Main-Danube, et donc de contourner l’interdit turc, mais avec de lourdes contraintes en matière de tonnage. Une telle possibilité ne modifie donc par les calculs stratégiques des acteurs de la région.
En somme, le passage par les Détroits conditionne le renforcement de la flotte russe de la mer Noire et la montée en puissance de l’OTAN en tant que telle dans cet espace charnière. Et la Convention de Montreux assure à Ankara un réel levier géostratégique, ce dont les dirigeants turcs sont pleinement conscients. Aussi louvoient-ils entre la Russie et leurs alliés occidentaux. Certains crieront au génie et à la réinvention du monde par le « Sud global ». Dans la perspective d’une possible aggravation de la nouvelle guerre froide entre la Russie et l’ « Occident global », il serait pourtant douteux que les pays riverains de la mer Noire membres de l’OTAN puissent faire l’économie de la solidarité interalliée, serait-ce en dehors de ce cadre (des coalitions plus étroites sont possibles). De fait, les complaisances de Donald Trump à l’égard de Vladimir Poutine et la possibilité d’une paix bâclée, qui ouvrirait la voie à une nouvelle expansion de la Russie en Ukraine, et à une rupture des équilibres en mer Noire, changeraient la situation géopolitique.
Dans un tel cas de figure, la Turquie verrait se dissiper son rêve de suprématie en mer Noire, au point de voir la menace russe se rapprocher dangereusement de ses frontières maritimes. Aussi la diplomatie turque est-elle particulièrement soucieuse de rappeler sa position de principe sur l’intégrité territoriale de l’Ukraine, y compris la Crimée. De même, Ankara s’affirme prêt à contribuer à une « force européenne de réassurance » qui matérialiserait sur le terrain les garanties de sécurité nécessaires à une paix sinon juste, du moins solide.
En somme, la Turquie serait le pilier sud-est d’une « Europe géopolitique », de l’Arctique à la Méditerranée orientale, mer Noire incluse. Loin des schémas dépassés des années 1990-2000 quant à l’élargissement de l’Union européenne, du fait des orientations politiques intérieures du pays, il y a dans cette convergence géopolitique matière à une coopération euro-turque rehaussée, sur les plans économique et commercial (la réforme de l’Union douanière Bruxelles-Ankara), stratégique et militaro-industriel. Il importe d’y prêter attention.
La Crimée est une péninsule de la mer Noire qui relève de la souveraineté ukrainienne, et ce malgré l’invasion de la Russie en février 2014. D’une superficie de 26 000 km², la péninsule comprend environ deux millions d’habitants, dont 58 % de russophones. Cette prédominance de l’élément russophone est plus accentuée encore dans la ville-port de Sébastopol (80 % des 400 000 hab.). Ce fait ethno-linguistique renvoie à une histoire guère lointaine. C’est en 1774 que Catherine II conquiert le sud de l’Ukraine et défait les Tatars de Crimée, dont le khanat était dans l’allégeance ottomane. L’Empire russe s’ouvre ainsi un débouché sur la mer Noire et la base navale de Sébastopol, port d’attache de l’Eskadra, est construite (1783). Les tsars visent ensuite le contrôle des détroits turcs, voie d’accès à la Méditerranée, voire la conquête de Constantinople (Istanbul). Ils légitiment cette stratégie dite des « mers chaudes » en invoquant le souvenir de l’Empire romain d’Orient dont ils seraient les héritiers (cf. le thème de la « Troisième Rome »). Ainsi l’Empire russe dispute-t-il à la France le rôle de protecteur des Chrétiens d’Orient ; le différend est l’une des lignes dramaturgiques qui conduit à la guerre de Crimée, 1853-1856).
À l’époque du coup de force bolchévique et de la guerre civile qui s’ensuit (1917-1921), la Crimée est disputée entre Blancs et Rouges, ces derniers l’emportant. Dans le cadre de l’URSS, la péninsule de Crimée relève un temps de la république fédérative de Russie. Sous Staline, au cours de la Deuxième Guerre mondiale, les Tatars de Crimée, collectivement accusés de collaboration avec l’ennemi allemand, sont déportés en masse vers l’Asie centrale. Russification et soviétisation de la péninsule sont encore aggravées. En 1954, Khrouchtchev commémore le tricentenaire de l’intégration d’une partie de l’Ukraine actuelle dans l’Empire russe en rattachant la péninsule de Crimée, et donc la base navale de Sébastopol, à la république fédérative d’Ukraine. Les limites internes à l’URSS ayant seule valeur administrative, la décision n’a pas de portée géopolitique immédiate.
Il en va tout autrement lorsque l’URSS se disloque, en 1991, les limites administratives devenant alors des frontières internationales. D’une part, le gouvernement russe se pose en protecteur des minorités de langue russe, d’autre part, il entend maintenir une présence militaire sur la base navale de Sébastopol. Pourtant, le Mémorandum de Budapest (1994) sur la dénucléarisation de l’Ukraine, qui garantit les frontières de celle-ci, engage la Russie sur le plan du droit international. Signé trois ans plus tard, en 1997, le traité d’amitié et de coopération entre Moscou et Kyïv dénoue temporairement le conflit latent autour de la Crimée et de Sébastopol. Ladite base est louée à Moscou pour un bail de vingt ans, Moscou conservant donc ce point d’appui en mer Noire.
La « révolution orange » et l’élection à la présidence ukrainienne de Viktor Iouchtchenko, en décembre 2004, ne tardent pas à relancer le conflit, Vladimir Poutine s’opposant au retournement géopolitique de l’Ukraine vers l’OTAN et l’Union européenne. En fait, il estime que l’Ukraine doit inévitablement revenir à la Russie. Le Kremlin instrumentalise les organisations séparatistes pro-russes de Crimée et diverses personnalités politiques russes évoquent le rattachement de la péninsule à la Russie. En retour, le président ukrainien fait savoir que le bail de location de la base de Sébastopol, qui arrive à échéance en 2017, ne sera pas reconduit. Lors de la guerre russo-géorgienne d’août 2008, des unités navales russes basées à Sébastopol entrent en action, ce qui suscite les protestations diplomatiques de Kyïv. En février 2010, l’élection à la présidence ukrainienne de Viktor Ianoukovytch, réputé pro-russe, modifie la situation. Outre la levée de la candidature ukrainienne à l’OTAN, un nouvel accord entre Kyïv et Moscou proroge la location de Sébastopol jusqu’en 2042. Les tensions autour de la Crimée s’apaisent un temps mais la question géopolitique reste en suspens.
À l’été 2013, la Russie déclenche une guerre économique afin de dissuader l’Ukraine de signer un accord d’association avec l’Union européenne ; le Kremlin veut la contraindre à signer le traité sur l’Union eurasienne. Les développements de ce conflit géopolitique, fin 2013-début 2014, conduisent à une insurrection civique ( « Euromaïdan ») et à la fuite de Viktor Ianoukovytch, président pro-russe d’Ukraine issu du Parti des Régions. Vladimir Poutine réagit en organisant la sécession de la Crimée et, deux jours après la tenue d’un référendum, son rattachement à la Russie (18 mars 2014). Cette annexion est illégale du point de vue du droit international. C’est à ce titre que les puissances occidentales mettent en place un certain nombre de sanctions à l’encontre des personnalités et des entités impliquées dans le rattachement manu militari de la Crimée à la Russie. Après s’être étendu au Donbass, le conflit gagne la mer d’Azov (2018).
Comme l’immense majorité des États à la surface du globe, la Turquie n’a pas reconnu cette annexion illégale, et ce en dépit du rapprochement opéré depuis 2016 avec la Russie (une relation de conflit-coopération comparée à une « entente brutale »). Au refus d’une telle politique du fait accompli s’ajoute la prise en compte du sort des Tatars de Crimée, une cause qui suscite la sympathie de bien des Turcs, par solidarité ethnique et religieuse (la Turquie compte une minorité tatare). Enfin, la Turquie noue avec l’Ukraine un partenariat militaro-industriel (avec livraison de drones) qui vise à rééquilibrer les rapports de puissance dans le bassin de la mer Noire, voire à disposer d’un levier dans les négociations turco-russes sur d’autres théâtres et zones de crise (Syrie, Libye, Caucase du Sud).
Certes, l’ « opération militaire spéciale » du 24 février 2022 et la transformation du conflit russo-ukrainien en une grande guerre interétatique, de haute intensité, n’a pas mis fin à l’ambiguïté de la politique turque. Ainsi la condamnation de cette invasion russe à grande échelle, la réaffirmation du soutien de principe à la souveraineté de l’Ukraine et la livraison de drones à son armée n’ont-elles pas empêché, bien au contraire, le commerce et la contrebande turco-russes de prospérer.
Au cours de la guerre, l’armée ukrainienne parvient à frapper l’armée russe jusque sur le sol de la Crimée, contraignant ainsi la flotte de la mer Noire à se réfugier dans les ports de la mer d’Azov et ceux de la façade russo-caucasienne, jusque dans la province sécessionniste d’Abkhazie (Géorgie). En somme, la Crimée n’a pas permis à la Russie d’imposer sa suprématie navale sur la mer Noire. Contrairement à l’image complaisamment véhiculée par les pro-Russes, il faut même admettre que l’Ukraine, invaincue sur terre, l’a emporté sur mer (comme dans les airs et le cyberespace).
Il reste que la perspective d’une paix infâme, possiblement imposée à l’Ukraine par son abandon, inquiète jusqu’à la Turquie. La conservation de la Crimée par la Russie et d’une partie des territoires conquis au printemps 2022, dont un « pont terrestre » de la mer d’Azov à la Crimée, seraient autant de menaces pour la région d’Odessa et la partie ouest de la mer Noire. Solidement contrôlée par Moscou, la péninsule ukrainienne donnerait enfin à la Russie les moyens de renverser le rapport des forces dans le bassin de la mer Noire, plus encore si l’Ukraine était encore définitivement amputée sur le plan territorial, « démilitarisée » (une exigence russe réaffirmée) et réduite à l’état de satellite (sa « dénazification », dans le vocabulaire de Poutine).
<p>Cet article La mer Noire et ses enjeux dans la guerre en Ukraine a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:28
La révolution trumpiste a déjà abouti à une quasi-dictature aux États-Unis. Il s’agit d’une entreprise de séparation du langage et de la vérité.
<p>Cet article Penser l’inimaginable (suite) a été publié par desk russie.</p>
Cet article est le deuxième d’un triptyque où Philippe de Lara analyse la révolution populiste qui sévit outre-Atlantique. Ici, l’auteur explique que la révolution trumpiste a déjà abouti à une quasi-dictature aux États-Unis. Il s’appuie notamment sur le langage de Trump et de son entourage. Pour lui, il s’agit d’une « entreprise de séparation du langage et de la vérité, telle que la question de la vérité ou non ne puisse plus être posée ». La nature totalitaire du mensonge trumpiste est comparable au cauchemar décrit par Orwell dans 1984.
« Le laisser-aller de notre langage favorise l’idiotie de nos pensées. »
George Orwell13
Depuis que Donald Trump a de facto quitté l’Alliance atlantique et trahi l’Ukraine, il ne se passe pas de jour sans qu’une nouvelle déclaration, une nouvelle décision accroissent l’inquiétude mortelle des Ukrainiens et la sidération de leurs alliés européens. Trump a choisi de s’allier avec Poutine et s’acharne contre les démocraties, hier encore les alliés naturels des États-Unis. Ce renversement d’alliance a et aura des conséquences sur l’ordre et la paix du monde qu’il est difficile de prévoir à moyen et à long termes, car le style du personnage Trump et le climat révolutionnaire qui règne à Washington entretiennent à dessein une imprévisibilité majeure. Imprévisibilité accrue par l’attentisme bienveillant de la Russie – et même celui de la Chine, qui proteste contre la menace de droits de douane mais s’abstient de commenter la politique américaine en Asie14 –, ce qui rend encore plus indéchiffrables la finalité et la viabilité de la stratégie américaine.
C’est exactement la même chose dans la politique intérieure des États-Unis : la plupart des observateurs pressentent que le commando MAGA est en train de transformer le régime américain, mais sans pouvoir apprécier vers où et jusqu’où ira cette transformation : sera-t-elle durable ou sans lendemain ? Comment faut-il qualifier le régime que Trump veut instaurer ? Une démocratie illibérale sur le modèle de la Hongrie d’Orbán ? Un véritable fascisme comme le pensent plusieurs auteurs, notamment Timothy Snyder ? Ou quelque chose de plus inquiétant encore ? Dans cette deuxième partie de « Penser l’inimaginable », je m’efforce de dégager un tableau cohérent du régime trumpiste en construction, à partir des indices chaotiques et déroutants qui nous assaillent.
