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15.02.2026 à 14:12

La Russie, dernier empire de la steppe

Guillaume Sancey
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La plus grande inversion russe consiste à dénoncer l’impérialisme occidental tout en perpétuant, au XXIe siècle, un empire continental hérité du modèle mongol.

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Texte intégral (5464 mots)

L’héritière de la Horde d’or sous vernis orthodoxe

Pour expliquer les caractéristiques principales et les agissements de l’État russe actuel, l’auteur plonge dans l’histoire médiévale, et notamment l’époque de la domination mongole. Il considère que le modèle étatique de la Russie d’aujourd’hui est un héritage fonctionnel de la Horde d’or. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.

Depuis le début des années 2010, le Kremlin a remis au centre de sa communication un récit de continuité historique présentant la Russie comme l’héritière naturelle de la Rus’ de Kyïv et comme une composante organique de l’Europe chrétienne. Vladimir Poutine mobilise régulièrement ce récit, en ancrant la légitimité politique russe dans une « Russie historique » antérieure aux États modernes, associée au baptême de Vladimir en 988, à l’orthodoxie comme socle civilisationnel, et à l’idée d’une unité spirituelle et politique qui ne peut être brisée que de l’extérieur. Ce récit n’est pas un simple discours mémoriel. Il fonctionne comme une ressource de légitimation38, utilisée pour soutenir des prétentions de continuité territoriale, contester la souveraineté ukrainienne et revendiquer une autorité civilisationnelle au nom d’une Europe chrétienne que le Kremlin affirme protéger.

Or cette filiation proclamée masque une discontinuité structurelle majeure. Dans le discours, la Russie se place sous les signes de Kyïv et de Byzance. Dans ses formes de pouvoir, son organisation administrative, sa logique de commandement, sa conception du territoire et de la population, elle renvoie à une autre généalogie. L’examen des structures profondes de l’État russe met au jour des continuités institutionnelles et organisationnelles plus étroites avec l’ordre politique façonné par la domination mongole qu’avec celui de la Rus’ de Kyïv39. La thèse défendue ici est que la Russie s’est constituée non comme la continuation naturelle de Kyïv, mais comme l’héritière fonctionnelle de la Horde d’or, au point de pouvoir être décrite comme le dernier empire de la steppe encore en activité au XXIe siècle, recouvert d’un vernis orthodoxe et européen destiné à rendre sa forme acceptable.

Cette analyse ne postule aucune « essence » culturelle russe ni aucun déterminisme anthropologique. Elle s’attache aux trajectoires institutionnelles, aux matrices organisationnelles et aux héritages structurels observables dans la longue durée. L’héritage mongol y est traité comme un facteur structurant majeur, mais non exclusif. Il doit être articulé à d’autres dimensions explicatives, notamment les emprunts symboliques au modèle byzantin dans la sacralisation du pouvoir, certaines influences européennes dans les phases de modernisation, et les dynamiques générales de centralisation propres aux États modernes. L’objectif est de proposer un modèle interprétatif hiérarchisé, non une explication totalisante, afin d’éclairer l’écart entre le récit chrétien et européen revendiqué par le Kremlin et la réalité structurelle de l’État russe.

La naissance d’un empire : quand Moscou choisit le Khan

Pour comprendre cette métamorphose, il faut remonter au traumatisme fondateur : le sac de Kyïv par les Mongols en 1240. Avant cette catastrophe, la Rus’ de Kyïv représentait un système politique différent de ce que deviendra la Moscovie. Les principautés russes vivaient sous un régime relativement décentralisé, avec des vetché40, des guildes marchandes puissantes, et un pouvoir diffus fondé sur les lignées princières des Riourikides. Kyïv était un carrefour commercial prospère, ouvert sur Constantinople et l’Europe, où coexistaient Slaves, Finno-ougriens et Varègues.

Certaines nuances s’imposent toutefois. La Rus’ kyïvienne connaissait elle aussi des formes de pouvoir princier concentré, et les vetché ne fonctionnaient pas partout avec la même intensité. Par ailleurs, des éléments de continuité institutionnelle subsistèrent entre la Rus’ et la Moscovie, notamment la persistance des lignées riourikides et de certaines structures ecclésiastiques. La rupture fut donc réelle mais non absolue.

Novgorod mérite ici une attention particulière, car elle représente non pas une anomalie marginale mais une forme politique alternative, durable et historiquement attestée. Pendant plus de trois siècles, du XIIe au XVe siècle, la République de Novgorod développa un système institutionnel distinct, articulant un vetché doté de pouvoirs effectifs (élection et révocation des princes, décisions de guerre et de paix, contrôle fiscal), des élites marchandes organisées en corporations puissantes (kontsy41), et une autonomie urbaine garantie par des chartes. Le prince y était un magistrat contractuel, non un souverain absolu : il ne pouvait ni posséder de terres sur le territoire novgorodien, ni juger seul, ni lever d’impôts sans l’assentiment de l’assemblée[5]42. Ce modèle, sans constituer une démocratie au sens moderne tant l’oligarchie boyarde y pesait lourd, démontrait la viabilité d’une organisation politique décentralisée, fondée sur la négociation institutionnelle plutôt que sur la verticalité autocratique. Novgorod prospéra dans ce cadre, devenant l’une des plus grandes cités d’Europe et un nœud commercial majeur de la Hanse.

La destruction mongole balaya néanmoins une grande partie de ce monde. Ce qui émergea des cendres ne fut pas une renaissance kyïvienne. Moscou, principauté périphérique et secondaire, s’éleva non pas en résistant aux conquérants, mais en devenant leur collaboratrice la plus efficace. Les princes moscovites se firent collecteurs d’impôts pour le Khanat, relais administratifs zélés d’un pouvoir étranger. En échange de leur servilité, ils reçurent la yarlyk43, le sceau d’investiture mongol qui légitimait leur autorité sur les autres principautés russes. Moscou ne conquit pas son rang : elle l’obtint par la soumission.