Un an avant son entrée à la Maison-Blanche, le 10 janvier 2024, Donald Trump déclarait sur Fox News : « Je serai dictateur pendant un jour. » Il ajoutait : « Après ça, je ne vais pas être un dictateur, je vais gérer tout ça comme nous l’avons fait [au cours du premier mandat]. » Un an plus tard, le monde, médusé, découvre que ce premier jour est un jour sans fin. Après deux mois d’exercice, Trump continue de gouverner par décrets présidentiels, à la manière d’un autocrate, bien que la majorité des deux Chambres lui soit acquise. Sa haine de Joe Biden et son mépris pour ses prédécesseurs sont toujours aussi virulents. Il se présente comme un sauveur et rappelle en toute occasion que l’élection de 2020 a été « volée ». Les garde-fous prévus par la Constitution des États-Unis sont comme figés devant la frénésie révolutionnaire du président.
Quand il se heurte à l’opposition des tribunaux ou de la loi, il se contente de louvoyer, comme dans le cas de la liquidation de l’USAID ou, tout simplement, d’ignorer que ses décisions sont illégales15. Qui aurait imaginé que la majorité républicaine du Sénat allait confirmer toutes les nominations soumises à son examen, qu’elle ne craindrait pas le déshonneur et le ridicule en approuvant sans broncher, entre autres, les nominations de Tulsie Gabbard à la tête du Renseignement ou de Kash Patel comme directeur du FBI, malgré leurs antécédents accablants16 ? Aux coups d’éclat autoritaires s’ajoutent des rafales de décisions et de nominations plus discrètes qui, malgré leur allure chaotique, dessinent une révolution bien préparée.
Non seulement Trump balaie les règles et les procédures de l’État de droit, mais il s’en vante. Il met en scène un soi-disant « retour » de l’Amérique ( « great again ») moyennant le saccage de ce qui faisait l’Amérique : les checks and balances (contrôle et contrepoids), en particulier l’indépendance du pouvoir judiciaire, la liberté de la presse, une certaine idée de la liberté individuelle, une relative modération de la vie politique grâce au consensus sur les institutions, la confiance dans le « melting pot » (creuset) qui a su transformer des générations d’immigrants du monde entier en Américains fiers de leur patrie. Ce n’est cependant pas la première poussée populiste autoritaire dans l’histoire des États-Unis. Dans un livre paru en 1964 mais d’une actualité troublante, Le Style paranoïaque. Théories du complot et droite radicale en Amérique, l’historien Richard Hofstadter avait montré l’apparition périodique d’un style paranoïaque dans la vie politique américaine17. Selon lui, « la tendance paranoïaque se manifeste dans la confrontation d’intérêts opposés totalement irréconciliables (ou perçus comme tels) et qui par conséquent ne peuvent être pris en charge dans le processus politique normal de la négociation et du compromis ». Le style paranoïaque est la forme que prend en Amérique l’esprit de sécession (voir mon article précédent). Le titre du livre fait référence à la campagne de Barry Goldwater, candidat extrémiste du parti républicain à l’élection présidentielle de 196418. Mais le style paranoïaque a aussi eu des représentants de gauche, comme Huey Long, gouverneur de Louisiane de 1928 à 1932, défenseur des pauvres et précurseur du New Deal, mais aussi quasi-dictateur corrompu, ouvertement lié à la Mafia. Huey Long fut assassiné en 1935 alors qu’il était candidat à la présidence des États-Unis contre Roosevelt19. Le phénomène Trump a donc des précédents dans l’histoire américaine, mais c’est la première fois que le « style paranoïaque » accède à la Maison-Blanche.
Bien entendu, je n’ignore pas le poids décisif de l’emprise russe sur le nouveau président et son équipe. Donald Trump est assurément le trophée de la guerre cognitive menée par le Kremlin et on constate un peu plus chaque jour que tout se passe comme si Trump était téléguidé par la Russie, comme Françoise Thom l’a montré dans ces colonnes. Les mesures les plus révélatrices de complicité avec le régime de Poutine sont bien sûr l’abandon de l’Ukraine, l’hostilité envers son président – un « dictateur sans élection » à la tête d’un régime « néo-nazi » –, et les déclarations réitérées d’amitié et de confiance envers Poutine – un homme de parole et qui veut la paix (Trump), et « a good guy » (Witkoff). Mais d’autres actes plus discrets sont tout aussi accablants : la purge de l’état-major, l’arrêt du programme de cyberguerre de la CIA visant la Russie et, last but not least, le lancement du projet pharaonique d’avion du futur F47 qui va aspirer une part importante du budget du Pentagone, déjà sabré par Elon Musk, au détriment de la capacité militaire des États-Unis dans les mois et les années qui viennent. Néanmoins, il importe de mettre au jour les sources proprement américaines de la révolution MAGA pour parvenir à une vision complète du phénomène trumpiste.
Trump est un personnage à multiples facettes, dont chacune semble brouiller les autres : le tyran, le clown grotesque, le boutiquier, le chef mafieux, l’agent russe, le ploutocrate, le menteur professionnel, etc. L’énormité de ses mensonges et la vulgarité obscène du personnage laissent perplexe. Déjà au cours de son premier mandat, on ne savait qu’en penser. Après sa défaite à l’élection de 2020, il paraissait impossible qu’il survive politiquement à l’équipée lamentable de ses partisans à l’assaut du Capitole, le 6 janvier 2021. Déroutés par le style du personnage, nombre d’observateurs laissent ce style de côté pour s’intéresser à ses décisions et tenter de leur trouver des explications rationnelles. On évoque ainsi à l’envi la stratégie « transactionnelle » du président ou les « intérêts » des États-Unis, ce qui permet de passer par-dessus ses outrances. Or le style de Trump – sa vanité, ses mensonges, sa brutalité, son inconstance, sa langue débraillée et confuse – est une clé de la révolution MAGA. En voici les traits principaux :
Le cas le plus spectaculaire est son insistance à affirmer que l’élection de 2020 a été « volée », en dépit du fait que ce scrutin a été sans doute le plus vérifié de l’histoire des États-Unis et qu’aucun recours n’a abouti, malgré l’armée d’avocats mobilisée par le camp Trump. Cette légende est devenue l’un des ciments du peuple MAGA : croire au complot pour voler l’élection, c’est croire à tous les autres, c’est manifester sa foi dans le sauveur de l’Amérique. Au cours de la campagne de 2024, Trump avait affirmé qu’il ne reconnaîtrait pas le résultat en cas de victoire de Kamala Harris, ce qui était une menace implicite d’insurrection. Il a continué à brandir cette menace jusqu’au bout, alors même que sa victoire avait fini par apparaître certaine. Il y revient encore aujourd’hui : les agents du FBI et de la CIA menacés de licenciement par le DOGE peuvent sauver leur poste à condition de faire allégeance à la thèse du vol de l’élection.
C’est devenu une banalité, mais il faut souligner le soutien, enthousiaste ou résigné, des électeurs républicains et du Grand Old Party à l’imposition de faits alternatifs de cette sorte. Dans le cas présent, ce n’est ni la vanité de Trump – il ne supporte pas d’avoir perdu, même s’il a gagné ensuite –, ni sa rancune envers Joe Biden, qui sont en cause. La légende de l’élection volée est ce que je propose d’appeler le mensonge-cadre : il accrédite toutes les révisions du passé et autres mensonges en cours. Le « vol » de l’élection de 2020, comme l’épisode de l’attentat manqué contre le candidat, est un signe du caractère providentiel de la victoire de 2024. La Providence divine fait de Trump un sauveur, l’agent d’une rupture historique, qui renvoie dans les ténèbres toutes les administrations précédentes, au moins depuis George W. Bush. La stature de Trump en président qui évite toutes les guerres est non seulement naïve mais mensongère : elle fait comme si les guerres du XXIe siècle n’étaient que le résultat des erreurs de ses prédécesseurs, comme si elles ne résultaient pas de circonstances et d’actions que même le président des États-Unis ne peut contrôler20 (selon Trump, Bush, Obama, Biden, et bien sûr Zelensky sont à l’origine de cette guerre, par leur inaction, ou par leur action). Le discours sur Trump le faiseur de paix est antérieur à l’invasion de l’Ukraine, mais il se loge sans difficulté dans le narratif russe. À nouveau, il le fait toutefois dans un style très particulier : Poutine justifie son « opération spéciale » par un vaste discours historique, qui démontre que la Russie n’a fait que réagir à une « agression » de l’Ukraine et de l’OTAN, elle-même le dernier épisode de l’affrontement séculaire de l’Occident corrompu avec la Sainte Russie21. Trump en revanche soutient la même position au moyen d’un discours confus et incohérent, dans lequel l’invasion de 2022 est tantôt une sorte de catastrophe naturelle qu’il faut arrêter sans qu’il soit question de son auteur, tantôt la faute de Zelensky.
Les mensonges de Trump ne se ramènent pas aux seuls faits alternatifs, par définition ponctuels. Ces derniers sont accrédités par un langage inouï qui permet d’évacuer les notions même d’agent et de responsabilité, au moyen d’une syntaxe flottante et d’énoncés creux, répétés sans cesse : « Cette guerre n’aurait jamais dû éclater », « des jeunes hommes meurent et il faut arrêter ça », etc. Exemple de ce que j’appelle syntaxe flottante, cette déclaration de Trump sur les termes du cessez-le-feu, qui devraient porter notamment sur « le partage de certains avoirs en Ukraine » : partage entre qui et qui ? L’Ukraine et la Russie, ou les États-Unis ? L’Ukraine disparaît comme partie prenante de ce « partage » et n’en est plus que le terrain passif – « en Ukraine » au lieu de « de l’Ukraine ». Ces imprécisions, ces bafouillements permettent de faire passer ses revirements constants entre l’attitude du négociateur impartial et celle de l’allié zélé de la Russie, et de ne pas relever les humiliations successives infligées par les Russes, chaque fois qu’ils refusent sèchement une suggestion américaine, à commencer par l’idée même de cessez-le-feu – Poutine y oppose l’exigence préalable d’un règlement global des problèmes de sécurité en Europe. Dans cette langue de caoutchouc, il n’y a ni agressé ni agresseur, ni succès ni échec de la « négociation ». Elle est faite pour servir Poutine mais aussi pour plonger sciemment la réalité dans un brouillard où elle s’évanouit.
Le langage de Trump n’est donc pas tant une avalanche de mensonges – il lui arrive même de prononcer des phrases vraies –, qu’une entreprise de séparation du langage et de la vérité, telle que la question de la vérité ou non ne puisse plus être posée. Par exemple, qu’il ne soit plus possible d’évoquer la menace russe. La radicalité du procédé est camouflée par une apparence du cafouillage22 et la répétition d’éléments de langage d’allure anodine, qui soit euphémisent, soit inversent la réalité. L’idée de la méthode « transactionnelle » n’est pas le moindre de ces euphémismes. Trump a réussi à la faire adopter par tous les journalistes, or ce n’est rien d’autre que le remplacement du droit international et du respect des traités par la doctrine poutinienne des arrangements entre les grandes puissances (les seuls États véritablement souverains selon lui).
Comme chez les pro-russes français, Poutine n’apparaît jamais comme un acteur, volontaire et responsable de ses actes, mais comme un être passif, une victime qui ne fait que réagir à ce qu’on lui fait. Mais Trump fait mieux : il crée un monde dans lequel il n’y a plus d’agent auquel on puisse rapporter une action, plus de lien entre une décision et la responsabilité des conséquences, un monde dans lequel il ne peut plus être question des crimes de guerre perpétrés par la Russie, pas même pour réfuter leur existence23. Les « faits alternatifs » qui faisaient sourire se sont transformés en une réalité alternative, au sens d’une réalité imaginaire qui efface et remplace la réalité réelle.
Chaque fois qu’une thèse complotiste est proclamée officiellement, c’est un pas de plus dans la servitude et l’avilissement pour ceux qui y croient. Qu’il s’agisse de la nocivité des vaccins ou des menaces qui pèseraient sur la souveraineté de la Russie. C’est vrai également pour les manifestations de vulgarité dont Trump n’est pas avare : transformation des jardins de la Maison-Blanche en stand publicitaire pour Tesla, présence ostentatoire dans un spectacle de catch, déclarations et tweets dans un langage débraillé. Les discours devant le Congrès sont toujours pour les présidents un exercice d’éloquence distinguée, nourri d’histoire et de référence littéraire. Trump s’est affranchi de cette tradition et s’est exprimé comme d’habitude, mais on ne l’a guère relevé, tant nous sommes déjà habitués à la vulgarité du personnage. On dit qu’il n’accorde de valeur qu’au succès et à l’enrichissement. Il n’a de cesse de transformer le dossier ukrainien en occasion de bonnes affaires. Je me demande si, depuis qu’il a été réélu, son tempérament naturel n’est pas devenu aussi une stratégie délibérée : jouer le gros bébé irascible et autocentré. Elle lui sert à maintenir le flou sur ses positions sans qu’on puisse lui en faire grief ( « il est comme ça ! ») et à imposer la vulgarité comme norme de la vie publique.
On dit que Donald Trump a une capacité d’attention limitée à quelques minutes. Derrière ce travers inquiétant chez un dirigeant mais somme toute amusant, j’aperçois un virtuose du doublepense24 décrit par Orwell dans 1984 :
« Doublepense désigne la capacité d’avoir dans l’esprit en même temps deux convictions antithétiques et de les accepter l’une et l’autre. » (IIe partie, ch. 9)
« Savoir et ne pas savoir, être parfaitement convaincu de sa parfaite sincérité au moment où l’on profère des mensonges soigneusement élaborés, affirmer simultanément deux points de vue qui s’annulent, tout en les sachant contradictoires et sans cesser de croire à l’un et à l’autre […]. Là était la subtilité suprême : induire l’inconscience en toute conscience, puis redevenir inconscient du sommeil hypnotique qu’on vient de déclencher. » (I, 3)
« La duplicité de l’intelligence que le parti exige de ses membres, et qui s’atteint plus aisément dans un climat de guerre, est maintenant presque universelle, mais plus on s’élève dans la hiérarchie, plus elle est marquée. » (II, 9)
Le doublepense s’exerce en particulier dans la modification continuelle du passé :
« Jour après jour, et presque d’une minute à la suivante, le passé était actualisé. Ainsi toutes les prédictions faites par le Parti se révélaient exactes : les documents le prouvaient. […] il ne s’agissait même pas de falsification, simplement de substitution d’une absurdité à une autre. La plus grande partie des données qu’on traitait n’avait aucune sorte de lien avec le monde réel, pas même le lien qu’implique un mensonge patent. » (I, 4)
Sous le régime infernal imaginé par Orwell, le Parti proclamait : « Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur. Celui qui a le contrôle du présent a le contrôle du passé. » (I, 3)
Le doublepense n’est pas le produit d’un conditionnement mais une activité, mise en œuvre en permanence : O’Brien, le dirigeant du parti qui manipule puis arrête et torture le personnage central du roman, Winston, prétend qu’il s’agit d’un « petit exercice » mais, en réalité, le doublepense exige un travail mental d’une difficulté comparable à celle d’un contorsionniste pour le corps.
Trump est un virtuose du doublepense car il est capable de mentir et d’oublier aussitôt qu’il a menti avec une facilité confondante.
Le rapprochement du trumpisme avec le monde de 1984 est déjà venu à l’esprit et sous la plume de beaucoup d’analystes : « orwellien ». Malgré tout, je n’écris ce mot que d’une main tremblante. En effet, le régime de Trump pas plus que celui de Poutine ne sont des tyrannies parfaites, comparables à celle du « Parti » dans 1984 : non seulement ils n’atteignent pas le même niveau de contrôle des esprits – sur ce terrain, Poutine est plus avancé que Trump –, mais, et c’est le point le plus important, ils n’ont pas encore atteint la pureté d’un pouvoir qui n’a aucune finalité, qui ne vise que sa propre perpétuation – Trump est en avance sur Poutine sur ce terrain. Chez Trump et Poutine, il existe un reste de désirs humains, qui aspirent à autre chose qu’au pouvoir pour le pouvoir absolu et impersonnel du Parti. Ils veulent l’argent et la gloire (entrer dans l’histoire), alors qu’O’Brien et les siens ne sont que des prêtres dévoués à la perpétuation immobile du Parti.
Un point commun de plus, le régime imaginé par Orwell est stable et susceptible de durer éternellement, car il existe à l’identique dans les trois empires qui se sont formés après une période de révolutions et couvrent toute la Terre, Oceania (dont fait partie la “Zone Aérienne n°1”, anciennement Angleterre, où se déroule le roman), l’Eurasie et l’Asie de l’Est. Ils ont des idéologies différentes (Socang — socialsime anglais —, néobolchévisme, et culture de la négation de soi), mais celles-ci n’ont aucune importance, vu la nature du pouvoir. Les trois régimes sont en guerre entre eux, mais c’est une guerre en trompe-l’œil. Elle sert à mobiliser les populations mais elle ne peut être gagnée. Les trois empires sont alliés à deux contre un, mais changent d’alliance très souvent pour varier le spectacle. La guerre perpétuelle assure la stabilité des trois régimes.
L’Amérique de Trump n’est pas Oceania, ni la Russie de Poutine l’Eurasie, mais leurs dirigeants sont orwelliens à beaucoup d’égards, et donc capables si on les laisse faire de créer un monde orwellien. À l’école d’Orwell, mon argument n’est ni une utopie ni une prédiction, c’est un avertissement.
<p>Cet article Penser l’inimaginable (suite) a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:28
La trêve en Ukraine : qui croira-t-on en cas de violation ? L’administration américaine sera-t-elle objective ? Rien n’est moins sûr.
<p>Cet article Question de conscience : des trêves et des vérités a été publié par desk russie.</p>
Cet article de l’historienne militaire britannique a été publié juste avant la conversation téléphonique entre Donald Trump et Vladimir Poutine, mais l’accord sur la trêve limitée – qui comprend l’arrêt mutuel des frappes sur les structures énergétiques et l’arrêt des hostilités en mer Noire – ne change en rien le raisonnement de la chercheuse : qui croira-t-on en cas de violation de la trêve (celle-ci ou une autre) ? L’administration américaine sera-t-elle objective ? Rien n’est moins sûr.
Certaines guerres concernent le territoire, d’autres le pouvoir. Parfois, il semble que cette guerre concerne tout, mais cela pourrait refléter mon propre engagement dans ce conflit. Quoi qu’il en soit, comme nous l’avons vu depuis fin janvier, cette guerre concerne également la conscience, la façon dont la réalité est interprétée, manipulée et finalement façonnée.
Les pourparlers de cessez-le-feu à Djeddah ne font pas exception. L’Ukraine a indiqué qu’elle était prête à accepter une proposition américaine de trêve de 30 jours. Washington, à son tour, a promis de reprendre le partage des renseignements et l’aide militaire (celle promise par Biden, et non une nouvelle aide).
À première vue, c’est une victoire de la diplomatie. Et ça l’est. Mais en y regardant de plus près, la diplomatie a l’air encore plus distordue. La nouvelle administration américaine interprète clairement la réalité d’une manière différente de la majorité de l’Europe, y compris et surtout de l’Ukraine. La Maison-Blanche semble croire qu’une diplomatie de bonne foi avec la Russie est possible, sans recourir à des moyens de pression considérables, et les Ukrainiens sont restés incrédules. Je pense que les Ukrainiens ont raison d’être incrédules, mais il est clair que la Maison-Blanche doit elle-même en prendre conscience. À mon avis, ce cessez-le-feu est un coup de poker, pour tester non seulement les intentions de la Russie, mais aussi la capacité des États-Unis à reconnaître la réalité lorsqu’elle se présente à eux.
Il s’agit d’un gambit qui forcera la réalité à se révéler.
L’offre de cessez-le-feu de l’Ukraine n’est pas tant une concession qu’une invitation :
Car il n’y a guère de doute sur la suite des événements : la Russie rompra le cessez-le-feu.
Elle l’a déjà fait en Ukraine. Elle le fera certainement à nouveau. Elle inventera un prétexte, orchestrera une attaque et inondera l’espace informationnel de « preuves » fabriquées de toutes pièces selon lesquelles c’est l’Ukraine qui viole l’accord. Elle se posera en victime, utilisera la diplomatie comme une arme et tentera de plonger les décideurs politiques occidentaux dans un nouveau doute, que certains seront très soulagés d’accepter. Nous nous souvenons tous de 2014.
Et lorsque cela se produira, la vraie question ne sera pas de savoir si la Russie ment (elle mentira), mais si la Maison-Blanche/l’Amérique choisit de la croire.
Jouer la meilleure carte disponible comporte des risques. La trêve est la meilleure carte que l’Ukraine puisse jouer dans la situation actuelle. Mais comme tout pari, elle comporte des risques.
Il est tout à fait possible que la Russie accepte le cessez-le-feu. Si c’est de bonne foi, tant mieux. Les Ukrainiens ont besoin d’une véritable paix dans leur vie et ils ne sont en aucun cas en mesure de reprendre militairement les territoires occupés pour le moment. Il serait également souhaitable que davantage d’énergie soit consacrée aux efforts diplomatiques concernant les territoires occupés. Mais je ne vois pas comment le Kremlin pourrait accepter une trêve, la respecter et ensuite laisser l’Ukraine vivre en paix.
Au contraire, la trêve sera probablement une nouvelle étape dans une guerre d’interprétations que beaucoup en Europe présumaient déjà gagnée (c’est-à-dire : la Russie a envahi l’Ukraine, la Russie est l’agresseur, la Russie est un obstacle majeur à la paix).
Bien que les nationalistes russes pro-guerre soient mécontents du cessez-le-feu, une pause dans les combats (compte tenu de la promesse de levée des sanctions) allégerait la pression économique sur la Russie, donnant au Kremlin le temps de gérer le mécontentement croissant de sa population et les fractures internes. Cela permettrait à Moscou de consolider son pouvoir dans les territoires occupés, renforçant ainsi son emprise. Et cela donnerait du temps pour se regrouper, reconstruire et se préparer à la prochaine offensive en tirant les leçons de la situation.
Et puis, lorsque la guerre reprendra inévitablement, la Russie prétendra qu’elle ne fait que répondre à l’agression ukrainienne.
Nous avons déjà vu ce schéma se reproduire. La question est de savoir si les décideurs politiques occidentaux le reconnaîtront quand il se produira, ou s’ils se laisseront berner, une fois de plus.
Au fond, ces pourparlers de cessez-le-feu ne portent pas seulement sur une pause dans les combats. Ils portent sur la façon dont on perçoit la guerre elle-même. L’Ukraine offre aux personnes qui ne semblent toujours pas comprendre une chance de voir la réalité : la Russie poursuit cette guerre, l’Ukraine se défend.
C’est intelligent, à moins que la Russie n’accepte la trêve et ne rompe ensuite le cessez-le-feu en invoquant des représailles à une attaque ukrainienne. Dans un tel cas, j’ai très peu confiance en la Maison-Blanche.
J’étudie cette guerre depuis 2014, en particulier en ce qui concerne la propagande et les mythes, et elle a toujours été pour moi une guerre de « l’être ou du paraître ». Qu’il s’agisse de lutter contre l’équivalent moderne du fascisme, ou bien de dépenser des millions en propagande pour convaincre des gens crédules et des publics captifs que vous n’envahissez pas votre voisin, car c’est vous qui combattez le fascisme ; d’être réellement souverain, ou de simplement faire semblant de l’être, comme le Bélarus ; de décider de son propre destin et de prendre en charge son pays, ou de fuir toute responsabilité envers son peuple, ses compatriotes et ses représentants. L’Ukraine n’est ni parfaite ni idéale, aucun pays ne l’est, mais elle est réelle. Ses succès et ses erreurs s’inscrivent dans sa quête d’une indépendance authentique, dans son refus de vivre dans un monde où rien n’est figé, où les faits sont négociables, où tout événement peut être réécrit, inversé ou catégoriquement nié.
Les États-Unis semblent avoir fait un choix différent. On peut espérer que l’acceptation du cessez-le-feu par l’Ukraine aidera à réajuster la conscience de l’administration américaine (conscience dans le sens de manière dont on interprète la réalité), car cela ne modifiera pas la nature fondamentale de cette guerre. Penser que cela le fera n’est pas la réalité, mais une interprétation choisie de la réalité.