Pendant plus de deux siècles, cette cohabitation transforma en profondeur les structures russes. Le tribut mongol devint la base de la fiscalité. Le système postal du yam44, permettant communication et contrôle rapides sur de vastes distances, fut adopté tel quel. La centralisation administrative, moins développée dans la Rus’ kyïvienne, s’imposa progressivement comme norme. Les vetché disparurent dans la plupart des principautés. Les solidarités horizontales qui caractérisaient une partie de la société kyïvienne (guildes, communes urbaines, fraternités religieuses) furent majoritairement affaiblies au profit d’une relation directe entre l’individu et le souverain.

Dans les deux siècles qui virent s’effondrer lentement l’empire mongol, la Moscovie s’étendit méthodiquement, absorbant les dépouilles de ses anciens maîtres. Tver, principauté rivale, fut lentement intégrée au cours du XIVe siècle. Mais c’est la conquête de Novgorod par Ivan III en 1478 qui constitue le point de bifurcation décisif de la trajectoire politique russe.

L’écrasement de Novgorod ne fut pas une simple annexion territoriale : ce fut un acte délibéré de clôture institutionnelle, l’élimination méthodique d’une voie politique alternative. Ivan III ne se contenta pas de soumettre la cité ; il en démantela systématiquement les structures. Le vetché fut aboli, ses archives dispersées ou détruites. La cloche qui convoquait l’assemblée, symbole matériel de l’autonomie municipale, fut décrochée et emportée à Moscou comme trophée, geste politique signifiant que le droit de délibérer collectivement n’existait plus. Les familles de boyards furent massivement déportées vers l’intérieur moscovite et remplacées par des serviteurs du grand-prince. Les chartes garantissant les libertés urbaines furent annulées. En quelques années, trois siècles d’expérience institutionnelle furent effacés.

L’importance analytique de cet événement est considérable : il démontre que la verticalité autocratique qui caractérisera la Russie moscovite puis impériale n’était pas une fatalité historique. Une autre forme d’organisation politique avait existé, avait fonctionné durablement, et avait prospéré dans le même espace culturel et religieux. La trajectoire moscovite s’imposa non par évidence ou nécessité, mais par la force et par la suppression délibérée de l’alternative. Cette élimination constitue l’un des actes fondateurs de l’autocratie russe.45

À l’ouest, le Grand-Duché de Lituanie et le Royaume de Pologne résistèrent, formant une barrière que la Moscovie ne parviendrait à franchir que bien plus tard. Mais à l’est, rien n’arrêta l’expansion : le Khanat de Kazan fut conquis en 1552, celui d’Astrakhan en 1556. Moscou héritait ainsi des territoires de la Horde d’or en se substituant à elle. Seul le Khanat de Crimée, au sud, demeura insoumis, et rappela cruellement aux tsars leur vulnérabilité en saccageant Moscou elle-même en 1571. Cette humiliation ne fit que renforcer l’obsession sécuritaire qui allait structurer la politique russe pour les siècles à venir.

À la croisée de l’ordre byzantin, qui la structure spirituellement, et de l’ordre mongol, qui la contraint militairement et fiscalement, la Moscovie se développe ainsi dans l’ombre de deux empires en déclin qu’elle n’affronte pas, mais dont elle exploite le lent effondrement. Elle capte le capital symbolique de Byzance, recycle les techniques de pouvoir issues de la domination mongole, et se constitue en empire par opportunisme de décomposition, non par succession légitime. Dans le même temps, à l’ouest, la résistance durable du Royaume de Pologne et du Grand-Duché de Lituanie bloque toute réunification autour de Kyïv, détourne son axe d’expansion et consomme la rupture définitive avec les racines de la Rus’, désormais intégrées à un autre espace politique et mémoriel.

Le corps mongol sous le costume byzantin

Lorsque Moscou acheva de s’émanciper de la tutelle directe de la Horde, non par une glorieuse libération, mais par l’effondrement progressif du Khanat, elle n’abandonna pas pour autant l’héritage mongol. Elle le perpétua en l’habillant d’oripeaux byzantins. La chute de Constantinople en 1453 offrit une opportunité providentielle : le moine Philothée formula en 1510 la théorie de la « Troisième Rome », présentant Moscou comme l’héritière légitime de l’Empire romain d’Orient46. L’aigle bicéphale fut adopté, les insignes impériaux empruntés, la titulature byzantine imitée.

Mais sous ce vernis prestigieux, la structure du pouvoir conserva des caractéristiques mongoles substantielles. Ivan III puis Ivan IV « le Terrible » institutionnalisèrent une autocratie qui tendait à reproduire le système Khan – baskaks – population47 : une verticalité prononcée où l’autorité émane du souverain et redescend sans partage. Le système pomestié48 fit de la terre une récompense conditionnelle au service militaire, selon un principe qui rappelle les attributions territoriales mongoles où la terre appartenait au Khan et n’était que concédée temporairement. Pierre le Grand perfectionna ce système avec sa Table des Rangs en 1722 : quatorze échelons rigides où le statut dépend exclusivement du service rendu à l’État.

Il convient toutefois de reconnaître que ces évolutions intégraient également des influences européennes. La Table des Rangs s’inspirait des modèles prussiens et suédois ; la bureaucratisation de l’État russe au XVIIIe siècle procédait aussi d’une dynamique de rationalisation administrative commune à l’Europe moderne. L’héritage mongol et l’influence européenne se superposent ainsi sans s’exclure, produisant une configuration politique spécifique plutôt qu’une simple reproduction du modèle de la Horde.