La tactique du cessez-le-feu de l’Ukraine est conçue pour forcer un moment de lucidité.
Si la Russie refuse, l’illusion de la diplomatie s’effondre.
Si la Russie accepte, le véritable test commence : Washington reconnaîtra-t-il que Moscou viole inévitablement le cessez-le-feu ? Ou permettra-t-il, une fois de plus, à la Russie de dicter les termes de la réalité ?
Car en temps de guerre comme en histoire, la réalité n’est pas seulement ce qui se passe, c’est ce que ceux qui sont au pouvoir choisissent de voir.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Question de conscience : des trêves et des vérités a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:27
Citoyens ukrainiens d’origine arménienne et volontaires venus de Russie ou d’Arménie, ils se battent pour la liberté.
<p>Cet article Némésis, la confrérie militaire des Arméniens d’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
Avant l’invasion russe de février 2022, l’Ukraine comptait l’une des plus vastes communautés arméniennes au monde. Nombre de ses membres ont pris le chemin de l’exil. D’autres ont fait le choix des armes et ont rejoint l’armée ukrainienne. Desk Russie est parti à la rencontre des plus déterminés de ces combattants, les membres de la confrérie Némésis.
— « Envoyez nos salutations à ces ******* ! »
— « Je tire !!! »
On se bouche les oreilles comme on peut. S’ensuit une explosion infernale. Un canon de gros calibre de la 5e Brigade d’assaut vient d’ouvrir le feu sur l’armée russe, quelque part dans l’Est de l’Ukraine. Le sergent-chef Blogueur (pseudonyme), en charge de l’opération, nous gratifie d’un clin d’œil et d’un léger sourire. La vidéo s’arrête là. Dans les mains de l’intéressé, que le métier d’artilleur a rendu plus épaisses encore que son passé de lutteur professionnel, le téléphone semble se demander à quel moment il finira par se faire broyer. Sur son écran comme sur le front, Blogueur, rencontré à Kramatorsk, est cependant capable de précision. C’est ce que nous rappelle son pseudonyme, qu’il doit davantage à sa passion pour TikTok qu’à ses compétences en informatique, comme il l’explique d’un air enjoué.
Originaire de Louhansk, ville du Donbass conquise par les milices séparatistes pro-russes dès 2014, cet homme de 37 ans aux réponses précises, opticien à Kyïv avant la guerre, a quelques raisons d’en vouloir au maître du Kremlin. À celles que beaucoup d’Ukrainiens partagent s’en ajoutent d’autres. Blogueur, s’il dispose de la citoyenneté ukrainienne, se considère redevable à deux patries : l’Ukraine où il est né, et l’Arménie, d’où ses parents ont émigré dans les années 1970 pour trouver du travail. Avant de combattre en Ukraine, Blogueur a participé à la guerre du Haut-Karabagh, où il a affronté l’armée azerbaïdjanaise en 2020 ; une expédition dont il est rentré grièvement blessé.
Dès cette époque, il en est convaincu, pour l’Ukraine comme pour l’Arménie, la Russie constitue une menace existentielle : parce que « sans l’intervention de Staline » en 1923, le Haut-Karabagh « historiquement peuplé d’Arméniens » aurait été rattaché à l’Arménie ; parce que les troupes russes de maintien de la paix déployées au Haut-Karabagh en 2020 n’ont pas empêché la conquête de la région par Bakou quelques années plus tard ; et parce que le régime de Vladimir Poutine est responsable de la guerre qui endeuille l’Ukraine depuis 2014. Fort de ces convictions, Blogueur, comme l’ensemble des militaires interviewés ici, s’est engagé volontairement dans l’armée ukrainienne dès les premiers mois de l’invasion à grande échelle.
Deux années de guerre s’écoulent. Puis, au détour d’une conversation, Blogueur apprend l’existence d’une organisation répondant au nom de Némésis. Celle-ci n’est ouverte qu’aux combattants d’origine ou de citoyenneté arménienne engagés dans l’armée ukrainienne. Ses membres partagent la même analyse que lui du risque que représente la Russie. Il intègre l’organisation sans hésiter.
Interrogé sur la raison d’être de Némésis, l’artilleur, qui s’exprime en russe, répond prudemment : « Nous nous battons pour la liberté. Némésis a pour objectif d’unir les Arméniens qui servent dans les différentes brigades de l’armée. Certains sont dans l’artillerie, d’autres sont snipers… L’une des idées principales, c’est de partager notre expérience de cette guerre, d’échanger des conseils ; car le monde n’a jamais connu un tel conflit, qui fait appel à la technologie, aux drones… Mais je ne peux pas en dire beaucoup plus, car ces informations pourraient être utilisées par l’ennemi. »
Si l’on veut en savoir davantage, indique-t-il, c’est le fondateur du groupe, un énigmatique personnage répondant au pseudonyme de Druide, qu’il faudra rencontrer. Dix-neuf heures de train plus tard, dans un sous-sol de la région d’Odessa aménagé en entrepôt militaire, c’est chose faite. « En trois ans de guerre, précise Druide derrière sa barbe noire, nous sommes devenus plus qu’un simple forum de discussion militaire. Nous sommes une grande famille dont les membres ne se connaissent pas uniquement comme soldats mais également comme civils – on connaît la famille de nos camarades, leurs parents, leur épouse, leurs enfants…
Aussi, poursuit cet homme réservé, père de trois filles et sculpteur de son état avant la guerre, l’entraide entre membres, qu’elle soit pratique ou financière, est-elle devenue l’une des caractéristiques fondamentales de Némésis. Dans un contexte où l’État ukrainien peine toujours à équiper correctement son armée, y compris en matériel individuel, une telle assistance s’avère précieuse.
Cette solidarité, ajoute-t-il, ne se limite pas aux seuls combattants. Si quelqu’un est blessé, d’une manière ou d’une autre, vous ferez connaissance avec sa famille, vous apprendrez à connaître ses besoins. En dehors des besoins financiers, quelqu’un peut simplement avoir besoin d’un bon médecin ; et l’un des autres membres, s’il en connaît un, peut le recommander. C’est comme ça que nous nous aidons les uns les autres, simplement en restant en contact et en étant attentifs à ceux qui ont besoin d’aide.
Dans les cas les plus extrêmes, précise Druide, aujourd’hui mitrailleur et spécialiste des opérations amphibies dans la région de Kherson, si l’un des combattants est tué, l’organisation demeure présente aux côtés de sa famille et s’applique à organiser des événements commémoratifs en l’honneur du défunt. Pour les parents des soldats tombés, ce soutien est très important », explique-t-il, une nuance de tristesse dans la voix.
En trois années d’existence, Némésis, fondée à l’automne 2022, s’est imposée comme une véritable confrérie militaire malgré son caractère informel. Répartis dans tout le pays, les centaines de combattants qui la composent n’ont jamais pu tous se réunir, en dehors de groupes de discussion en ligne. L’organisation, à ce jour, n’a pas non plus d’existence légale ; ce qui ne l’empêche pas de disposer de ses propres symboles.
L’écusson qu’arborent ses membres, tissé de fil blanc sur fond noir, se compose du symbole arménien de l’éternité, plaqué sur deux glaives entrecroisés. Le drapeau de Némésis, quant à lui, reprend les emblèmes de Tigran II, dit le Grand, souverain antique de l’Arménie que ses conquêtes et l’établissement d’un puissant royaume ont hissé parmi les principales figures du récit national arménien. « En dessous, ajoute Druide, nous avons apposé l’inscription “Némésis” », laquelle renvoie à une opération menée par la Fédération révolutionnaire arménienne dans les années 1920. Nommée en référence à la déesse grecque de la juste colère, elle consista en l’assassinat des principaux responsables du génocide des Arméniens, orchestré par l’Empire ottoman en 1915. « En fait, ajoute le fondateur, nous poursuivons la même cause que nos ancêtres : la lutte contre les empires. C’est une revanche sur l’impérialisme. »
Le narratif est construit avec méthode. Pour cause, se souvient Druide, contrer la « propagande » de Moscou, selon laquelle « l’Arménie serait un pays pro-russe », fait partie des motivations initiales qui l’ont poussé à fonder Némésis. « Nous combattions en silence, personne n’avait l’idée de crier que les Arméniens défendaient l’Ukraine. C’est l’ennemi qui a provoqué la création de notre part d’une organisation spécifiquement arménienne », commence-t-il par expliquer. « Cette propagande ennemie fonctionnait à plein régime, en Ukraine mais aussi en Arménie. Quand nous nous en sommes rendu compte, nous avons décidé qu’il était temps de nous rendre visibles. C’est comme ça que nous nous sommes unis. En nous unissant, nous devenons plus forts ; en générant cette force, nous évoluons vers le droit d’être libres », ajoute notre hôte avec conviction.
Parmi les éléments les plus visibles de cette propagande, indique-t-il, figure la création, côté russe, d’un groupe paramilitaire privé répondant au nom d’Arbat (une abréviation d’armianski batalion, « bataillon arménien » en russe). Fondé en septembre 2022, l’Arbat serait constitué de combattants d’origine ou de citoyenneté arménienne venus affronter l’armée ukrainienne en soutien à la Russie et faisant partie de la soi-disant Division sauvage – c’est en tout cas ce que l’on peut comprendre sur la chaîne Telegram de la brigade internationale russe Piatnachka.
Selon Cardinal (pseudonyme), un autre membre de Némésis rencontré à Kyïv, ainsi nommé parce qu’il porte le même nom que le célèbre prélat des Trois Mousquetaires, les membres du « pseudo-bataillon Arbat » seraient en réalité « mus par des motivations politiques » et, plus précisément, par la perspective d’obtenir des postes clefs en Arménie si le pays venait à passer sous domination russe.
D’après Cardinal, 37 ans, hier capitaine de police et aujourd’hui instructeur dans l’armée, ce scénario pourrait se produire en Arménie et dans d’autres États de l’ex-URSS en cas de victoire russe en Ukraine. « Mais cela n’arrivera pas », ajoute-t-il calmement. Le fondateur de l’Arbat, Armen Sarkissian, recherché depuis 2014 par les services ukrainiens, a été assassiné à Moscou en février. D’après France24, son unité, dont les membres seraient « souvent recrutés dans les prisons russes », pourrait avoir été impliquée dans la préparation d’un coup d’État en Arménie en 2024.
Cardinal cherche parfois ses mots. Son rêve, la guerre terminée, serait de « dormir beaucoup » ; car il ne peut aujourd’hui se reposer que quatre heures par nuit, loin de sa famille, réfugiée dans l’Ouest du pays. Pourtant, il y tient, l’interview se poursuit en anglais, langue qui lui permettait naguère d’échanger avec les délégations étrangères de passage en Ukraine. Lorsqu’on lui demande s’il joue un rôle particulier au sein de l’organisation, Cardinal répond par la négative : « Nous sommes tous égaux. Nous avons un mentor, Druide, le fondateur, mais il ne dirige pas comme un chef. »
Cette flexibilité contribue à expliquer la diversité des projets en gestation au sein de Némésis. Parmi ceux-ci, figure l’élaboration d’un « code éthique du combattant arménien en Ukraine » car, souligne Cardinal, « nos valeurs, ce n’est pas d’être des tueurs mais des défenseurs ». Lui qui a combattu dans une unité de reconnaissance habituée à opérer au plus près des troupes russes réfléchit de son côté à organiser des ventes aux enchères de matériel capturé sur le front, trophées de guerre dont raffolent certains donateurs, afin de soutenir les membres dans le besoin.
Pour Druide comme pour Cardinal, Némésis n’est pas destinée à disparaître après la guerre. Aussi, les idées pour le temps de la paix prennent-elles déjà forme. Druide songe à développer des activités culturelles. Cardinal, quant à lui, voudrait « rédiger un manuel pour les gars [les militaires ukrainiens, NDLR qui se trouveront dans la même situation que nous, qui combattons une grande armée en petits groupes, qui avons l’habitude des pénuries de munitions, de l’infériorité technologique etc. ». « Je n’ai pas envie que cette expérience se perde après la guerre », poursuit-il froidement.
Par ailleurs, ajoute l’instructeur, Némésis pourrait organiser des camps d’entraînement pour les jeunes, où ces derniers pourraient être formés aux premiers secours en temps de guerre, assister à des concerts, ou encore pratiquer de l’exercice physique. « Nous pourrions leur raconter des histoires, expliquer que nous sommes des vétérans, que nous avons traversé telles ou telles épreuves et qu’il faut toujours être prêt à affronter ces épreuves, qu’elles soient psychologiques ou physiques », précise-t-il enfin.
Ce souci de transmettre son expérience militaire après la guerre préoccupe également Duchesse (pseudonyme), pilote de drones kamikazes aux trois masters, qui travaillait autrefois pour un fonds de pension et que nous rencontrons, elle aussi, à Kyïv. Désireuse de transmettre son expérience « à plus grande échelle », cette femme élégante de 37 ans réfléchit à ouvrir une école spécialisée dans le pilotage de drones au sein de Némésis. Comme elle l’indique, « même si la guerre venait à être gelée ou à s’arrêter, nous comprenons parfaitement qu’elle éclatera à nouveau. Nous devons nous y préparer au maximum. Je continue à le répéter : ce n’est pas avec des smartphones que nous devrions inciter les enfants à jouer depuis le berceau mais avec des télécommandes [de drones, NDLR]. »
Mère d’une adolescente fan du groupe de hard rock AC/DC réfugiée dans l’Ouest de l’Ukraine, Duchesse, qui s’exprime en russe, est née en Arménie et a grandi à Kramatorsk. Elle a vécu la prise de la ville par les milices pro-russes en 2014, puis sa libération par l’armée ukrainienne au cours de la même année. Depuis, Kramatorsk, régulièrement bombardée, est hantée par la proximité du front. Prudente, Duchesse préfère ne pas révéler trop d’informations, ni sur son expérience militaire, ni sur Némésis, qu’elle considère elle aussi comme une « grande famille » et où, assure-t-elle en riant, « les gars me traitent comme une reine ».
La perspective de parvenir à une paix durable avec la Russie, on l’aura compris, laisse sceptiques nos interlocuteurs. Aussi, les négociations ouvertes par Washington sont-elles accueillies avec circonspection, malgré les garanties de sécurité dont continuent à débattre les alliés de l’Ukraine, États-Unis et États membres de l’Union européenne (UE) en tête. Comme le rappelle Blogueur, l’incapacité du mémorandum de Budapest (1994) à prévenir le conflit, ou des accords de Minsk (2014-2015) à le résoudre, ont érodé la confiance dans la possibilité d’un règlement politique ou diplomatique de la question.
En outre, personne ici ne croit au désir de Vladimir Poutine de négocier de bonne foi avec Kyïv. C’est ainsi que, selon Cardinal, un cessez-le-feu s’accompagnera nécessairement d’élections en Ukraine ; que la Russie ne manquera pas d’essayer d’influencer en sa faveur. « Ce sont des professionnels de la question. Regardez ce qu’ils ont essayé de faire en Moldavie », rappelle-t-il, quelque peu dépité, en référence à l’ingérence dont a été accusé le Kremlin en amont du référendum sur une future adhésion du pays à l’UE et de ses élections présidentielles, à l’automne 2024.
La confiance dans l’allié américain, enfin, n’est pas toujours au rendez-vous. C’est ce qu’explique Vatchagan, 28 ans, influenceur spécialisé dans l’analyse de l’actualité politique et militaire ukrainienne et premier volontaire civil à avoir apporté son aide à Némésis. « Compte tenu de la complexité de la situation entre la Russie et l’Ukraine, Trump tentera de tirer profit des deux parties. C’est un homme d’affaires ; ça ne se passera pas autrement. Il est clair qu’il s’intéresse aux ressources minérales de l’Ukraine et, en même temps, il veut reprendre le commerce avec la Russie », analyse-t-il d’une voix grave. Contacté par Druide, Vatchagan, que nous rencontrons à Dnipro, a permis à Némésis de gagner en visibilité en Ukraine grâce aux pages qu’il anime sur plusieurs réseaux sociaux. Selon différentes estimations, l’armée ukrainienne compterait 15 à 25 000 combattants de citoyenneté ou d’origine arménienne dans ses rangs.
<p>Cet article Némésis, la confrérie militaire des Arméniens d’Ukraine a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:27
Une force nucléaire européenne commune renforcerait la sécurité de l’Europe et garantirait son indépendance stratégique.
<p>Cet article Plaidoyer pour une doctrine nucléaire paneuropéenne a été publié par desk russie.</p>
Face à l’avenir incertain de l’OTAN, le politologue autrichien plaide pour l’élaboration d’une doctrine nucléaire européenne, qui pourrait aboutir à la création d’une force nucléaire européenne commune. Face aux pays nucléarisés, comme la Russie et la Chine, seule une telle force renforcera la sécurité de l’Europe et garantira son indépendance stratégique.
Peu après que l’Ukraine a lancé, en novembre dernier, des missiles ATACMS de fabrication américaine contre des cibles en Russie, le philosophe slovène Slavoj Žižek a vivement critiqué les voix américaines affirmant que les opérations défensives de l’Ukraine contre des cibles militaires russes risquaient de provoquer une nouvelle guerre mondiale.
Žižek a également condamné les menaces russes de riposte nucléaire contre l’Ukraine, affirmant que la Russie, ayant déclenché cette guerre, n’avait aucune justification pour une telle rhétorique.
Pour contrer ces menaces nucléaires russes, Žižek a proposé une nouvelle doctrine occidentale :
« Si un pays indépendant est attaqué par une superpuissance nucléaire avec des forces non nucléaires, ses alliés ont le droit – voire le devoir – de lui fournir des armes nucléaires afin qu’il puisse dissuader une attaque. »
Naturellement, la probabilité que l’Ukraine reçoive des armes nucléaires de la part des pays occidentaux – ou les acquière de manière indépendante – est pratiquement nulle à court et moyen terme. Cependant, compte tenu de la situation internationale et géopolitique actuelle, l’Europe doit revoir sa position sur la question nucléaire.
En 1994, l’Ukraine a renoncé au troisième plus grand arsenal nucléaire du monde en échange de garanties de sécurité dans le cadre du mémorandum de Budapest. Cet accord, signé par la Russie, les États-Unis et le Royaume-Uni, réaffirmait l’engagement de ces trois États à respecter l’indépendance, la souveraineté et les frontières existantes de l’Ukraine.
La Russie a violé ses propres engagements en annexant la Crimée il y a onze ans, en mars 2014, ce qui constituait non seulement un conflit interétatique, mais aussi un acte d’agression d’un État nucléaire contre un ancien État nucléaire qui s’était volontairement dénucléarisé. Cette agression russe a sapé toute la logique du désarmement nucléaire.
Bien que la Russie ait été le principal violateur du mémorandum de Budapest, elle n’a pas été la seule à ne pas respecter ses engagements.
L’article 6 du mémorandum stipulait que les signataires « se consulteront dans le cas où une question se poserait au sujet des engagements énoncés ci-dessus ». Entre 2014 et 2022, l’Ukraine a tenté à quatre reprises d’initier de telles consultations, mais aucune n’a abouti.
La Russie a refusé de reconnaître ses actions comme une violation du mémorandum. Pendant ce temps, bien que les États-Unis sous Barack Obama et le Royaume-Uni sous David Cameron aient condamné l’agression russe, ils ont évité d’ancrer explicitement leur réponse dans le cadre du mémorandum de Budapest, éludant ainsi leurs garanties de sécurité envers l’Ukraine.
En outre, la Chine, qui en 1994 avait publié une déclaration séparée promettant des garanties de sécurité à l’Ukraine et qui, en 2013, s’était engagée à la protéger en cas de menace nucléaire, a ignoré les multiples menaces nucléaires russes, tout en fournissant à la Russie un soutien politique et économique dans sa guerre contre l’Ukraine.
Il est désormais évident que le mémorandum de Budapest est caduc, tout comme l’idée de non-prolifération nucléaire en Europe.
Avec l’intensification des tensions au sein de l’alliance transatlantique, la remise en question des engagements de l’OTAN et les bouleversements géopolitiques qui atteignent l’Europe depuis l’est, l’Union européenne doit élaborer une doctrine nucléaire paneuropéenne pour assurer la sécurité du continent de manière autonome.
Actuellement, seuls deux États européens possèdent l’arme nucléaire : le Royaume-Uni et la France.
Le Royaume-Uni maintient un contrôle opérationnel sur son arsenal nucléaire, mais dépend fortement des technologies américaines pour ses systèmes clés, notamment les missiles Trident, la conception des ogives et leur maintenance. Cette dépendance rendrait difficile le maintien d’une force de dissuasion nucléaire indépendante à long terme sans le soutien des États-Unis.
À l’inverse, la France, qui a historiquement refusé de dépendre d’autres puissances pour sa sécurité, garde un contrôle souverain total sur ses forces nucléaires. Cependant, contrairement au Royaume-Uni, la France ne participe pas au programme de partage nucléaire de l’OTAN, ce qui signifie que son arsenal est principalement conçu pour la dissuasion nationale et non pour la défense collective de l’Europe.
Face aux doutes croissants sur l’engagement des États-Unis en matière de sécurité européenne, le président français Emmanuel Macron a parfois laissé entendre que la force de dissuasion nucléaire française pourrait contribuer à une sécurité européenne plus large. Toutefois, plusieurs obstacles politiques et techniques se dressent devant cette idée.
D’une part, la France elle-même, qui a historiquement refusé de compter sur des puissances extérieures pour sa propre sécurité, ne devrait pas être le seul pays dont dépend l’Europe. D’autant plus que l’influence croissante des forces populistes d’extrême droite et d’extrême gauche en France crée une incertitude politique.
D’autre part, l’arsenal nucléaire français, estimé à environ 290 ogives, est suffisant pour une dissuasion nationale et éventuellement pour quelques partenaires européens, mais insuffisant pour garantir un bouclier nucléaire à l’ensemble du continent. À titre de comparaison, les États-Unis et la Russie possèdent chacun plus de 5 000 ogives nucléaires, y compris de nombreuses armes nucléaires tactiques, que la France ne possède pas.
Malgré ces limites, la France reste le seul État européen en mesure de combler certaines lacunes si la dissuasion nucléaire américaine venait à s’affaiblir. Mais surtout, elle pourrait servir de base à la création d’une force nucléaire européenne dans le cadre d’une doctrine nucléaire de l’UE.
Une force nucléaire européenne commune renforcerait la sécurité de l’Europe et garantirait son indépendance stratégique.
L’élaboration d’une doctrine nucléaire européenne n’est pas seulement une question de défense : c’est une nécessité pour que l’Europe reste un acteur clé dans la définition de la sécurité régionale et mondiale, dans un monde de plus en plus instable.
Traduit de l’anglais par Desk Russie
<p>Cet article Plaidoyer pour une doctrine nucléaire paneuropéenne a été publié par desk russie.</p>
29.03.2025 à 11:26
Le but du Kremlin, ainsi que celui des oligarques de la High Tech, est de créer une situation irréversible aux États-Unis en les rendant ingouvernables.
<p>Cet article Le projet russe pour les États-Unis a été publié par desk russie.</p>
Les services russes travailleraient depuis plusieurs décennies à un projet de destruction de l’Amérique de l’intérieur. La politique du gouvernement Trump semble confirmer cette thèse : en quelques semaines, Trump, gouvernant par décrets, est parvenu à semer le chaos aux États-Unis et à se mettre à dos la terre entière, à commencer par ses plus fidèles alliés, tout en œuvrant pour les intérêts russes. Le but du Kremlin, ainsi que celui des oligarques de la High Tech, est de créer une situation irréversible aux États-Unis en les rendant ingouvernables.