L’Église orthodoxe elle-même fut progressivement absorbée dans cet appareil. La prétendue « symphonie » entre pouvoir spirituel et temporel masquait une subordination croissante. En 1721, Pierre abolit purement et simplement le Patriarcat pour créer un Saint-Synode contrôlé par l’État. L’orthodoxie devint instrument géopolitique, bras spirituel de l’influence impériale, une fonction qu’elle retrouve aujourd’hui sous le Patriarcat de Moscou. Cette instrumentalisation du religieux relève toutefois d’une logique qui n’est pas exclusivement mongole ; le césaropapisme byzantin et les Églises d’État européennes offraient des précédents comparables.

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Image tirée de la série La Horde d’or, produite en Russie en 2018 // Pervy kanal

L’empire continental : coloniser sans traverser les mers

La Russie présente une particularité qui la distingue des empires coloniaux occidentaux : son expansion s’est faite par contiguïté terrestre, non par projection maritime. Cette différence formelle a longtemps masqué une réalité : la Russie pratique ce que certains historiens qualifient de colonialisme continental ou interne49, dont les mécanismes (exploitation des ressources, hiérarchies ethniques, déportations de populations, russification) présentent des similitudes significatives avec ceux des empires européens, tout en s’inscrivant dans des configurations territoriales et administratives distinctes.

Les déportations massives constituent l’une des pratiques les plus révélatrices de cet héritage structurel. Le sürgün50 était une technique mongole par excellence. Les tsars puis les soviétiques la perpétuèrent avec une constance remarquable : Tatars de Crimée en 1944, Tchétchènes la même année, Allemands de la Volga, peuples du Caucase51. Des millions de personnes furent arrachées à leurs terres ancestrales et dispersées aux quatre coins de l’empire. La Rus’ de Kyïv, où l’expansion se faisait principalement par le commerce et l’évangélisation, ne connaissait pas de pratiques comparables, même si des formes de violence et de domination y existaient également.

Le « fédéralisme » russe contemporain tend à perpétuer cette logique sous des formes modernisées. La « verticale du pouvoir » (terme explicitement revendiqué par Vladimir Poutine) peut être lue comme une restauration partielle du système mongol des baskaks : les gouverneurs régionaux sont nommés par le centre, révocables à merci, sans légitimité locale autonome. Les républiques dites « autonomes » reproduisent structurellement le modèle des ulus52 mongols : territoires vassaux avec une autonomie de façade sous la tutelle effective du centre.

La guerre comme raison d’être

La doctrine militaire russe porte elle aussi l’empreinte de cet héritage steppique. Le « rouleau compresseur », cette capacité à submerger l’adversaire par la masse humaine en acceptant des pertes considérables, s’inscrit dans une tradition qui diffère sensiblement de celle de la Rus’ kyïvienne. Les droujiny53 de la Rus’ étaient de petites troupes d’élite, des compagnons du prince valorisant le courage individuel. L’armée russe, dans sa trajectoire historique, a fonctionné sur un modèle qui rappelle davantage les levées massives mongoles sur les territoires vassaux, où l’homme constitue une ressource au service de l’État.

Plus révélatrice encore est la conception russe du territoire. Pour les Mongols, l’espace n’était pas sacré mais tactique : une ressource à exploiter, une zone tampon à étendre. La Russie a hérité, au moins partiellement, de cette vision. Son discours de l’encerclement permanent justifie une expansion présentée comme défensive : chaque nouvelle annexion crée le besoin d’une nouvelle zone de sécurité, dans une spirale qui tend à se perpétuer. La tactique de la terre brûlée (ce retrait stratégique dans l’immensité pour épuiser l’envahisseur, utilisée contre Napoléon puis contre Hitler) illustre ce rapport instrumental au territoire : on ne le sanctuarise pas systématiquement, on l’instrumentalise.

L’absence de déclarations de guerre formelles constitue un autre marqueur significatif. La diplomatie du Khanat reposait fréquemment sur les promesses non tenues et les faits accomplis. Le vranio54 russe, ce mensonge institutionnalisé que tout le monde sait faux mais que personne ne conteste, peut être analysé comme un héritier de cette pratique. De la Transnistrie en 1992 à l’annexion de la Crimée en 2014, du conflit géorgien à la seconde guerre de Tchétchénie, et jusqu’à l’ « opération militaire spéciale » de 2022, le vocabulaire euphémistique masque systématiquement l’agression : jamais de guerre déclarée, jamais d’invasion reconnue, toujours une « protection des populations » ou une « réunification ».

L’inversion accusatoire : l’arme ultime

La culture politique russe a développé un mécanisme de domination d’une redoutable efficacité : l’inversion accusatoire. Le principe est simple mais dévastateur : accuser la victime d’exercer précisément la violence qu’elle subit. L’Ukraine envahie est accusée de « russophobie ». L’Ukraine bombardée est qualifiée de « nazie » pour justifier l’agression. Les minorités qui résistent à l’assimilation forcée sont dénoncées comme « séparatistes ». Les dissidents deviennent « agents de l’étranger » ou « traîtres ».

Cette capacité à maintenir simultanément des discours contradictoires, qu’Orwell appelait la « doublepensée », trouve sans doute une partie de sa racine dans la nécessité de survie sous domination mongole : dire publiquement ce qu’exige le Khan tout en pensant autrement. Le soviétisme perfectionna cette technique. La Russie contemporaine l’a portée à un degré d’achèvement remarquable : « nous ne sommes pas en guerre » coexiste avec « la victoire dans la guerre patriotique », et la contradiction passe largement inaperçue.

Pendant que le Kremlin accuse l’Ukraine de « génocide culturel » envers les russophones, il ferme systématiquement les écoles en tatare, en bachkir, en ukrainien sur son propre territoire. Les langues minoritaires sont réprimées, le russe imposé comme langue unique de l’administration. Le mythe du « Monde russe » (Rousski Mir) présente cet impérialisme linguistique comme une « protection » culturelle, justifiant l’ingérence par la « défense » des russophones. L’agresseur se mue en victime, l’invasion devient libération.