« Aujourd’hui nous réussissons ce que nous avions tenté de faire sans succès depuis 500 ans ! Et nous changeons l’Occident ! »
Vladimir Jirinovski
« Aujourd’hui nous avons pris une revanche totale, effaçant notre revers de la fin de la guerre froide. »
Andreï Lougovoï
Dans un article paru le 11 février 2019, Vladislav Sourkov, l’un des architectes du système poutinien, faisait observer que le régime russe avait « un potentiel d’exportation considérable », car c’était le règne de la force qui dit son nom. La victoire du trumpisme semble lui donner raison. À Moscou, on n’a pas le triomphe modeste. Le principal gourou du régime russe, Alexandre Douguine, déclare sur CNN le 19 mars dernier : « Poutine et Trump coïncident dans leur point de vue selon lequel l’ordre mondial doit reposer sur les grandes puissances et non sur le mondialisme libéral. » En 2017, le même Douguine pavoisait plus ouvertement, affirmant dans une interview à CNN : « J’ai remarqué chez Donald Trump de nombreuses similarités avec ma pensée et j’aurais pu rédiger son discours inaugural […]. Le 8 novembre 2016 a été une victoire importante pour la Russie et pour Poutine en personne […]. Poutine a enseigné à Trump comment mettre en cause le statu quo, les idées reçues, les principes totalitaires du mondialisme. »
C’est au début des années 1950 que Staline demande à ses services de mettre en œuvre une politique de destruction des États-Unis de l’intérieur. L’effondrement de l’URSS, loin de mettre fin à cette entreprise, va lui donner des contours plus précis. Car, au sein d’un petit groupe d’hommes liés au GRU et au KGB qui rêvent de vengeance, la victoire du camp occidental dans la guerre froide est attribuée à un complot ourdi à Washington. Il s’agit pour ces hommes d’infliger aux États-Unis le même sort que celui qu’a connu l’URSS sous Gorbatchev et sous Eltsine : priver le pays de ses alliés, le plonger dans le chaos, le désarmer unilatéralement, provoquer son morcellement.
Leur première tâche est de gagner les décideurs à leur cause. Pour cela, ils trouveront un vulgarisateur de talent, Alexandre Douguine. Celui-ci va mobiliser la géopolitique afin de démontrer que l’antagonisme entre la Russie et le monde anglo-saxon demeure, et que la Russie doit adapter sa politique à cette réalité. Dans La Grande Guerre des continents, publié en 1992, Douguine décrit la « conspiration géopolitique » ayant entraîné la disparition de l’Union soviétique et l’instauration de l’indépendance ukrainienne. En 1997, Douguine développe ses thèses dans son ouvrage programmatique, Les fondements de la géopolitique, qui sert de manuel à l’Académie de l’état-major russe. À l’en croire, au cœur de la géopolitique se trouve « l’affirmation d’un dualisme historique fondamental entre la Terre, la tellurocratie, l’Eurasie, le cœur de la Terre, avec sa civilisation idéocratique, d’une part, et la Mer, la thalassocratie, la puissance maritime, atlantique, le monde anglo-saxon, la civilisation marchande25… ». « L’Occident, représenté par l’Amérique, est l’adversaire géopolitique total de la Russie, le pôle d’une tendance diamétralement opposée à l’Eurasie. La guerre géopolitique de position avec l’Amérique a été et continue d’être l’essence de toute la géopolitique eurasienne, depuis le milieu du XXe siècle, lorsque le rôle des États-Unis est devenu évident26. » Les puissances terrestres se fondent sur le primat du politique sur l’économique, sur l’autoritarisme, le conservatisme, le collectivisme. Les puissances maritimes se caractérisent par le libéralisme et l’individualisme. Entre les deux, le conflit est inévitable.
Dès 1997, Douguine a élaboré les grandes lignes de la politique de subversion de l’adversaire américain qui seront systématiquement mises en œuvre par les services russes : « Il est particulièrement important de susciter un désordre géopolitique dans la vie intérieure américaine, en encourageant toutes sortes de séparatismes, divers conflits ethniques, sociaux et raciaux, en soutenant activement tous les mouvements dissidents, les groupes extrémistes, racistes et sectaires qui déstabilisent les processus politiques internes aux États-Unis. En même temps, on soutiendra les tendances isolationnistes de la politique américaine, les thèses de ces cercles (souvent républicains de droite) qui estiment que les États-Unis devraient se limiter à leurs problèmes internes. Ces tendances sont avantageuses au plus haut point pour la Russie, même si « l’isolationnisme » est mis en œuvre dans le cadre de la version originale de la doctrine Monroe, c’est-à-dire si les États-Unis limitent leur influence aux deux Amériques. Cela ne signifie pas que l’Eurasie doive en même temps refuser de déstabiliser le monde latino-américain, en cherchant à soustraire certaines régions au contrôle américain. Tous les niveaux de pression géopolitique sur les États-Unis doivent être activés simultanément27. » Les thèses de Douguine gagnent rapidement du terrain dans l’establishment russe, percolant jusque dans le discours du président Poutine, au point que Douguine constatera avec la modestie qui le caractérise : « Poutine ressemble de plus en plus à Douguine, ou du moins met en œuvre le programme que j’ai construit toute ma vie. » Comme son mentor, Poutine en vient à considérer que l’enjeu de la guerre contre l’Ukraine est « la victoire ou la défaite de la Russie dans la bataille contre l’ennemi existentiel (l’atlantisme, l’oligarchie financière globale, l’Occident). »
Pour l’observateur de la scène politique américaine depuis l’avènement de Trump, une chose saute aux yeux : le contraste entre le chaos que fait régner le lunatique président Trump et l’extrême cohérence des mesures prises pour mettre en œuvre un désarmement unilatéral des États-Unis face à la Russie et pour servir les intérêts russes. Dans ce domaine, l’administration Trump fait preuve d’un esprit de suite absent dans les autres sphères de ses initiatives. Ce contraste est à nos yeux le meilleur indice d’une prise en main par les hommes du Kremlin des aspects importants à leurs yeux de la politique américaine. Passons rapidement en revue les mesures qui intéressent directement Moscou. Tous les organismes chargés de la protection des États-Unis contre les ingérences étrangères ont été neutralisés. Trump a unilatéralement mis fin aux cyber-opérations contre la Russie, rendant les États-Unis vulnérables aux hackers russes. Les États-Unis ont voté avec la Russie aux Nations Unies la résolution sur l’Ukraine : démarche essentielle aux yeux du Kremlin car elle poignarde démonstrativement l’Alliance atlantique. Ils ont bloqué des déclarations condamnant la Russie au sein du G7. Trump a notamment torpillé une proposition du G7 recommandant de créer une force spéciale chargée de combattre la flotte fantôme russe, qui permet à Moscou d’exporter son pétrole en contournant les sanctions. L’administration américaine a tenu les Européens hors des négociations de paix avec Moscou, à la grande satisfaction du Kremlin. Aujourd’hui, elle concède que les Européens auront leur rôle à jouer : lever les sanctions conformément aux demandes de Poutine ! Trump fait pression sur l’Ukraine pour qu’elle se plie aux exigences russes : abandon des territoires occupés, statut de neutralité et absence de garanties – qui reviennent en fait à l’isolement de l’Ukraine au moment de la prochaine offensive russe. Trump a aidé Poutine à réaliser un objectif prioritaire pour lui, la reconquête de la région de Koursk, en privant les Ukrainiens des ressources du renseignement américain et en neutralisant les F-16 fournis à l’Ukraine par l’Europe. Trump est en train de démanteler la logistique militaire américaine en Pologne.
Il semble qu’il n’y ait littéralement rien que Donald Trump puisse refuser à son ami Poutine. À peine nomme-t-il le général Keith Kellogg comme son représentant pour l’Ukraine et la Russie que le président russe fait savoir qu’il n’en veut pas. Qu’à cela ne tienne, Kellogg sera chargé de l’Ukraine, et pour la Russie Trump choisira Steve Witkoff, un émissaire totalement ignorant de ce pays, capable d’avaler les bobards poutiniens les plus énormes, comme le prouve son entretien avec Tucker Carlson : bref, l’interlocuteur idéal pour le Kremlin. Les États-Unis se sont retirés du groupe d’enquête international sur la responsabilité des dirigeants russes dans les crimes de guerre commis en Ukraine. Trump a ordonné de fermer la Radio Liberty. Le 19 mars, les services de renseignement américains ont mis fin à un effort coordonné avec les Européens pour contrer le sabotage, la désinformation et les cyberattaques émanant de Russie. Il y a mieux : l’administration Trump envisagerait de reconnaître unilatéralement l’annexion de la Crimée. Signalons aussi l’osmose entre la propagande du Kremlin et les propos tenus par Trump et ses proches : Zelensky n’a pas de légitimité, il est corrompu, il a détourné l’aide occidentale. Ainsi Trump s’associe à un objectif majeur de Poutine, faire tomber Zelensky, l’âme de la résistance ukrainienne, en exigeant des élections immédiates en Ukraine dont la tenue transparente est impossible en temps de guerre. Dans le discours trumpien comme dans celui du Kremlin, « paix » veut dire capitulation, tandis que les Ukrainiens qui résistent et les Européens qui les soutiennent deviennent des « fauteurs de guerre » : on se souvient qu’après le pacte germano-soviétique, à partir de septembre 1939, les Britanniques et les Français étaient traités de « fauteurs de guerre » par la propagande stalinienne à cause de leur soutien à la Pologne. On remarquera que les deux points soi-disant concédés par Poutine en matière de cessez-le-feu représentent les deux domaines où l’Ukraine porte des coups sensibles pour la Russie : la frappe des infrastructures énergétiques et la flotte russe de la mer Noire obligée de se planquer en Géorgie à cause des drones et des missiles ukrainiens. Le crescendo des exigences du Kremlin est littéralement sidérant : les Russes exigent maintenant comme condition au cessez-le-feu de pouvoir déployer des observateurs à Odessa pour s’assurer que les livraisons d’armes à l’Ukraine ont cessé – celles en provenance des États-Unis et celles d’Europe.
Mais ce n’est pas tout. L’administration Trump se lance dans le sauvetage économique in extremis de la Russie aux abois, détruisant plusieurs leviers dont disposaient les Occidentaux pour faire lâcher prise à Poutine. Les hedge funds américains s’apprêtent à investir dans les titres russes. Depuis décembre dernier, le rouble s’est renforcé de 40 %. Selon certaines informations, Poutine et Trump auraient engagé des discussions secrètes pour redémarrer le gazoduc Nord Stream 2. Le revirement de Trump à l’égard de ce projet auquel Poutine tient plus que tout, car il y voit le moyen de faire basculer l’Allemagne (et donc l’Europe) dans l’orbite russe, permet de mesurer l’évolution du président américain par rapport à son premier mandat, lorsqu’il s’opposait au gazoduc. Au total, la Russie aura, grâce à l’assistance financière et technologique américaine, les moyens de préparer à loisir sa guerre contre l’Europe, à moins que la reprise de la vassalisation par Gazprom ne soit suffisante pour installer au pouvoir dans toute l’Europe des oligarques soumis à Moscou.
Depuis des années, Poutine rêvait d’ébranler l’hégémonie du dollar, objectif aussi important à ses yeux que la destruction de l’OTAN. La marotte protectionniste de Trump, vivement encouragée au Kremlin sous le slogan de la « priorité aux intérêts nationaux », est le meilleur moyen d’y parvenir. « Ce que le Wall Street Journal a qualifié de “guerre commerciale la plus stupide de l’histoire” avec le Canada et le Mexique menace de faire exploser de vastes pans de l’économie, d’éliminer des milliers d’emplois et de mettre en péril la sécurité des États-Unis », écrit l’historien Ian Gardner qui s’interroge : « Pourquoi un président promettant un “âge d’or” inaugurerait-il son règne en commençant par déclencher une série d’incendies, sociaux et politiques, qui semblent saper tous les fondements de la puissance économique, diplomatique et culturelle des États-Unis ? » En outre, Trump a créé un fond de réserve en crypto-monnaie. L’idée est d’affaiblir les devises souveraines et de saper le système monétaire. Dans l’esprit des milliardaires de la Silicon Valley, les crypto-monnaies vont permettre d’abolir une prérogative régalienne essentielle de l’État.
Ajoutons que Trump a porté un coup sérieux aux exportations d’armes américaines, les États-Unis ayant démontré en Ukraine qu’ils ne sont pas un fournisseur fiable. Bref, à Moscou on se frotte les mains : en quelques semaines, Trump est parvenu à se mettre à dos la terre entière, à commencer par ses plus fidèles alliés.
Cet alignement spectaculaire de Washington sur Moscou pousse les observateurs à se demander si Trump est un agent du Kremlin ou s’il entre simplement dans la catégorie des « idiots utiles ». Une récente remarque de Trump jette quelque lumière sur les relations entre les deux hommes : « Laissez-moi vous dire, Poutine a traversé une sacrée épreuve avec moi. Il a subi une fausse chasse aux sorcières, où ils l’ont utilisé, lui et la Russie. Russie, Russie, Russie, vous avez déjà entendu parler de cet accord ? […] C’était un bobard démocrate. Il a dû subir ça. Et il l’a fait28. » Trump voit en Poutine un compagnon d’armes, un homme qui a les mêmes ennemis que lui (les libéraux, les « mondialistes »), et qui, comme lui, en a bavé à cause d’eux. Tout autant que Poutine, Trump est un prédateur. Il ne conçoit pas une transaction où les deux partenaires soient gagnants : dans un deal à la Trump, il y a toujours un dindon de la farce. Trump et Poutine sont convaincus que le monde entier conspire à plumer les États-Unis et la Russie. Pour eux, le contrôle d’un Lebensraum en expansion vaut mieux que la conquête de marchés. Trump pourrait souscrire à cette remarque d’Alexandre Prokhanov, le chantre de l’eurasisme : « Oubliez l’intangibilité des frontières. Pour tout empire, les frontières sont flottantes, on peut et on doit les déplacer. Plus on contrôle d’espace, moins on a de chances de se faire bouffer par d’autres29. » Le président américain admire la manière dont Poutine est venu à bout de ses ennemis chez lui, et il est tout prêt à prendre conseil auprès de lui avec déférence. Comme Poutine, Trump est avant tout l’homme du ressentiment et de la vengeance. Rien ne solidifie mieux une alliance qu’une haine partagée. Poutine joue en maître sur le complotisme paranoïaque de Trump et sur sa soif maladive de revanche. Il l’a persuadé que le soutien à l’Ukraine était une politique de Biden, donc qu’il devait absolument s’en démarquer s’il ne voulait pas devoir se tourner vers des hommes qui avaient servi dans l’administration démocrate. Il l’a persuadé que transformer le FBI en police chargée de venir à bout des opposants ferait enrager les « libéraux ». Bref, il lui a fait croire que toutes les mesures pro-russes soufflées par lui étaient le meilleur moyen de faire la nique à ses adversaires de l’ancien establishment.
L’ensemble de décisions que nous avons mentionnées plus haut donne à penser que Trump est solidement encadré par des « conseillers » russes ou contrôlés par la Russie, un peu comme l’étaient en 1945-1946 les communistes dans les futures démocraties populaires, un Rakosi ou un Ulbricht par exemple. L’administration Trump ne fait preuve d’esprit de suite que dans ce qui est impulsé de Moscou dans l’intérêt de la Russie. La proximité quotidienne de Trump avec des hommes du Kremlin se révèle aussi dans sa rhétorique. À peine Poutine avait-il déclaré Zelensky « illégitime » que Trump entonnait le même refrain, en répercutant les bobards de la propagande russe sans comprendre qu’il trahissait sa proximité avec ses mentors russes. Trump trouve la frontière avec le Canada « artificielle » : exactement ce que Poutine disait de la frontière avec l’Ukraine. On voit même Trump reprendre à son compte les invectives russes. Ainsi, outré par des critiques formulées par le Wall Street Journal à l’égard de sa politique, il traite cette publication de « mondialiste » : l’insulte suprême dans la bouche de Vladimir Poutine. Cette contamination par la propagande russe est aussi évidente au sein du parti républicain. Ainsi le sénateur Mike Johnson affirme que les manifestants anti-Trump sont payés par Soros : exactement un coupé-collé de ce que les média russes ne cessaient de répéter à propos de l’opposition au régime de Poutine.
Si dans la paralysie de l’opposition et la décérébration des Américains grâce à la propagande, on trouve un calque des méthodes poutiniennes, le but du Kremlin n’est évidemment pas de créer un État fort outre-Atlantique. Pour reprendre l’expression de l’historien Ian Garner, Trump est un « démolisseur qui n’a pas le sens de l’orientation », qui scie les branches sur lesquelles il est assis. En dehors des objectifs très précis poursuivis par Moscou mentionnés plus haut, qui visent, d’une part à neutraliser le système immunitaire de l’État américain et, de l’autre, à mettre les ressources américaines au service des ambitions de puissance russe, le but du Kremlin est de créer une situation irréversible aux États-Unis en les rendant ingouvernables. Les Russes ont favorisé l’élection de Trump non parce qu’il était perçu comme un homme fort avec lequel on pourrait s’entendre, mais parce qu’ils ont deviné en lui une boule de démolition qui causerait aux États-Unis des dégâts irréparables.
Depuis le début du blitzkrieg lancé par Trump contre l’establishment américain et contre les alliés traditionnels de l’Amérique, on s’est accroché à des explications rationnelles de son comportement : Trump s’attaque aux pays de l’OTAN pour qu’ils payent plus pour leur défense ; Trump flirte avec la Russie pour la détourner de l’alliance avec la Chine, la priorité de son administration étant l’affrontement sino-américain. En réalité, comme l’a récemment montré David Frum, éditorialiste pour The Atlantic, ces rationalisations ne résistent pas à l’examen : ainsi les trumpistes soutiennent l’AfD en Allemagne alors que ce parti est hostile à l’augmentation des dépenses militaires ; et en Asie, tous comprennent que le lâchage de l’Ukraine préfigure celui de Taïwan. La politique de Trump n’est pas isolationniste, elle est prédatrice et nullement hostile au « regime change », comme l’a montré le discours de Vance à Munich. Même remarque pour l’économie. Nombre d’observateurs américains ont l’impression que Trump la saborde à dessein. Mais, là aussi, on invente des rationalisations. Ainsi Saikat Chakrabarti, un démocrate progressiste, accuse Trump d’avoir « fabriqué une récession » exprès pour enrichir ses favoris : « Cela paraît logique quand on sait que son objectif est de créer une économie semblable à celle de la Russie, dirigée par une poignée d’oligarques qui lui sont fidèles. […] Créer un tel État est difficile dans une économie vaste, dynamique et puissante, où trop d’acteurs peuvent s’opposer à lui. Il accélère donc la concentration de l’argent et du pouvoir entre les mains de ses fidèles, tandis qu’il écrase le reste. » La vérité est que, hors les domaines qui l’intéressent directement, le Kremlin est favorable à un chaos maximum en Amérique et on peut penser qu’il laisse la roue libre aux impulsions dévastatrices de son protégé. En outre, avec son flair infaillible pour la destruction, il s’est découvert des auxiliaires fanatiques au sein des milliardaires de la Silicon Valley. C’est grâce à eux que le parti républicain s’est transformé en parti russe, basculement qui est apparu en plein jour en juillet 2024, lors de la convention nationale du parti républicain qui marque le triomphe de la ligne isolationniste. David Sacks, un oligarque de la tech, y accuse le président Biden d’être responsable de l’invasion russe en Ukraine : « Il a provoqué – oui, provoqué – les Russes à envahir l’Ukraine en évoquant l’élargissement de l’OTAN. Par la suite, il a rejeté toute possibilité de paix en Ukraine, y compris un accord mettant fin à la guerre deux mois seulement après son déclenchement », tandis que Marjorie Tailor Greene, la fougueuse partisane de Poutine, se déchaînait contre les « mondialistes ». Douguine se vantait le 4 janvier 2025 : « J’ai beaucoup de bons amis aux États-Unis. » Et de se féliciter de « la bro-révolution et du virage à droite ».
L’entreprise de démolition de l’État américain pilotée par le Kremlin ne peut évidemment pas s’afficher sous son vrai visage, le kidnapping d’un État par une puissance hostile. Le camouflage est assuré par les idéologues de la Silicon Valley, dont l’objectif est le même que celui de Moscou, détruire l’État américain. Voyons en quoi les dogmes colportés par les Tech bros, comme on les appelle, convergent avec le projet du Kremlin pour l’Amérique, tout en le masquant.
Commençons par leur gourou, le sulfureux Curtis Yarvin, l’auteur d’un plan appelé RAGE (Retire All Government Employees). Cet ex-entrepreneur de la tech est l’un des penseurs les plus influents de cette extrême droite technophile acquise à Trump. Yarvin est le fondateur d’un courant anti-égalitaire qu’on a appelé « néoréaction », apparu sur Internet à la fin des années 2000, qui marie une vision du monde antimoderne et antidémocratique classique à un ralliement au capitalisme technologique vu comme un moyen de gouverner les hommes. En 2008, le jeune Yarvin proposait de résoudre de manière rationnelle le problème des « improductifs » : « Les convertir en biodiesel, ce qui peut aider à alimenter les transports en commun. » « Mais, ajoute-t-il, le problème avec la solution biodiesel, c’est que personne ne voudrait vivre dans une ville dont les transports publics seraient alimentés, même en partie, par les restes distillés de ses anciennes classes populaires. Cependant, cela nous permet d’aborder le problème que nous cherchons à résoudre. En un mot, notre objectif est une alternative humaine au génocide. » Yarvin se fait fort d’avoir trouvé la réponse : elle consiste à « virtualiser » ces gens en les emprisonnant dans un « isolement cellulaire permanent » où, pour éviter de les rendre fous, ils seraient connectés à une « interface de réalité virtuelle immersive » afin qu’ils puissent « vivre une vie riche et épanouissante dans un monde complètement imaginaire ». En 2012, Yarvin écrivait : « Si les Américains veulent changer leur gouvernement, ils vont devoir surmonter leur phobie des dictateurs. » Son idéologie, baptisée « Lumières obscures », prône la fin de la démocratie : « Je ne crois pas au droit de vote » ou encore : « La démocratie est faible et dépassée. » Dans la vision du monde de Yarvin, ce ne sont pas les élections qui permettent au régime démocratique de fonctionner, mais les illusions projetées par un ensemble d’institutions, dont la presse et les universités, de mèche avec la bureaucratie fédérale, dans une nébuleuse qu’il appelle la Cathédrale. Cette Cathédrale invisible est toute puissante car elle est située partout et nulle part, tissée de notre mode de vie, de nos façons de communiquer et de penser. « À toutes fins pratiques révolutionnaires », écrivait Yarvin en mai 2020, « l’État profond est aussi décentralisé que le Bitcoin et aussi invulnérable – aux bulletins de vote comme aux balles. »
En revanche, Yarvin admire la manière dont l’État chinois use de la violence. Il trouve que la politique de surveillance totale « zéro Covid » de la Chine face à la pandémie implique « moins de restrictions liées au Covid que celles imposées aux citoyens de l’État rouge [républicain] le plus rouge des États-Unis ». Pour Yarvin, même si le libertarisme a raison sur la meilleure façon d’organiser la société, son point faible est qu’il ne prend pas au sérieux le pouvoir. Un État tout-puissant est nécessaire, un Léviathan souverain, capable d’imposer l’ordre par la force avec une autorité si absolue qu’il peut alors disparaître de la vie quotidienne. L’État « devrait être géré comme une entreprise avec à sa tête un PDG ayant les mêmes pouvoirs qu’un monarque absolu », c’est-à-dire quelqu’un qui n’a à répondre ni devant son peuple ni devant la loi. Les États doivent être dissous et remplacés par des territoires plus réduits, des sortes de phalanstères high tech, voire d’îles flottantes, en concurrence entre eux et gouvernés par les milliardaires de la tech : on pense aux fiefs exotiques gouvernés par les méchants que l’on voit dans les films de James Bond. On aura donc des États-réseaux (network state) ou des États patchwork. Curtis Yarvin écrit : « L’idée fondamentale de Patchwork est que, à mesure que les gouvernements défaillants que nous avons hérités de l’histoire sont démantelés, ils doivent être remplacés par une toile d’araignée mondiale de dizaines, voire de centaines, de milliers de mini-pays souverains et indépendants, chacun gouverné par sa propre société par actions, sans tenir compte de l’opinion de ses habitants. »
Les millionnaires de la Tech pensent qu’ils seront aux manettes dans un monde géré par l’IA. Musk ambitionne de contrôler le système financier global grâce à X. Au fur et à mesure qu’elle se rapproche du pouvoir, la secte des milliardaires de Silicon Valley tient un discours de plus en plus millénariste. Les Tech bros sont convaincus que les États vont s’effondrer, que nous marchons vers l’apocalypse. C’est notamment le cas de Peter Thiel, un proche de Curtis Yarvin. Pour lui, les démocraties sont obsolètes. « Je ne crois plus que liberté et démocratie soient compatibles », écrivait Thiel en 2009. « La grande tâche des libertariens est de trouver une issue à la politique sous toutes ses formes – des catastrophes totalitaires et fondamentalistes au demos irréfléchi qui guide la soi-disant “social-démocratie” ». Il rêve de refaire la nature, contestant « l’idéologie de l’inévitabilité de la mort de chaque individu ». Lui se propose de vivre jusqu’à 120 ans. Obsédé par l’apocalypse (il a écrit un essai sur le sujet), Peter Thiel s’est fait construire en Nouvelle-Zélande un bunker pour s’y réfugier à la fin des temps (il y a passé la pandémie du Covid). Comme Douguine, Thiel semble croire à une conspiration planétaire que l’avènement de Trump va dévoiler. C’est ce qu’il affirme début janvier, dans une tribune publiée par le Financial Times, en saluant « le retour de Trump à la Maison-Blanche » qui « augure l’apocalypse des secrets de l’ancien régime. L’apocalypse est le moyen le plus pacifique de résoudre la guerre menée par l’ancien régime contre Internet – une guerre qu’Internet a gagnée… » Et d’entonner le couplet sur « les organisations médiatiques, bureaucraties, universités et ONG financées par l’État qui délimitaient traditionnellement la conversation publique ».