Points de bascule et limites du modèle interprétatif

Cette lecture ne prétend pas enfermer la trajectoire russe dans une mécanique immuable. Elle repose sur l’identification de continuités structurelles observables, non sur l’idée d’une fatalité historique. D’autres évolutions, si elles se produisaient de manière durable et vérifiable, obligeraient à reconsidérer ou à hiérarchiser autrement les facteurs ici mis en avant.

Ainsi, une transformation politique profonde de la Russie, marquée par une décentralisation effective du pouvoir, une autonomie réelle des entités fédérées et une alternance politique stabilisée, indiquerait que la matrice institutionnelle héritée de la période mongole ne constitue pas un cadre structurant dominant. Les échecs passés des tentatives de démocratisation, en 1905, 1917 ou 1991, ne suffisent pas à clore définitivement cette possibilité.

De même, si l’historiographie devait établir de manière convaincante que les structures administratives, fiscales et militaires de la Moscovie procèdent majoritairement de continuités pré-mongoles ou d’emprunts européens, et que l’impact de la domination de la Horde d’or a été secondaire ou marginal, l’argument central développé ici perdrait une part essentielle de sa portée explicative.

Enfin, une rupture tangible avec les pratiques impériales constituerait un signal décisif. L’abandon des politiques de russification forcée, la reconnaissance pleine et effective de la souveraineté des anciens espaces impériaux, et la fin des interventions militaires dans l’« étranger proche » traduiraient une transformation du rapport russe au territoire et à la domination incompatible avec le schéma steppique décrit dans ce texte.

Ce cadre d’analyse vise à rendre intelligibles des continuités historiques et institutionnelles, non à figer l’histoire. Il décrit un état structurel, non une destination nécessaire.

Conclusion : le dernier empire

La plus grande inversion accusatoire russe est peut-être celle-ci : avoir accusé l’Occident d’impérialisme tout en perpétuant, seule au XXIe siècle, un empire continental intégral fonctionnant selon des principes politiques qui s’inscrivent dans une continuité observable avec le XIIIe siècle mongol. De la yarlyk au décret présidentiel, du tribut au Khanat aux impôts fédéraux, des baskaks aux gouverneurs nommés, des déportations aux « remodelages démographiques », la structure tend à demeurer identique sous des terminologies changeantes.

Le « terroir tellurique » vanté par Alexandre Douguine et les néo-eurasistes n’est pas la terre-mère sacrée qu’ils prétendent : c’est, selon cette lecture, le champ de conquête mongol, la zone d’exploitation coloniale où le territoire n’est jamais enracinement mais toujours instrument tactique. La Russie demeure ainsi le dernier empire colonial continental en activité, ayant simplement remplacé dans son discours officiel la conquête par la « protection », la subjugation par la « fraternité historique », l’annexion par la « réunification », l’agression par l’ « opération spéciale ».

Voilà pourquoi toute tentative de démocratisation, en 1905, puis en 1917, et encore en 1991, a été perçue par le pouvoir russe comme une menace existentielle. Ce n’est pas un régime qu’elle attaque, mais une structure impériale vieille de huit siècles qui ne connaît majoritairement que la verticalité. La « verticale du pouvoir » n’est pas une simple politique de Poutine : elle s’inscrit dans la restauration de la forme d’État dominante que la Russie a connue depuis la chute de Kyïv. Et c’est précisément parce que cette réalité est difficilement avouable qu’elle doit être perpétuellement masquée sous le costume byzantin, le vernis orthodoxe, et le mythe d’une continuité fictive avec la Rus’ chrétienne.

La Russie n’est pas l’héritière de Kyïv. Elle est, selon cette lecture, le dernier empire de la steppe. Mais l’histoire n’est pas close, et les trajectoires peuvent bifurquer.

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15.02.2026 à 14:12

Sur l’épilogue du traité New START 

Jean-Sylvestre Mongrenier
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L’expiration du dernier traité russo-américain de limitation des armes nucléaires stratégiques révèle les limites du rapprochement bilatéral.

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Texte intégral (1425 mots)

Le 5 février 2026, à minuit, le traité New START a expiré. Signé en 2010, prorogé en 2021, ce traité était le dernier accord russo-américain de limitation des armes nucléaires stratégiques à demeurer en vigueur. Malgré l’évocation d’un futur dialogue militaire bilatéral de haut niveau, le fait est significatif. Il illustre les limites du rapprochement russo-américain.

Signé à Prague, le 8 avril 2010, le traité New START (Strategic Arms Reduction Treaty) porte sur les armes nucléaires stratégiques russes et américaines (armes d’une portée supérieure à 5 500 kilomètres). Il remplace le traité START (expiré en 2009) et le traité SORT (valide jusqu’en 2012). Selon les termes du traité, le nombre de lanceurs stratégiques déployés de part et d’autre sera limité à 700 et celui des têtes nucléaires déployées sur ces lanceurs sera limité à 1 550. Le traité New START est signé un an après le discours prononcé par le président américain Barack Obama à Prague, le 5 avril 2009, sur la perspective d’un « monde sans armes nucléaires ». Il donne également une traduction concrète à la difficile amélioration des relations entre Russes et Américains (le sinistre « reset », après l’invasion russe de la Géorgie).

Le traité New START vient peu avant la conférence d’examen du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (1968), organisée au printemps 2010. Ainsi les États-Unis et la Russie peuvent-ils dire qu’ils respectent l’article VI dudit traité, consacré au désarmement nucléaire. Par ailleurs, le traité permet à la Russie d’arguer de la parité nucléaire pour se poser en égale des États-Unis. Le 5 février 2026, ce traité est arrivé à expiration sans qu’un successeur n’ait été négocié. Pour la première fois depuis les années 1970, au cours desquelles les traités SALT 1 et 2 avaient été signés, les États-Unis et la Russie ne sont plus liés par des accords contraignants.