Quoique nombre de ces milliardaires idéologues aient des lectures, leurs écrits révèlent des personnalités d’adolescents attardés, inconscients des conséquences de leurs actes et de leurs propos, peut-être parce qu’ils ont l’habitude d’évoluer dans un univers virtuel de science-fiction ou de jeux vidéos où tout est réversible. Ces as de l’informatique ont un cerveau reptilien, étranger à l’éthique et à l’empathie, indifférent à la vérité, allergique à la loi. Leur passion dominante semble être la transgression. Ils ressemblent à nos soixante-huitards admirateurs de la révolution culturelle maoïste. Pour eux, le dernier chic est d’afficher une posture iconoclaste, d’épater le bourgeois, surtout s’ils ne savent rien de ce dont ils parlent. Ainsi Musk a doctement expliqué que « Staline, Mao et Hitler n’ont pas assassiné des millions de personnes. Ce sont leurs employés du secteur public qui l’ont fait » : bref, encore un coup de l’État profond !
Tout cela rend ce milieu fort réceptif aux leçons des propagandistes russes, riches de leur expérience unique en matière de manipulation des foules. À commencer par la mouvance alt-right, qui rassemble néonazis, nationalistes et monarchistes, dont Richard Spencer est le fondateur. Son ex-femme russe, Nina Kouprianova, traductrice de Douguine, lui a assuré une liaison directe avec l’entourage de Vladimir Poutine. Douguine et Vladislav Sourkov, l’architecte du régime poutinien, passent pour avoir exercé une forte influence sur le mouvement alt-right. Plutôt que de simplement diffuser des mensonges, le but de la propagande est, pour Sourkov, de détruire entièrement la capacité à traiter l’information. Steve Bannon, le concepteur de la propagande MAGA, en a pris de la graine : « Il ne s’agit pas de persuasion : il s’agit de désorientation. » « L’obscurité a du bon… Ça ne fait que nous aider quand les gens se trompent. Quand ils ne voient ni qui nous sommes ni ce que nous faisons. » La cible principale n’est pas l’opposition, explique encore Bannon. « Les démocrates n’ont pas d’importance », déclare-t-il à l’écrivain Michael Lewis en 2021. « La véritable opposition, ce sont les médias. Et la façon de s’en occuper, c’est d’inonder la zone de merde. »
Le documentariste britannique Adam Curtis a ainsi défini l’action de Sourkov : « Son objectif est de saper les perceptions que les gens se font du monde, afin qu’ils ne sachent jamais ce qui se passe vraiment. Sourkov a transformé la politique russe en une déroutante pièce de théâtre, en changement perpétuel. Il a financé des groupes de tous genres, de skinheads néo-nazis à des groupes de défense des droits de l’Homme progressistes. Il a même soutenu des partis opposés au président Poutine. Mais l’élément clé était que Sourkov faisait ensuite savoir que c’était lui qui était derrière ces groupes, de sorte que personne ne soit jamais sûr de ce qui était vrai et de ce qui était bidonné. Comme l’a décrit un journaliste : “C’est une stratégie du pouvoir qui entretient toute opposition dans la confusion permanente”. Un tel changement perpétuel et incessant est inarrêtable parce qu’il est indéfinissable. » Parlant de la guerre contre l’Ukraine, Sourkov faisait remarquer que « l’objectif sous-jacent n’est pas de gagner la guerre, mais d’utiliser le conflit pour créer un état permanent de perception déstabilisée, afin de manipuler et de contrôler. » Comparons avec la description que donne Ian Gardner de l’Amérique trumpienne : « La confusion n’est pas un dysfonctionnement ou un effet indésirable : c’est le moteur même et l’objectif du spectacle trumpiste qui génère sans cesse de l’attention. » Gardner diagnostique aussi le dangereux engrenage de la surenchère qui se met en place dans les régimes où sévit le culte de la personnalité et où les masses ne sont associées au pouvoir que pour la destruction : « Plus le gouvernement va loin, plus la foule est exigeante. Dans une dynamique exponentielle, le pouvoir spectaculaire ne peut conduire qu’à des actes destructeurs plus grands, plus audacieux, plus scandaleux. » « La politique de Trump passe par une esthétique de destruction totale, car seule la participation à la destruction et au démantèlement semble ouvrir aux désenchantés une option politique : le semblant d’une possibilité d’agir. » C’est cette logique qui en Russie a amené la guerre contre l’Ukraine. Le dictateur, sentant son illégitimité, se croit obligé d’accumuler en continu des succès nouveaux, de peur de perdre son emprise sur les masses.
L’osmose entre les idéologues de Silicon Valley et certains idéologues du régime poutinien apparaît dans un article futuriste de Vladislav Sourkov, paru le 11 octobre 2021, intitulé « La démocratie déserte et les autres merveilles politiques de 2021 ». Sourkov affirme que la représentation parlementaire n’a désormais plus lieu d’être puisque les vœux de la population peuvent être communiqués en un instant par Internet. Bref, la représentation politique doit être jetée aux oubliettes et remplacée par des algorithmes. Seuls resteront aux commandes les informaticiens et les siloviki qui dirigeront en coulisse les géants de l’intelligence artificielle. « La numérisation et la robotisation du système politique aboutiront à la création d’un État high tech et d’une démocratie sans hommes […] dans lesquels la hiérarchie des machines et des algorithmes poursuivra des objectifs échappant à la compréhension des gens qui les servent. »
Comment voit-on la situation américaine au Kremlin ? À la différence des Américains qui ne comprennent rien à la Russie et ne s’y intéressent pas, les Russes se sont donné une expertise sérieuse sur les États-Unis. Ils connaissent la mentalité et la politique américaines en profondeur. Pour eux, la phase Trump est une première étape, mais la victoire n’est pas encore définitive. « Donald Trump est comme notre Jirinovski », opine Margarita Simonian. Cette comparaison en dit long. Rappelons que le parti de Jirinovski a d’abord été lancé par le KGB après l’abolition du monopole du parti communiste sur le pouvoir en 1990 pour discréditer la démocratie à la fois aux yeux des Russes et des Occidentaux. Jirinovski endosse le personnage d’un fou du roi qui peut se permettre de dire n’importe quoi impunément et dont les propos ne tirent pas à conséquence. Dans son programme électoral du printemps 1991, il promet de nourrir la Russie en 72 heures : « J’enverrai une troupe dans l’ex-RDA, 1,5 million d’hommes, j’agiterai la menace nucléaire et tout nous sera fourni… Nous expédierons les grévistes en taule, les racketteurs à l’étranger pour qu’ils y défendent les intérêts nationaux russes, nous ferons venir de l’étranger des ouvriers qui travailleront pour nous gentiment à 100 roubles par mois. » Il se fait fort de procurer un homme à toutes les femmes de Russie, de distribuer de la vodka gratuite à tous. Avec le temps, la fonction de Jirinovski va s’élargir. Son rôle va être à la fois de faire tomber les tabous et de construire une réalité alternative dans laquelle le bon peuple russe sera enfermé comme dans une bulle. Jirinovski va acclimater en Russie le culte de la violence, faire la réclame de l’expansionnisme militaire, du racket planétaire, de la dictature. Après avoir puissamment accéléré la dégradation morale des Russes en jouant sur leurs pires instincts, il a pavé la voie à la construction d’un nouveau système politique rendu possible par cette mutation des hommes ramenés au cerveau reptilien. Avec l’arrivée de Poutine au pouvoir, le bouffon a cédé la vedette au tueur en série.
De nombreuses allusions dans les médias russes laissent entendre que la phase Trump est en quelque sorte le stade initial de la révolution américaine. Trump joue le même rôle que Jirinovski : il fait tomber les tabous, rend les Américains accros à la transgression, tout cela sous la forme d’un spectacle médiatique ou clownesque qui empêche la réaction morale et l’interprétation rationnelle. Au Kremlin, on se réjouit de la déroute des élites libérales. Le premier réflexe est d’engranger le maximum pendant cette période faste. Mais on se préoccupe aussi de gagner la seconde manche. Douguine, jamais à court de complots, met en garde : la révolution trumpienne est trop belle pour être vraie. Une partie de l’État profond était sûrement dans le coup : Trump « n’aurait pas pu opérer des changements aussi radicaux et n’aurait même pas pu se faire élire et survivre jusqu’à l’investiture s’il n’avait pas reçu le soutien exceptionnel de forces très influentes au niveau de ce même État profond. » Ce deuxième État profond est constitué selon Douguine par les milliardaires de la Silicon Valley, dont il se méfie, ses sympathies allant aux conservateurs populistes à la Steve Bannon. On comprend ses réticences : entre l’État-patchwork et l’empire, il y a un abîme. La ligne à suivre pour le Kremlin coule de source. La Russie doit encourager les ambitions impériales de Trump, le pousser à l’annexion du Canada et du Groenland. « Du coup, quel besoin aura Trump de l’Europe ? Qu’elle crève, il s’en fiche », explique Soloviov qui estime qu’on doit se hâter : « Trump nous a donné quatre ans pour nous préparer à la grande guerre européenne qui est inévitable. » Mais pour que cet effort fructifie pleinement, pour que la Russie puisse installer à nouveau ses bases en Europe de l’Est, revenir à Berlin, il faut que « Vance ou quelqu’un comme lui succède à Trump en 2028 ». Douguine voit aussi d’un fort bon œil les velléités de conquête exprimées par Trump, mais pour une raison plus importante encore : il veut que les États-Unis se transforment de puissance thalassocratique en puissance continentale, car seule cette mutation empêchera le retour des élites libérales au pouvoir et garantira la pérennité du tournant conservateur de l’Amérique.
Quelle place le Kremlin réserve-t-il à cette Amérique reformatée ? Le condominium russo-américain que la propagande poutinienne fait miroiter aux idiots utiles du MAGA n’est qu’un leurre. Quand Adalbi Chkhagochev, un député de la Douma, propose d’offrir à Trump « la possibilité de diriger la construction d’un monde multipolaire », il est sévèrement repris par le présentateur Evgueni Popov : « Non ! Nous ne le laisserons plus rien diriger. » Un analyste de la politique étrangère russe à Moscou a confié récemment à Thomas Friedman, l’éditorialiste du New York Times : « Trump ne comprend pas que Poutine le manipule simplement pour atteindre son objectif principal : saper la position internationale des États-Unis, détruire leur réseau d’alliances de sécurité – surtout en Europe – et déstabiliser les États-Unis de l’intérieur, rendant ainsi le monde plus sûr pour Poutine et Xi. »
Les États-Unis ne seront jamais considérés comme des alliés par les Russes. La soif d’humiliation de l’Amérique chez ces derniers est loin d’être étanchée, comme le montrent les entretiens de Poutine avec Witkoff, qui ont, entre autres, pour but d’exposer au monde entier la prodigieuse sottise des dirigeants américains. Le sort réservé par le Kremlin à l’Amérique ressemble à celui d’une araignée piquée par le pompile, un insecte qui se reproduit en pondant ses œufs dans une araignée qu’il a paralysée au préalable en lui injectant un venin. Les larves se nourrissent de la proie vivante. Ainsi la Russie compte s’alimenter aux sucs extraits d’une Amérique immobilisée, y pomper les investissements et les transferts de technologie, en tirer les ressources humaines qui lui donneront les moyens de réaliser son projet d’hégémonie mondiale.
<p>Cet article Le projet russe pour les États-Unis a été publié par desk russie.</p>