Les discussions précédemment proposées par Vladimir Poutine à Donald Trump, dans la perspective d’un accord général russo-américain (aux dépens de l’Ukraine et des alliés européens des États-Unis), n’ont pas été suivies d’effets. L’expiration du traité New START marque donc la fin de l’Arms control ( « maîtrise des armements ») : la Russie n’en respectait pas les termes (voir les « nouvelles armes » de Poutine, hypersoniques et autres, vantées par la propagande russe) ; les États-Unis n’entendent plus accepter des contraintes unilatérales et voudraient élargir d’éventuelles négociations à la Chine populaire ; celle-ci développe son arsenal nucléaire stratégique, pour se porter à des niveaux comparables aux deux premiers, et elle ne veut pas négocier.

Ainsi les officiels américains dénoncent-ils la position de Pékin. Lors de la séance plénière de la Conférence sur le désarmement consacrée au thème « Post-TNP », à Genève, le 6 février 2026, le sous-secrétaire d’État chargé du contrôle des armements et de la sécurité internationale, Thomas DiNanno, expliquait : « Aujourd’hui, les États-Unis sont confrontés à des menaces provenant de plusieurs puissances nucléaires […]. En bref, un traité bilatéral avec une seule puissance nucléaire est tout simplement inapproprié en 2026 et pour l’avenir. » Il ajoutait des accusations contre Pékin : « Je peux révéler que le gouvernement américain sait que la Chine a mené des essais nucléaires, y compris des préparatifs pour des essais d’une puissance estimée à plusieurs centaines de tonnes. » « [L’armée chinoise] a cherché à dissimuler ces essais en brouillant les explosions nucléaires, car elle reconnaissait que ces essais violaient les engagements pris en matière d’interdiction des essais. La Chine a utilisé le “découplage”, une méthode visant à réduire l’efficacité de la surveillance sismique, afin de cacher ses activités au reste du monde. »

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Réunion consacrée au traité New START dans la Roosevelt Room de la Maison-Blanche, le 18 novembre 2010 // Pete Souza, photo officielle de la Maison-Blanche

Pour sa part, la Russie pose ses conditions à un hypothétique nouveau traité d’encadrement des arsenaux nucléaires : « La Russie, par principe, serait impliquée dans un tel processus si le Royaume-Uni et la France, alliés militaires des États-Unis au sein de l’OTAN, […] y participaient également », déclare le même jour l’ambassadeur russe à l’ONU, Guennadi Gatilov. Autre condition posée par Moscou : le retrait du projet de bouclier spatial « Dôme d’or », destiné à protéger la totalité du territoire américain (il induit une arsenalisation sans précédent de l’espace). Sergueï Lavrov, dont une récente diatribe fait douter des perspectives d’un axe Trump-Poutine, peut bien affirmer : « Nous privilégions le dialogue et nous verrons si les États-Unis sont également prêts à s’engager dans cette voie », l’affaire semble fort mal engagée.

En effet, tant qu’elle n’aura pas été défaite en Ukraine et ruinée par ses entreprises guerrières, la Russie poutinienne continuera à dilapider ses ressources dans le développement de nouvelles armes stratégiques destinées non pas à la seule dissuasion mais à l’intimidation des États-Unis, de l’Europe et de l’ « Occident collectif », que le Kremlin s’efforce de désunir. On sait par ailleurs que des proches du pouvoir russe recommandent l’encouragement de la prolifération nucléaire dans le monde, une question particulièrement sensible au Moyen-Orient (voir la nucléarisation de l’Iran et ses conséquences régionales). Aussi affaiblie paraisse-t-elle sur le plan économique, la Russie peut s’adosser à la Chine populaire qui poursuit ses propres objectifs dans l’ordre nucléaire (1 500 têtes nucléaires en 2030, avec des options anti-forces). 

À l’heure où les doctrinaires d’une nouvelle révolution américaine, phénomène susceptible de déborder Donald Trump, arguent de la « multipolarité » du monde pour ouvrir un « dialogue » avec les ennemis de l’Occident, tout en stigmatisant les alliés historiques des États-Unis, il serait bon que les personnes responsables outre-Atlantique réalisent combien les causes profondes de l’hostilité russe demeurent, avec leurs conséquences sur le plan nucléaire. En vérité, une politique de « Beggar thy neighbor55 » sur le plan géostratégique, depuis l’Europe jusqu’en Asie-Pacifique, amplifierait le chaos, avec d’inévitables chocs en retour pour les États-Unis. La seule considération de l’Iran et du théâtre moyen-oriental devrait convaincre ces derniers qu’il n’est pas possible de choisir en toute liberté ses amis et ses ennemis : le monde est travaillé par des forces profondes hostiles à l’Occident.

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15.02.2026 à 14:11

La passion chthonienne

Mikhaïl Epstein
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Les matières fécales envahissent l'espace de la Russie et débordent sur l'étranger. Ce chthonisme est l'une des variantes du fascisme moderne.

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Texte intégral (4989 mots)

Nous publions, en feuilleton, le huitième volet du livre du philosophe russo-américain Avant la fin de l’histoire ? Les facettes de l’anti-monde russe (New-York, Freedom Letters, en russe). L’auteur se penche notamment sur la « passion chthonienne » en Russie, à savoir un penchant à la fois matérialiste et mystique pour les entrailles de la terre au détriment du ciel, de la lumière, de la spiritualité.

Nombre de phénomènes qui se produisent sous nos yeux devraient être considérés en termes de mythologie plutôt que de politique. Par exemple, le terme de chthon ( « bas-peuple », appartenant au registre familier en russe), et la notion de « chthonisme », viennent du grec ancien « χθών », qui signifie « terre » ou « sol ». Le « chthonisme » est une mythologie et une religion fondées sur la terre et les souterrains, que l’on peut associer aux ténèbres. Dans la mythologie grecque, les divinités chthoniennes s’opposent aux divinités olympiennes, associées au ciel et à la lumière.

Il existe de nombreuses manifestations de ce chthonisme dans l’histoire russe. Le XXe siècle en Russie a été marqué par le matérialisme, or le matérialisme, par ses racines autant que par son essence, n’est rien d’autre qu’une philosophie et une religion de la terre-mère, de la maternité, par opposition à la paternité. En fait, la révolution athée du XXe siècle en Russie peut prendre le sens mythologique du renversement du Père céleste et de son remplacement par la religion de la terre. Ce matérialisme est très particulier, loin du matérialisme scientifique, car il s’agit bien moins de connaître la matière que de la soumettre, afin que l’Homme, fils de la terre, en prenne possession. C’est une sorte de complexe d’Œdipe de la civilisation : nous, humains, voulons détrôner le père et posséder la mère. « N’attendons pas que la nature nous accorde ses faveurs, notre tâche est de les lui prendre », comme l’a si bien formulé Ivan Mitchourine56. Maxime Gorki, dans un article sur Mikhaïl Prichvine57, exprime cela encore plus clairement :

« Et cette sensation de la Terre comme étant ma propre chair résonne de manière étonnamment claire pour moi dans vos livres, Mari et Fils de la Grande Mère. Vais-je jusqu’à parler d’inceste ? C’est pourtant vrai : l’Homme né de la Terre la féconde par son travail58. »

Alexeï Gastev59, dans son manifeste de la culture prolétarienne intitulé Poésie de la frappe ouvrière (1918), appelle à s’éloigner du ciel, du soleil, du scintillement des étoiles, et à ne faire qu’un avec la terre. C’est cela, la révolution chthonienne : « nés de la terre, nous y retournerons » – comme il l’écrit dans l’un de ses poèmes – et dans ses entrailles, nous construirons une véritable civilisation. C’est précisément dans les entrailles de la terre que furent bâtis les temples de la nouvelle religion matérialiste : le principal constructeur du métropolitain de Moscou, Lazare Kaganovitch, affirmait qu’en URSS, contrairement à l’Occident, le métro n’était pas un moyen de transport, mais l’expression d’une vision socialiste du monde. Tous les symboles, toutes les icônes et fresques soviétiques étaient placés dans les profondeurs de la terre. On prélevait même des pierres à des monastères (à Moscou, les monastères Danilov et Donskoï) pour construire ces temples souterrains. La cathédrale du Christ-Sauveur, temple du « père céleste », fut détruite en 1931 pour la construction de temples-métros dans les entrailles de la terre. Voilà pourquoi la profession archétypale et considérée comme la plus honorable dans cette nouvelle société était celle de mineur – il est celui qui s’enfonce dans les entrailles de la terre-mère. Il s’agit là aussi d’un symbole ancien. Au XIXe siècle, les carbonari, c’est-à-dire les charbonniers, ceux qui touchaient à la noirceur de la terre, à ce que celle-ci produit de matière végétale fossilisée, étaient considérés comme les porteurs de l’esprit révolutionnaire en ce qu’ils se rebellaient contre le dieu soleil.

On trouve une réécriture post-soviétique du thème chthonien dans le roman de Vladimir Sorokine Le Lard bleu, qui met en scène une secte de « baiseurs de terre ». Il s’agit d’une satire mystique des adeptes du potchvennitchestvo60, à travers la figure d’ « érotopatriotes », qui aiment leur terre natale au sens propre comme au figuré et qui forniquent littéralement avec elle, c’est-à-dire qu’ils y enfoncent non pas une charrue, une pioche ou un marteau, mais leur virilité : « […] Les noirs sols de Tchernigov et les argiles de Polessie… Six fois par jour, il y déversait son sperme avec des larmes bénies et des gémissements sans fin, puis, se levant, il embrassait les lieux de l’accouplement avec des pleurs sincères, car ces terres étaient si douces et jouissives qu’on pouvait s’y brûler l’esprit […]. »

On sait que l’inceste entraîne des pathologies du développement chez la progéniture, comme ce fut le cas dans la civilisation soviétique, lorsque l’Homme s’empara des entrailles de sa terre-mère. Alors que la vision du monde matérialiste semblait triompher, la pauvreté et la misère matérielles propres à l’époque soviétique se perpétuèrent à l’ère post-soviétique. Et malgré les changements spectaculaires survenus au tournant des XXe et XXIe siècles, la société russe reste sous le dictat du chthonisme – la croyance que la mission de l’État et du peuple est de s’immiscer dans le giron de la terre et de s’étendre à sa surface, d’en commercialiser les entrailles. La Russie ne vend quasiment rien d’autre que du pétrole et du gaz. Or, comme on le sait, il s’agit là de produits de la décomposition et de la désintégration de matières organiques, de leurs « cadavres », d’où la dominance nécrophile de l’économie russe et de tout l’appareil étatique. Chaque goutte de pétrole, chaque bulle de gaz est un concentré de mort, les restes d’innombrables créatures ayant rendu l’âme à l’époque préhistorique. L’économie de la Russie guerrière repose toute entière sur une montagne de cadavres préhistoriques et vise à créer une montagne de futurs cadavres : une sorte de cercle vicieux du « cycle de la mort ».

Soulignons que les chthonismes soviétique ( « matérialiste ») et post-soviétique ( « patriotique ») ont peu en commun avec le culte de la terre fertile dans le paganisme antique. Le folklore russe désigne par l’expression « terre-mère » la terre qui donne la vie, fertilisée par l’eau et la lumière qui viennent du ciel, et prête à devenir la mère de tous les êtres vivants et de toutes les plantes. La terre, telle qu’elle apparaît dans le chthonisme moderne, est une mère « sans mari », une mère adultère qui a rompu avec son époux céleste et qui ouvre docilement ses entrailles à son fils humain. Mais par-dessus tout, elle est un immense cimetière qui abrite les morts.

La mort, elle, peut prendre trois formes : celle des cadavres, celle des déchets et celle des excréments. Lorsqu’en 2022, les troupes russes ont quitté Tchernobyl, on a découvert que tout y avait été recouvert d’une épaisse couche d’excréments. Les déjections sont une substance de la terre : l’Homme digère et rend à la terre la partie morte de lui-même. Cette habitude d’ « étaler ses selles » a été observée à plusieurs reprises dans les mœurs russes. Je me souviens d’un essai de Maxime Gorki intitulé Vladimir Ilitch Lénine61, que l’on étudiait à l’école en Union soviétique. Ce qui m’a le plus choqué dans celui-ci, c’est une scène dans laquelle les délégués du Congrès pour la pauvreté, qui s’est tenu en 1919 au palais d’Hiver, emplissent de leurs déjections les vases de Sèvres les plus précieux, alors que toutes les toilettes fonctionnent correctement. Gorki écrit avec indignation que les couches populaires ont tendance à dénigrer tout ce qui est noble et beau. Stanisław Lem en fait également état, rappelant le comportement des troupes soviétiques en Allemagne lors de la glorieuse année de la victoire, en 1945 : les Européens furent frappés de voir les vainqueurs tout recouvrir de leurs excréments. Dans les journaux intimes de 1942 de l’écrivain et scénariste Iouri Naguibine, on lit que là où les troupes soviétiques sont passées, « il y a de la merde partout, même sur la table, le poêle, le rebord de la fenêtre, dans le cache de la lampe suspendue62 ». Et cela a également frappé les Ukrainiens lorsqu’ils sont retournés à Boutcha et Irpine dans leurs maisons désertées par l’occupant : sur toutes les surfaces – sol, tables, armoires –, les Russes avaient laissé le même souvenir brunâtre de leur passage, comme pour marquer « leur » territoire de ces signes de mort.

D’ailleurs, n’est-ce pas pour cette raison qu’il y a une telle pénurie de toilettes décentes en Russie ? Dans de nombreuses écoles et hôpitaux, sans parler des habitations privées, elles sont même tout simplement inexistantes ; la civilisation s’est arrêtée aux fosses d’aisance63. Les excréments sont une force puissante : difficile d’y échapper et de les cantonner à des toilettes. Ce n’est pas pour rien qu’on dit que le niveau de civilisation se mesure à la qualité de ses égouts. Les matières fécales envahissent l’espace de la Russie et débordent sur l’étranger sous forme de fosses communes, de décharges gigantesques, de masses fécales et, enfin, de dictature économique des sous-sols : le pétrole et le gaz64.

Il y a là quelque chose de profondément archétypal. On lit dans Rouslan et Ludmila :

« Le tsar Kachtcheï65meurt sur son or ;
C’est l’esprit russe…  que l’on odore ! »

Cela est involontairement perçu de manière psychanalytique, car l’or signifie allégoriquement les excréments, dont l’odeur, entre les lignes et dans notre subconscient, est associée à cet « esprit » (pour une analyse détaillée, voir l’article de Sigmund Freud « Caractère et érotisme anal »). Il est curieux que Pouchkine mentionne l’esprit russe lorsqu’il parle de Kochtcheï dépérissant sur son or. C’est comme s’il plongeait dans l’inconscient populaire et devinait à quoi allait ressembler l’avenir.

Récemment, cette omniprésence de la matière fécale s’est concrétisée dans une invention technique stupéfiante : le char à merde. Son inventeur, Alexandre Semenov, a breveté dès 2012 un système d’attaque permettant à l’équipage d’utiliser ses propres excréments pour tirer. Il ne s’agit pas d’une blague, c’est une réalité – à enregistrer dans les annales du complexe militaro-industriel. Ce char miracle mitraille les excréments des tankistes, en même temps qu’il neutralise physiquement et psychologiquement l’ennemi. Désormais, l’industrie de défense russe a de quoi être fière : certes, le char T-14 Armata, lui, est un échec, mais la merde devient une arme de combat.

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Alexandre Semenov présente son invention : un char tirant des excréments // Piaty kanal, capture d’écran

L’idéologie actuelle de l’État est très proche du chthonisme, avec sa conception du pouvoir de l’Homme sur la terre, de la masse terrestre continentale dévorant les individus et les transformant en rejetons du corps national, faibles, sans âme et sans volonté. L’armée russe se bat actuellement pour une terre quasiment dévastée, puisqu’elle détruit elle-même tout ce que le labeur humain y a bâti. Le chthonisme est l’élément le plus ancien du « patriotisme » russe. Les mères parlent en ces termes de leurs fils tués pendant la guerre en Ukraine : « Certes, il a péri, mais au moins la patrie a gagné un peu de territoire. » Une contrepartie directe et naturelle : des corps et des vies humaines en quantité contre un bout de terre nue.

La « passion chtonienne » est l’une des variantes les plus frappantes du fascisme moderne. Umberto Eco, comme on le sait, cite 14 signaux permettant de reconnaître le fascisme. Je le définirais plus succinctement : le fascisme, c’est le renoncement à l’individualité au nom du triomphe de la terre, de l’enfouissement dans ses entrailles et de la destruction de cette conscience de soi, de cette responsabilité personnelle qui font de l’humain un être qui sort de sa caverne et se dresse sur la terre. Le renoncement à l’individualité, l’enfoncement dans la terre et le sang, voilà ce qui caractérise le fascisme. Le fascisme est une tentative collective de guérir le traumatisme de la naissance par l’expérience d’une mort symbolique ou physique – c’est-à-dire le refus de la conscience, du langage, de l’individualité, de toutes les angoisses d’une existence solitaire et réflexive – et par l’expérience d’une mort extatique dans le corps collectif de la terre, du peuple, de la foule.

Schizofascisme et postmodernisme

Le terme « schizophrénie », introduit par le psychiatre suisse Eugen Bleuler (1857-1939), signifie littéralement « division de l’esprit ». Comme l’ont montré Youri Lotman et Boris Ouspenski66, « la caractéristique de la culture russe […] est sa polarité fondamentale, qui s’exprime dans la nature duale de sa structure. Les principales valeurs culturelles (idéologiques, politiques, religieuses) du système médiéval russe s’inscrivent dans un champ de valeurs bipolaire, séparé par une ligne de démarcation nette et dépourvu de zone axiologique neutre67. » Cela est corroboré par les positions citées aux chapitres précédents de Dostoïevski, Askoldov et Freud sur la dualité de la conscience russe, dans laquelle les extrêmes se combinent sans aucune médiation ni réflexion. L’histoire particulière de la Russie en tant qu’État issu de la Horde d’or et qui a en partie intégré son mode de vie nomade explique également cette dualité que déplorait Tchaadaïev : le désir de créer un ordre civilisationnel stable et, en même temps, son instabilité et son désordre, le mépris de ses valeurs. Si un tel dualisme est profondément ancré dans la structure de la mentalité nationale, on comprend alors pourquoi même le fascisme, qui est par essence politiquement très homogène et totalitaire, acquiert des traits schizophréniques dans la Russie contemporaine.

L’idéologie impériale et fasciste russe actuelle est parfois qualifiée de « postmoderne », en référence à son éclectisme, mélange schizoïde de nationalisme, de christianisme, de soviétisme et de paganisme. Mais le postmodernisme est extrêmement critique à l’égard de toute forme d’impérialisme et encourage la multiplicité des sujets, la diversité des traditions, des perspectives et des visions du monde. Le postmodernisme suppose une pluralité des points de référence, et non une idéologie totalitaire, qu’elle soit « eurasienne » ou du « peuple profond68 », et qui nierait cette pluralité. Le postmodernisme implique de considérer les choses sous différents angles. C’est dans une certaine mesure une position de relativisme ou de scepticisme, cependant elle a une motivation morale qui lui est propre : elle appelle au respect de l’Autre.

Quant à ce syncrétisme sauvage de cléricalisme, stalinisme et monarchisme, dans lequel les mêmes bouches ou presque glorifient Jésus-Christ, Staline et Nicolas II, il ne s’agit pas là non plus de postmodernisme, bien au contraire : c’est la construction schizoïde d’une nouvelle méta-narration dans laquelle tout ce que nous faisons et tout ce que nos ancêtres ont fait est bien, et tout ce que font les autres est mal. Tuer, bombarder, torturer, détruire, violer, emprisonner, c’est bien ; prier, se repentir, aller à l’église, être pieux, humble et soumis, c’est bien aussi. Et la question de la compatibilité de ces attitudes ne se pose même pas69.

Non, bien sûr, ce n’est pas du postmodernisme, mais ce n’est pas non plus du nazisme classique : c’est de la duplicité, du schizofascisme, de la haine contre tout le reste du monde ; une haine qui se nourrit des sources les plus diverses et les plus éclectiques, pourvu qu’elles s’enflamment facilement et alimentent un même feu. Le schizofascisme est aux « -ismes » traditionnels (communisme, fascisme et autres totalitarismes) ce que les armes nucléaires sont aux armes conventionnelles. Il est prêt à détruire non seulement les « classes sociales ennemies » et les « races inférieures », mais aussi le monde entier. « Qu’avons-nous besoin du monde, si la Russie n’en fait pas partie ? » interroge le président russe70. Il avait déclaré en 2014 qu’il était prêt à utiliser l’arme nucléaire si le monde s’opposait à l’annexion de la Crimée71. Ce que l’on peut finalement résumer ainsi : qu’avons-nous besoin du monde, si la Crimée n’appartient pas à la Russie ? À la place de la Crimée pourrait figurer l’oblast de Donetsk, l’Ukraine, la Géorgie, les pays baltes, l’Europe ou n’importe quel endroit sur terre. Telles sont les prétentions de cette nouvelle méta-narration, sous-tendues par un chantage nucléaire à l’échelle mondiale. La schizophrénie est ici la manifestation d’une conscience fracturée, mais réunifiée par un instinct destructeur.

Bien que la schizophrénie et le postmodernisme jouent tous deux sur le terrain des différences radicales et de la fragmentation, ces jeux sont fondamentalement différents. La schizophrénie est le monologue tragique de la folie, tandis que le postmodernisme est un dialogue créatif avec le chaos, d’où naît une nouvelle compréhension du monde. En Russie, le postmodernisme, en tant qu’expérience de déconstruction et de relativisation de tout projet totalitaire, est encore de nos jours tourné vers l’avenir, et peut s’avérer une arme efficace contre les chimères patriarcales et mythologiques que la propagande nationaliste féroce du potchvennitchestvo fait surgir des profondeurs de l’inconscient collectif. Le postmodernisme en Russie n’a pas encore rempli sa mission historique, et plus le pays recule vers un passé prémoderne, plus les valeurs du postmodernisme sont nécessaires : souplesse et plasticité stylistiques, ouverture d’esprit et tolérance éthique, capacité à privilégier l’individuel et le fragmentaire plutôt que le total.

Traduit du russe par Nastasia Dahuron

Lire le chapitre précédent : « Un mensonge qui ne trompe pas »

<p>Cet article La passion chthonienne a été publié par desk russie.</p>

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